Réception de Bénié Couamié.

Non seulement nous étions très bien installés, Treich et moi, dans chacune de ces alcôves, mais encore nous avons trouvé à notre adresse une petite caisse contenant six bouteilles de vin, quelques boîtes de conserves et une quarantaine de biscuits, c’est-à-dire plus qu’il n’en fallait pour nous faire oublier nos souffrances. A l’unanimité il fut décidé qu’on goûterait au vin pour le dîner, dont le menu ne laissait rien à désirer :

Nous avons si bien dîné que le lendemain nous avons eu quelque peine à nous lever. Je me sentais, ainsi que mon compagnon, la tête un peu lourde, et cependant nous n’avons bu, à nous deux, que 75 centilitres de vin environ,... mais il y avait si longtemps que j’en étais privé ! Une autre joie nous était réservée : la délicate attention des employés de la maison Verdier de Grand-Bassam ne s’était pas bornée à la nourriture corporelle : il y avait encore, enveloppant les biscuits, une demi-douzaine de journaux de Bordeaux et de la Rochelle (de trois mois de date) que nous avons lus et relus plusieurs fois sans en perdre un seul mot, annonces comprises, ce qui m’a permis de constater une fois de plus qu’on a beau s’absenter des années, on est toujours heureux de lire et relire même les choses les plus insignifiantes, pourvu que cela vienne de son pays.

Bénié Couamié nous fit un excellent accueil, de nombreux cadeaux en vivres, bananes et viande, et me pria d’accepter une bague en or surmontée de deux petits canons. Il parle d’une façon assez correcte le mandé, que lui ont appris des esclaves et surtout un musulman qui a été son hôte pendant plusieurs années. Sa propre habitation est moins luxueuse que celle qu’il a mise à notre disposition : elle comporte plusieurs cases construites autour d’une cour centrale, à l’instar des habitations des gens du Bondoukou et de l’Anno, décrites plus haut.

Dans l’une d’elles se trouve cette sorte de châssis en bois, découpé en forme de cheval, muni de brancards, sur lequel Bénié se fait porter dans les villages de son domaine quand il ne peut se servir de la voie fluviale comme moyen de locomotion. De même qu’Ardjoumani, chef du Bondoukou, un parasol achève de le rendre tout à fait grotesque sur cette monture plus primitive que le cheval de bois d’un gamin de six ans.

Ceci n’empêche pas Bénié d’être un brave et digne chef, aimant les Français. Son intelligence m’a paru supérieure pour un noir. Ce qui m’a surtout frappé chez lui, c’est qu’il est actif, nerveux, et presque emporté,... tout à fait Français d’allure.

Son village, que l’on nomme aussi Kodjinna, a environ 500 à 600 habitants. Il est situé dans une position qui lui permet d’intercepter à son gré la navigation sur le Comoë. Les roches et les îlots en amont et en aval permettent à des tireurs, même armés de fusils à pierre, d’empêcher qui que ce soit de passer. Bourbé, chef d’Abradine, avait voulu, il y a quelques dizaines d’années, forcer les passes de Bettié, mais Bénié et ses gens lui ont tué beaucoup de monde et fait sa flottille prisonnière.

Depuis ce jour Bourbé a reconnu la suzeraineté de Bénié Couamié, en devenant son plus fidèle allié et ami.

Bourbé se plaît lui-même à raconter ce fait d’armes de son vainqueur.

A Bettié il se fait un grand commerce de sel, provenant des villages agni du littoral entre Grand-Bassam et Assinie ; on y vend aussi des armes, des peaux de singes de toute espèce, de l’or, du gin et des étoffes. L’huile de palme, quoique abondante, ne descend pas à la Côte ; on n’en fabrique que pour les besoins locaux, et le palmier n’est recherché que pour en extraire le vin de palme, qui forme ici, avec le gin, le fond de la boisson.

Jeudi 14 mars. — Cette journée a été bien employée. Nous avons réglé dans un palabre différentes questions politiques en litige avec Bénié. Ce que ce dernier réclame surtout de nous, c’est une protection efficace du fleuve en aval de Bettié ; il se plaint que les gens de Krinjabo établis à Cottokrou, ainsi que le chef de l’Akapless et du Grand-Alépé, entravent les communications, ce qui lui cause un grand préjudice. Le fleuve, qui appartient à tout le monde, n’est pas libre : tout le monde y commande. « Moi-même, ajoute-t-il, je me fais fort de vendre cinquante fois plus de marchandises que je n’en écoule, s’il y avait une autorité réelle qui tienne en respect les populations turbulentes de la rivière. » Bénié Couamié m’a instamment prié d’envoyer une garnison française dans son village ; il en ressent si bien la nécessité qu’il m’a donné à entendre qu’il ferait tout ce qu’il est possible pour faciliter son installation. « Le traité que j’ai signé avec les Français, dit-il, est un sûr garant que votre gouvernement me veut du bien, mais pourquoi ne donne-t-on pas suite au programme qui s’impose, celui de la protection de la rivière et des marchands qui y naviguent ? »

Je n’ai pu qu’approuver le désir de ce brave allié et lui ai promis que je m’emploierais auprès du gouvernement, à ma rentrée en France, pour activer une solution si désirée, et pour lui, et pour ceux qui ont des intérêts dans la rivière.

Quelques heures après notre arrivée à Bettié, les piroguiers d’Aniasué arrivaient avec des pirogues empruntées à Bourbé, chef d’Abradine. Craignant de voir leurs embarcations confisquées, ils avaient cru prudent de nous suivre. Comme nous avions traité à forfait avec eux pour la descente du fleuve et qu’ils n’avaient pas exécuté les conventions de l’accord intervenu entre nous et leur chef, je les fis venir devant Bénié Couamié et Bourbé et défalquai de leur solde acquise une journée de route à l’aller, ce qui leur parut logique ; après leur règlement je demandai à Bénié de les laisser s’en retourner. Avec la somme qui leur fut payée, ils achetèrent du gin, du sel, de la poudre, des armes et des étoffes, et nous quittèrent, heureux de s’en tirer à si bon compte.

Ces différents détails réglés, il fut convenu avec Bénié qu’il nous accompagnerait le lendemain avec ses pirogues jusqu’à Daboisué ; que, de là, nous gagnerions par terre Malamalasso, et que ses pirogues nous conduiraient jusqu’à Annocankrou, faisant partie d’un groupe de villages que les indigènes désignent sous le nom générique de Nzakourou.

Vendredi 15 mars. — Ce matin, nous ne sommes partis que vers neuf heures, par déférence pour Bénié. Il nous était impossible de protester.

Du reste ce brave chef y mettait tellement du sien, que nous ne pouvions réellement lui tenir rigueur du retard que nous éprouvions.

La grosse pirogue de Bénié Couamié, qui peut contenir une trentaine d’hommes, fut mise à l’eau. A l’arrière, amarré à un long bambou de 5 mètres, flottait notre pavillon, celui que Treich avait remis à Bénié en 1887. Bénié s’y embarqua muni de son parasol et y installa la musique de Bettié (4 tam-tams et 3 olifants) ainsi que l’escorte réglementaire, sorte de garde du corps composée de sept ou huit guerriers armés de fusils, qui accompagnent toujours Bénié. D’autres embarcations plus petites nous transportaient, Treich et moi, avec nos bagages et notre personnel.

Dès que l’on a dépassé Bettié, on rencontre une série d’îlots boisés, bordant le fleuve, tant sur sa rive droite que sur sa rive gauche. Une demi-heure après, on atteint le barrage et la chute d’Amenvo.

Cet endroit est difficile et dangereux à franchir. Le fleuve est barré par une série de grosses roches ne laissant qu’un couloir étroit, dans lequel tombe une chute de 3 m. 50 de hauteur. Pour passer les pirogues en descendant le cours d’eau, on décharge les bagages, qui sont portés à dos d’hommes de l’autre côté du barrage, puis les pirogues sont traînées sur les roches et lancées dans le rapide, d’où elles gagnent avec une rapidité vertigineuse l’extrémité d’une île où on les recharge après avoir, au préalable, vidé l’eau dont elles se remplissent dans ce trajet dangereux. Deux hommes munis de perches gouvernent dans la descente et parent les roches avec leurs bambous.

Pour remonter le fleuve, l’opération est un peu plus laborieuse : les pirogues doivent être traînées sur un long parcours rocheux, le rapide étant trop difficile à remonter. Bénié Couamié, que j’ai interrogé, m’a assuré que pendant les hautes eaux il existe un chenal profond et calme entre l’île et la rive gauche, par lequel la navigation se fait absolument sans danger.

Du barrage d’Amenvo à Daboisué la navigation n’offre que des difficultés bien faciles à vaincre : ce sont trois hauts-fonds de gravier sur lesquels ne subsiste que peu d’eau. Pour nous les faire franchir, les piroguiers se mettent à l’eau et tirent les pirogues, et une série de vigoureux efforts en ont raison. A Akouakourou, petit village de la rive droite, les difficultés cessent ; bientôt on atteint Kokourou, rive droite, et ensuite Daboisué, sur la rive gauche d’un ruisseau qui a donné son nom au village.

Les gens de Daboisué, auxquels nous avions été recommandés et qui nous attendaient, avaient préparé des provisions et nettoyé quelques cases pour nous permettre de passer confortablement l’après-midi et la nuit. Accra, le digne cuisinier de Treich, nous prépara un festin composé de plusieurs plats dont le menu nous a bien amusés. Par moments, il avait du talent et savait vous nourrir avec bien peu de chose. Ce jour-là, n’ayant que du foie de bœuf et des bananes, il nous servit successivement du foie en brochettes, rôti, sauté, et des bananes frites : cela nous faisait quatre plats bien variés, comme on le voit.

Samedi 16 mars. — De Daboisué à Toria, petit village situé à 5 ou 6 kilomètres en aval, on peut profiter du fleuve pour voyager ; mais à partir de Toria la navigation du Comoë est interrompue jusqu’à Malamalasso. Bénié et les indigènes que j’ai interrogés m’ont dit que sur tout son parcours le fleuve s’était frayé un chemin sinueux à travers des couloirs de roches situées si près les unes des autres, qu’aucune pirogue, même de petites dimensions, ne peut les franchir. Je regrette bien de n’avoir pas eu assez de vigueur pour aller visiter ce chaos, d’autant plus que Bénié s’offrait pour m’accompagner. Treich était également trop souffrant pour entreprendre cette exploration, de sorte qu’à notre grand regret nous ne rapportons rien de précis sur cette partie du fleuve.

Cependant, dans le trajet de Daboisué à Malamalasso, nous avons franchi une série de collines rocheuses qui s’étendent perpendiculairement au cours du Comoë et doivent constituer une série de rapides ; peut-être même quelques-uns de ces bourrelets ont-ils dû s’effondrer, minés à leur base par les eaux, et faire présenter ainsi à ces roches leurs stries verticalement : c’est ce qui expliquerait l’existence de couloirs tels que Bénié Couamié me les expliquait.

La flottille au départ.

A Daboisué on se trouve encore et toujours dans cette même forêt, qui commence avec l’Anno, à quelques étapes au sud de Kong, pour ne se terminer qu’à la mer. Le chemin, quoique fréquenté par des porteurs, n’est qu’un étroit sentier dont le tracé sinueux ne laisse rien à envier aux autres sentiers du haut Comoë ; il coupe le ruisseau Blagaso un peu avant l’embranchement du chemin qui va à Toria, puis on atteint un autre petit cours d’eau nommé Abradé Dabré. Celui-ci, d’après la légende, doit être franchi dans le plus profond silence : celui qui parlerait en le traversant risquerait de tomber de mort foudroyante.

Pour respecter les croyances de nos indigènes agni, nous nous sommes mis à l’unisson, et c’est sans parler que nous avons traversé ce ruisseau imposant et mystérieux. D’autres cours d’eau aussi peu importants que les précédents, venant également de l’est, et la proximité du fleuve rendent cette forêt d’une humidité extrême. Pendant le trajet et surtout pendant les repos, il est prudent de se couvrir pour ne pas se refroidir.

A dix heures et demie nous arrivions au campement d’Aponkrou, où l’on a l’habitude de passer la nuit afin de pouvoir sans trop de fatigue gagner le lendemain Malamalasso.

Ce campement est situé près de deux ruisseaux à eau courante et occupe l’emplacement d’un village qui a disparu il y a quelques années. Nous y trouvons cinq ou six hangars bondés de marchandises : barils de poudre, caisses de gin et paniers de sel. Personne n’est là pour les garder ; dans la région on ne s’inquiète pas des voleurs. Les marchands arrivés à Malamalasso transportent en plusieurs jours leurs marchandises à Aponkrou, et de là les font parvenir à Toria, où ils se procurent d’autres pirogues. Les habitants, quoique aimant à boire, ne touchent jamais au gin ni à ce qui ne leur appartient pas.

A côté de ces hangars il en existe trois autres vides, servant d’abris aux voyageurs. On trouve également un mortier, des pilons et quelques marmites en terre, permettant de préparer un repas sommaire, fouto de bananes ou d’ignames. Le campement est situé au milieu d’une petite clairière, d’une centaine de mètres de diamètre. Les cases sont entourées de quelques cocotiers, de citronniers, de quelques papayers et de nombreux pieds d’arum (le taro de Calédonie) et de piments, mais on n’y trouve pas d’orangers. Je n’en ai du reste jamais vu depuis mon départ de Bondoukou.

Rien n’impressionne autant que de camper dans ces solitudes boisées ; la lumière y pénètre à peine dans la journée, et l’obscurité de la nuit y est intense ; les gens qui circulent autour des feux du bivouac ont l’air de fantômes et de spectres.

Le silence profond qui vous environne n’est troublé la nuit que par le cri aigu de quelque musaraigne ou d’un gibier effrayé qui s’enfuit en brisant tout devant lui ; le moindre animal effarouché fait penser à un troupeau de fauves traversant la forêt ; l’écho se répercute d’une façon étonnante : on se croirait dans un autre monde.

Au petit jour, ce sont des centaines de singes qui voyagent dans les cimes des arbres en poussant des aboiements et en faisant dégringoler les branches mortes sur leur passage.

Quand on peut alterner les étapes en pirogue avec celles à pied à travers la forêt, on y trouve un charme tout particulier. L’Européen, tout en aimant les sensations violentes, tient surtout à voir le jour, et les rares blancs qui ont voyagé pendant plusieurs jours de suite en forêt n’ont jamais manqué de saluer les rayons du soleil avec un enthousiasme qu’il est facile de concevoir.

Dimanche 17 mars. — Il a plu une partie de la nuit, les feux sont éteints, et ce matin nous avons eu toutes les peines du monde à nous réchauffer. En raison de ce vilain temps, nous ne nous mettons en route qu’à huit heures. Comme je me sens un peu plus vigoureux, je vais essayer de faire l’étape à pied, autant pour me réchauffer que pour ne pas être trempé par l’eau qui imprègne le feuillage et qui tombe à chaque heurt du hamac contre les lianes et les troncs d’arbres. Le chemin est passable jusqu’à la petite rivière Zanda, que l’on atteint après avoir traversé trois autres ruisseaux. Cette rivière Zanda serpente à l’infini et suit la même dépression que le sentier, qui la traverse onze fois. En cette saison on peut la franchir en sautant : elle n’a pas plus de 1 m. 50 à 2 mètres de largeur, et sa profondeur n’est que de 20 à 50 centimètres.

En arrivant près de son origine, on atteint quelques bourrelets rocheux, terrains de grès mêlés de quartz, qui s’étendent perpendiculairement au cours du Comoë. Ce sont certainement ces arêtes qu’il franchit et qui rendent la navigation en pirogue impossible sur ce parcours.

Quelques-unes de ces petites collines sont à pentes très raides, ou du moins elles m’ont paru telles à cause de la grande fatigue que j’éprouvais ; aussi, un peu au delà du Zanda, je dus me résigner à reprendre le hamac. La pluie, qui tombait de nouveau, m’avait traversé, j’étais mouillé jusqu’aux os ; il fallut m’arrêter pour changer de linge en pleine forêt, car je commençais à sentir le froid me gagner.

Enfin, vers midi, après avoir franchi un dernier ruisseau, nous avons gravi une petite croupe au sommet de laquelle on débouche comme par enchantement sur Malamalasso et le Comoë.

Chutes d’Amenvo.

De ce point on jouit d’une vue splendide. Le village, qui n’est en quelque sorte qu’un point occupé par deux ou trois familles de gens dévoués à Bénié Couamié, est bâti en amphithéâtre sur le fleuve. Le coup d’œil est ravissant. N’était la grande quantité de palmiers, les couronnes des bananiers et surtout les troncs élancés d’arbres qui atteignent des hauteurs prodigieuses, on se croirait presque en face d’un paysage des bords de la Meuse, entre Mézières et Givet. Les berges mamelonnées sont presque des collines. Leur pied, qui vient mourir sur la rivière, est formé de gros blocs de roche, placés par la nature symétriquement dans quelques endroits, jetés pêle-mêle et au hasard dans d’autres. De gentils ruisseaux, simples filets d’eau, viennent tomber en cascades dans le fleuve à quelque distance du village.

Bénié, là aussi, a une habitation à l’européenne, mais elle ne comporte qu’une seule chambre au rez-de-chaussée et un grenier dans lequel sont serrées quelques marchandises, et surtout des caisses vides qui nous servent à installer un lit de camp pour nous mettre à l’abri de l’humidité. La porte est munie d’une serrure, et les fenêtres sont closes par des volets conditionnés comme en Europe.

Lundi 18 mars. — L’intendant de Bénié, qui habite Malamalasso, s’occupe aujourd’hui de nous trouver des pirogues et les gens nécessaires à leur armement. Le départ ne doit s’effectuer que demain. Bénié, du reste, doit envoyer ses instructions en même temps que des pagayeurs. Ces gens-là arrivent en effet dans la soirée et se mettent à notre disposition. Au même moment nous entendons notre personnel faire une véritable manifestation à Baoto, l’interprète de la factorerie Verdier de Grand-Bassam, qui vient d’accoster avec sa pirogue.

Notre arrivée prochaine ayant été signalée à la Côte, autant par les marchands que par les courriers que Treich avait successivement envoyés de Kong et d’Attakrou, nos compatriotes avaient cru bien faire en nous envoyant leur homme de confiance en même temps que de nouvelles provisions.

Baoto est un jeune homme fort aimable, bien élevé pour un noir et sachant parler correctement le français. Il était vêtu d’un immaculé complet en coutil blanc et coiffé d’un élégant panama ; dans un tel accoutrement il avait l’air, comparativement à nous, d’un riche planteur nous ayant à son service. En remontant le fleuve, il avait prévenu les villages de notre prochain passage et obtenu d’eux que l’on mît partout des pirogues à notre disposition.

Mardi 19 mars. — Nous avons peu dormi la nuit dernière, mon compagnon et moi, agités par la joie que nous causait notre prochaine arrivée à Alépé, où Baoto avait laissé le Diamant, chaloupe à vapeur de l’État, qui venait au-devant de nous, expédiée à notre rencontre par le résident de France à Grand-Bassam. Ne pouvant dormir, nous avons bu quelques verres de vin chaud et mangé des biscuits jusque vers une heure du matin.

A cinq heures nous étions sur pied et en plein dans nos préparatifs de départ. A cinq heures et demie nos trois pirogues poussaient au large. La navigation par ici est facile ; les barrages sont aisés et comportent chacun au moins un chenal bien praticable.

Le paysage est à peu près semblable à celui de l’Alangoua, mais plus mamelonné, et aussi plus riant. Les berges sont constituées par des collines de 30 à 40 mètres de hauteur ; elles sont bien boisées ; les palmiers à huile abondent. Aux abords des villages il y a quelques défrichements, des champs de manioc et des bananeraies. Le cocotier, qui plus au nord n’existe qu’à l’état de curiosité[54], se multiplie devant tous les villages, et près des embarcadères il y en a de nombreuses touffes. Les habitants possèdent plus de pirogues que dans l’Indénié, et tous les villages semblent se livrer avec ardeur à la pêche.

Les oiseaux les plus répandus dans cette partie de la rivière sont : le perroquet gris à queue rouge, les toucans de toutes les variétés et un oiseau au plumage métallique que l’on nomme tourako.

Nous passons de bonne heure devant Aboisou et Eloubou, deux villages de la rive gauche, ainsi que devant deux villages abandonnés, abris pour pêcheurs et lieux de culture, que Baoto qualifie avec emphase du titre pompeux de petites maisons de campagne. A neuf heures nous atteignons Annocankrou, village faisant partie d’un groupe de lieux habités, connu sous le nom de Nzakourou, où quelques-uns de nos hommes sont arrivés depuis la veille avec une pirogue et en ont fait préparer d’autres, car deux de nos embarcations doivent ici faire retour sur Malamalasso.

Après avoir déjeuné d’une boîte de sardines et d’une boîte de corned-beef apportées de Grand-Bassam par Baoto, nous repartons, accompagnés du chef d’Annocankrou, qui se charge de nous conduire avec des pirogues jusqu’à Cottokrou.

La navigation est toujours très facile ; le bief est profond : en trois heures (de 11 heures à 1 heure) nous atteignons Cottokrou. Les habitants de Nzakourou, Aloso, Tafesso, Akotoune et Kandakari nous saluent au passage. Quelques hommes de l’escorte de Treich y trouvent des gens de connaissance. Tout nous fait augurer que nous ferons du chemin aujourd’hui.

Baoto.

Cottokrou est un gros village, possédant une vingtaine de pirogues. Treich et Baoto se multiplient pour en faire presser l’armement. Il fait une grande chaleur, un temps orageux très lourd, qui inquiète les indigènes ; ils hésitent à se mettre en route. Je commençais déjà à désespérer, assis au pied d’un splendide ficus sur la rive même, lorsque, vers deux heures et demie, tout semble s’arranger à notre grande satisfaction, et à trois heures dix nous arrivons à nous embarquer.

Ce sont toujours les mêmes scrupules qui arrêtent les habitants ; ils sont, en somme, bienveillants : ce qui les ennuie, ou plutôt ne les porte pas à accepter de descendre le cours du fleuve, c’est qu’ils ont tous quelque créancier récalcitrant en aval et qu’ils craignent, ou d’être retenus comme otages, ou de voir saisir leurs pirogues.

Ces créances sont, pour la plupart, des amendes en or à payer pour adultère : chez les Agni il y a peu de villages où je n’aie entendu parler de différends engendrés pour ce motif.

Quand l’adultère est commis avec une femme de souverain, l’homme est dépouillé de tout ce qu’il possède ; s’il n’a rien, il est mis à mort. Jamais l’homme trompé ne demande le divorce et ne répudie sa femme : il se contente de réclamer des dommages-intérêts à son rival.

L’amende à payer varie entre 2 ou 3 onces pour une épouse ordinaire, mais elle s’élève à 5 ou 6 onces lorsqu’il s’agit d’une femme médecin.

Si le coupable ne peut payer l’amende que lui inflige le chef devant lequel les deux parties ont comparu, il va le plus souvent trouver un notable quelconque, le prie de payer la somme à laquelle il est condamné et en échange se constitue comme otage ; il a ainsi un rôle de demi-esclave, duquel il ne sort quelquefois jamais. Sa fortune est liée à celui qui l’a aidé et il ne cherche nullement à s’affranchir de la tutelle qu’il s’est imposée. Cette situation se continue même par hérédité.

Les indigènes parlant le français désignent ces captifs volontaires par le titre de boy. De sorte que la société agni se compose de quatre éléments : les chefs, les hommes libres, les esclaves, les boy (qui ne peuvent être aliénés).

Ce qu’il y a de bien curieux, c’est que généralement la femme elle-même, de son propre mouvement, va raconter à son mari qu’elle l’a trompé, et lui désigne son amant.

« Faute avouée est à moitié pardonnée », se disent-ils, et puis on est très philosophe. Les chefs appelés à juger n’incriminent que le séducteur. Comme me le disait Cadia, l’interprète de Treich, « si les hommes ne faisaient pas la cour aux femmes, elles resteraient honnêtes ». Chez les Agni la femme est souvent considérée comme inconsciente.

Si le mari ne réclame pas souvent le divorce, il n’en est pas de même de la femme. Dans ce cas, la somme payée aux parents de la mariée au moment du mariage est perdue pour l’homme, moins 4 acké (24 francs) que la famille rembourse.

L’adultère pour les hommes est sévèrement puni dans les familles royales. On raconte que la princesse Elua, sœur d’Amatifou, qui a encore sa cour à Krinjabo, ayant surpris son mari en adultère, fit exécuter la femme et circoncire son mari, ce qui, chez les Agni, est le plus grand affront que l’on puisse faire à un homme.

En quittant Cottokrou, le Comoë est obstrué par un nombre considérable d’îlots de toutes dimensions, reliés entre eux par une série de barrages, ou plutôt par un barrage continu avec petits rapides s’étendant au delà d’Attrasou.

A partir de ce village, et après avoir navigué dans une quantité de pêcheries, on prend le long de la rive droite un chenal d’une dizaine de mètres de largeur et d’environ 1 kilomètre de longueur, qui constitue un rapide très dangereux. Les pirogues descendent avec une vitesse vertigineuse, on embarque des paquets d’eau, encore bien heureux de ne pas chavirer ou de n’être pas lancé contre les roches.

De l’autre côté de ce rapide se trouve une série d’îles devant lesquelles s’élève un gros village nommé Cassi-Amonkrou, que les indigènes nous signalent en passant.

Ce rapide nous mène devant Yacassé, où nous rencontrons le premier représentant officiel du royaume de Krinjabo. C’est un porte-canne d’Aka-Simadou ; il est sur la rive, précédé d’un homme portant un pavillon français ; lui-même, en signe d’autorité, tient à la main une canne de 1 m. 50, munie d’une pomme comme celle des tambours-majors ; cette canne est recouverte d’une bande de papier d’argent ou d’étain.

Après les politesses d’usage, nous recommandons à ce fonctionnaire les piroguiers de Cottokrou qui doivent nous accompagner. Il nous promet de ne pas entraver leur retour, ce qui les décide à continuer la route. Je croyais les incidents terminés, lorsque vers six heures du soir — trois quarts d’heure après avoir quitté Yacassé — les piroguiers veulent à toute force gagner la rive et refusent de nous conduire plus loin. Devant Kouassikourikourou, l’obstination augmente ; décidé à ne pas tolérer une semblable mutinerie, je prends un de mes fusils Beaumont et menace de tirer sur le premier qui manifeste l’intention d’atterrir : cela les décide à continuer.

Vers six heures et demie il fait nuit noire. Les pirogues se trouvant prises dans les pêcheries, nos hommes doivent y faire des passes à coups de sabre et à coups de hache, puis nous atteignons un profond bief où il y a de nombreux hippopotames ; à chaque instant un de ces monstres surgissait de l’eau à côté de notre embarcation. Nous avons failli chavirer vingt fois. C’est peut-être le moment le plus dangereux que nous ayons eu à passer dans notre descente. Si un de ces pachydermes, en nageant ou en plongeant, nous avait chavirés, nous étions sûrement noyés, Treich et moi, n’ayant pas la force nécessaire pour gagner la rive à la nage. L’obscurité était si profonde qu’on ne distinguait rien ni devant soi, ni autour de soi, les berges étaient invisibles. Il nous aurait été impossible de savoir dans quelle direction il fallait nager. En prévision d’un semblable accident, et pour sauver mes documents, j’avais fait un ballot de mes rouleaux en fer-blanc, contenant mes cartes, levés et journal de marche, enveloppé le tout dans une moleskine, et amarré soigneusement ce précieux paquet à l’aide de cordes à ma pirogue. C’était un terrible moment à passer, pendant lequel les âmes les mieux trempées se livrent à d’anxieuses réflexions.

Vers sept heures et demie nous n’entendions plus les autres pirogues ; on avait beau se héler, on s’était distancé sans s’en apercevoir. Au loin, dans cette affreuse nuit, on percevait le son d’un tam-tam, et vers huit heures un de nos hommes, ayant cru reconnaître les berges, nous affirma que nous n’allions pas tarder à atteindre Pétépré.

Baoto, heureusement arrivé avant nous, avait allumé un feu sur la berge, et nous héla au passage ; enfin, à huit heures et demie nous étions tous réunis.

Pétépré est un très gros village à cheval sur les deux rives du fleuve ; il porte aussi le nom d’Édiékrou, et s’appelait dans le temps Akba. Ce point a été longtemps le terminus de la partie explorée de la rivière ; il a fait appeler le Comoë par les Européens : rivière d’Akba. Le premier Européen qui ait remonté le Comoë est M. Lartigue, capitaine au long cours de la maison Régis et Fabre ; il alla plusieurs fois à Pétépré (Akba) et fit des sondages à quelques kilomètres au-dessus.

Plus tard, par ordre du commandant Bouet-Willaumez, on refit le même voyage sans dépasser ce point. Enfin, en 1850, Hecquard, sous-lieutenant de spahis, se disposait à gagner par cette voie le Ségou, mais, abandonné par ses guides entre Akba et Yacassé, il dut revenir à la Côte sans rapporter de nouveaux renseignements sur le cours du Comoë.

A cette époque le chef d’Akba se nommait Mouné, et celui de Yacassé Miessa.

A Pétépré je trouvai deux hommes sachant parler le mandé et ayant fait, il y a quelques années, des voyages jusque dans l’Anno. L’un d’eux, Aka Simadou, parent du souverain de Krinjabo, m’affirma que le Diamant était mouillé depuis deux jours devant le Petit-Alépé et que, quand la lune se serait levée, nous pourrions facilement, en une heure et demie, gagner son mouillage.

En attendant que la lune veuille bien nous éclairer, nos hommes et nous faisons un sommaire repas. Un peu avant dix heures, la lune étant assez haute au-dessus de l’horizon, nous nous remettons en route.

Nous distinguons très bien Koumasi et Mamodji, villages de la rive droite, et bientôt après nous atteignons le confluent de la rivière Tossan, puis Aouassakourou. Enfin, à onze heures et demie, au delà du tournant, nous apercevons la silhouette blanche du Diamant.

Ce n’est pas sans de bien douces impressions que je posai le pied sur le petit bâtiment français, dont le premier maître chargé du commandement s’empressa de mettre la cambuse sens dessus dessous pour nous recevoir le mieux possible : nous étions sauvés !

Arrivée au Diamant.

Deux matelas installés dans le rouf nous permirent de passer une bonne nuit. Hélas ! nous l’avions bien gagné. Ceux-là seuls qui ont voyagé en pirogue peuvent se représenter ce qu’est une navigation ininterrompue d’une dizaine de jours et une dernière étape de vingt heures, dont dix sous le soleil dans une frêle embarcation comme la nôtre.

Nos hommes, après avoir amarré les pirogues le long du bord à l’aide de faux-bras, allèrent coucher à terre, au village de Petit-Alépé, en se servant du youyou du bord pour s’y rendre.

Mercredi 20 mars. — Au lendemain de cet heureux jour succéda la descente sur Grand-Bassam.

Le Diamant est une belle chaloupe à vapeur non pontée, comprenant un équipage de 4 blancs et 8 ou 10 laptots sénégalais ; elle a un toit autour duquel, pour la nuit, on borde un rideau en toile afin de mettre l’équipage à l’abri de l’humidité. Le premier maître, commandant du bord, a un rouf sur l’arrière. L’armement du Diamant consiste en un hotchkiss. Les hommes sont tous armés de kropatscheks.

Ce petit bâtiment file environ 6 à 7 nœuds à l’heure et gouverne très bien. Installé à l’avant avec ma boussole, en compagnie du pilote, ce n’est pas sans une certaine satisfaction que je me disais : « Enfin j’en suis à mon dernier topo ».

La navigation est facile, il n’y a que quelques précautions à prendre en quittant Alépé, à cause d’un banc de roches qui se termine par le travers de Sibadou, et où l’on voit encore l’épave de l’aviso l’Ebrié, qui s’y est perdu il y a une trentaine d’années et où se sont jadis échoués le Serpent et le Guet-N’dar, deux avisos qui ont une belle page dans la conquête de ces pays. A partir de ce point, le Diamant, qui cale un peu plus de 1 mètre, chargé comme il l’était, peut naviguer sans danger : le fleuve a partout environ 200 mètres de largeur et il y a du fond. Les rives sont bien peuplées ; les villages, très grands, se touchent presque. Nous stoppons devant Abokayébi, afin de permettre à Baoto de faire dans un palabre restituer des marchandises volées à un homme de Grand-Bassam, puis de là nous allons faire de l’eau douce au village d’Ono, à l’entrée de la lagune qui porte ce nom.

A partir d’Ono, les villages se trouvent sur la rive gauche, qui est plus élevée et moins marécageuse. Le plus important d’entre eux est Impérié. Ce village est sous l’autorité d’Amangoua, sorte d’aventurier originaire de l’Akapless, qui pille de temps à autre la rivière. Comme Bénié Couamié, ce seigneur a une belle maison à un étage, bâtie à l’européenne. Le passage de la canonnière a dû quelque peu le troubler : on ne voit personne sur la plage. Ces gens-là, qui tous ont quelque acte de brigandage à se reprocher, ont cru prudent de s’éloigner à notre approche ; sous des cocotiers se trouvent bien une vingtaine de chargements de pirogues, consistant en sel, poudre et gin, mais d’habitants, on n’en voit aucun.

Au delà d’Impérié se trouvent Yaou, puis l’embouchure de la rivière ou lagune Kodiouboué, dont l’entrée, comme celle d’Ono, est barrée par des troncs d’arbres charriés par les eaux.

Impérié et Yaou ont toujours été des centres turbulents, dont les chefs, agissant soit pour leur propre compte, soit pour le chef de l’Akapless, qui réside à Bounoua, dans l’intérieur, fermaient complètement le Comoë aux transactions. A plusieurs reprises il fallut châtier ces villages. En 1849, l’amiral Bouet-Willaumez, avec 250 marins et laptots, tirés de la Pénélope, du Caïman et de l’Adour, infligea une sérieuse défaite à Aka, l’ancien chef de l’Akapless[55], et plus récemment on a encore dû châtier Impérié. Depuis quelques années, de nouveaux traités conclus avec le roi de Bounoua ont assuré une paix qui n’est troublée de temps à autre que par des rapines exercées par Amangoua, chef d’Impérié.

Vers midi nous atteignons l’entrée de la lagune d’Ébrié, et nous passons presque à raser terre devant Mouosou (Grand-Bassam village) ou Blé ; le chef nous fait force salutations avec son pavillon. Quoique encore éloigné des factoreries, je me tenais à l’avant, en vigie, guettant la mer ; enfin, vers une heure, je vis par le travers les lames déferler sur la plage et notre cher pavillon national flotter au-dessus de la factorerie Verdier.

Quelques semaines après, ce devait être le Sénégal, la France et Paris !

Le Diamant, tout fier de nous ramener, avait pris un air de fête et arboré un beau pavillon neuf, en arrivant au mouillage. En moins de temps qu’il n’en fallut pour accoster, prévenus par le sifflet, les trois employés de la factorerie Verdier, M. Bidaud, l’agent principal, en tête, vinrent nous prendre à bord. Quelle fête pour nous et pour eux ! car nos braves compatriotes paraissaient aussi heureux que nous de nous voir arriver. On mit tout à notre disposition : logement confortable, nourriture exquise, journaux, lettres qui nous attendaient, je ne sais plus, j’étais si heureux sur le moment, que je ne me souviens plus bien.

M. Bidaud est capitaine au long cours. Après avoir conduit plusieurs bateaux à Grand-Bassam pour le compte de M. Verdier, l’armateur et négociant si désintéressé qui envoya M. Treich à ma rencontre, il devint agent principal des factoreries Verdier à Grand-Bassam et Assinie. Au moment où nous arrivions, il remplissait les fonctions de résident de France à la Côte de l’Or. C’est un de ces braves modestes, ayant comme titre une carrière toute d’abnégation. Je me liai de suite d’amitié avec lui. Aujourd’hui surtout je me rappelle avec bonheur nos conversations sur le banc de quart de la terrasse de la factorerie, et ses théories pleines de bon sens sur l’avenir et la politique des pays qu’il administrait de son mieux, avec les modestes moyens mis à sa disposition par la métropole.

M. Bidaud.

Et comme il me soignait et prévenait mes moindres désirs ! Je me rappellerai toujours avec quelle prudence il modérait mon appétit, qui était devenu de la voracité ; son gros rire quand il me traitait de naufragé de la Méduse, et qu’il me prévenait que progressivement seulement, il me tolérerait les plats réputés indigestes.

Qu’il reçoive ici l’expression de ma bien sincère reconnaissance pour tout ce qu’il a fait pour moi, tant en son nom qu’au nom du brave Français qu’il représentait, M. Verdier.

En arrivant, je télégraphiai de suite au gouverneur du Sénégal notre arrivée, et le surlendemain je recevais la dépêche suivante :

« Gouverneur Sénégal à Résident Grand-Bassam. Gouvernement me charge transmettre félicitations pour succès mission à Binger et Treich. »

En arrivant ici, mes quatre indigènes mandé qui me restaient, avec Arba, femme gourounga mariée à Mamourou, un de mes hommes, vinrent me remercier de les avoir conduits à la mer. « Ce que tu nous disais depuis si longtemps était vrai. Les blancs n’ont qu’une parole. Tu nous avais dit que tu nous mènerais à la mer, et nous nous en éloignions tous les jours puisqu’elle est à Saint-Louis et que nous allions vers le soleil levant, mais tu en sais plus long que nous, et ce que tu disais était vrai, à moins que toute la terre ne se soit retournée. — Dieu est grand et toi tu sais beaucoup de choses. — La mer, nous n’y connaissons rien, puisque nous ne l’avions jamais vue, mais puisque tu nous dis que nous ne sommes qu’à dix jours de Saint-Louis, nous embarquerons avec confiance avec toi. Tu es notre père et notre mère, et nous sommes heureux que tu ne sois pas mort en route. »

Ces braves gens, durant notre séjour à Grand-Bassam, passaient leur temps accroupis sur la plage à regarder la mer déferler, ne pouvant s’expliquer ce phénomène. Probablement ces gens simples, étonnés eux-mêmes du voyage qu’ils ont fait, pensent avoir été le jouet d’un être surnaturel dont j’ai été en quelque sorte l’instrument. En cela, ils n’ont pas tout à fait tort. Dans leur simplicité, mes braves noirs, qui ont autant souffert que moi, se rendent bien compte que de telles tribulations surmontées ne sont pas dues exclusivement au hasard, à l’intelligence et au savoir : comme moi, ils pensent que le Tout-Puissant nous a aidés à surmonter tous les obstacles.

Mon personnel m’a rendu bien des services. Quand j’ai pris ces noirs, ils n’étaient même pas dégrossis ; en rentrant, ces pauvres gens étaient presque civilisés. A la fin, ils savaient tous bien tirer et étaient devenus des chasseurs émérites.

En route ils avaient pris le goût du commerce. Au lieu de leur donner comme argent de poche des cauries, je leur abandonnais quelques marchandises, et c’était à qui d’entre eux en tirerait le meilleur parti. J’ai raconté plus haut une histoire bien simple à propos de cadenas, je pourrais en ajouter bien d’autres et faire certainement rire en racontant comment ils exploitaient les autres nègres en leur vendant des gris-gris pour la chasse, contre les voleurs, etc. Quand j’aurai ajouté qu’ils se créaient des ressources en fabricant de la vannerie, des bobines à filer le coton, et d’autres menus objets, et qu’à Salaga ils m’ont recouvert une ombrelle aussi bien que le ferait un marchand de parapluies, j’aurai tout dit. Si jamais j’ai l’occasion de les revoir, ce n’est pas en domestiques que je les traiterai, je leur donnerai une bien cordiale poignée de main d’ami dévoué.


CHAPITRE XVI

Arrivée de l’aviso l’Ardent. — Détails sur Grand-Bassam. — La barre. — Les piroguiers. — L’embouchure du Comoë et les mouillages. — L’Akapless. — Le Sanwi et la rivière Bia. — La lagune Aby. — Krinjabo. — Le Tanoé ou Tendo. — L’Ahua ou Apollonie. — Départ pour la lagune Ebrié. — Abra. — L’Ebrié. — Abidjean et les pêcheries. — Rivière Ascension. — Arrivée à Dabou. — Visite au poste et au jardin. — Rivière Isi. — Les Bouboury. — Le Bandamma ou Lahou. — Renseignements sur la côte de Krou et sur les peuples de l’intérieur. — Le Baoulé, l’Attié, le Morénou. — Départ de Dabou, les Jack-Jack. — Petit Bassam. — Treich est gravement malade. — Retour à la factorerie. — Nous sommes nommés chevaliers de la Légion d’honneur. — Nous nous embarquons sur la Nubia. — Retour en France.

Délivré de tout souci, heureux d’avoir accompli consciencieusement ma mission, je ne tardai pas à reprendre rapidement des forces. Mon mal dans l’aine disparut comme par enchantement.

Peu de jours après notre arrivée, l’aviso de l’État l’Ardent vint mouiller devant Grand-Bassam pour procéder à la relève des hommes libérables du Diamant ; je comptais profiter de l’aimable offre du commandant Delalande, qui m’invitait à prendre passage à son bord, lorsque, par dépêche, cet aviso reçut l’ordre de se rendre à El-Mina, pour y prendre à sa remorque le Goéland, avarié.

Aucun paquebot français ni anglais ne devant passer à Grand-Bassam avant une dizaine de jours, je profitai du temps qui me restait pour mettre mes notes à jour et consigner les renseignements que j’ai pu recueillir sur Grand-Bassam et la Côte de l’Or française.


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La souveraineté de Grand-Bassam a été concédée à la France en 1842, par traité des chefs du pays avec l’amiral Fleuriot de Langle — M. le commandant Bouet-Wuillaumez était alors gouverneur du Sénégal, — mais la prise de possession de la France n’a eu lieu qu’à la fin de l’année 1843, par une expédition commandée par le lieutenant de vaisseau de Kerhallet.

A l’ouest et près de l’embouchure du Comoë ou Akba, ou encore Costa, comme l’appelaient les anciens, on construisit un établissement qui prit le nom de fort Nemours. C’était un carré palissadé, flanqué à chaque angle d’un bastion en pierre, armé d’une caronade de 30. L’établissement possédait en outre trois obusiers de montagne.

Les factoreries se trouvaient, à l’origine de l’occupation, à l’intérieur de l’enceinte ; les magasins et la poudrière à l’extérieur, à portée du poste et des factionnaires.

Des baracons en planches et en maçonnerie servaient de logement aux Européens ; les travailleurs habitaient dans des cases indigènes.

Grand-Bassam, comme chef-lieu de la colonie, centralisait les services ; on y avait construit un bel hôpital en pierre de taille.

Les premières factoreries qui vinrent se fixer sur la côte appartenaient à la maison Régis, de Marseille, puis à la maison Monk, et enfin à la maison Swanzy, de Londres, et Verdier, de La Rochelle, à laquelle on céda notre établissement, lorsque après les revers de 1870 le gouvernement décida qu’il n’y aurait plus de garnison. La garde de la colonie fut confiée à M. Verdier, qui remplissait les fonctions de résident.

La maison Verdier a fait de l’ancien hôpital une très confortable maison d’habitation. Dans l’une des ailes est installé le télégraphe ; dans l’autre, les agents et les bureaux des deux employés blancs de la factorerie. Le rez-de-chaussée sert de magasins ; et une des chambres de caserne aux marins blancs du Diamant, qui viennent y coucher quand leur bâtiment est au mouillage.

D’autres magasins, aux alcools et aux poudres, sont à portée du poste, à côté d’une petite mare à eau saumâtre, qui n’a aucune communication apparente avec la mer.

Une allée de cocotiers menait jadis de la factorerie au mouillage de la lagune ; actuellement la plupart des arbres ont été coupés et employés à la construction de wharfs et d’appontements pour les chalands.

L’amiral Fleuriot de Langle dit qu’il a fait planter plusieurs centaines de ces arbres ; il en existe à peine une vingtaine en ce moment ; tout a été saccagé. Pourtant il n’y a qu’à mettre un coco dans un trou de 50 centimètres de profondeur, le décapiter et placer dessus une poignée de sel pour le faire germer ; la plage entière devrait être plantée de cocotiers et depuis longtemps n’être qu’une splendide forêt.

Actuellement, en dehors de la factorerie Verdier, il y a une factorerie anglaise (Swanzy, de Londres) et une factorerie libérienne.

La forme générale de toute la côte qui borde nos possessions est remarquablement droite ; elle est due à un courant marin venant de l’est. C’est ce courant qui a fait disparaître les baies et les contours accidentés de la côte, en entraînant avec lui et en déposant parallèlement à son cours les alluvions apportées par les nombreux cours d’eau venant de l’intérieur.

L’absence d’anfractuosités sur la côte en rend l’accès difficile dès qu’il y a une forte houle. Les grandes lames venant du large déferlent sur la plage et se brisent quand elles arrivent vers les fonds de 7 et 8 mètres. Ce phénomène est appelé la barre sur toute la côte d’Afrique.