Salaga.
De ces observations, il résulte qu’il est difficile de s’appuyer actuellement sur un des documents précités et de se prononcer avant que j’aie fait retour à Kong, où mon polygone devra se reformer si mon levé est exact.
Salaga en dagomsa veut dire : boueux, glissant. Si c’est là l’étymologie du nom, elle est bien trouvée, car je n’ai guère vu que Ouolosébougou et Ténetou qui puissent rivaliser pour la malpropreté avec la ville principale des Gondja.
Bâtie très irrégulièrement en quartiers séparés les uns des autres par des terrains vagues parsemés d’excavations pleines d’eau croupie ou par des enclos de culture, Salaga offre au voyageur le triste coup d’œil d’un village presque en ruine. Rien n’est si lamentable que ces cases sans toits et ces pans de mur à demi écroulés. Les ruelles, très étroites, ne sont que des amas d’ordures et d’eaux puantes, et les terrains vagues et petites places servent, pendant la nuit et jusque vers six heures du matin, de latrines aux habitants. Aux abords du petit marché (dit Sokoné lokho) et du grand marché, il est impossible de circuler sans se boucher le nez ; ce serait un mauvais conseil à donner, que celui de faire, en attendant le repas, un tour de promenade à l’un des deux marchés. Heureusement que Dieu a donné aux noirs le douga (urubus charognard), car, sans les travaux de vidange qu’opère cet oiseau, il y a longtemps que les habitants de Salaga seraient décimés par les épidémies.
Les habitations, en général circulaires, en terre, à toit en paille sont celles des Mandé Dioula et des Dagomba. On voit cependant quelques grandes cases rectangulaires, à toits en paille, construites par les Haoussa. Aucune de ces habitations n’a été construite avec le moindre goût, et même neuves elles ne devaient pas offrir beaucoup de confortable. L’orientation de la porte d’entrée a généralement été laissée au hasard et quantité d’entre elles font face à l’est ; de sorte que pendant les orages l’eau entre partout, fait du sol un bourbier et rend la case inhabitable.
Si l’on pénètre dans la case de quelque personnage aisé, on se trouve en présence d’un curieux amalgame d’objets de toute provenance : en dehors du lit, qui consiste en un châssis en fortes tiges de mil, supporté par quatre pierres, pour l’élever au-dessus du sol, et de peaux de bœufs servant de siège aux visiteurs, on aperçoit, rangés sur des barils de poudre vides, des chandeliers en faïence, des bouteilles et des boîtes vides de toute dimension, quelquefois une grande glace fêlée ou à moitié dépolie, de vieilles cartouchières ou gibernes appendues au mur, un fusil à tabatière sans mécanisme, dans un coin des bouteilles de gin pleines et quelques sacs de sel. J’ai même trouvé une pendule qui ne marchait pas et une lanterne à pétrole !
Dans les cases des femmes ce sont des chaudrons en cuivre, des tasses, bols, saladiers, cuvettes, saucières, vases de nuit en faïence à fleurs, — vaisselle de luxe seulement, car on ne s’en sert jamais, n’en connaissant pas l’emploi.
En faisant de l’œil ces perquisitions, j’ai trouvé chez chérif Ibrahim une boîte de 300 grammes de thé qu’il m’a cédée pour 20000 cauries (environ 27 francs), et 1 kil. 500 de sucre portugais que j’ai acheté pour 1500 cauries, puis une ombrelle non recouverte que j’ai achetée 10000 cauries : ce n’est pas la plus mauvaise acquisition, car j’ai trouvé un nègre du Brésil, venu d’Acera avec du cuivre en barres, qui me l’a recouverte avec une solide blouse de roulier que j’ai mise à sa disposition.
Ce Brésilien est fort bien élevé : on voit qu’il a été longtemps au service d’Européens. Comme il n’a rien voulu accepter pour le service qu’il vient de me rendre, je lui ai donné une lime, deux gilets de flanelle, une paire de ciseaux, des aiguilles et du fil, ce qui m’a valu son amitié et tous les jours sa visite ou celle de son fils, qu’il m’envoie pour prendre de mes nouvelles.
Les mosquées sont au nombre de cinq, dont une en ruine. Ce sont des bâtiments carrés ou rectangulaires, de 4 à 5 mètres de côté ; ils ne comportent pas de minarets et menacent ruine. Le croyant qui se hisse sur le toit pour appeler les fidèles à la prière a le mérite de risquer sa vie tous les jours. Celle du quartier de Lampour a ses portes en menuiserie travaillées par des ouvriers achanti et ses diverses parties ajustées à l’européenne avec des clous et des pointes provenant d’Europe. Les habitants vous font voir ces portes comme des chefs-d’œuvre. A les entendre, on croirait avoir affaire à la porte Jean Goujon de l’église Saint-Maclou de Rouen. Un apprenti wolof de quatorze à quinze ans ferait certes mieux que cela en menuiserie.
Salaga est divisé en huit quartiers, portant des noms différents. Le quartier nord, nommé Bémadinn-sou, où je logeais, est habité principalement par des Mandé venus de Sansanné-Mango, du Bondoukou[22] et de Kong. Les quartiers de Kapété, Kaffaba, de Kopépontou et de Lampour sont habités par des Gondja, tandis que ceux du centre, Ouniobopé, Sokoné, Kindi, situés aux abords des marchés, contiennent les étrangers de toutes les nationalités.
Voici le dénombrement de la population de Salaga :
Les Gondja entrent dans la proportion pour quatre dixièmes ;
Les Mandé Dioula de toutes origines, pour deux dixièmes ;
Les Haoussa, pour deux dixièmes ;
Enfin les autres étrangers : Dagomba, Nago du Yorouba et de la Côte, Achanti, Foulbé, gens de Dandawa, Ligouy (triangle Boualé, Bondoukou, Kintampo), Bornou, Barba, Pakhalla de Bouna, et Ton du Bondoukou, etc., pour les deux autres dixièmes.
Il faut aussi compter dans les trois éléments les plus nombreux leurs captifs, tous Gourounga. La population fixe doit être de 3000 habitants environ.
Une mosquée de Salaga.
Ce mélange excessif de la population a fait des habitants de véritables polyglottes. Le gondja et le mandé sont parlés respectivement par ces deux peuples ; mais, quand il s’agit d’adresser la parole à un inconnu, de débattre un marché, de se dire bonjour, c’est toujours dans la belle langue haoussa. J’ai souvent éprouvé un vrai plaisir en entendant converser ensemble deux Haoussa. La bouche recouverte par l’alfouta (lemta), ils parlent doucement et posément, en prononçant toutes les lettres. Le el-hamdou lillahi est plein de charme dans leur bouche.
Je n’ai jamais su par qui l’autorité était exercée à Salaga ; il y a cependant un chef de village qui réside dans le quartier de Kopépontou et qui se fait appeler Salaga Massa ; mais chaque quartier vit sous l’autorité du plus ancien musulman et a son propre imam. Le quartier de Lampour a même un roi, qui prend le titre pompeux de Lampour-massa ou Lampour-éoura. Je crois cependant que Salaga dépend du chef de Pambi ou Kwambi, gros village situé à 4 kilomètres dans le sud-est. Ce chef exerce aussi son autorité sur quelques autres petits villages des environs. Pendant mon séjour, les hommes de Sokoné (quartier du petit marché) s’étant emparés d’un voleur, il fut conduit devant le chef de Pambi. Ce monarque a près de lui trois ou quatre soldats indigènes anglais dont la compagnie est à Kpandou (ou Pantou, comme on prononce ici). Le rôle de ces militaires ne m’a pas paru bien défini. Vêtus d’une veste en loques, d’un pantalon en cotonnade et coiffés d’une sale chéchia, ils rôdent parfois par le marché armés d’une trique, sans cependant se mêler de rien, car la population ne se soucie pas de leur présence : c’est à peine si l’on se doute qu’ils sont soldats.
Le roi de Pambi a pour titre ouroupé, titre qui a dû lui être donné par les Mandé quand jadis ils percevaient un droit de 100 kolas par charge (ouroufié) et a dû lui rester. Les Gondja le nomment Eoura ou Pambi-éoura.
C’est le matin à partir de sept heures qu’il commence à régner une certaine animation par les ruelles de Salaga. C’est l’heure à laquelle les vendeurs vont s’installer au marché. On rencontre successivement des Dagomba porteurs d’un pain conique de beurre de cé de 5 à 6 kilos, de provenance de Gouziékho et de Gambakha ; des individus avec des nattes renfermant un sac qui contient quelques méchantes verroteries, des colporteurs avec un peu de calicot écru sur la tête et un ou deux foulards rouges à la main, des marchands de fusils, des femmes portant du sel et des condiments dans une calebasse où trône majestueusement un petit tabouret.
Puis viennent les marchands d’akoko, le bakha des Mandé (bouillie liquide de mil) ; les vendeuses de to qui répètent à l’infini, en haoussa, le cri de « aroua ndoua é ! » ; les fillettes vendant des kolas et de la viande cuite ; des porteurs de marmites d’ignames cuites à l’eau, saupoudrées de piments et de sel, qui se reconnaissent au cri de : « Sira ma yara yara ! » puis c’est un cavalier se rendant aux cultures monté sur un cheval étique qu’il essaye en vain de faire caracoler. A une heure plus avancée on apporte les ignames des environs — quand il ne pleut pas, — et vers midi les captifs porteurs de charges de bois qu’ils sont allés chercher à 12 ou 15 kilomètres dans la campagne.
Si nous suivons tous ces gens-là au petit marché dit de Sokoné, nous trouvons, par les chemins qui aboutissent à la petite place du marché, les femmes occupées à vendre et à ranger leurs petits lots de 10 cauries de sel ; les marchandes de kolas et de vivres préparés héler les passants ; des ménagères disputer aux marchands une ou deux cauries ou une pincée de sel. Là où la largeur du chemin le permet, on a installé des goua, hangars recouverts en paille où se tiennent des barbiers occupés à raser des patients ; des cordonniers recouvrant des gris-gris ou confectionnant une gaine de couteau. Plus loin ce sont des tailleurs et des fabricants de bonnets, des marchands de tabac à fumer et à priser ; puis des hangars où sont appendus quelques coudées d’étoffe imprimée, des foulards rouges ; sur les nattes trône aussi de la vaisselle en faïence peinte, un ou deux fusils, de temps à autre une mauvaise pièce de calicot écru marquée au bleu : Deutsche Faktorei, J. K. Viétor ; ou encore : Basel mission factory.
Les colporteurs n’ayant pas trouvé de goua libres circulent avec leur marchandise sur la tête : étoffes du Dagomba, couvertures de Kong dites siriféba, coussabes et pantalons plus ou moins usés. Trouvent-ils quelqu’un qui demande à voir leur marchandise, le vêtement est déplié au milieu de la ruelle, et il se forme aussitôt un attroupement pour assister au débat du prix. Le vendeur, toujours Haoussa, en demande 20000 cauries quand il serait enchanté d’en obtenir 5000. Le chiffre fixé par le vendeur importe du reste fort peu à l’acheteur : qu’il n’en demande que 100 cauries, l’autre répondra par le al-barka traditionnel (merci) ; puis, pour ne pas se trouver volé, il offre le vingtième de ce que demande le vendeur ; enfin, après des pourparlers qui n’en finissent plus et où chaque oisif place son mot, le visiteur se retire sans rien acheter, n’ayant peut-être pas un cent de cauries à sa disposition ; mais il a parlé, débattu le prix de quelque chose, attiré sur lui le regard des passants — il s’en va satisfait.
Du marché de Sokoné au grand marché, il y a une suite presque ininterrompue de vendeurs installés derrière une natte, sur laquelle s’étale du coton rouge en écheveaux, du soufre en canons, de l’antimoine, des bracelets en cuivre rouge, des perles dites rocaille, quelques feuilles de papier, des couteaux de boucher, une ou deux boîtes d’allumettes amorphes, des bouteilles de gin vides, etc.
Sur le grand marché ce sont les mêmes articles, plus la viande. Les bœufs, tous les jours, au nombre de deux ou trois, sont égorgés sur place. C’est au milieu de bandes de vautours charognards que les bouchers déchiquètent la viande par petits morceaux et l’entassent en lots de 100 cauries, le tout couronné par un morceau de suif ou de nerf, en guise de graisse. Les acheteurs, après avoir tripoté avec leurs mains sales toute cette viande, finissent par faire l’acquisition d’un lot de 100 cauries, en exigeant du boucher l’emballage de la viande dans une feuille.
De mil, il n’y en a que fort peu sur le marché, et les bananes et citrons ne s’y voient que rarement.
A en juger par l’animation qui règne sur les deux marchés, on pourrait croire qu’il s’y traite de sérieuses affaires : il n’en est rien, ce mouvement n’est que factice. Le soir, vous voyez tous ces gens-là rentrer et compter leurs cauries. Les heureux ont vendu pour un ou deux milliers de cauries ; les autres doivent se contenter d’une recette de 200 à 500. Les marchands ambulants n’ont quelquefois fait aucune vente et ont été forcés de céder à prix coûtant pour vivre. Cet état de choses est la cause de nombreux vols : il ne se passe pas un jour où quelque étranger trop confiant ne se fasse enlever ou ses marchandises ou ses cauries, soit que l’on pénètre chez lui de nuit ou pendant son absence, soit encore qu’on lui achète quelque chose à crédit, ce qui revient au même, car à Salaga on ne paye pas facilement les dettes.
Le marché de Salaga.
Si le petit commerce est plongé dans un semblable marasme, c’est bien la faute des indigènes, qui, au lieu de varier les produits européens qu’ils se procurent aux comptoirs de la Côte, s’en tiennent toujours à une même série d’articles, lesquels finissent naturellement par être dépréciés. Il arrive alors que l’acheteur, connaissant trop bien le prix de revient à la Côte, marchande tellement sur le prix d’achat que le vendeur, qui a besoin d’argent, se trouve forcé de céder à vil prix ce qu’il a été chercher au loin croyant réaliser de beaux bénéfices.
Actuellement c’est la morte saison pour les gens de Salaga. Les Haoussa se rendant à Kintampo pour acheter des kolas ne sont pas encore arrivés, mais dans un mois ou deux le petit commerce des femmes revendeuses de kolas, de sel et de mets préparés va prendre de l’extension. Elles attendent toutes la saison sèche avec impatience. A l’aide des ressources qu’elles se créent ainsi, elles peuvent se procurer quelques verroteries, corail, linge, foulards, etc., voire même un peu d’argent monnayé qui sera transformé en bagues.
On m’a dit qu’en dehors de ce commerce honnête les beautés de Salaga en font un autre plus intime avec les étrangers, commerce qui est certainement plus lucratif pour elles que celui de niomies, de beurre de cé et de mèches en coton.
La vente du bois procure aussi quelques cauries aux propriétaires. Les captifs ne sont pour ainsi dire employés qu’à chercher du bois. Une charge se vend 500 cauries. Mais c’est surtout l’eau qui est une source de revenus pour les habitants de Salaga pendant la saison sèche. Quoique le village soit percé comme une écumoire et que l’on y trouve plus de deux cents puits répartis dans les propriétés, ruelles, places et abords du village, l’eau devient très rare à la fin de décembre, et les propriétaires des puits vendent le canari de 8 litres 100 à 150 cauries. Si l’eau était bonne, ce ne serait pas trop cher, mais il est facile de se faire une idée de ce qu’elle peut être : on la trouve à une profondeur de 1 m. 20 en moyenne ; elle reçoit les infiltrations de toute l’eau croupie, de la boue et des immondices du village ; j’aurai tout dit en ajoutant qu’on enterre les morts dans le village même, à une profondeur qui excède rarement 50 centimètres et souvent à moins de 2 mètres des puits.
A partir du 1er février les puits sont à sec. A cette époque, toutes les femmes et tous les enfants qui ont la force de porter se mettent en route vers cinq heures du matin pour aller faire provision d’eau pour le ménage et pour la vente. On va chercher cette eau au Goulbi n’ Barraou, « marigot des Voleurs » en haoussa, à quelque distance à l’est de Masaka, où le cours d’eau se trouve plus rapproché que directement dans l’est de Salaga. Le canari se vend alors de 200 à 300 cauries.
Actuellement j’envoie chercher l’eau pour boire au torrent « Boumpa », à 3 kilomètres au nord de Salaga.
Les gens de Salaga tirent aussi quelque profit de l’hospitalité qu’ils offrent aux étrangers ; car s’ils ne se font pas payer directement, ils réussissent toujours à se faire donner quelque cadeau de leur locataire momentané. Ils trouvent aussi quelques bénéfices dans le courtage : intermédiaires forcés entre le vendeur et l’acheteur, ils tirent toujours un petit profit du vendeur d’un côté, de l’acheteur de l’autre, sous prétexte qu’ils viennent de leur faire faire une bonne affaire. Cette spéculation a donné naissance à la propriété de l’immeuble cases et écuries, qui se cèdent à des prix quelquefois élevés suivant la proximité du marché.
Comme à peu près partout dans le Soudan, la coutume de donner des arrhes quand on fait un achat est en vigueur à Salaga. Les arrhes sont fixées à 700 cauries, payables par l’acheteur au vendeur pour un âne, 1000 cauries pour un cheval, 300 pour un esclave mâle, 400 pour une femme esclave, 500 pour un bœuf, 150 pour un mouton. Les Mandé appellent cette coutume la da « coucher la parole, cesser les pourparlers, le marché étant conclu ».
A vrai dire, je croyais trouver un centre commercial de l’importance de notre Médine du Soudan français, mais j’ai été vite désillusionné : Salaga n’a même pas l’importance de Bobo-Dioulasou, et le chiffre d’affaires qui s’y traite est bien inférieur à celui de la place d’entrepôts de Djenné et de Kong que je viens de citer.
Voici les différents articles qui se vendent ici, cités par ordre d’importance :
1o Le sel est acheté soit à Akkara (Accra), soit dans les divers gros villages échelonnés sur la rive gauche du fleuve sur la route qui met Salaga en communication avec la Côte. Le prix de revient d’une charge de 20 à 25 kilos est d’environ 3000 cauries, à la mer ; rendue à Salaga, la même charge se vend de 12 à 15000 cauries ; bénéfice : 10 à 12000 cauries pour un trajet d’une quarantaine de jours aller et retour.
Le sel est beaucoup vendu dans la partie est du Dagomba et n’entre en concurrence avec le sel en barres de Taodéni, venu par le Mossi, qu’au nord du Gambakha et du Gourounsi. Il est vendu ou échangé dans les régions nord de ces pays contre le beurre de cé et les esclaves ; dans la partie sud, contre les animaux de boucherie. Dans le Dagomba ouest, le sel marin se trouve en concurrence avec Daboya, qui arrive à fournir son sel au même prix à Oual-Oualé et dans le Gourounsi sud.
Daboya ne pouvant pas procurer le sel en assez grande quantité, Salaga arrive à en placer avantageusement à Boualé et surtout à Oua, où l’on trouve beaucoup de captifs, provenant de prises faites par les bandes de Babotou, qui continuent à guerroyer chez les Gourounga.
Une partie du sel va aussi sur Kintampo ; car ce marché est très souvent coupé de ses communications directes avec la mer à cause des guerres que se livrent entre elles les tribus achanti à cheval sur la route Atéobou et Abétifi par Konkronsou et sur celle de Kintampo à Koumassi par le Coranza. Les marchandises sont aussi soumises à des droits parfois élevés chez les divers cabocir achanti, de sorte qu’il y a avantage à faire passer le sel par la route de Salaga, qui est sûre et toujours libre. On rapporte de Kintampo le kola rouge de l’Okwawou et du Coranza. Le sel est porté jusqu’à Bitougou (Bondoukou).
Captifs portant du bois.
Les Ton de cette région sont hostiles aux habitants de l’Anno, qui reçoivent à très bon compte le sel marin de Grand-Bassam[23] par pirogues jusqu’à Attacrou.
L’Anno ne livre pour cette raison que peu de sel sur Bitougou. Rendu dans cette dernière ville, le sel de Salaga ne se vend que 24000 cauries la charge, étant en concurrence avec le sel de Grand-Bassam. On rapporte de Bitougou soit le kola blanc de l’Anno, soit de la poudre d’or ou de la cotonnade rayée bleu et blanc de Djimini.
2o La poudre de guerre est de quatre provenances : Ago (Porto Novo), Krinjabo (provenant d’Assinie et de Grand-Bassam), Dioua (Cape Coast) et enfin Accra. La poudre d’Accra n’est pas estimée, mais les poudres de provenance française sont très recherchées.
Actuellement la poudre est portée sur Oua pour la colonne de Babotou et sur Savelougou et Kompongou dans le Dagomba. Ces deux centres se font la guerre depuis près de trois mois. L’objet d’échange pour la poudre est l’esclave, naturellement, les chefs n’ayant d’autres revenus que ceux que leur procure la guerre.
3o Les armes, fusils à silex à un coup, de provenances belge et anglaise, viennent d’Accra et de Ga (Christianborg). Elles prennent le même chemin que la poudre, mais ne sont pas expédiées sur Oua, qui reçoit ses armes de Krinjabo par Bondoukou, l’Anno et Boualé (ces localités fournissent le boucanier mâle au prix minime de 12000 cauries, environ 25 francs).
4o Les kolas.
Quoique Salaga, par sa latitude, se trouve relativement peu éloigné des pays de production de ce fruit, la ville n’est pas régulièrement approvisionnée de kolas, et les transactions dont ce produit est l’objet à Bobo-Dioulasou sont infiniment supérieures à celles auxquelles il donne lien à Salaga. Cette ville n’est pas ou ne peut être considérée comme entrepôt de cette marchandise. Cela tient à plusieurs raisons.
Le kola rouge, qui est le plus estimé par les noirs du Soudan, est récolté dans l’Okwawou, aux environs d’Abétifi et d’Atéobou. Sans faire entrer en ligne de compte le caractère turbulent des divers peuples qui habitent l’Achanti, il y a une autre cause bien plus importante, c’est que Salaga n’a pas les matières d’échange qu’exigent les producteurs de kolas. Ceux-ci demandent surtout les bestiaux, bœufs et moutons, l’esclave, l’or et un peu le beurre de cé et les étoffes indigènes rayées bleu et blanc. Or Salaga n’est pourvu de bestiaux par le Mossi et le Dagomba que pendant la saison sèche. L’esclave est d’un prix trop élevé ici ; l’or est récolté dans l’ouest, le Lobi, Boualé, le Bondoukou et l’Anno ; quant au beurre de cé et aux étoffes, elles ne sont pas abordables comme prix une fois rendues ici. Les Mandé de Kong et ceux de Boualé qui sont à Bouna, Bondoukou, étant les producteurs de tissus, s’adressent directement aux Ligouy fixés à Kintampo.
Les kolas d’une grosseur moyenne valent, en gros, 3200 à 3500 cauries le cent, 32 cauries pièce, chiffre excessif quand on se rapporte à Bobo-Dioulasou, où le même fruit de même provenance est vendu de 25 à 30 cauries au maximum. Au détail, le kola rouge vaut ici de 70 à 160 cauries suivant la grosseur. Le kola blanc vient de l’Anno, pays situé à l’ouest du Bondoukou et sur la rive droite de la rivière Comoë ou d’Abka. Ce fruit est à très bon marché sur les lieux de production : son prix est de 1 à 2 cauries le kola. Il est surtout acheté par les gens de Kong, qui portent dans l’Anno de la ferronnerie de Dioulasou et le beurre de cé des Komono.
Les gens de Salaga ne possédant pas non plus ces deux articles, il en résulte que la vente du kola blanc, qui produit de très beaux bénéfices, leur échappe en partie et est monopolisée par Kong. De Kong on le transporte jusqu’à Salaga, où en gros il se vend de 20 à 22 cauries et au détail de 40 à 100 suivant sa grosseur.
5o La poudre d’or est rare à Salaga. Actuellement il y en a fort peu. J’ai cependant réussi à m’en procurer un peu ainsi que de l’or ouvré, en payant le barifiri (4 mitkal) 40000 cauries. L’or est apporté ici par les Ligouy et les Mandé et est de provenances diverses. Tandis qu’il en vient un peu seulement par Kong et Bouna, du Niéniégué, du Lobi et du Gourounsi dans le voisinage du Dafina[24], il en arrive surtout de Boualé, du Bondoukou et de l’Anno. Dans ces régions, les 4 mitkal se payent de 20000 à 24000 cauries, prix normal. A Salaga, le même poids ne se vend jamais au-dessous de 32000 et atteint parfois 45000 cauries le barifiri. C’est surtout pendant la saison sèche que les Wangara (Mandé) apportent l’or ici, et généralement c’est pour se procurer des chevaux auprès des Haoussa. Ces derniers rapportent le métal précieux dans leur pays, ou vont le porter aux comptoirs de la Côte, là on leur paye près de 80000 cauries le barifiri. En séjournant toute la saison sèche à Salaga, on arriverait, d’après mes évaluations et le dire de Bakary mon hôte, à acheter 500 à 750 barifiri d’or, c’est-à-dire 2000 à 3000 mitkal (de 12 à 13 kilogrammes).
J’ai déjà dit, en parlant de l’or à Kong, que les marchands se servaient de poids plus ou moins exacts, consistant surtout en vieilles ferrailles ou cuivreries. Il est difficile de savoir exactement ce que doit peser dans l’esprit des noirs le barifiri. J’en ai vu de 17 gr. 5, de 17 gr. 75 et aussi de 18 grammes. D’après Roland de Bussy, le mitkal (متڧال) est une mesure arabe pour les essences, les pierres fines, les métaux précieux, etc. Sa valeur est de 4 gr. 669, ce qui porterait le barifiri, c’est-à-dire les 4 mitkal, à 18 gr. 676. Jadis il est probable que le barifiri pesait exactement ce poids, mais, faute de poids exacts, il s’est peu à peu perdu et est tombé à 18 grammes et quelquefois moins.
Ebn Khaldoun dit, dans son Histoire des Berbères, que le mitkal pèse une drachme et demie ou 1/8 d’once (l’once pesait 32 grammes).
Il est très curieux d’observer et d’assister à un marché qui se conclut en or. Je passe sous silence les débats préliminaires pour arriver au moment critique où le vendeur du cheval, du captif, etc., ne veut plus diminuer et le marchand d’or ne veut plus augmenter. C’est alors que l’intelligent Ligouy ou Wangara essaye de fasciner son client par la vue de l’or. Sans mot dire, il étale devant lui les 3 ou 4 barifiri enroulés dans un chiffon, enlève lentement le fil de coton qui ferme ce sachet improvisé, étend le métal précieux dans une petite main en cuivre en y promenant, sans se presser, un aimant afin d’extraire les parcelles de fer s’il y a lieu. Il force l’autre à examiner l’or, le palper, le peser, faisant mine d’en retirer une parcelle si le poids paraît un peu fort, puis il remet la poudre d’or dans les chiffons, emballe le tout dans un foulard qu’il serre dans la poche de son boubou et dit : « A ko di ? qu’est-ce que tu dis (décides) ? » et, sans attendre la réponse, il a l’air de se retirer. L’autre, n’ayant peut-être jamais de sa vie possédé un mitkal, est ébloui par la vue de quelques grammes d’or, se voit d’un coup à la tête d’une fortune et, croyant que s’il laisse partir le marchand tout est perdu, il finit par céder.
Si nous comparons le prix de l’argent à celui de l’or, nous trouvons que le thaler de Marie-Thérèse (poids 27 gr. 5, valeur 5 fr. 50) coûte 5000 cauries, et que pour la même somme de cauries on peut se procurer 2 gr. 25 d’or, soit, à 3 francs le gramme, 6 fr. 75. Pour 11 francs d’argent monnayé on peut donc obtenir 13 fr. 50 d’or.
Les autres monnaies d’argent que l’on voit ici sont : quelques piastres mexicaines et des États-Unis, le florin anglais, le shilling et les pièces de 6 et 3 pence.
Toutes ces monnaies sont excessivement rares. Ce n’est que par hasard que l’on trouve une ou deux pièces entre les mains de gens réputés riches.
6o Les animaux de boucherie, dont nous avons vu la provenance et la destination.
7o Le beurre de cé, rendu ici, revient trop cher pour être dirigé vers le Bondoukou et l’Anno, qui le reçoivent des Komono, par Kong, à très bon compte.
8o Les ânes, provenant du Mossi, se vendent plus ou moins cher, suivant que le stock de kolas est plus ou moins abondant à Kintampo, et atteignent parfois le prix exorbitant de 90000 à 120000 cauries, tandis qu’en temps ordinaire ils ne se vendent que 25000 à 40000 cauries.
Marchand fascinant un client.
9o Les chevaux, amenés par les Haoussa de leur pays et du Boussangsi. Prix variant de 140000 à 300000 cauries. Il se vend environ 50 chevaux par an à Salaga.
10o Les étoffes en bandes du Dagomba, du Kong, de Boualé, qui se vendent très cher ici, Salaga ne produisant ni étoffes ni teintures. Le taro ou pendé du Mossi se trouve en concurrence sérieuse avec les cotonnades grossières du Djimini et de l’Anno. De même qualité, mais rayées de bleu, elles sont vendues sur la place avec une différence de prix si légère qu’on les préfère aux taro des Mossi. Une bande de 1 m. 50 d’étoffe rayée bleu et blanc de Djimini coûte 150 cauries.
11o Les articles de provenance d’Europe, parmi lesquels figure en première ligne l’elephanten gin. Prix de la fiole : 3500 cauries.
Le calicot écru blanc, la pièce de 30 mètres (métrage lu sur la pièce), 15000 cauries, ce qui, comparé à la valeur de l’or (le gramme : 3 francs), met la pièce de 15 mètres à 9 francs.
Il est triste de constater que ce sont les Allemands et les Anglais qui fournissent ce tissu ici, tandis que nous pourrions avantageusement lutter contre ce produit. J’ai acheté à Paris[25] du très beau calicot apprêté à raison de 4 fr. 25 la pièce de 15 mètres. A Kong, on me suppliait d’en céder quelques pièces à raison de 12000 cauries, ce qui équivaut à 2 mitkal d’or ou 27 francs. Ici j’ai vendu la même étoffe 8000 cauries la pièce (12 fr. 80). Nous pouvons donc fournir mieux au même prix.
Le coton rouge en écheveaux se vend ici 900 cauries l’écheveau et à Kong 1400. C’est avec ce fil que les gens de Kong font les jolis el-harrotafe expédiés sur Djenné et Tombouctou.
La verroterie très commune.
Le foulard rouge en pièces, affreuse marchandise qui ne sera bientôt plus demandée par les noirs. Prix de vente : 400 à 500 cauries pièce.
Les étoffes imprimées, à très bon marché.
Pas de verroterie de luxe, pas de corail, enfin rien en dehors de ce que je viens de citer, sauf quelques grossiers couteaux et du laiton en baguettes.
12o Je citerai les articles apportés par les Haoussa, qui les reçoivent viâ Ghadamès ou bien des factoreries du Bas-Niger, du Yorouba et du Noufé.
Ces articles sont le papier, les chapelets, l’antimoine, des parfums, des sabres. A ces objets il faut joindre la maroquinerie haoussa, les étoffes confectionnées du Haoussa et du Noufé, le konri, sel de soude (?), et d’autres médicaments ou ingrédients servant de remèdes.
13o Enfin quelques Barba et Nago du Yorouba apportent ici de l’huile de palme et les pagnes de Kotokolé dont j’ai parlé à Oual-Oualé.
Les relations avec Koumassi sont nulles ; il n’existe aucun trafic entre la capitale de l’Achanti et celle du Gondja.
J’ai remarqué à Salaga un article nouveau qu’on essaye d’importer de la côte : c’est un tissu de coton (imitation pagne des noirs) d’une largeur de 50 à 55 centimètres, se vendant environ 1 franc le mètre. Cet article est en concurrence avec les étoffes que les indigènes arrivent à fabriquer à des prix excessivement bon marché (voir Kong et Oual-Oualé) ; aussi les indigènes préfèrent les leurs en bon coton et de bon teint, supportant bien les lavages. Tous les noirs savent avec leurs étoffes mieux confectionner ce dont ils ont besoin, le dispositif en bandes très étroites les y aidant beaucoup. Une pareille concurrence ne peut nous donner de beaux bénéfices. Je pense qu’en outre il serait inhumain de tuer la seule industrie des noirs, tissage et teinture, qui donne le pain quotidien à des milliers d’individus. Il serait au contraire généreux de notre part de favoriser et d’aider au développement de cette industrie presque dans l’enfance, à l’aide de laquelle les noirs un peu civilisés peuvent se procurer des ressources. Le commerce du tissage est certainement un moyen d’arriver à la fortune, plus humain que les expéditions et les razzias. Quand le noir sera bien convaincu qu’il peut se procurer une existence aisée par le travail, il ne s’enrôlera plus avec enthousiasme dans les bandes des Gandiari et autres, car ce n’est qu’à défaut de ressources qu’il s’embauche pour faire la guerre.
Salaga, par sa position entre les pays du nord et les lieux de production de kolas au débouché des routes venant du Mossi, du Dagomba, du Boussangsi et du Haoussa, avait, il y a une trentaine d’années, une grande importance comme rendez-vous des marchands. De là ils pouvaient, à leur choix, se rendre à la côte ou à Bondoukou, suivant qu’ils désiraient se procurer des produits européens, des kolas ou de l’or. Au lieu de tirer profit de cette situation favorisée en achetant les produits des uns des autres, les gens de Salaga ont laissé le commerce se faire chez eux sans y prendre directement part et ont abandonné ainsi les bénéfices que donne le commerce de transit. Les profits faits ici ne sont pas en effet pour Salaga, ils sont emportés par les étrangers qui les ont réalisés. D’actifs intermédiaires qu’ils auraient pu devenir entre les produits européens, le kola, l’or, et les produits du nord, ils sont descendus, par leur inaptitude, au triste rang d’aubergistes ou de courtiers véreux ; ils n’ont même pas su se créer l’industrie du tissage et s’occuper de teinture, de sorte que cette population est presque pauvre. On ne trouve de gens aisés que parmi les Mandé Dioula et les Haoussa. Quantité d’hommes jeunes et vigoureux se contentent de faire le salam et de mâcher quelques kolas mendiés ou escamotés à une de leurs femmes. Ce sont elles qui travaillent pour nourrir celui qui devrait pourvoir à leurs moindres besoins.
Cet état de choses n’a pas échappé à la clairvoyance de quelques Mandé venus de l’ouest, de Bobo-Dioulasou et de Bouna ; ils ont successivement fait prendre de l’extension à Kété, Krakye et Kintampo, au détriment de Salaga, qui dans un avenir prochain sera réduit au rang de petit village.
Pendant mon séjour ici, j’ai reçu des nouvelles de Kong par Karamokho Mory, fils d’Ouçman Daou ; il m’apprit que Diarawary Ouattara, le chef du village, était mort, et que Karamokho Oulé, mon protecteur, attendait mon retour avec impatience. Je profitai de l’occasion pour donner de mes nouvelles à Kong et annoncer par un petit mot mon prochain retour.
Un Peul originaire du Macina et venant de Porto Novo, avec quelques marchandises, m’apprit que le lieutenant commandant le poste d’Agoué s’était informé de moi et lui avait recommandé, dans le cas où il me rencontrerait en souffrance, d’avoir à me ramener vers notre établissement. Je remercie ici vivement ce brave compatriote dont j’ignore le nom[26] qui a bien voulu se souvenir qu’un camarade parcourait ces régions, et s’intéresser à ses tribulations.
Je comptais trouver auprès de ce Peul quelques renseignements sur les chemins qui mènent de Salaga à Porto Novo, chemins que je supposais contourner le nord de la lagune Avon. Nos possessions, d’après cet indigène, ne seraient pas en relations avec l’intérieur par cette voie, et les marchands qui se rendent de Salaga à la côte des Esclaves suivent la rive gauche de la Volta jusqu’à Kpando (garnison anglaise la plus septentrionale) puis de là se dirigent vers la côte par l’Ewéawo et le Krépé sur Baguida (Bagdad), Porto Séguro, les Popo et Wydah à Ago (Porto Novo).
Un de mes premiers soins en arrivant à Salaga fut de lier connaissance avec quelques Mandé Dioula ayant voyagé et connaissant la région que je me proposais de parcourir pour effectuer mon retour à Kong. Je ne tardai pas à être servi à souhait par de réels amis, gens sans défiance, qui se mirent à ma disposition. J’acquis ainsi la certitude que les rivières de Léra et de Lokhognilé, qui ont leur confluent près de Ouasséto, au nord de Kong, forment bien la rivière Comoë et qu’après avoir contourné le pays de Kong, ce cours d’eau se dirigeait vers le sud, laissant Bondoukou à l’est et Groûmania (Mango, capitale de l’Anno) sur sa rive droite. Ce n’est donc pas la Volta Noire, comme je l’avais supposé pendant quelque temps, et je me trouve bien en présence d’une rivière absolument française, car elle débouche près de Grand-Bassam.
J’appris également qu’à quelques journées de marche au sud de Mango se trouve un village nommé Attacrou et que les indigènes de ce village vont en pirogues chercher le sel à Grand-Bassam. Si le croquis de la rivière donné par renseignements par le commandant Bouët-Vuillaumez dans les revues coloniales de septembre 1840 et suivantes est exact, cette escale se trouverait par 7° 30′ de latitude nord, à peu près à la même place que lui assignent nos propres renseignements. Dans tous les documents on se borne à dire : « La rivière d’Abka n’est navigable que jusqu’aux cataractes d’Abouessou ». Ce qu’il y a de certain, c’est que le Comoë nous permet de nous approcher en pirogue jusqu’à quinze jours de marche de Bobo-Dioulasou, qui avec Djenné sont les deux seules villes importantes de la boucle du Niger, après Kong. Les indigènes de l’Anno et du Bondoukou la nomment Coumouy, Comoë ; il n’y a donc plus de doute, puisque nous la connaissons sous le nom de Comoë. J’appris aussi que Bondoukou, Bottogo, Gottogo, Bitougou ne sont qu’un seul et même centre. Comme les gens de Kong m’avaient donné l’itinéraire de Kong à Bitougou, qu’ils appellent Gottogo et Bottogo, j’ai pu ainsi construire un réseau d’itinéraires que je donnerai plus loin, lorsque ma route m’aura permis de fixer un ou deux points, tels que Boualé et Kintampo.
Voici aussi quelques renseignements sur les Ligouy, dont j’ai parlé à propos de kolas :
Les Ligouy habitent la région située entre Boupi, Boualé, Kintampo et Bitougou. Ils font partie politiquement du groupe de pays que les Mandé Dioula de Kong nomment le Gottogo (nom tronqué de Bitougou ou de Bondoukou, centre principal de la région). Leur centre principal se nomme Fougoula et est situé à environ une trentaine de kilomètres dans le nord-est de Bitougou.
Ethnographiquement ils n’appartiennent ni aux Pakhalla, qui sont leurs voisins dans le nord-ouest, ni aux Ton, qui limitent leur territoire dans le sud-ouest. Aucun lien de parenté ne les rattache non plus aux Achanti. Physiquement ils ressemblent aux Mandé Dioula. Ils se distinguent de ceux-ci par de larges incisions qui contournent la nuque et quelquefois par une entaille partant de la bouche et allant mourir à hauteur de la dernière molaire.
Très actifs, et occupant une position centrale entre les pays du Nord, d’où l’on tire le bétail, et la région mandé de Kong, ils se livrent eux-mêmes à l’exploitation des gisements aurifères de leur région et produisent beaucoup de tissus. Ils sont devenus les seuls intermédiaires entre les producteurs de kolas achanti et les peuples des environs. Quand j’aurai dit qu’ils appartiennent à la fraction la plus intelligente de la race mandé, aux Veï, j’aurai tout dit.
A ce propos, il m’est arrivé une drôle d’aventure qui a fait les frais de conversation des oisifs de Salaga pendant plusieurs jours. Un jeune homme Ligouy, nommé Mouméni, habitant Salaga et parlant fort correctement le mandé, venait à peu près tous les jours me dire bonjour. Ma connaissance du mandé et quelques notions sur d’autres langues soudaniennes faisaient son admiration, lorsqu’un beau jour il me dit à brûle-pourpoint : « Tu as certainement bonne mémoire et tu retiens facilement le parler des Mossi, Dagomba, Haoussa et Gondja, mais si tu séjournais, même un an, chez les Ligouy, tu ne comprendrais rien du tout ; aucun étranger ne connaît notre langue, que tout le monde s’accorde à dire très difficile. » Je lui répondis que pour s’en convaincre il n’avait qu’à tenter l’épreuve et commencer aujourd’hui par me citer les noms de nombre ligouy. Il ne se fit pas prier et récita : dondé, féra, etc. ; à dix je l’arrêtai. C’était en veï qu’il comptait ; pour plus de sécurité je pris dans ma petite bibliothèque la brochure de Norris et la grammaire veï de Koelle. J’acquis ainsi la certitude que les Ligouy parlaient le veï à peu près pur. La construction des phrases est la même, il n’y a que, par-ci par-là, un mot altéré légèrement.
Sa surprise se changea bientôt en un profond étonnement. Tout le monde connaissant l’itinéraire que j’avais suivi pour venir de Kong ici, on savait très bien que je n’avais jamais traversé le territoire des Ligouy. Toutes les explications que je lui fournis sur les Veï de la république de Libéria ne le convainquirent point ; il attribua ce fait à quelque chose de surnaturel, continua à venir me voir, mais il me tendit toujours la main avec quelque méfiance.
Le mauvais temps et les pluies continuelles m’ont obligé d’attendre patiemment ici le retour de la belle saison ; dans ces régions, l’hivernage est en retard de deux mois sur le bassin du Niger. Tandis que dans la vallée de ce dernier fleuve les mois les plus pluvieux sont juillet et août, dans le bassin de la Volta le gros hivernage comprend les mois de septembre et d’octobre. Du 1er au 28 octobre il est tombé vingt-quatre fois de l’eau, ce qui fait à peu près tous les jours. Dans ces conditions, on peut dire qu’il est presque impossible de voyager. De Salaga à Bouna il n’y a pas moins de cinq cours d’eau à traverser, et, sur la route de Salaga à Kintampo, la Volta, avec ses débordements, est dangereuse à faire traverser par des animaux. On risque, du reste, de se voir arrêté, par le mauvais état des chemins, dans quelque petit village sans ressource où l’attente est plus pénible que dans un centre où il règne un peu d’animation comme à Salaga.
Le 1er novembre arrivèrent quelques Mandé de Baoulé et la première caravane des Mossi, amenant 4 bœufs, 6 moutons, 2 ânes, du taro et des poulets. Ces gens n’apportèrent pas de récentes nouvelles de leur pays, ayant dû s’arrêter devant les pluies persistantes, les uns dans le Gondja, les autres dans le Dagomba.
Le 3 arrivèrent de Yendi les premiers Haoussa, au nombre d’une vingtaine, avec quelques ânes et deux superbes mules ; le croisement du cheval indigène avec l’âne du Mossi donne réellement un beau produit. Ce mulet, quoique de petite taille (1 mètre à 1 m. 10) est bien proportionné, vigoureux et bien en forme. Ces animaux doivent rendre de réels services à leurs propriétaires, qui ne veulent s’en défaire à aucun prix. Désirant les envoyer comme spécimens à Bammako et les offrir au commandant supérieur du Soudan français, j’ai cherché à en faire l’acquisition ; malheureusement le propriétaire n’y a pas mis la bonne volonté que j’attendais et n’a pas voulu céder ses deux animaux pour la somme de 200000 cauries par tête, ce qui, ici, correspond à un cheval de prix. Voyant que j’y tenais, il ne voulut les céder qu’à raison de 400000 cauries, ce qui fait 800000 cauries ou sira ourou nani en mandé, somme qu’il m’aurait été impossible de réunir sans compromettre mes ressources pour le retour. Il est même certain que je ne serais parvenu à trouver cette somme qu’au bout de plusieurs semaines de transactions.