Autour de la place du marché, qui se distingue par le gigantesque tronc d’un arbre mort dépourvu de branches, se sont groupés avec assez d’ordre et de symétrie les divers quartiers habités chacun par les gens de même nationalité.
Les habitations sont disséminées et chaque propriété est délimitée par des haies en pourguère ou des clôtures en tiges de mil qui englobent quelques jardinets où poussent papayers et bananiers. Quelques habitations renferment aussi des jeunes arbres à kolas, arbres de luxe seulement, car ils ne produisent pas autre chose que des fleurs, et ce n’est qu’à une quarantaine de kilomètres dans le sud que l’on rencontre quelques exemplaires donnant des fruits.
Autant de quartiers, autant de villages différents, chaque peuple ayant conservé son type de case national et sa façon de grouper ses habitations. A côté des cases mandé et dagomba que j’ai déjà eu souvent l’occasion de décrire, on voit les grandes cases rectangulaires à toits couverts en feuilles de rônier habitées par les Ligouy, puis les élégantes maisonnettes des Achanti, consistant en une cage rectangulaire en bambou recouverte d’un léger torchis badigeonné en gris cendre. Percées de portes assez hautes pour pouvoir y pénétrer sans se baisser et quelquefois de petites fenêtres carrées ressemblant à des sabords, elles sont aussi placées avec assez de symétrie, et leur alignement forme des rues perpendiculaires entre elles. Ce village achanti ressemble ainsi un peu à ce que nous autres Européens construirions si nous venions dans ce lieu comme Robinson Crusoé chacun avec une hache et un couteau.
Ce sont les Haoussa surtout qui ont voulu se distinguer dans l’art de construire. Je puis dire qu’à côté de quelques habitations plus confortables que celles que l’on trouve d’ordinaire chez les noirs, j’ai vu ce que l’on peut appeler des maisons. Je citerai d’abord la mosquée, vaste bâtiment rectangulaire, sorte de hall percé de portes partout et entouré d’une galerie d’environ 1 m. 50 formant véranda.
Puis vient l’habitation de Mahama, le zerki n’zongo ; elle ressemble comme distribution à quelques maisonnettes de Gorée ou de Dakar ; il ne manque même pas le petit escalier en bois qui mène sous une véranda étroite protégée des rayons du soleil par des nattes appendues aux piliers.
Enfin, pour terminer, la maison de Sâadou, mon hôte, grande construction en terre comme les deux précédentes ; elle est surmontée d’un immense toit en chaume qui forme dans la partie est un vaste hall où se tiennent les femmes ; l’autre partie consiste en une seule grande chambre percée d’ouvertures près du plafond pour donner de l’air et dans laquelle on pénètre par une sorte d’antichambre voûtée du style arabe. Dans le fond, en guise de rosace, sont disposés quatre rayons de formes diverses.
A côté de cette population hétérogène et de ses captifs de toute nationalité, Kintampo possède, dès que les pluies ont cessé, une population flottante que l’on peut évaluer à 700 ou 800 étrangers, ce qui donne à ce village un aspect tout à fait bizarre. Chaque peuple ayant conservé sa propre langue, on entend parler sur le marché les dialectes et idiomes les plus variés. Cependant j’ai cru remarquer que le haoussa, le mandé et l’achanti étaient les trois langues les plus entendues.
Kintampo et le tronc gigantesque.
La population fixe de Kintampo ne dépasse pas 3000 habitants, y compris les petits villages de culture des environs ; encore, au moment de mon passage, à la suite d’un différend entre les Ligouy et les Mandé, bon nombre de ces derniers se retiraient dans les villages situés sur la route de Boualé.
J’ai déjà dit combien la végétation qui couvre les abords de Kintampo était luxuriante. Entre les mains d’Européens, ce village au bout d’un an pourrait devenir le lieu le plus charmant que l’on puisse rêver. Il est malheureusement à craindre qu’au contraire, dans la suite des années, les noirs, chez lesquels l’esprit de destruction semble être aussi fortement inné que chez les cynocéphales, ne transforment cette contrée privilégiée et n’en fassent un lieu aussi désolé que la plupart des villes soudaniennes que j’ai visitées. Les orangers, les citronniers poussent au hasard et sans soins. L’ananas se trouve dans la brousse ; on ne prend même pas la peine de récolter ce délicieux fruit pour le vendre sur le marché. Quand je désirais en manger, Fondou, un de mes hommes, allait m’en cueillir un ou deux aux environs. Le bakha (ananas) a du reste une mauvaise réputation chez les noirs de cette région, ils prétendent qu’il occasionne des diarrhées dangereuses. Il n’en est rien quand on se contente d’en manger une ou deux belles tranches ; ce n’est qu’en en faisant, comme certains indigènes, une trop grande consommation à la fois, qu’on paye cher sa gourmandise.
L’espèce palmier est représentée ici par le rônier et le palmier ban ; les palmiers doum, à huile, dattier font absolument défaut. J’ai aussi trouvé le cé, la pourguère, le caïlcédra, la petite prune sauvage et le kobi. Les noirs extraient du kobi un savon noir placé comme qualité bien au-dessus des savons obtenus avec l’arachide. Nous en avons parlé au chapitre XI.
Les cultures dominantes sont le maïs, l’igname, le manioc, un peu de petit mil (sanio) et fort peu de sorgho ; à mon passage, il n’était pas possible de se procurer cette dernière céréale et les autres denrées étaient fort chères. Les étrangers porteurs de sel allaient s’approvisionner dans les villages aux environs, où ils obtenaient l’igname à meilleur compte.
Kintampo occuperait une situation fort avantageuse dans cette région, si les chefs achanti devenaient moins exigeants et n’entravaient pas les communications avec la Côte. En effet, une ligne presque droite partant de Ga (Christianbourg), passant par Koumassi, Coranza, relie Kintampo à Boualé, pour de là se bifurquer et se rendre, celle de l’ouest par Bouna, le Lobi à Dioulasou et Djenné, celle de l’est sur Oua, Oua-Loumbalé, Sati à Waghadougou, Mani, Douentsa et le Djilgodi — deux grandes artères par lesquelles les kolas se rendent jusqu’à Tombouctou, et, avec les kolas, les produits européens. Malheureusement, pour le sel, Kintampo est tributaire de Salaga, qui arrive à le livrer à meilleur compte que les Achanti, la voie fluviale étant utilisée jusqu’à Krakye ; et, pour les produits d’Europe, Kintampo ne les reçoit que par Bitougou, de sorte que je n’ai pas trouvé ce marché dans l’état florissant que je lui supposais.
Comme dans presque tous les villages commerçants, ce n’est pas en faisant le tour du marché qu’on peut juger de l’importance des transactions : on n’y voit en effet rien de ce qui constitue le principal trafic ; c’est dans les cases qu’il faut rôder, vivre de la vie des habitants, passer des heures à siester en compagnie des diatigués en mâchant force kolas, et observer ce qui se dit et se passe autour de vous.
Kintampo, quartier achanti.
Sur le marché il y a quantité d’échoppes où causent des badauds et où ne se traitent que de petites affaires. On y voit des aliments préparés, des vivres, du maïs, des ignames, du sanio, de la viande, des fruits, des condiments et surtout des ouvrages en ban, de la vannerie, des paniers et châssis, sacs et nattes servant aux transports. Le bouakha, ce traditionnel châssis allongé de 1 m. 10, que l’on rencontre sur la tête de tous les porteurs, se vend ici 200 cauries, et la natte servant à le garnir intérieurement, 200 cauries. Très léger, ce panier constitue certes le mode d’emballage et de transport le plus pratique que j’aie vu jusqu’à présent ; il est employé principalement par les hommes, les femmes se servant du sibo-ségui (panier en feuille de rônier dont se servent les femmes pour les transports). On trouve aussi un peu de linge indigène de provenance boualé, kong et djimini, et presque rien, pour ainsi dire, en fait d’articles d’Europe, lesquels se résument en quelques coudées de calicot écru, des perles très communes, un peu de fil de coton rouge et toujours quelques foulards à 200 cauries !
Voici maintenant la liste des articles importés, leur lieu de provenance ainsi que les articles d’importation qui sont payés en échange, car à Kintampo, les cauries étant excessivement rares, on a recours aux échanges directs. Le prix est cependant fixé en cauries pour l’évaluation.
On dit ainsi : La calebasse de sel vaut 2000 cauries, le cent de kolas 1000 cauries : je te donnerai donc 200 kolas pour une calebasse de sel.
Articles d’importation :
1o Le sel, de provenance salaga, se vend par calebasses, dont le prix subit des fluctuations assez sérieuses, surtout en hivernage, lorsque les communications directes avec Salaga sont interrompues à cause des marais de Konkronsou et des inondations du fleuve entre Kâka et Boupi. Il faut alors se rendre de Kintampo à Boualé et de Boualé à Salaga, ce qui correspond, en évitant de passer à Boualé et en prenant au plus court, à un trajet de vingt jours de marche. Actuellement une charge de porteurs, 25 à 30 kilos de sel, se vend de 16 à 20000 cauries.
2o Les bœufs, de provenance dagomba et mossi, venus par Salaga, sont vendus de 50 à 70000 cauries pour être abattus et débités à Kintampo même.
3o Les esclaves, provenant du Gourounsi, actuellement vendus par Oua et Boualé.
4o Et, comme articles secondaires, le beurre de cé, de provenance dagomba et kong ; le tabac, provenant de Boualé et du Gourounsi ; le soumbala, provenant de Sansanné-Mango, venant par Salaga.
Avec ces articles, qui sont payés en kolas, les marchands se procurent à Bitougou, avec le sel et quelques articles d’Europe, les étoffes à bon marché du Djimini ou bien les étoffes mieux conditionnées de Kong et de Boualé à l’aide desquelles ils payent les kolas aux Achanti du Coranza[32].
Kintampo est le point où l’or atteint le maximum de sa valeur ; il n’est possible de se procurer ici le barifiri qu’à raison de 55000 à 60000 cauries, et encore ne pourrait-on en trouver qu’en petite quantité.
Je suis loin de regretter d’avoir opté pour cette route Kintampo au lieu de celle de Boualé ; cela m’a fourni les moyens de juger de l’importance de ce marché et m’a aussi donné l’occasion de voyager en compagnie de cette autre race marchande, rivale de la race mandé, qui tient entre ses mains tout le monopole du commerce de la partie est de la boucle du Niger — je veux parler de la race haoussa. Ces gens m’ont paru travailleurs, sobres, et possédant les qualités nécessaires pour faire d’excellents marchands ; ils possèdent en outre l’esprit d’association à un très haut degré, s’entr’aident entre eux et sont même très serviables pour l’étranger. Moins curieux, moins méfiants et moins audacieux que les Mandé, les Haoussa sont en même temps plus soumis et plus faciles à gouverner.
A côté de ces qualités, le Haoussa a certes bien des défauts : il est léger, frivole à l’excès, peu économe dans beaucoup de cas et possède la passion du jeu au plus haut degré. Ces défauts peuvent être habilement exploités, car il n’est pas rare de trouver quelques Haoussa ruinés par le jeu, et un léger acompte peut les mettre pour longtemps à la disposition de l’Européen, soit comme travailleurs, soit comme soldats.
Les bénéfices des Haoussa qui font le commerce du sel et du kola entre Salaga et Kintampo ne sont pas excessifs, comme on peut en juger :
Un porteur d’une charge de sel achetée à Salaga 8000 cauries la vend à Kintampo environ 16000, et les kolas qu’il rapporte à Salaga lui portent son capital à environ 30000 cauries, lorsqu’il a eu soin d’emporter les cauries nécessaires aux frais de route et qu’il a introduit sa charge de sel intacte à Kintampo.
Il serait donc à la tête de 30000 cauries dans le cas le plus avantageux, mais il a dépensé en route :
| Passage de la Volta | 500 | cauries. | ⎫ ⎪ ⎪ ⎬ ⎪ ⎪ ⎭ |
3000 | cauries. |
| Fitto à Gari-n’diato | 400 | — | |||
| — à Gourmansi | 300 | — | |||
| — à Konkronsou | 400 | — | |||
| — à Kounchi | 400 | — | |||
| Nourriture à raison de 100 cauries par jour | 1000 | — | |||
| Dépenses, nourriture pendant le séjour de quelques jours à Kintampo | 1000 | cauries. | |||
| Frais de retour semblables à ceux de l’aller | 3000 | — | |||
| Total général | 7000 | cauries. | |||
Ce qui réduit son capital à 23000 cauries et porte les bénéfices réalisés pour 25 jours d’absence, de privations et 18 rudes journées de porteurs à 15000 cauries, c’est-à-dire 600 cauries par jour, soit 90 centimes environ[33]. Quand on doit encore se vêtir là-dessus, il faut compter qu’un porteur devra faire environ dix voyages pour arriver à gagner la valeur d’un captif, c’est-à-dire travailler un an comme une bête de somme. Ce simple calcul n’excuse-t-il pas un peu le noir, que nous accusons de se jeter si bénévolement dans les bras d’un marabout ou d’un aventurier qui entreprend une guerre ou part pour razzier des captifs[34].
J’ai constaté pendant toute la durée du trajet de Salaga à Kintampo que je n’ai pas rencontré un seul animal de transport marchant dans un sens ou dans l’autre ; mon étonnement ne fut que de courte durée cependant, car dès le quatrième jour, deux de mes ânes, sur quatre que je possédais, étaient morts à la peine. Les nombreux circuits, les endroits marécageux, les hautes herbes, le manque de mil, sont autant d’éléments qui transforment une étape de 20 kilomètres en terrain ordinaire en une étape de 30 kilomètres et font correspondre une étape de 25 kilomètres à une de 40 kilomètres. Dans ces conditions, l’âne, si robuste et si peu chargé soit-il, est forcé de succomber. De Salaga à Kintampo et de ce dernier point à Bitougou, les animaux de transport ne sont utilisés que pendant une très courte période, quand les herbes ont été brûlées, et que le sorgho vient d’être récolté, période qui correspond par cette latitude aux mois de février et mars ; plus tard, quand le sorgho manque, il ne faut plus songer à effectuer ce trajet avec des animaux, il ne reste plus que le porteur. En ayant fait moi-même l’expérience, j’organisai mes hommes en porteurs en achetant des bouakha à Kintampo, et, en supprimant malles et ballots, emballages inutiles, je réussis à faire répartir mes bagages de façon à n’avoir besoin d’aucune augmentation de personnel.
Un homme de Sâadou qui avait fait route avec nous de Salaga à Kintampo et qui parlait fort correctement le mandé consentit à m’accompagner à Bitougou moyennant une charge de sel que je lui achetai avant le départ, car il désirait la porter à Bitougou pour l’échanger là-bas contre des étoffes du Djimini. Je me procurai le sel et les cauries nécessaires à la route en vendant à Sâadou 2 mètres de tricotine et une pièce de calicot blanc, ce qui me procura pour 10000 cauries de sel et 20000 autres cauries. Ici encore, notre excellent calicot blanc, que j’ai payé 4 fr. 25 les 15 mètres à Paris, était enlevé sans marchander à 15 francs la pièce.
Lundi 26 novembre. — J’ai toujours constaté que je me mettais en route légèrement indisposé, mais la satisfaction d’ajouter un nouveau lambeau à mes itinéraires, de voir d’autres pays, d’autres gens, me rend promptement la vigueur et la santé. C’est toujours avec une vive satisfaction que je vois arriver le jour du départ.
En quittant Kintampo, qu’on se dirige soit sur Boualé, soit sur Bitougou, on prend une route commune au moins jusqu’à Takla, de là on a le loisir d’opter pour un des deux chemins qui mènent vers le Diaman (Gaman ou Bondoukou). Les renseignements obtenus à Kintampo n’étant pas suffisants, je me proposai, une fois rendu à Takla, de prendre de plus amples renseignements afin de me décider pour la route future.
Dès la sortie de Kintampo et quelques centaines de mètres seulement après avoir dépassé les quartiers mandé et ligouy, on commence à descendre le plateau et à s’enfoncer dans de petits chemins creux caillouteux qui mènent à une ravine dans laquelle on ne peut descendre à cheval qu’en faisant un circuit. Cette ravine et d’autres dépressions du sol sont l’origine de petites rivières qui se rendent vers le sud. Le cours d’eau dans lequel elle se jette a de 7 à 8 mètres de largeur. Son lit est peu profond et ses eaux roulent des cailloux et des grès assez gros. On n’atteint cette rivière qu’à 2 kilomètres de Takla, au moment où toute la nappe d’eau se précipite en cascade d’une hauteur de 30 mètres dans une ravine pleine de végétation. Cette chute, à peine éloignée d’une centaine de mètres du sentier, est splendide. On peut s’en approcher à cheval et la contempler à son aise. Actuellement, la nappe d’eau n’a guère que 30 centimètres de profondeur et la chute par elle-même n’a rien de grandiose ; les eaux tombent en cascade et le jet n’est pas direct ; mais en hivernage, quand les eaux abondent et qu’elles se précipitent d’une hauteur de 30 mètres dans cet abîme, le coup d’œil vaut la peine qu’on se dérange un peu de sa route.
Takla est une colonie ligouy (vei) qui est venue se fixer ici à la suite de la guerre livrée à ce peuple par Ardjoumani, chef du Bondoukou, et de la destruction de leur capitale Fougoula (en achanti, Banda). Les Ligouy habitaient le bassin de la rivière Tain[35] et l’avaient peuplé de villages fort prospères. Se sentant un peu en force, ils cherchèrent il y a quatre ans à s’affranchir des Ton (habitants du Gaman). Très intelligents, intrigants à l’excès, et par cela même peu loyaux dans leurs transactions, ils ont négligé de se concilier l’amitié des colonies mandé-dioula de Bitougou : naturellement celles-ci, au lieu de les seconder, se sont au contraire mises du parti des Ton, ce qui n’a pas peu contribué à achever la défaite des Ligouy ; aussi actuellement sont-ils dispersés un peu de tous côtés. Leurs principaux villages sont Takla, Soso et Tasalima. Les rapports semblent cependant se détendre, et j’appris à mon passage à Takla qu’Ardjoumani venait de les autoriser à revenir dans le Fougoula.
Takla est un village fort prospère. On y trouve des bœufs, beaucoup de moutons et des provisions à bon compte sur le petit marché. Ses habitants s’occupent activement du commerce du kola, et bon nombre de gens de Kong et de Boualé viennent y faire provision de ce produit, qu’ils trouvent à aussi bon compte qu’à Kintampo. Leur séjour ici étant moins onéreux que le séjour dans ce dernier marché, et la distance peu considérable, ils ont la facilité de s’y rendre aussi souvent que bon leur semble. Takla n’est éloigné de Kintampo que d’une dizaine de kilomètres.
Précisément à cause de leurs relations avec le pays des kolas, les Ligouy sont d’excellents informateurs pour le voyageur ; le tout est de les amener à jaser. L’un d’eux, lors de la guerre que leur fit Ardjoumani, fut envoyé par le chef de Fougoula en courrier rapide à Koumassi pour réclamer l’intervention des Achanti. Il quitta Fougoula (Banda) le matin et coucha le premier jour à Wonki, le deuxième à Akoumadai ; le troisième il quitta le chemin principal pour prendre un sentier plus à l’ouest et plus direct, il coucha à Finsou ; le quatrième à Baramani, et le cinquième jour entra à Koumassi.
A vol d’oiseau, Fougoula est à 200 kilomètres de Koumassi, mais avec les circuits et lacets que décrit le sentier on peut estimer la distance parcourue à 300 kilomètres, ce qui porte sa moyenne de marche à 60 kilomètres par jour. Auprès des Ligouy cet homme passe pour avoir fait quelque chose d’extraordinaire.
Je profitai de cette circonstance pour lui demander des renseignements sur le chemin qui relie Takla à Bitougou. Très direct, ce chemin, après avoir quitté Soso (colonie Ligouy), ne traverse que des ruines. Comme il n’est plus fréquenté, il se perd en mains endroits, et les hautes herbes sont un puissant obstacle pour la marche. Quant à la rivière Tain, son passage se fait sans difficulté, l’eau n’ayant que 1 m. 40 environ de profondeur. De toutes les raisons que le Ligouy me donna, je n’en vis qu’une de sérieuse, c’est celle des vivres ; il est en effet, à cause du poids, impossible de transporter des ignames pour cinq jours, et il n’y a pas d’autre nourriture dans le pays. Je dus donc renoncer à prendre ce chemin direct pour en choisir un autre qui traverse deux fois la Volta et qui fait un grand circuit vers le nord.
Chute d’eau de Takla.
Mardi 21 novembre. — Nous continuâmes à suivre pendant la moitié de l’étape la route de Boualé. Ce n’est qu’après avoir dépassé le petit village de Tintingansou qu’on laisse le chemin de Boualé à droite pour se diriger sur Mantiala, que l’on atteint deux heures après. Tintingansou et, du reste, presque tous les villages situés sur les parcours des Haoussa portent deux autres noms que leur ont octroyés les marchands de ce peuple ; ainsi Tintingansou porte aussi le nom de Bouka-Bouka et de Marraraba[36].
A Tintingansou on entre dans une région habitée par un peuple en partie tributaire des Ligouy, en partie libre et obéissant au chef de Longoro, gros village situé un peu au nord de Tintingansou et non loin du fleuve. Ce peuple, sur lequel je reviendrai un peu plus loin, est nommé Diammou et Diammoura par les Mandé, Laffateré par les Haoussa et Pantara par les Gondja.
Mantiala[37] est un gros village possédant un troupeau de bœufs, quelques moutons et chèvres. Le chef, nommé Adama, est un frère du chef de Longoro. En arrivant, j’allai lui rendre visite. Je le trouvai en nombreuse compagnie, occupé à vider quelques bouteilles de gin. Dans la soirée, après s’être remis un peu de son ivresse, il vint m’apporter quelques ignames et une tranche de poisson frais ; il me recommanda de ne pas laisser approcher mes chevaux du bosquet de soulabatando, splendide groupe d’arbres à tabatières, leur présence en ce lieu devant attirer les plus grands malheurs sur son village.
Mercredi 28 novembre. — De Mantiala à la Volta il n’y a que 8 kilomètres. Défoncé en hivernage, ce chemin est très praticable à cette époque ; le seul obstacle que l’on rencontre est la rivière de Takla, que l’on coupe à 1 kilomètre avant d’atteindre Gouéré, le village des passeurs. Cette rivière a 8 mètres de largeur et 1 m. 20 d’eau. On la passe sur un tronc d’arbre jeté en travers de la rivière. Une liane courant d’une rive à l’autre sert de garde-fou. Les porteurs, de crainte de faire un faux pas sur ce pont improvisé, jugent prudent de se déshabiller et de traverser la rivière à gué.
Au village de Gouéré[38] je fus fort bien reçu. Le chef des passeurs m’offrit de suite son amitié, et sur ma demande il se mit aussitôt en devoir de s’acheminer vers le fleuve, qui coule à environ 1 kilomètre et demi dans le nord.
Arrivés à la Volta, nous y trouvâmes sur les deux rives une quinzaine de personnes attendant depuis plus de vingt-quatre heures que les passeurs voulussent bien les faire traverser ; aussi ce n’est pas sans une certaine satisfaction qu’ils me virent arriver au fleuve accompagné des piroguiers. La Volta, à cet endroit, vient du sud-ouest et prend à une centaine de mètres du lieu de passage une direction presque nord. Ses rives sont peu boisées en cet endroit et son lit est profondément encaissé ; elle a baissé déjà de 15 mètres, mais elle est loin d’être guéable : avec de longues perches on n’atteint pas encore le fond. J’estime sa largeur à environ 220 mètres, et d’après mes calculs l’altitude au sommet des berges doit être de 200 mètres.
Boukary, mon domestique cuisinier, ayant coupé le cou à un poulet sur cette rive, le chef des passeurs fut sur le point de refuser de nous traverser, sous prétexte que dans ces circonstances cela portait malheur. Mon guide, sur mes instances, expliqua à ce brave homme que « si, pour les noirs du pays, un pareil acte était téméraire, il n’en était pas de même chez les blancs : eux, au contraire, tuaient toujours un poulet avant de passer les fleuves ». Ce naïf mensonge persuada les passeurs ; l’opération eut lieu de suite et sans incidents. Les droits de passage pour mon personnel s’élevèrent à 3500 cauries.
Sur la rive gauche je rencontrai des connaissances de Bobo-Dioulasou venant de Boualé par Fougoulabanancoro et Tasalima ; ils me donnèrent des nouvelles de quelques gens de Dasoulami et m’apprirent que Samory avait, au commencement de l’hivernage, levé le siège de Sikasso, que Tiéba n’avait pas jugé à propos de le poursuivre, mais s’était contenté de brûler les neuf diassa qui restaient debout.
Les terrains de la rive gauche du fleuve, bien moins élevés que ceux de la rive droite, sont encore en partie inondés, et pendant 3 kilomètres sur 5 qui séparent le fleuve de Bampé, on chemine dans des terrains fangeux. Bampé, où l’on fait étape, est un tout petit village comptant une cinquantaine d’habitants ; on trouve cependant à s’y procurer quelques ignames.
Je rencontrai dans ce village deux jeunes gens de Kong : ils m’apprirent qu’ils avaient vu à Bitougou un de mes compatriotes venant de Krinjabo qui me réclamait par tous les échos. Arrivé depuis longtemps, il était décidé à se rendre jusqu’à Kong s’il ne recevait pas de mes nouvelles d’ici quelque temps.
Jeudi 29 novembre. — De Bampé à Tasalima c’est une longue et monotone étape ; on chemine dans des terrains pauvres agrémentés d’une chétive végétation. Un petit village sur la route nommé Dakourbé est sur pied au moment de mon passage. Les vieux me prient de descendre de cheval, m’offrent de l’eau et un peu de tabac. Ces gens et en particulier tous les Diammou m’ont paru bien affables : un peu effarouchés à mon approche, ils s’apprivoisent très rapidement, la terreur des femmes se change bientôt en curiosité, et toute cette population vient se grouper autour de moi pour m’examiner. Comme beaucoup d’entre eux parlent le mandé, ils ne se privent pas de me questionner sur les nombreux pays que j’ai traversés et sur la future route que je compte suivre.
Vers midi nous atteignons Tasalima ou Soukoura (« village neuf »), créé depuis à peine quatre ans par les Ligouy de Fougoula. Ce village se distingue par sa propreté et la disposition de ses coquettes cases rectangulaires formant des rues qui aboutissent à une grande place de 200 mètres de côté où l’on a eu soin de planter deux rangées de jeunes doubalé (ficus banian). Un groupe de Ligouy que j’abordai sous un hangar me conduisit, sur ma demande, chez le chef du village. Ce vieillard, après m’avoir offert à boire et interviewé comme il est de coutume dans ces pays, mit à ma disposition tout un corps de bâtiment pour m’abriter avec mon personnel. L’habitation de ce brave homme est presque une caserne ; il y a chez lui de quoi loger 200 à 300 personnes sans être gêné. Après avoir goûté d’un léger repos, je reçus de nombreuses visites. Ces gens me racontèrent qu’après avoir évacué Fougoula (Banda), détruit par Ardjoumani, tandis qu’une partie des leurs allaient s’établir à Kintampo, Takla et Soso, eux, sous la conduite d’un vieil imam, vinrent faire choix de cet emplacement et y créer le village. C’est pourquoi encore aujourd’hui les Haoussa nomment Tasalima : Guidda l’Imamy (« village de l’imam »).
Les Ligouy de Tasalima ont pour diammou Bamba ; ils savent qu’ils font partie du groupe mandé veï, et les vieux m’ont dit qu’ils venaient de l’ouest. Beaucoup des leurs habitaient, disent-ils, non loin de la mer, bien loin derrière le Ouorodougou — ce sont probablement les Veï du cap Sestos de la république de Liberia, ceux dont Kœlle[39] et Norris ont étudié la langue et le système d’écriture.
Ce village, si de nouvelles guerres ne surviennent pas, est appelé à un avenir qui peut devenir brillant. Admirablement situé dans le triangle Boualé-Bitougou-Kintampo, à la porte de l’Achanti qui produit le kola, les Ligouy, très remuants, pourront facilement attirer à eux une partie du commerce qui se fait dans ces trois localités. Actuellement déjà le village a un air de prospérité ; ses habitants sont aussi proprement et luxueusement vêtus que les gens de Kong : ils possèdent même une dizaine de chevaux, ce qui, pour un village soudanien, surtout dans cette région, est un signe d’aisance manifeste. Ce sont les gens de Tasalima qui accaparent une bonne partie de l’or tiré des environs de Ouosipé et de Sanoudinkara (États de Boualé).
Vendredi 30 novembre. — L’étape d’aujourd’hui est des plus intéressantes. Dès la sortie de Tasalima on commence à s’élever et à franchir la croupe qui termine un soulèvement de 500 mètres d’altitude orienté assez sensiblement nord-sud ; puis on franchit un large col très aplati dans lequel prennent naissance deux jolis petits cours d’eau aux rives ornées de palmiers ban. De l’autre côté de ces ruisseaux, sur la base d’un autre soulèvement, s’élève Diamma, gros village de 500 à 600 habitants, tous Diammou. Le chemin s’engage ensuite dans une large vallée bornée par deux soulèvements en forme de pâtés allongés orientés sud-ouest-nord-ouest. Le sentier, au lieu de suivre le thalweg, se rapproche au contraire de la montagne de Diamma (800 m.) et enserre fortement la base. Ce soulèvement, à pentes assez raides, est bien boisé et semble s’être peu désagrégé, car on ne rencontre que peu d’éboulis. Cette vallée est entièrement défrichée. Les cultures sont bien entretenues et consistent surtout en manioc, petit mil et cotonnières appartenant tant aux gens de Diamma qu’à ceux des petits villages de Loubié et de Kourmboé, qui se trouvent vers l’extrémité du vallon, près du fleuve.
C’est à Kourmboé que se trouvent les passeurs. Dès mon arrivée dans le village je leur manifestai le désir de traverser le fleuve dans la journée même, car je savais par expérience combien il est difficile de les décider à se lever de bon matin. Ces gens étant pour la plupart sous l’influence du gin, je résolus de camper dans le village en attendant que leur ivresse se dissipât un peu. Comme de l’autre côté du fleuve on ne rencontre pas de village pendant 50 kilomètres, je fis des provisions en vivres pour quarante-huit heures et me procurai les cauries nécessaires au prix de passage en vendant une dizaine de chaînettes en cuivre qui furent enlevées en un clin d’œil. Je crus aussi opportun de faire un petit cadeau en calicot à un vieillard qui semblait jouir de quelque autorité dans ce village, ce qui me valut la promesse de me faire transborder sur l’autre rive de la Volta dans l’après-midi. Vers trois heures en effet ce brave homme mit deux captifs et deux pagayes à ma disposition et je m’acheminai vers le fleuve. Comme sur l’autre rive deux jours auparavant, une quinzaine de malheureux venant de Bitougou étaient campés depuis plus de vingt-quatre heures, attendant en vain que les passeurs voulussent bien les transborder.
Pendant que peu à peu l’unique pirogue calfatée en terre de toutes parts effectuait le transbordement de mes bagages et de mes hommes, je procédai à une reconnaissance sommaire du fleuve.
La Volta Noire, que j’ai traversée en sortant du Dafina pour entrer dans le Gourounsi (entre Boromo et Baporo), et qui déjà à cet endroit coule du nord au sud en séparant le Lobi du Gourounsi et Bouna de Boualé, vient se heurter près de Kourmboé à un épais massif de grès et de granit qui lui barre le passage et la force à quitter la direction nord-sud pour prendre une direction presque ouest-est. En aval du point de passage, elle vient une seconde fois se heurter à un pâté montagneux qu’elle n’a pu entamer, mais dont elle a fortement érodé la base tout en prenant pendant 2 kilomètres une direction sud-nord jusqu’à ce qu’elle atteigne la base du soulèvement de Diamma. Là, le fleuve s’engage dans le défilé formé par ces deux montagnes, entre lesquelles il s’est creusé un lit étroit et profond, n’ayant pas plus de 40 à 50 mètres de largeur ; mais dès qu’il a pu se dégager, il s’épanouit dans la plaine de Dakourbé-Bampé et il reprend sa largeur normale, qui est de 150 à 200 mètres, comme nous l’avons vu à Gouroué deux jours avant.
Au point de passage des pirogues la profondeur du fleuve doit être considérable. Cet énorme volume d’eau, resserré dans un lit de 60 mètres de largeur à peine, n’a baissé encore que de 1 m. 50 à 2 mètres, et le passage à gué en cet endroit ne peut s’effectuer que vers le mois d’avril seulement, à la grande satisfaction des gens de Kourmboé, qui ont ainsi un beau revenu d’assuré pendant presque toute l’année.
A ce propos j’ajouterai que les Dioumma, ou Diammou[40], comme ils se dénomment eux-mêmes, ne m’ont pas paru aussi sauvages qu’on me les avait dépeints avant que j’eusse fait connaissance avec eux. A part les chefs, qui malheureusement s’adonnent au gin avec passion, le reste de la population m’a semblé se livrer avec soin aux cultures. Dans les quelques villages où j’ai été en contact avec eux, je les ai trouvés plutôt affables et soumis qu’enclins au mal et sauvages comme les Gourounga. Je ne suis pourtant pas éloigné de leur assigner une parenté avec ce dernier peuple et en particulier avec les Youlsi ou Tiollé, qui, comme eux, ne sont pas tatoués. D’une taille élevée comme ces derniers, je leur ai trouvé comme type une certaine ressemblance avec quelques adultes que j’ai bien observés à Mantiala (Gari Adama) et qui m’ont particulièrement frappé. Le village que je viens de citer est disposé par groupes de cases comme les villages youlsi, et les cases elles-mêmes sont semblables aux habitations que j’ai vues partout lors de mon passage chez les Gourounga : formes extérieures, dispositions intérieures, tout est pareil. Dans les autres villages on rencontre bien par-ci par-là une habitation de ce genre, mais le toit plat en terre est remplacé par un toit en chaume, et toutes les autres cases sont construites sur le type de celles des Ligouy, leurs suzerains. Ceux-ci affirment que les Diammou sont apparentés aux Achanti, et donnent comme seule raison qu’outre leur langue propre ils comprennent tous l’achanti. Pour moi, ce n’est pas une raison suffisante : ces gens-là, captifs des Achanti pendant peut-être plusieurs siècles, ont naturellement appris cette langue, dont ils ne font du reste usage qu’en parlant aux étrangers.
La même manière de construire les cases n’est pas une raison suffisante pour apparenter deux peuples. Des gens de même origine habitant des pays différents, sous d’autres latitudes, ayant d’autres matériaux à leur disposition, peuvent très bien adopter la manière de construire des aborigènes ou des voisins. Les Arabes vivent aussi bien dans des gourbis, sous la tente et dans des habitations en terre ou en pierres. Les Wolof, dans le Cayor, optent pour la case en paille, ceux qui deviennent traitants se construisent des habitations plus confortables en terre, et à Dakar et à Saint-Louis même, beaucoup habitent des cases en planches.
Mon avis a toujours été que les Gourounga viennent du sud. J’ai trouvé chez eux, à une latitude où les autres ne les cultivent plus depuis longtemps, l’igname d’une part et le finsan de l’autre. La population du Gourounsi est tout à fait hétérogène, parlant des dialectes et peut-être même des langues diverses. Quantité de fractions, entre elles, ne se comprennent pas du tout. Il est du reste intéressant d’observer que tous les peuples qui constituent ce que les noirs appellent le Gourounsi sont disposés en bandes étroites parallèles entre elles et orientées sensiblement nord-sud, ce qui ferait supposer que ces peuples ont remonté les vallées de la Volta noire, rouge et blanche, et se sont établis sur une rive ou sur l’autre et le long de ses affluents.
Dire que les Diammou ou Dioumma peuvent être ethnographiquement rapprochés des Achanti ne peut se soutenir un seul instant. Les Achanti, tels que je les ai vus partout dans cette région, sont d’une taille plutôt petite que moyenne, avec de grands yeux sortant de l’orbite et une tête peu volumineuse, tandis que le peuple dont il s’agit est d’une forte taille, bien charpenté et musclé ; on ne voit pas chez eux de membres grêles, ils sont tous de robustes et vigoureux gaillards.
Dès à présent et sans attendre que de nouveaux explorateurs fassent plus ample connaissance avec les Dioumma, étudient leur langue et leurs mœurs à fond, je pense que ce n’est pas se hasarder que de nier tout lien de parenté entre eux et les Achanti.
Samedi 1er décembre. — Désireux de relever les principaux sommets du massif montagneux dans lequel j’allais cheminer, je ne me mis en route que lorsque le soleil fut déjà assez haut sur l’horizon pour dissiper la brume épaisse qui couvrait la campagne. Malgré le sacrifice que je m’imposais de faire toute l’étape en plein soleil, je fus mal servi, car non seulement pendant la matinée mais encore pendant le reste de la journée les sommets restèrent noyés dans les nuages, de sorte qu’il me fut impossible de me livrer à un travail sérieux ce jour-là.
Aussitôt après avoir dépassé l’ancien emplacement d’un village, la direction générale paraît être un pic que l’on aperçoit assez distinctement dans le sud-ouest, mais qui, au fur et à mesure que l’on s’en approche, semble se dédoubler, et bientôt ce que l’on prenait pour un bonnet de police n’est plus que l’extrémité d’un soulèvement en forme de pâté, de l’altitude de 1000 mètres environ.
Au pied du pic coule une petite rivière aux berges fortement érodées. Le sous-sol, que j’ai examiné en plusieurs endroits en cheminant dans son lit, est constitué de calcaire marneux et d’argile schisteuse. Sur sa rive droite se trouvent une dizaine de gourbis : ce lieu sert de campement.
Le massif, dont on longe la base pendant 6 kilomètres, est tantôt à parois verticales, tantôt à pente assez douce pour en permettre l’ascension : une végétation très dense mais rabougrie couvre son flanc, duquel se sont détachés de nombreux blocs de granit gris veiné de blanc qui gisent épars de-ci de-là et qui forcent le sentier à faire quantité de détours. Auprès d’une des nombreuses sources, dont quelques-unes sont ferrugineuses, la présence de quelques bombax marque encore l’ancien emplacement d’un autre village qui paraissait plus grand que celui traversé précédemment.
Vers son extrémité sud, le massif semble s’être affaissé et écroulé. On gravit des croupes et des monticules placés en désordre dont les strates de grès, disposées sous un angle de 45 degrés, prouvent suffisamment qu’ils proviennent du massif même et ne constituent pas, comme on pourrait le supposer de prime abord, de boursouflures distinctes.
Dans ce chaos et à mi-côte se trouve, près d’un petit ruisseau, un autre groupe de gourbis, campement peu fréquenté à cause de son exiguïté et de l’éloignement du bois. Ce n’est que 3 kilomètres au delà, près d’un joli petit ruisseau bordé de bambous et à quelques centaines de mètres d’une ruine, que se trouve le campement habituel des gens qui font le trajet entre Bitougou et Kintampo. A cet endroit il y a une trentaine de gourbis, un mortier pour écraser les ignames et deux marmites qui permettent de faire cuire les aliments. Comme il était près de deux heures de l’après-midi, je me décidai à m’y arrêter, quoique n’ayant pas parcouru la moitié de la distance qui sépare la Volta de Tambi, premier village Pakhalla, que l’on rencontre en marchant vers Bitougou.
Dimanche 2 décembre. — Comme je n’avais pas fait assez de chemin la veille, ce fut une longue et pénible étape. En quittant le campement, on gravit quelques petits mamelons qui se rattachent à la chaîne de droite. Du point culminant de l’un d’eux, le guide me fait voir dans le sud-est un petit massif mamelonné au pied duquel se trouvent les ruines de Fougoula (Banda, en achanti), ex-capitale des Ligouy. De ces hauteurs sortent quantité de ruisseaux, tous affluents de gauche de la rivière Tain ; les uns sont sans eau, les autres bordés d’une belle lisière de palmiers ban (Raphia vinifera) et de palmiers épineux à petites dattes, des marais salés (Phœnix spinosa). A proximité des ruisseaux qui ont de l’eau, on distingue l’emplacement de villages dont il ne reste comme trace que les bombax et les baobabs. Les Haoussa qui voyagent sur cette route y ont construit quelques gourbis servant de campements.
Cette région n’est pas très giboyeuse ; j’ai cependant vu des antilopes, des bandes de cynocéphales et entendu les appels de poules de rocher, mais sans avoir l’occasion de tirer aucun de ces animaux. La végétation n’est plus celle que l’on rencontre de Konkronsou à Kintampo. La rivière de Takla sert de limite nord à ce que l’on peut appeler la végétation dense ; au delà, c’est la triste flore du Dagomba et des environs de Salaga.
L’absence totale de cultures et le groupe des banans de Tambi que l’on aperçoit de fort loin font paraître l’étape d’une longueur atroce. Ce n’est que vers deux heures que nous rencontrons les premiers chemins conduisant dans les lougans, ce qui donne quelque courage à mes porteurs, en route depuis quatre heures du matin.
Tambi se compose de trois groupes de cases qui s’élèvent sur un vaste plateau à peu près dénudé sur lequel poussent quelques groupes de beaux bombax et de baobabs. Ce village est habité par des Pakhalla, qui semblent vivre dans une certaine aisance : ils possèdent un beau troupeau de bœufs, des moutons et des chèvres. Nous trouvons à acheter des poulets et des ignames à un prix raisonnable. Le tabac à fumer d’assez bonne qualité s’obtient les 300 grammes pour 100 cauries.
Les gens du village, dont beaucoup parlent le mandé, sont affables et prévenants. Comme j’étais désireux de camper près du chemin à suivre le lendemain, on me fit préparer une case bien propre à proximité, et l’on ne voulut pas tolérer que je campasse sous l’arbre dont j’avais fait choix.
Lundi 3 décembre. — Un chemin bien entretenu et débroussaillé mène de Tambi à Sorobango ; il traverse un grand village nommé Bounou, puis un second, ne comprenant que trois ou quatre familles, nommé Pankouloudougou. Les cinq petits ruisseaux que l’on traverse se rendent à la rivière Tain.