L’ombrelle.
De retour à Midegou, le chef changea d’attitude : il voulait bien me faire conduire à Addoukou-iri, mais il exigeait un pistolet, que je lui refusai naturellement. Je fis donc camper en attendant les événements. Dans l’après-midi il revint, par un chemin détourné, à mon campement et m’apporta son bonnet plein de mil et un peu de lait. D’après ce que je crus comprendre, il se disait mon ami et me promit des hommes pour le lendemain.
Dimanche 5 août. — De bonne heure, deux hommes vinrent me prendre au campement, mais pendant la route l’un d’eux se sauva en arrivant à un groupe de cases de culture, et je dus menacer de tirer sur l’autre s’il ne continuait pas à avancer. Nous traversâmes quatre petits cours d’eau, dont l’un d’eux seulement n’était pas guéable.
Les eaux de cette région viennent des hauteurs situées dans l’est, et semblent rejoindre un affluent de gauche de la Volta Blanche ou s’y verser directement.
Le chef d’Addoukou n’ayant pas précisément une excellente réputation, je mis en pratique, dès mon arrivée, le système que j’avais inauguré à Tiakané. Je réussis si bien à l’ennuyer de mes demandes, que dès deux heures de l’après-midi, et sans que je les réclame, il m’envoya deux guides pour me conduire à Sidegou. Je m’empressai de saisir cette occasion pour tâcher de me rapprocher de Oual-Oualé et de sortir du Gourounsi.
Vu l’heure tardive de notre arrivée à Sidegou, il ne me fut pas possible de trouver un abri ; je me fis conduire à la sortie du village et campai dans un endroit découvert, près du chemin à suivre le lendemain. Une abondante pluie et une tentative de vol de bourricots par les habitants nous forcèrent de rester sur pied toute la nuit. Heureusement que le lendemain matin j’eus assez promptement raison des exigences du chef, qui finit par me donner deux guides, ce qui nous permit de nous mettre en route vers sept heures du matin. J’ignore s’il existe un chemin de Sidegou à Sédokho, car les deux hommes me firent prendre à travers la campagne dans un terrain très difficile pour les ânes.
A 3 kilomètres au delà de Sidegou, nous atteignîmes le bord d’une petite rivière très dangereuse à traverser à cette époque, à cause de sa profondeur (1 m. 70) et de la rapidité de son courant. Mes hommes transbordèrent les bagages, ayant de l’eau par-dessus la tête ; ils étaient forcés de soutenir les charges à bras tendus au-dessus de l’eau. J’eus trois ânes entraînés par le courant, et Diawé avec son cheval faillit se noyer. Les deux guides profitèrent de la circonstance pour s’évader.
Diawé et trois ânes entraînés par le courant.
Au bout d’un quart d’heure de recherches, nous trouvâmes aux abords de la rivière un petit sentier que nous nous empressâmes de prendre en toute confiance, la boussole nous donnant sensiblement la même direction que celle que nous suivions précédemment. Une heure après, j’eus le bonheur de trouver un jeune homme qui m’affirme que ce chemin est le bon et que bientôt nous apercevrions Bélounga. En effet, nous atteignons ce village peu de temps après ; il s’allonge par groupes isolés sur une étendue de plus de 2 kilomètres. Les habitants nous regardent avec curiosité, mais sans hostilité ; ils m’appellent Zanvéto (Haoussa), ce qui prouve qu’il ne passe jamais de Haoussa par ici, puisque les Gourounga ignorent la couleur de leur peau.
Je comptais pouvoir gagner Korogo, que je savais ne pas être très loin de Bélounga. Malheureusement mes animaux, privés de mil depuis Koumoullou et forcés de marcher pendant toute la journée sans repos, n’en peuvent plus. Il fallut me résigner, vers une heure de l’après-midi, à camper près d’un petit ruisseau à 3 kilomètres au delà de Bélounga. Là, des hommes de ce village nous rejoignirent et tentèrent de me faire rebrousser chemin, prétextant que je devais aller saluer leur naba. Je refusai formellement de me prêter à cette fantaisie et renvoyai ces gaillards, qui ne se décidèrent à retourner à leur village qu’après une bonne demi-heure d’attente.
Dans la soirée j’atteins Korogo (village d’environ 800 habitants), où j’allai demander l’hospitalité chez le naba. Quoique souffrant, et en prévision d’un refus de guide pour le lendemain, je me mis en devoir, tout en ayant l’air de chasser, de chercher le chemin d’Arago. On aperçoit ce village un quart d’heure après être sorti des derniers groupes de Korogo ; aussi, quand le lendemain le naba refusait de mettre un guide à ma disposition, sous prétexte que le cadeau que je lui faisais était insuffisant, je faisais charger mes ânes et partais sans guide, à sa grande stupéfaction.
Nous comptions atteindre la Volta Blanche ce jour-là, ce cours d’eau n’étant pas éloigné, puisque la pirogue appartient au chef d’Arago : malheureusement, une pluie torrentielle nous força de nous arrêter dans ce village et d’y passer la nuit. Dans les environs d’Arago et autour de Korogo, j’ai trouvé du mica en grande quantité. Au cours de mon voyage, j’ai déjà signalé la présence de ce même métal à Kong, chez les Komono et à Tiakané ; celui d’ici, cependant, est plus blanc et ressemble au plomb argentifère.
Les habitants des trois derniers villages que je viens de traverser sont Mampourga ; ils sont tatoués de la même marque que les Mossi. Plus près des Dagomba musulmans de Nabari et de Oual-Oualé, auxquels ils vendent souvent des bestiaux, ils sont aussi moins enclins au mal que les Gourounga de la région située plus au nord ; ils ont cependant, comme ces derniers, toutes les allures d’un peuple sauvage.
Le chef d’Arago est un vieillard fort poli, qui ne chercha en aucune façon à m’être désagréable ; il possède un petit troupeau de bœufs et quelques moutons. A mon arrivée, ses captifs étaient en train de fabriquer des fouets en peau d’hippopotame. Voyant que je regardais travailler avec un peu d’intérêt, il m’offrit de suite un de ces objets et m’envoya plus tard du lait frais.
Mercredi 8 août. — La Volta Blanche n’est éloignée d’Arago que de 3 kilomètres. Aucune particularité dans la configuration du terrain ni dans la végétation n’accuse la présence d’un cours d’eau. En arrivant sur ses bords on est tout surpris de trouver là une aussi importante rivière. Elle sert ici de limite entre le Gourounsi et le Gambakha. Elle vient du nord-est et a environ 120 mètres de largeur. Son lit est très encaissé, ses berges ont plus de 20 mètres de hauteur. Actuellement il y a peu d’eau, l’endroit le plus profond n’a que 3 mètres, mais à 2 mètres des bords il faut déjà nager. C’est une crue toute subite, car il y a cinq jours elle était encore guéable. Le courant n’excède pas 3 milles à l’heure. Cette rivière est aussi considérable que le Comoë, qui coule à quelques journées de marche au nord et à l’est de Kong. J’ai appris par mon hôte d’Arago qu’elle est formée par trois rivières qui se réunissent non loin l’une de l’autre à deux ou trois jours de marche en amont. L’une vient du Boussanga ou Bousangsi ; l’autre sort de chez les Bimba (Gourma), enfin la troisième vient du Mossi. Aucune de ces rivières ne doit avoir une grande importance. Dans le Mossi, on ne m’a pas signalé de cours d’eau important ; il n’y a que la branche située au nord de Gambakha et entre ce pays et le Bousangsi qui doit avoir quelque importance ; en tous cas le passage de ces rivières doit pouvoir en toute saison s’effectuer sans difficulté.
Comme le Mossi est un pays peu accidenté, ses cours d’eau doivent être larges, peu profonds en toute saison et s’étaler en forme de marais ou de flaques d’eau séparées les unes des autres par quelques biefs plus profonds, mais sans écoulement. Le troisième affluent vient du Mossi (disent nos informateurs). Je ne suis pas éloigné de croire que je l’ai traversé, lui ou un de ses affluents, à Banéma. On m’a cité aussi des amas d’eau entre Mani et Boussomo, mais sans pouvoir me préciser si en hivernage leur écoulement avait lieu vers le sud ou le nord. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’aucun de mes informateurs ne m’a signalé de cours d’eau du côté de Koupéla ; il y a donc lieu de supposer que la Schirba a son origine vers Mani et Boussomo. Cette hypothèse donnerait à cette rivière, de sa source à Bossébango, un cours d’environ 200 à 300 kilomètres, qui a tout l’air de concorder comme proportions avec sa largeur. A ce propos il s’est glissé une erreur sur certaines cartes : la Schirba n’a pas 300 mètres de largeur, comme on l’indique. Dans le texte allemand de Barth, sa largeur est de 100 schritt, c’est-à-dire 60 à 75 mètres.
Les eaux de la région Sansanné-Mangho, que je croyais former la branche est de la Volta Blanche que j’ai traversée aujourd’hui, et dont le confluent avec la Volta Noire est à Daboya, coulent vers le sud en contournant Yendi et Salaga ; elles forment la rivière Oti ou Sabran, qui n’atteint la Volta qu’à deux journées de marche en aval de Krakye.
Il résulte de mes informations et surtout de mon voyage de Bobo-Dioulasou au Mossi que les diverses branches de la Volta ont un cours considérablement plus long qu’on ne le supposait jusqu’à présent. Il est assez curieux de voir tous ceux qui ont parlé de la Volta répéter, les uns après les autres, que ce fleuve prend ses sources à trois ou quatre jours de marche au nord de Salaga, après avoir au préalable dit qu’il avait 200 à 300 mètres de largeur en moyenne aux environs de Salaga.
Avant mon départ, il était notoire pour moi que ce cours d’eau, qui, entre le 8e et le 4e degré et demi de latitude nord, a une moyenne de 700 mètres de largeur, devait avoir de nombreux affluents importants dont le cours excédait sûrement quatre ou cinq jours de marche (150 à 200 kilomètres).
Deux hommes cependant, Johnston et Paulitsche, ne se sont pas laissés aller à cette appréciation fantaisiste, et, en 1882 et 1884, ils n’ont pas hésité à soutenir que par la Volta on peut pénétrer bien avant dans la boucle du Niger, ce que confirme mon voyage.
La pirogue qui fait le service du passage ici, est tout ce qu’il y a de plus primitif : un tronc d’arbre à peine équarri et creusé au feu. Elle peut transborder trois personnes à la fois ou deux charges d’ânes. Nulle part je n’ai vu de pirogue aussi mal conditionnée. Avant d’embarquer, il faut régler le prix du passage avec le délégué du chef d’Arago. Ces prix sont fixés à 1100 cauries par cheval, 550 par âne avec sa charge, 200 par porteur avec sa charge. Le personnel ne transportant pas de marchandises est traversé gratuitement.
Comme la somme à payer pour mes six ânes et mes deux chevaux s’élevait à 5500 cauries et que je n’en possédais plus qu’un millier, il fallut conclure un arrangement de façon à faire accepter des marchandises en place. Au bout d’un débat laborieux, le préposé accepta en payement dix coudées d’étoffe avariée, quatre pierres à fusil et quelques hameçons.
Tout semblait se passer normalement, quand le passeur refusa le service, prétextant que je devais payer 600 cauries pour les trois femmes. Cette discussion ne semblait pas devoir prendre fin, lorsque l’intervention de deux vieillards d’Arago, qui prirent fait et cause pour moi, aplanit les difficultés que soulevait cet irascible piroguier.
Les femmes ne portant, en fait de bagages, que des calebasses, ustensiles de cuisine ou peaux de bouc de leur mari, j’étais absolument dans mon droit en protestant.
L’opération du passage de la rivière dura cinq heures, presque le triple de ce qu’il faut pour faire traverser le Niger avec le même personnel. Sur l’autre rive attendaient une trentaine de Mossi avec trois ânes ; ils revenaient de Oual-Oualé avec des kolas (environ 300 kilos) et des charges de cauries. Ce sont les premiers indigènes que je rencontre ; je n’en ai du reste pas vu d’autres dans la suite de mon voyage jusqu’à Oual-Oualé.
Malgré l’heure avancée, je quittai les bords du fleuve. Le débordement de deux torrents avait inondé les rives sur une profondeur de près de 2 kilomètres, et ce n’est qu’avec beaucoup de difficulté que nous sortons de ce terrain fangeux, après avoir déchargé encore plusieurs fois les ânes. A la nuit tombante nous atteignons un petit plateau rocheux où l’on trouve un peu d’eau dans les creux des roches. Nous installons là le campement.
Le lendemain de bonne heure nous arrivons à Nabari, premier village mampourga, où les habitants m’affirment que j’atteindrai facilement Oual-Oualé avant midi ; mais, mes ânes n’en pouvant plus, je dus m’arrêter à un petit village nommé Zangom, à 4 kilomètres au nord de Oual-Oualé.
Dans la banlieue de Nabari et de Zangom il y a de nombreuses plantations d’ignames. De loin, les échalas, assez correctement alignés et couverts de liserons verts, me rappellent nos vignes de France.
Les cultures d’ignames par le 11e degré de latitude nord (comme limite extrême nord) correspondent sensiblement à celles que j’ai observées vers le Kénédougou : ainsi, Kotédougou, situé par 11° 10′ environ, est en effet le dernier village vers le nord où l’on cultive avec un peu d’activité cette racine.
Dans le Gourounsi, jusque vers le 12e degré de latitude nord, il y a aussi dans quelques rares villages de petites plantations, mais l’igname n’entre pour ainsi dire pas dans l’alimentation des Gourounga de cette région.
Vendredi 10 août. — A Zangom, nous avons trouvé à acheter un panier de mil, une calebasse de haricots et quelques poignées d’arachides d’une variété spéciale[3].
Les habitants de ce village sont de braves gens et rendent service avec complaisance. Le matin, avant de nous mettre en route, quelques-uns nous accompagnèrent jusqu’à mi-chemin de Oual-Oualé.
Du plateau qui sépare Zangom de Oual-Oualé on découvre un très beau panorama. Tandis que vers le nord les derniers contreforts du petit massif de Naouri se meurent lentement, vers l’est court, dans une direction presque sud-nord, un grand soulèvement continu, de hauteur uniforme, qui vient se terminer par un cône de déjections en face et non loin du massif de Naouri, mais sans le rejoindre ; ces deux soulèvements sont séparés par une trouée de quelques kilomètres, qui livre passage à la Volta Blanche.
Passage de la Volta Blanche.
Ce soulèvement n’est éloigné de nous que d’une quinzaine de kilomètres ; avec ses parois verticales, baignées à la base par une mer de brume et surmontées de mamelons bien arrondis dépourvus de végétation, il rappelle assez exactement les côtes du Portugal et d’Espagne telles qu’on les aperçoit, par échappées, du pont du navire entre l’embouchure du Tage et le cap Roxo. Par la pensée, je me suis immédiatement transporté sur un paquebot des Messageries maritimes faisant route vers l’Europe.
Ce doux rêve m’avait fait oublier toutes mes fatigues et laissé indifférent à la vue des premières cases de Oual-Oualé, lorsqu’un « marhaba » prononcé par un Dagomba, en guise de bonjour, vint me rappeler que j’étais au Soudan et me faire songer à un gîte. Je demandai donc à être conduit près de l’imam Seydou Touré.
Les gens auxquels je m’étais adressé, après m’avoir offert dans une calebasse le bombo[4] au piment et quelques kolas, me firent conduire par un enfant à l’imamy-iri[5].
J’arrivai bientôt au banan[6] de l’imam, où l’on me pria de mettre pied à terre en attendant que l’on me préparât un logement. Quelques minutes après, mon gansoba (hôte) vint me prendre et me donner une case pour moi et mes bagages, un boulou (case d’entrée à deux ouvertures) pour mes hommes, et une grande case-écurie pour mes deux chevaux.
Pendant que mes hommes s’organisaient, j’allai rendre visite à l’imam, qui habite un groupe de cases voisin.
Ce vieillard me reçut très poliment ; il me demanda discrètement d’où je venais et où je comptais me rendre ; quand je lui eus tracé à grandes lignes l’itinéraire que j’avais suivi pour venir, il me manifesta, ainsi que toute l’assistance, son profond étonnement. Il ne comprenait pas comment j’avais pu traverser le Gourounsi sans une imposante escorte de marchands ou de Mossi. Je terminai mon premier entretien en manifestant à l’imam le désir de me rendre à Salaga, afin de gagner une route sûre me ramenant vers Kong. Il me dit qu’à son grand regret il ne pourrait satisfaire à mon désir que dans trois ou quatre jours, le chemin habituel étant impraticable pour le moment, à cause d’une guerre qui venait d’éclater entre les Dagomba de Savelougou et ceux de Kompongou.
Hélas ! je ne demandais pas à partir sur-le-champ ; mes ânes étaient éreintés et mes bagages presque moisis : je ne les avais jamais ouverts pendant la route, dans la crainte d’exciter encore davantage la cupidité des naba gourounga. Moi-même j’étais dans un état de santé qui réclamait un traitement et du repos. Un commencement de dysenterie et une perte d’appétit dont je ressentais les premières atteintes en quittant Waghadougou, et dont j’attribue les causes au chagrin que j’avais eu en me voyant fermer les chemins par Naba Sanom, ne firent qu’empirer pendant ma traversée du Gourounsi. Dès les premiers jours, la perte et le vol du sac qui renfermait ma petite provision de riz et de sel me força de me nourrir, comme mes indigènes, de denrées crues ou mal préparées et de viande boucanée non assaisonnée. A partir de Koumoullou, il me fut impossible de me procurer quoi que ce soit en fait de vivres. Nous avons vécu exclusivement d’épis de maïs cuits au feu, et bien souvent crus. Non seulement le mil et le sorgho font défaut, mais encore la volaille : il n’y a pas, de Koumoullou à Korogo, une seule poule ou pintade. A ces privations venaient s’ajouter le séjour au soleil pendant toute la journée, les tribulations avec les chefs et les guides, la vermine[7] et la surveillance constante dont il fallait s’entourer. Toutes ces raisons m’empêchaient de prendre le plus petit repos. Il m’échoua aussi un surcroît de besogne me forçant d’entrer dans tous les détails de service. Diawé, mon premier domestique, auquel ils incombaient d’ordinaire, était atteint d’une affreuse maladie, sorte de lèpre connue par les Mandé sous le nom de massara dimmi (mal d’Égypte). Couvert de plaies, le malheureux, en arrivant à l’étape, ne pouvait vaquer à rien et était forcé de se coucher.
Ma dysenterie m’avait considérablement affaibli. En arrivant sur les bords de la Volta Blanche, je n’eus pas la force de gravir seul la berge opposée ; il me fallait l’aide de mes hommes pour me hisser sur le talus, monter et descendre de cheval.
L’accueil bienveillant de la famille dagomba chez laquelle je reçus l’hospitalité, les soins que me prodigua Adissa, mon hôtesse, les potions que je tirai de ma modeste pharmacie, me mirent sur pied au bout de vingt-cinq jours. L’ictère seul n’était pas guéri ; mes remèdes étaient restés impuissants. Je m’adressai aux indigènes ; on m’apporta bientôt des feuilles que je devais faire bouillir pour prendre des bains de vapeur et des bains chauds deux fois par jour. Je reconnus dans cette plante le bantamaré[8] des Wolof, ce qui me donna pleine confiance. Les Wolof boivent de la décoction de racine de bantamaré à chaque léger dérangement du foie et surtout lorsqu’ils sont atteints de panda, sorte de jaunisse qui précède la maladie du sommeil si fréquente sur la Petite Côte[9].
Dès le troisième jour je ressentais un mieux sensible, et le sixième tout était fini. Ce remède indigène m’avait guéri.
El-Hédi, mon hôte, parvint aussi à guérir Diawé. Les indigènes de cette région m’ont semblé beaucoup plus versés que dans d’autres pays sur l’emploi des plantes médicinales ; ce qui leur manque, c’est d’en connaître le dosage exact et de savoir approprier la médication à tel ou tel tempérament. C’est ainsi que les enfants sont souvent traités comme de grandes personnes.
Il n’y a guère qu’une maladie contre laquelle les noirs sont impuissants : c’est la dysenterie ou la diarrhée chronique. Ils ont bien une médication à ordonner, mais ils ne veulent et ne peuvent observer la diète. Jamais je n’ai vu les noirs se résigner à ne pas manger ; ils sont persuadés que la nourriture seule sauve de la mort.
Les plantes médicinales sont partout très nombreuses, aussi bien dans la région du Soudan que nous occupons depuis longtemps que dans celles que je viens de visiter. Il est malheureusement regrettable que nous ne nous en occupions pas davantage. N’est-il pas triste de penser que l’Européen se trouve tout à fait désarmé contre la fièvre en Afrique, et qu’il ne possède pas un moyen prophylactique contre ce terrible mal dont le noir est exempt ou à peu près.
Les analyses des remèdes indigènes sont faites assez souvent dans nos hôpitaux des colonies, mais la conclusion est à peu près toujours la même ; on vous répond invariablement : « Nous avons l’équivalent en chimie minérale ». On croirait réellement que l’usage des substances organiques doit être prohibé. Et nous en restons là.
Dès que mon état de santé me le permit, je fis quelques visites à l’imam. Ce vieillard, qui est né dans le pays, aurait certes pu me donner de bons renseignements sur cette région. Malheureusement, il était difficile de me trouver seul avec lui. Mes entretiens devaient donc se borner aux choses banales de la vie, d’autant plus que nous ne nous comprenions qu’avec beaucoup de difficulté. La langue que l’on parle ici se nomme dagouna, dagomsa, dagomba et mampoursa ; elle diffère assez sensiblement du mossi[10] pour qu’on ne la comprenne qu’au bout d’un séjour assez long. Je ne pense pas que, même si j’avais été très au courant du dagomba, j’aurais pu tenter grand’chose auprès des indigènes. Ayant un jour posé à l’imam une question qui lui parut indiscrète, il me demanda si j’avais quelque chose de commun avec l’Européen qui était arrivé pendant le ramadan à Gambakha, venant de Salaga, et qui fut forcé de s’en retourner sans avoir obtenu la permission de pousser plus loin[11].
Tous les habitants de cette région vivent dans la crainte de voir occuper leur pays par les Anglais, qu’ils redoutent. Ils n’ont pas de griefs sérieux contre eux ; ils les détestent tout simplement parce que leurs captifs sont réfugiés chez les Anglais, et que ces derniers les conservent et les enrôlent pour être soldats.
Je n’eus pas de peine à prouver que j’étais Français, un homme de Salaga, qui vint me rendre visite, leur ayant affirmé que je n’avais rien de commun avec les Anglais qu’il avait vus à Accra. Dans la suite, lorsque, pour réaliser les cauries nécessaires à l’achat de plusieurs ânes, je fis vendre quelques tissus et autres objets de fabrication française par mon hôte, tout le monde fut d’accord pour en déclarer la supériorité et affirmer hautement que mes marchandises n’étaient pas à comparer à celles des Anglais.
Mon hôte, El-Hédi Touré (El-Hédi veut dire Dimanche), me fit faire connaissance avec trois jeunes gens de ses amis, nommés Alfa Boukary Touré, Tahéri Touré et Kalifa Sissé. Les deux premiers sont Dagomba ; l’autre, d’origine mandé, est fixé ici depuis une vingtaine d’années. Après leur avoir fait quelques cadeaux et rendu de nombreuses visites, nous sommes arrivés à être d’excellents amis. C’est grâce à leur complaisance et en échange de renseignements sur l’Europe et les coutumes européennes, que j’ai obtenu quelques renseignements sur le Gourounsi, le Mampoursi et le Dagomba.
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On entend désigner par Gourounsi l’ensemble des territoires limités à l’est par le Mampoursi et le Dagomba, au sud par le Gondja et les États de Oua, à l’ouest par le Lobi et le territoire des Niéniégué, au nord par le Dafina, le Kipirsi et le Mossi.
Ce territoire est arrosé par les trois cours d’eau qui forment la Volta et par ses affluents. La végétation y est plus luxuriante que dans les terrains ferrugineux de la vallée du Niger. Le sol, moins perméable et moins spongieux, conserve plus longtemps l’humidité ; on y rencontre souvent des flaques d’eau, auprès desquelles la végétation est de toute beauté. C’est un pays couvert, légèrement ridé, offrant des sites bien curieux et souvent sauvages. C’est une région de culture par excellence, mais impropre à l’élevage à cause de l’humidité et des insectes nuisibles au bétail.
La population, tout hétérogène, qui peuple cette vaste région paraît avoir été refoulée dans ces bois par des peuples plus avancés qui l’environnent. Parlant des dialectes différents, vivant en constante hostilité entre elles et toujours sur le pied de guerre, elles ont empêché les voies de communication de se développer, de sorte que le réseau en est peu compliqué. Il existe bien, comme partout, des sentiers sauvages reliant les villages les uns aux autres, mais ils sont tellement peu fréquentés, que l’on ne peut y circuler que difficilement sans guide. En dehors des deux itinéraires reliant le Dafina au Mossi décrits plus haut, et les chemins qui se dirigent de Sati sur Oua, on peut dire qu’il n’existe pas de voies de communication. Les noirs eux-mêmes, marchands et autres, ne parlent qu’avec un certain effroi du Gourounsi et de ses habitants.
La région nord-ouest du Gourounsi est habitée par un peuple qui nous a paru avoir beaucoup d’analogie avec les Niéniégué. Dans le Dafina on les nomme Nonouma, mais parmi les autres Gourounga et dans le Mossi on désigne les Nonouma par un autre nom qui nous a échappé. A propos de notre passage de Boromo à Bouganiéna, nous avons eu l’occasion de décrire la façon dont les Nonouma s’incisent les joues et se tatouent, nous n’y reviendrons pas dans ce chapitre. Leurs principaux centres sont : Baporo, Poura et Ladio.
A côté des Nonouma, mais plus à l’est vers Dallou, Sapouy, Baouér’a et Pouna et jusque vers le Kipirsi, habite une autre fraction des Gourounga, celle des Youlsi, ou Tiollé. La majeure partie de cette fraction n’a pas de marques ni de tatouages, quelques-unes de leurs familles ont cependant les deux marques caractéristiques du Mossi (l’entaille parlant de chaque côté du nez pour venir mourir à hauteur de la deuxième molaire, et deux entailles partant de chaque côté de la bouche pour venir mourir près de l’oreille. Ces entailles sont semblables à celles des Mandé-Dioula, mais au nombre de deux entailles seulement sur chaque joue).
A l’ouest des Youlsi et entre eux et les Kassanga de Sati habite la fraction des Talensi ; ils se distinguent de leurs voisins par un tatouage bien original. Sur chaque joue, à l’aide de toutes petites incisions disposées sur trois rangées parallèles, ils forment un Z majuscule vu à l’envers.
Plus au sud et à l’ouest de Oual-Oualé habite la fraction des Tiansi ou Boulsi, qui se tatouent de trois façons différentes. Ils offrent cela de singulier, c’est que deux des tatouages ont la particularité suivante, que je n’avais pas remarquée : les yeux eux-mêmes sont environnés de six petites entailles.
Encore plus au sud, on trouve les Nakaransi ; ils se distinguent des autres Gourounga par une incision qui part de la naissance des cheveux, fend le front et le nez en deux parties égales. Perpendiculairement à cette incision longitudinale, il en part, chez certains types, une de chaque côté du nez, ou bien encore chez les uns à droite du nez, chez les autres à gauche.
Entre les Tiansi et les Nakaransi et la Volta occidentale habitent les Lama, ou Lakhama, ou Nakhalakha, Nokhorissé ou encore Nokhodossi. Ces tribus sont rarement tatouées. J’ai cependant vu quelques sujets ayant de chaque côté de la bouche deux incisions semblables à celles des Mandé-Dioula de Kong, mais moins longues.
De l’autre côté du fleuve, ils ont pour voisins les Dagari et les Dagabakha, qui me paraissent être un seul et même peuple. J’en ai vu à plusieurs reprises : ils ne sont point tatoués. On rencontre chez eux des couleurs de peau très foncées, approchant du noir des Wolof ; ils se prolongent jusque sur la rive gauche de la Volta occidentale et forment une importante colonie, qui, mélangée avec des Mandé-Dioula, forme le fond de la population de Oua.
Les Oulé, autre fraction des Gourounga, semblent être appareillés aux Lakhama ; ils habitent au nord des Dagari et Dagabakha, et entre leur territoire et celui des Bougouri. Les gens du Dafina classent les Bougouri dans la famille des Niéniégué et des Nonouma.
Ces divers peuples, qui constituent la population du Gourounsi, n’offrent pas de grandes différences de mœurs entre eux. Ils vivent depuis trop longtemps en voisins. Il est cependant notoire qu’ils appartiennent à des groupes ethnographiques distincts : les uns se rattachent au groupe Mossi, les autres à celui des Bimba ou Mampourga-Dagomba, du Gondja et même de l’Achanti. L’examen sommaire de quelques-uns de leurs dialectes et idiomes m’en a donné l’intime conviction. On ne pourra en opérer le classement rationnel qu’après en avoir étudié la linguistique.
Les habitations gourounga sont à peu près toutes analogues à celles que j’ai décrites au cours de ma route du Dafina au Mossi et du Mossi à Oual-Oualé. Les costumes ne diffèrent pas beaucoup entre eux : les Gourounga, hommes et femmes, sont à peu près complètement nus ; dans quelques rares districts seulement et dans les villages situés sur les voies de communication fréquentées, on rencontre des indigènes vêtus de quelques loques en cotonnade, mais c’est l’exception ; ces gens-là semblent plutôt affectionner les peaux pour se couvrir ou cacher leur nudité. Quelques femmes des tribus du sud-est ont la lèvre supérieure percée et traversée par un roseau ou un piquant de porc-épic leur montant le long du nez. C’est tout le luxe féminin que j’ai eu l’occasion de constater.
La religion des Gourounga semble être le fétichisme. Ils ont des constructions rondes en terre, qui sont sacrées ; je les ai vus aussi invoquer Dieu, qui porte le même nom que le soleil (ouindi). Les constructions sacrées affectent un peu toutes les formes et dimensions, et sont souvent revêtues de dessins géométriques : cercles, losanges, carrés, etc., peints à l’ocre rouge ou noire, ou, encore, elles sont bariolées de gris obtenu à l’aide de cendres délayées dans de l’eau. A Pakhé, un soir, en me promenant devant une de ces constructions, je m’étais mis machinalement à siffler. Tout le village s’était attroupé et se lamentait ; je venais, paraît-il, de profaner les lieux saints. Il m’a fallu leur faire expliquer, pendant une bonne heure, qu’un tel acte commis par un Européen n’avait pas du tout la même portée que quand il était commis par un indigène.
Dans la région nord du Gourounsi on exploite beaucoup l’aloès ; avec les fibres on fait des fils. La feuille elle-même, pilée, sert à faire une sorte de feutre avec lequel on confectionne les bourres de fusil. On en extrait également une sorte de teinture qui, mélangée à du sable, sert de cosmétique pour les cheveux et les rend plus noirs.
Sa racine, grillée, pilée et délayée dans de l’eau, est employée comme collyre. Cette préparation, posée comme disque autour des yeux, sert de remède pour les yeux dans toutes les régions du Soudan. L’aloès s’emploie aussi chez les noirs pour raviver la chair des ulcères, et surtout dans la médecine vétérinaire, comme en France.
Le territoire de la rive gauche de la Volta Blanche se nomme Mampoursi[12]. Ses deux centres les plus importants sont Oual-Oualé et Gambakha, qui ont chacun 2500 à 3000 habitants. Le Mampoursi est actuellement un tout petit État, limité au nord par le Mossi, au nord-est par le Gourma, à l’est par le Boussangsi, au sud par le Dagomba, à l’ouest par le Gourounsi.
Le territoire des Dagomba commence déjà sur la rive gauche de la rivière de Nasian, à 20 kilomètres au sud de Oual-Oualé. Le Mampoursi n’a donc qu’une profondeur de 20′ en latitude, mais il s’étend assez loin en largeur. Le souverain du Mampoursi est un Traouré (d’origine mandé) et réside à Nalirougou, village situé à quelques kilomètres de Gambakha ; il porte le titre de Mampourga naba. Il y a environ deux siècles, le Mampourga naba réunissait sous son autorité, outre le Mampoursi actuel, la région Sansanné-Mango et tout le Gourounsi jusqu’à la Volta Rouge. Il prétend encore, même aujourd’hui, que son territoire est limité par cette dernière rivière.
Comme dans le Mossi, l’organisation du pays était féodale et le pouvoir était entre les mains de nombreux naba plus ou moins puissants.
On raconte que, vers 1730, le naba de Nalirougou était devenu assez puissant pour qu’il cherchât à s’affranchir de la tutelle de Mampourga naba qui résidait à Gambakha ; ses troupes étant nombreuses et son village bien fortifié, le Mampourga naba convia les Gondja de Daboya et le Gottogo à venir s’emparer de Nalirougou, qui avait la réputation de renfermer le plus de captifs de la région. Aux gens du Gottogo se joignirent quelques Mandé de Groumania (Anno). Le siège et la prise du village étant terminés, les Ouattara du Groumania demandèrent à se fixer dans le pays. En récompense des services rendus, le Mampourga naba leur concéda le territoire actuel de Sansanné-Mango, et les Mandé y fondèrent ce dernier village. Aujourd’hui encore, le chef de Sansanné est un Ouattara. On y parle un dialecte agni et le mandé. Contrairement à ce que Barth a avancé, Sansanné-Mango ne veut pas dire « Camp de Mahomet », cela signifie : camp de Mango. Les Haoussa et souvent les Mandé désignent par l’appellation « Mango » Groumania, capitale de l’Anno.
Comment le Mampoursi a-t-il été rogné et réduit à ses limites actuelles ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’en ce moment son chef ne commande pas grand’chose. Gambakha s’est affranchi et obéit aux ordres de l’imam Baraga. Oual-Oualé est entre les mains de l’imam Seydou Touré, et le reste du pays est commandé par quantité de naba et de nabiga plus ou moins puissants, tels que ceux de Zango et de Ouango aux environs de Oual-Oualé.
Le Gourounsi est ravagé depuis six ans par les troupes de Gandiari et de ses successeurs, et il y a déjà longtemps que les plus petites confédérations se soucient fort peu des Traouré au pouvoir à Nalirougou. Beaucoup d’entre elles étaient soumises à El-Hadj Mohammadou, prédécesseur de Karamokho Mouktar, chef de Ouahabou, qui était en train d’annexer tout le Gourounsi quand la mort vint le surprendre. A mon passage à Koumoullou, le naba me raconta qu’il avait obtenu la protection du marabout de Ouahabou, ce qui prouve que son pouvoir s’étendait jusqu’aux limites extrêmes Est du Gourounsi.
Construction sacrée de Gourounga.
La population du Mampoursi me paraît composée de trois éléments, que je classe ici par ordre d’ancienneté d’occupation, de la façon suivante :
1o Les autochtones ou ceux que l’on peut considérer comme tels ; ils sont marqués d’une seule entaille partant de la narine gauche et coupant la joue pour se terminer à hauteur de la première molaire : cette marque offre de l’analogie avec celle des Mor’o ou Mossi ;
2o Une autre population, également très ancienne dans le pays, mais certainement d’origine mandé, comprenant des Traouré, Diabakhaté et Kamara. C’est elle qui a encore actuellement le pouvoir ; elle est marquée, comme les Mandé-Bambara de la vallée du Niger supérieur, de trois longues cicatrices partant des tempes pour se terminer au menton.
3o D’immigrants du Haoussa, dits Dagomba, venus dans la région à la suite des guerres d’Othman dan Fodia, au commencement de ce siècle. Ceux-ci aussi sont d’origine mandé, et ne sont peut-être venus se fixer dans le pays que parce qu’ils savaient déjà des leurs au pouvoir ici. Ils ont pour diamou : Sissé, Touré[13], Mandé. Leurs marques diffèrent de celles des Haoussa, elles sont moins nombreuses et se croisent à hauteur de l’oreille, tandis que celles des premiers partent du cuir chevelu pour se terminer à la mâchoire.
Tous les Touré et Mandé portent en outre trois grandes entailles sur la poitrine, le ventre, les cuisses, les mollets, le cou-de-pied, le gras du bras, l’avant-bras, le dos de la main, les omoplates, etc., de sorte qu’un membre de Dagomba, même séparé du tronc, peut être reconnu très facilement. On ne voit cette façon de se marquer que chez les Mandé-Magaza, que l’on rencontre surtout dans le Baguié (Kaarta).
La présence des Traouré, antérieure à la création de Sansanné-Mango, prouve que dans ce pays il y avait déjà de nombreuses colonies mandé, et que Sansanné-Mango est au contraire un établissement mandé, relativement récent. Ce qu’il y a de très curieux, c’est que dans le Mampoursi on appelle la langue mandé : sahersi, sakhaiersé ; de sahelé (nord). Les premiers Mandé seraient donc venus du nord ?
Dans le Mampoursi, on désigne rarement les Haoussa sous le nom mossi de Zanwéto ; on les nomme, comme le font les Mandé, Marraba, Mallakha, et Marraka, ou Marrakha ; il est assez curieux de rapprocher ici la dénomination de Marka, que donnent les Mandé aux Sonninké.
C’est du mélange des langues de ces trois éléments qu’est né le dialecte dagomsa. Il se rattache certainement au groupe de langues dont fait partie le mossi, mais renferme d’autres termes, d’autres expressions, tout en conservant les mêmes constructions grammaticales. Comme dans la langue mossi, il y a de nombreux mots mandé ; mais en surplus des mots empruntés au haoussa il y a, comme dans le mossi, des expressions wolof. J’ai en particulier relevé les mots : tanga, chaud ; bobchi, chose de la tête, diadème ; de bob, tête en wolof ; mouss, chat ; pendé, pagne ; le radical gan (hôte), et ce qu’il y a de plus curieux, l’auxiliaire défa, avec l’a sourd qui est si souvent employé en wolof.
Il serait assez curieux de faire un rapprochement entre le mossi, le dagomsa et le wolof ; on arriverait peut-être, par une étude très approfondie de ces langues, à découvrir le berceau de cet intéressant peuple wolof, qui devait se trouver, il y a des siècles, à côté des Mossi et sûrement beaucoup plus à l’est que le Oualo et le Fouta actuel, qu’on leur assigne souvent comme pays d’origine. Ce qui tendrait à prouver que les Wolof habitaient plus à l’est, c’est qu’ils ont conservé jusqu’à nos jours l’expression dioulandé, pour désigner le sud. Dioulandé veut dire « pays des Dioula » ; or, comme les Mandé-Dioula n’ont fait irruption vers la côte qu’à une époque récente, et qu’il faut admettre que les peuples, même ceux qui ont une langue très pauvre en mots, ont de tout temps eu besoin de désigner les quatre points cardinaux, on peut en déduire que les Wolof habitaient au nord des Mandé-Dioula. Et comme le berceau des Mandé-Dioula est dans la boucle du Niger, il s’ensuit que les Wolof y habitaient aussi.
Les Wolof ont du reste emprunté aux Mandé de nombreux mots se rattachant surtout aux habitations, aux cultures et aux produits du sol, quoique la langue wolof soit une des plus riches du Soudan. Il est en outre à remarquer que parmi tous les peuples que j’ai visités, je n’ai trouvé des couleurs de peau aussi foncées que celle des Wolof que chez les habitants de Oua, chez les Dagomba de l’ouest, vers Oua, et isolément chez quelques Mossi et Mandé-Dioula.
Mais revenons à notre population mampourga pour parler un peu des femmes et des enfants. J’ai constaté avec plaisir que la coutume barbare du tatouage tend à disparaître chez le sexe faible. On ne rencontre que fort peu de femmes défigurées. En revanche, elles ne se privent pas de se faire faire une incision en long, ou en oblique, sur le nez et les joues. Elles se font aussi des dessins en bleu sur le front et les joues. Je ne dirai pas que c’est beau, mais ce n’est pas trop laid, et au moins original.
Voici quelques-uns de ces tatouages.
Rafraîchir ces petits dessins pour qu’ils paraissent toujours bien foncés, constitue une sérieuse occupation pour la femme mampourga. Munie d’une petite glace, elle étend la couleur noire sur le tatouage avec une fine barbe de plume en forme de pinceau ; puis, en guise de vernis, elle passe là-dessus un pinceau beurré, ce qui donne une teinte très brillante. Ce noir est fourni par un arbuste nommé bourinké en mandé. Les femmes en calcinent le fruit et le pilent, en y mélangeant un peu d’eau de cendre. C’est de cet arbuste qu’on tire le charbon à poudre à fusil. Il est très répandu dans le pays. Partout il constitue la flore rabougrie des terrains ferrugineux, et ressemble par son bois et son fruit au gardénia sauvage, en compagnie duquel on le rencontre toujours.
Après chaque repas, la femme se teint en rouge la lèvre inférieure, de façon à faire croire qu’elle a mangé force kolas dans la journée : il faut supposer que c’est un charme de plus. Elle l’obtient en mâchant une tige d’un autre arbuste, nommé guénou en mandé. La femme dagomba ou mampourga n’a pas une coiffure qui lui est propre ; elle arrange ses cheveux tout aussi bien en cimier qu’en petites tresses collantes, comme les Mandé et les Siène-ré, mais elle a un talent tout particulier pour se coiffer d’un bobchi, foulard ou tout autre morceau de calicot imprimé. Roulé négligemment autour de la tête, et un peu penché, ce petit turban est vraiment coquet. Les femmes âgées se coiffent aussi du madras, en s’enveloppant toute la tête comme les femmes haoussa. Pour vêtement de corps, c’est, comme un peu partout, le pagne de couleur et le langana (voile) des femmes dioula de Kong, dans lequel elles se drapent assez coquettement. On voit peu ou point de langana d’étoffe européenne ; ils sont tous en cotonnade rayée bleu et blanc, ou bleu, blanc et rouge, ou encore blanc et rouge. Ces étoffes sont fabriquées dans le Mampoursi ou le Dagomba, à l’aide de dix-sept bandes de 2 m. 50 chacune. Ce châle est nommé ici pakha kinkina (linge pour femme).
On voit ici des femmes et surtout des fillettes relativement jolies, surtout lorsqu’on vient du Mossi et du Gourounsi, où l’on n’est pas gâté sous ce rapport. Elles rappellent beaucoup le type mandé-dioula des filles de Kong.
Les enfants, portés dans le dos comme chez presque tous les Soudaniens, à l’exception des Mossi, sont assez bien soignés. Malheureusement, quelques mères ont adopté le système des Gourounga, dont j’ai déjà parlé, martyrisant les enfants sous prétexte de leur donner des soins de propreté.
Le mariage d’une jeune fille donne lieu à des réjouissances au tam-tam, qui durent plusieurs jours. Comme chez les Mandé-Dioula, toutes les jeunes filles viennent prendre chez les parents de la mariée la dot de la jeune femme, qui est portée en chantant par tout le village. Il faudrait bien trois pages pour énumérer tous les riens qui composent la dot. A côté de quelques pagnes enroulés avec soin, on voit triomphalement perché le bâton à faire le tô ; ensuite, dans l’ordre le plus baroque, viennent des chaudrons, des piments, des corbeilles, du soumbala, un tabouret, des balais, des foulards, des calebasses, un collier de perles, du poisson sec, etc. Il y a déjà du progrès avec les Bobofing, les Niéniégué et les Mbouin(g), chez qui la dot se résume en deux séko (nattes), ou encore en tabac à priser, ou, chez les gens riches, à 4000 cauries.
La polygamie existe dans le Dagomba, comme dans tout le Soudan.
On croit généralement que le noir est polygame parce que la religion musulmane permet la polygamie.
Il est peut-être vrai que cette tolérance du Coran engage beaucoup les musulmans à avoir plusieurs femmes, mais quand on voyage au Soudan, on constate bien vite que la polygamie existe également chez les peuples fétichistes.