Départ des agents d’Ardjoumani.
Ainsi accoutrés et munis d’une ombrelle, les Ton tranchent sur les autres peuples noirs et surtout sur les musulmans, auxquels ils n’ont pas cru devoir emprunter les vêtements confectionnés. Comme chez les Achanti, ni hommes ni femmes ne sont tatoués.
Le costume de la femme ne diffère pas, pour ainsi dire, de celui des autres Soudaniennes ; elles portent le châle ou voile et se ceignent les reins d’un pagne qui est porté par-dessus une tournure assez volumineuse en forme de traversin, comme en ont les femmes mandé-dioula de quelques pays que j’ai visités.
Les habitations en usage chez les Ton sont de plusieurs types : rondes, rectangulaires ou carrées ; elles sont construites en bambou ou branches de palmier ban, légèrement enduites de béton ou terre glaise et badigeonnées en ocre rouge ou noire.
Presque toutes sont recouvertes en feuilles de rônier et en chaume. J’ai remarqué que les cases rondes étaient généralement réservées aux femmes, tandis que les carrées ou rectangulaires constituent le home des jeunes gens ou des maris. Tous ces types de cases se distinguent des constructions des autres Soudaniens par des ouvertures larges et spacieuses en guise de portes et par leur surélévation au-dessus du sol.
Quelques cases rectangulaires d’Amenvi, de Tabaye et de Marawi ont leurs façades ornées de piliers et de dessins en creux moulés sur des lianes ou brins de bambou disposés en arcs, en cercles, triangles, losanges, etc. Rarement on les trouve isolées ; on les rencontre toujours par groupes de quatre cases formant un carré et une petite cour centrale. Ainsi disposés et munis de toits assez élevés, ces logements sont agréables à habiter, surtout pendant les heures chaudes, puisque deux d’entre eux sont toujours au moins à l’abri du soleil.
L’ameublement consiste en nattes, chaises de divers modèles, tabourets, peaux de singes servant de sièges, quelques bassins en cuivre et des cruches en grès de provenance d’Europe. Au plafond est généralement suspendue une lampe en fer, à l’aide de deux chaînettes.
Les occupations des Ton sont les cultures, l’extraction de l’or, la récolte du vin de palme, le tissage.
S’il m’est difficile d’édifier le lecteur sur l’état des cultures de cette région, il m’est encore moins facile de le renseigner sur l’extraction de l’or : ce dernier travail n’ayant lieu que pendant l’hivernage, je n’ai pas eu l’occasion d’assister à des lavages.
Ce qui m’a frappé, c’est que depuis mon dernier passage de la Volta je n’ai pas vu un seul lougan ; il semblerait que les Ton et les Pakhalla, leurs tributaires, aient pris un soin jaloux de cacher leurs diakha (champs d’ignames). Ces champs doivent se trouver à de très grandes distances des lieux habités, les travailleurs ne rentrant jamais que longtemps après le coucher du soleil. Dans les jardins aux abords des villages, on peut cependant voir un peu de maïs, du manioc, des papayes et surtout des bananiers ; l’indigo et le coton sont inconnus par ici.
Le coton, qui leur vient des régions plus au nord, est filé par les femmes. J’ai vu quelques Ton, très entendus dans le tissage, faire des dessins assez symétriques en damiers ou en raies. On peut cependant dire que cette industrie est peu prospère. Les Ton tirent leur linge de la Côte, ou bien ils se servent d’étoffes indigènes fabriquées par les peuples voisins.
La religion des Ton me paraît offrir quelque analogie avec le culte des Mandé-Bambara et Malinké ; comme eux, ils ont dans un lieu écarté du village une case à fétiche (namabong, en mandé) soigneusement préservée des regards des profanes par une clôture en aloès et des arbres dans lesquels sont disposés des chaudrons sur lesquels on sacrifie les poulets.
Ils possèdent aussi toute la série des sorciers mandé dits soubakha (maîtres de la nuit), et pendant la nuit on entend rôder dans le village les koma et les dou, déguisés avec des vêtements en fibres de palmier et tirant de cornes d’animaux des sons qu’on ne peut comparer à aucun cri connu ; ils se servent pour cela de grandes cornes de bœufs sauvages d’une variété connue par les Mandé sous le nom de minnaba.
Ce peuple a aussi de nombreux tenné (fétiches). Ainsi tel ou tel bois apporté dans le village, ainsi que la vue de tel ou tel animal, peuvent entraîner les plus grands malheurs sur le pays. Beaucoup de Ton ont pour fétiche les chèvres, d’autres les escargots, etc.
Si leur religion se bornait à l’observation et à la pratique de ces mœurs ridicules, les Ton ne seraient pas à blâmer, mais malheureusement, comme les Sanwi, les Achanti et les peuples du Dahomey, ils se livrent à la cruelle pratique des sacrifices humains, non seulement à la mort de leur souverain, mais encore à propos de la mort de tout individu ayant joui de quelque influence.
Le décès d’un personnage de marque donne lieu à des sacrifices humains qui atteignent quelquefois des proportions plus fortes qu’on ne se l’imagine, et à des orgies qui, sans se renouveler souvent, sont menées tellement à fond qu’elles occasionnent la famine de toute une région. Les convives ont le droit de s’inviter eux-mêmes et de piller partout ; quand une bande semblable s’abat sur un village, c’en est fait de lui : tout ce qui n’est pas à l’abri, bœufs, moutons, volailles, ignames, bananes, est dévoré ; le village n’est évacué que lorsqu’il n’y a plus rien à manger et à voler. Je suppose que c’est la raison pour laquelle tous les villages, tant Ton que Pakhalla, dissimulent si bien leurs cultures, car de la Volta à Bondoukou et de ce point au Comoë, je n’ai jamais eu l’occasion de voir un lougan.
Types de Ton avec leur ombrelle.
Cette coutume des sacrifices semble avoir été instituée pour préserver les chefs et personnages influents des morts violentes, le poison jouant dans ce pays un rôle considérable.
A l’avènement d’un roi, on rassemble sa maison civile et militaire et toutes les personnes qui, de près ou de loin, approchent le souverain, et on leur tient le langage suivant : « Vous avez tout intérêt à prolonger la vie de votre maître ou souverain, de veiller à son entière sécurité et d’empêcher qu’il ne soit empoisonné ou tombe dans une embûche quelconque. Votre vie est entièrement liée à la sienne : le jour où il mourra, vous serez tous décapités. »
C’est en effet ce qui a lieu : une partie des esclaves sont exécutés. Ces sacrifices humains, sans atteindre les chiffres fantastiques dont parlent souvent les publications, s’élèvent cependant encore à un nombre de victimes qui varie de 8 à 20. Ce nombre s’accroîtrait certainement si l’esclave n’avait pas, dans cette région déjà, une valeur assez forte pour qu’il n’existe pas en grande quantité comme dans le Mossi et les pays limitrophes.
Treich m’a dit avoir assisté, lors de son passage, à un massacre de ce genre, à l’occasion de la mort d’un personnage influent de Bondoukou. Les Mandé m’en ont aussi souvent parlé, mais moi-même je n’ai jamais eu l’occasion d’assister ni de près ni de loin à une semblable scène de sauvagerie.
Si nous nous reportons de dix-huit siècles en arrière, nous trouvons que nos ancêtres les Gaulois avaient des coutumes à peu près aussi barbares ; aujourd’hui nous semblons l’avoir complètement oublié. Pourtant nous lisons dans notre histoire :
« Tout ce que le défunt a chéri pendant sa vie, on le brûle après sa mort, même les animaux. Il y a peu de temps encore, pour lui rendre les honneurs complets, on brûlait ensemble les esclaves et les clients qu’il avait aimés », etc.
Dimanche 23 décembre. — Dans l’après-midi, je me disposais à aller voir Ardjoumani pour lui demander de me faire partir le lendemain afin de rallier Kong. A la même heure me parvint un courrier de M. Treich-Laplène daté du 15 décembre. Il m’informait que, depuis quelques jours, arrêté à Nabaé, sur les bords de la rivière Comoë, pour attendre la réponse du chef de Kong, il venait d’apprendre par un marchand mon arrivée à Bondoukou.
C’était afin de s’assurer de la vérité de la nouvelle qu’il me dépêchait un courrier ; il m’informait également que, s’il recevait l’autorisation de se rendre à Kong, il pousserait jusque-là en attendant qu’il pût se mettre à ma disposition.
Je saisis avec empressement cette occasion pour faire accepter mon départ par Ardjoumani ; il ne fit du reste aucune difficulté et me laissa partir en mettant avec complaisance un guide à ma disposition.
Lundi 24 décembre. — Sous cette latitude et tant que l’on se trouve dans la région de la végétation dense, l’heure du départ, même pour les marches longues, peut être retardée sans inconvénient ; le matin jusque vers dix ou onze heures il brouillasse assez fortement pour que sous bois on se croie surpris par une pluie fine, et le soleil ne paraît guère avant une heure et demie ou deux heures de l’après-midi. Dans ces conditions et même lorsque le tracé du sentier laisse à désirer, on peut faire du chemin ; aussi les Ton, qui sont de véritables « hommes de brousse », comptent-ils par étape 25 à 30 kilomètres en dehors des lacets et circuits. D’Amenvi à Krinjabo, par exemple (250 kilomètres à vol d’oiseau), ils comptent 9 à 10 jours de marche ; en réalité il y en a bien 25.
De l’autre côté de la petite rivière, en pleine forêt, se trouvent deux villages de culture, autour desquels il y a un peu de maïs, du manioc, des bananiers et des papayers ; mais ces cultures sont étouffées par la végétation, on les dirait presque abandonnées des habitants, qui, peut-être par paresse, ne s’en occupent pas. Ces deux lieux de culture portent le nom de Mandadiasisim et Iatiésisim, ce qui veut dire en ton « case de culture de Mandadia, de Iatié ».
Plus loin, on traverse deux villages plus importants, Tengouvini et Maravi, également situés en forêt, mais dans d’assez grandes clairières. A Maravi, où je m’arrêtai quelques instants, les habitants m’offrirent des bananes, des papayes et du vin de palme ; c’est le dernier village ton que l’on rencontre dans cette direction. Zeppo, que nous traversons trois heures après, et Dinnokhadi, où nous faisons étape, sont déjà peuplés exclusivement de Pakhalla.
Dinnokhadi est un village de 200 à 300 habitants. J’y fus très bien accueilli ; le chef, comme le reste de la population masculine, était sous l’impression du vin de palme. En faisant le tour du village, aux abords duquel se trouvent quantité de cases à gris-gris et d’arbres fétiches sous lesquels sont entassés chaudrons et marmites, je vis deux ivrognes invoquer avec ferveur un de ces fétiches. Ce village m’a du reste paru jouer un certain rôle comme village fétiche, à l’instar de quelques villages mandé-bambara et mandé-malinké de la vallée du Niger. Il possède un féticheur dont la réputation est connue dans toute la contrée.
Le guide qui m’accompagnait m’a appris qu’Ardjoumani n’était jamais venu dans ce village, par crainte de ces féticheurs ; il aurait peur d’y mourir.
Mardi 25 décembre. — Au nord de Dinnokhadi coule une petite rivière de 8 mètres de largeur qui, m’a-t-on dit, recevrait la rivière d’Amenvi. Ce cours d’eau est un affluent de gauche de la rivière Comoë. Actuellement il n’a que 20 centimètres d’eau, mais en hivernage il est profond et a un courant très rapide. Au delà de cette rivière et jusqu’à Donfaé existe une sorte de flore de transition qui, sans être la flore commune au Soudan, n’est cependant plus la végétation dense ; elle comporte plus de clairières et presque pas d’arbres remarquables. En revanche, c’est le pays du vin de palme par excellence : les palmiers à vin et à huile abondent, et Donfaé, par toute la région, est renommé pour son vin.
Précisément au moment de mon entrée dans le village, débouchaient par tous les chemins des femmes portant de gigantesques boulines de ce vin, et, cinq minutes après, les hommes du village s’installaient autour des marchands. Je ne me fis pas prier par les convives, et comme le vin était très frais, j’en absorbai plein une petite calebasse.
Dès que les habitants furent convaincus que je n’étais pas musulman, il m’arriva des calebasses de toutes parts. Bon gré, mal gré, il me fallut goûter à chacune d’elles et en avaler quelques gorgées, de sorte qu’en quittant ces braves gens je me sentais tout guilleret.
Un chemin qui va de Bondoukou dans le Mangotou ou pays d’Anno, après avoir quitté à Bondou le chemin de Kong, traverse Donfaé pour se diriger par Kouanna, Taoudi, etc., sur la rivière Comoë. Ce chemin est fréquenté aussi par les gens de Baoulé, qui le prennent pour aller chercher le kola blanc de l’Anno, de sorte qu’il y a des jours où il règne une grande animation dans ce village hospitalier.
A 7 kilomètres au nord de Donfaé, à quelques centaines de mètres d’un petit village nommé Panamvi en ton et en pakhalla, et Birindara[43] en mandé, on atteint la route de Bondoukou à Kong.
Le jour même de mon arrivée à Panamvi, je préparai une lettre destinée à M. Treich-Laplène dans laquelle je l’informais de ma prochaine arrivée et lui donnais quelques conseils sur la façon dont il fallait agir avec la population de Kong. Je confiai ce pli à Diawé[44], mon premier domestique, pensant que sa présence à Kong pourrait être utile à mon compatriote.
Mercredi 26 décembre. — De Panamvi à Nasian il y a 30 kilomètres à vol d’oiseau, mais avec les nombreux circuits que fait le sentier il faut compter 38 à 40 kilomètres. Les marchands chargés sont obligés de camper à mi-distance, sur les bords d’un des nombreux ruisseaux qui sillonnent cette vaste plaine, et dont quelques-uns ont encore, à cette époque, conservé quelques flaques d’eau.
En quittant Amenvi, j’ai laissé un de mes chevaux mourant à Ardjoumani ; je comptais fermement pouvoir, avec l’autre, gagner Kong ou au moins le Comoë, mais en arrivant ici il était dans un tel état que je dus renoncer à m’en servir.
Il me fallut donc faire l’étape à pied. Affaibli par un violent accès bilieux qui m’avait pris à Bondoukou, je ne me sentais pas trop vaillant ; cependant je franchis à peu près sans trop de fatigue la moitié du chemin. Vers midi nous prîmes un peu de repos, et comme à deux heures je me sentais dispos, je proposai à mes hommes de nous mettre en route pour Nasian : en marchant bien, nous arriverions avant la nuit.
Arrivés à une dizaine de kilomètres de Nasian, il me fut impossible de pousser plus loin. Cette marche au soleil m’avait considérablement affaibli, j’avais la bouche sèche et je ne pouvais plus plier mes pauvres jambes, et pourtant, comme Européen et comme chef d’expédition, je ne pouvais me laisser aller à un acte de faiblesse et tomber sur le bord de la route. Heureusement qu’un violent incendie de la brousse nous enveloppa à hauteur des ruines de Boropoé ; il fallut s’arrêter, l’éteindre et camper.
J’étais sauvé, mes noirs ne m’avaient pas vu faiblir à la marche.
Jeudi 27 décembre. — Arrivé de bonne heure à Nasian, je comptais pouvoir gagner le même jour Deknion, mais l’homme laissé en arrière avec mon cheval n’est arrivé que dans l’après-midi : je dois donc remettre mon départ à demain.
Mon pauvre cheval était mort un peu plus qu’à mi-chemin. Son palefrenier me rapporta la selle.
Nasian est un très vieux village, qui jadis devait être beaucoup plus grand qu’il n’est actuellement. Son chef jouissait de quelque influence avant l’avènement d’Ardjoumani : il s’est retiré dans l’ouest, vers la rivière Comoë ; il habite un village à côté du Barabo, nommé : Nasian-Massadougou. Nasian est le même village que Bowdich mentionne sous le nom de Naséa.
28 au 30 décembre. — Pendant ces trois journées de marche je fis successivement étape à Deknion (Dépakhé ou Dégouékhé), à Dédi ou Lédi, et enfin, le 30, à Kagoué.
Femmes portant de gigantesques bonbonnes de vin de palme.
De Kalbo, petit village insignifiant situé entre Nasian et Deknion, part sur Amenvi un chemin qui évite la longue étape Panamvi-Nasian et traverse les villages pakhalla de Pakhady, Pon, Kiramsi, Taoudi et le village ton de Kimbédi. Moins direct que le précédent, ce chemin est cependant fréquenté par quelques marchands qui se rendent dans ces villages pour y acheter des peaux de singes noirs, principalement portées sur Dioua (Oqoua ou Cape Coast) par les gens de Bondoukou. De Deknion et de Bavanvy (entre Dédi et Kagoué) partent sur Bouna des chemins par lesquels vient presque tout le coton employé dans le Bondoukou et les régions avoisinantes.
Dimanche 30 décembre. — Kagoué se distingue des autres villages pakhalla par quelques beaux arbres à campement. J’y trouvai des gens de Kong se rendant pour la plupart à Bondoukou avec du beurre de cé et des étoffes afin d’y acheter des kolas et des piments de l’Achanti, qu’ils se proposaient de porter ensuite sur Djenné et Bandiagara. D’autres, mais en petit nombre, se dirigeaient par le Barabo sur le Djimini et l’Anno ; j’appris par ces derniers que, depuis mon départ de Kong, la paix était rétablie entre les gens de Kong et ceux de Djimini, grâce à l’intervention de Karamokho-oulé auprès d’un de ses neveux, Bakary-Ouattara, qui réside à Kawaré, rive gauche du Comoë et qui de temps à autre se livrait à des brigandages sur la frontière.
Ces gens ne suivaient pas la route directe (celle de la rive droite du Comoë), tout simplement pour trouver un placement plus avantageux de leurs charges d’outils en fer (haches et pioches) qu’ils venaient de chercher chez les Tousia, à l’ouest de Bobo-Dioulasou. Cette nouvelle ne manqua pas de me causer un certain plaisir : je me proposais depuis longtemps de traverser le Djimini pour me rendre dans l’Anno, d’où je comptais descendre, sinon le cours de la rivière même, tout au moins le pays de sa rive droite en y touchant le plus souvent possible.
Lundi 31 décembre. — De Kagoué au Comoë il n’y a que 10 kilomètres. Au point où l’on atteint la rivière se trouve un petit village nommé Nabaé ou Nambaye, dont le chef s’occupe du transbordement des gens et des marchandises venant de la rive gauche. Quand on vient de la rive droite, ce sont les gens de Timikou qui font ce service.
C’est de Nabaé que M. Treich-Laplène envoya demander au chef de Kawaré (États de Kong) l’autorisation de se rendre à Kong ; mon compatriote avait fait dans ce village un séjour de dix jours, aussi j’y fus bien accueilli. Le chef, voulant m’éviter le passage du gué, qui se trouve à 500 mètres en amont, mit avec empressement sa pirogue à ma disposition, de sorte que de bonne heure j’arrivai à Timikou, petit village de passeurs situé à 2 kilomètres de la rivière et sur sa rive droite.
Le Comoë a, au point de passage, 70 à 80 mètres de largeur. Quoique son niveau ait considérablement baissé et que du haut de ses berges on domine la rivière d’environ 15 mètres, elle est encore assez profonde pour qu’on ne puisse passer la pirogue qu’avec les pagayes, les perches étant insuffisantes pour le milieu du lit. Ce bief, semblant s’étendre fort loin en aval, est barré en amont par une nappe de grès qui ne laisse qu’un chenal de 1 m. 20 de profondeur contre la rive droite. C’est là que se trouve le gué.
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La rivière sert ici de limite entre les États d’Ardjoumani et le pays de Kong. C’est là que se termine le territoire des Pakhalla. Ce territoire, est très étendu ; il est limité au nord par les districts sud du Lobi et le petit pays de Bouna, à l’est par la Volta Rouge, au sud-est par le Fougoula (pays des Ligouy), au sud par le Diamman ou pays de Bondoukou et à l’ouest par le Barabo, colonie mandé, riveraine du Comoë, dont le centre principal est Sandouy (ou Sandui) et qui fait également partie des États d’Ardjoumani.
Ce vaste pays est habité par une race unique nommée Pakhalla, elle parle une langue qui lui est propre et que l’on appelle ngouala. Ce nom semble avoir pour étymologie dagoua et gouada, qui veut dire « bonjour ». Cependant, à côté de cette langue, beaucoup de Pakhalla savent parler le dialecte achanti des Ton et le mandé.
Suivant les régions de leur territoire, les Pakhalla emploient comme habitations les cases ligouy, ton, achanti ou mandé ; leur costume se ressent aussi de la proximité de ces quatre peuples ; on peut cependant conclure qu’ils ont une tendance à imiter le Ton plutôt que les autres peuples. La raison en est bien simple : ce peuple est depuis fort longtemps tributaire des Ton, qui les gouvernent ; ces chefs ton sont nommés par Ardjoumani.
Ils ont cependant emprunté aux Mandé de nombreux usages : celui de marquer l’entrée de leur chemin de culture par deux petits tertres, par exemple, et de cultiver le tabac contre le village même. Leurs ustensiles offrent plus d’analogie avec ceux des Mandé qu’avec ceux des Ton, mais cela tient à ce qu’ils ont des relations très fréquentes avec les Mandé ; la région est sillonnée par les marchands mandé de Kong, de Bouna, Boualé, du Bondoukou et du Mangouto.
Intellectuellement, ils sont si inférieurs aux uns et aux autres, que je crois téméraire de les apparenter à une de ces familles ; je les rattacherais plus volontiers aux Diammoura de la vallée de la Volta et par suite aux Gourounga.
Comme quelques fractions de Gourounga, ils ne sont pas tatoués ; ils enterrent aussi leurs morts à l’extérieur du village et ont des tombes en forme de tumulus, comme j’en ai vu dans quelques villages du Gourounsi. A côté de cela, ils sont superstitieux à l’excès, comme les Gourounga. Dans les étapes, on risque de se créer des désagréments en employant telle ou telle variété de bois mort pour la cuisine, en plaçant un fusil contre tel ou tel arbre. Certains individus s’informent avant de vous parler si vous mangez de l’escargot ou telle ou telle variété de poisson ; dans l’affirmative, il ne faudrait pas songer à une entrevue, ce serait peine perdue. Le chef de Kagoué ne voulut pas avoir de relations avec moi... parce que je mangeais de la chèvre : hélas ! il le fallait bien, souvent je n’avais pas le choix, et je mangeais ce que je trouvais.
Fort peu de Pakhalla sont musulmans ; leur culte paraît avoir beaucoup d’analogie avec celui des Mandé-Bambara et avec celui des Ton ; je n’ai cependant vu, tant dans ma marche sur Bondoukou que dans celle sur Kong, des cases à fétiches qu’à deux reprises : à Sorobango et à Dinnokhadi, situés tous deux sur la limite de la région habitée par les Ton.
Comme pratiques dignes d’être mentionnées, je signalerai l’usage du tocsin pour annoncer les incendies et, dans quelques villages, un carillonnage pour le réveil et le couvre-feu.
Quelques villages pakhalla de la région méridionale m’ont paru vivre dans une aisance relative ; ils possèdent un troupeau, ont des ressources en vivres, et s’occupent activement de la culture du tabac. D’autres sont plongés dans une noire misère ; on voit des malheureux estropiés et des gens couverts de plaies ; cela tient un peu au pays ingrat qu’ils habitent, car, dès que l’on a abandonné la zone méridionale où croît le palmier, on entre dans une contrée desséchée, arrosée par des ruisseaux insignifiants qui sont à sec pendant une bonne partie de l’année. Le granit fait sa réapparition et avec lui la couche de terre végétale diminue, le terrain et les cultures sont brûlés par le soleil, la campagne a un aspect triste et désolé. Les terrains ferrugineux, que l’on trouve assez fréquemment, ne sont pas assez riches en minerai pour que l’on puisse songer à en extraire le fer ; aussi ce pays, ainsi que celui qui est sur la rive droite du Comoë, est tributaire pour ses outils et les balles de fusil de la région Bobo-Dioulasou. Cela donne lieu à un commerce très actif de la part des gens de Kong.
La configuration de toute cette région, ni accidentée ni coupée, permet d’y porter facilement la guerre et d’y faire la chasse aux esclaves ; aussi elle n’a pas échappé aux Ton, qui en ont fait pendant longtemps leur pays de prédilection pour les razzias. Peu à peu la situation de ces malheureux Pakhalla s’est modifiée, les Ton ne leur font plus la guerre depuis longtemps, et s’ils se contentent actuellement de leur faire payer un lourd tribut, il est vrai de dire aussi qu’ils les autorisent à venir dans le Diamman et l’Abron pour extraire et laver l’or pour leur compte pendant la saison des pluies. Si les Pakhalla veulent s’en donner la peine, ils peuvent prospérer.
Village pakhalla.
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Deux chemins mènent de Timikou à Kong. Celui du sud, qui passe à Binimona, est fréquenté par les marchands, de préférence à l’autre, parce que les villages se trouvent plus rapprochés, ce qui permet de faire de petites étapes. Les hommes de Kong, portant de très lourdes charges, redoutent les étapes qui dépassent 15 kilomètres (à vol d’oiseau).
Quoique très fatigué par la marche, je pris de préférence le chemin du nord, qui passe à Koniéné, afin de gagner deux étapes et de voir en passant les terrains aurifères que l’on m’avait signalés aux environs de Samata.
Comme le trajet de Timikou à Gaouy est trop fatigant pour être fait en une seule étape, je me décidai à partir le même jour et à aller coucher à Son ou Sou, petit village d’une dizaine de cases, où j’arrivai à huit heures du soir seulement.
Mon entrée tardive jeta un peu l’émoi dans cette petite population, qui actuellement ne se compose que de femmes. Mais, dès qu’on m’entendit parler le mandé, je fus reconnu pour le blanc de Kong et l’on procéda à mon installation. Le manque de maris dans ce village me valut la visite de trois jeunes femmes qui me demandèrent un gris-gris pour avoir des enfants.
Je n’eus pas de peine à leur expliquer qu’il fallait d’abord songer à trouver un mari, et les renvoyai à mes hommes pour plus amples informations !
Le lendemain de bonne heure, deux de ces jeunesses, auxquelles j’avais donné quelques perles, s’armèrent résolument d’un bâton de route, comme l’auraient fait leurs maris absents, et nous accompagnèrent jusqu’aux environs de Koulla.
Inutile de dire que l’accueil plus que bienveillant de ce village féminin fut le sujet de conversation de mes braves compagnons de route, qui ne regrettaient qu’une chose, c’est de ne pas trouver souvent de villages semblables sur leur chemin.
1er janvier 1889. — Ce n’est pas sans un certain émoi que j’inscris cette date sur mon calepin de route. Tout en priant Dieu de me conserver la santé et de me ramener à ma patrie, je reprends courage en me disant : « Peut-être dans quatre, cinq, six mois, aurai-je le bonheur de revoir la France ! »
C’est plein d’espoir et confiant dans l’avenir que j’atteignis Gaouy.
Ce village, dont j’évalue la population à 200 habitants, respire un air de prospérité ; j’y trouvai des poulets, de la viande boucanée, des bananes, des papayes et même des tomates, que je n’ai rencontrées que deux fois, pendant mes pérégrinations.
Situé à 3 ou 4 kilomètres du Comoë, Gaouy avait quelque importance il y a un an, quand les communications de Kong avec Bouna se faisaient par cette route. De là on se rendait à Balabolo, rive gauche du Comoë, et ensuite à Kousso et Bouna ; mais, depuis, les villages intermédiaires entre Balabolo et Kousso se sont déplacés, de sorte qu’actuellement les marchands traversent le Comoë entre Timikou et Nabaé et se rendent soit à Bavanvy, soit à Deknion, pour y prendre une des deux routes qui mènent de ces points à Bouna.
Mercredi 2 janvier. — De Gaouy à Samata il n’y a pas de villages ; on traverse une grande plaine coupée un peu plus d’à mi-distance par un soulèvement en arc de cercle qui, d’après ce que j’ai pu voir, se prolonge de l’autre côté du Comoë et semble faire suite au pic des Komono, auquel il paraît se rattacher. Cette ligne de hauteurs, dont les plus importants sommets n’ont que 100 mètres de relief environ, se prolonge dans le sud ; on la coupe également en prenant la route de Timikou par Gouroué sur Sipolo.
Les grès dénudés des hauteurs et la végétation rabougrie de cette région achèvent de donner à la plaine un aspect désolé. Les bords des ruisseaux seuls ont conservé un peu de verdure. Les autres arbres et les herbes ont été incendiés. Si ce n’était la grande chaleur, on se croirait dans une campagne de France pendant l’hiver, avec cette différence que le manteau de neige est remplacé par une couche d’herbes brûlées et des troncs d’arbres à moitié calcinés.
La proximité du fleuve rend cependant ce pays très giboyeux ; on y rencontre à peu près toutes les variétés d’antilopes et de gazelles, des cynocéphales, des singes noirs, le sanglier, l’éléphant et l’hippopotame. A Samata j’ai vu des carapaces de tortues et une peau de singe blanc que l’on avait tué aux environs. Cette variété de singes, que nous appelons vulgairement le dominicain, est appelée par les Mandé soula massa (roi des singes), parce qu’elle est excessivement rare par ici. Les noirs le croient de la même espèce que le singe noir à queue blanche, et ajoutent avec sérieux : « Il n’y a que les chefs de cette espèce qui sont blancs ».
Le perroquet gris se voit aussi quelquefois dans la région, mais fort rarement ; il ne quitte généralement pas la forêt dense, et les sujets isolés qui ont été tués ici ont remonté la bande de verdure qui longe le Comoë.
C’est à 2 kilomètres avant d’arriver à Samata, autour d’une ruine, que se trouvent les terrains aurifères. Dans un rayon de 1 kilomètre le sol est absolument à jour ; les puits ou mines sont très rapprochés ; quelques-uns ont près de 3 mètres de profondeur. Pour avoir été ainsi fouillé, il faut que ce terrain soit très riche en or. L’eau faisant défaut dans les environs, les gens de Samata la tirent de puits taillés dans le conglomérat ferrugineux et atteignant de 3 mètres à 3 m. 50 de profondeur. J’ignore les causes qui ont fait cesser l’exploitation de cette mine. A Kong, on m’a dit que le village avait dû se déplacer à la suite d’une épidémie et que les gens de Samata, qui étaient venus élever leur village près de cette ruine, ont dû abandonner l’exploitation de l’or, après quelques essais, faute de connaissance du lavage. Ce n’est pas la première fois que je rencontre des terrains aurifères aux environs de Kong même. Pendant mon premier séjour dans cette ville, comme je parlais à mon hôte Bafotigué Daou de terrains quartzeux situés sur la route de Limono, celui-ci me raconta qu’on avait en effet trouvé de l’or dans plusieurs endroits, précisément dans les parages que je lui citais et entre autres près d’un petit tertre situé à gauche de la route en marchant sur Limono, mais, faute d’eau, les gens de Kong ont dû abandonner l’extraction, le travail devenant dans ces conditions par trop fatigant.
Samata est très bien situé, au milieu d’un bouquet de végétation. Récemment, il a été abandonné par une partie de ses habitants, qui ont émigré sur Diadié, village plus près du Comoë, et ne comporte en ce moment que quatre familles.
Je fus reçu cordialement par un vieux musulman, qui, le lendemain, mit son fils à ma disposition pour m’accompagner jusqu’à Kolon.
Jeudi 3 janvier. — En quittant Kolon, le guide nous fit traverser deux villages sans importance, Dadougou et Toura, où nous nous arrêtâmes quelques instants pour satisfaire à la curiosité des habitants. A Koniéné, qui est un grand village composé de plusieurs groupes, il me fallut rester une bonne demi-heure, les habitants voulant me faire boire du lait. A mon arrivée, le chef, ou celui qu’on me montra comme tel, me conduisit chez un pèlerin de la Mecque qui a fixé sa résidence ici, quoiqu’il soit originaire de Djenné. Ce musulman, qui est un homme fort bien élevé, m’accueillit de son mieux et voulut me forcer à accepter l’hospitalité chez lui ; mais, mon personnel ayant dépassé le village, j’eus un prétexte tout trouvé pour obtenir ma liberté et continuer ma route sur Kolon, où je n’arrivai, par suite de ces retards, que vers une heure de l’après-midi.
A Kolon, qui est également un gros village, je fus presque choyé, y ayant rencontré des jeunes gens dont j’avais fait connaissance près de Léra et à Kong même ; ils se souvenaient encore fort bien de mon nom et le répétaient à tous les curieux.
Les Mandé de toute cette région me connaissent sous le nom de lieutenant Binger, et prononcent : iétenan Binzé. Ces amis furent sans pitié, et malgré mon extrême fatigue il fallut leur raconter mon voyage de a à z, sous peine de les froisser. C’est tout au plus si on me laissa quelques instants pour mettre mon levé au net.
Vendredi 4 janvier. — Les marchands chargés mettent trois jours pour se rendre de Kolon à Kong ; ils font étape à Déléguédougou et Kongolo. Suffisamment entraîné à la marche, et ne craignant plus les étapes trop longues, je me décidai à brûler Déléguédougou et à aller coucher à Kongolo. En route, je fis la rencontre de deux hommes de M. Treich qui venaient au-devant de moi avec un âne, que je m’empressai d’utiliser. A part la question de la selle, qui était très primitive, ce bourriquot, de belle taille et très vigoureux, constituait à défaut de cheval une excellente monture. Il me porta gaiement à un petit campement, un peu au delà de l’emplacement d’un village où s’embranchent les chemins qui viennent de Kawaré et de Korobita. A ces lieux de halte, où l’on s’arrête généralement pour laisser passer les heures chaudes, je trouvai à acheter des papayes, des bananes et des ignames auprès des femmes qui se rendaient au marché de Kong, de sorte que, sans trop de privations, nous passions deux ou trois heures à l’ombre des arbres d’un des deux ruisseaux qui font leur jonction un peu plus au nord. De là à Kongolo il n’y a qu’une bonne heure de marche. Le chef de village auquel je demandai l’hospitalité me connaissait depuis mon premier passage à Kong : je fus fort bien reçu par lui et ses gens ; ils m’offrirent tout ce qu’ils pensaient m’être agréable. Aussi, le lendemain, après une bonne nuit de repos, je ne fis qu’un saut de Kongolo à Kong, où j’entrai à huit heures du matin.
Samedi 5 janvier. — A trois kilomètres de la ville, je rencontrai Diawé qui venait au-devant de moi avec un cheval de M. Treich. Impatient de rejoindre mon compatriote et de prendre connaissance des nouvelles de notre chère France, je traversai au galop Marrabasou, répondant de mon mieux à tous les teinturiers qui me saluaient, et me dirigeai sur l’habitation de mon ancien hôte, chez lequel M. Treich était descendu. Arrivé, grâce au cheval, presque en même temps que le courrier qui devait annoncer mon arrivée, je surpris M. Treich au moment où il se disposait à aller à ma rencontre.
L’émotion que je ressentis est difficile à décrire. Je tombai dans les bras de ce brave compatriote, qui, à peine remis d’un long séjour à la Côte de l’Or, s’était spontanément offert pour aller me ravitailler. Il m’apportait, en plus d’une lettre de ma mère, des nouvelles de quelques bons amis, qui me firent oublier toutes mes fatigues et privations.
Pendant que je faisais honneur au pâté et au biscuit que m’offrit M. Treich, il me mit au courant des événements saillants qui s’étaient déroulés en Europe pendant mon absence. Quelques minutes après, un spectateur nous aurait pris pour d’anciennes connaissances ; cette amitié spontanée, propre aux gens d’Afrique, avait déjà fait de nous deux amis.
M. Treich-Laplène.
J’appris que pendant plusieurs mois le bruit de ma mort avait circulé en France. Un courrier que j’avais expédié des environs de Kong le 10 mars 1887, parvenu à Bammako fin juin, avait heureusement fait tomber ces fâcheux bruits et rendu un peu d’espoir à ma famille et à ceux qui s’intéressaient à moi.
Sur l’initiative de M. Verdier, armateur à la Rochelle, propriétaire des comptoirs français d’Assinie et de Grand-Bassam, et par le concours généreux de M. de la Porte, sous-secrétaire d’État aux colonies, et de M. le Ministre des affaires étrangères, un convoi de ravitaillement fut organisé à la Côte de l’Or et confié à M. Treich-Laplène.
Le concours de M. Treich-Laplène ne pouvait que m’être précieux. Il venait de faire un long séjour à la côte, et remplissait avant son départ les fonctions de résident de France à Assinie. En cette qualité, il fit vers l’intérieur deux voyages successifs qui ont abouti en 1887 à la conclusion de deux traités (ces traités plaçant le Bettié et l’Indénié sous notre protectorat). M. Treich m’apportait en outre un stock de marchandises qui pouvaient m’être utiles pour le retour.
Les trois jours qui suivirent mon arrivée à Kong furent employés aux visites qui sont absolument de rigueur dans cette cité soudanienne, sous peine de passer pour un mal élevé. Karamokho-oulé, les chefs des qbaïla, tout le monde enfin me fit bon accueil. Je dus un peu partout raconter les péripéties de mon voyage, aucun peuple n’égalant le Mandé-Dioula en curiosité.
Pendant mon absence, Diarawary était mort : j’allai donc faire une visite à son frère et successeur Lansiri, visite de condoléance et de félicitations.
A cet effet, j’emmenai avec moi, comme il est de coutume, un musulman pour réciter une oraison funèbre ; d’autre part, une bonne partie de mes voisins m’accompagna, de sorte que cette visite revêtit presque le caractère d’une cérémonie.
Pendant la prière funèbre on se frappe le front de la main droite en disant « amina » (amen) chaque fois que l’auditoire le prononce, puis la famille vous dit : « ini-sé » (merci). A ce moment, le visiteur répond : « Allah ma lour souna sira ! » (Que Dieu vous laisse dormir en paix dans votre case !) Cette phrase dite, on donne un cadeau de 1000 cauries quand on est dans l’aisance, ou moins dans le cas contraire.
Cette visite et une lettre en arabe que j’avais composée à coups de dictionnaire et de phrases empruntées, avec quelques modifications, aux ouvrages de Bel Kassem ben Sédira, et que j’avais fait parvenir de Salaga à Kong quelques jours avant mon arrivée, me valurent l’amitié de toute la population ; mes derniers ennemis se rangèrent du côté des gens sages : je ne comptais plus que des amis à Kong. L’entrée facile de M. Treich et l’accueil qu’on lui fit en sont les meilleurs garants. Cette population, qui comptait tant de gens hostiles lors de mon premier passage, était complètement gagnée à notre cause ; elle n’avait pas oublié le nom de France que je lui avais appris avec tant de patience et me faisait l’accueil qu’elle aurait fait à un de ses propres enfants.
Une population aussi bien disposée ne pouvait manquer d’accepter les ouvertures au sujet d’un traité, cette question ayant, grâce à la campagne menée par les amis que j’avais laissés à Kong, fait du chemin pendant dix mois.
Dès mon premier séjour on était décidé à traiter ; mais, devant l’hostilité marquée de certaines gens, Karamokho-oulé crut prudent de laisser les esprits s’apaiser. « Quand tu reviendras, disait-il au moment où je partais pour le Mossi, la question sera vite réglée, laisse-moi faire, l’imam et mes amis nous aideront ».
Depuis deux mois on ne parlait que du traité à signer et de mon retour. M. Treich avait été conduit par les guides d’Ardjoumani au chef de Kawaré (petit village situé à une forte journée de marche à l’est de Kong). Dès son arrivée, Bakary, le chef de ce village, arrière-petit-fils de Sékou-ouattara, et par suite petit-cousin de Karamokho-oulé, avait entretenu Treich de la question du traité : tout faisait donc prévoir une issue favorable. A Kong, mon compatriote engagea cette question avec Karamokho-oulé. Comme on me savait sur la route du retour, il fut décidé qu’on attendrait mon arrivée pour terminer cette importante question. Aussi, dès que j’eus quelques instants à moi, je rédigeai les clauses et les discutai avec Karamokho-oulé. Le 10, les signatures étaient données, et une expédition accompagnée d’un pavillon fut remise à notre nouvel allié.
Visite de condoléance chez Lansiri, à Kong.
Karamokho-oulé a plusieurs cousins (petits-fils de Sékou comme lui) établis sur les principales routes rayonnant sur Kong. Il me pria d’aller avec M. Treich rendre visite à Dakhaba, qui habite Limono. Comme ce n’est qu’une courte étape, et que ce fut ce même Dakhaba qui me fit entrer à Kong, j’accueillis de bonne grâce ses propositions, et le départ fut décidé pour le surlendemain.
Dakhaba et Sabana, le fils de Iamory, dont j’ai parlé lors de mon premier passage, nous reçurent de leur mieux. Notre visite fit grand plaisir à ce vieux brave homme ; Kérétigui, frère de Karamakho-oulé, et Bafotigué, notre hôte, qui nous accompagnèrent, lui ayant appris la signature du traité, Dakhaba s’en réjouit et il fallut lui promettre de revenir ou d’envoyer tous les ans quelqu’un des nôtres à Kong : « Vous pouvez même venir beaucoup (ce qui veut dire en nombre) : tu sais que vous serez toujours bien reçus. »
La nouvelle de cette visite fut fort bien interprétée par les gens de Kong et considérée comme une marque de déférence donnée par nous à celui qui doit par son âge et son rang prendre le pouvoir à la mort de Karamokho-oulé si les choses se passent régulièrement.
La question du traité étant réglée, je songeai à envoyer de nos nouvelles en Europe. M. Treich étant arrivé à Kong avec un personnel plus que suffisant[45], je renvoyai Fondou et Birama, mes deux plus vieux serviteurs, accompagnés de leurs femmes gourounga, porteurs d’un courrier adressé au commandant supérieur du Soudan français par l’entremise du commandant de Bammako. Je leur confiai également deux charges d’effets confectionnés et d’étoffes fabriquées tant à Kong que dans le bassin du Niger, destinés au sous-secrétaire d’État aux colonies. Pour plus de sécurité, il fut en outre décidé que M. Treich, de son côté, enverrait un courrier sur Krinjabo et Assinie par Bondoukou.
Mes hommes quittèrent Kong le 16 janvier, et ceux de M. Treich le 17. Quelques jours après leur départ, j’appris, par un homme de Bobo-Dioulasou qui vint me rendre visite, qu’un captif d’El-Hadj Mahmadou Lamine, de Ténetou, était arrivé à Dioulasou un mois après mon départ de cette ville, porteur d’un courrier qui m’était destiné. Cet homme, atteint de la filaire de Médine, dut prolonger son séjour à Dioulasou jusque dans le courant de juillet et quitta cette région avec la certitude que j’avais fait route pour le Mossi. Ce courrier, en partant de Bammako, s’était dirigé par les régions soumises à Dioma, par le Mianka ou Menguéra sur Bobo-Dioulasou en contournant au nord les États de Samory et de Tiéba[46].
Désireux de continuer ma route de retour par la rive droite du Comoë, je fis part aussitôt de mon désir à Karamokho-oulé, qui s’empressa d’y satisfaire. Les quelques jours qui précédèrent mon départ furent employés par lui à faire prévenir les régions avoisinantes de mon prochain passage. Nos préparatifs ne furent pas longs. Le départ de Kong fut fixé au 21 janvier. Dans les visites d’adieu que je fis avec M. Treich, j’eus la satisfaction de constater que tout le monde à Kong n’avait plus qu’un seul désir, celui de voir les chemins s’ouvrir vers la côte le plus vite possible. Active et laborieuse, cette population comprend qu’une voie sûre vers le golfe de Guinée lui rapportera de grands bénéfices et lui ouvrira un nouveau débouché pour son industrie. Partout on ne songe qu’à cela à Kong. Tributaire pour les articles d’Europe des gens de Bondoukou, de Salaga et de l’Anno, la population attend avec impatience le jour où elle pourra s’affranchir et entrer directement en relations avec nous.
A sept heures et demie du soir, la veille de notre départ, l’imam Sitafa Sakhanokho vint, accompagné de son frère et de quelques amis, me faire ses adieux, me souhaiter bon retour et me prier de saluer de leur part « le Président de la République et tous les anciens de France », pour me servir de son expression.
La démarche de cet homme, qui jouit par sa situation comme chef religieux d’une grande considération à Kong, et qui s’était jusqu’à présent tenu sur un terrain de neutralité à mon égard, prouve jusqu’à quel point la population est gagnée à la France. Nous serions bien coupables de ne pas profiter de ce mouvement vers nous, si nous ne continuions à entretenir de bonnes relations avec les gens de Kong, car je les place bien au-dessus des autres peuples que j’ai eu l’occasion de visiter dans mon voyage. Il est de notre devoir et de notre intérêt de conserver leur amitié, qui nous est offerte bien loyalement et dans le seul désir de voir la civilisation et le bien-être pénétrer chez eux.
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Quelques jours avant notre départ, il m’est arrivé une histoire bien plaisante qui n’a pas manqué de nous procurer de l’agrément à Treich et à moi.
On se souvient que, dans le sauf-conduit des gens de Kong on parle d’une femme laissée par moi à Kong. Je dois ici en dire deux mots :
Nion, c’est le nom de cette jeune femme, était marchande de niomi (galettes de farine de mil ou de maïs) sur le marché de Tiong-i. Mes hommes lui en achetaient de temps à autre, et presque tous les matins elle nous envoyait quelques galettes, attention pour laquelle Diawé ou un autre de mes hommes allait lui porter de ma part quelques perles ou un peu d’étoffe.
Un beau jour elle disparut, et mes hommes vinrent me rapporter que son père, qui habitait Fourou, venait de mourir, et que le chef des sofas avait confisqué sans autre forme de procès toute la famille du défunt sous prétexte de se couvrir d’une dette.
Ce procédé barbare n’existe pas généralement pour les gens du pays même, on n’en use qu’à l’égard des étrangers. — Nion était originaire de Ngokho dans le Follona et appartenait à une famille tagoua : c’est ce qui explique pourquoi l’on avait agi avec si peu de scrupules.
Quelques jours après sa disparition de Tiong-i, Nion arriva à Fourou avec une caravane d’esclaves : elle était comprise dans un lot d’esclaves destiné à servir à l’achat d’un cheval.
Je n’avais jamais vu cette pauvre femme, mais comme mes hommes semblaient avoir de l’affection et de la pitié pour elle, j’allai voir le chef de la caravane, décidé à faire ce qui était possible pour qu’on lui rendit la liberté.
Diawé plaida sa cause avec chaleur, me persuada qu’elle serait utile pour préparer la nourriture indigène, blanchir mon linge, et qu’elle rendrait en outre un service signalé à notre convoi, car elle parlait parfaitement le siène-ré.
J’entrai donc en pourparlers pour l’acheter et fis venir le chef de la caravane, qui y consentit à la condition que je lui donnasse une autre femme à sa place et que je lui payasse une différence.
Un des deux Haoussa résidant à Tiong-i me proposa de faire l’échange avec une de ses captives que je lui payerais 6 pièces de calicot à 4 fr. 30, soit 25 fr. 10, et deux blouses de rouliers, plus dix-sept pierres à fusil. Je ne sais pas à quel trafic le Haoussa se livra, mais le soir j’étais en possession de la jeune femme, que je m’empressai de libérer devant mes hommes.
« Ne m’abandonne pas ici, me dit-elle en pleurant, car demain on me reprendrait : je suis seule et sans défense, tandis que si je t’appartiens, je serai sûre que personne ne me réclamera plus. Je préfère être ta propriété. Les blancs sont bons, je l’ai entendu dire, et je veux être à toi. Tu seras content de moi, je ne demande qu’à travailler, à te faire la cuisine et à te chasser les mouches quand tu dormiras, et puis je porterai des bagages. »
Je l’habillai proprement avec quelques coudées d’étoffe, lui donnai un peigne, du corail et quelques verroteries.
Basoma, mon hôte, qui était forgeron, lui confectionna deux boucles d’oreilles à l’aide de deux pièces de 50 centimes en argent.
La pauvre fille était heureuse comme une reine. Basoma lui fit voir le côté heureux de sa nouvelle situation, et au bout de quelques jours elle était tout à fait habituée à nous.
Deux jours après, nous allions à Fourou, où personne ne l’inquiéta.
Elle tomba bientôt légèrement malade.
Elle avait du vague dans les yeux et l’air souvent abattu. Je lui demandai si elle était malheureuse, et bientôt, pressée de questions, elle m’avoua en pleurant qu’elle était enceinte, que pendant les deux nuits qu’elle avait passées comme prisonnière, un des sofas de Samory en avait abusé et qu’elle ne savait même pas son nom.
Je la consolai, ce n’était pas bien difficile : l’incident en lui-même ne la chagrinait pas trop, c’était seulement la crainte de déplaire qui l’avait attristée.
Rassurée sur ce point, elle retrouva sa gaieté. Elle me soigna admirablement au moindre petit malaise et nous rendit, à mes hommes et à moi, de réels services pendant nos nombreuses étapes.
Arrivé à Kong et craignant de ne pas avoir le temps de finir mon voyage avant le dénouement et de voir la pauvre femme malade en route, je demandai au chef de Kong de garder Nion pendant notre absence. A cet effet je lui donnai des ressources pour pourvoir à ses dépenses pendant environ un an.
Lorsque Treich arriva à Kong, fin décembre 1888, Diawé, qui m’avait devancé, lui présenta l’enfant de Nion, né pendant mon absence, en disant : « Ça il y en a petit Binger ».
Treich, en voyant l’enfant, d’un beau noir d’ébène, renia naturellement pour moi la paternité de cette progéniture, persuadé, sans m’avoir jamais vu, que je devais avoir la peau beaucoup plus claire que celle de l’enfant de Nion.
A mon retour à Kong, Nion vint en pleurant se jeter à mes pieds, me présenta une calebasse avec de l’eau et me lava les mains. Puis elle se mit à boire cette eau sale pour me prouver sa joie de me revoir. Le petit fut choyé par toute mon escorte et je l’embrassai devant tout le monde, comme s’il était réellement mon fils. Je pensais qu’accepter la paternité de ce petit être ne tirait pas à grande conséquence dans ces pays et que, sans inconvénient, je pouvais aux yeux de tous passer pour son père.
Tout allait pour le mieux : on me consultait sur l’époque de la circoncision, je payai l’opérateur et la femme qui traitait l’enfant, en un mot j’acceptai avec plaisir toutes les charges qui incombent en cette circonstance à un papa nègre.
Vint le jour du baptême.
Karamokho-oulé, accompagné d’un instituteur et de quelques notables, vint annoncer qu’on allait baptiser mon fils et me pria de choisir un nom. Je lui demandai de bien vouloir lui servir de parrain, et l’on commença la cérémonie. Après les prières d’usage et tous les vœux de réussite et de prospérité, on distribua des cauries aux malheureux, et les dragées de France furent remplacées par une bonne provision de kolas, suivant l’usage à Kong.
Tout semblait aller pour le mieux, lorsque au cours de la cérémonie il se produisit un incident qui ne laissa pas de m’inquiéter pendant quelques instants. Le perruquier, après avoir, suivant la coutume, rasé la tête de l’enfant, se mit en devoir de m’en faire autant ; je protestai naturellement, trouvant que la charge de père avait quelquefois des inconvénients, lorsque Karamokho-oulé, de son ton calme, donna l’ordre au perruquier de raser la tête à un des spectateurs. Comme il fut dit, il fut fait. C’est ainsi que le jeune fils de Nion a, outre son véritable père, qui est inconnu, le père auquel on a rasé la tête, et moi, qui, tout en étant son papa honoraire, passerai toujours pour le vrai. Quoi qu’il en soit, l’enfant s’appellera Karamokho-oulé-Binger.
A Kong il m’aurait été difficile de faire croire le contraire : ces gens-là, n’ayant jamais vu de mulâtres, sont persuadés qu’une femme noire ne peut jamais avoir qu’un enfant noir ou albinos, quand même le père de l’enfant serait blanc ; et inversement, une femme blanche ne peut, d’après eux, n’avoir jamais qu’un enfant blanc, même si son père est noir.
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Lundi 21 janvier 1889. — Quoique notre départ eût lieu au clair de lune, Karamokho-oulé, accompagné de son frère et de quelques amis communs, tint à nous faire la conduite. Sous un arbre, au bord d’un petit marigot qui limite Kong au sud, il nous fit des adieux bien sincères, me recommanda de saluer le Président de la République de sa part et de l’assurer de son entier dévouement, puis il nous remit entre les mains de Bafotigué Daou et de son frère, qui devaient nous accompagner jusque dans le Djimini.
La route de Djimini en quittant Kong se dirige vers le sud-est pendant les premières étapes et est presque parallèle à la route du Gottogo. Le premier village que l’on rencontre se nomme Ténenguéra. Presque inhabité (environ 200 habitants), ce village était jadis très grand et a joué un rôle considérable dans l’histoire de Kong. C’est de Ténenguéra que la fraction des Mandé-Dioula comportant les familles Ouattara, Barou et Daou vint s’établir lorsqu’elle quitta les pays mandé. L’ancêtre des Ouattara, nommé Fatiéba (le père Tiéba), commença une série d’expéditions qui devaient rendre sa famille maîtresse de toute cette région jusqu’à la rivière Comoë. Occupée par une population hétérogène composée de cinq éléments différant assez sensiblement entre eux, cette conquête paraît cependant avoir été assez laborieuse pour occuper tout le règne de Sékou Ouattara. Ce prince, successeur de Fatiéba, termina son règne par une série de massacres qui finirent par rendre les Mandé-Dioula maîtres de Kong même, où s’étaient réfugiés les derniers éléments de résistance (voir chapitre Kong).
Cette population, dont on retrouve encore des vestiges dans toute la région, est connue actuellement par les Mandé-Dioula sous le nom de Sonangui, nom qui veut plutôt désigner les captifs armés, c’est-à-dire ceux qui peuvent être utilisés en cas d’expédition, car les Mandé-Dioula musulmans ne font la guerre que tout à fait exceptionnellement, à la dernière extrémité.
Les Sonangui comprennent :
1o Une fraction de Pakhalla, qui habitent quelques petits villages de la rive droite du Comoë ;
2o Une autre fraction des Pakhalla, qui se dénomme Nabé, habitant surtout Gaouy et Koulla ;
3o Quelques familles Zazéré, qui, tout en se rattachant ethnographiquement aux Pakhalla, semblent s’être détachées depuis plus longtemps de cette famille. Ces Zazéré, contrairement aux Pakhalla et Nabé, sont tatoués ; ils portent sur les joues une volute ;
4o Au nord de ces trois peuples se trouve, disséminée dans quelques villages, une fraction des Komono, qui s’appelle Miorou ; elle parle le komono et a conservé le tatouage de ce peuple ;
5o Enfin, vers le sud-ouest et autour de Kong, on trouve encore quelques Fallafalla (fraction des Tagoua). C’est à eux qu’appartenait Kong, ou plutôt le village sur l’emplacement duquel s’élève actuellement la ville, car la cité actuelle a été créée par les Mandé-Dioula.
A Ténenguéra habite un arrière-petit-fils de Sékou Ouattara (Massa Gouli) ; il est le fils puîné de Pinetié, qui a quitté le pays et est établi actuellement au nord de Bobo-Dioulasou, chez les Tagouara. Ce parent de Karomokho-oulé n’étant pas levé au moment de notre passage, cela nous épargna une visite et nous permit d’arriver de bonne heure à Mélenda, après avoir traversé le petit village de Gougollo.
A Mélenda réside Dabéla, le frère aîné de Massa-Gouli. C’est chez lui que Bafotigué nous fit descendre. De même que beaucoup de noirs, fils de chef, ce jeune homme se figure que, comme descendant de Sékou, il doit s’abstenir de travailler : aussi vit-il presque dans la misère et ne put nous recevoir que fort modestement.
Mardi 22 janvier. — Dabéla nous dirige sur Bogomadougou, où habite Badioula, huitième petit-fils de Sékou Ouattara. En l’absence de ce chef, parti aux funérailles d’un ami, à Sokolo (route du Gottogo), nous sommes reçus par Sory, son chef de captifs, qui nous donne quelques provisions en ignames et mil, et nous facilite l’achat d’une chèvre au prix de 1750 cauries.
Mercredi 23 janvier. — Kourou, où nous faisons étape, est le dernier village des États de Kong dans cette direction. Au delà on entre dans le pays de Djimini, qui est indépendant. A Bougou, petit village au nord de Kourou, on me fait faire un détour avec le cheval, cet animal étant considéré par ce village comme un tenné (fétiche qui porte malheur).
Pour le pays de Djimini et l’Anno (Mangotou), c’est l’âne qui répand la terreur ; aussi les marchands, quand ils viennent du nord, ne peuvent-ils dépasser Kourou avec les ânes, et quand ils viennent de l’est, de Bondoukou ou de Baoulé, doivent-ils les laisser à Tenko (rive gauche du Comoë).
C’est pour cette raison que nous avons été forcés de nous défaire de l’excellent âne de M. Treich qui aurait pu nous rendre de réels services. N’ayant qu’un cheval pour nous deux, nous faisons nos étapes moitié à pied, moitié à cheval.
A quelque chose malheur est bon : cela nous obligeait à nous refaire un peu à la marche, car bientôt il faudrait aussi nous défaire du cheval. Le sorgho n’est plus cultivé au delà du Djimini, et le climat du pays d’Anno est aussi funeste aux chevaux que celui du Diamman, où j’ai perdu mes deux dernières bêtes. D’autre part, je ne crois pas que, même avec une grosse provision de grain pour les chevaux, on arriverait à traverser la forêt.
Les sentiers qui existent ne sont que des pistes à peine visibles pour des gens exercés ; ils sont difficiles à suivre à cause des nombreux troncs d’arbres tombés en travers ; les lianes ne permettent même pas aux porteurs de passer avec des charges sur la tête ; ils doivent agencer leurs colis en forme de hotte afin de pouvoir se faufiler à travers la brousse, qu’ils ne peuvent franchir le plus souvent qu’accroupis.
Les racines enchevêtrées font saillie sur le sol ; le cheval marcherait avec difficulté, même sans cavalier. Enfin les ravins sont souvent érodés et ont des berges à pic, dans du terrain argileux et détrempé, et il faudrait, comme cela m’est arrivé dans mon itinéraire de Bondoukou à Amenvi, s’arrêter plusieurs fois pendant une étape afin de tailler des rampes d’accès et débroussailler pour livrer passage au cheval. D’autre part, le fourrage fait absolument défaut ; les rares clairières que l’on traverse sont couvertes de chaume clairsemé et aqueux, que les chevaux refusent, et, sous bois, le sol n’est tapissé que de jeunes pousses d’arbres mêlées à des fouillis d’ananas. L’humidité extraordinaire qui règne dans la forêt est également un important facteur avec lequel il faut compter.
Diawé, mon premier domestique, avait quitté Dogofili, son village, y laissant une jeune fille qu’il devait épouser. Ce brave garçon songeait continuellement à s’en retourner, mais par délicatesse il n’osait m’en parler, ayant pris l’engagement de m’accompagner jusqu’à la fin de la campagne. Désirant le récompenser pour le dévouement dont il avait fait preuve pendant toute la durée de nos pérégrinations, une fois arrivés à Kong je lui offris de s’en retourner vers Bammako avec les deux hommes chargés du courrier. Il refusa et ne consentit à me quitter que sûr de me voir en bonne route, de sorte qu’il m’accompagna jusqu’à la frontière des États de Djimini. Là, il fit retour avec Bafotigué, dont le frère devait, sur les instructions de Karamokho-oulé, nous accompagner jusqu’à Ouandarama et nous remettre entre les mains de Péminian.
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Le 16 mars dernier, une dépêche adressée au sous-secrétaire d’État aux colonies m’apprenait la mort de M. Treich-Laplène, le courageux jeune homme qui s’était offert pour aller du golfe de Guinée au-devant de moi.
M. Treich-Laplène était revenu épuisé par les émotions et les fatigues qu’il avait eu à supporter pendant ce trajet de sept mois. Hélas ! le courage et l’audace ne sont pas seuls nécessaires dans ces contrées : il faut un tempérament de fer pour résister aux privations et au reste.
A peine rentré en France, le Gouvernement, confiant dans le tact et l’énergie de Treich, le renvoya à la côte avec mission d’organiser administrativement notre nouvelle colonie de Grand-Bassam. C’est dans l’accomplissement de cette mission que la mort est venue nous le ravir.
Ayant souffert avec lui et partagé ses peines pendant plusieurs mois, j’ai été à même d’apprécier tout ce que son caractère renfermait de généreux, de désintéressé : il ne connaissait que le devoir. Dans les deux dernières lettres que Treich a écrites à sa mère, il se sent malade, mais ne veut à aucun prix abandonner son poste : « Ma présence est nécessaire ici, dit-il : je ne quitterai qu’à la dernière extrémité ».
J’avais beaucoup d’affection et d’estime pour Treich ; la nouvelle de sa mort a été bien pénible et bien douloureuse pour moi. J’avais pour lui la plus profonde amitié, celle qui est basée sur des souffrances communes, et je l’estimais infiniment.
Treich était un vaillant, un patriote et, par-dessus tout, un modeste. Si sa mère pleure aujourd’hui, à l’amertume de ses larmes doit se mêler un consolant souvenir de légitime fierté, celui que son fils est estimé et regretté par tous ceux qui l’ont approché, et que sa belle conduite et le vaillant patriotisme dont il était animé ne l’ont jamais écarté du sillon du devoir.