Mules du Haoussa.

Les Haoussa tiennent fort probablement des Arabes l’industrie mulassière. En haoussa on nomme cet animal al-fadara et en mandé bakhalé, ce qui est le mot arabe estropié بڧل. On m’a affirmé qu’on a vu des caravanes de Haoussa passer ici, pour aller prendre des kolas à Kintampo, avec quarante mulets. Si ce fait est vrai, c’est que l’élevage s’est accru très rapidement et a pris un développement extraordinaire ; car, il y a quarante ans, au moment du séjour de Barth dans le Haoussa, ce voyageur ne signale pas cet animal, ce qu’il n’aurait pas manqué de faire, puisqu’il en parle dans le tome II pour dire qu’il ne se voit que rarement chez les peuples noirs.


CHAPITRE XII

Les Gondja. — Leur histoire. — Insalubrité de Salaga. — Choix d’un itinéraire. — Superstitions des indigènes. — Départ pour Kintampo. — Sur les bords de la Volta. — Traces du passage de von François. — Mesure du temps chez les indigènes. — Belle végétation. — Les droits de douane. — Marais de Konkronsou. — Végétation splendide. — Arrivée à Kounchi, premier village achanti. — Kâka. — La feuille à emballer le kola. — Kintampo. — Mon hôte Sâadou. — Diawé à la recherche de miel. — Une visite chez le chef achanti. — Curieuses habitations. — Le marché. — En marche avec les Haoussa. — Avenir de Kintampo. — Départ pour Bondoukou. — Itinéraire de Takla à Koumassi. — Territoire des Diammoura. — Sur les bords de la Volta. — J’apprends l’arrivée d’un blanc qui est à ma recherche. — Arrivée à Tasalima (village ligouy). — Massif de Kourmboé. — Encore la Volta. — Les Dioumma ou Diammou ou Diammoura. — Deux étapes dans la brousse. — Tambi. — Sorobango. — Entrée à Bondoukou. — Nouvelles de Treich-Laplène.

Les Gondja de Salaga et des environs, et du reste tous ceux que j’ai vus par la suite, offrent tellement peu de différence avec les Mampourga et les Dagomba que je n’hésite pas à leur assigner la même origine, quoiqu’ils ne parlent ni le dagomsa ni le mandé et qu’actuellement ils emploient une langue qui me paraît être un dialecte achanti (les missionnaires l’ont appelé le guang, mais les Mandé et les Haoussa le nomment gouannia et eux-mêmes nomment gouenn) ; ce peuple est d’origine mandé.

Ses diamou (nom de famille et de tribu) sont empruntés en partie aux Mandé-Bamba et aux Mandé-Mali, comme on peut s’en rendre compte tout de suite. Les chefs se nomment tous Diarra ou Traouré, et parmi les autres noms les plus répandus j’ai noté : Dambélé, Konaté, Kamata, Kouroubari, Dioubaté ; ils sont marqués de trois longues cicatrices partant de la tempe pour se terminer au menton, tatouages très généralisés chez ces deux familles mandé et que les Mampourga et les Dagomba ont conservés, comme j’ai eu l’occasion de le dire plus haut ; mais en plus beaucoup d’entre eux ont toutes les parties du corps empreintes de trois cicatrices semblables à celles des joues. Les Gondja ont cela de commun avec eux.

J’ai trouvé aussi chez eux, en dehors des différents types de cases mandé, les gris-gris en tumulus des Siène-ré, la pioche à igname des Siène-ré du Follona, du Kénédougou et des Mandé-Dioula de Kong. Cet instrument est caractérisé par un fer rond et une monture en bois munie d’une poignée. Cette pioche se manie à deux mains : l’une maintenant le manche, l’autre la poignée. J’ai aussi constaté, dans le Gondja, l’emploi très fréquent de la teinture rouge brun, dite bassila, qui a pour moi, comme pour beaucoup de voyageurs, une valeur presque ethnographique. Frappé de tant de ressemblances, j’ai interrogé quelques vieux Gondja : ils m’ont dit qu’ils savaient par tradition qu’ils sont d’origine mandé, mais que leur établissement dans le bassin de la Volta est tellement ancien qu’ils ne connaissent plus aucun détail à ce sujet.

Probablement, à l’époque de l’arrivée des Mandé-Dioula par le Ouorodougou et le Mianka sur Kong, les fractions mandé qui constituent actuellement en partie la population du Mampoursi, du Dagomba et totalement celle du Gondja se sont portées sur Bouna, Oua et Boualé, et se sont répandues sur les deux rives de la Volta. Les fractions méridionales de cet important groupe ont été rendues tributaires par les Achanti, tandis que celles situées plus au nord ont fui devant les conquérants et sont allées occuper les régions au sud du Boussangsi et du Mossi, régions probablement à peu près désertes à cette époque, car encore aujourd’hui la densité de la population n’est pas considérable et l’on voit fort peu de vieux bombax ou de vieux baobabs. (Lorsqu’on trouve ces arbres isolés ou groupés par trois ou quatre dans la campagne, ils marquent toujours l’emplacement de lieux autrefois habités.)

Pendant fort longtemps les fractions mandé qui se sont mélangées aux Mampourga n’ont dû avoir aucune relation avec les familles du Gondja. C’est ce qui explique qu’ils ne parlent pas une même langue. Ils ont même dû ménager entre eux de grands espaces inoccupés non frayés par des chemins, pour servir de barrière entre eux et l’Achanti. Cet état de choses devait même encore exister il y a un siècle à peine, car Bowdich (1817) et Dupuis (1820), qui se sont occupés exclusivement de la géographie de cette région, signalent les grands déserts de Gofan, de Gofati, de Ghomaty, etc., qu’ils placent dans la région séparant le Gondja du Mossi.

Ce peuple gondja a dû vivre pendant plusieurs siècles sous le joug des Achanti ; il a conservé le stigmate de la servitude ; il est plutôt rampant que fier ; je ne l’ai pas vu se livrer une seule fois à quelque réjouissance, et, pendant les clairs de lune, c’est à peine si quelques enfants battent des mains au son du tam-tam. A Salaga, en général, on semble avoir peu de goût pour ces fêtes nocturnes, qui sont tant en honneur chez les Mandé libres, et les nuits silencieuses ne sont troublées que par quelque nago venu de la côte avec un méchant harmonica, duquel il tire quelques sons, toujours les mêmes.

Depuis que la puissance des Achanti a été abattue par les Anglais, les Gondja ont cependant gravi quelques échelons de l’échelle sociale. Dans beaucoup de villages, et entre autres à Salaga, hommes et femmes se vêtent proprement et cherchent à imiter les Mandé et les Haoussa. Leurs femmes recherchent beaucoup le corail et les fichus en soie ; celles qui sont trop pauvres se ceignent le front d’un fattara en calicot imprimé de quelques centaines de cauries, et en guise de corail s’introduisent dans le lobe de l’oreille un morceau de moelle de mil cylindrique trempé dans du jus de kola — c’est une imitation de corail que l’on peut, en effet, se procurer à peu de frais.

Salaga est loin d’être un sanatorium ; c’est un des points les plus malsains que j’aie visités. Quoique relativement élevé, le plateau ferrugineux sur lequel s’élève la petite ville n’est pas balayé par les vents. La malpropreté qui y règne et les émanations provenant des eaux stagnantes en font un séjour peu salubre pour les Européens et même pour les noirs étrangers et les animaux. A peine Diawé rétabli par les soins de mon diatigué de Oual-Oualé, j’eus quatre de mes hommes atteints de furoncles qui les rendaient impropres à tout service. C’est ici également que je perdis mes quatre derniers ânes de Bakel. Ce fut donc avec une véritable joie que je vis dans les premiers jours de novembre la campagne se couvrir de buées pendant les heures chaudes : les Mandé considèrent ce phénomène comme un indice certain de la prochaine fin des pluies. Je me mis tout de suite à la recherche de quelqu’un pour m’accompagner sur Kong par Bitougou. Je m’adressai à cet effet à Bakary, mon diatigué, et à Karamokho Yousouf Touré de Kong, qui se proposait de faire retour vers sa ville natale.

Ce dernier projetait de prendre la route parallèle à la Volta, en suivant sa rive gauche, pour se diriger de Boualé sur Kong par Bandagadi et Bitougou. Bien qu’il y ait quatre cours d’eau à traverser, et probablement à subir les exigences de deux chefs qui ne sont pas réputés commodes[27], je m’étais décidé à suivre ce musulman, lorsque, au dernier moment, il abandonna son projet. Comme cette route est moins fréquentée que celle de Kintampo, il m’aurait peut-être fallu prolonger mon séjour ici. Il m’était aussi plus facile de trouver un guide pendant huit ou neuf jours pour me conduire à Kintampo que d’en trouver un pour vingt à trente jours de marche. Bakary me confia alors au fils d’un Haoussa, notable de Kintampo, qui faisait retour avec du sel vers ce marché, et lui adjoignit un de ses propres captifs, auquel je promis de donner une charge de kolas à mon arrivée à Kintampo. Ce dernier point a été traversé par l’explorateur Krauss et visité par un Anglais venu de la côte pour y acheter des chevaux. Je pense que le voyage sera cependant aussi intéressant pour moi que celui de Boualé. Du reste, je n’aurais peut-être pas traversé cette route, car celle de Bitougou incline au sud-ouest à Dakourbé et évite ce centre. Boualé est bien moins important que Kintampo, où il se vend de tout, tandis que Boualé, depuis l’expédition du Gourounsi, a fait sa spécialité de la vente des captifs et négligé l’exploitation de ses terrains aurifères. Ces terrains, quoique bien moins riches que ceux de la région Bitougou, fournissent l’or aux Ligouy qui vont chercher le kola dans l’Achanti.

L’itinéraire Salaga-Boualé-Bouna-Kong m’est du reste suffisamment connu pour me permettre de le tracer presque avec certitude une fois que j’aurai l’emplacement de Kintampo et de Bitougou.

L’apparition de la nouvelle lune exerce sur l’esprit des Soudaniens une influence beaucoup plus considérable que nous ne nous l’imaginons. Si c’est pendant le dernier quartier que la mise en route se décide, le départ est toujours ajourné au premier jour de la nouvelle lune. Il n’y a pas de chef qui oserait entreprendre une expédition et mettre ses guerriers en route avant l’apparition du croissant. Il en est de même des marchands et de tout individu qui a besoin de se déplacer.

A côté de cette coutume, les jours fastes, néfastes et les quantièmes du mois jouent un rôle non moins considérable. Tel ou tel peuple, tel ou tel individu, ne se mettra jamais en route un dimanche, un mardi ou un vendredi. D’autres, au contraire, les choisissent, à la condition toutefois que ces jours tombent chez les uns sur un quantième pair, chez les autres sur un quantième impair. Ceux qui n’ont pas de conviction bien arrêtée à ce sujet prennent l’avis du kéniélala, des marabouts, ou encore s’en rapportent aux décisions de réussites qu’ils font avec des cauries. Ils prennent au hasard trois poignées de coquillages, qu’ils comptent. S’ils amènent plusieurs fois un nombre pair, ils opteront pour un quantième pair de la lune : ce sera le deuxième, le quatrième, le huitième jour ; ou bien le troisième, le cinquième, le septième, etc., si le nombre des cauries amenées est impair. Chez beaucoup de gens cette décision est irrévocable, et l’on perdrait son temps à essayer de leur faire changer d’avis.

Lundi 12 novembre. — Mon jour de départ, que j’avais fixé au lundi 12, tombe sur un des jours favoris des noirs, le septième jour de la lune. Aussi, dès la sortie de Salaga et par tous les sentiers débouchant sur le chemin principal, y a-t-il des groupes de porteurs attendant quelques retardataires de leur compagnie pour se mettre en route. J’ai compté 102 porteurs, hommes et femmes, chargés d’environ 2000 kilos de sel et se rendant tous à Kintampo pour y prendre des kolas ; outre mes propres compagnons, que m’avait adjoints mon hôte Bakary, je ne manquais donc pas de société.

Le sentier serpente dans une grande plaine monotone couverte de hautes herbes coupée par le torrent Bompa et deux de ses petits affluents, puis traverse un petit village de culture qui se distingue par une belle plantation de tabac. Les femmes étaient assises sur le bord du chemin et vendaient aux porteurs des portions de to (lakh lalo) de 10 et 20 cauries. A 6 kilom. 500 de là se trouve le lieu d’étape Kakouchi, village gondja comprenant trois familles. La petite population de ce village semble avoir compris qu’elle pouvait tirer profit du passage des marchands chez elle, car dès notre arrivée les femmes du village apportent des mets préparés et surtout des ignames, qui, malgré leur prix élevé, sont enlevés en un clin d’œil.

Mardi 13 novembre. — De Kakouchi on se rend directement sur les bords de la Volta, en s’arrêtant au deuxième village de Kaffaba le temps nécessaire pour y faire provisions d’ignames. Ce petit village est ombragé par quelques finsans, et autour des habitations on voit des groupes de bananiers. On peut facilement s’y approvisionner en ignames, mais il n’en est pas de même pour le mil ou la volaille, dont les habitants ne veulent se défaire à aucun prix.

Arrivé sur les bords de la Volta, j’allai voir le chef des piroguiers pour débattre le prix du passage et essayer de le gagner par un petit cadeau afin de lui faire opérer le transbordement de suite, mais ce personnage ne me fit pas précisément bon accueil ; il me demanda 12000 cauries, au lieu de 7000 que je devais payer d’après le tarif appliqué aux indigènes, et, pour comble, ne voulut me traverser que le lendemain. Heureusement le chef, auquel j’avais rendu visite, envoya son fils pour me dire que je payerais au piroguier ce que bon me semblerait et qu’il allait immédiatement s’occuper de nous embarquer. Étonné d’un si brusque revirement, j’interrogeai un piroguier, captif siène-ré du Follona, qui m’apprit que le passage d’un Européen ici, avec lequel le chef avait eu des démêlés, l’avait mal disposé en faveur des blancs ; mais comme ce chef terrible avait appris que j’étais un blanc de l’Ouest accompagné par des Wangara (Mandé), et non par des noirs du bord de la mer, il voulait me témoigner sa bienveillance en ne se montrant pas exigeant.

C’est probablement le même Européen qui involontairement, par sa présence à Gambakha lors de mon arrivée dans le Mossi, m’a fait fermer les routes vers le nord et l’est par Naba Sanom. Il est venu ici à son retour, a traversé la Volta et s’est rendu jusqu’à Tourmountiou (village à 10 kilomètres du fleuve sur sa rive droite), puis il a fait retour à Kaffaba, où il a cherché à acheter des pirogues pour remonter le cours de la Volta. Sur le refus du chef de livrer ses embarcations, ce voyageur fit abattre des arbres et commencer à creuser des pirogues, puis, abandonnant subitement son projet, il se dirigea dans l’est au nord du Dahomey. C’est du lieutenant allemand von François qu’il s’agit. A l’aide des renseignements donnés par les piroguiers et avec un laborieux travail de dates, j’en ai acquis la certitude.

La mesure du temps laisse beaucoup à désirer chez la plupart des peuples soudanais. Aussi je crois utile de donner ici quelques explications sur ce sujet, qui sera toujours intéressant pour les explorations futures.

Elle n’est guère exacte que chez les musulmans lettrés et chez les Mandé-Dioula. Les premiers se servent des noms de mois arabes. Les seconds divisent également l’année en douze mois lunaires qui portent des noms spéciaux :

NOMS MANDÉ-DIOULA
1 Diombé (ce mois correspond au mois arabe Moharrem).
2 Domma ma Konong (celui-ci correspond au mois arabe Safar).
3 Domma.
4 Kourouko.
5 Kourouko fla.
6 Kamdouma ma Konong.
7 Kamdou.
8 Sounkaro ma Konong.
9 Sounkaro.
10 Minkaro.
11 Dongui ma Konong.
12 Dongui.

Mais chez les peuples plus ignorants une date précise est laborieuse à trouver. Ils comptent généralement par lunes, mais il arrive fréquemment qu’un indigène compte pour trois mois ou trois lunes la fin d’une lune, une lune entière et le commencement de la lune suivante. Le temps écoulé est bien à cheval sur trois lunes, mais ce ne sont pas trois mois complets.

Les années se comptent souvent par hivernage ; les Siène-ré, eux, comptent par époques où l’on brûle les herbes, etc.

D’autres comptent par saisons :

Samien ou Sâmama : Cette saison correspond aux premières nuits fraîches suivant l’hivernage (du 15 novembre au 15 décembre).
Founéné : Nuits froides, mois de décembre et de janvier (vallée du Niger), époque où l’on brûle les herbes.
Taratli : Fortes chaleurs avant l’hivernage, mars, avril au 15 mai, époque où l’on travaille la terre.
Kandara : Premières pluies de l’hivernage, saison des semis ; correspond aux mois de mai et de juin.
Sâmanfara : Gros de l’hivernage, fin juin, juillet, août.
Foubonda : Derniers mois de l’hivernage, septembre et commencement d’octobre.
Koutoté ta tougou : Saison des buées pendant les heures chaudes, annonçant la fin de l’hivernage, fin d’octobre et commencement de novembre.

Cette manière de mesurer le temps est souvent bien commode, et je crois même qu’on en abuse quelquefois.

Ainsi, tant que l’absence d’un mari n’excède pas dix-huit mois à deux ans, une femme enceinte est bien tranquille ; il y a tant de dates à donner et à embrouiller qu’elle arrive toujours à prouver ce qui n’est pas.

Du reste, j’ai remarqué que chez ces peuples une grossesse de douze à quinze mois est admise. Ils ne prétendent pas que ce sont des cas normaux, mais ils affirment avec un grand sérieux qu’ils se présentent encore assez souvent.


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Ce n’est pas sans discussion que s’effectue le passage d’une centaine de porteurs, car beaucoup de ces gens-là cherchent à se soustraire à la pénible obligation de payer les droits de passage, fixés à 500 cauries par porteur ou mouton, 1000 par âne, bœuf ou cheval.

Comme tout ce monde veut passer à la fois, chacun se rue sur la pirogue qui aborde ; des femmes, des charges tombent à l’eau, et les piroguiers n’ont raison de tout ce brouhaha qu’en distribuant de temps à autre quelques coups de pagayes bien appliqués aux passagers trop entreprenants.

Pendant que les musulmans, durant la traversée, chantent une louange à Dieu, les griots frappent à coups redoublés sur leurs tam-tams. Enfin, à six heures du soir, les quatre petites pirogues ont transbordé tout le monde sur l’autre rive sans autre incident que la perte d’un bœuf. Un musulman, qui parvient à le ramener mort sur la rive, s’empresse de lui couper le cou, sachant bien qu’il en trouverait le débit.

Un petit cadeau au chef de Kaffaba et 5000 cauries distribuées aux piroguiers n’ont pas peu contribué à faire exécuter mon passage avec célérité, et tandis que tout ce monde-là, de crainte de coucher sur les bords du fleuve, se met en route pour Tourmountiou, j’installe mon campement sur la rive droite pour y passer la nuit.

La Volta est un beau fleuve de 350 mètres de largeur. Ses deux rives sont boisées sur une profondeur de 50 mètres. Actuellement rentrée dans son lit, elle coule silencieusement vers le sud-est. Ses eaux sont unies comme un miroir, et dans la soirée, quand tout le tumulte a cessé, sa surface n’est troublée que par le sillage de quelque caïman remontant le courant ou par le remous produit par les hippopotames, qui se rendent par trois ou quatre à un pâturage favori. Cela nous donne l’occasion d’exercer notre adresse au tir pendant une bonne partie de la soirée.

Le gibier n’est pas abondant : à part le tintan, oiseau pêcheur brun très criard, animal peu comestible, on ne peut guère tirer que des singes verts et surtout des rats palmistes, dont Diawé réussit non sans peine à abattre une paire. Cet animal, qui ressemble beaucoup à l’écureuil, est aussi adroit que lui pour se dissimuler sur les branches.

Mes deux baromètres m’ont donné aujourd’hui, l’un 230 mètres au-dessus du niveau de la mer et l’autre 150 au-dessous du niveau de la mer(?). J’avais déjà constaté à plusieurs reprises pendant le cours de mon voyage des erreurs assez sensibles indiquées par ces deux instruments, c’est pourquoi je ne donne la cote 270 pour Salaga que sous toutes réserves.

Mercredi 14 novembre. — En quittant les bords du fleuve, on traverse encore de nombreux terrains inondés qui rendent la marche difficile et même parfois dangereuse pour les animaux. Deux petits ruisseaux embarrassés de branchages et que l’on traverse non loin de leur confluent avec la Volta sont encore pleins d’eau. De l’un de ces ruisseaux on aperçoit une grande nappe d’eau, qui ne doit être qu’un coude très prononcé du fleuve ou alors un débordement de sa rive droite, le fleuve n’ayant pas suffisamment baissé pour permettre l’écoulement des eaux.

Le village de Tourmountiou, ou Zourmountiou, se distingue par six banans séculaires qui sont autant de jolis campements. Les cases du village, au lieu d’être du type rond, sont rectangulaires, à toits en chaume, dans le genre de celles de quelques villages dokhosié et komono des environs de Kong, construites en belle terre glaise rouge. Ces habitations constitueraient un bel ensemble par leur alignement sur deux lignes, entre lesquelles est ménagée une large rue ou plutôt une cour commune, mais leurs toits sont en si mauvais état que, si l’on ne voyait pas les habitants, on croirait le village abandonné depuis plusieurs années.

A peine arrivés au campement, mes hommes se sont mis à danser une véritable sarabande. Je m’inquiétai de ce qui causait leur joie, ne demandant pas mieux que de la partager, lorsque Boukary vint me dire : « Nous y en a danser et faire tam-tam, parce que ça bon village : il y a beaucoup poisson ». Il n’en fallait pas davantage à mes hommes pour être heureux.

Ils furent désagréablement surpris quelques instants après, quand le chef, accompagné de deux autres individus ivres et sentant l’eau-de-vie de traite, vint m’apporter une seule brochette de poissons secs et quelques ignames, en ajoutant que ce village était totalement dépourvu de ressources. J’ai cependant vu apporter deux belles tortues d’eau, qu’on a refusé de me vendre. Le mil aussi fait défaut. Pour quelques grains de corail je réussis pourtant à m’en procurer deux petites calebasses.

Les cases de Tourmountiou.

Jeudi 15 novembre. — En quittant Tourmountiou on traverse une grande plaine où les beaux arbres sont rares. Cependant, aux abords de quelques ruisseaux, qui ont conservé un filet d’eau, la végétation est plus belle ; elle est même très luxuriante à environ 9 kilomètres de Tourmountiou, où le sentier traverse une oasis charmante — amas d’arbres splendides et de lianes inextricables. Malheureusement, on ne jouit de ce spectacle que pendant une demi-heure, ce qui est trop court pour chasser la triste impression que laisse cette trop monotone végétation de la région Oual-Oualé Salaga.

Tout en me demandant pourquoi le chemin faisait aujourd’hui du nord et du nord-ouest, j’arrivai à Diatopé ou Dasia-Kopé, ou Gari-n’diato, comme le nomment les Haoussa. Là je vis tout le monde poser bagages et se mettre à compter des cauries. Le chemin fait tout simplement ce circuit pour passer au village du nommé Diato, qui perçoit pour le chef de Kôlo un droit de 400 cauries par charge de porteur, et 800 par âne. Comme à Gari-n’diato débouche un autre chemin venant de Salaga par Bakhabakha et Alkhamessa, où il laisse la route Boualé pour couper la Volta à Kôlo, je me disais que le chef de Kôlo, pour ne pas perdre les bénéfices du droit de passage des pirogues et engager les marchands à passer par son village, ne devait prélever le fitto (droits de douane, en haoussa) que sur ceux qui traversent le fleuve à Kaffaba, mais pas du tout : que l’on passe chez lui ou ailleurs, qu’on vienne de Salaga ou de Kintampo, de Kaffaba ou de Kôlo, il faut s’exécuter chez Diato ; et bien mieux que cela, à 2 kilomètres plus loin, à Gourmansi, le lieu d’étape, la scène se renouvelle : on paye une seconde fois, toujours pour le chef de Kôlo — 300 cauries par charge, 600 par âne !

Ainsi, à moins de 100 kilomètres de Salaga, les marchands ont déjà acquitté trois fois des droits, dont la somme s’est élevée par charge à 1200 cauries. La perception du fitto m’a paru cependant arbitraire et j’ai cru remarquer que les Wangara (Mandé) et quelques porteurs, captifs de gens influents de Salaga, s’y soustrayaient complètement ou payaient bien moins que les Haoussa, qui s’y soumettent assez facilement. Ce n’est qu’à ce prix-là, m’ont-ils dit, qu’ils peuvent voyager sans armes et avec sécurité dans le pays. Si ces chefs sont exigeants, il faut en effet leur rendre cette justice, c’est que l’on peut circuler sur cette route sans courir le danger d’y être attaqué. Des femmes seules et des enfants font souvent le trajet de Salaga à Kintampo, et jamais il ne leur est arrivé rien de fâcheux, attaques ou vols.

Arrivé à Gourmansi, les coups de fusil et les pleurs des femmes nous annoncent la mort de quelqu’un. Cet incident nous force à attendre jusqu’à six heures du soir pour faire nos provisions en ignames et en mil, car on campe dans la brousse le lendemain.

Gourmansi est construit en cases rectangulaires, comme Tourmountiou. Le village où nous passons la nuit est tout petit, mais aux environs il y a de nombreux petits groupes de cases de culture qui dépendent du village, dont la population totale doit être de 200 habitants au maximum. On y trouve des cultures d’ignames, de tabac, d’une sorte de tomates amères, nommées diakhatou en mandé. Il y a très peu de mil.

Vendredi 16 novembre. — Après avoir été empêché de dormir pendant une bonne partie de la nuit par un tam-tam organisé à l’occasion du décès d’un habitant, nous nous mettons en route et traversons au petit jour un groupe de quelques cases que les Haoussa nomment Gari-n’seïdi, et les Mandé : Seïdidougou. Le chemin incline ensuite vers le sud. La végétation, plus forte que celle des terrains ferrugineux, est fort belle dans quelques terrains humides. On ne voit cependant pas de palmiers, ni au bord du ruisseau à eau courante que l’on traverse à mi-chemin, ni dans les bas-fonds.

Le campement de Tourmi, où nous faisons étape, est aussi connu sous le nom de Dadjintirimi et de Kouloukou ; il est formé d’un groupe de paillotes disposées autour d’un netté stérile à environ 200 mètres au nord d’un bas-fond d’où l’on tire de l’eau. A ce campement habite une famille dont le chef, qui semble s’être constitué gardien de ce lieu, prête, moyennant une petite rétribution, des marmites et autres ustensiles de ménage aux voyageurs.

Aux alentours du campement poussent au hasard quelques pieds d’indigo, de piments, de bananiers sans régimes, des ricins et surtout des papayers, dont une bonne partie ont été abattus et gisent couverts de fruits autour des cases.

Par tout le Soudan on peut admirer le ricin, qui paraît venir à l’état spontané ; il y en a plusieurs variétés, et certains pieds sont de véritables arbustes.

Le papayer ne croît pas à l’état spontané, comme je l’ai supposé pendant quelque temps, on le rencontre souvent en dehors des villages, dans des lieux plus ou moins écartés ; mais en cherchant bien on finit presque toujours par découvrir qu’on se trouve sur l’emplacement d’une ruine ou bien sur le parcours de gens qui ont mangé des papayes en route et en ont jeté les graines.

La papayer du Soudan est le Papaya carica ; il est représenté par deux variétés : l’une aux graines abondantes, l’autre aux graines rares ou sans graines. Cette variété est plus délicate que la précédente.

L’arbre atteint de 3 à 4 mètres et ne porte des feuilles qu’à la couronne.

Les fruits poussent le long du tronc et sont de la grosseur de belles poires. La chair du fruit est jaune, parfumée et très délicate, on la mange comme dessert ou comme le melon, avec du sel.

Le fruit renferme des graines coriaces et d’un vert foncé ressemblant aux câpres ; elles ont un goût fort et une saveur piquante ; on les emploie comme vermifuge. L’arbre, le fruit et les feuilles laissent exsuder une matière laiteuse possédant les mêmes propriétés que la pepsine. La pulpe du fruit est employée par les jeunes filles pour se frictionner la peau et enlever les taches de soleil. Enfin les femmes emploient les feuilles dans les lessives. On pourrait en faire d’excellents fruits confits et même en tirer de l’eau-de-vie.

Konkronsou.

Samedi 17 novembre. — Du campement de Tourmi à Konkronsou, l’étape n’est pas d’une longueur exagérée, mais elle est des plus fatigantes. Pendant les premiers kilomètres le sentier traverse un ruisseau et deux bas-fonds, dont l’un est tellement défoncé qu’il est impossible de le faire passer aux animaux chargés ; l’autre provient des débordements d’une rivière de 15 à 20 mètres de largeur qui vient du sud-ouest et coule vers le nord-est. Dans son lit croît une variété de palétuviers qui par leurs racines et basses branches enchevêtrées rendent son passage difficile, quoiqu’il n’y ait que 1 m. 20 d’eau à l’endroit le plus profond. Sa rive droite, sur une profondeur de plusieurs centaines de mètres, est couverte d’une luxuriante végétation, fouillis de lianes et de plantes grimpantes qui font les délices de gros singes verts, les seuls habitants de ces lieux charmants. Un kilomètre plus loin commencent les marais de Konkronsou[28], qui s’étendent presque sans solution de continuité pendant près de 5 kilomètres. La partie Est de ce marécage est couverte de hautes herbes. L’eau s’étend, autant que l’on peut en juger, à 3 kilomètres vers le nord et autant vers le sud. Le milieu est traversé par un ruisseau de 5 à 8 mètres de largeur dont le courant est très rapide et la profondeur de 1 mètre à 1 m. 50. La partie ouest, séparée du premier marais par une petite plaine légèrement boisée, est une oasis de palmiers ban ayant de l’analogie avec les nyayes du Cayor et du Diander. Cette oasis est traversée par trois ruisseaux qui, gênés dans leur cours par les racines et les palmes mortes, répandent leurs eaux partout et rendent ainsi la marche difficile aux piétons et à peu près impossible aux animaux. Pour franchir la distance qui sépare Tourmi de Konkronsou (23 kilomètres), les porteurs mettent douze heures, et les femmes ou les personnes peu habituées à faire ce trajet arrivent à la nuit tombante à Konkronsou. A ce village les porteurs se reposent en général vingt-quatre heures, un ou plusieurs des leurs se trouvant toujours le lendemain trop fatigués pour continuer la route ; d’autres, dont les charges de sel sont tombées à l’eau, sont aussi forcés de faire séjour pour sécher leur marchandise.

L’oasis marécageuse.

Pour ces diverses raisons, on trouve toujours à Konkronsou quelques étrangers. Des Haoussa ont profité de cela pour s’y fixer et y vendre de la viande, du maïs pilé, des ignames et d’autres provisions aux porteurs de passage. Le village, groupé autour de trois ou quatre bombax et d’un tamarinier sur lesquels sont juchés quantité de nids de cigogne à tête rouge, ressemble à un campement. La population, fixe ou flottante, habite dans de méchants gourbis en paille, plus sommairement construits que ceux que nous font nos tirailleurs dans le Soudan français, lorsque le séjour doit se prolonger plus de vingt-quatre heures dans le même endroit. Autour de ces méchantes habitations s’élèvent quantité de papayers et des bouquets de bananiers chargés de beaux fruits ; il y a aussi des citronniers. Aux environs se trouvent quelques groupes de cases de culture qui approvisionnent le petit marché journalier en ignames et condiments. Outre la ressource de pouvoir écouler à un prix élevé les produits du sol, les habitants se livrent à la préparation des palmes de ban, qu’ils font sécher et dont ils enlèvent les arêtes et les piquants pour les travailler et les vendre aux vanniers, qui en font des nattes, des paniers, des sacs, etc., servant à l’emballage des kolas et du sel.

Le village de Konkronsou.

Le chef de Konkronsou prélève le fitto sur les Haoussa, à raison de 400 cauries par charge de porteur pour le compte du chef de Pambi (près Salaga). Cet ouroupé avec celui de Kôlo qui fait percevoir les droits à Gari-n’diato et Gourmansi et celui de Tourrougou qui rançonne sur la route de Boualé constituent le trio qui exerce le pouvoir sur tout le Gondja.

Lors de mon séjour à Salaga et pendant la journée que j’ai passée à Kronkronsou, je me suis informé de l’emplacement du lac Bouro, dont Bowdich dit : « Il est situé au nord de Yobati et n’est éloigné que de trois heures de marche de la Volta. Pendant la saison des pluies, ce lac est alimenté par une rivière qui prend sa source dans une montagne située entre le Banna et le désert de Ghofan ; il est très poissonneux ; les poissons sont apportés vivants à Salaga. »

Je m’empresse de dire que je n’ai pas été très heureux dans mes investigations. En dehors des débordements que j’ai mentionnés sur la rive droite de la Volta en me rendant du fleuve à Tourmountiou et des marais de Konkronsou, on m’a signalé sur l’une et l’autre rive de ce fleuve de nombreux terrains inondés, mais aucun d’eux ne porte le nom de Bouro, et jamais Salaga n’est alimenté de poisson frais : on n’apporte que des poissons secs des villages riverains ou pêchés dans les petits cours d’eau, et encore est-il rare d’en trouver sur le marché.

Aux environs de Kété (à quelques kilomètres au nord de Krakye), sur la rive gauche du fleuve, il existe des amas d’eau sur les bords desquels, à certaines époques de l’année, les chefs de Pambi[29] se rendent et font tuer un bœuf ou des moutons. Une partie de la viande est jetée dans les eaux, tandis que l’autre est mangée sur place, après une cérémonie sur laquelle je n’ai pu obtenir de détails.

Lundi 19 novembre. — Je ne puis dire à quelle heure eut lieu le départ de Konkronsou, puisque depuis longtemps je ne possède plus ni montre ni chronomètre et que la lune n’était pas visible. Je fis partir mon monde dès que la pluie qui vint nous surprendre eut cessé de tomber. Au petit jour, nous dépassions un groupe de cases de culture appelé, par les Haoussa, Rafinfa, parce qu’il n’est pas éloigné d’un joli ruisseau (râfi) que nous traversons un peu en amont d’une chute. La campagne est splendide. La végétation, très puissante, est gênante pour la marche ; on circule dans maints endroits sous une voûte de hautes herbes où disparaissent ceux qui marchent devant vous ; ce n’est qu’en se hélant qu’on ne risque pas de s’égarer dans les pistes d’éléphants qui coupent et recoupent le sentier. Bientôt le sentier entre dans une magnifique forêt où la cime des bombax se perd au-dessus d’arbres d’une essence inconnue, mais que je crois cependant avoir vus dans les belles forêts de la Casamance.

Plus loin on se trouve dans une véritable forêt de rôniers. Le rônier est appelé par les Mandé sébé ou sibo. Son nom scientifique est Borassus Æthiopum ; Barth le signale souvent sous le nom de déleb palm.

Il y a des rôniers mâles et des rôniers femelles. Les premiers n’ont pas de fruit, mais fournissent un bois d’une densité extraordinaire. Le tissu du bois est composé d’une quantité innombrable de fibres, de telle sorte que lorsqu’on regarde une section faite dans le tronc, on peut la comparer à un immense câble composé de milliers de fils.

Ce bois a l’avantage de ne pas pourrir dans l’eau et de ne pas être attaqué par les termites.

Les troncs des rôniers femelles sont creux. Fendus, ils sont employés à faire des palissades, des bancs, etc. La feuille offre des ressources très grandes : on l’emploie pour couvrir les cases, à la fabrication d’éventails, de sacs, de nattes, de paniers ; avec les fibres des feuilles on fait des cordages. On peut même s’en servir comme papier pour écrire. Le cœur du jeune rônier fournit d’excellentes salades ; on peut même le confire dans le vinaigre et en manger en guise de cornichons avec la viande.

Dans beaucoup de pays, entre autres aux environs de Bobo-Dioulasou, on en récolte le suc, qui n’est autre chose qu’un vin de palme pouvant rivaliser avec les vins qu’on tire des autres palmiers.

Le fruit est de la grosseur et de la forme d’un coco, mais il renferme trois noyaux. A moitié mûr avec les noyaux encore mous, c’est un fruit agréable à manger. A maturité complète, il faut bouillir le fruit ou le cuire au feu, pour sucer la pulpe qui entoure les noyaux. C’est une opération longue et agaçante pour les dents : la pulpe est enveloppée dans des tissus enchevêtrés à l’infini. L’odeur de ce fruit cuit est excessivement forte. Quand on en mange un dans le campement, il est impossible de le dissimuler.

Le liquide des fruits verts est diurétique. Enfin la pulpe du fruit mûr sert à guérir par applications les maladies de la peau.

Le mâna, qui ressemble à s’y méprendre au , atteint une hauteur de 15 à 20 mètres, tandis qu’aux environs de Kong et de Salaga on ne le rencontre encore qu’à l’état d’arbustes. Le soulabatando (arbre à tabatières), appelé ainsi parce qu’il donne un fruit de la grosseur d’une orange, duquel les noirs font des tabatières et qui n’atteint dans le bassin du Niger que 2 à 3 mètres de hauteur, est ici un splendide arbre de haute futaie. Le baobab, le cé et le netté sont excessivement rares dans cette région ; les quelques exemplaires que j’ai vus sur la rive droite de la Volta restent stériles. Le bombax (banan en mandé) et un arbre à tronc blanchâtre ressemblant au hêtre sont les rois de ces végétations vierges ; ils atteignent des hauteurs prodigieuses et se perdent bien au-dessus des autres arbres, dont le tronc mesure en moyenne 15 mètres de hauteur jusqu’aux basses branches.

2 kilomètres environ avant d’arriver à Kounchi, au milieu de cette végétation qui fait non seulement mon admiration, mais encore celle de mes noirs, on atteint une petite rivière de 8 mètres de largeur qui sert, à cet endroit, de frontière entre le Gondja et le Coranza (Achanti). Cet endroit est une suite de sites charmants. Le soleil et le vent sont impuissants à percer cette verdure. Entre les troncs des rôniers et leurs basses branches, que personne n’est venu couper, poussent de jolies fougères ; ailleurs courent de gigantesques lianes ornées de feuilles de toutes dimensions ; plus loin on pourrait se croire dans quelque lieu retiré d’une belle forêt de France, si la présence d’un magnifique Sterculia (arbre à kolas) ne rappelait l’Afrique. On est tenté de camper partout, malheureusement fourrages et vivres font défaut et il faut abandonner ces lieux enchanteurs pour gagner Kounchi, où nous arrivons vers midi.

La forêt de Konkronsou.

Au milieu d’une vaste clairière parsemée de bouquets d’arbres, de bananiers, de papayers, s’élève un groupe de cases construites en branches de palmier, à peine couvertes de feuilles de rôniers et d’herbes ; c’est le village achanti de Kounchi. Sur une petite place, une perche où flotte un vieux chiffon indique l’emplacement d’un fétiche : c’est simplement un cercle, moulé en terre, protégé par un petit palanquement. A côté, sous un hangar, un fils du cabocir perçoit 400 cauries par porteur pour le compte de son père, recette à partager avec le chef de Coranza, dont dépend Kounchi. Autour de ce représentant de l’autorité, auquel je fis visite, quelques jeunes gens s’amusaient à couvrir de verroteries une poupée (fétiche) en bois à tête en méplat. On me demanda quelques grains de corail, dont ces grands enfants s’empressèrent d’orner les seins du fétiche.

A Kounchi, en fait de vivres on ne trouve que du maïs en épis et du manioc sec. Les ignames font défaut, les Achanti de cette région ne cultivant que juste pour leurs besoins. Aussi ce fut avec plaisir que j’accueillis l’envoyé du chef m’apportant une corbeille de bananes, des papayes et une gourde en calebasse contenant environ deux litres de vin de rônier frais.

Ce n’est pas une petite besogne que de se procurer pour vingt-quatre heures de vivres, il faut y employer presque toute la journée, et ce n’est qu’avec beaucoup de patience et en faisant quelques petits cadeaux qu’on arrive à trouver de quoi ne pas mourir de faim le lendemain, car l’étape suivante doit se faire dans la brousse.

La poupée de Kounchi.

Mardi 20 novembre. — Notre passage matinal dans les oasis, entre Kounchi et Kâka, jette l’épouvante parmi les hôtes de ces lieux charmants : les oiseaux perchés aux abords des sources qui jaillissent de tous côtés s’envolent en poussant des cris perçants ; des bandes de cynocéphales d’une espèce au museau ladre, mais de la taille de ceux du bassin du Niger, hurlent en fuyant dans les lianes et les arbustes. Le tableau a quelque chose de féerique. On chemine parfois dans l’obscurité la plus profonde, puis tout à coup le sentier est éclairé par un pâle rayon de la lune mourante. A chaque pas c’est un décor nouveau. Malgré soi on s’arrête, extasié par le luxe que la nature a prodigué à ces lieux ignorés.

Kâka n’est habité que par deux familles achanti. Ce village se fait remarquer par la propreté de ses habitations crépies en terre et badigeonnées au gris cendre. Ses habitants ont poussé le luxe jusqu’à se construire des waterclosets, ma foi fort bien compris. Ce qui gâte tout, c’est qu’ils sont placés en évidence en bordure du chemin. On s’est bien gardé de les entourer d’une feuillée : aussi voit-on de drôles de choses en passant par là.

De ce village part un chemin qui mène par Tchoulepey à Boupi, rive gauche de la Volta, communication qui serait très utilisée par les gens de Kintampo pour se rendre en hivernage à Salaga, si les chefs des villages qu’on traverse étaient plus raisonnables et ne faisaient pas payer des droits de passage exorbitants aux marchands.

A 8 kilomètres dans le sud-sud-ouest se trouve le campement de Diongara ou Zongo-n’dasi[30], où l’on fait l’étape. Ce lieu, situé sur la lisière d’une oasis où coule un joli petit ruisseau, est pourvu de gourbis mal construits au milieu desquels se trouve un mortier en bois et deux pilons pour permettre d’écraser les ignames. La proximité du ruisseau me permit, tout en établissant mon campement au même endroit que les Haoussa, d’aller passer les heures chaudes à l’ombre et de jouir pendant l’après-midi du spectacle de cette belle forêt. Dès que le soleil se couche, il est prudent de s’en aller ; il règne là une humidité funeste à la santé de l’Européen, et les serpents pullulent. S’il est facile de se préserver des reptiles en dégageant bien les abords du campement, il n’en est pas de même pour la fourmi à mandibules nommée magnan et kourra en mandé, que rien n’arrête dans ses migrations. Sa piqûre douloureuse et la ténacité avec laquelle elle s’acharne après quelqu’un rendent sa présence insupportable et souvent dangereuse pour les hommes et les animaux.

A l’état isolé, cet insecte serait peu ou point dangereux, mais la variété dont il fait partie voyage par d’innombrables légions, précédées d’éclaireurs et de flanqueurs ; c’est une armée qui s’avance. Quelquefois la colonne a un développement d’une centaine de mètres et marche sur une largeur de 10 à 20 centimètres, et tellement dense qu’on pourrait compter plusieurs milliers d’insectes par décimètre carré ; il y en a souvent 10 à 15 rangs superposés les uns sur les autres.

Malheur au voyageur blessé ou au gibier pris au gîte ! S’il ne peut fuir, il est sûr d’être dévoré. Contre de tels ennemis la lutte n’est pas possible. Ils s’attaquent aux muqueuses, en un clin d’œil ils pénètrent dans le corps de leur victime, déchiquettent les yeux et la bouche ; c’est la mort la plus affreuse que l’on puisse imaginer. Quarante-huit heures après la mort, un cadavre que les fourmis ont dévoré présente l’aspect d’un squelette aussi bien nettoyé qu’après une préparation anatomique de plusieurs jours. La plante des pieds seule résiste, à cause de sa semelle cornifère chez les noirs, mais les os des orteils sont nettoyés ; le squelette a l’air d’être chaussé de sandales en corne.

Quand on est valide, l’arrivée de ces fourmis n’est que gênante ; il suffit de se déplacer et de creuser autour du campement un simple petit sillon à l’aide d’une branche d’arbre : les fourmis longeront l’obstacle sans chercher à le traverser. Il suffit également, pour les mettre en déroute, de se pencher au-dessus de leur parcours et de siffler sur elles d’une façon aiguë : immédiatement elles changent de direction et battent en retraite. Elles ont pour ennemi mortel un certain oiseau qu’elles semblent craindre plus que l’eau et le feu.

Mercredi 21 novembre. — Du campement à Kintampo il n’y a que 12 kilomètres. Malgré cela, tous les porteurs se mettent en route de bonne heure, impatients d’arriver au terme des fatigues et de pouvoir goûter quelques jours de repos, bien mérités. Après un trajet de deux bonnes heures on arrive sur les bords d’un joli ruisseau auprès duquel nous apercevons pour la première fois les feuilles servant à emballer les kolas. Cette feuille, de la largeur de deux mains, se distingue de la fausse feuille, qu’il faut faire bouillir avant de l’employer et qui se trouve un peu partout dans le Soudan, par une bordure de 2 centimètres de largeur d’un vert plus foncé. Cette bordure, peu apparente lorsqu’on examine la feuille à l’endroit, est visible à l’envers ; elle n’existe que sur le côté gauche de la feuille (tenue par la tige et examinée à l’envers, la bordure se trouve à droite).

Pendant un court repos que j’accordai à ma monture, je fis une promenade d’une centaine de mètres autour d’épais fourrés parmi lesquels je trouvai quelques jeunes pousses de bambou, des joncs d’une grosseur de 1 centimètre et de très belles fougères et bruyères répandant un délicieux parfum.

Mon hôte Sâadou, prévenu la veille de mon arrivée, envoya un vieillard au-devant de moi pour me souhaiter la bienvenue et m’offrir de sa part dix beaux kolas rouges. Je rencontrai cet homme sur les bords du ruisseau, où il m’attendait depuis quelques instants déjà. Sous sa conduite, je franchis rapidement les 2 kilom. 500 qui me séparaient de Kintampo et gagnai l’habitation de Sâadou. On m’installa avec mon petit personnel dans deux cases neuves chez son fils.

Sâadou, que les Haoussa désignent aussi sous le nom de Mâdougou[31], est l’homme le plus riche de Kintampo. Toute la partie sud de Kintampo est plus ou moins sous ses ordres. Ses captifs sont très nombreux. Contrairement à ce qui se passe toujours chez les noirs, où c’est l’homme le plus riche qui est le chef, Sâadou ne commande pas à Kintampo. Cela tient à ce qu’il n’y a que peu d’années qu’il est arrivé ici. Le pouvoir est exercé par un autre Haoussa, du nom de Mahama, qui porte le titre de zerki n’zongo (chef du pays), mais son pouvoir est très limité et ne s’exerce pour ainsi dire que sur ses compatriotes haoussa, les autres étrangers ayant à leur tête leurs chefs propres.

Je me souviendrai toujours de l’inquiétude dans laquelle Diawé nous a tous plongés le jour de notre arrivée ici. Sous prétexte d’aller couper quelques perches, il s’enfonça dans l’épaisse forêt qui environne la ville. Tout en rôdant pour chercher son bois, il trouva un oiseau bien connu de tous les noirs et dont la présence indique la proximité d’abeilles et de miel. Il suivit cet oiseau pendant un certain temps et finit par découvrir du miel ; à l’aide de sa hache il s’en empara. Mes hommes, que j’avais envoyés à sa recherche, n’avaient pu le trouver. Enfin, vers la nuit, Diawé rentra tranquillement avec ses perches et son miel emballé dans des feuilles de bananier. J’en prélevai une petite part pour sucrer mon thé, et le reste fut mangé par mes hommes d’une façon si gloutonne que je ne pus m’empêcher de leur reprocher leur voracité.

Je fus bien étonné quand ils me répondirent que non seulement le miel était bien agréable parce qu’il est sucré, mais encore que c’était pour eux un bon médicament, à la condition d’en manger beaucoup. Diawé conclut ainsi : « Quand noir il y en a mangé beaucoup miel, ça qui trop bon, parce qu’il balaye ventre ».

Je fus admirablement reçu par Sâadou, qui m’envoya de nombreux cadeaux en vivres tout préparés, autres provisions, viandes et ignames et beaucoup de kolas. Sous sa conduite je fis visite au zerki n’zongo, aux notables, chefs des Mandé et des Ligouy, et enfin au cabocir achanti. Ce dernier, assis devant sa case, ayant à sa droite et à sa gauche quelques vieillards, fit disposer devant lui une rangée de tabourets et de chaises en palmier ban, et nous pria de nous asseoir. Les assistants du cabocir vinrent ensuite défiler l’un après l’autre devant nous en faisant le simulacre de donner la main à chacune des personnes qui m’accompagnaient, mais en réalité moi seul eus le privilège d’une poignée de main. L’un des assistants m’adressa la parole pour me souhaiter la bienvenue, et nous quittâmes ces gens-là sans prendre congé. — Drôles de coutumes !

En venant de Salaga, on débouche sur Kintampo par un sentier bien entretenu et débroussaillé qui bientôt s’introduit dans une série de jardinets clôturés où sont cultivés des haricots, des condiments, du maïs, et où poussent des groupes de papayers et de bananiers chargés de fruits. Ces jardinets sont disposés sur les versants d’une petite ravine où coule un joli ruisseau à eau claire et limpide alimenté par des sources jaillissant d’un sable blanc très fin. Dans quelques-uns de ces jardinets sont disposés des puits à indigo, qui chôment actuellement. Le chemin menant du ruisseau au village court à l’ombre d’arbres splendides qui ont, grâce à leur développement gigantesque, échappé à la hache destructrice des noirs.

Le quartier des Dandawa (village situé vers le Yorouba et dont beaucoup d’habitants sont fixés à Salaga) et celui des Haoussa, par lequel on débouche, se font remarquer par leur propreté. Nulle part on ne rencontre des immondices, et les excavations desquelles on a extrait l’argile rouge ayant servi à la construction des cases ne renferment ni eau croupie ni ordures. Cette propreté des rues fait plaisir à voir, surtout quand on sort de l’affreux bourbier que l’on nomme Salaga.

Kintampo, qui figure déjà dans les itinéraires rapportés par Bowdich et Dupuis sous le nom de Kantano, ne devait être à cette époque qu’un misérable village achanti où quelques Ligouy ou Mandé de Boualé venaient s’approvisionner en kolas. Ces fruits sont apportés par les gens de Coranza, situé à égale distance de Salaga, Boualé et Bitougou. Le kola arrive à maturité à deux petites journées de marche dans le sud.