POST-SCRIPTUM DE 1854
AVEC LA RELATION DES ASSASSINATS DE WILLIAMS ET DES MAC-KEAN

On ne saurait songer à se concilier des lecteurs d’une humeur si saturnienne et si sombre qu’ils ne peuvent entrer en féconde sympathie avec aucune sorte de gaîté, et moins encore quand la gaîté empiète, si peu que ce soit, sur le domaine de l’extravagant. En pareil cas, ne pas sympathiser, c’est ne pas comprendre ; le badinage, s’il n’est pas goûté, devient plat et insipide, et tout à fait dépourvu de sens. Par bonheur, après que ces manants-là se seront tous retirés de mon auditoire, il me restera une grande majorité de personnes qui proclament bien haut l’amusement qu’elles ont retiré de mon bref mémoire ; et en même temps elles m’auront prouvé la sincérité de leur louange par l’expression d’une censure un peu hésitante. A plusieurs reprises, on m’a glissé que peut-être l’extravagance, encore que nettement intentionnelle en vue de former un élément de la gaîté générale de la conception, allait trop loin. Mais, je ne suis pas, moi, de cette opinion, et je prie mes censeurs amicaux de se souvenir qu’un des objets directs, qu’une des tentatives de cette bagatelle[48] consiste à regarder avec fixité le bord de l’horreur et de tout ce qui, par une réalisation plus effective, fût devenu tout à fait repoussant. L’excès même de l’extravagance insinue au lecteur peu à peu la simple vapeur de ce que serait la spéculation intégrale, et offre en même temps le moyen le plus sûr de désabuser de l’horreur, laquelle autrement se pourrait grossir par trop de sensibilité.

Qu’il me soit permis de rappeler, une fois pour toutes, à ceux qui m’adressent de telles objections, cette proposition du doyen Swift : que l’on dressât le compte des enfants en trop dans les trois royaumes (et ceux-là, à cette époque, tant à Dublin qu’à Londres, étaient soignés dans des hôpitaux d’enfants), afin de les engraisser et de les manger. C’était là une extravagance plus audacieuse, certes, et, en quelque sorte plus réalisable que la mienne, laquelle n’a pas mérité un seul reproche, fût-ce à un dignitaire de l’église suprême d’Irlande. Sa monstruosité même est son excuse. La pure extravagance est de mise pour autoriser ou accréditer mon petit jeu d’esprit[49], précisément comme les simples impossibilités de Lilliput, de Laputa, des Yahoos, etc., ont autorisé cet autre[50]. Si donc, un homme pense qu’il vaille la peine de tirer l’épée contre une bulle d’écume de gaîté aussi simple que cette conférence sur l’esthétique de l’assassinat, je me réfugie, pour le moment, sous le bouclier télamonien du doyen Swift.

Mais, en réalité, — et c’est ce qui à parler net, forme mon dessein en retenant le lecteur par ce post-scriptum, — mon petit papier peut plaider en faveur de son extravagance, une excuse privilégiée, comme il en manque tout à fait pour ses écrits au Doyen.

Personne ne peut prétendre, fût-ce un instant, au nom du Doyen, qu’il y ait dans la pensée humaine, aucune tendance ordinaire et naturelle de s’arrêter sur les enfants en tant qu’objets de nourriture ; dans les seules conditions qu’on puisse concevoir, cela apparaîtrait comme la forme la plus aggravée du cannibalisme, — le cannibalisme portant sur la partie de l’espèce humaine la plus dépourvue de défense. Bien au contraire, la tendance à juger critiquement ou esthétiquement les incendies ou les assassinats est universelle. Est-on sollicité au spectacle d’un grand incendie, sans nul doute la première impulsion sera d’aider à l’éteindre. Seulement ce champ d’exercice est très limité, bien vite il est rempli par une foule de professionnels réguliers, entraînés et équipés pour ce service. Au cas d’un incendie qui a lieu dans une propriété particulière, la compassion pour le désastre d’un voisin nous empêche tout d’abord de traiter la chose comme un spectacle de la scène. Mais peut-être le feu est-il confiné à des bâtiments publics ? En tous cas, après que nous avons payé notre tribut de regrets à l’affaire considérée en tant que calamité, inévitablement, et sans contrainte, nous en arrivons à la considérer comme un spectacle théâtral. Des exclamations : que c’est grand ! que c’est magnifique ! échappent dans une espèce d’extase à la multitude.

Par exemple, quand Drury Lane fut incendié dans le premier decennium de ce siècle[51], l’effondrement du toit fut marqué par le suicide mimé de l’Apollon protecteur qui surmontait et cimait le centre de ce toit. Le dieu immobile, avec sa lyre, semblait contempler d’en haut les ruines ardentes qui si vite se rapprochaient de lui. Soudain, les charpentes qui le soutenaient cédèrent ; un gonflement convulsif de flammes pareilles à des vagues parut un moment soulever la statue ; et alors, comme dans un accès de désespoir, on vit la déité présidente non pas tomber, mais se jeter elle-même dans le déluge du feu ! elle s’y précipita la tête la première, et, de toutes manières la descente eut l’apparence d’une action volontaire.

Que s’en suivit-il ? De tous les ponts sur le fleuve, de toutes les places ouvertes d’où se voyait le spectacle, une rumeur soutenue s’éleva d’admiration et de sympathie.

Quelques années avant cet événement, un prodigieux incendie se produisit à Liverpool ; le Goree, vaste amas de magasins, à côté d’un des docks, fut consumé jusqu’au ras du sol. L’énorme édifice, haut de 8 ou 9 étages, chargé des marchandises les plus combustibles, — plusieurs milliers de balles de coton, blés et avoines par milliers de quarters[52], goudron, térébentine, rhum, poudre à fusil, etc., — continua durant plusieurs heures de la nuit à nourrir ce feu formidable. Pour aggraver le malheur, il soufflait une brise de vent régulière, (heureusement pour la navigation, elle soufflait vers la terre, c’est-à-dire vers l’est) et sur toute la route de Warrington, à 18 milles de distance à l’est, l’air entier était illuminé par des flammèches de coton, souvent imbibées de rhum, et par ce qui, semblable à de véritables mondes d’étincelles flamboyantes, embrasait toutes les régions supérieures de l’air. Tout le bétail couché dans les champs, dans un rayon de 18 milles, fut jeté dans la terreur et dans l’agitation. Les hommes, naturellement, lisaient dans le tumulte, qui passait au-dessus de leurs têtes, de tourbillons scintillants et flamboyants, l’annonce de quelque gigantesque calamité survenue à Liverpool ; et la lamentation à ce sujet était universelle. Mais cette humeur de sympathie publique ne s’imposait pas à un point tel qu’elle supprimât, ou même qu’elle détournât les élans momentanés d’une admiration emphatique, tandis que ce grésil en flèches de feux aux maintes couleurs courait sur les ailes de l’ouragan, tour à tour à travers les profondeurs ouvertes de l’air et à travers les sombres nuages du ciel.

Le même traitement, précisément, s’applique aux assassinats. Après le premier tribut de regret à ceux qui ont péri, et, en tous cas, après que les intérêts des personnes ont été tranquillisés par le temps, inévitablement les traits scéniques, (ce qui peut esthétiquement s’appeler les avantages) des différents assassinats sont passés en revue et appréciés. Par conséquent, en faveur de mon extravagance, je viens me réclamer, moi, d’un principe inévitable et perpétuel dans les tendances spontanées de l’âme humaine, chaque fois qu’elle s’abandonne à elle-même. Et nul ne pourra prétendre qu’un plaidoyer analogue puisse être hasardé dans le cas de Swift.

Cette différence importante entre le Doyen et moi, tel est l’un des motifs qui nécessitaient le présent post-scriptum. Le second objet du post-scriptum sera de mettre le lecteur, d’une manière circonstanciée, au courant des trois affaires mémorables d’assassinats que depuis longtemps la voix des amateurs a couronnés du laurier, et plus spécialement des deux premières, c’est-à-dire des immortels assassinats de Williams, en 1812[53]. L’acte et l’acteur, chacun séparément, offre le plus grand intérêt ; et, comme quarante-quatre années se sont écoulées depuis 1812, on ne saurait supposer que ni l’un ni l’autre soit connu de façon approfondie par les hommes de la génération présente.


Jamais, d’un bout à l’autre, dans les annales de la Chrétienté universelle, il n’y a eu, en vérité, un acte, commis par un seul individu isolément, qui ait eu le pouvoir d’épouvanter les cœurs des hommes autant que cet assassinat, ce carnage par lequel, durant l’hiver de 1812, John Williams, en une heure, détruisit de fond en comble deux maisons, en extermina, sauf deux, tous les habitants, et établit sa propre suprématie sur tous les enfants de Caïn. Il serait tout à fait impossible de décrire suffisamment la frénésie des sentiments qui, durant l’entière quinzaine qui suivit, maîtrisa le cœur populaire : vrai délire d’horreur indignée chez quelques-uns, vrai délire de l’épouvante chez les autres.

Pendant douze jours de suite, sur l’avis sans fondement que le meurtrier inconnu avait quitté Londres, la panique qui avait convulsé la puissante métropole se répandit à travers l’île toute entière. J’étais, moi, à cette époque, à environ trois cents milles de Londres, mais là, comme partout, la panique était indescriptible. Une dame, ma proche voisine, que je connaissais personnellement et qui vivait pour l’instant, durant une absence de son mari, avec très peu de domestiques, dans une maison très à l’écart, n’eut pas de repos jusqu’à ce qu’elle eût fait placer dix-huit portes (elle-même me l’a raconté, et, du reste, persuadé par preuve oculaire), dont chacune était bien fermée par de forts verrous et des barreaux et des chaînes, entre sa chambre à coucher et tout intrus à forme d’homme. La joindre, fût-ce dans son salon, était chose comparable à la marche d’un drapeau blanc dans une forteresse assiégée ; tous les six pas, on était arrêté par une sorte de herse.

La panique ne se confinait pas chez les riches ; des femmes de la condition la plus humble plus d’une fois moururent sur-le-champ, du coup que leur avaient porté des tentatives suspectes d’intrusion de la part de vagabonds, lesquels ne méditaient probablement rien de pire qu’un vol, mais les pauvres femmes, égarées par les journaux de Londres, s’étaient imaginées que c’était le redoutable assassin de Londres.

Cependant, l’artiste solitaire, qui se reposait au centre de Londres, se nourrissant du sentiment de sa propre grandeur, comme un Attila domestique, comme un « Fléau de Dieu », — cet homme qui cheminait dans les ténèbres et qui faisait fond sur l’assassinat (plus tard on l’a su), en vue d’avoir du pain, des vêtements, et pour s’élever dans la vie, — préparait en silence une réponse à effet aux gazettes publiques ; le douzième jour après son meurtre inaugural, il signalait sa présence à Londres et avertissait tout le monde combien il était absurde de lui attribuer des penchants champêtres, en frappant un second coup, en accomplissant l’extermination d’une seconde famille.

Un peu allégée se trouva la panique provinciale, grâce à cette preuve que l’assassin n’avait pas condescendu à se dérober à la campagne ni à abandonner, un seul moment, sur les motifs de la prudence ou de la peur, les grands castra stativa métropolitains du crime géant, situés à jamais sur les bords de la Tamise. En fait, le grand artiste dédaignait la renommée provinciale ; il doit avoir estimé la risible disproportion du contraste entre une ville de la campagne ou un village, d’une part, et de l’autre un ouvrage plus durable que l’airain — un κτημα ἐς αει — un assassinat d’une telle qualité qu’il pût daigner le tenir pour un ouvrage sorti de son propre atelier.

Coleridge, que je vis quelques mois après ces assassinats terrifiants, me raconta que, pour sa part, bien qu’il résidât en ce temps-là à Londres, il n’avait pas partagé la panique régnante ; il n’en avait été touché qu’en tant que philosophe, il avait été jeté dans une rêverie profonde, au sujet du pouvoir formidable laissé à la disposition de quiconque sait s’accommoder de l’abjuration de toutes les entraves de la conscience, s’il est en même temps tout à fait libre de crainte. Mais s’il ne partageait pas la panique publique, Coleridge ne considérait pas cette panique comme le moins du monde déraisonnable ; en effet, disait-il très justement, dans cette vaste métropole il y a bien des milliers de ménages composés exclusivement de femmes et d’enfants ; il y en a bien d’autres milliers qui, par nécessité, confient leur sauvegarde, durant les longues soirées, à la discrétion de quelque jeune servante ; pour peu qu’elle se laisse persuader, sous le prétexte d’un message de la part de sa mère, de sa sœur ou de son amoureux, et ouvre la porte, dès lors, en une seconde de temps, s’en va à la ruine la sécurité de la maison.

Cependant, en ce temps-là, et pendant plusieurs mois consécutifs, la pratique prévalut de mettre solidement la chaîne sur la porte avant de l’ouvrir, ce qui servit pendant bien longtemps à rappeler la profonde impression laissée à Londres par M. Williams.

Southey, puis-je ajouter, entra profondément dans le sentiment public à cette occasion, et il me dit, une semaine ou deux après le premier assassinat, que c’était bien un événement particulier de cet ordre qui pouvait atteindre à la dignité d’un événement national[54].

Maintenant que j’ai préparé le lecteur à apprécier à sa vraie proportion cet épouvantable tissu d’assassinats (souvenir d’une époque laissée à 42 ans derrière nous, on ne saurait les supposer vraiment connus d’une personne sur quatre de cette génération), je vais passer aux détails circonstanciés de l’affaire.

Avant tout un mot quant à la scène locale des meurtres. Ratcliffe Highway est une grande voie de communication dans un quartier très chaotique du Londres oriental ou nautique. En ce temps-là (c’est-à-dire en 1812), aucune police suffisante n’existait, sauf la police détective de Bow Street — admirable pour son objet particulier, mais absolument disproportionnée au service général de la capitale, — c’était donc un quartier très dangereux. Un homme sur trois, pour le moins, y pouvait être compté comme étranger : Lascars, Chinois, Maures, Nègres, se rencontraient à tous les pas. Et, outre le ruffianisme multiple caché impénétrablement sous les chapeaux mêlés aux turbans de ces gens dont le passé était insaisissable aux yeux des Européens, on ne l’ignore pas, la marine de la chrétienté (spécialement, en temps de guerre, la marine de commerce) est le sûr réceptacle de tous les meurtriers et de tous les ruffians à qui leurs crimes ont donné un motif de se dérober, pour une saison, aux regards du public. Peu de gens de cette catégorie, c’est vrai, sont qualifiés pour se donner comme des hommes de mer capables ; en tout temps, et spécialement durant une guerre, seule une petite proportion (un nucleus) dans l’équipage d’un bateau comporte des hommes capables — la grande majorité est simplement composée de terriens sans expérience.

Mais John Williams, qui avait été, à plusieurs reprises, compté comme marin à bord de différents navires des Indes, etc., était probablement un marin accompli. C’était, en effet, un homme généralement avisé et adroit, fertile en ressources dans toutes les difficultés soudaines, et qui se pliait avec la plus grande souplesse à toutes les variations de la vie sociale.

Williams était un homme de taille moyenne (de 5 pieds 7 pouces et demi à 5 pieds 8 pouces), d’une complexion dégagée, plutôt mince, mais vibrant, passablement musculeux et net de toute chair superflue.

Une dame qui l’a vu à son interrogatoire (je crois, au bureau de police de la Tamise), m’a assuré que ses cheveux étaient de la couleur la plus extraordinaire et la plus vive, — je veux dire d’un jaune brillant, tenant à peu près le milieu entre la couleur de l’orange et celle du citron. Williams était allé dans l’Inde, principalement au Bengale et à Madras, et il avait été aussi sur l’Indus. Or, il est notoire qu’au Pendjab, les chevaux appartenant aux castes élevées sont souvent peints, cramoisi, bleu, vert, pourpre ; et Williams, me semble-t-il, pouvait, dans le dessein possible de se déguiser, avoir pris une idée de cette pratique de Sind et de Lahore, si bien que peut-être cette couleur n’était pas naturelle. Pour le reste, son aspect était assez naturel et — si j’en juge d’après une statuette de lui en plâtre, que j’ai achetée à Londres, — je dirais médiocre en ce qui regarde la structure de son visage.

Quelque chose, cependant, frappait, qui s’accordait bien avec l’impression de son naturel de tigre : son visage portait en tout temps une pâleur exsangue, spectrale. « Vous auriez imaginé, disait mon informatrice, que dans ses veines ne circulait pas le sang rouge de la vie, celui qui s’enflamme par la chaleur de la honte, de la colère ou de la pitié, — mais une sève verte ne jaillissant pas d’un cœur humain. » Les yeux semblaient glacés et vitreux, comme si la lumière en était toute convergée sur quelque victime cachée dans le lointain. En cela, son aspect pouvait être repoussant ; mais, d’autre part, la déposition concordante de beaucoup de témoins, et aussi la déposition silencieuse des faits le montrent, ce que sa manière d’être avait d’huileux et d’insinuation serpentine neutralisait le caractère repoussant de son visage spectral, et lui ménageait auprès de jeunes femmes inexpérimentées un accueil des plus favorables. En particulier, une jeune fille de bonne éducation, que Williams avait sans doute le dessein de tuer, déposa qu’une fois, comme il était assis seul à côté d’elle, il lui avait dit : « Eh bien ! Mademoiselle R…, supposons que j’apparaisse, vers minuit, à côté de votre lit, armé d’un couteau à découper, que diriez-vous ? » Et la jeune fille confiante lui avait répondu : « Oh ! Monsieur Williams, si c’était un autre, je serais effrayée. Mais, en entendant votre voix, je me tranquilliserais. » Pauvre petite ! que ce tracé de premier jet, M. Williams l’eût rempli et réalisé, et elle aurait vu quelque chose dans le visage cadavérique, entendu quelque chose dans la voix sinistre qui eût dérangé sa tranquillité à jamais. Mais rien moins que de si terribles expériences ne pouvait valoir pour démasquer M. John Williams.


C’était dans la nuit d’un samedi de décembre ; M. Williams, nous supposerons qu’il avait fait son coup d’essai[55] bien longtemps auparavant, se frayait un chemin à travers les rues encombrées et affairées. Dire c’était agir. Et cette nuit, il s’était dit en secret qu’il allait exécuter un projet déjà ébauché, lequel, une fois fini, était destiné à frapper, le jour suivant, de consternation « tout le puissant cœur » de Londres, du centre à la circonférence. Plus tard on s’en est souvenu, il avait quitté en vue de sa sombre mission son logement, vers onze heures du soir ; non qu’il eût l’intention de commencer si tôt ; mais il lui était nécessaire de procéder à des reconnaissances. Il portait ses outils serrés sous son ample et spacieux vêtement tout boutonné. C’était en harmonie avec la subtilité générale de son caractère et sa haine élégante de la brutalité, que, par un agrément universel, ses manières fussent distinguées pour leur suavité exquise ; le cœur de tigre se masquait sous le raffinement le plus insinuant et le plus onduleux. Toutes ses connaissances dans la suite ont décrit sa dissimulation comme si aisée et si parfaite que, si en suivant son chemin dans les rues toujours encombrées de monde le samedi soir dans les quartiers pauvres, il avait par mégarde coudoyé quelqu’un, il se fût (pour satisfaire tout le monde) arrêté à lui présenter les excuses les plus convenables. Avec son cœur diabolique couvant le plus infernal des projets, il se serait encore interrompu pour exprimer l’aimable souhait que l’énorme maillet qu’il portait sous les boutons de son pardessus élégant, n’eût pas causé de mal à l’étranger avec qui il était venu en collision. Titien, je crois, à coup sûr Rubens, et peut-être Van Dyck s’étaient fait une loi de ne jamais pratiquer leur art qu’en grand costume — manchettes de dentelles, perruque à bourse et épée à poignée de diamant ; M. Williams, on a des raisons de le croire, quand il sortait pour un grand massacre compliqué, portait toujours des bas et des escarpins noirs ; il n’aurait, sous aucun prétexte, humilié sa condition d’artiste jusqu’à porter une robe de chambre.

Dans sa deuxième grande œuvre, il a été remarqué et rappelé, très particulièrement, par le seul et unique homme tremblant qui, sous les tuantes agonies de la peur, fut contraint (comme va voir le lecteur) de se faire, dans une place cachée, le témoin solitaire de ces atrocités, que M. Williams portait un long habit bleu du drap le plus fin et richement doublé de soie. Parmi les anecdotes qui circulaient à son sujet, on disait dans le temps que M. Williams employait le premier des dentistes et aussi le premier des pédicures. En aucune matière, il n’eût voulu patronner une habileté de second ordre. Et, sans nul doute, dans cette périlleuse petite branche d’industrie qu’il pratiquait, on peut le regarder comme le plus aristocratique et le plus délicat des artistes.

Mais qui était la victime vers la demeure de laquelle il se hâtait ? A coup sûr, il ne pouvait pas avoir l’imprudence de mettre à la voile pour tenir une course aventureuse à la recherche d’une personne de hasard à tuer ? Oh ! non ; il s’était, quelque temps d’avance, assuré de la personne, je veux dire d’un ancien ami très intime. Il semble, en effet, qu’il ait établi comme maxime que la personne la meilleure à tuer est un ami, ou, à défaut d’un ami, article qu’on ne saurait toujours avoir à sa disposition, une connaissance : dans ces deux cas, lorsqu’on approche de son sujet, la suspicion se trouve désarmée, tandis qu’un étranger prendrait l’alarme et trouverait, dans l’aspect même de son meurtrier élu, l’avertissement d’avoir à se tenir sur ses gardes.

Dans le cas présent, on a regardé sa victime prétendue comme réunissant la double condition : originellement ç’avait été un ami, qui, par la suite, sur quelque bon motif survenu, s’était transformé en ennemi. Ou, plus probablement, disaient d’autres, les sentiments depuis longtemps s’étaient assoupis qui avaient donné la vie à des rapports soit d’amitié, soit d’inimitié.

Marr, tel est le nom de cet homme infortuné, choisi (pour sa qualité d’ami ou d’ennemi) comme l’objet du travail de la présente nuit du samedi. L’histoire qui courait en ce temps-là, au sujet de la liaison de Williams et de Marr — et qui jamais, vraie ou fausse, n’a été démentie par l’autorité — c’est qu’ils avaient navigué sur la même malle des Indes jusqu’à Calcutta, et qu’ils s’étaient pris de querelle en mer. Une autre version de l’histoire disait : — Non, ils se sont disputés après être revenus de la mer, et l’objet de leur querelle était Mme Marr, très jolie jeune femme, aux faveurs de laquelle ils s’étaient trouvés candidats rivaux, et ils s’étaient pris soudain l’un pour l’autre de la plus amère inimitié. Certains détails donnaient une couleur de probabilité à cette histoire. Au demeurant, il est parfois advenu, à l’occasion d’un assassinat qui s’expliquait insuffisamment, que, pure bonté de cœur ne tolérant pas un motif simplement sordide à un assassinat éclatant, quelqu’un ait forgé et que le public ait accrédité une histoire pour représenter l’assassin comme ayant agi sous quelque impulsion d’un ordre plus élevé. Dans cette affaire, le public, trop choqué par l’idée que Williams, pour un simple motif de lucre, eût pu consommer une tragédie si complexe, accueillit volontiers le conte qui le représentait sous l’empire d’une malveillance mortelle, accrue par la rivalité la plus passionnée et la plus noble au sujet des faveurs d’une femme. Le cas demeure, jusqu’à un certain point, douteux, — mais certainement la probabilité est que Mme Marr avait été la juste cause, causa teterrima, de la discorde des deux hommes.

Mais les minutes se font nombreuses, les sables du sablier s’écoulent qui mesurent la durée de cette discorde sur la terre. Cette nuit, elle va cesser. Demain est le jour qu’en Angleterre on nomme dimanche, qu’en Écosse on nomme de son nom judaïque de Sabbat. Pour les deux nations, sous les noms différents, le jour a la même fonction : c’est pour toutes les deux le jour du repos. Pour toi aussi, Marr, ce sera le jour du repos, cela est écrit ; et toi encore, jeune Marr, tu vas trouver le repos — toi et ta famille, et l’étranger qui est sous ton toit. Mais ce repos sera dans le monde qui se trouve au delà de la tombe. De ce côté de la tombe, vous allez dormir tous votre sommeil dernier.

C’était une nuit d’extraordinaires ténèbres ; dans cet humble quartier de Londres, quelle que puisse être la nuit, lumineuse ou obscurcie, calme ou orageuse, toutes les boutiques restaient ouvertes les nuits du samedi jusqu’à minuit au moins, et beaucoup une bonne demi-heure en plus. Là, il n’y avait pas de superstition pédante et judaïque au sujet des limites exactes du dimanche. Au pis aller, le dimanche s’étendait depuis une heure du matin, le premier jour, jusqu’à huit heures du matin, le jour suivant, et accomplissait de la sorte un cercle de trente et une heures. C’était, assurément, bien assez long. Marr, particulièrement dans la soirée de ce samedi-là, eût été satisfait même qu’il fût plus court, à condition qu’il vînt plus tôt ; car il avait peiné derrière son comptoir pendant seize heures.

Voici quelle était la situation de Marr dans la vie : — il tenait une petite boutique de bonneterie, et avait placé dans son fonds et dans la fourniture de sa boutique environ 180 livres sterling. Comme tous les hommes engagés dans le commerce, il éprouvait certaines inquiétudes. Il n’était qu’un tout nouveau débutant, et déjà de mauvaises dettes l’avaient alarmé, des effets venaient à maturité qui, vraisemblablement, ne coïncideraient pas avec des ventes en rapport. Mais, de par sa constitution, il était, comme sanguin, plein d’espérances. En ce temps-là c’était un jeune homme de 27 ans, robuste et de fraîche couleur, que ne gênaient qu’à un très faible point ses perspectives commerciales ; toujours de belle humeur, se promettant (bien en vain !) pour cette nuit et la nuit suivante tout au moins, de reposer sa tête lasse et ses soucis sur le sein fidèle de sa douce, aimable jeune femme.

La famille de Marr se composait de cinq personnes, à savoir :

D’abord, lui-même, qui, si lui devait advenir la ruine dans les limites du langage commercial, aurait bien assez d’énergie pour se relever de nouveau, pareil à une pyramide de feu, et pour planer bien haut par-dessus la ruine plusieurs fois répétée. Oui, pauvre Marr, ce pourrait être ainsi, pourvu que tu fusses laissé à ton énergie native sans encombre ; mais voici qu’à présent se tient de l’autre côté de la rue quelqu’un né de l’enfer et qui oppose son péremptoire refus à toutes tes perspectives les plus flatteuses.

La deuxième sur la liste de la famille se trouve sa jolie et aimable femme, laquelle est heureuse à la manière des épouses adolescentes, car elle n’a que 22 ans, et inquiète seulement (quand elle l’est) au sujet de son enfant adoré.

En troisième lieu, en effet, il y a dans un berceau, à moins de neuf pieds plus bas que la rue, je veux dire dans une cuisine chaude et agréable, et bercé à intervalles par la jeune mère, un bébé de huit mois. Depuis dix-neuf mois, Marr et elle sont mariés et c’est là leur premier né. Ne vous affligez pas pour l’enfant qui va devoir observer le profond repos du dimanche dans un autre monde ; car pourquoi un orphelin, plongé jusqu’aux lèvres dans la pauvreté, une fois privé de ses père et mère, traînerait-il sur une terre étrangère et assassine ?

En quatrième lieu, il y a un brave garçon, un apprenti, mettons de treize ans, — un garçon du Devonshire[56], d’une belle figure, tels que le sont pour la plupart les jeunes gens du Devonshire ; content de sa place, pas surmené, traité avec bonté par son maître et par sa maîtresse.

Cinquièmement, et pour finir, fermant la marche de cette paisible famille, une servante, jeune femme adulte qui, très remarquable par la bonté de son cœur, occupait (comme il arrive souvent dans les familles de prétentions modestes quant au rang) une sorte de situation de sœur dans ses relations avec sa maîtresse.

Un grand changement démocratique s’effectue en ce moment précis (1854) et depuis vingt ans s’est effectué dans la société britannique. Des multitudes de personnes ont trouvé honteux de dire les mots « mon maître » et « ma maîtresse » ; le terme qui vient les déposséder lentement est « mon employeur ». Or, aux États-Unis, une telle expression hautement démocratique, encore que désagréable en tant qu’elle est l’inutile proclamation d’une indépendance que personne ne conteste, ne comporte, cependant, aucun mauvais effet durable. Les auxiliaires domestiques s’y trouvent assez généralement dans un état de transition qui aboutit si sûrement et si vite à les mettre eux-mêmes à la tête d’un établissement domestique leur appartenant en propre, qu’en effet ils ignorent, au moment présent, un rapport qui, tout compte fait, devra se dissoudre dans un an ou deux. Mais en Angleterre, où n’existe pas la même réserve de terres perpétuellement en excédent, la tendance de ce changement est pénible. Elle porte en soi l’expression affligeante et grossière de l’immunité quant à un joug, qui était en tout cas bien souvent léger et bénin. Ailleurs je développerai ce que je prétends dire.

Ici, apparemment, au service de Mme Marr, le principe en question se démontrait lui-même par la pratique. Mary, la servante, éprouvait un respect sincère et simple pour une maîtresse qu’elle voyait si fermement occupée de ses devoirs domestiques, et qui, si jeune, investie d’une légère autorité, ne l’exerçait jamais par caprice, mais la manifestait toujours d’une façon remarquable. D’après le témoignage de tous les voisins, elle se comportait, vis-à-vis de sa maîtresse, avec une nuance de respect discret, tout en se montrant ardente à la soulager, chaque fois que c’était possible, du poids de ses devoirs maternels, par les services joyeux et volontaires d’une vraie sœur.

Telle était la jeune femme que tout à coup, trois ou quatre minutes avant minuit, Marr appela du bord de l’escalier, la chargeant d’aller acheter des huîtres pour le souper de la famille. De quels minces hasards dépendent bien souvent de sérieux résultats qui durent la vie ! Marr, occupé par les affaires de sa boutique, Mrs Marr, occupée par quelque indisposition et un réveil de son bébé, avaient oublié l’un et l’autre de s’inquiéter du souper. Le temps, de moment en moment, restreignait la possibilité d’un choix varié ; et l’on commanda des huîtres, sans doute comme la chose la plus probable à trouver après que minuit aurait sonné. Et voilà que de cette circonstance insignifiante allait dépendre la vie de Mary ! Qu’on l’eût envoyée chercher le souper comme à l’ordinaire entre dix et onze heures, il est bien certain qu’elle, le seul membre de la famille entière qui ait échappé à la tragique extermination, n’y eût pas échappé, il n’est que trop certain qu’elle aurait partagé la destinée commune.

Maintenant il était devenu nécessaire de faire vite, hâtivement ; donc, ayant reçu de l’argent de Marr, un panier à la main, tête nue, Mary courut hors de la boutique. Ce fut dans la suite, à se le remémorer, un souvenir qui lui glaçait le cœur que, précisément en passant le seuil de la boutique, elle avait remarqué de l’autre côté de la rue, à la lumière des réverbères, la figure d’un homme, stationnaire à ce moment, mais qui l’instant d’après avait lentement bougé.

C’était Williams, ainsi qu’un petit incident, tout juste avant ou tout juste après (il est à présent impossible de dire lequel des deux) l’a prouvé suffisamment. Or, si l’on considère le désordre et la hâte inévitables de Mary dans les conjonctures posées, le temps à peine suffisant pour avoir chance de faire sa commission, il devient évident qu’elle a dû sentir se rattacher un sentiment profond de malaise mystérieux aux mouvements de cet inconnu, sans quoi, assurément, son attention ne se fût pas trouvée disponible pour si peu de chose.

Sur ce point même elle a jeté un peu de lumière pour ce qui pouvait, à demi consciemment, se passer alors dans son esprit. Elle disait que, nonobstant l’obscurité qui ne lui aurait pas permis de reconnaître les traits de l’homme ni de s’assurer de l’exacte direction de ses yeux, elle avait pourtant remarqué que, d’après son maintien quand il se mit en marche, et d’après la visible allure de sa personne, il devait être en train de regarder vers le no 29.

Le petit incident auquel j’ai fait allusion et qui confirme l’opinion de Mary c’est que, à un moment très rapproché de minuit, le watchman, le veilleur de nuit, avait particulièrement remarqué cet étranger. Il l’avait observé qui regardait continuellement dans la fenêtre de la boutique de Marr, et il avait trouvé cette action, en la rapprochant des apparences de l’homme, tellement suspecte qu’il entra dans la boutique de Marr pour lui communiquer ce qu’il avait vu.

Il établit ce fait, plus tard, devant les magistrats, en ajoutant que, dans la suite, c’est-à-dire très peu de minutes après minuit (huit ou dix minutes, probablement, après le départ de Mary), comme il repassait, selon sa tournée ordinaire d’une demi-heure, Marr lui avait demandé de l’aider à fermer ses volets. Ce fut là la dernière communication entre eux ; et le watchman avertit Marr que le mystérieux étranger semblait, cette fois, s’être éloigné et qu’il ne s’était plus fait voir depuis le premier avis donné par le watchman à Marr.

Il est hors de doute que Williams avait observé la visite du watchman à Marr, et qu’ainsi son attention avait été attirée sur l’indiscrétion de son propre maintien, si bien que l’avertissement, donné inefficacement à Marr, c’est Williams qui en avait tenu compte.

Et, c’est à peine si on peut le mettre davantage en doute, le chien sanguinaire avait commencé son œuvre dans la minute qui suivit celle où le watchman aida Marr à poser ses volets, en voici la raison :

Ce qui empêchait Williams de commencer plus tôt, c’était l’exposition de tout l’intérieur de la boutique aux regards des passants de la rue. Il était indispensable que les volets fussent fermés avec soin pour que Williams pût, en sécurité, se mettre à l’ouvrage. Mais, dès que cette précaution préliminaire serait prise et qu’il se serait assuré un abri contre la vue du public, ne perdre aucun moment par un retard devenait dès lors d’une bien plus grande importance qu’il ne l’avait été primitivement de ne rien hasarder par de la précipitation. Tout dépendait de ce fait, pénétrer avant que Marr eût clos la porte.

Toute autre manière d’entrer (par exemple, en attendant le retour de Mary pour faire son entrée en même temps qu’elle), on le verra, Williams y aurait compromis un précieux avantage que, si on lit ses actions muettes dans leur exacte ordonnance, il a dû, le lecteur va le comprendre, mettre à profit.

Williams attendit, par nécessité, que le bruit des pas du watchman se fût éloigné ; il attendit peut-être trente secondes ; passé ce danger, le danger prochain était que Marr se mît à clore sa porte : un tour de clé, et l’entrée était fermée à l’assassin. C’est pourquoi il s’élança au dedans, et d’un mouvement adroit de la main gauche il tourna, sans doute, la clé, sans laisser Marr s’apercevoir de ce stratagème fatal. Il est en vérité admirable et des plus intéressants de suivre la marche successive du monstre, et de noter l’absolue certitude avec laquelle les silencieux hiéroglyphes de l’affaire nous décèlent tout le processus et les mouvements du drame sanglant, non moins sûrement et aussi pleinement que si nous avions été nous-mêmes cachés dans la boutique de Marr ou que si nous avions contemplé du haut des cieux de pitié, ce vautour infernal qui ne savait pas ce que pitié veut dire.

Qu’il ait caché à Marr son artifice secret et rapide quant à la serrure, cela est évident ; parce que sinon, Marr eût aussitôt pris l’alarme, surtout après ce que le watchman lui avait communiqué ! Or on verra bientôt que Marr ne s’était pas alarmé. Certes, pour le plein succès de Williams, il importait, au plus haut degré, d’empêcher et de prévenir tout hurlement, tout cri d’agonie de Marr. De telles clameurs et dans une situation si légèrement défendue contre la rue, je veux dire par les murs les plus minces, se font entendre du dehors à peu près aussi clairement que si elles s’élevaient dans la rue. Ces clameurs, il était donc indispensable de les étouffer. Elles furent étouffées ; et le lecteur va comprendre comment.

Mais, en ce moment laissons le meurtrier seul avec ses victimes. Que durant 50 minutes il travaille à sa guise. La porte d’entrée, comme nous savons, est maintenant assurée contre tout secours. Il n’y a pas de secours. Attachons donc notre vue sur Mary, et, quand tout sera achevé, revenons avec elle lever le rideau et lire l’horrible monument de tout ce qui s’est passé pendant son absence.

La pauvre fille, l’esprit inquiet à un point qu’elle ne pouvait qu’à moitié comprendre, errait de ci, de là, à la recherche d’un débit d’huîtres ; et n’en trouvant pas qui fût encore ouvert dans le rayon que lui avait fait connaître son expérience ordinaire, elle se dit que le mieux était de tenter la chance dans un quartier plus éloigné. Elle voyait, dans le lointain, briller et scintiller les réverbères qui l’attiraient ; et, ainsi, à travers des rues inconnues pauvrement éclairées[57], par cette nuit particulièrement obscure, dans une région de Londres où des tumultes furieux continuellement la détournaient de ce qui semblait le droit chemin, il était bien naturel qu’elle s’égarât. Pendant ce temps, le dessein dans lequel elle était sortie était devenu sans espoir. Il ne lui restait plus qu’à revenir sur ses pas. Mais là était la difficulté ! Car elle avait peur de demander son chemin à des passants de hasard dont l’obscurité l’empêchait de reconnaître les dehors. A la longue, à sa lanterne elle reconnut un watchman. Par lui, elle fut remise dans la bonne route, et dix minutes plus tard, elle se retrouvait devant la porte du no 29 de Ratcliffe Highway. En même temps, elle se convainquit qu’elle avait dû être absente pendant 50 à 60 minutes ; elle avait, en effet, entendu dans le lointain, le cri une heure passé, lequel, commencé quelques secondes après une heure, durait sans interruption de 10 à 12 minutes.

Dans le trouble des inquiétudes torturantes qui aussitôt la surprirent, bien entendu, il lui est devenu difficile de se rappeler distinctement toute la succession des doutes, des appréhensions et des pressentiments ombrageux qui fondirent sur elle soudain. Mais, autant qu’elle ait pu se rappeler, elle n’a pas, au premier moment qu’elle atteignit la maison, remarqué rien qui fût décidément alarmant.

Dans le plus grand nombre des villes, les sonnettes sont les instruments principaux de communication entre la rue et l’intérieur des maisons ; à Londres, les marteaux dominent. Chez Marr, il y avait à la fois un marteau et une sonnette. Mary sonna, et en même temps elle heurta légèrement. Elle n’avait aucune crainte de déranger son maître ou sa maîtresse, elle était bien sûre de les trouver encore debout. Elle n’avait d’inquiétude que pour le bébé qui, dérangé, aurait pu encore priver sa mère du repos de la nuit. Elle savait bien que, des trois personnes attendant avec anxiété son retour, et, à ce moment, peut-être sérieusement tourmentées de son retard, le moindre perceptible murmure venu d’elle devait en un moment en amener une à la porte.

Mais qu’est-ce donc ? A son grand étonnement, et avec l’étonnement s’insinuait en elle une terreur glaciale — elle n’entendit ni mouvement, ni rumeur, monter de la cuisine. Au moment même lui revint, dans une angoisse frissonnante, l’image confuse de cet étranger au large vêtement sombre qu’elle avait vu se glisser furtif sous la lumière ombrageuse du réverbère, et qui, trop sûrement, guettait les mouvements de son maître : et voilà qu’elle se reprochait amèrement, quelque pressante que fût sa hâte, de n’avoir pas averti M. Marr de cette apparition suspecte. Pauvre fille ! Elle ne savait pas alors que si un tel avis avait pu être valable pour mettre Marr sur ses gardes, il lui était venu d’autre part, si bien qu’à cette omission, en réalité due seulement à sa hâte de faire la commission de son maître, on ne pouvait imputer le résultat fâcheux. Mais de telles réflexions, en ce sens ou en tout autre, furent englouties en ce moment dans la panique qui lui montait.

Que son double appel eût pu n’être pas remarqué, — ce seul fait, tout à coup, lui fut une révélation d’horreur. Qu’une personne se fût endormie, mais deux — mais trois — cela était une pure impossibilité. Et même, à les supposer toutes les trois ensemble et le bébé ensevelis dans le sommeil, combien encore restait inexplicable ce total — ce total silence ! Très certainement à ce moment quelque chose comme de l’horreur hystérique couvrit d’une ombre la pauvre fille, et alors elle se mit à tirer la sonnette avec une violence qui appartient à de la terreur maladive. Cela fait, elle s’arrêta ; elle gardait encore assez d’empire sur soi, bien que, vite, vite, il fût en train de l’abandonner, pour réfléchir que si quelque accident écrasant avait obligé Marr et son apprenti à laisser la maison et à aller chercher une assistance chirurgicale dans des quartiers assez éloignés (chose à peine supposable), — même dans ce cas, Mme Marr et son enfant seraient restés, et ne fût-ce qu’un murmure, à toute extrémité, la jeune mère aurait répondu.

S’arrêter donc, s’imposer à elle-même un rigoureux silence, de façon à laisser venir la réponse possible à son appel dernier, ce devint pour elle le devoir, par un effort spasmodique. Écoute donc, pauvre cœur tremblant ; et, vingt secondes, tiens-toi immobile comme la mort ! Immobile comme la mort, elle l’était ; et durant cette redoutable immobilité, comme elle étouffait son souffle pour pouvoir écouter, il se produisit un incident d’une terreur mortelle qui, jusqu’au jour de sa mort, ne cessera de renouveler dans son oreille ses échos. Elle, Mary, la pauvre fille tremblante, qui se contenait et se maîtrisait par un effort suprême, afin de laisser plein accès à la réponse que pouvait faire, à son dernier appel frénétique, sa chère jeune maîtresse, à la fin et très distinctement elle entendit à l’intérieur de la maison un bruit. Oui, maintenant, sans doute possible, une réponse se fait à son appel. Mais quelle réponse ?

Sur l’escalier — non pas l’escalier qui conduisait, en bas, à la cuisine, mais sur l’escalier qui conduisait, en haut, à l’unique étage des chambres à coucher, — elle entendit un bruit de craquement. Puis elle entendit très distinctement un pas : une marche, deux, trois, quatre marches lentement, distinctement descendues. Puis, les redoutables pas, elle les entendit, s’avancèrent au long de l’étroit couloir vers la porte. Les pas — ô ciel ! les pas de qui ? — se sont arrêtés à la porte. On pouvait entendre la respiration de cet être terrible qui avait imposé le silence à toute respiration autre que la sienne dans la maison. Il n’y a qu’une porte entre lui et Mary. Mais que fait-il donc de l’autre côté de la porte ? Pas circonspect, pas furtif, qui est descendu au bas de l’escalier, puis qui a marché le long du petit couloir étroit — étroit comme un cercueil — jusqu’à ce qu’enfin, il se soit arrêté à la porte.

Ah ! que le drôle respire fort ! Lui, l’assassin solitaire, est d’un côté de la porte ; Mary est de l’autre côté. Or, supposez qu’il eût ouvert tout à coup la porte, et que, inconsidérément, dans l’obscurité, Mary se fût précipitée à l’intérieur et se fût trouvée dans les bras de l’assassin. Le cas jusque-là eût été possible — et même certainement, si la ruse en eût été tentée tout de suite au retour de Mary, elle aurait eu plein succès ; si la porte s’était ouverte tout à coup à son premier tintement, tête baissée, elle aurait sauté dans la maison, et aurait péri. Mais, à présent, Mary est sur ses gardes. Le meurtrier inconnu et elle, tous deux leurs lèvres contre la porte, sont aux écoutes et respirent fort, mais heureusement ils sont chacun d’un côté de la porte, et au moindre indice d’ouverture de la clé ou du loquet, Mary se serait rejetée dans l’asile de l’obscurité générale.

Quel était le but du meurtrier en s’avançant le long du couloir jusqu’à la porte d’entrée ? Son but, le voici : — Prise à part, en tant qu’individu, Mary n’avait pour lui aucune valeur. Mais considérée comme membre d’une famille, elle avait cette valeur, que, saisie et assassinée, elle parfaisait et complétait le désastre de la maison. L’affaire racontée, comme elle devait être racontée dans toute la chrétienté, tiendrait captive l’imagination. Ainsi toute la couvée de victimes était prise aux filets ; la ruine de la famille ainsi était entière et globale ; et sous ce rapport, la tendance des hommes et des femmes, de quelque façon qu’ils s’agitassent, aurait été, sans aide et sans espoir, de tomber entre les mains victorieuses de l’assassin tout puissant. Il n’avait qu’à dire : « Mes preuves sont datées du no 29 de Ratcliffe Highway » et la pauvre imagination vaincue tombait sans pouvoir sous l’œil de crotale fascinateur du meurtrier.

Il n’y a aucun doute que le motif pour l’assassin de demeurer au côté intérieur de la porte de Marr, tandis que Mary restait du côté extérieur, était l’espoir que, s’il ouvrait la porte doucement, contrefaisant tout bas la voix de Marr, et disant : Qu’est-ce qui vous a fait rester si longtemps ? il serait possible de la capturer.

Il se trompait. Il était pour cela trop tard. Mary était maintenant éperdument en éveil. Elle se mit alors à sonner la sonnette et à frapper le marteau avec une violence ininterrompue. Et la conséquence naturelle c’est que le voisin de la maison contiguë, qui venait de se coucher et de s’endormir à l’instant même, fut réveillé ; et, grâce à la violence incessante de la sonnerie et des heurts qui, à présent, obéissaient à une impulsion délirante et irrésistible chez Mary, il eut le sentiment qu’un événement très terrible devait être à la racine d’un tumulte si bruyant. Se lever, monter la fenêtre, demander furieusement la cause de ce vacarme intempestif, ce fut l’affaire d’un moment. La pauvre fille resta suffisamment maîtresse d’elle-même pour expliquer avec rapidité le fait de son absence d’une heure, sa croyance que la famille de M. et Mme Marr avait été assassinée dans l’intervalle, et qu’à ce moment encore l’assassin était dans la maison.

La personne à qui s’adressait son récit était un prêteur sur gages ; ce devait être à coup sûr un homme brave, car l’entreprise était périlleuse, ne fût-ce qu’en tant qu’épreuve pour sa force physique, de faire face seul à seul à un assassin mystérieux, lequel apparemment avait signalé sa vaillance par un triomphe d’une telle étendue. Certes, encore une fois, il fallait à l’imagination un effort de victoire sur soi-même pour s’élancer, tête baissée, en la présence d’un homme enveloppé dans un nuage de mystère, et dont la nationalité, l’âge, les motifs étaient tout ensemble inconnus. Il est rare que sur un champ de bataille un soldat ait été appelé à affronter un danger aussi complexe. Car, si la famille entière de son voisin Marr avait été exterminée — si cela était vrai, en effet, — une telle quantité de sang répandu semblait bien le dénoncer, il devait y avoir deux personnes pour commettre le crime, ou, si une seulement avait accompli une telle ruine, en ce cas, de quelle colossale audace devait-elle être douée, celle-là ! et aussi, sans doute, de quelle agilité, de quelle force animales ! Mieux même : l’ennemi inconnu (qu’il fût un seul ou qu’il fût double) serait, sans aucun doute, soigneusement armé.

Eh bien, en dépit de tant de désavantages, cet homme sans crainte n’hésita pas à s’élancer tout de suite vers le champ du massacre, dans la maison de son voisin. Le temps seulement de passer son pantalon et de s’armer d’un tisonnier de cuisine, il descendit dans la petite cour derrière sa maison. En approchant de cette manière, il avait chance de surprendre l’assassin, tandis que s’il eût passé par le devant, cette chance n’eût pas existé, et il y aurait eu de plus un retard considérable dans le travail d’enfoncer la porte.

Un mur de briques haut de neuf ou dix pieds, séparait ses locaux de derrière de ceux de Marr. Il sauta par-dessus ; et, au moment même où il s’arrêtait à la nécessité de retourner prendre une bougie, il aperçut tout à coup un faible rayon de lumière qui apparaissait déjà sur une partie de la demeure de Marr. La porte de derrière de Marr était grande ouverte. Sans doute le meurtrier y avait-il passé une demi-minute plus tôt. Rapidement l’homme courageux s’avança vers la boutique, et là il aperçut le carnage de la nuit étalé sur le sol, et le local étroit si inondé de sang qu’il était à peine possible d’en éviter la pollution en s’y choisissant un chemin jusqu’à la porte d’entrée. Dans la serrure de la porte restait encore la clé qui avait donné à l’assassin inconnu un avantage si fatal sur ses victimes.

Entre temps, la nouvelle à ébranler le cœur, confondue parmi les cris de Mary (l’idée lui était venue que l’une des nombreuses victimes pouvait peut-être être encore à la portée de quelque secours médical, mais que tout dépendait de sa promptitude) avait abouti, même à cette heure tardive, à grouper un petit rassemblement auprès de la maison.

Le prêteur sur gages ouvrit grande la porte. Un ou deux watchmen précédaient la foule ; mais un spectacle à déchirer l’âme les arrêta et imprima un silence soudain à leurs voix, auparavant si hautes.

Le drame tragique racontait tout haut sa propre histoire, et la succession peu nombreuse et sommaire de sa marche.

L’assassin encore était inconnu tout à fait ; pas même soupçonné. Il y avait des raisons pour penser que ce devait être une personne familièrement connue de Marr. Il était entré dans la boutique en ouvrant la porte après que Marr l’avait fermée, on argumentait avec raison que, après l’avis donné à Marr par le watchman, l’apparition d’un étranger dans la boutique à cette heure et dans un voisinage si dangereux, et entrant d’une manière si irrégulière et si suspecte (je veux dire s’introduisant après que la porte avait été fermée, et après que la fermeture des volets avait coupé toute communication ouverte avec la rue) aurait certainement éveillé chez Marr une attitude de vigilance défensive. Donc, tout indice que Marr n’y avait pas été éveillé, démontrait jusqu’à la certitude que quelque chose s’était produit pour neutraliser cette alarme et pour désarmer fatalement, de la sorte, les appréhensions prudentes de Marr. Ce quelque chose ne pouvait consister qu’en un simple fait, à savoir que la personne de l’assassin était familièrement connue de Marr, une connaissance ordinaire et non suspecte.

Ceci supposé comme clé à tout le reste, le cours entier et l’évolution du drame subséquent devenaient clairs comme le jour : — l’assassin, c’est évident, avait ouvert doucement et aussi fermé derrière lui avec une douceur égale la porte de la rue. Il s’était alors avancé vers le petit comptoir, tout en échangeant les salutations ordinaires d’une vieille connaissance avec Marr insoupçonneux. Le comptoir atteint, il devait avoir demandé à Marr une paire de chaussettes en coton écru. Dans une boutique petite comme celle de Marr, il ne saurait y avoir grande latitude de choix pour disposer les différentes marchandises. L’arrangement en était sans aucun doute connu de l’assassin, qui s’était assuré déjà que, pour descendre l’article demandé à présent, Marr se trouverait requis de se retourner vers le rayon derrière lui, et en même temps d’élever les yeux et les mains à un niveau de dix-huit pouces au-dessus de sa tête. Ce mouvement le plaçait dans la position la plus désavantageuse possible par rapport à l’assassin ; celui-ci donc, à l’instant où les mains et les yeux de Marr étaient embarrassés et le derrière de sa tête pleinement exposé, soudain de dessous son large pardessus avait tiré un lourd maillet de charpentier de navire et d’un seul coup unique, avait assez entièrement étourdi sa victime pour la laisser incapable de résistance. La seule position de Marr disait toute son histoire. Il s’était naturellement affaissé derrière le comptoir, les mains occupées de façon à confirmer tout le dessin de l’affaire, comme je l’ai ici indiquée. Bien probable était-il encore que le même premier coup, cette première marque de la trahison qui atteignit Marr, avait été aussi le dernier coup qui lui anéantit la conscience. Le plan de l’assassin, son système raisonné de meurtre découlait logiquement de cette apoplexie ou tout au moins d’un étourdissement suffisant infligé pour assurer une perte longue de la conscience. Ce pas pour débuter mettait le meurtrier à son aise. Puis comme un retour de sentiment eût pu constamment le ramener à un danger complet, c’était sa pratique fixe de couper la gorge.

A un type invariable sur ce point tous les meurtres se conformaient : d’abord le crâne était brisé, ce qui préservait l’assassin de représaille immédiate ; puis, dans le but d’enclore le tout dans un silence éternel, il coupait uniformément la gorge.

Pour le reste, tels qu’ils se révélaient d’eux-mêmes, voici les détails : — la chute de Marr pouvait, vraisemblablement avoir causé un bruit sourd et confus de lutte, d’autant plus qu’on ne le pouvait confondre, à cette heure, avec aucune rumeur venue de la rue — la porte de la boutique étant fermée. Il est plus probable, pourtant, que le signal d’alarme descendant à la cuisine se produisit lorsque l’assassin se mit à couper la gorge à Marr. La place très restreinte derrière le comptoir rendait impossible, dans la hâte critique de l’affaire, de découvrir la gorge largement ; l’horrible scène devait se faire à coups partiels et interrompus : de profonds grognements durent s’élever ; et alors se fit un élan vers le haut de l’escalier. Contre cet élan, la seule phase dangereuse de l’opération, l’assassin devait s’être préparé spécialement. Mme Marr et l’apprenti, tous deux jeunes et actifs, s’avanceraient, à coup sûr, vers la porte de la rue. Si Mary avait été à la maison, et si trois personnes à la fois eussent combiné de distraire les projets du meurtrier, il est tout juste possible que l’une d’elles eût réussi à atteindre la rue. Mais le terrible balancement du pesant maillet surprit le garçon et la maîtresse, tous deux, avant qu’ils aient pu atteindre la porte. L’un et l’autre gisaient étendus sur le parquet, au milieu de la boutique ; et au moment même où il les avait voués à l’inaction, le chien maudit s’abattait sur leurs gorges avec son rasoir. Le fait est que, aveuglée par sa pure pitié pour le pauvre Marr en entendant ses gémissements, Mme Marr avait perdu de vue la politique à suivre : elle et le garçon auraient dû se diriger vers la porte du fond, afin de donner ainsi l’alarme en plein air, ce qui, en soi, était le grand point ; plusieurs moyens de distraire l’attention de l’assassin se présentaient dans cette manière d’agir, que, de toute autre façon l’extrême exiguïté de la boutique leur refusait.

Vaine serait la tentative d’exprimer l’horreur qui pénétra les spectateurs assemblés de la pitoyable tragédie. La foule savait qu’une personne, grâce à un hasard, avait échappé au massacre général ; cette personne à présent se trouvait sans voix et semblait en délire, si bien que par compassion pour son état bien digne de pitié, une voisine l’avait emmenée et mise dans un lit. C’est ainsi que pendant un temps plus long qu’il n’eût été sans cela possible, aucune des personnes présentes ne connaissait suffisamment les Marr pour savoir qu’ils avaient un jeune enfant ; le hardi prêteur sur gages s’en était allé faire une déclaration au coroner, et un autre voisin porter son témoignage qu’il croyait urgent au bureau de police du voisinage. Soudain, apparut dans la foule, quelqu’un qui savait que les parents assassinés avaient un enfant ; on le trouverait soit en bas de l’escalier soit dans une des chambres du haut. Immédiatement un flot de monde se répandit dans la cuisine où tout de suite on aperçut le berceau — les couvertures dans un état de confusion indescriptible. En les démêlant, les mares de sang devinrent visibles, puis, nouveau signe sinistre, la flèche du berceau avait été brisée en morceaux. Il fut clair que le misérable s’était trouvé doublement gêné — d’abord par la flèche arquée à la tête du berceau, qu’il avait alors mis en pièces avec son maillet, et deuxièmement par l’amas des draps et des oreillers autour de la tête du bébé. Le libre jeu de ses coups avait été de la sorte déjoué. Et il avait mis fin à cette scène en appliquant son rasoir à la gorge du pauvre innocent. Après quoi, sans but apparent, comme s’il avait été pris de honte au spectacle de ses propres atrocités, il s’était mis à entasser le linge, laborieusement, par-dessus le cadavre de l’enfant.

Cet incident donnait un indéniable caractère d’acte de vengeance à l’affaire entière, et confirmait par là la rumeur qu’une querelle entre Williams et Marr avait pris son origine dans leur rivalité. Un écrivain, pourtant, prétendit que l’assassin pouvait avoir trouvé nécessaire pour sa sûreté personnelle d’éteindre les pleurs de l’enfant. Mais on lui répondit, avec justesse, qu’un enfant de huit mois seulement n’aurait pas pu pleurer par le sentiment de la tragédie qui avait lieu, mais seulement d’une façon accoutumée, en raison de l’absence de sa mère, et qu’un tel cri, même ouï le moins du monde hors de la maison, aurait été précisément ce que les voisins entendaient constamment, de sorte qu’il n’eût pas attiré une attention spéciale, ni fait naître une alarme raisonnable chez l’assassin. Nul incident, cependant, dans tout ce tissu d’atrocités, n’envenima la furie populaire contre le bandit inconnu, autant que cette boucherie superflue d’un bébé.

Naturellement, le dimanche matin, dont l’aube se fit quatre ou cinq heures plus tard, l’affaire était trop pleine d’horreur pour ne pas se répandre dans toutes les directions. Mais je n’ai aucune raison de penser qu’elle se fût insinuée dans aucun des nombreux journaux du dimanche. Dans le cours régulier des choses, toute occurrence ordinaire qui ne se produit, ou ne transpire pas avant une heure un quart le matin du dimanche, ne saurait arriver à l’oreille du public que par les éditions du lundi des journaux dominicaux, ou par les journaux réguliers du lundi matin. Si telle a été la marche suivie dans cette occasion, jamais il n’y a eu d’omission plus insigne. Car, c’est certain, à satisfaire le public qui demandait les détails dès le dimanche, et c’eût été aisé en annulant une couple de colonnes ennuyeuses pour y substituer la narration circonstanciée dont le prêteur sur gages et le watchman auraient pu fournir la matière, on eût pu amasser une petite fortune. Au moyen d’affiches convenables, dispersées à travers tous les quartiers de l’infinie métropole, 250.000 exemplaires supplémentaires auraient pu se vendre, — je dis de tout journal qui aurait rassemblé les matériaux exclusifs en allant au-devant de l’excitation du public. De toutes parts le public s’était mis en marche vers le centre, attiré par les rumeurs qui volaient, et partout brûlait d’être informé plus amplement [58].

Le dimanche d’après (le dimanche de l’octave après l’événement) on fit les funérailles des Marr : dans la première bière était placé Marr ; dans la deuxième Mme Marr avec le bébé dans ses bras ; dans la troisième le jeune apprenti. Ils furent enterrés côte à côte ; 30.000 ouvriers suivirent la procession funèbre, l’horreur et la tristesse peintes sur leurs visages.

Jusque là aucune rumeur n’était dans l’air qui indiquât, fût-ce par conjecture, l’auteur hideux de ces ruines — ce saint patron des fossoyeurs. Si, le dimanche des funérailles, on en avait su au sujet de cet individu, autant qu’on en savait partout six jours plus tard, les gens s’en seraient allés tout droit du cimetière au logement de l’assassin, et, sans souffrir aucun délai, lui auraient arraché membre après membre. Mais, jusque-là, faute d’un simple objet sur qui un soupçon raisonnable pût se poser, la colère publique se trouvait obligée de s’arrêter. Au reste, loin de montrer, et c’est naturel, aucune tendance à tomber, l’émotion publique se renforçait, bien entendu, chaque jour, à mesure que la répercussion du saisissement se mit à revenir des provinces à la capitale. Sur toutes les grandes routes du royaume, on faisait des arrestations continuelles de vagabonds et de rôdeurs qui ne pouvaient rendre de leur situation un compte satisfaisant, ou dont les dehors en toute chose s’accordaient avec le signalement imparfait de Williams qu’avait fourni le watchman.

En même temps que ce flux puissant de pitié et d’indignation qui se formait en arrière vers le terrifiant passé, il se mêlait aussi aux pensées des personnes réfléchies un sous-courant d’expectative inquiète pour le futur immédiat. « Le tremblement de terre » pour citer un fragment pris à un passage frappant de Wordsworth,