Renseignements sur l’organisation de la mission. — Énumération des achats faits avant le départ. — Dépenses de la mission.
Si je publie ces notes, c’est autant pour édifier ceux qui seraient tentés de croire qu’il faut des sommes fabuleuses pour exécuter un voyage ayant donné des résultats, que pour détromper ceux qui croient que l’on peut faire œuvre utile sans ressources.
Il faut éviter de tomber dans l’une ou l’autre exagération. L’histoire des explorations nous offre pour cela d’utiles renseignements. Sans rappeler le budget de toutes les expéditions ni entreprendre l’examen détaillé de l’emploi des fonds, on peut hardiment avancer, sans être contredit, que les missions qui ont dépensé et coûté le plus d’argent ne sont pas celles qui ont donné les meilleurs résultats.
L’utilisation des ressources et le parti que l’on en tire dépendent essentiellement de l’homme qui entreprend l’exploration.
S’il est bien préparé au voyage, s’il a étudié tous ses devanciers, l’explorateur qui se dispose à partir aura sûrement su calculer ce qu’il dépensera approximativement, et il s’arrêtera à un chiffre de dépenses que l’on peut évaluer presque mathématiquement.
La première question à se poser est la suivante :
Dois-je partir avec ou sans escorte ?
La réponse est bien facile à trouver :
Si l’on ne peut entreprendre le voyage que protégé, il faut se protéger suffisamment, il faut, ou bien imposer sa volonté par la force, ou bien subir dans une certaine mesure celle des peuples que l’on visite, quitte à la modifier par une diplomatie habile, par un grand esprit de persuasion, et surtout par beaucoup de circonspection.
Dans le premier cas, il faut partir avec des forces imposantes, il faut pour une mission comme celle que je viens de terminer 300 hommes bien armés avec des munitions ; ou alors, si la mission est à plus grande envergure, il faut faire comme Stanley. Ce sont des missions qui se chiffrent alors par une dépense de plusieurs centaines de mille francs, voire même un ou deux millions. Elles ont presque toujours pour résultat de fermer le pays à la civilisation au lieu de l’ouvrir.
Il n’y a pas de milieu ; 20, 30, 50, 100 hommes d’escorte ne sont pas suffisants : si les indigènes ne veulent pas vous laisser passer, cette force sera impuissante pour lutter.
La portée des armes, le perfectionnement des munitions, la valeur des soldats, ne peuvent entrer en ligne de compte dans ces pays. Si les indigènes le veulent, ils empêcheront toujours de passer, ils feront tomber la mission dans un guet-apens, attaqueront au moment où l’on passe un cours d’eau, un marais ; s’ils ne possèdent pas le courage nécessaire pour attaquer, ils évacueront le pays et feront le vide devant vous. Les vivres faisant défaut, il faudra bien renoncer à avancer.
Ce n’est donc pas un mode d’exploration à préconiser. Mieux vaut marcher seul avec le personnel nécessaire au transport des marchandises d’échange et n’emporter que deux ou trois fusils, juste ce qu’il faut pour faire voir aux indigènes que tout en marchant pacifiquement il faut pouvoir résister à quelques voleurs à l’occasion.
C’est le système pour lequel j’ai opté.
On me dit bien souvent : « C’est vous qui avez inauguré ce système pacifique de voyager ». A la vérité, ce n’est pas absolument exact. J’ai un peu étudié tous les voyageurs : en rejetant le système de Mungo-Park et celui de Flatters, je n’ai pas voulu tomber dans celui de Lenz et de Caillié, dont les résultats politiques ont été nuls, et me suis arrêté à un terme moyen se rapprochant de celui auquel le docteur Barth a été ramené par la perturbation que la mort de ses compagnons de route a jetée dans l’organisation primitive de sa mission.
Pour voyager ainsi que je l’ai fait, il faut s’imposer l’obligation de vivre sur le pays et savoir parler une ou plusieurs langues indigènes. Pour un voyage de deux ans environ, avec un excellent choix de marchandises d’échange, il faut compter sur un poids d’une tonne à transporter. Les moyens de transport sont subordonnés à la nature des pays à traverser :
Au désert : les chameaux.
Au Soudan : les ânes ou les bœufs porteurs.
Dans les pays boisés : les porteurs.
On en arrive aux nombres suivants :
| Ou | 5 | chameaux | ( | 5 | conducteurs et | 2 domestiques). |
| Ou | 10 | bœufs | ( | 10 | conducteurs et | 2 domestiques). |
| Ou | 20 | ânes | ( | 10 | conducteurs et | 2 domestiques). |
| Ou | 40 | porteurs | ( | 40 | hommes plus | 2 domestiques). |
Ce sont des types de convois d’une mobilité suffisante, faciles à protéger, avec lesquels on peut passer partout sans éveiller la cupidité des peuples que l’on visite et sans leur inspirer de crainte. La nourriture et les ressources sont également faciles à se procurer.
L’emploi d’un de ces quatre types de convoi est toujours à préconiser.
Voici les proportions des achats que j’ai effectués comme objets d’échange :
| Corail de différents types | 1000 | fr. | |
| Armes d’échange ou de cadeaux avec lesquelles j’ai acheté mes animaux, 20 ânes, 1 cheval | 5000 | ||
| Étoffes à bon marché, calicot, guinée, étoffes imprimées[64] | 700 | ||
| Foulards en soie et soie et coton | 100 | ||
| Perles, colliers, verroterie | 800 | ||
| Aiguilles, hameçons | 200 | ||
| Objets en solde, étoffes, galons, boutons, blouses, papier, etc. | 1000 | ||
| Étoffes riches, algériennes, soieries | 1000 | ||
| Effets arabes, burnous, chéchias, haïks, gandouras, etc. | 500 | ||
| Tapis de selle arabe, velours et or, pour cadeaux | 300 | ||
| Pacotille assortie, quincaillerie, articles de Paris | 2000 | ||
| Total | 12600 | fr. | |
| Pharmacie | 300 | ||
| Campement | 250 | ||
| Transport des marchandises par chemin de fer et bateau, douane | 400 | ||
| Livres, vocabulaires, cartes, papeterie | 230 | ||
| Semences[65] | 20 | ||
| Armes : 2 fusils de guerre, 1 de chasse, 1 revolver et munitions | 500 | ||
| Batterie de cuisine, ustensiles divers | 150 | ||
| Instruments | 500 | ||
| Total | 2350 | fr. | |
| Total | 14950 | fr. | |
| Quelques boîtes de viande (endaubage) | 250 | ||
| Total | 15200 | fr. | |
| Personnel pendant 28 mois | 8000 | ||
| Total général | 23200 | fr. | |
A cette somme de 23000 francs il convient néanmoins d’ajouter mon passage à bord du paquebot, aller et retour, et ma solde (solde des officiers de mon grade employés dans le Soudan français) pendant toute la durée de mon absence de France.
En cours de route, j’ai dû me procurer, avec des marchandises, deux bœufs porteurs, un cheval et onze ânes de remplacement. Mes serviteurs, à deux exceptions près, ont été achetés par moi au début de la campagne à l’aide d’étoffes et d’armes, et libérés. J’ai, en plus, affranchi en route quatorze esclaves sur les fonds de la mission.
Quand on songe, d’autre part, que j’ai dû faire des cadeaux importants à six souverains (cadeaux variant de 200 à 500 francs en France) et faire journellement des cadeaux aux chefs de village, à mes hôtes, aux guides, aux gens qui m’ont rendu des services, fourni des renseignements, à la famille des chefs, aux personnes qui, dans maintes circonstances, ont préparé les aliments à mes hommes, et qu’en outre il a fallu assurer notre subsistance pendant vingt-huit mois, payer quelquefois de lourds droits de passage aux riverains, on se rendra certainement compte que si avec si peu de marchandises on peut subvenir à tant de dépenses, c’est que leur valeur augmente considérablement au fur et à mesure que l’on avance à l’intérieur. A Kong, les 10000 francs de marchandises qui me restaient valaient plus de 40000 francs.
C’est ce qui explique comment avec la modique somme de 23000 francs j’ai pu me tirer d’affaire, payer largement les services rendus par les indigènes et laisser derrière moi le souvenir d’un homme généreux — appartenant à une nation qui ne compte pas, et où, comme le disent les indigènes, tout le monde est riche !
Bulletin météorologique. — Tableau comparatif des pluies entre le bassin du Niger et celui de la Volta. — Saisons. — Observations sur le climat.
BULLETIN MÉTÉOROLOGIQUE
| 1887, | avril. | Bassin du Sénégal. | — Quelques tornades sèches. |
| — | mai. | — | — 6 pluies dans la deuxième quinzaine. — Température maxima à l’ombre, 42 degrés Réaumur. |
| — | juin. | — | — 14 pluies. — 39 degrés. |
| — | juillet. | Bassin du Niger. | — 22 jours de pluie sur 31 jours. Durée d’une demi-heure à quatre heures. Trois pluies torrentielles. Presque pas de tonnerre, peu de vent, quelques éclairs seulement. |
Températures observées à l’ombre d’un bombax :
| 7 heures du matin. | 2 heures après-midi. | 6 heures soir. | |
|---|---|---|---|
| Maximum | 27° | 38° | 29° |
| Minimum | 24° | 34° | 27° |
La nuit, à l’intérieur des cases, jusqu’à dix heures, 28 degrés ; vers quatre heures du matin, 19 degrés.
| 1887, | août. | Bassin du Niger. | — Sur 31 jours, 23 jours de pluie d’une durée variable, dont une dizaine torrentielles. — Même température qu’en juillet. |
| — | septembre. | Id. | — Sur 30 jours, il a plu 16 jours, une forte pluie tous les quatre jours environ ; les autres pluies étaient des orages d’une demi-heure ou d’une heure seulement. — Même température qu’en août. |
| — | octobre. | Id. | — 6 fortes pluies ; 6 pluies de courte durée ; 4 tornades sèches. — Température très supportable, comme les mois précédents. Rosées abondantes la nuit. |
| — | novembre. | Id. | — Une seule pluie, le 2. — Température élevée à la fin du mois. Maximum à l’ombre, 42 degrés. |
| — | décembre. | Id. | — Pas de pluie. — Très bonne température ; maximum à l’ombre, 30 degrés. — Commencement des nuits froides. Vers quatre heures du matin, à l’intérieur des cases, la température s’abaisse à 13 degrés. |
| 1888, | janvier. | Bassins du Niger et du Comoë. | — Pas de pluie. — Bonne et saine température le matin jusqu’à sept heures. Dans la journée, température maximum à l’ombre : 34 degrés. La nuit le thermomètre à l’intérieur des cases, vers quatre heures du matin, descend à 12 degrés. Une seule fois j’ai observé 8 degrés ; c’est la température la plus basse que j’aie constatée. |
| — | février. | Bassin du Comoë. | — Du 20 au 29, 4 fortes pluies. Plus de thermomètres. — La température est très élevée, au moins 42 degrés à l’ombre. Dans la première partie de la nuit il est impossible de dormir à l’intérieur des habitations, elles sont trop surchauffées pendant la journée ; ce sont de véritables étuves. |
| — | mars. | Id. | — 7 pluies de durées variables. — Température très élevée, vers la fin du mois surtout. On voyage avec difficulté dans la journée, heureusement que le pays est assez élevé (700 à 800 mètres d’altitude) et qu’il fait un peu d’air. |
| — | avril. | Id. | — 10 pluies. — Température presque insupportable de neuf heures du matin jusqu’à deux heures et demie. On bénéficie d’un peu de vent. |
| — | mai. | Bassin de la Volta. | — 6 pluies et 4 fois quelques gouttes d’eau seulement. La température devient plus supportable ; la verdure commence et empêche beaucoup la réverbération. |
| — | juin. | Id. | — 12 pluies dont 2 insignifiantes. — Température très supportable. Abaissement de 12 degrés après chaque orage. |
| — | juillet. | Id. | — 15 pluies dont 7 insignifiantes. Température supportable. |
| — | août. | Id. | — 14 pluies dont 7 insignifiantes et 3 fois quelques gouttes d’eau seulement. — Les fortes pluies ont lieu au changement de lune. |
| — | septembre. | Id. | — 20 pluies. 4 fois il a plu toute la journée ou toute la nuit ; 10 fois de une heure à trois heures, et 6 fois c’étaient des orages insignifiants. |
| — | octobre. | Id. | — 22 pluies dont 4 insignifiantes. — Température très supportable. |
| — | novembre. | Id. | — 1 seule pluie, le 16. Quelques tornades sèches. |
| — | décembre. | Bassin du Comoë. | — Température supportable. Pas de pluie. |
| 1889, | janvier. | Id. | — 3 fortes pluies. Température supportable. |
| — | février. | Id. | — Pas de pluie. — Température supportable. |
| — | jusqu’au 20 mars. | Id. | — 5 pluies. — Température supportable. |
TABLEAU COMPARATIF DES PLUIES
| Sénégal et Niger. | Volta. | ||||
|---|---|---|---|---|---|
| Janvier | » | » | |||
| Février | » | » | |||
| Mars | » | » | |||
| Avril | » | » | |||
| Mai | 6 | 6 | |||
| Juin | 14 | 12 | dont | 2 | insignifiantes. |
| Juillet | 22 | 15 | — | 7 | — |
| Août | 23 | 14 | — | 10 | — |
| Septembre | 16 | 20 | — | 6 | — |
| Octobre | 12 | 22 | — | 4 | — |
| Novembre | 1 | 1 | » | ||
| Décembre | » | » | » | ||
| Totaux | 94 | 90 | dont | 29 | insignifiantes. |
De ce tableau comparatif il résulte que dans le bassin du Sénégal et du Niger il tombe environ 90 pluies pendant l’hivernage, avec une durée variant entre une heure et trois heures, et que dans le bassin de la Volta il tombe un nombre égal de pluies, mais dont le tiers est à classer parmi les orages insignifiants.
Dans le bassin du Niger l’hivernage réel comprend les mois de juillet, d’août et de septembre, tandis que dans celui de la Volta il ne comprend que septembre et octobre : il est donc en retard de deux mois sur le bassin du Niger.
Au point de vue des saisons, elles se répartissent comme il suit dans les deux bassins :
| NIGER. | VOLTA. |
|---|---|
| Grosses chaleurs. — Avril, mai. | Grosses chaleurs. — Avril, mai. |
| Semailles. — Juin (pluies rares, mais assez régulières). | Semailles. — Juin, juillet, août (pluies irrégulières, mais très rares). |
| Hivernage. — Juillet, août, septembre. | Hivernage. — Septembre, octobre. |
| Récolte. — Octobre et novembre. | Récolte. — Novembre, décembre. |
| Saison fraîche. — Décembre et janvier. | Saison fraîche. — Janvier, février. |
| Époque où l’on brûle les herbes. — Février, mars. | Époque des incendies. — Mars. |
L’hivernage et les saisons en général paraissent bien mieux établis dans le bassin du Niger que dans celui de la Volta. Dans ce dernier bassin, l’hésitation est longue, l’hivernage n’arrive pas franchement ; les habitants s’y préparent pendant trois mois, appelant de tous leurs vœux les pluies qui ne viennent pas. Dans tout le Dafina, le Gourounsi et le Mossi j’ai partout reçu des députations qui venaient me demander d’user de toute mon influence auprès du Tout-Puissant pour leur faire avoir des pluies abondantes.
Pour le passage des rivières les observations peuvent avoir une grande utilité. Je n’ai pas séjourné assez longtemps sur les bords d’un cours d’eau pour observer méthodiquement sa crue. Mais on peut cependant déduire ceci : c’est que dans les premiers jours d’août, le 4 ou le 5, la Volta orientale était encore guéable, et que vers cette époque le Niger atteignait déjà sa plus grande hauteur, comme nous l’apprend Mage :
| 1er | juin (crue du Niger devant Ségou) | 0m,22 |
| 4 | août | 3m,78 |
| 15 | août, la crue atteint | 4m,52 |
| 7 | septembre, maximum de la crue | 5m,43 |
| 26 | septembre | 5m,15 |
La baisse se continue progressivement jusqu’en décembre.
Quant au régime des pluies du bassin du Comoë, il est tout différent de celui de la Volta et du Niger.
L’hivernage commence deux mois avant la saison des pluies des bassins précités. Les pluies commencent en mars à la côte, puis elles remontent lentement vers l’intérieur.
En mars j’ai constaté dix pluies ; en avril elles sont déjà plus fréquentes, ce qui fait qu’entre le 5e et le 7e parallèle on peut considérer les mois de juillet et d’août comme les mois d’hivernage de la région.
A ce propos, il serait très curieux de tracer sur une carte les courants qui amènent les pluies dans tout le Soudan occidental ; les tracés ainsi obtenus donneraient, à coup sûr, une idée d’ensemble qui ne manquerait pas de jeter un jour plus complet sur les courants atmosphériques et la marche des tornades. On ne serait certes pas en mesure d’en déduire des données absolument mathématiques, le relief du sol et les cours d’eau jouant un grand rôle dans cette question, mais on obtiendrait des données qui, à l’aide d’observations ultérieures plus précises, deviendraient intéressantes à consulter.
J’ai adopté pour la division de l’année six saisons au lieu de quatre, c’est la même classification dont se servent les indigènes. Je suis arrivé à l’employer parce qu’elle me permettait de préciser, à défaut de noms de mois qui manquent chez certains peuples, l’époque de mon passage dans telle ou telle région.
Du reste cette classification en six saisons comporte des températures bien différentes, qui méritent d’être examinées chacune isolément ; c’est ce que nous allons faire :
Saison des fortes chaleurs. — Elle correspond aux mois d’avril et de mai. Les températures sont très élevées : de neuf heures à trois heures de l’après-midi, il y a généralement 40 à 42 degrés Réaumur à l’ombre et à l’air libre. Au soleil la chaleur est très intense ; il est extrêmement pénible de voyager pour l’Européen, et même pour les animaux porteurs, qui cherchent à s’arrêter chaque fois qu’ils rencontrent de l’ombre.
Avec un thermomètre il n’est pas possible de se rendre exactement compte de la chaleur que l’on supporte. Elle doit atteindre 60 degrés dans les lieux où la chaleur zénithale se cumule avec la réverbération du sol dépourvu d’herbes et quelquefois de la réverbération de murs d’enceinte de maisons ou même de parois verticales des grès de certains soulèvements.
Le soir les parois des habitations en pierres et en terre sont très surchauffées ; on est tenu de coucher dehors et de ne rentrer que dans la nuit, après que les murs sont refroidis.
Saison des semailles (juin). — La verdure commence à tapisser le sol. On prépare les cultures pour les semailles, qui se font après les premières pluies. Il fait encore bien chaud, l’air est lourd, saturé d’électricité, on a tout l’ennui de l’approche de l’orage, sans avoir le bénéfice qui résulte de l’abaissement de la température après chaque pluie.
Hivernage. — Excellente saison pour l’Européen ; c’est presque une chaleur de pays tempérés. La pluie donne des abaissements brusques de température de 10 à 15 degrés desquels il faut se méfier en se couvrant. Si le mauvais état des chemins et la grosseur des cours d’eau n’étaient des obstacles sérieux pour les voyages, il faudrait toujours profiter de cette saison pour aller visiter un pays. La végétation est splendide, il y a de la verdure partout, l’œil se repose, et le voyageur peut réellement juger de la richesse d’un pays.
Récolte (octobre et novembre, et, pour quelques produits, décembre). — La verdure subsiste encore, c’est l’époque des fortes rosées. La chaleur est très supportable ; vers la mi-novembre, cependant, il y a quelquefois des journées excessivement chaudes.
Les eaux commencent à se retirer et les marigots et flaques d’eau sont asséchés. L’air est dans ces endroits chargé de miasmes qui engendrent le paludisme. Il est bon pour s’en préserver de ne jamais se mettre en route à jeun et de faire usage des kolas.
Saison fraîche (décembre et janvier). — Très bonne saison pour les Européens. Les nuits sont très fraîches, il n’est pas rare d’avoir 16 degrés de chaleur seulement dans la nuit. Dans la journée la chaleur est supportable. Les convalescences sont extrêmement rapides en cette saison.
Époque où l’on brûle les herbes (février et mars). — Les hautes herbes séchées sont allumées, le Soudan entier est en feu. Vers cette époque il tombe aussi quelques pluies, qu’on appelle le petit hivernage. L’eau tombée et les cendres des herbes servant d’engrais donnent un regain à la végétation : on aperçoit des jeunes pousses aux arbres, et le manteau noir dont est recouvert le sol se trouve pendant quelques jours émaillé de verdure. C’est la meilleure saison pour les voyages : les rivières deviennent guéables ; mais on ne peut pas se rendre compte de la valeur et de la beauté du pays que l’on traverse : juger le Soudan en février et mars, serait juger la France en décembre et janvier.
Le climat des régions que j’ai visitées n’est pas aussi insalubre qu’on le proclame en France.
Quelques pessimistes viennent, dès qu’on parle de colonisation, vous opposer l’inclémence du climat. Tout cela est bien exagéré.
Nous n’avons pas la prétention de faire croire que le climat est aussi salubre que celui de la France, mais ce que nous affirmons bien hautement, c’est que l’Européen peut vivre partout à la condition de s’entourer d’un certain confort. Sur la côte même, les agents français de nos factoreries résistent bien et supportent gaillardement des séjours prolongés à la condition de pouvoir venir se retremper tous les deux ans pendant quelques mois en France. Il ne nous serait pas difficile de citer des Français qui y ont séjourné pendant de nombreuses années, qui sont très valides et dont l’intelligence est loin d’être atrophiée, comme on nous le raconte trop souvent. Il est des peuples, pour ne citer que les Anglais, les Hollandais, les Portugais, qui vont plus volontiers dans les colonies que nous, et ces races ne périclitent pas, loin de là.
Trop souvent on nous renvoie à des statistiques, en disant qu’à l’époque de l’occupation de la côte par des troupes françaises la mortalité était d’un pour cent trop élevé pour songer à s’y établir.
Il y a une différence considérable dans l’état de santé des hommes qui vont dans ces régions dans un but déterminé, pour y faire du commerce ou se livrer à des études intellectuelles, et un malheureux troupier qui y vient sans objectif. De quoi peut-il s’occuper, à part les heures d’exercice, de service ? L’oisiveté dans laquelle vit le soldat engendre chez lui la mélancolie ou le prédispose à noyer son chagrin dans des libations funestes à la santé. C’est pourquoi il ne faut voir de statistique vraie que dans celles qui comprennent des sujets occupés par un travail quelconque qui chasse l’ennui.
Nous avons toujours constaté qu’au Sénégal et dans nos postes du Soudan français, les officiers les mieux portants sont ceux qui s’occupent le plus, en usant modérement de la chasse, du cheval, et se livrent à un travail intellectuel quelconque, de façon à trouver à employer leur temps. On peut très bien se conserver une bonne santé, à part quelques malaises passagers qui n’ont aucune gravité.
Pendant le cours de mon exploration j’ai été deux fois très gravement malade, mais comment en serait-il autrement ?
Mon voyage s’est effectué dans des conditions excessivement pénibles : on ne reste pas impunément deux ans sans vin ni pain, ni rien de ce que nous mangeons en France.
Il faut aussi traverser des marais et des rivières à la nage, on est exposé à toutes les intempéries sans pouvoir changer de linge. J’aurais fait mon voyage dans de semblables conditions en France, j’aurais certes eu autant de jours de malaise et de maladie.
Mais quand on a une installation confortable, on peut très bien conserver une bonne santé.
« Un excellent moral et la volonté de vivre sont les meilleurs facteurs pour se bien porter. »
Flore et faune.
Il est impossible de donner des renseignements utiles sur la flore et la faune d’un pays sans tomber dans une fastidieuse énumération des divers produits. — Il faut cependant dire ce que l’on a vu, et il est indispensable de signaler les ressources qu’offre l’immense pays que j’ai visité.
En céréales nous avons observé :
Deux variétés de mil hâtif dit souna (Penicillaria spicata), ou mil chandelle.
Deux variétés de mil tardif dit sanio.
Quinze variétés de sorgho, qui peuvent se répartir au point de vue botanique en deux espèces, le Sorghum vulgare et le Sorghum saccharatum. Ces variétés remarquées ne sont peut-être qu’une seule forme infiniment variée par la culture et la sélection depuis les temps les plus reculés.
Six variétés de maïs.
Le maïs a été certainement importé d’Égypte. Dans presque tous les dialectes, langues et idiomes du Soudan occidental, cette graminée porte un nom rappelant la Mecque ou l’Égypte.
Exemple : Kaba (pierre sainte de Médine), Maka, maka nion (mil de la Mecque), daou n’Massara (mil d’Égypte), etc.
Sa culture doit être récente au Soudan et date peut-être seulement d’un siècle. Ce qui est notoire, c’est qu’à la fin du XVIe siècle on ne signalait pas le maïs en Égypte, et que Forskal, à la fin du XVIIIe siècle, mentionnait le maïs comme encore peu cultivé en Égypte, où il n’avait pas reçu un nom distinct des sorghos. De Candolle a prouvé que le maïs est originaire du Nouveau Monde. Nous pensons donc que pour le Soudan central il a dû venir par l’Égypte, apporté par les pèlerins revenant de la Mecque, et aussi par la côte occidentale d’Afrique, apporté par les négriers et les commerçants européens.
Quatre variétés de riz. Strabon, qui avait vu l’Égypte comme la Syrie, ne dit pas que le riz fût cultivé de son temps en Égypte, mais il ajoute que les Garamantes le cultivaient.
Il existe encore au Soudan une autre graminée dont le nom scientifique est Panicum filiforme (Paspalum ægyptiacum). En mandé on la nomme fini ou fonio. C’est une graminée plus petite que le plantain. La tige qui porte l’épi est très fine et a une légère odeur de foin. Elle est employée et préparée d’une façon différente des mils et des sorghos. Afin d’enlever la pulpe du grain, on le fait griller, puis le grain est vanné ; il est ensuite cuit à l’étouffée. C’est une excellente semoule.
Nous en connaissons trois variétés, qui ne diffèrent entre elles que par la grosseur de la graine et leur teinte plus ou moins foncée.
L’arachide ou pistache de terre est représentée par trois variétés.
Sloane, dans Jamaïca, page 184 (cf. de Candolle, Organes des plantes utiles), dit que les négriers chargeaient leurs vaisseaux d’arachides pour nourrir les esclaves pendant la traversée, ce qui indique une culture alors très répandue en Afrique. D’autre part, des graines d’arachide ont été trouvées dans les tombeaux péruviens d’Aucon, d’après Rochebrune, ce qui fait présumer quelque ancienneté d’existence en Amérique. De Candolle n’est pas éloigné de croire à un transport du Brésil en Guinée par les premiers négriers, et c’est aussi notre avis. Nulle part dans nos voyages nous n’avons trouvé l’arachide à l’état spontané. Au Brésil on en compte une dizaine de variétés, et au Soudan nous n’en avons observé que trois : arachides de Casamance, du Cayor, et rouge.
Nous avons aussi trouvé six variétés de haricots arachides, c’est-à-dire de haricots qui croissent de la même façon que l’arachide. C’est le voandzou de Madagascar (le nom latin est Voandzeia subterranea). Il est très estimé dans le Gourounsi ; on le cultive aussi au Congo.
Les haricots sont représentés par une dizaine de variétés ; ils sont constitués par une série de plantes très différentes des nôtres (doliques, cajans, etc.). C’est une réelle ressource pour l’Européen. On les mange secs et verts ; les indigènes utilisent aussi les feuilles pour les sauces de to.
L’oignon n’est représenté que par deux variétés, qui semblent dégénérées.
L’igname est représentée par une douzaine de variétés. Elle croît également à l’état spontané. Je l’ai trouvée fréquemment et dans des lieux où le doute sur la spontanéité n’est pas permis.
Une variété de cresson pousse à l’état spontané sur les berges de certaines rivières et principalement sur les bords du Sénégal (à la Laoussa entre autres).
Le pourpier pousse partout à l’état spontané.
La chicorée et l’épinard sont représentés par des plantes offrant de l’analogie avec nos plantes d’Europe, mais elles ne sont pas semblables.
L’oseille est représentée par trois espèces de malvacées acides qui jouent le rôle d’oseille.
L’Hibiscus cannabinus est acidulé dans toutes ses parties.
L’Hibiscus sabdariffa a des fleurs rosées ou plutôt des calices employés comme oseille. Il y a une autre malvacée sans fleurs qui est beaucoup employée.
Enfin les Asparagus ne sont pas rares en Afrique, mais ce n’est pas notre asperge ordinaire ; elles sont parfois mangeables, mais souvent amères.
Deux variétés de tubercules, le Tacca involucrata et le Dioscorea bulbifera, se trouvent à l’état spontané.
Les fourrages sont représentés par une variété infinie de graminées et plusieurs variétés de bambous.
L’Indigofera tinctoria et l’Indigofera argentea s’y rencontrent à l’état spontané.
Le henné est cultivé et spontané (Lawsonia inermis).
Nous connaissons aussi trois variétés de textile, sorte de chanvre sauvage employé par les indigènes, connu sous le nom de dadian, dafou, etc.
La canne à sucre (importée des Antilles).
Plusieurs variétés de poivre à l’état spontané.
On y rencontre à l’état sauvage le caféier ; mais l’oranger, le mangotier, le citronnier et le jujubier semblent importés des Antilles.
Une vigne à tiges annuelles et à souches vivaces, cette fameuse vigne à propos de laquelle Lécart a fait tant de bruit il y a peu d’années.
Plusieurs variétés de concombres, melons, pastèques.
Et enfin au moins une trentaine d’espèces de tabac, dont quelques-unes sont excellentes.
Le tabac semble être originaire du Soudan ; il porte dans les pays mandé le nom de taba. Nous avons trouvé dans l’Histoire de la dynastie saadienne du Maroc par El-Oufrani, traduction de O. Houdas, professeur à l’École des langues orientales, le passage, suivant que nous donnons intégralement :
« En l’année 1001 (8 octobre 1592-27 septembre 1593) on amena à Elmansour un éléphant du Soudan. Le jour où cet animal entra dans le Maroc fut un véritable événement : toute la population de la ville, hommes, femmes, enfants et vieillards, sortit de ses demeures pour contempler ce spectacle.
« Au mois de ramadhan 1007 (28 mars-17 avril 1599) l’éléphant fut conduit à Fez. Certains auteurs prétendent que c’est à la suite de l’arrivée de cet animal que l’usage de la funeste plante dite tabacco s’introduisit dans le Maghreb, les nègres qui conduisaient l’éléphant ayant apporté du tabac qu’ils fumaient, et prétendant que l’usage qu’ils en faisaient présentait de très grands avantages. La coutume de fumer, qu’ils importèrent, se généralisa d’abord dans le Drâa, puis à Maroc, et enfin dans tout le Maghreb.
« Les docteurs de la loi émirent, à l’époque, des avis contradictoires au sujet du tabac : les uns déclarèrent son usage illicite, d’autres licite, et d’autres enfin s’abstinrent de se prononcer sur la question. Dieu sait ce qu’il faut penser à cet égard ! »
M. Houdas a encore eu l’amabilité de nous donner la note ci-jointe, qui confirmerait bien que le tabac est, sinon originaire du Soudan, au moins qu’il y est connu depuis les temps reculés.
« A Koubacça, le tabac sert aussi de monnaie. Par une singulière homophonie avec le nom européen, les habitants du Dârfour l’appellent, dans leur langage, taba. Bien plus, ce nom de taba est commun dans tout le Soudan. Au Fezzan et à Tripoli de Barbarie, on l’appelle tabgha.
« J’ai lu une cassidah, ou pièce de vers, composée par un Bakride ou descendant de la famille du khalife Abou Bakr, afin de prouver que fumer n’est pas pécher. Ces vers, je crois, datent d’environ le milieu du IXe siècle de l’hégire. En voici quelques-uns :
« Dieu tout-puissant a fait sortir du sol de notre pays une plante dont le vrai nom est tabqha.
« Si quelqu’un, dans son ignorance, te soutient que cette plante est défendue, dis-lui : « Comment prouves-tu ce que tu avances ? Par quel verset du Coran ? »
« Le taba de Kouça, employé comme monnaie, est en forme d’entonnoir. On cueille les feuilles encore vertes, on les pile dans un mortier de bois jusqu’à les réduire en une masse pâteuse ; on en façonne alors des entonnoirs ou cônes vides que l’on fait sécher et qu’ensuite on met en circulation au marché. Ce taba a une odeur tellement forte, qu’en le flairant on éprouve parfois une sorte de vertige. Les cônes de tabac diffèrent de volume ; les grands sont comme de grosses poires, et les autres comme de petites poires. »
( Voyage au Dârfour, par le cheikh Mohammed ebn Omar el-Tounsy, traduit de l’arabe par le Dr Perron. Paris, MDCCCXLV. Pages 318 et 319.)
| Le ficus, plusieurs variétés. | ||
| Le bananier (plusieurs variétés), importé des Antilles (?). | ||
| Les dattiers, importés de l’Afrique septentrionale. | ||
| Le cotonnier, importé d’Égypte. | ||
| Le ricin (plusieurs variétés), | ⎱ ⎰ |
à l’état spontané. |
| La pourguère (plusieurs variétés), | ||
| Le cocotier (importé des Antilles). | ||
| La patate (plusieurs variétés), | ⎱ ⎰ |
importés d’Amérique. |
| Le manioc (plusieurs variétés), | ||
| Le diabéré se voit aussi dans certains villages à l’état isolé ; c’est une aroïdée, le Colocasia esculenta, ou taro, de la Nouvelle-Calédonie. | ||
| La pomme cannelle, | ⎫ ⎪ ⎪ ⎬ ⎪ ⎪ ⎭ |
importés des Antilles et de l’Amérique par les négriers. |
| Le corrosol, | ||
| Le pommier d’acajou, | ||
| Le goyavier, | ||
| L’avocatier, | ||
| Le papayer, | ||
| Le gombo, | ⎫ ⎬ ⎭ |
viennent à l’état spontané. |
| Le piment arbrisseau, | ||
| L’ananas (plusieurs variétés), | ||
| La tomate doit leur venir d’Amérique. Les petites tomates (tomates cerises) constituent une espèce bien distincte de la grosse tomate que nous cultivons en Europe. | ||
| Enfin, on trouve plusieurs variétés de champignons comestibles. | ||
A toute cette nomenclature il convient d’ajouter les ressources qu’offrent l’arbre à beurre, le baobab, le néré (Parkia biglobosa), le bombax, le finsan, les palmiers, etc., l’arbre à kola, les lianes à caoutchouc, arbres desquels nous avons déjà entretenu le lecteur, ainsi qu’une cinquantaine de variétés de bois de construction et d’arbres à écorce de fibres qu’on peut utiliser comme textiles.
Après avoir lu une nomenclature de produits aussi riche que celle que nous donnons ci-dessus, il ne faut pas en conclure que dans tous les pays que j’ai parcourus on puisse se procurer aisément ces produits. Hélas ! non. L’état social des noirs, le peu de sécurité dans l’avenir et le manque de débouchés entretiennent l’inertie complète chez ces peuples.
Certains d’entre eux ne cultivent que deux ou même une seule variété de céréales. D’autres, ruinés par les guerres, ne s’occupent plus que des cultures hâtives, dont elles mangent les récoltes au fur et à mesure de leur maturité, se contentant d’employer comme condiments quelques feuilles d’arbre, des graines de cucurbitacées sauvages, des chenilles, etc. C’est ce qui explique comment j’ai dû me nourrir pendant plusieurs mois de la même variété de mil, accommodée tous les jours de la même façon.
Dans les pays où règne la tranquillité, les indigènes, en cultivant toujours les mêmes lieux, ont épuisé leurs terres, qui, jadis si fertiles, ne produisent plus aujourd’hui que des produits dégénérés dont les indigènes abandonnent peu à peu la culture. Malgré les remarques que font les indigènes pour les terrains bordant le village et engraissés par les détritus du village, ils ne s’occupent pas du fumage des champs pour augmenter leurs récoltes. Cette remarque ne s’applique cependant pas à tous les peuples noirs que j’ai visités : les Soninké, les Mandé, les Peul fument leurs terres en y parquant des troupeaux.
L’indigène ne jouit pas des produits de sa basse-cour ; quantité d’œufs se perdent ; on ne s’y entend pas pour faire couver ; c’est à peine si, de temps à autre, le chef de famille peut mettre une poule dans son fricot.
Pourtant les animaux de basse-cour pullulent.
J’ai remarqué 4 ou 5 variétés de poules,
2 variétés de canards,
Des pigeons domestiques,
Et 10 variétés de pintades domestiques.
Les animaux de boucherie ne font pas défaut non plus ; nous avons eu occasion de parler plus haut des diverses races bovine, ovine, caprine, chevaline et asine ; on y élève plusieurs variétés de chiens qui pour eux sont comestibles.
Le gibier ne leur fait pas non plus défaut.
Je n’entrerai pas dans la riche nomenclature d’animaux de toute espèce qui peuvent fournir des ressources en vivres.
Je me bornerai à dire que le gibier d’eau abonde et est représenté par une vingtaine de sortes de canards sauvages, oies, poules d’eau, râles, etc.
Les échassiers sont représentés à l’infini.
Les outardes, pintades, perdrix grises et poules de rochers se trouvent un peu partout, ainsi que les oiseaux à plumage brillant, les perruches et les perroquets.
Parmi le gibier à poil, nous citerons le lièvre, les belettes, fouines, sortes de furets, les porcs-épics, hérissons, la loutre, le sanglier et le phacochère. Toutes les variétés de gazelles et d’antilopes (au moins 20 espèces).
Les girafes et les bœufs sauvages (7 ou 8 variétés).
2 espèces d’éléphants.
L’hippopotame, le lamantin, le caïman et 8 ou 10 espèces de poissons, les tortues, les lézards et les iguanes.
Enfin, quand nous aurons cité les fauves, hyènes, chats-tigres, onces, panthères, lions et une belle collection de serpents, nous aurons fait connaître tout ce que nous avons vu pendant le cours de notre exploration.
Ces animaux ne font courir aucun danger. Il n’y a que les imaginations exaltées qui peuvent narrer des scènes comme celles qu’on lit trop souvent. J’affirme ici que, dans le cours de mon voyage, et depuis huit ans que je suis constamment au Soudan, je n’ai jamais entendu parler d’un indigène dévoré ou blessé par un fauve ; que chaque fois que j’en ai vu, ils ont pris la fuite, de sorte qu’il est très rare de pouvoir en tuer un.
Quant aux serpents, qui inspirent une terreur si irréfléchie à beaucoup de personnes, ils ne sont pas plus à craindre, surtout pour l’Européen, qui marche toujours chaussé. Je n’ai jamais entendu parler de quelqu’un qui soit mort d’une morsure de serpent. Les gros serpents, boas, etc., ne quittent pas les fourrés impénétrables ; il est difficile d’en voir. J’en ai vu en tout quatre ou cinq, et encore n’avons-nous pas réussi à les tirer. Quand on songe que tous les indigènes circulent à peu près nus dans les hautes herbes et dans les fourrés les plus impénétrables et qu’il n’arrive pas d’accidents, ou presque jamais, on peut conclure avec moi que les fauves, les serpents et les animaux nuisibles sont bien moins dangereux qu’on ne le proclame un peu partout.
Liste des rois sonr’ay de la première dynastie. — Liste de la deuxième dynastie. — Notes sur l’histoire générale de la dynastie sonr’ay-mandé. — Famille mandé. — Famille sonni-nké. — Famille mandé-bammana. — Famille soso ou sousou — Famille mandé-mali. — Famille mandé-dioula.
Les historiens arabes nous apprennent les noms de presque tous les rois dits du Sonr’ay. On en trouve la liste complète dans Rolfs (Beiträge zur Geschichte, etc.), dans la Zeitschrift der Deutschen Morgenländischen Gesellschaft, Band IV, 1855. Je la donne ci-dessous :
| 1. | Le premier roi sonr’ay (سغى) ? était Za al-Yamin (vers 771 ? ; d’après moi, en chiffres ronds, 800). | |||
| 2. | A lui succéda | زكى Za Zakajâ ou Za Zaki. | ||
| 3. | — | اتَكىْ ou تكى Za Atakaï ou Taki. | ||
| 4. | — | اكَىَ Za Akaya. | ||
| 5. | — | اكِرُ (اكو) Za Akirou (Kérou ?) | ||
| 6. | — | على بُى (على بنى) Za Ali Boy ou Boya, ou encore Ali Bana (Bani). | ||
| 7. | — | بِيَرُ (بيرو كومَىْ) Za Biyarou ou Barou Koumaya ? (Barou ?) | ||
| 8. | — | بِى (ابى) Za Abi ou Aba. | ||
| 9. | — | اكُىِ Za Akouyi. | ||
| 10. | — | يُم كَروَىَ Za Youma Karaouaya. | ||
| 11. | — | يُم دُنكُ Za Youma Dounkou. | ||
| 12. | — | يُمَ كيبعَ (كبيع) Za Youma Kiba’a ou Kibakha ou Kabaya. | ||
| 13. | — | كوكِرىَ Za Koukirya. | ||
| 14. | — | كِنْكِر Za Kinkira. | ||
| Aucun de ces rois ne croyait en Dieu et à ses prophètes. | ||||
| Le premier qui embrassa l’islamisme fut : | ||||
| 15. | Za-Kasi كَسى 400 de l’hégire (1009 à 1010), il régna jusqu’en 1020. | |||
| 16. | A lui succéda | كُسُرْ دارى Za Kousour Dari, peut-être Diara (1020 à 1038). | ||
| 17. | — | اهِرْ كَرُنْك دُمْ Za Ahir Karounkou Doum (1038 à 1062). | ||
| 18. | — | بيىْ كى كَيْمَ Za Bayouky Kayma (1062 à 1078). | ||
| 19. | — | يُمَ داعُ (نتاسنى) Za Youma Da’ou (Natanansi) (1078 à 1100). | ||
| 20. | — | بَيىَ كَيْرِ كِنْبَ Za Baya Kayri Kinba (1100 à 1119). | ||
| 21. | — | كُيى شيبيب (كين شنبيب) Za Kouyi Chibiba, ou Kayan Chanbib (1119 à 1140). | ||
| 22. | — | اتيبا (تب) Za Atiba ou Taba (1140 à 1158). | ||
| 23. | — | تنبا سِنَى Za Tanba (Tenéba) Sinay (1158 à 1176). | ||
| 24. | — | يُمَ داعُ Za Youma Da’ou (1176 à 1200). | ||
| 25. | — | فدازو (فدزر) Za Fadazou ou Fadazara (1200 à 1218) ; ce règne correspond à celui de Baramindana. | ||
| 26. | — | على كِرُ Za Ali Kirou (1218 à 1235), correspondant au règne de Mari Diara. | ||
| 27. | — | بير فَلك Za Birou, ou Bayarou Falaka, correspondant au règne de Mansa Wali. | ||
| 28. | — | باسبيى ? Za Basabia, ou Basabi (Yasabi), correspondant aux règnes de Mansa Wali, Mansa Kalifa et de Mansa Abou Bakr. | ||
| 29. | — | درر ? Za Darar, Za Dazara ? | ⎫ ⎪ ⎬ ⎪ ⎭ |
Serki Diara, Gao, Mohammed, Abou Bakr, Mansa Mouça, noms des rois mandé correspondants. |
| 30. | — | زنك بار Za Zanaki, Barou. | ||
| 31. | — | بسا فار Za Basa Farou ou Fara ou Basi-Fara. | ||
| 32. | — | فد Za Fada, Za Fa-Dé. | ||
Les Sonni. — 1331 (date mentionnée sous le règne de Mansa Magha, par Ahmed Baba).
| 33. | Sonni Ali Kilnou. |
| 34. | Sonni Silman Nar. |
| 35. | Sonni Ibrahim Kiba ou Kibya. |
| 36. | Sonni Ousman Kanou ou Kanwa. |
| 37. | Sonni Basakin Aukabaya ou Bara Kina Abaky. |
| 38. | Sonni Mouça. |
| 39. | Sonni Boukar Zanka ou Zanaka ou Zoniké. |
| 40. | Sonni Boukar Dal Binba. |
| 41. | Sonni Barou Kouya. |
| 42. | Sonni Mohammed Da’ou. |
| 43. | Sonni Mohammed Koukia. |
| 44. | Sonni Mohammed Barou. |
| 45. | Sonni Mari Koul Khoum ou Mari fi Koul Khoum. |
| 46. | Sonni Mari Râkar. |
| 47. | Sonni Mari Aranadan. |
| 48. | Sonni Souleyman Da’ou. |
| 49. | Sonni Ali. |
| 50. | Sonni Bara ou Barou, appelé aussi Abou Bakr Da’ou. |
| 51. | Askia Thouré : El-Hadj Mohammed (1500 ?). |
La première dynastie est celle des Za, titre dont nous donnons l’origine à propos de l’histoire des Sonni-nké.
Cette dynastie se divise en deux moitiés, dont la première, la plus ancienne, ne comprenait que des rois païens (infidèles). Ils sont au nombre de 14. Za al-Yamin, le premier dont le nom soit connu, devait, d’après nos calculs, régner vers l’an 800 de l’ère chrétienne. Le quatorzième, Za Kinkira, a dû mourir vers l’an 1000.
L’énumération des noms des rois de cette première moitié de la dynastie des Za nous rappelle peu de noms propres mandé ; on ne peut y relever que ceux du cinquième souverain, nommé Akirou, nom qui rappelle le diamou mandé-dioula Kérou, et celui du septième souverain, dans lequel on trouve le nom Birou, qui rappelle le mandé-dioula Barou.
Mais nous ne tenons pas pour une preuve suffisante ce rapprochement de noms pour en déduire que réellement les cinquième et septième souverains de cette dynastie étaient d’origine mandé.
Il n’en est pas de même pour la deuxième moitié de la dynastie des Za. Elle comprend 18 rois, tous musulmans. Le premier d’entre eux qui embrassa l’islamisme (le quinzième de la dynastie des Za) se nommait Za Kasi.
El-Békri rapporte que la date de sa conversion remonte à l’an 1009-1010.
Si, en dehors de la conversion de Za Kasi, les historiens arabes ne rapportent aucun événement sur le règne des 18 rois musulmans Za, nous apprenons par la liste de leurs noms que neuf d’entre eux, c’est-à-dire la moitié, portaient des noms ou surnoms mandé. C’est là un point très important pour l’histoire de ces peuples. Il prouve tout simplement que pendant cette deuxième moitié de dynastie les Mandé sont au pouvoir dans le Sonr’ay. Ainsi le 16e roi de la dynastie des Za est un Diara ; le 19e et le 24e, deux Da’ou ; le 26e, un Kérou ; le 27e, un Birou.
Le 29e est écrit دزر. En haoussa c’est l’expression Diara. Le di ou d mouillé se change toujours en z. C’est pourquoi nous n’hésitons pas à croire que le 29e roi était un Diara. Le 30e était un Barou. Le 31e porte un surnom mandé, Basi-Fara. Le 32e est nommé Fa-Dé, le père Dé.
Nous avons dit plus haut que l’histoire ne nous apprend que la date de la conversion de Za Kasi (1009-10), nous devons ajouter qu’El-Békri annonce qu’en l’an 1153 (548 de l’hégire), la domination des Mandingo ou Wangara s’étendait jusqu’à Tirka ou Tirekka (environs de Bourroum), même Kougha dépendait des Wangara, dit-il, seule Gogo était libre et indépendante. Il est curieux d’observer que précisément l’année 1153 correspond avec l’apparition des noms mandé dans la chronologie des rois sonr’ay de la dynastie des Za musulmans, et probablement au règne du roi Za Youma Da’ou II (à ce roi ne succèdent que des souverains portant des noms mandé).
Doit-on en déduire que ce n’est qu’en 1153 que les Mandé ont fait leur apparition dans le nord de la boucle de Niger ? Nous ne le pensons pas. Les Mandé devaient être là depuis beaucoup plus longtemps. Leur aile gauche, comme nous l’avons constaté, occupait déjà vers les IVe et Ve siècles de l’hégire le Ghanata, il n’y a pas de raison pour ne pas les trouver sur le même parallèle plus à l’est vers le Sonr’ay. Mais là comme ailleurs ils n’arrivent au pouvoir qu’après la domination et l’affaiblissement des Senhadjô (des Berbères). L’avènement des premiers rois mandé au trône sonr’ay ne dut avoir lieu que vers la fin du XIe siècle, mais ils ne devinrent réellement puissants au détriment des Sonr’ay que dans le courant du XIIIe siècle ; ce n’est du reste que vers cette époque que les historiens arabes en font mention avec méthode et suite. On peut donc en inférer que les empires sonr’ay et mandé se sont longtemps confondus.
El-Békri nous apprend que les Mandé étaient déjà puissants dans l’est en 1153, mais il omet de nous donner le nom de leurs souverains. Le premier souverain qu’il cite est Baramindana ou Sérbendana ; il le mentionne parce qu’il est le premier qui ait embrassé l’islamisme ; sa conversion date de l’année 1213.
Au commencement du XIIIe siècle la situation est donc la suivante :
A l’ouest : le pouvoir appartient aux Sousou ou Soso, fraction des Mandé, de 1203 à 1235.
Au centre : Baramindana, premier roi musulman du Mali, règne de 1213 à 1235.
A l’est : un empire ou royaume dit Sonr’ay, gouverné par des rois pour la plupart mandé.
De 1235 à 1260. — Mari Diara Ier, roi de Mali, successeur de Baramindana, absorbe le royaume de Ghanata et subjugue les Sousou.
A dater de cette époque il n’existe plus que deux pouvoirs : le Mali et le Sonr’ay.
Mari Diara Ier eut pour successeur son fils, Mansa Wali Ier, qui fit le pèlerinage de la Mecque, sous le règne du sultan Bibars ; il régna de 1260 à 1276.
1276-77. — Mansa Wali II, frère du précédent, règne très peu de temps.
1277 à 1311. — Mansa Khalifa, successeur de Mansa Wali II, est pauvre d’esprit et tué par son peuple.
Puis vient Mansa Abou Bakr, neveu, fils de la sœur de Khalifa.
Le trône est occupé ensuite par un usurpateur nommé Sakoura ou Sabkara, qui entreprend un pèlerinage à la Mecque au temps d’El-Malik é Nassir.
A lui succèdent Serki[66] Diara, Gao, Mohammed, Abou Bakr, Mansa Mouça.
1311. — Avènement de Mansa Mouça, dit Konkour Moussa.
1311-1331. — Mansa Mouça Ier (Konkour Mouça) arrive au trône ; il devient le plus grand roi de Melle. Il réunit sous son sceptre toute la puissance militaire et politique de ce royaume, qui, selon Ahmed Baba, constitua une force sans mesure ni limites. Tout en étendant sa domination sur tous les peuples noirs environnants, il se ménagea d’amicales relations avec Abou’l-Hassan du Maghreb (Maroc). Mansa Mouça plaça sous sa domination :
1o Le Baghena, y compris le Tagant et l’Adrar ;
2o Sagha et le Tekrour occidental, capitale Silla ;
3o Tombouctou ;
4o Et enfin le Sonr’ay avec sa capitale, Gogo. Ahmed Baba le dit formellement : Konkour Mouça est le premier roi de Mali, suzerain du Sonr’ay.
Djenné, grâce à sa position dans une île, semble ne pas avoir été annexé.
1326. — Mansa Mouça entreprend un pèlerinage à la Mecque. Tous les auteurs anciens parlent d’une façon détaillée de l’escorte du roi pèlerin, des richesses qu’il emportait et de l’armée qui l’accompagnait.
D’après Ahmed Baba, traduction de Rolfs, « il emmena 60000 guerriers (?). Partout où passait le sultan, il se faisait précéder de 500 esclaves dont chacun portait une canne en or pesant 500 mitkal d’or » (6 kil. 500 d’or). Ces données sont évidemment exagérées, elles offrent cependant un certain caractère de vérité, puisque plusieurs peuples que j’ai visités ont conservé la coutume des porte-canne. Ardjouma, chef du Bondoukou, se fait précéder d’un sabre à pomme d’or pesant environ 1 à 2 kilogrammes.
D’après Ahmed Baba, le poids total de ces cannes aurait représenté une valeur intrinsèque de 100 millions ! Ce n’est guère possible.
« En allant à la Mecque, il prit le chemin de Walata et traversa le Touat. Dans ce dernier pays, ajoute l’historien, il dut abandonner beaucoup de son monde. Atteint d’une maladie dans les jambes, qu’ils nomment dans leur langue touat (?). » C’est probablement la filaire de Médine.
L’historien ajoute même que c’est parce que les gens de Mansa Mouça se fixèrent dans ce lieu qu’il a conservé le nom de Touat.
Barth ajoute que cette circonstance est bien connue des habitants du Touat, dont une grande partie se dit d’origine sonr’ay.
Les Orientaux du Caire et de la Mecque, dit Ahmed Baba, furent éblouis par sa puissance et sa munificence. Le peuple sonr’ay lui fit sa soumission dès qu’il entreprit son pèlerinage.
A son retour de la Mecque, il passa par le Sonr’ay.
Ebn Batouta nous apprend que Mansa Mouça ou Konkour Mouça campa dans le jardin de Sirakh ed-Din ben el-Kouwaïk, notable commerçant d’Alexandrie, établi dans un lieu nommé Birket-el-Khabas, dans la banlieue du Caire.
C’est pendant son voyage d’aller et probablement avant de se diriger sur Oualata que Mansa Mouça soumit Tombouctou et plaça la ville sous sa suzeraineté.
Il y fit construire un palais, actuellement détruit, que l’on nommait Mâ dougou et élever un minaret de la grande mosquée.
1331-35 (732-36). — Mansa Magha Ier succède à son père Mansa Mouça.
C’est sous son règne que Sonni Ali Kilnou et Silman Nar, deux jeunes Sonr’ay, otages du roi de Mali, s’enfuirent de la cour de Mali, retournèrent dans leur pays et s’emparèrent du pouvoir sonr’ay.
Sous le règne de Mansa Magha, le Mali perdit de sa grandeur et de son prestige. La mort au bout de quatre ans de règne vint délivrer le pays de ce triste régent.
1335-1359. — Mansa Sliman ou Suleyman, frère de Mansa Mouça ou Konkour Mouça, et oncle de Mansa Magha Ier, arrive au pouvoir et rétablit la puissance du Mali un moment ébranlée.
1351. — D’après Makrizi, un roi de Mali entreprend à cette date un pèlerinage à la Mecque. Le nom de ce monarque ne nous est pas parvenu. Nous avons tout lieu de croire qu’il s’agit de Mansa Sliman.