Basoma fait danser les petits enfants.

La préparation de la viande de cet animal est bien simple : on fait roussir la bête sur le feu, pour en enlever la première petite peau mince ; elle est ensuite vidée et cuite entière sur de la braise ; le lendemain, elle est mangée froide, sans sel presque toujours, car ici le prix du kilo de cet assaisonnement varie entre 5 francs et 5 fr. 50.

Les jeunes gens partent surveiller les cultures, vers six heures et demie du soir ; ceux qui restent dans le village jouent de la flûte ou du fabrésoro.

9 novembre. — Hier, dans la soirée, Toumané et le fils du chef de Fourou sont venus m’annoncer leur départ pour ce matin et prendre congé de moi. Le fils du chef de Fourou est un Sénoufou, il s’appelle Nason ; dès son arrivée à Fourou, il va avec son père faire les démarches nécessaires pour obtenir mon passage à travers le Pomporo et Dioumanténé ; de là il me fera gagner Niélé, capitale de la région Follona où règne Pégué. Un de ses frères serait auprès de ce chef et il compte bien me faire passer.

Toumané me dit aujourd’hui qu’il vaut mieux que je reste à Tiong-i, en attendant le résultat de leurs démarches. Je ne sais plus que penser, je vis dans un milieu des plus effrontés menteurs, mais que faire ? Je patiente. Si dans quinze jours il n’y a rien de décidé, j’aviserai. Quelle triste situation !

En attendant, j’ai prié Nason de m’acheter un bœuf pour du calicot et lui ai donné deux de mes hommes pour le ramener. Ce garçon m’inspire confiance, mais j’ai été trop souvent trompé pour ne pas conserver des doutes sur les prétendues démarches qu’il va faire.

Il y a ici deux Haoussa, nommés Ahmadou et Abd er-Rahman : le premier est de Yendi, le second d’Abéokouta ; j’ai souvent des entretiens avec eux sur les pays que je me propose de traverser.

Les Mandé désignent les Haoussa sous le nom de Marraba, et toute la région comprenant le Dagomba, Salaga, le Noufé, le Yorouba et le Haoussa sous le nom de Marrabadougou.

Je n’ai pu apprendre l’étymologie de cette appellation bizarre ; les Haoussa eux-mêmes ne la connaissent pas.

Ils parlent le haoussa entre eux, mais comprennent également le poul, le mandé et le mossi. Ahmadou parle aussi le nago. Ce sont des gens de ressource pour moi, malheureusement ils ne veulent pas m’accompagner. C’est auprès d’eux que j’obtiens les premiers renseignements sur Kong.

La date de la migration de ces Haoussa vers le Dagomba et le Yorouba ne leur est pas inconnue, ils m’ont dit qu’elle datait de quatre-vingts ans ; je pense qu’il faut la reculer vers 1802, époque des guerres du Cheikh Othman.

Ce sont ces Haoussa émigrés de leur pays qui fournissent des soldats aux troupes britanniques en garnison à Lagos et sur la côte.

Leurs diamou (noms de tribu) sont : Traouré, Touré, Sissi. Quoiqu’ils nient énergiquement tout lien de parenté avec les Mandé, il est évident qu’ils ont jadis appartenu à cette grande famille ; les noms de Traouré, Touré, sont des noms de famille mandé-dioula. Quant aux Sissi (Sissibé en poul, Sissellebaoua en haoussa), Barth en parle longuement à plusieurs reprises ; il affirme qu’ils sont également une subdivision de la grande famille Wangaraoua (mandé) à laquelle appartiennent les Soso et les Malinkés, et qu’ils ont oublié leur propre langue pour adopter soit le poul soit le haoussa. Quelques Sissi, habitant les districts orientaux de la province de Saberma, seuls, ont conservé leur idiome propre (le mandé) (Voy. Barth, édition allemande.)

Dans le Ouassoulou et dans la région Gangaran et Nouroukrou (Soudan français), nous retrouvons les Sissi sous le nom de Sissokho ; ces derniers se disent Malinkés, et ceux du Ouassoulou revendiquent le titre de Foula.

Dans la case de ces Marraba j’ai vu une petite fille captive du Yorobadougou, qui portait en guise de doroké (surtout) une sorte de fichu en coton à petites mailles de filet, dont le bas était garni de pampilles en coton de couleur. Cet ouvrage, que j’ai examiné de très près, est fort bien fait ; il est cependant facile de reconnaître sa fabrication indigène.

Ces Marraba ont dans leur cour quelques pieds d’une plante qu’on nomme saouaran. La racine de cette plante, pilée et arrosée de jus de citron, donne une teinture jaune d’or, très riche, qui ne passe pas au lavage quand elle est préparée de la sorte. Cette plante est, dit-on, fort répandue dans le Ouorodougou et a été rapportée de ce pays. La feuille, qui est du vert des feuilles de bananier, est lisse au toucher et a 25 à 30 centimètres de longueur ; chacune d’elles est supportée par une tige d’égale grandeur. La racine ressemble au gingembre et se casse facilement. L’intérieur est d’un jaune orange[34].

Mercredi 16 novembre. — Je profite de mon séjour ici pour apprendre un peu de sénoufo ; malheureusement je me trouve très mal servi comme auxiliaire et je ne suis encore que dans une période de tâtonnements quant au mécanisme de la langue ; les mots aussi me donnent beaucoup de mal : il y a dans cette langue cinq idiomes, différant assez sensiblement l’un de l’autre pour ne pas être reconnus de suite par un profane comme moi.

Celui qui me parait le plus répandu est parlé dans le Follona ; les autres sont ceux du Kompolondougou (Kénédougou), du Mienka, du Pomporo (environs de Papara) et des Tousia, qu’on dit anthropophages et qui habitent à l’est des États de Tiéba ; je n’ai pas encore pu savoir non plus quel est l’idiome qui doit être le plus pur.

Fondou, que j’ai envoyé de Bénokhobougoula à Bammako, vient d’arriver. Il apporte une longue lettre du docteur Tautain, me donnant quelques nouvelles et m’annonçant l’envoi d’un courrier antérieur qui, malheureusement, ne m’est pas encore parvenu ; les lettres de France, de ma famille et de mes amis, font défaut. Il ne peut en être autrement : tous doivent me croire dans le cœur de la boucle du Niger. Hélas ! il n’en est rien.

Les camarades de Bammako m’envoient par la même occasion tous leurs journaux jusqu’au 31 août, et une bouteille de vin.

Dans la soirée, la mort de ma mule vient tristement troubler le bonheur que je goûte à lire les journaux. Ma pauvre bête était en pleine santé, et depuis mon séjour ici je pouvais lui donner sa ration de mil. Vers cinq heures et demie, elle broutait le long du tata lorsqu’elle a été foudroyée par un accès pernicieux. En moins de dix-sept minutes elle expirait, malgré tous les soins que j’ai pu lui donner. C’est une perte cruelle pour moi, car il m’est impossible de me procurer une autre monture, il n’y a pas un cheval dans toute la région.

Il est extrêmement dangereux de circuler autour de ces villages en pisé pendant les heures chaudes, à cause de la réverbération qui est excessive sur ces murs gris cendre ; les plus grandes précautions sont nécessaires pour ne pas être terrassé en un clin d’œil.

Deux de mes hommes, dans la même journée, ont eu de violents accès de fièvre.

Vendredi 18 novembre. — J’envoie Diawé ce matin à Fourou pour informer le chef de mon arrivée prochaine, car de jour en jour la vente de mes marchandises devient plus difficile : il n’y a pour ainsi dire pas d’étrangers qui passent ici, et une fois que le village même est pourvu de ce qu’il lui faut, il est difficile de réaliser plus d’un millier de cauries par jour ; si je n’avais pas un assortiment très complet de tout ce qui peut se vendre dans ces régions, il y a longtemps que j’aurais été forcé de céder à prix coûtant pour réaliser les cauries nécessaires à l’achat des subsistances quotidiennes.

J’ai dû interrompre pendant quelques jours mes leçons de sénoufo : le Follona qui me servait de professeur vient de quitter pour un mois Tiong-i. Alléchés par les cadeaux que je faisais à cet homme, des Sénoufo du village sont venus me proposer de m’apprendre le sénoufo parlé dans le Kompolondougou. J’ai naturellement accepté : cela me permettra peut-être plus tard de comparer ces deux idiomes entre eux. J’ai déjà une centaine de phrases usuelles et tout à fait élémentaires, mais je ne les tiendrai pour bonnes qu’après les avoir contrôlées au moins encore une fois.

Dimanche 20. — Diawé revient de Fourou ; il a été bien reçu par Yaouakha, le chef du village. Toumané, le chef des sofa, me prie d’attendre encore quelques jours à Tiong-i ; il m’enverra chercher quand il aura une réponse de Pégué, chef de Niélé (Nouélé ou Ngiélé).

D’autre part le Sonninké Diabi, parti le 8 pour Tengréla, ne m’a rien fait dire au sujet des démarches qu’il a dû tenter pour obtenir mon passage ; décidément on ne peut avoir confiance en personne dans ce maudit pays.

Je n’ai aucune nouvelle de la guerre. Samory se fait envoyer des renforts de partout ; hier une cinquantaine d’hommes, dont la moitié est armée de fusils, passait ici, venant des environs de Maninian. Des sofa qui viennent chercher des vivres pour Kélifa, chef de Tiong-i, me disent que Sikasso est entièrement cerné par les diassa de l’almamy. Le même soir un Bilakoro que j’ai vu à la colonne me dit qu’on a reconstruit le diassa de Baffa, mais qu’à part cela la situation est toujours la même.

Deux hommes de Fourou qui sont venus vendre des nattes ici m’ont raconté la façon dont procédait Tiéba pour ne pas trop épuiser son pays. Des colonnes de renfort fortes d’un millier d’hommes environ sont tirées à peu près périodiquement de chaque province et envoyées à Sikasso. Le lendemain de leur arrivée dans le village assiégé a lieu une sortie, dans laquelle, sans chercher à débloquer totalement, on fait le plus de mal possible aux troupes de Samory ; à la nuit, les hommes de Tiéba rentrent dans le village ; Tiéba les remercie et les renvoie chez eux en leur donnant l’ordre de dire à tel autre district d’envoyer ses hommes dans une quinzaine de jours. A l’aide de ces envois de troupes de renfort, il n’épuise pas sa garnison de défense et a l’avantage de lancer des troupes fraîches et vigoureuses contre les troupes de l’assaillant, fatiguées et épuisées, d’abord par les combats continuels qu’elles sont forcées de livrer, ensuite par le manque de nourriture et de confort. C’est ce qui explique les succès que remporte souvent l’assiégé.

Lundi 21. — On a apporté aujourd’hui à Basoma, qui est forgeron, quelques boucles d’oreilles en or, en le priant de les faire sécher légèrement au feu[35] et d’en apprécier la valeur. Le vendeur en demandait 70 ba, c’est-à-dire 70 fois 800 cauries, ce qui représente ici 140 francs en argent. Basoma a conseillé au chef de village de n’en donner que 120 francs en disant qu’à ce prix il ferait une bonne affaire. Curieux d’en connaître le poids exact, j’ai pesé ces trois anneaux : leur poids total atteignait 29 grammes, ce qui représente en France une valeur de 87 francs. Le prix de revient ici est donc de 4 francs le gramme, comme je l’avais déjà constaté une fois à Ouolosébougou et l’autre fois à Ténetou, où j’avais demandé également à acheter deux boucles d’oreilles.

Basoma, mon hôte, est forgeron : je suis donc bien placé pour examiner sa forge, sa façon de travailler et ses outils.

Outre le soufflet portatif, qui est composé de deux peaux de bouc communiquant avec un vieux canon de fusil, Basoma possède un vrai soufflet fixé à demeure dans la forge.

Ce soufflet consiste en un grand compartiment charpenté en bois recouvert de terre glaise. L’extrémité qui communique avec le brasier est en argile fortement recuite ; sur ce compartiment sont ménagés deux trous ronds dans lesquels on a maçonné le rebord de deux vieux pots à cuisine ; sur ces vieux pots sont noués deux morceaux de peau de mouton qui, alternativement soulevés et abaissés par un gamin accroupi sur le soufflet, donnent le vent.

Les enclumes sont des morceaux de fer pesant 3 à 4 kilos, enfoncés dans un bloc de bois ; la surface sur laquelle on forge n’excède pas 30 centimètres carrés. Les marteaux ne sont autre chose qu’une barre de fer de 30 centimètres de long, du poids de 1 à 2 kilos. Des limes grossièrement fabriquées, de petits ciseaux à froid non emmanchés, des pinces, un ou deux chasse-pointes et de la braise constituent tout ce qui est nécessaire à ces ouvriers d’art pour faire des grenadières de fusil, des vis, des hachettes, herminettes, houes, faucilles, etc., et pour retremper les ressorts de fusil. Les noumou sont aussi bijoutiers ; ils font des anneaux en fer, en cuivre et en argent, soit directement, soit par la fonte ; dans ce dernier cas ils font le moule en cire. Tout cela est grossièrement fabriqué, et ne peut en aucune façon être comparé au travail des forgerons du Sénégal.

Dans la même case, il y avait toujours un ou deux saggué (ouvriers en bois) occupés à creuser des calebasses et à confectionner des manches d’outils.

Pour creuser, ils emploient une série d’herminettes d’un tracé plus ou moins courbe. La plus petite n’a qu’une poignée en bois au lieu d’un manche. Pour la confection des écuelles, les saggué emploient le bois du et du diala. Pour les manches, c’est le lengué et le sounsoun.

Vendredi 25. — J’envoie trois de mes hommes au marché de Fourou avec des marchandises, car décidément ici je n’arrive plus à vendre assez pour me procurer des vivres. Diawé, mon domestique, doit également demander à Toumané si oui ou non je puis me rendre à Fourou. Je ne peux pas indéfiniment rester ici, il me faut à tout prix sortir du pays de l’almamy : voilà près de six mois que je me traîne dans cette ruine perpétuelle, il y a longtemps que je devrais être à Kong si ce n’était le mauvais vouloir de Samory, qui, au lieu de me faciliter mon voyage, n’y a mis jusqu’à présent que des entraves.

Mardi 29. — Mes hommes sont revenus avec 7000 cauries et l’autorisation d’aller à Fourou. Toumané leur a dit qu’il serait enchanté de me voir ici. C’est à n’y rien comprendre. Je m’empresse de profiter de cette autorisation et prépare tout pour mon départ, fixé à demain soir.

Mercredi 30. — A neuf heures du soir, par un magnifique clair de lune, je me mets en route à pied. Une bonne partie du village de Tiong-i a voulu me faire ses adieux ; femmes, enfants et vieillards sont devant la porte du village pour me serrer la main et me souhaiter bon voyage.

« Que Dieu te donne bientôt un cheval ! disent-ils.

— Que Dieu te ramène en bonne santé à ta mère !

— Que Dieu fasse que ton chemin soit bon ! »

Je réponds à toutes ces marques de sympathie par le mot consacré : amina, qui veut dire amen.

Quelques vieilles femmes disent à voix basse. « Pauvre blanc, jamais il ne reverra son pays, son village est déjà trop loin, et il va encore dans des pays que nous ne connaissons même pas. »

J’ai été frappé de trouver tant de sympathie parmi une population aussi arriérée et sans religion, car il y en a fort peu de musulmans. Tous les hommes portent cependant un chapelet en grossière verroterie comprenant un nombre variable de grains. A ce chapelet sont fixés le petit pinceau à tabac à priser, la spatule à tabac et un petit crochet en fer ou en cuivre qui sert à se nettoyer le nez. Ces trois objets font essentiellement partie du costume du Bambara de ces régions, même quand il n’a pas de pantalon. Des prières, ils n’en connaissent point, et personne ne fait le salam.

Comme partout ailleurs, il est défendu par l’almamy de faire du dolo (bière de mil) : les habitants ne s’en consolent pas facilement, et souvent les vieux se plaignaient à moi de l’ennui que la privation du dolo leur causait. Un jour que Basoma gémissait plus que de coutume, je lui proposai de me faire du dolo pour moi ; il saisit cette occasion qui s’offrait à lui et dit aux autres hommes, qui l’approuvaient : « En effet, l’almamy nous a défendu, à nous, de boire du dolo, mais la défense ne peut pas s’étendre à ce blanc, puisque dans son pays on boit beaucoup de dolo ».

S’appuyant sur cette bonne raison, maître Basoma me faisait de temps à autre une calebasse de dolo. Ce jour-là, je recevais la visite de tous les vieux, qui, dans un coin de ma case, en buvaient un verre avec bonheur.

Tous les voyageurs ont décrit le dolo, je ne reviendrai pas là-dessus : c’est une bière faite avec du mil, du sorgho, du maïs ou du fonio. Dans les postes de notre Soudan où la ration de vin est insuffisante, beaucoup d’officiers en font leur boisson de table et ne s’en trouvent pas mal. Le dolo est connu dans l’Afrique entière. Les voyageurs le signalent dans l’Afrique orientale aussi bien qu’en Cafrerie, où il porte le nom d’n’chimmian. Tous les peuples s’en attribuent l’invention ; les Bambara disent que c’est une boisson mandé ; son invention remonterait fort loin et serait attribuée à une femme nommée Niabélé.

Aussi, quand les vieux bambara sont assis autour d’une grande calebasse de dolo, jamais ils ne portent aux lèvres le konsoro (petite calebasse à manche servant de verre) sans le promener circulairement au-dessus du vase en prononçant les paroles suivantes : « Niabélé n’soma ! Bamanao mousso, kabacoro ouossi », ce qui veut dire : « Niabélé encore ! Femmes Bambara, vos aisselles vont suer (car il vous faudra récolter beaucoup de mil) » ; cette dernière partie de la phrase est sous-entendue.

Les gens de Tiong-i, à défaut de dolo, préparent une boisson avec du tamarin et du piment. Avant chaque repas ils boivent une petite calebasse de cette boisson, qui est rafraîchissante et ne fait pas de mal aux Européens ; mais il faut cependant se garder d’absorber le fond de la calebasse, qui est trop chargé de piment et produit une légère inflammation des voies urinaires. On appelle cette boisson tombidji (eau de tamarin).

Basoma, mon hôte, est on ne peut plus superstitieux. Tous les jours je découvrais chez lui une nouvelle pratique plus bizarre encore que celle de la veille. C’est ainsi qu’il ne mettait jamais son pantalon sans cracher dedans, ne s’asseyait ni sur un tabouret, ni sur un banc, sans également y cracher. En se levant il ne manquait jamais de retourner son siège.

Beaucoup de ces pratiques sont des sentences mal appliquées dont les gens font usage sans savoir à quoi elles servent. C’est ainsi que le soir, dans les villages, on renverse les mortiers à piler le mil ; si vous en demandez la raison, on vous répondra invariablement : « Cela porte bonheur », ou bien encore : « C’est la coutume du pays ». La raison est tout à fait logique : on les retourne pour ne pas les laisser mouiller en dedans par la pluie ou la rosée et les empêcher de pourrir.

D’autres maximes ou sentences, qu’on pourrait réellement attribuer à des sages, sont appliquées aussi d’une façon bien originale.

En voici quelques exemples :

1o « Conserve toujours une grappe de sorgho dans ton grenier. » C’est-à-dire : « Sois prévoyant, conserve toujours quelques provisions ». Les Bambara observent ce sage précepte en suspendant dans leur case une grappe de sorgho, laquelle grappe donne au plus un kilo de mil et n’est renouvelée que tous les deux ou trois ans, quand on refait la case ou le toit.

2o « Ne passe jamais avec une marmite devant des gens sans t’arrêter près d’eux. »

Celui-ci peut se traduire par : « Ne passe pas avec des mets préparés devant les visiteurs sans les convier à partager ton repas ».

Ce charitable conseil est suivi en s’arrêtant devant tout le monde quand on transporte un chaudron vide, par la bonne raison que le noir ne circule jamais avec un chaudron plein. Celui-ci serait trop lourd, trop chaud, et puis il est dépourvu d’anses, ce qui en rend le maniement difficile.

3o « Celui qui boit dans la même calebasse que son cheval aura beaucoup de chevaux. »

Ce dernier précepte, emprunté aux Maures et aux Diawara, est destiné aux éleveurs de chevaux pour les engager à veiller sur la nourriture et la boisson de leurs bêtes, le cheval étant un animal très délicat et auquel il faut beaucoup de soins. Cette prescription est si rigoureusement observée par les Bambara de Ségou, qu’ils boivent l’eau restant dans la calebasse quand le cheval a fini de boire. Ils sont persuadés que cela suffit pour augmenter le nombre de leurs montures.

Vieux buvant du dolo.

4o « De temps en temps donne un peu de ton superflu aux autres. » Cette prescription est observée par les musulmans et les idolâtres de la façon suivante :

De temps à autre le noir achète une calebasse de niomies ou de pistaches et envoie dans le village un de ses hommes distribuer des friandises à tous les gamins qu’il rencontre. Il n’emploierait jamais la même somme pour faire l’aumône à un malheureux.


★ ★

Basoma et quelques hommes armés m’ont accompagné jusqu’à 3 kilomètres du village ; là attendaient une quinzaine de personnes, hommes, femmes et enfants, qui m’ont demandé à marcher avec moi, le chemin étant pillé par les gens de Nangalasou et des environs, qui attaquent tous ceux qui s’y aventurent peu ou point armés.

On traverse deux ruines et le petit ruisseau qui passe près de Zambougou ; après on entre dans la grande plaine herbeuse dans laquelle coule le Bagoé, que nous atteignons à deux heures et demie du matin.

Quoique les noirs aient allumé de grands feux, aucun d’eux n’a pu dormir : les nuits sont déjà trop froides pour eux. Le thermomètre a marqué 11 degrés au-dessus de zéro. Ce qui fait une différence de près de 40 degrés avec la température du jour.

Jeudi 1er décembre. — Ce matin de très bonne heure, deux coups de fusil attiraient l’attention du passeur, qui commençait bientôt le transbordement avec son unique pirogue. Le Bagoé, ici, est un peu moins large que l’autre bras, connu sous le nom de Banifing, qui passe à Ouarakana : il n’a que 65 mètres de largeur, quoique très profond, et son cours est beaucoup plus long que celui de son principal affluent[36]. Elle traverse tout le Ouorodougou et vient des environs de Touté ; le passeur m’a dit qu’il n’avait pas entendu parler de chutes, ni en amont ni en aval ; mais il ne se fait aucune communication par eau dans toute cette région.

En sortant du Ouorodougou, le Bagoé sépare les États de Tengréla du Follona, le domaine de Tiéba de celui de Samory, et se dirige sur le Ségou. Un peu en amont du gué du Kouralé, le Bagoé reçoit le Baoulé. A eux deux ils forment le bras secondaire du Niger, qui atteint le cours principal à Mopti.

Je quittai de bonne heure les rives du Bagoé afin d’arriver à Fourou avant la grande chaleur. Il n’y a des arbres que sur les berges mêmes de la rivière ; la rive droite, plus élevée, n’est jamais inondée, et le pays n’a pas l’aspect désolé de la rive gauche.

A 1 kilomètre du Bagoé se trouve le petit village de Lolé ; les environs sont bien cultivés ; il y a des plantations de tabac et partout de grands champs d’ignames, qui sont bien soignés. Entre deux alignements est creusé un large sillon au-dessus duquel sont placés quatre échalas qui se croisent en faisceau au sommet et qui sont destinés à supporter les liserons de quatre pieds d’ignames.

Du Bagoé jusqu’à Fourou, les cultures se succèdent presque sans interruption ; elles sont cependant coupées d’espaces dévastés par une espèce de termite qui habite dans des terrains d’argile grisâtre et qui construit des termitières en forme de champignon.


★ ★

Les indigènes utilisent les termites et termitières de la façon suivante : les champignons sont coupés à la base et portés dans le village ; là ils sont concassés et les termites donnés en nourriture aux poules ; la terre est conservée et sert à la construction des cases ou des magasins à mil. Quand la terre est d’un beau gris cendre, elle est lavée, bien triturée et calcinée, et mangée par les femmes enceintes. On en trouve à acheter des petits lots sur les marchés.

Dans beaucoup de villages, pour ne pas avoir la peine d’aller chercher cet insecte bien loin, les habitants procèdent de la façon suivante : après avoir enlevé les herbes dans un endroit quelconque près du village, on y jette de la bouse de vache séchée et des épis de maïs dont le grain a été enlevé ; au bout de quelques jours, le termite fait son apparition ; on dispose alors, en cet endroit, de vieux chaudrons en terre, renversés : l’insecte y construit immédiatement des galeries, et cinq ou six jours après, quand le chaudron est plein, on l’emporte dans le village avec les termites qu’il contient.

Quand ce termite envahit un terrain, il est impossible de songer à en tirer parti ; il est plus nuisible que celui qui construit les termitières gigantesques de 2 à 3 mètres de hauteur. Ce dernier se plaît dans les argiles jaunes, que les indigènes recherchent pour confectionner leur poterie.

Quand ces termitières sont évacuées par l’insecte, l’intérieur, complètement creux, se couvre de salpêtre qu’on récolte pour la fabrication de la poudre.

Au commencement de l’hivernage, les termites, qui construisent les gros tumulus, se transforment en fourmis ailées ; ils sortent de terre de tous côtés ; les cases, les villages en sont infestés.

Cette invasion donne lieu à des réjouissances et, en quelque sorte, à des fêtes, car on leur fait une vraie chasse, suivie d’orgies ; partout on allume des feux, auxquels ils viennent se brûler les ailes ; gamins et femmes les retirent du feu et les ramassent soigneusement pour les faire frire au beurre de vache ou au beurre de cé ; ce mets, réputé délicieux, est donné aux enfants, comme très délicat et très recherché.

Les souris et les lézards, sommairement grillés, forment aussi un des plats les plus appréciés de cette région.

Voici les noms sous lesquels on désigne les termites ailés :

Dans le Ouassoulou Mouri.
Bélédougou Milli.
Kaarta Mama (ancêtre).
Chez les Kagoro du Kaarta Mantombo.
les Mossi You.


★ ★

En arrivant à Fourou, Toumané, le chef des sofa, me fit installer dans le village de Iawakha, chef de Fourou. L’accueil que me fit la population, sans être enthousiaste, était cependant bienveillant ; on m’envoya quelques cadeaux.

La ville de Fourou, distante du Bagoé de deux petites heures de marche, est composée de trois villages, dont un très gros et deux plus petits.

La densité de la population de ces trois villages est considérable ; les cases sont bondées d’habitants. Comme à Kourala, les rues sont très étroites. A tous les carrefours il y a des abris couverts où se rassemblent les oisifs pendant les heures chaudes de la journée et jusque dans la soirée. La population totale de ces trois villages s’élève à 3000 habitants au moins.

Les deux petits villages sont simplement entourés d’un tata ordinaire ; quant au village principal, son système de défense est plus compliqué : tous les groupes de cases sont fortifiés. En différents endroits il y a deux ou trois murs d’enceinte ; vers le sud on a ménagé deux secteurs fermés par une large coupure qui permet aux assiégés de se mettre rapidement à l’abri en s’écoulant sur chaque flanc de la coupure après une sortie malheureuse. Le petit bois est traversé par un ruisseau, met le village absolument à l’abri d’une attaque par l’ouest ; jamais l’assaillant n’oserait s’aventurer dans cette petite forêt vierge, d’abord parce qu’il est extrêmement difficile d’y circuler, ensuite parce que les gens de Fourou ne négligeraient pas d’y tenir constamment des hommes armés.

Entre les enceintes sont disposés cinq parcs à bœufs ; ils contiennent ensemble 800 têtes de bétail (taureaux, vaches, veaux). Mon hôte possède, à lui seul, 63 têtes et 38 veaux ; il y a aussi, dans chaque enceinte, quelques puits et des fours à chauffer les bois d’arc, afin de les bander plus facilement.

Croquis des trois villages de Fourou.

C’est aussi là que se trouvent les forges et les cages à tisserands, qui sont très nombreuses ici.

Comme presque tous les villages, Fourou est remarquable par la malpropreté de ses voies de communication ; il y a des amas d’eau croupie et des tas d’ordures de tous côtés ; les habitants sont cependant assez propres.

A l’entrée de quelques groupes de cases se trouve une construction en terre qui comporte généralement deux petites cases de 1 m. 50 de hauteur, ornées sur toutes les faces de grossières têtes de bœufs en relief.

La première de ces cases n’est, en quelque sorte, que le vestibule de la seconde ; l’entrée n’est pas fermée, et à droite et à gauche sont placées quelques calebasses et poteries. Elle communique avec la case ronde par une petite porte en bois fermée à clef ; dans cette seconde case est suspendu un gros sac en cotonnade du pays qui renferme les os et les plumes des poulets égorgés à l’occasion des repas funéraires ; les calebasses servent à apporter les mets préparés à l’intention des morts.

Un carrefour de Fourou.

Ce culte des morts paraît exister chez toute la famille mandé.

Les Malinké et les Bambara de la rive gauche du Niger font aussi des offrandes, mais avec moins de cérémonies. Quand il survient à l’un d’eux un événement important, bonheur ou malheur, tels que mariages, naissances, maladies graves, etc., il délaye une petite quantité de farine de mil ou de maïs dans de l’eau et en asperge le sol de sa case en disant : « Voilà pour mon père, ou ma mère, ou mon frère », etc. Si c’est en voyage que se fait cette offrande, la nourriture est projetée par petites pincées sur le mur extérieur qui entoure l’habitation et, mieux encore, sur le tata du village face à la campagne.

Dans quelques endroits retirés, près des tata, à l’intérieur des villages et dans les champs, on voit également de petites cases dans chacune desquelles est suspendu un sac contenant divers objets ; ces sacs sont destinés, m’a-t-on dit, à préserver le village et les habitants des esprits malfaisants qui errent autour du village pendant les nuits noires ; on nomme ces esprits soubakha (en mandé) et ouarra (en siène-ré).

Par soubakha ou ouarra, les Mandé en général désignent tout ce qui peut inspirer la terreur pendant la nuit ; les chats-huants et tous les oiseaux nocturnes sont des soubakha. Si, dans la nuit, un de ces animaux se perche sur un arbre du village et fait entendre son cri, c’est signe de mort d’homme prochaine. Cette superstition existe encore dans beaucoup de nos campagnes ; on s’en inquiète cependant moins qu’ici, où tel homme qui ose tirer un coup de fusil sur l’arbre où l’oiseau est perché est considéré comme un héros. Circuler la nuit sans clair de lune est regardé par ces gens-là comme un acte d’une témérité extraordinaire ; aussi jamais les indigènes n’attaquent de nuit.

Cette terreur est soigneusement entretenue par certains individus, sorte de sorciers qui se livrent nuitamment à des actes extravagants, et circulent avec des feux en poussant des cris rauques. Ces gens-là sont-ils simplement atteints d’insomnie ou d’aliénation mentale ? Je ne le crois pas ; c’est plutôt une vieille coutume qui a pour but d’empêcher de circuler la nuit dans le village et dont profitent quelques loustics pour semer la crainte et se faire passer pour sorciers, comme les kéniélala.

Les mœurs sont très légères à Fourou : nous y étions à peine depuis trois jours, que tous mes hommes étaient en possession d’une amie au vu et au su de tout le monde. Contrairement à ce qui se passe dans nos pays civilisés, une jeune fille qui a un enfant n’est pas déconsidérée chez les Siène-ré : au contraire, elle trouve plus facilement à se marier, puisqu’on est sûr qu’elle n’est pas stérile.

Les cases servant d’habitation sont, ou rondes à toit de chaume, ou carrées avec toit plat, mais moins bien soignées que celles des Bambara que j’ai vues à Sanancoro. L’extérieur n’est pas ornementé du tout ; à l’intérieur seulement il y a quelques dessins en relief, parmi lesquels la tête de bœuf domine.

Ceux qui ornent la case représentée à la page suivante figurent un homme à cheval, un oiseau à quatre pattes, un homme, une gueule-tapée, un siège.

J’ai peu vu de meubles chez le chef du village ; il y a cependant six lits en diala, d’une seule pièce, dont je donne un croquis.

Ils sont grossièrement équarris, mais le dessus est d’un poli rendu brillant par l’usage.

Les tisserands, assez nombreux ici, font, outre des bandes de coton blanc très fin, une autre étoffe rayée de bleu et de blanc dont ils semblent avoir la spécialité et qui est recherchée par les marchands ; on la nomme kani-fini. Les teintures à l’indigo obtenues ici sont d’un bleu terne, inférieur à celles des noirs du Sénégal.

Les Sénoufo emploient pour teindre leurs étoffes, outre l’indigo, la couleur brune tirée d’un arbrisseau appelé bassi chez les Malinkés et raat par les Toucouleur, mais ils l’emploient plus légère, plus claire. Une fois l’étoffe teinte, on l’étend sur une calebasse ou sur une planche bien unie et l’on y dessine en noir, à l’aide d’une tige de mil taillée grossièrement en plume, des losanges, des carrés, des triangles, etc., qui forment généralement des damiers irréguliers. Le noir employé à cet effet est obtenu par de la terre ferrugineuse ramassée dans le lit des marigots et déposée pendant quelque temps dans de vieux chaudrons en terre. On obtient ainsi une sorte de couperose (sulfate de fer).

Les forgerons, appelés en sénoufo toumono, ne s’occupent exclusivement que de l’extraction et de la préparation du fer. Le cubilot, de petite dimension, est mis quelquefois directement en contact avec le soufflet de forge pour qu’on puisse à volonté ralentir ou activer le feu. Ces cubilots ne peuvent donner qu’une très petite quantité de fer, aussi les toumono ont-ils des hauts fourneaux en terre glaise de grande dimension dans les endroits où le minerai est abondant. Le tirage obtenu avec des tuyères n’est pas assez puissant pour leur permettre d’obtenir de la fonte, qui est absolument inconnue chez eux. Contrairement aux hauts fourneaux qu’on voit généralement, ils ne sont pas ronds, mais carrés et surmontés d’un tuyau rond de 60 centimètres de hauteur. Aux deux angles diamétralement opposés sont élevés deux grands contreforts en terre munis de marches permettant aux individus qui chargent le fourneau de monter facilement le minerai.

Les toumono fabriquent les outils, la batterie de cuisine, réparent les fusils, mais ils ne font aucun bijou en or, argent, cuivre ou fer : c’est ici une spécialité dont ne s’occupent que les fono (sorte de bijoutiers) ; ceux-ci font aussi de grossières sonnettes en cuivre.

Figures dans l’intérieur des cases et lit.

La poterie est polie intérieurement avec des gourmettes en fer fabriquées par les fono.


★ ★

Iawakha, le chef de Fourou, auquel j’ai déjà fait visite plusieurs fois, m’a envoyé une belle génisse ; le jour de mon arrivée, mon hôte m’a donné à plusieurs reprises du mil et du maïs.

Quand je me promène, tous les habitants me saluent par le mot Diarabasou (c’est le Diara du Sénoufo). Décidément ce surnom me suivra pendant tout mon voyage.

Je n’inspire pas la défiance à ces braves gens, mais quelques amis parlant le mandé sont venus me confier qu’il me fallait éviter de regarder dans les puits, quelques femmes craignant que je ne sois capable de jeter un sort au pays. On m’a également prévenu de ne laisser traîner aucun papier aux abords du village et de n’en faire usage sous aucun prétexte : c’est ainsi qu’une pièce d’étoffe offerte au chef et qui était munie d’une belle étiquette m’a été retournée. On ne l’a reprise que dépourvue de l’étiquette. L’explication de ce refus était pour eux bien simple : ils craignaient que l’étiquette et l’écriture ne leur portassent malheur.

Lundi 5 décembre. — C’était aujourd’hui grand marché : il régnait ici beaucoup d’animation. Pendant toute la matinée, des vendeurs et des acheteurs arrivaient en foule. A midi le marché battait son plein ; il y avait à ce moment un millier de personnes (acheteurs et vendeurs).

Voici, en tout, ce qu’il y avait en vente en chiffres ronds avec le prix de vente :

Fr. c.
1000 kilogrammes de sorgho (principalement du bimbirri), valeur en cauries des 100 kilogrammes. 5 60
500 kilogrammes d’arachides, le kilogramme 0 75
500 kilogrammes d’ignames, le kilogramme 0 15
150 kilogrammes de sel (6 barres) (la barre 50 ba), prix du kilogramme, de 3 fr. 50 à 4 »
20 rouleaux de cotonnades du pays. Prix variables.
20 kilogrammes de graines de da (chanvre indigène,) le kilogramme 1 25
60 kilogrammes de coton brut (je n’ai pu apprécier exactement le prix, mais il est cher).
100 pièces de poterie (fabrication indigène). Prix divers.
30 nattes dites débé, la natte. 1 »
200 kilogrammes de maïs, le kilogramme 0 10
20 kilogrammes indigo, et environ 10 kilogrammes de tabac.

Quelques couteaux, outils, stylets en corne pour les chevaux, aiguilles de fabrication indigène, pas d’étoffe du tout, pas d’articles européens. Tous les condiments connus y figuraient par petits lots, ainsi que de la viande en brochette.

Pas de bétail : il se vend tous les jours ; on s’adresse directement au propriétaire. La pièce de 5 francs en argent vaut (ba foula kémé dourou) 2000 cauries. Il y avait peu de beurre de cé ; il ne se vend pas ici en pain, c’est en boulettes de la grosseur d’une noix ; chaque boulette coûte deux cauries. A quatre heures, le marché est terminé, à peu près tout est vendu.

Une grande activité régnait autour des marchandes de maumi ou niomi, qui étaient au nombre d’une trentaine. On fait des niomi avec de la farine de fonio, de maïs, de sorgho, de toutes les variétés de mil et de riz. La farine est délayée la veille dans de l’eau, ce qui lui donne un goût un peu sûr ; on ajoute généralement un peu de farine de graine de coton. Une cuillerée de cette pâte liquide placée dans une petite soucoupe en terre avec un peu de beurre de cé est mise sur un feu vif ; la galette ainsi obtenue se nomme niomi. Les femmes en confectionnent de grosseurs variables, dont le prix est de 2, 3, 4 ou 5 cauries. Avec la farine de soso (haricots) on fait ici des beignets frits dans de grosses marmites en terre pleines de beurre de cé ; on les nomme, en sénoufo, tenteng-o.

Quand on réussit à s’accoutumer aux niomi, c’est une grande ressource pour l’Européen voyageant dans ces régions, car le matin, avant le départ des villages, on trouve presque toujours à en acheter, et l’on évite ainsi de partir à jeun ou simplement avec un verre de thé sans sucre.

Il se tient aussi un marché quotidien, où l’on trouve surtout des condiments, du sel ou du bois. Le bois est coupé en bûches régulières de 80 centimètres de longueur environ et d’un équarrissage de 5 à 6 centimètres ; il se vend à très bon marché.

J’ai vu deux comestibles que je ne connaissais pas : le premier est un tubercule ressemblant par la grosseur et la pelure à la pomme de terre ; il se nomme donna en sénoufo. On le mange cuit à l’eau. L’intérieur, d’un blanc verdâtre, ressemble comme goût à la pomme de terre venue en terrain humide. La chair est plutôt aqueuse que farineuse. J’ai trouvé ce légume inférieur à l’igname. Il ne m’a pas été possible de voir des plants, ni même des feuilles. Sa culture semble s’être localisée à Fourou et aux environs.

Le deuxième est une sorte d’arachide qui vient sans coque. L’intérieur est un peu laiteux et sucré. Ce fruit ne ressemble en rien au haricot arachide. On le nomme en sénoufo mouné et en mandé ntokho. Je n’ai encore rencontré aucune culture de ce nouveau comestible ; il n’y en a pas à Fourou même, mais dans les villages des environs.

En résumé, ce village offre de grandes ressources, et l’on peut y vivre à des prix raisonnables. Un beau bœuf coûte 40 francs, un mouton 10 francs, un poulet 1 franc, les œufs 5 centimes, le miel brut 2 fr. 50 le kilo. Mon convoi se compose encore de 10 personnes, 13 ânes et 2 bœufs porteurs. J’arrive ici à le nourrir convenablement, avec viande, sel et mil pour animaux, à raison de 5 fr. 50 par jour.

Quelle différence avec les pays ruinés que je viens de traverser ! Quand je songe qu’à Ouolosébougou, le riz ou le mil seul pour moi et mes hommes me coûtait 12 francs par jour, sans viande, sans sel, et pas de mil pour les animaux. Qu’aurait pensé Barth, qui, à Dôre, se récrie sur la cherté des vivres et dit qu’il dépense tous les jours 400 cauries (40 centimes)[37] pour la nourriture de ses trois chevaux !

Mais une des grosses ressources de Fourou pour l’Européen est sa production d’ignames. Il en existe une quinzaine de variétés plus ou moins farineuses ou filandreuses. Certaines ne sont bonnes que cuites à l’eau et au sel, d’autres grillées, etc. C’est une racine très nutritive. Elle peut se manger en ragoût, en purée ou encore sautée au beurre. On en fait aussi d’excellents gâteaux.

Les indigènes mangent surtout l’igname bouillie et pilée avec une sauce de to (lakh lalo des Wolof) au piment, à l’oseille, à la feuille de baobab ou de haricot, etc.

Quand l’Européen arrive à s’assimiler cette préparation, il est sauvé, car l’igname et la patate sont quelquefois difficiles à digérer pour les estomacs un peu débilités.

Fourou et ses deux villages alliés (Lolé et Garamoukourou) avaient été pendant bien longtemps indépendants, grâce à leur situation géographique, qui leur donne pour limites : à l’ouest et au sud, le Bagoé ; au nord et à l’est, une grosse rivière, le Banifing. Ce dernier cours d’eau traverse une large bande de terrain dont les villages, situés à l’extrême limite des États de Tiéba, ont été rarement mêlés aux luttes qui se soutenaient entre Tiéba et Pégué, le chef de Niélé.

Iawakha doit se faire craindre aux environs, et les gens de Fourou ont gardé la réputation de n’être pas commodes.

Depuis le commencement de la guerre avec Tiéba, Samory a fini par gagner l’amitié du fils du chef de Fourou, grâce à quelques cadeaux de captifs et surtout en lui donnant le titre pompeux de fils de roi, ce qui flatta son amour-propre. Nason est un jeune homme de vingt-quatre ans ; il a influencé son père, qui est très âgé, et bientôt est survenue une sorte d’accord entre lui et l’almamy, qui, en échange d’une neutralité, promit de laisser vivre en paix les gens de Fourou et de ne pas toucher à leurs biens.

Quelque temps après, Samory, sous prétexte de protéger Fourou des entreprises des gens de Tengréla, alliés de Tiéba, envoya Toumané avec une dizaine de sofa y tenir garnison. Ce Toumané est un Ouassoullounké Sankaré et le frère de Kélifa, dougoukounasigui de Tiong-i.

Les sofa et Nason emmenèrent, il y a plusieurs mois, une cinquantaine de guerriers à la colonne ; ils n’y restèrent que quelques jours et désertèrent dès que l’occasion s’en présenta. Enfin, dernièrement, sur les instances de Samory, un frère de Nason est allé faire des ouvertures à Pégué, pour l’engager à seconder l’almamy contre Tiéba, ou au moins obtenir sa neutralité.

Pégué, qui a été battu par Tiéba il y a un an environ, et qui a dû payer à ce dernier, comme contribution de guerre, 120 chevaux et 1000 captifs, dit-on, est sur le point d’accéder aux désirs de l’almamy. Hier sont arrivés six hommes de Niélé ; ils se rendent à Sikasso pour ramener à l’almamy deux femmes de chefs prises par Tiéba et vendues à Niélé.

Le chef de ces envoyés, un Ouattara qui porte une barbe comme un sapeur, est venu me voir ; il ne m’a pas surpris en me disant que Toumané n’avait rien fait pour moi et que c’était tout à fait par hasard, à Dioumanténé, qu’il avait appris mon séjour à Fourou. De sorte qu’à l’heure qu’il est, ma situation est la même qu’il y a trois mois : l’almamy n’a rien fait et ne fera rien pour moi. Il m’est impossible de quitter Fourou dans ces conditions ; ces gens-là n’ont pu venir ici que grâce à leur qualité d’envoyés de Pégué. Personne d’autre n’est venu à Fourou depuis longtemps, et moi moins que tout autre, grâce à ma qualité de blanc, je ne pourrais atteindre Niélé sans l’appui de Pégué, car nous sommes tellement redoutés dans ce pays que notre bravoure frise la légende : pour ces gens-là, un blanc, serait-il tout seul, vaut une armée !

Ce Ouattara part le 9 ; il mettra cinq jours pour aller à Sikasso, y restera probablement une huitaine de jours en pourparlers, ce qui mettra son retour ici vers la fin du mois. « Alors, dit-il, je partirai demander à mon maître la permission pour toi de passer, et je crois que tu l’obtiendras, car nous sommes déjà amis avec toi. » Tout cela est très joli, et si je suis sorti du pays de l’almamy pour le 1er février, j’en serai encore fort aise. Pourvu que Samory, afin de se venger de ne pas recevoir de renforts de Bammako, n’aille pas influencer ces braves gens, qui, jusqu’à présent, paraissent animés des meilleures intentions à mon égard !

En attendant, je n’ai qu’à me livrer avec ardeur à l’étude du sénoufo, car, après quelques journées de marche dans l’est, il faudra que je me familiarise avec l’idiome des Samokho. Si Dieu me conserve la santé, je suis décidé à patienter tant qu’il le faudra.

Mercredi 7 décembre. — J’ai parlé plus haut de la façon dont l’almamy s’est ingéré habilement dans les affaires de Fourou. Saura-t-il se maintenir ici, et, s’il s’y maintient, le pays restera-t-il ce qu’il est ? J’en doute. Les sofa se livrent à toutes sortes de vexations et veulent, comme dans les pays bambara de l’autre rive, puiser partout ; ils sont déjà en horreur ici et tellement craints pour leur sans-gêne qu’il est impossible de vendre sur leur marché quelque chose dont la valeur dépasse 500 cauries. Les habitants, craignant de faire voir qu’ils possèdent, et pour éviter de se voir pillés par les sofa, viennent, à la tombée de la nuit, vers huit ou neuf heures, me demander à acheter quelques coudées d’étoffe[38], un couteau ou un rasoir, etc. ; sur le marché, je ne vends, pour ainsi dire, que de menus objets.

J’ai demandé, il y a quatre jours, à acheter du miel : tout le monde m’a affirmé qu’il n’y en avait pas dans le village. A huit heures du soir, un Sénoufo m’a conduit dans sa case et m’en a fait voir plein un très grand vase ; il y en avait plus de 50 kilos, et il n’est pas le seul qui en possède autant. Tout se fait ici en cachette.

Trois ou quatre fois par an, il y a ici une sorte de concours de beauté. Un tam-tam orné de sculptures est spécialement destiné à ces fêtes. Ce jour-là, tout le village s’habille, car en temps ordinaire tout le monde est à peu près nu ; les jeunes filles se parent de leur mieux et mettent des bijoux en cuivre et en or. Les spectateurs sont rangés derrière le tam-tam sur la place du grand marché, du côté opposé aux jeunes filles ; l’une après l’autre, elles doivent traverser la place en dansant. Celles qui sont séduisantes par leur beauté et par leurs parures sont longuement acclamées, les autres au contraire sont huées sans pitié par toute la foule.

Ce doit être un curieux spectacle ; on pourrait y juger de la richesse générale des habitants par leurs bijoux, qui doivent être mieux conditionnés qu’ailleurs, puisqu’ils sont fabriqués par des gens spéciaux.

Depuis que les sofa sont là, cette fête n’a pas eu lieu, et si ce n’était leur présence, j’aurais été gratifié d’une de ces séances.

La population de Fourou est composée d’un tiers de Foulbé et de deux tiers de Sénoufo ; il y a aussi quelques familles Mandé-Dioula et une famille de Samokho, venue de Pananzo, rive gauche de la rivière de Loufiné.

Les Foula ou Foulbé sont si intimement mélangés aux Sénoufo ou Siène-ré qu’à un voyageur ne séjournant ici que quelques jours, ils pourraient très bien passer inaperçus. Tatoués comme les Sénoufo, habillés comme eux, parlant leur langue, ayant totalement oublié la leur, et se livrant aux mêmes occupations que leurs concitoyens, ils ne sont réellement reconnaissables que dans quelques rares types, ayant conservé le nez droit et mince, et les membres grêles, signes distinctifs de leur race. Quand on vit un peu autour d’eux, on s’aperçoit cependant bien vite qu’on est en présence de Foulbé, car tous portent le nom de Sankaré, qui est un des quatre noms de tribus foulbé du Ouassoulou, qui sont : Sankaré, Sidibé, Diallo, Diakhité.

J’en ai interrogé beaucoup : aucun ne connaît leur pays d’origine, mais tous sont d’accord pour affirmer qu’il y a très longtemps, ils habitaient le nord du Ganadougou, à peine à quatre journées de marche d’ici.

Ils ne s’occupent pas spécialement des troupeaux ; ils sont du reste fort ignorants sur les questions d’élevage : quelques-uns que j’ai interrogés m’ont dit que la vache portait quatre, cinq ou six mois, d’autres m’ont dit qu’ils n’en savaient rien.

Les bœufs de Fourou offrent beaucoup d’analogie avec ceux du Bambouk ; leur taille est petite ; leurs membres grêles, mais bien musclés ; les jambes sont très courtes ; la robe est presque uniformément noire, mouchetée de blanc. Les bœufs ont les cornes très minces, même à la base, et recourbées en avant comme les chamois. Le veau est très petit quand il naît, jamais on ne croirait qu’il puisse atteindre la taille de la mère, mais il se développe rapidement.

Cette race me paraît se plaire parfaitement ici ; elle se contente des pâturages des environs et s’assimile bien la nourriture. Tout le bétail que j’ai vu est plein de santé. La chair est très bonne et grasse. Un bœuf donne environ 75 à 80 kilos de viande.

Ici on peut dire que Siène-ré et Foulbé se soucient fort peu de leurs troupeaux : vaches et taureaux vont paître ensemble, les saillies se font au hasard, les veaux errent autour du village et l’on ne semble pas rechercher pour eux les endroits où il y a le meilleur fourrage ; les troupeaux sont cependant beaux, ce qui prouve que si ce bœuf n’est pas de race indigène, il est totalement acclimaté.

La race ovine n’est représentée ici que par une centaine de moutons de petite taille, caractéristiques par la tête et l’encolure noires. Ce mouton est celui du Bambouk ; il donne 8 kilos de viande environ ; son poil, tout en étant ras, est légèrement laineux, mais on ne peut pas l’utiliser. Comme chez les Bambara du Bélédougou, il y a beaucoup de chiens d’une race analogue à celle qui se trouve dans notre Soudan. Il y en a cependant d’autres à poil long, de vrais chiens de berger, mais roux ; les Bambara les appellent safo. Les indigènes classent ces pauvres bêtes dans la catégorie des animaux de boucherie et s’en font un régal.

Chez plusieurs Sénoufo j’ai vu, comme animal de basse-cour, des pintades domestiques blanches et de diverses nuances. Je n’en connaissais que deux variétés :

1o La belle pintade grise, avec son plumage demi-deuil, qui est très commune sur toute la côte occidentale d’Afrique et dans le Soudan et qui a été importée en Europe par des moines portugais : c’est celle de nos basses-cours de France.

2o La pintade rouge, très commune sur la côte orientale.

Celle qui est élevée ici a le plumage d’un blanc un peu terne, émaillé de petits pois d’un blanc beaucoup plus éclatant ; elle a les pattes et le bec d’un beau jaune orange ; et ses deux joues charnues, qui pendent de chaque côté de la tête, sont d’un rouge sang ; elle a la taille de la pintade sauvage ; comme celle-ci, elle a le crâne recouvert d’une sorte de carapace et le cou légèrement déplumé. Les habitants m’ont dit qu’elle provenait de l’est et que j’en verrais dans tous les grands villages que je traverserais à l’avenir.

23 décembre. — La fin du mois approche, et les hommes de Niélé partis pour Sikasso ne sont pas de retour ; je passe mon temps à me familiariser avec le langage des Siène-ré et à prendre des renseignements sur la région. Tous les matins, avant la forte chaleur, je vais chasser aux environs. Le petit bois est le lieu favori de mes excursions. Bien qu’il soit à côté du village, il renferme beaucoup de gibier, les indigènes ne mangeant rien de ce qui en vient, parce qu’ils y enterrent leurs morts et y font leurs sacrifices.

C’est sous des arbres de diverses essences que l’animal à sacrifier est égorgé. Les abords de cet arbre fétiche sont soigneusement nettoyés et les herbes enlevées ; il en est de même des avenues qui y conduisent. Une fois l’animal tué, on l’emporte dans le village pour le manger. La tête est ensuite rapportée sous l’arbre et placée dans une fourche ou suspendue à des branches. Autour de ces arbres fétiches, il y a quantité de chaudrons en terre de formes diverses, de vieux manches d’instruments de culture, et autres objets hors de service, tels que vieux linges, calebasses de diverses dimensions, queues de vache, etc. ; sous l’un des arbres est disposé sur des fourches un morceau de bois creux de 80 centimètres de diamètre dans lequel il y a des herbes et des plantes diverses.


★ ★

Les Siène-ré se reconnaissent à trois incisions de 4 centimètres de long qu’ils se font de chaque côté de la bouche ; elles ne sont pas absolument parallèles et s’écartent légèrement en éventail vers leur extrémité qui atteint le milieu de la joue. Certains d’entre eux ajoutent à ces entailles une marque de chaque côté du nez et quelquefois deux ou trois entailles de 2 centimètres seulement de chaque côté de l’œil.

Ces trois marques de chaque côté de la bouche se retrouvent dans tous leurs dessins ou moulures en relief chaque fois qu’ils représentent une tête de bœuf ou de fauve : elles doivent représenter la moustache d’un lion ou d’une panthère.

Quelques Siène-ré hommes ont des incisions sur le ventre ; mais les femmes ont toutes le ventre et la poitrine plus ou moins agrémentés de carrés, de losanges et de figures géométriques bizarres.