« Le tremblement de terre n’est pas satisfait d’un coup ».

Tous les risques, et surtout les pernicieux, sont périodiques. Un assassin qui l’est par passion et tel un loup, par une soif insatiable du sang répandu, en tant que d’un mode de luxure antinaturelle, ne saurait tomber dans l’inertie. Cet homme-là, bien plus encore que le chasseur de chamois dans les Alpes, vient solliciter les dangers et son salut qui tient à un fil dans son industrie, ainsi qu’un condiment pour assaisonner les monotonies insipides de la vie quotidienne. Outre les instincts infernaux sur quoi l’on ne pouvait que trop sûrement compter pour voir se renouveler ses atrocités, l’assassin des Marr, c’était clair, en quelque lieu qu’il se tînt aux aguets, devait être un nécessiteux, et un nécessiteux de l’espèce la moins disposée à chercher ou à trouver des ressources par des modes honorables d’industrie : tant en vertu d’un dégoût hautain qu’en vertu d’une désuétude à ce qui y convient, les hommes de violence y sont spécialement disqualifiés. Ne fût-ce, donc, que pour le seul gagne-pain, l’assassin, que tous les cœurs cherchaient, émus, à déchiffrer, allait faire, on pouvait s’y attendre, sa résurrection sur quelque scène d’horreur, après un intervalle raisonnable. Même dans le meurtre des Marr, si l’on accorde qu’il avait été gouverné surtout par une impulsion de cruauté vindicative, il était cependant clair que le désir du butin avait coopéré avec de tels sentiments. De plus il était clair que ce désir avait dû être déçu : excepté la somme insignifiante que Marr avait réservée pour les dépenses de la semaine, le meurtrier ne trouva, sans doute, que peu ou que rien qu’il ait pu prendre en considération. Deux guinées peut-être étaient tout ce qu’il avait pu retirer de butin. Une semaine environ en verrait la fin. Par conséquent, la conviction de tout le monde était qu’après un mois ou deux, lorsque la fièvre d’excitation pourrait s’être un peu refroidie, ou aurait été remplacée par des sujets d’un intérêt plus nouveau, de façon que la vigilance, nouvellement née dans la vie familiale pût avoir le temps de se relâcher, on pouvait compter sur un nouvel assassinat aussi épouvantable.


Telle l’attente générale. Que le lecteur se figure donc la véritable frénésie d’horreur, quand, dans le calme de cette attente, qui soupçonnait cependant, et s’y attendait, que le bras inconnu frapperait encore, mais ne supposait pas qu’une audace neuve pourrait s’égaler à ce seul attentat, — alors que tous les yeux veillaient, — soudain, la douzième nuit après le meurtre de Marr, une deuxième affaire du même aspect mystérieux, un assassinat selon le même plan d’extermination, fut perpétré dans le plus proche voisinage.

C’est le second jeudi après le meurtre de Marr, que cette deuxième atrocité eut lieu. Bien des gens ont trouvé, à cette époque, que, par ses lignes dramatiques d’un intérêt si pénétrant, ce second cas avait même surpassé le premier. La famille qui, cette fois, pâtit, était celle d’un certain M. Williamson ; et la maison était située, sinon absolument dans Ratcliffe Highway, tout au moins immédiatement au tournant d’une rue secondaire, qui courait à angle droit à cette grande artère publique.

M. Williamson était un homme fort connu et honorable, depuis longtemps établi dans le quartier. On le supposait riche. Et plutôt en vue d’entretenir son activité par cette profession, que dans le désir ardent d’amasser davantage, il tenait une sorte de taverne qui pouvait être considérée comme patriarcale — en ce sens que, bien que des gens de grande fortune fréquentassent la maison, le soir — aucune espèce de séparation n’y était maintenue par méfiance entre eux et les autres visiteurs de la classe des artisans ou des ouvriers. Quiconque se conduisait avec bienséance était libre de s’asseoir et de commander la boisson qu’il préférait. Ainsi la société y était un peu mêlée, clientèle en partie fixe, et dans une certaine proportion, flottante.

La famille se composait des cinq personnes suivantes :

1. M. Williamson, son chef, qui était un vieillard de plus de 70 ans, bien fait pour son état, civil et point morose, mais en même temps ferme sur le maintien du bon ordre ;

2. Mme Williamson, sa femme, plus jeune que lui de dix ans environ ;

3. Leur jeune petite-fille, âgée d’environ neuf ans ;

4. Une servante, qui avait à peu près quarante ans ;

5. Un jeune ouvrier, âgé d’environ 26 ans, appartenant à un établissement manufacturier (j’ai oublié de quelle espèce ; et je ne me souviens pas non plus de quelle nation il était).

La règle était établie chez M. Williamson que, exactement quand l’horloge sonnait onze heures, toute la compagnie, sans faveur ni exception, sortait. C’était là une des coutumes par lesquelles, dans un quartier si orageux, M. Williamson avait trouvé la possibilité de préserver sa maison de rixes.

Ce jeudi soir, toute chose s’était passée comme à l’ordinaire, sauf en ce qu’une légère ombre de soupçon avait arrêté l’attention de plus d’une personne. Peut-être en un temps moins inquiet, l’eût-on à peine remarquée. Mais actuellement que la première et la dernière question dans toute réunion de société, avait trait aux Marr et à leur assassin inconnu, c’était une circonstance certes bien propre à causer du malaise qu’un étranger d’apparence sinistre, avec un large pardessus, eût erré dans la salle et au dehors durant la soirée, se fût parfois écarté de la lumière dans les coins obscurs et eût été vu, par plusieurs personnes, se glisser, à la dérobée, dans les couloirs privés de la maison. En général, on présumait l’homme connu de Williamson. Et, jusqu’à un certain point, en tant que client occasionnel, il n’est pas impossible qu’il le fût. Mais plus tard, cet étranger repoussant, avec sa pâleur spectrale, sa chevelure extraordinaire et ses yeux vitreux, qui s’était montré par intervalles entre huit et onze heures du soir, est revenu à la mémoire de tous ceux qui l’avaient posément observé, avec quelque chose de cet effet glacial que produisent les deux assassins dans « Macbeth » lorsqu’ils se présentent tout fumants du meurtre de Banquo et rayonnant obscurément, visages terribles, dans le sombre arrière-plan, à travers les pompes du festin royal.

Cependant l’horloge sonnait onze heures. La compagnie se sépara. La porte d’entrée fut poussée, presque close. Au moment de la sortie de tout le monde, voici quelle était la position exacte des cinq personnes laissées dans la demeure : les trois plus âgées, c’est-à-dire Williamson, sa femme et sa servante, étaient toutes trois occupées au rez-de-chaussée. Williamson tirait de l’ale, du porter, etc… pour les gens du voisinage en faveur de qui la porte de la maison restait entrebâillée jusqu’à ce que l’heure de minuit sonnât. Mme Williamson et la servante allaient et venaient entre l’arrière-cuisine et un petit salon ; l’enfant, leur petite-fille, dont la chambre à coucher était au premier étage (par ce terme on entend toujours, à Londres, le palier élevé d’une seule volée de l’escalier au dessus du niveau de la rue), s’était profondément endormie dès neuf heures du soir ; enfin l’ouvrier s’était retiré pour prendre du repos. C’était un locataire habituel de la maison ; sa chambre était au second étage. En très peu de temps il s’était déshabillé et couché. Tenu, comme tout travailleur, à des habitudes de lever matinal, il était naturellement désireux de s’endormir aussi vite que possible. Pourtant, cette nuit-là, le malaise causé par les assassinats récents du no 29, atteignit chez lui le paroxysme de l’excitation nerveuse et le tint éveillé. Peut-être avait-il entendu parler de l’étranger à mine suspecte, peut-être l’avait-il vu lui-même rôder à la dérobée. Mais, même s’il n’en était pas ainsi, il se trouvait au courant des particularités périlleuses de cette maison ! par exemple, le ruffianisme de tout ce voisinage, et ce fait peu agréable que les Marr avaient vécu à quelques portées de cette même maison, ce qui impliquait que l’assassin aussi ne vivait pas à une grande distance. Tels étaient les sujets d’une alarme générale. Mais il en était d’autres, spéciaux à cette seule maison : avant tout, la réputation d’opulence de Williamson, — la croyance, fondée ou non, qu’il avait accumulé dans des pupitres et dans des tiroirs l’argent qui lui coulait sans cesse dans les mains, et, en dernier lieu, le danger avec tant d’ostentation recherché par cette habitude de laisser entrebâillée la porte pendant une heure entière, — heure emplie d’un danger d’autant plus grand que l’on pouvait être bien sûr de n’avoir pas à craindre de collision avec un visiteur ou un convive de hasard, puisque tout le monde se trouvait banni dès onze heures. Cette règle, jusqu’ici avantageuse pour la réputation et l’agrément de la maison, à présent au contraire, les circonstances ayant changé, ne servait qu’à positivement proclamer une situation exposée sans défense pendant une heure entière. Même on disait communément que Williamson, homme pesant et gros, de plus de soixante-dix ans, singulièrement peu actif, n’aurait été que prudent de fermer à clé sa porte au moment où il renvoyait, le soir, la société.

Sur ces motifs d’alarme et sur d’autres (et, M. Williamson, disait-on encore, possédait une quantité considérable d’argenterie) l’ouvrier méditait péniblement ; il pouvait être entre minuit moins vingt-huit et minuit moins vingt-cinq minutes, quand, d’une seule fois, avec un fracas révélant une main sinistre et violente, la porte de la maison soudain fut fermée et la clé tournée. Voilà donc qu’ici, sans nul doute possible, était entré l’homme diabolique, vêtu de mystère, l’homme du 29 de Ratcliffe Highway. Oui, l’être redoutable qui avait occupé toutes les pensées et toutes les langues depuis douze jours, était maintenant, à coup sûr, en cette maison sans défense, et il allait avant peu de minutes se présenter face à face à chacun de ses habitants. Une question toujours traînait dans l’esprit du public : chez Marr, deux hommes ne s’étaient-ils pas mis à l’ouvrage ? S’il en était ainsi, tous les deux devaient être là à présent, et l’un se trouverait immédiatement prêt à travailler au haut de l’escalier, aucun danger ne pouvant être plus évidemment ni plus immédiatement fatal à une attaque de cette espèce que l’alarme jetée d’une fenêtre d’en haut aux passants de la rue. Pendant une bonne demi-minute, le pauvre homme frappé d’épouvante resta assis sans mouvement sur son lit. Puis il se leva, son premier mouvement le conduisit à la porte de sa chambre, non dans le but de la protéger contre une intrusion — elle n’avait pas, il ne le savait que trop, de fermeture un peu sérieuse, serrure ni verrou, et du mobilier de la chambre il n’y avait rien qu’on pût déplacer utilement pour barricader la porte, même si l’on avait eu le temps d’en faire la tentative. Ce n’était pas un instinct de prudence ; la simple fascination d’une terreur accablante le poussa à ouvrir sa porte. Un premier pas l’amena à la tête de l’escalier. Il se pencha par-dessus la balustrade afin d’écouter ; à ce moment même, du petit salon, monta un cri d’agonie de la servante : « Seigneur Jésus-Christ ! nous allons tous être tués ! » Quelle tête de Méduse se dissimulait sous ce visage effrayant et exsangue, derrière ces yeux vitreux et fixes qui semblaient à bon droit appartenir à un cadavre, pour que sur eux le premier regard suffît à donner la certitude de la mort !

Les agonies de trois morts successives, entre temps, s’étaient terminées ; le pauvre ouvrier, pétrifié, tout à fait inconscient de ce qu’il faisait dans l’aveugle, le passif abandon de soi-même à l’épouvante, descendit entièrement les deux volées de l’escalier. Une terreur infinie lui inspirait l’impulsion même qu’eût pu lui inspirer un courage inconsidéré. En chemise, par les vieilles marches délabrées, qui par moments lui craquaient sous les pieds, il continua de descendre, jusqu’à ce qu’il eût atteint, moins quatre, le plus bas des degrés. Situation plus effroyable que toute autre qu’on se rappelle ! Un éternûment, une toux, rien qu’un souffle, et le jeune homme n’était plus qu’un cadavre, sans la possibilité fût-ce de lutter pour sa vie.

L’assassin pendant ce temps était dans le petit salon ; — la porte de ce salon se trouvait en face quand on descendait l’escalier ; cette porte était entrebâillée, beaucoup plus ouverte que ce qu’on entend par le terme « entrebâillé ». Du quart de cercle, des 90 degrés que la porte décrirait en s’ouvrant suffisamment pour se trouver à angle droit par rapport à l’antichambre, ou par rapport à elle-même dans la position qu’elle occupait fermée, 55 degrés au moins étaient à découvert. Et ainsi deux cadavres sur les trois se trouvaient exposés à la vue du jeune homme.

Où était le troisième ? et l’assassin, — où était-il ?

— L’assassin, il allait et venait avec rapidité dans le salon, entendu tout d’abord sans être vu, occupé à une chose ou à l’autre dans la partie de la pièce dissimulée encore par la porte. Ce que pouvait être la chose, un bruit bientôt l’expliqua, il essayait à tâtons des clés sur un buffet, sur une armoire et sur un pupitre dans la partie cachée de la pièce. Puis il devint visible, mais heureusement pour le jeune homme, en ce moment critique, l’assassin était trop absorbé par ses projets pour qu’il pût jeter un coup d’œil sur l’escalier, sans quoi le visage tout blanc de l’ouvrier qui s’y tenait immobile dans l’horreur, il l’eût surpris au même instant et assaissonné pour le tombeau, en une seconde.

Quant au troisième cadavre, le cadavre manquant, celui de M. Williamson, il se trouve, celui-là, dans la cave. Comment expliquer cette situation, question à part fort discutée en ce temps-là, et jamais éclaircie d’une manière satisfaisante.

Mais la mort de M. Williamson était évidente pour le jeune homme, car, sinon, il l’aurait entendu remuer ou gémir. Ainsi, des quatre amis dont il s’était séparé quarante minutes plus tôt, trois maintenant étaient trépassés ; restait donc une proportion de quarante pour cent — (proportion bien grande à laisser pour Williams) : restaient, en effet, lui et sa jolie petite amie, l’enfant, la petite fille qu’une innocence puérile tenait encore endormie sans crainte pour soi, sans affliction pour ses vieux grands-parents. Si eux s’en sont allés à jamais, par bonheur un ami (tel, en effet, il veut se montrer s’il peut tirer l’enfant de ce danger) demeure auprès d’elle. Mais hélas ! il est plus près du meurtrier. En ce moment, il est incapable de tout effort ; il est changé en un pilier de glace, car ce qu’il voit devant lui, à la distance tout juste de treize pieds, le voici :

— La servante avait été saisie à genoux par l’assassin ; elle était à genoux devant le foyer, qu’elle frottait à la mine de plomb. Cette partie de sa tâche achevée, elle allait passer à une autre tâche, elle remplissait la grille de bois et de charbons, non pour allumer tout de suite, mais pour que le feu se trouvât prêt à allumer le lendemain. Les apparences démontraient qu’elle devait s’occuper de ce travail au moment où l’assassin est entré. Et peut-être les événements s’étaient-ils succédé dans l’ordre suivant : — par son exclamation effrayée, par son grand cri poussé vers le Christ, que l’ouvrier avait entendu d’en haut, il est sûr qu’alors seulement elle avait pris l’alarme, et pourtant au moins une minute et demie ou deux minutes s’étaient écoulées depuis que la porte avait été fermée avec violence. Par conséquent l’alarme qui avait si terriblement, si justement frappé le jeune homme, devait, d’inexplicable façon, avoir été prise à contre sens par les deux femmes. On disait, à l’époque, que Mme Williamson entendait avec quelque difficulté ; on supposait que la servante, les oreilles pleines du bruit de son nettoyage, la tête à demi sous la grille, avait pu croire à des bruits de la rue, et même avait pu attribuer la fermeture violente à de méchants gamins.

Le fait est, qu’on l’explique de toutes les façons possibles, que jusqu’à ses paroles d’appel au Christ, la servante n’avait remarqué rien de suspect, rien qui pût interrompre son labeur. Il s’en suivrait que Mme Williamson, non plus, n’aurait rien remarqué : car, sinon, elle aurait communiqué sa crainte à la servante, puisqu’elles se trouvaient toutes les deux dans la même petite pièce.

Apparemment, voici quel a été le cours des événements après que l’assassin est entré dans la pièce. Mme Williamson ne l’avait pas vu, probablement le hasard faisant qu’elle se tenait le dos tourné à la porte. C’est donc elle, avant qu’on ait pu l’apercevoir, qu’il avait étourdie et renversée d’un coup solide derrière la tête ; le coup, asséné à l’aide d’une pince-monseigneur lui avait fracassé la partie postérieure du crâne. Elle tomba. Le bruit de la chute (car le tout fut l’affaire d’un moment) avait éveillé l’attention de la servante, laquelle poussa alors le cri qui était parvenu jusqu’au jeune homme ; mais avant qu’elle pût le répéter, l’assassin avait élevé et descendu son instrument sur sa tête, et concassé le crâne jusque dans la cervelle. Les femmes étaient l’une et l’autre détruites, sans remède ; toute autre violence était superflue ; de plus, l’assassin avait la conscience du danger imminent que lui apporterait le moindre retard. Pourtant, en dépit de cette hâte, il appréciait assez les conséquences fatales auxquelles il serait exposé si l’une de ses victimes venait à reprendre connaissance de façon à pouvoir faire une déposition détaillée, et sur-le-champ il s’était mis à leur couper à toutes deux la gorge. Tout cela résultait de l’aspect des choses telles qu’elles-mêmes se présentèrent. Mme Williamson était tombée en arrière, la tête vers la porte ; la servante, agenouillée, n’avait pas pu se relever et avait passivement présenté la tête aux coups. Ensuite, l’infâme n’avait eu qu’à lui pencher la tête en arrière pour lui découvrir la gorge, et l’assassinat fut consommé.

Il est remarquable que le jeune artisan, paralysé comme il l’était par la peur, et fasciné évidemment pendant quelque temps à un tel point qu’il avait marché droit vers la gueule du lion, se soit trouvé capable néanmoins de noter tout ce qui est intéressant. Le lecteur se l’imaginera surveillant l’assassin penché sur le corps de Mme Williamson afin de chercher encore les clés qui lui importaient. Sans doute la situation était inquiétante pour l’assassin, car, s’il ne trouvait pas tout de suite les clés qu’il fallait, le seul résultat de cette tragédie hideuse serait d’accroître prodigieusement l’horreur publique, de décupler par conséquent les précautions, de redoubler les obstacles interposés entre lui et toute proie future. Qui plus est, il y allait d’un intérêt plus immédiat encore ; sa propre sécurité, au moment même, pouvait se trouver, par quelque accident compromise. La plupart de ceux qui venaient dans la maison chercher leur boisson étaient des jeunes filles ou des enfants étourdis. Ceux-là, s’ils trouvaient la maison fermée, s’en iraient ailleurs insoucieux ; mais que vienne maintenant à la porte une femme ou un homme réfléchi, et en ce cas, trop puissant pour être réprimé, un soupçon s’élèverait. L’alarme, soudain, serait donnée ; après quoi, le simple hasard déciderait des événements. Car c’est un fait à remarquer, et qui souligne la singulière inconséquence de ce scélérat, lui qui si souvent faisait montre d’une subtilité même superflue, d’autres fois était insoucieux et imprévoyant à tel point que, dans le même moment où il se tenait au milieu des cadavres dont le sang avait inondé le petit salon, Williams devait douter fortement s’il lui restait un moyen sûr de s’en aller. Il y avait des fenêtres, il le savait, par derrière ; mais sur quoi ouvraient-elles ? il ne semble pas qu’il s’en soit inquiété ; de plus, dans un voisinage aussi dangereux, il n’est pas impossible que les fenêtres d’un rez-de-chaussée fussent clouées ; celles du haut pouvaient être libres, mais alors devenait nécessaire un saut par trop considérable.

Le seul parti pratique était donc de se hâter d’essayer les autres clés et de découvrir le trésor caché. C’est ainsi, c’est pour être si intensément absorbé dans l’unique recherche qui le maîtrisait, que l’assassin était tout à fait incapable de percevoir ce qui se passait autour de lui ; sinon, il aurait dû entendre la respiration du jeune homme ; à lui-même, par moments, elle devenait effroyablement perceptible.

L’assassin courbé, une fois encore, sur le corps de Mme Williamson, et lui fouillant plus profondément les poches, en tirait plusieurs trousseaux de clés, dont l’un, lui ayant échappé, produisit un fort tintement sur le plancher.

C’est à ce moment que le témoin secret, de sa secrète position, remarqua que le pardessus de Williams était doublé d’une soie de la plus belle qualité. Un autre fait encore qu’il remarqua, et qui, par la suite, devint d’une importance plus immédiate que beaucoup de détails plus sérieux de sa mise en accusation, c’est que les chaussures de l’assassin, neuves sans doute, achetées probablement avec l’argent du pauvre Marr, craquaient quand il marchait, sèchement et fréquemment.

Avec les nouveaux trousseaux de clés, l’assassin s’en alla dans la partie cachée du salon. Et alors, enfin, se présente à l’ouvrier la soudaine possibilité d’échapper. Quelques minutes allaient se perdre, sûrement, à essayer toutes ces clés, puis à fouiller les tiroirs, en supposant que les clés les ouvrissent — ou à les forcer, en supposant qu’elles ne les ouvrissent pas. Ainsi il pouvait compter sur un court intervalle de répit, tandis que le bruit des clés cacherait à l’assassin le craquement des escaliers sous les pas de l’ouvrier qui remonte. Son plan désormais est formé. Sa chambre regagnée, il met le lit contre la porte, dans le but de retarder, si peu que ce soit, l’ennemi ; ce serait pour lui aussi un avertissement, qui, à la dernière extrémité, lui procurerait la chance de se sauver par le moyen d’un saut désespéré. Il accomplit le changement aussi tranquillement que possible ; il déchira les draps, les taies d’oreillers, les couvertures en larges bandes, qu’il plia comme des cordes les attachant ensemble bout à bout. Mais dès l’abord, se présenta un pénible surcroît à ses soucis : où trouver, crampon, croc, barreau, une attache quelconque d’où sa corde, une fois tressée, pourrait pendre en sûreté ? Mesurés à partir de l’appui de la fenêtre, c’est-à-dire de la partie la plus basse de l’architrave de la fenêtre, se comptaient à peine vingt-deux ou vingt-trois pieds jusqu’au sol. De cette longueur, dix ou douze pieds pouvaient être regardés comme nuls, puisqu’à cette distance il pourrait se laisser tomber sans danger. Cette déduction faite, il restait, nous dirons, une corde d’une douzaine de pieds à préparer.

Mais malheureusement il n’y a aucune attache de fer solide auprès de la fenêtre. La plus proche, en vérité l’unique attache de cette sorte n’est pas du tout près de la fenêtre ; c’est une pointe fixée (on ne sait trop dans quel but) au ciel de son lit. Or, le lit changé de place, la pointe est changée de place, et son éloignement de la fenêtre qui a toujours été de quatre pieds est de sept pieds maintenant. Il faudrait donc ajouter sept pieds entiers à ce qui, mesuré de la fenêtre, eût suffi.

Pourtant courage ! Dieu, selon le proverbe de toutes les nations chrétiennes, aide ceux qui s’aident eux-mêmes. Notre jeune homme accueille, reconnaissant, cette pensée : déjà il lit, dans le fait qu’une pointe se trouve où jusque-là elle était inutile, le gage d’un secours providentiel.

S’il n’avait travaillé que pour lui seul, ce ne lui aurait pas semblé valoir tant de peine, mais il n’en est rien. En toute sincérité, il s’inquiète maintenant pour la pauvre enfant, qu’il connaît et qu’il aime. Chaque minute, il le sent, rapproche d’elle la ruine ; quand il passa devant sa porte, il avait songé d’abord à la sortir du lit dans ses bras et à l’emporter où elle pourrait partager sa destinée. Mais, réflexion faite, il sentit qu’en la réveillant tout à coup, comme il était impossible qu’il lui murmurât la moindre explication, il serait cause qu’elle crierait et serait entendue. Cette imprudence de l’une serait fatale à tous deux. De même que les avalanches des Alpes, suspendues au-dessus de la tête du voyageur, souvent, raconte-t-on, se déchaînent sous le mouvement d’air causé par un simple murmure, précisément d’un murmure ainsi retenu dépendait la volonté meurtrière de l’homme d’en bas.

Non, il n’y a qu’un moyen de sauver l’enfant ; pour la délivrer la première chose à faire est de se délivrer lui-même. Et il a fait un début excellent ; car la pointe qu’il s’attendait, avec effroi, à voir arrachée par le moindre effort en raison du bois à demi carié, tient ferme à l’épreuve de son propre poids. Il y a rapidement attaché trois longueurs de sa corde nouvelle, qui mesure onze pieds. Il la noue sommairement, de façon à ne pas perdre plus de trois pieds dans l’intervalle ; il y a joint une seconde longueur à la première, si bien que déjà seize pieds sont prêts à être suspendus par la fenêtre, et, de la sorte, en mettant les choses au pis, ce ne sera pas un désastre absolu s’il lui faut glisser le long de la corde aussi bas qu’elle peut descendre et, de là, se laisser tomber avec hardiesse. Tout cela s’était accompli en six minutes à peu près ; l’ardente lutte en bas et en haut se poursuit avec fermeté et avec ferveur. L’assassin travaille dur dans le salon, l’ouvrier travaille dur dans la chambre à coucher. Le misérable progresse fameusement, au bas de l’escalier ; il a déjà gonflé son sac d’une fournée de banknotes, il en suit de près une seconde à la trace. Il a aussi levé une compagnie de monnaies d’or. Il n’y avait pas, en ce temps-là, de souverains, mais les guinées valaient trente shillings pièce, et son chemin s’était fait dans une carrière de guinées. L’assassin est tout à fait joyeux, et si une créature est encore vivante dans cette maison, comme il a la clairvoyance de le soupçonner, comme il projette de bientôt le savoir, il serait enchanté, avant de couper la gorge à cette créature, de boire avec la créature un verre de quelque chose. Au lieu de ce verre, ne pourrait-il pas laisser en don à la pauvre créature sa gorge ? Oh non ! impossible ! Les gorges sont une sorte de chose dont il ne fait jamais le don : les affaires ! il faut avoir égard aux affaires.

En vérité ces deux hommes, considérés simplement en tant qu’hommes d’affaires, sont tous deux pleins de mérite. Pareils au chœur et au demi-chœur, pareils à la strophe et à l’antistrophe, ils travaillent précisément l’un d’après l’autre. En avant, ouvrier ! en avant, assassin ! En avant boulanger, en avant démon !

Pour ce qui regarde l’ouvrier, le voici sauvé maintenant : à ses seize pieds, dont sept sont neutralisés par l’éloignement du lit, il vient encore d’ajouter six pieds, et il ne s’en manquera que de dix pieds peut-être que la corde touche le sol — bagatelle que l’homme ou l’enfant peut sauter sans dommage.

Tout est sauf, par conséquent, pour lui, et c’est plus qu’on ne peut assurer pour le misérable dans le salon. Le misérable pourtant envisage cela assez froidement ; la raison en est qu’avec toute son habileté, cette seule fois de sa vie il a été joué. Le lecteur et moi nous connaissons, mais le misérable ne connaît pas, ne soupçonne pas le moins du monde, un petit fait d’assez d’importance, à savoir que pendant une durée de trois minutes pleines il vient d’être surveillé et étudié par quelqu’un qui, lisant cependant dans un livre de terreur et souffrant d’une épouvante mortelle, prenait note exactement de tout ce qu’une occasion restreinte lui permettait de voir, et qui allait raconter bien sûr et les souliers craquants et le pardessus à revers de soie dans des quartiers où ces petits faits parleront peu en sa faveur. Mais, bien qu’il soit vrai que M. Williams, dans son ignorance que l’ouvrier avait assisté à l’examen des poches de Mme Williamson, ne pouvait attacher son inquiétude aux démarches subséquentes de cette personne, ni surtout à ce fait qu’elle s’était embarquée sur la ligne d’une corde tressée, il connaissait assurément d’assez valables motifs pour ne pas flâner. Cependant il flânait. A lire ses exploits dans la lumière de certaines traces muettes qu’il laissa derrière lui, la police se rendit compte qu’il devait, vers la fin, avoir flâné. Et le motif de sa flânerie est frappant, parce qu’il remet en mémoire qu’il ne visait pas seulement à l’assassinat, en tant que moyen d’atteindre une fin, mais aussi comme à une fin en soi.

M. Williams était maintenant dans les lieux depuis peut-être quinze ou vingt minutes, et, dans ce laps de temps, il avait expédié, d’un style qui le satisfaisait, une quantité d’affaires considérable. Il avait fait, en langage commercial, une bonne brassée d’affaires. A deux étages, sous-sol et rez-de-chaussée, il avait pris en compte toute la population. Mais il restait au moins deux étages encore, et la pensée vint à M. Williams, bien que les manières plutôt glaciales du cabaretier lui eussent rendu impénétrable la connaissance familière des dispositions de la maison, que, sans doute, à l’un ou à l’autre de ces étages, quelques gorges devaient bien se trouver. Pour le pillage, il avait tout mis déjà dans son sac. Et il était à peu près impossible qu’il restât, encore, de l’arriéré à glaner. Mais des gorges — les gorges — voilà l’arriéré, le glanage sur lequel peut-être on pouvait compter. Et c’est ainsi que M. Williams, loup assoiffé de sang, abandonna au hasard tout le fruit du travail de sa nuit, et sa vie même par-dessus le marché.

A cet instant, si l’assassin savait tout, s’il pouvait voir la fenêtre ouverte, prête pour la descente de l’ouvrier, s’il pouvait être le témoin de la rapidité — question de vie ou de mort — avec laquelle cet ouvrier travaille, s’il pouvait deviner le tout-puissant vacarme qui dans quatre-vingt-dix secondes va affoler la population de ce district populeux, — l’image d’un furieux en fuite devant la panique ou à la poursuite de sa vengeance ne saurait pas représenter avec exactitude l’agonie de hâte où il presserait lui-même le pas vers la porte de la rue pour s’évader enfin. Ce moyen d’échapper était libre encore. Même en ce moment, il lui restait le temps suffisant pour que réussisse sa fuite et, par conséquent, l’évolution subséquente de son abominable vie. Il avait dans ses poches un butin de plus de cent livres sterling, moyen sûr de se déguiser à jamais. Cette nuit même, il raserait ses cheveux jaunes, il se noircirait les sourcils, il s’achèterait, dès le retour de la lumière du matin, une perruque de couleur sombre et des vêtements qui puissent concourir à attacher à sa personne le caractère d’un homme à gravité professionnelle, il éluderait ainsi tous les soupçons des policemen impertinents, il pourrait appareiller sur l’un de ces cents vaisseaux à destination d’un des ports situés le long de l’énorme ligne côtière (2,400 milles d’étendue) des États-Unis américains ; il pourrait goûter cinquante années de repentir dans le loisir, il pourrait même mourir en odeur de sainteté. D’autre part, s’il préfère la vie active, il n’est pas impossible, grâce à sa subtilité, à sa hardiesse, à son manque de scrupules, que, dans un pays où le procédé simple de la naturalisation convertit tout de suite l’étranger en un enfant de la famille, il ne parvienne à s’élever au fauteuil de la Présidence ; il pourra avoir une statue après sa mort, et ensuite une vie en trois volumes in-quarto, sans que jamais une allusion ne dévie vers le no 29 de Ratcliffe Highway.

Or tout cela dépend des quatre-vingt-dix secondes qui viennent. En ce laps de temps, il y a à prendre une décision subtile ; il y a la mauvaise décision ; il y a la bonne décision. Que son bon ange le guide vers la meilleure, et tout peut encore bien tourner en ce qui regarde sa prospérité dans ce monde. Mais, regardez ! en deux minutes nous allons le voir prendre la mauvaise décision, et dès lors Nemesis sera sur ses talons, une ruine complète et soudaine.

Si l’assassin se permet de flâner, le faiseur de cordes, là-haut, ne flâne pas. Il sait trop que le sort de la pauvre enfant tient à un fil de rasoir, ou du moins à ce que l’alarme soit donnée avant que l’assassin ait atteint le bord de son lit.

En ce même moment, alors que l’agitation désespérée lui paralyse presque les doigts, il entend le pas obstiné et furtif de l’assassin monter dans les ténèbres. L’ouvrier s’était attendu, en se basant sur le bruyant vacarme qu’avait fait la porte d’entrée, que Williams, quand il se disposerait à venir travailler en haut, s’élancerait en courant, galoperait avec de longs cris de joie et les rugissements d’un tigre. Peut-être, livré à son instinct naturel, eût-il agi ainsi. Mais cette manière d’approcher, d’un effet redoutable quand elle se produit en vue d’une surprise, devenait dangereuse dans les cas où quelqu’un pouvait précisément se trouver sur ses gardes. Le pas qu’il avait entendu était sur l’escalier, — mais sur quelle marche ? La plus basse, pensait-il ; dans une approche aussi lente et aussi prudente, cela même pouvait faire une énorme différence. Mais ne pouvait-ce être la dixième marche, la douzième, la quatorzième ? Jamais peut-être en ce monde un homme n’a senti sa propre responsabilité pesante et surchargée aussi cruellement que le pauvre ouvrier en ce moment-là, à la pensée de l’enfant endormie. Deux secondes perdues par une maladresse ou par un effet contrariant de l’épouvante, et pour elle la différence va de la vie à la mort. Il y a encore un espoir, et rien ne saurait plus affreusement découvrir la nature infernale de celui de qui l’ombre sinistre, pour parler comme les astrologues, obscurcit, en ce moment, la demeure de la vie, que la simple expression de la base sur laquelle cet espoir reposait. L’ouvrier se sentait sûr que l’assassin ne serait pas satisfait de tuer la pauvre enfant sans qu’elle en prît conscience. C’eût été la destruction même du dessein qu’il formait en l’assassinant. Pour un épicurien de l’assassinat comme Williams, ce serait enlever l’aiguillon même de la jouissance, de souffrir que la pauvre enfant bût la coupe amère de la mort sans avoir pleinement compris la misère de sa situation. Cela, par bonheur, exigerait du temps. La confusion double de son esprit, d’abord pour avoir été réveillée à une heure aussi peu habituelle, et, en deuxième lieu, de par l’horreur de cette occurrence qui lui serait exposée, causerait, au premier moment, un évanouissement ou tel autre mode d’insensibilité ou de démence propre à remplir un temps considérable. Bref, en logique, la chose reposait sur la violence ultra diabolique de Williams. Qu’il fût capable de se contenter du seul fait de la mort de l’enfant, sans s’arrêter à la marche et au libre développement de son agonie morale et, dans ce cas, il n’y avait plus d’espoir. Mais, comme le présent assassin est méticuleux et prétentieux dans ce qu’il entend faire, d’une discipline rigide à présenter et à habiller théâtralement les circonstances de ses assassinats, tout espoir n’est pas déraisonnable, puisque de tels raffinements préparatoires demandent du temps. Dans les assassinats d’une nécessité absolue, Williams se trouvait obligé de faire vite ; dans un assassinat de pure volupté, tout à fait désintéressé, où il n’y avait pas à éloigner de témoin hostile, où il n’y avait à gagner aucun butin supplémentaire, où il n’avait à satisfaire aucune vengeance, il est clair que se hâter serait en même temps perdre tout. Si donc cette enfant doit être sauvée, ce sera grâce à des considérations de pure esthétique[59].

Mais, en ce moment, toutes considérations de quelque nature qu’elles soient, soudain sont coupées court. Un second pas se fait entendre sur l’escalier, toujours furtif et prudent ; un troisième pas, — et désormais la destinée de l’enfant semble fixée. Juste au même moment, tout est prêt. La fenêtre est grande ouverte ; la corde se balance librement ; l’ouvrier s’est élancé, déjà voici achevée la première période de sa descente. Simplement par le poids de sa personne il est descendu, et par la résistance des mains il a retardé la descente. Le danger était que la corde lui courût trop aisément entre les mains et que, par l’accélération trop rapide de l’allure, il s’en vînt avec trop de violence tomber sur le sol. Par bonheur il fut capable de résister à la force impulsive de la descente ; les nœuds des ligatures lui fournirent une succession de retardements. Mais la corde se trouva plus courte de quatre ou cinq pieds qu’il ne l’avait calculé : à dix ou onze pieds du sol, il était suspendu en l’air, sans paroles, quant à présent, par suite d’une inquiétude si longtemps prolongée, et n’osant pas se jeter hardiment sur le rude pavé de la rue, de peur de s’y fracturer les jambes. La nuit n’était pas sombre, ainsi que pour l’assassinat des Marr. Et cependant pour les desseins de la police criminelle elle était, grâce à un hasard, pire que la nuit la plus sombre qui ait jamais caché un meurtre ou déjoué une poursuite. Londres, de l’est à l’ouest, était couvert du profond voile, monté de la rivière, d’un brouillard universel. C’est ce qui fit que durant vingt ou trente secondes le jeune homme suspendu en l’air ne fut pas aperçu. Sa chemise blanche à la longue attira l’attention. Trois ou quatre personnes accoururent et le reçurent dans leurs bras ; tous prévoyaient une nouvelle terrifiante. A quelle maison appartenait-il ? Cela encore, on ne le voyait pas tout de suite. Il indiqua du doigt la porte de Williamson et il dit dans un murmure à demi-étouffé : « l’assassin de Marr, le voilà à l’œuvre ! »

Tout s’expliqua en un moment. Le langage muet des choses était lui-même une révélation éloquente. L’exterminateur mystérieux du 29 de Ratcliffe Highway avait rendu visite à une autre maison ; et, voyez ! un seul homme avait pu échapper à travers les airs, en chemise de nuit, pour raconter l’histoire. A un point de vue superstitieux, il y avait là quelque chose pour réprimer la poursuite de l’incompréhensible criminel ; à un point de vue moral et dans l’intérêt d’une juste vindicte, tout concourrait à l’éveiller, à la hâter et à la soutenir.

Oui, l’assassin de Marr — l’homme du mystère — de nouveau était à l’œuvre ; peut-être en ce moment éteignait-il la lampe d’une vie, non dans quelque lieu éloigné, mais ici, dans cette maison même que touchaient actuellement les auditeurs de la nouvelle redoutable. Le chaos, le tumulte aveugle de la scène qui suivit, et qu’on peut mesurer d’après les rapports encombrants qu’en firent les journaux durant nombre de jours subséquents, dans un fait de ce genre n’a jamais eu, à ma connaissance, d’analogue ; ou s’il y a eu un cas analogue, ce ne fut qu’une seule fois, je veux dire dans ce qui suivit l’acquittement des sept évêques à Westminster, en 1688[60]. Pour l’instant, c’était plus qu’un enthousiasme passionné. Le mouvement frénétique d’horreur mêlée d’exultation, le hurlement de vengeance qui monta instantanément de cette rue précisément, puis, par une sorte sublime de contagion magnétique, de toutes les rues adjacentes, ne peuvent s’exprimer exactement que par ce passage exalté de Shelley :

« Un transport d’allégresse farouche et monstrueuse
Se répandit à travers les multitudes des rues, en un vol rapide
Sur les ailes de la peur : — de sa lourde démence
Le famélique s’éveilla, et il mourut dans la joie ; les mourants,
Parmi les cadavres gisant en leur véritable agonie,
Entendirent tout juste les nouvelles heureuses, et dans l’espérance
Ils fermèrent leurs faibles yeux : de maison en maison se répondant
Par une forte acclamation, les vivants ébranlaient la voûte du ciel
Et remplissaient la terre frémissante d’échos »[61].

C’était, en effet, quelque chose d’à moitié inexplicable que l’interprétation instantanée de la clameur grossissante selon son sens véritable. L’implacable rumeur de vengeance, cet accord sublime dans un tel quartier ne pouvait viser que le seul démon dont la pensée pendant douze jours entiers avait nourri et tyrannisé le cœur du public. Toutes les portes, toutes les fenêtres du voisinage se trouvèrent ouvertes, comme sur un mot d’ordre ; des foules de gens, trop impatients pour atteindre à des voies de sortie naturelles, sautèrent par les fenêtres, au rez-de-chaussée ; des malades se levèrent de leurs lits ; et même quelque part, comme pour vivifier expressément l’image de Shelley (aux vers 4, 5, 6, 7), un homme dont la mort était attendue depuis quelques jours et qui réellement mourut le lendemain, se leva, s’arma d’une épée et descendit en chemise dans la rue. La chance était bonne, la foule ne l’ignorait pas, de surprendre le chien féroce au plein milieu de son carnaval et de son orgie de sang, au centre même de la boucherie. Un moment, la foule fut trompée par sa multitude même et par sa furie. Mais cette furie se pliait encore à la voix d’une autorité. De toute évidence la massive porte d’entrée devait être enfoncée, puisque à l’intérieur, pour coopérer à cet effort, il n’y avait plus d’être vivants, à la seule exception d’un jeune enfant. Des pinces, placées avec adresse, en une minute rejetèrent la porte hors de ses gonds, et la foule entra comme un torrent. La fermentation, l’irritation de la colère qui la dévorait, on peut le deviner, quand un homme important de l’endroit lui signifia de s’arrêter et de faire le silence absolu. Dans l’espoir de recevoir une communication utile, la foule devint silencieuse, « Écoutez donc, dit l’homme autorisé, et nous saurons s’il est en haut ou en bas. »

Tout de suite on entendit un fracas, comme si quelqu’un avait enfoncé une fenêtre, et le bruit venait nettement d’une chambre du haut. Oui, la chose apparaissait très claire, l’assassin était dans la maison à cet instant même, il avait été pris au piège. Il ne s’était pas familiarisé avec les détails de la maison de Williamson, et, selon toute apparence, il s’était trouvé emprisonné dans une des chambres du haut. La foule s’y rua donc avec impétuosité. On en trouva la porte légèrement fixée ; et, quand elle fut forcée, l’enfoncement de la fenêtre, tant de la vitre que du châssis, annonça que le misérable avait échappé.

Il avait sauté ; plusieurs personnes dans la multitude, ardentes de la fureur publique, sautèrent derrière lui. Ces personnes ne s’étaient pas préoccupées de la nature du sol, et, à présent, en en faisant l’examen à la lueur de torches, elles se rendirent compte que c’était un plan incliné, une levée d’argile, très humide et collante. Les traces des pas de l’homme étaient profondément imprimées dans l’argile, et, par conséquent, elles furent aisément relevées jusqu’au sommet de la levée ; mais on s’aperçut tout à la fois que la poursuite serait inutile, à cause de la densité du brouillard. A deux pas, un homme se dérobait entièrement à toute possibilité de l’identifier ; et, si on le joignait, on n’aurait pu s’aventurer à prétendre que c’était bien le même qu’on venait de perdre de vue. Jamais, dans le cours d’un siècle tout entier, on n’aurait pu espérer une nuit plus propice pour un criminel en fuite. Des moyens de se déguiser, Williams en avait maintenant à l’excès ; et les repaires étaient innombrables, dans le voisinage du fleuve, qui pourraient le mettre, pendant des années, à l’abri des investigations importunes.

Mais les faveurs sont offertes en pure perte à des insouciants et à des ingrats. Cette nuit, le moment de décider se présenta à lui en vue de toute sa carrière future, Williams prit la décision funeste ; car, par pure indolence, il prit la décision de rentrer dans son vieux logement — le lieu que, de l’Angleterre entière, il avait alors le plus de raisons pour éviter.

Pendant ce temps, la foule avait exploré de fond en comble la demeure de Williamson. La première recherche fut celle de la jeune petite fille. Williams, à coup sûr était allé dans sa chambre, mais c’est apparemment dans cette chambre que la clameur soudaine de la rue l’avait surpris ; alors son attention s’était toute entière attachée aux fenêtres, parce que par elles seules une retraite lui restait ouverte. Et même cette retraite, il ne l’a due qu’au brouillard, à la confusion du moment, à la difficulté d’approcher de la maison par derrière. La fillette était naturellement inquiète de cette affluence d’étrangers à pareille heure, mais, quant au reste, grâce aux précautions humaines des voisins, elle fut préservée de connaître, tout entiers, les événements effroyables qui avaient eu lieu pendant qu’elle dormait.

Le pauvre grand-père manquait toujours, jusqu’à ce que la foule descendît à la cave. On le trouva alors étendu de son long sur le sol de la cave. Probablement, il avait été précipité du haut de l’escalier, et, avec une telle violence, que l’une des jambes était cassée. Après l’avoir de la sorte mis hors de combat, Williams était descendu vers lui et lui avait coupé la gorge.

On a beaucoup discuté, à cette époque, dans quelques-unes des feuilles publiques, sur la difficulté de concilier ces incidents avec les autres particularités de l’affaire, si l’on suppose qu’un seul homme s’en soit mêlé. Qu’un seul homme s’en soit mêlé, cela paraît bien certain. On n’en avait vu, on n’en avait entendu qu’un seul chez Marr ; un seul, et, sans nul doute possible, le même homme avait été vu par le jeune ouvrier dans le salon de Mme Williamson, et un seul était dénoncé par les empreintes de ses pas sur la levée d’argile. Sans doute, voici la marche qu’il avait suivie : il s’était introduit chez Williamson en lui commandant de la bière. Cette commande obligeait le vieillard de descendre à la cave ; Williams aura attendu qu’il y fût arrivé ; et alors il aura frappé et clos la porte de la violente façon que j’ai dite. Williamson sera remonté avec inquiétude en entendant ce bruit violent. L’assassin se doutant qu’il en serait ainsi, l’avait rencontré, sans doute, au haut de l’escalier de la cave et jeté en bas ; après quoi, il sera descendu pour achever le meurtre à sa manière ordinaire. Tout cela aura pris une minute ou une minute et demie, de façon à correspondre à l’intervalle écoulé entre le bruit alarmant de la porte d’entrée qu’avait entendu l’ouvrier, et l’exclamation lamentable de la servante. Il est évident aussi que la raison pour laquelle aucune espèce de cri ne s’est élevé des lèvres de Mme Williamson, provient de la position des personnes telle que je l’ai esquissée. Venu par derrière Mme Williamson, invisible par conséquent, et elle ne l’entendait pas non plus à cause de sa surdité, l’assassin l’aura frappée et lui aura entièrement aboli toute conscience, avant qu’elle ait pu s’apercevoir de sa présence. Quant à la servante, elle devait forcément être le témoin de l’attaque contre sa maîtresse, l’assassin ne pouvait obtenir sur elle les mêmes avantages complets ; elle eut donc le temps de pousser un cri d’agonie.


J’ai mentionné que, durant presque une quinzaine, on n’avait pas même soupçonné quel était le meurtrier des Marr ; je voulais dire que, jusqu’au meurtre de Williamson, aucun vestige, aucune base de suspicion, dans un sens quelconque, ne s’était présenté au public, en général, non plus qu’à la police. Mais il y avait à cet état d’ignorance absolue deux exceptions tout à fait restreintes. Certains magistrats avaient en leur possession une chose qui, à l’examiner de près, offrait un moyen possible de retrouver la trace du criminel. Pourtant jusque-là, ils n’avaient pas retrouvé sa trace. Jusqu’au matin du vendredi qui suivit la destruction de Williamson, ils n’avaient pas rendu public ce fait important, que sur le maillet de charpentier de navire (à l’aide duquel, en ce qui regarde son procédé d’étourdir ou de désemparer, les meurtres avaient été consommés), se trouvaient marquées les lettres « J. P. ». Ce maillet, par une étrange distraction de l’assassin, avait été laissé dans la boutique de Marr ; et c’est un fait intéressant, que, par conséquent, si le misérable avait été surpris par le courageux prêteur sur gages, il se serait trouvé virtuellement désarmé. La notification au public de ce détail fut faite officiellement le vendredi, c’est-à-dire treize jours après le premier assassinat. Elle fut suivie sur-le-champ, comme on verra, du résultat le plus important.

En même temps, dans le secret d’une unique chambre à coucher de Londres entier, Williams, c’est un fait, avait été à voix basse l’objet de soupçons très graves dès l’abord, c’est-à-dire à l’heure même où se révélait la tragédie de chez Marr. Et il est singulier que ce soupçon provînt entièrement de sa propre folie. Williams logeait, en compagnie d’autres hommes appartenant à différentes nations, à l’auberge. Dans un grand dortoir y étaient placés cinq ou six lits. Ils étaient occupés par des artisans, la plupart, d’un caractère honorable. Il y avait là un ou deux Anglais, un ou deux Écossais, trois ou quatre Allemands et Williams, dont le lieu de naissance n’est pas connu avec certitude. La nuit du fatal samedi, vers une heure et demie, en revenant de son labeur épouvantable, Williams avait bien trouvé ses compagnons Anglais et Écossais endormis, mais les Allemands veillaient ; un d’eux, assis, une bougie à la main, faisait aux deux autres une lecture à voix haute. A cette vue, Williams, d’un ton courroucé et péremptoire, dit : « Oh ! soufflez donc la bougie, soufflez-la tout de suite ; nous serons tous brûlés dans nos lits. » Si les compagnons britanniques de la chambrée avaient été éveillés, M. Williams aurait suscité une protestation révoltée par l’arrogance de cet ordre. Mais les Allemands sont, d’ordinaire, d’un tempérament doux et facile et, ceux-là, complaisants, éteignirent la lumière. Pourtant, comme il n’y avait pas de rideaux, les Allemands remarquèrent qu’il n’y avait pas, en réalité, le moindre danger ; car des draps de lit, amassés l’un sur l’autre, ne peuvent pas brûler plus que les feuilles d’un livre fermé. En leur particulier, les Allemands en tirèrent donc la conclusion qu’il fallait que M. Williams eût un motif urgent de dérober à toute observation sa personne et son vêtement. Quel pouvait être ce motif ? La nouvelle répandue le lendemain dans tout Londres et, par conséquent, en la présente maison, distante de la boutique de Marr de moins de deux furlongs[62], fit apparaître ce motif terriblement évident, et, on le conçoit, le soupçon fut communiqué aux autres hôtes du dortoir. Mais tous, ils savaient, par contre, le péril pénal attaché par la loi anglaise à des insinuations contre un homme, même si elles se trouvent vraies, quand elles ne peuvent pas s’appuyer sur une preuve. En vérité, pour peu que Williams eût pris les précautions les plus élémentaires, pour peu qu’il fût descendu simplement jusqu’à la Tamise, éloignée de moins d’un jet de pierre, et qu’il eût jeté deux pièces de son attirail à la rivière, aucune preuve concluante n’aurait pu être produite contre lui. Ainsi il aurait pu réaliser le plan de Courvoisier, l’assassin de lord William Russell, de trouver la subsistance de chaque mois séparément, dans un assassinat distinct et bien préparé. Néanmoins, les compagnons du dortoir étaient convaincus pour eux-mêmes, mais ils attendaient des indices qui pussent convaincre autrui. A peine donc l’avis officiel fut-il publié au sujet des initiales du maillet J. P., tous les hommes de la maison se rappelèrent à la fois les initiales bien connues d’un honnête charpentier de vaisseau norwégien, John Petersen, qui avait travaillé dans les docks anglais jusqu’en la présente année, et qui, ayant l’occasion de revoir son pays natal, avait laissé sa boîte d’outils dans les galetas de l’auberge. Ces galetas furent donc explorés. Le coffre à outils de Petersen fut trouvé, mais le maillet manquait, puis, à un examen plus approfondi, on fit une autre découverte écrasante. Le chirurgien qui avait examiné les cadavres chez Williamson avait émis l’opinion que les gorges n’avaient pas été coupées au moyen d’un rasoir, mais au moyen d’un outil d’une forme différente. On se souvint alors que Williams avait récemment emprunté un grand couteau français d’une forme toute spéciale et, là-dessus, d’un tas de vieilleries et de chiffons, on retira bientôt un gilet que toute la maison eût juré avoir vu porter à Williams récemment. Dans ce gilet, collé à la doublure de la poche par du sang figé, on trouva le couteau français. Enfin, tous les gens de l’auberge, savaient fort bien que Williams portait d’ordinaire, depuis quelque temps, une paire de bottines qui craquaient et un pardessus brun doublé de soie. De plus, beaucoup d’autres présomptions qui semblaient à peine utiles.

Williams fut immédiatement appréhendé et interrogé sommairement. C’était le vendredi. Le samedi matin, quatorze jours après le meurtre de Marr, il comparut à nouveau. Les preuves tirées des circonstances étaient écrasantes. Williams en écoutait avec attention toute la suite, mais il disait fort peu de chose. A la fin de l’interrogatoire, un mandat de dépôt fut décerné, le jugement devant avoir lieu aux assises prochaines. Est-il nécessaire de le dire, en route pour la prison il fut poursuivi par des foules si furieuses, que, dans des circonstances ordinaires il y aurait eu pour lui peu d’espoir d’échapper à une vengeance sommaire. Mais en cette occasion, une escorte puissante avait été fournie, si bien qu’il fut logé sain et sauf dans la geôle. En cette geôle-là, la règle était, à l’époque, d’enfermer à cinq heures du soir, définitivement pour toute la nuit, sans lumière, tous les prisonniers convaincus de crimes. Quatorze heures, jusqu’à sept heures, le matin suivant, on les laissait, sans les visiter, dans l’obscurité totale. Williams eut donc le temps de commettre un suicide. Les ressources, il est vrai, d’autres parts, n’étaient pas grandes. Il y avait une seule barre de fer, dans l’intention, autant que je me souvienne, d’y suspendre une lampe ; c’est là qu’il s’est pendu par ses bretelles. A quelle heure, on n’est pas sûr ; quelques personnes prétendent à minuit. Et dans ce cas, à l’heure précise où, quatorze jours plus tôt, il avait répandu la terreur et la désolation dans la famille paisible du pauvre Marr, il était contraint lui-même de boire à la même coupe présentée à ses lèvres par les mêmes mains maudites.


Le cas des Mac-Kean auquel j’ai fait une allusion spéciale, mérite aussi d’être brièvement narré pour le pittoresque terrible de deux ou trois de ses détails. La scène de cet assassinat est une auberge de la campagne, à quelques milles, je crois, de Manchester. C’est de la situation avantageuse de cette auberge que provenait la tentation double de l’affaire. En règle générale, une auberge implique, nécessairement, une ceinture étroite de voisins, ce qui est la raison originelle de l’ouverture d’un semblable établissement. Mais, en le cas présent, c’était une unique maison isolée, de sorte qu’il n’y avait pas à redouter d’être interrompu par des gens habitant à la portée des cris, et pourtant, d’autre part, le pays, aux alentours, était éminemment populeux. Aussi une société de secours avait établi son local de réunion hebdomadaire dans cette auberge, et on y laissait les sommes accumulées en dépôt dans la salle de réunion, sous la garde de l’aubergiste. Ces fonds montaient souvent à un total considérable, cinquante ou soixante-dix livres sterling avant qu’on les transférât entre les mains d’un banquier. Ici donc était un trésor digne de quelque risque, dans une situation vraiment incomparable.

Ces détails attrayants étaient par hasard, venus à la connaissance de l’un des Mac-Kean, ou de tous les deux, et cela, par malheur, à un moment où ils se trouvaient dans la plus écrasante misère. Ils étaient colporteurs, et jusqu’aux derniers temps, ils s’étaient montrés de mœurs très respectables ; un désastre commercial les avait conduits à la ruine totale, et leurs capitaux réunis y avaient été engloutis jusqu’au dernier shilling. Ce revers soudain avait fait d’eux des désespérés ; leur petit bien avait été englouti par une grande catastrophe sociale, et ils regardaient la société comme coupable à leur égard de vol. En prélevant leur proie sur la société, ils se considéraient donc comme exerçant un farouche droit naturel de représailles. Les fonds auxquels ils prétendaient, prenaient à leurs yeux l’aspect de fonds publics, puisque c’était le produit de plusieurs souscriptions particulières. Ils oubliaient, néanmoins, que pour les actes criminels que, trop certainement, ils méditaient en tant que préliminaires à leur vol, il ne leur serait pas possible de plaider un semblable précédent social imaginaire. A prendre à parti une famille qui paraissait tout à fait dénuée de secours si tout se faisait avec facilité, ils comptaient entièrement sur leur propre force corporelle.

C’étaient de jeunes hommes robustes, âgés de 28 à 32 ans ; d’une taille un peu au-dessous de la moyenne, mais bâtis carrément, la poitrine solide, les épaules larges, conformés avec tant de beauté en ce qui regarde la proportion des membres et des articulations que, après leur exécution, leurs corps ont été, en secret, montrés par les chirurgiens de l’Infirmerie de Manchester, comme des objets intéressants pour l’art statuaire.

De son côté, la maison qu’ils se proposaient d’attaquer se composait des quatre personnes suivantes :

1. L’aubergiste, un fermier solide ; — aussi projetaient-ils de le mettre hors de combat à l’aide d’un artifice introduit depuis peu, en ce temps-là, chez les voleurs : on l’appelait hocussing, ce qui veut dire empoisonner de laudanum la boisson de la victime, subrepticement ;

2. La femme de l’aubergiste ;

3. Une jeune servante ;

4. Un enfant de douze à quatorze ans.

Le danger était que de ces quatre personnes, dispersées peut-être à travers la maison qui avait deux sorties distinctes, une au moins pût s’échapper et pût, grâce à une connaissance approfondie des chemins environnants, donner l’alarme à des maisons éloignées d’un furlong. Ils prirent le parti de s’en remettre aux circonstances pour la manière de conduire cette affaire, mais cependant, comme il leur paraissait nécessaire de se feindre étrangers l’un à l’autre, il fallut bien se concerter d’avance sur l’esquisse générale de leur plan ; en effet, il leur serait impossible, dans ce but, sans éveiller de violents soupçons, de se rien communiquer sous les yeux de la famille. Cette esquisse comportait, au moins, un meurtre : celui-là fut décidé. Quant au reste, leurs actes dans la suite le montrent à l’évidence, ils désiraient verser aussi peu de sang que possible, pour la réalisation de leur objet final.

Au jour dit, ils se présentèrent, séparément, à la rustique auberge, et à des heures différentes. L’un arriva dès quatre heures de l’après-midi ; l’autre ne vint pas avant sept heures et demi. Ils se saluèrent de loin d’une façon très réservée, et, tout en échangeant le peu de paroles que s’adressent des étrangers, ils ne se montrèrent pas disposés à un commerce plus familier. Mais avec l’aubergiste, à son retour de Manchester, vers huit heures, l’un des frères entra en conversation animée ; il l’invita à prendre un grand verre de punch, et, au moment où l’aubergiste, en sortant de la pièce, le lui permit, il versa dans le punch une cuillerée de laudanum. Peu de temps après, l’horloge sonnait dix heures. L’aîné des Mac-Kean, se déclarant fatigué, demanda qu’on lui indiquât la chambre à coucher, car les deux frères, dès l’arrivée, avaient retenu un lit. L’infortunée servante se présenta, une bougie à la main, pour l’éclairer sur l’escalier.

A ce moment critique, voici comment était distribuée la famille : l’aubergiste, stupéfié par l’horrible narcotique qu’il avait bu, s’était retiré dans une pièce privée joignant la salle publique, dans le dessein de s’y reposer sur un sopha, et heureusement pour son salut, il était considéré comme tout à fait incapable d’action. La femme s’occupait de son mari. Le cadet des Mac-Kean était donc resté seul dans la salle publique. Il se leva alors tranquillement et vint se placer au bas de l’escalier que son frère venait de monter, de façon à être sûr de couper quiconque s’enfuirait de la chambre d’en haut. Dans cette chambre Mac-Kean l’aîné, fut introduit par la servante qui lui indiqua les deux lits dont l’un était déjà occupé, pour une moitié, par l’enfant, et l’autre vide : elle expliqua qu’il fallait que les deux étrangers s’en accommodassent pour la nuit, selon l’arrangement qui leur pourrait agréer. Tout en parlant, elle lui présentait la chandelle ; il la plaça sur la table et, en même temps, il interceptait sa sortie de la chambre, et lui jetait les bras autour du cou comme s’il avait voulu l’embrasser. C’est évidemment ce qu’elle même avait prévu et ce qu’elle s’efforçait d’empêcher. Son horreur on peut l’imaginer, lorsqu’elle sentit la main perfide qui lui étreignait le cou, armée d’un rasoir, lui trancher violemment la gorge. A peine put-elle proférer un cri avant de tomber impuissante sur le plancher.

A cet effroyable spectacle l’enfant avait assisté ; il n’était pas endormi, mais il eut la présence d’esprit de fermer instantanément les yeux. L’assassin s’approcha vivement du lit et examina avec inquiétude l’expression du visage de l’enfant. Il ne se trouva pas satisfait ; il posa la main sur le cœur de l’enfant, pour juger d’après les battements, s’il était ou non agité. Ce fut une épreuve terrible, et, sans nul doute, le sommeil contrefait eût été tout de suite reconnu, quand, soudain, un spectacle terrible attira l’attention de l’assassin.

Grave et silencieuse, tel un spectre, la fille assassinée s’était levée en son délire mortel ; elle se tenait toute droite, elle marcha avec fermeté un moment ou deux, et elle dirigea ses pas vers la porte. L’assassin se détourna pour la poursuivre, et l’enfant, à ce moment, sentant que son unique chance était de fuir tandis que se passait cette scène, bondit hors du lit. Sur le palier, à la tête de l’escalier, était un des assassins, au pied de l’escalier était l’autre. Qui pourrait croire que l’enfant eût l’ombre d’une chance d’échapper ? Et pourtant de la façon la plus naturelle il surmonta tous ces obstacles. L’enfant, dans son horreur, posa la main gauche sur la balustrade, et s’élança par-dessus, d’un grand saut qui le déposa au bas de l’escalier, sans toucher une seule marche.

Ainsi il avait efficacement dépassé l’un des assassins ; l’autre était encore, il est vrai, à dépasser, et ce lui aurait été impossible sans un incident inattendu. La femme de l’aubergiste s’était alarmée du faible cri de la jeune fille ; elle était sortie en hâte de la salle réservée pour lui porter secours ; au pied de l’escalier elle avait été arrêtée par le plus jeune des frères, et, à ce moment, elle se débattait contre lui. La confusion de ce débat de la vie à la mort avait permis au jeune garçon de passer en tourbillon à côté d’eux.

Il eut la bonne fortune de tourner par la cuisine où donnait une porte dérobée, fermée d’un simple verrou, et qui s’ouvrit à son toucher ; par cette porte il se rua en plein champ.

A ce moment le frère aîné se trouva libre pour le poursuivre, par la mort de l’infortunée jeune fille. On ne peut douter que dans son délire l’image qui occupait ses pensées était celle de la société qui se réunissait une fois par semaine. Elle l’imaginait en séance, sans doute, et vers son local, pour se mettre en sûreté et réclamer du secours, elle allait en chancelant. Elle entra et, dès la porte passée, elle tomba par terre et, tout de suite, expira.

L’assassin, qui l’avait suivie pas à pas, se vit donc libre de poursuivre le jeune garçon. En ce moment critique, tout était en jeu, et si l’enfant n’était pas pris, l’entreprise était ruinée. Il dépassa donc son frère et la femme de l’aubergiste sans s’arrêter, et se précipita par la porte ouverte, à travers les champs. Une seconde de plus et peut-être il serait trop tard.

L’enfant avait la nette conscience que s’il continuait à découvert il n’aurait aucune chance d’échapper à un homme jeune et fort. Il courut donc tout à coup à un fossé, dans lequel il roula la tête la première. Si l’assassin s’était hasardé à procéder à loisir à l’examen du fossé le plus proche, il aurait aisément découvert l’enfant — que sa chemise blanche rendait si visible. Mais il perdit courage, pour avoir manqué à arrêter la fuite de l’enfant. De seconde en seconde son désespoir grandissait. Que l’enfant ait réussi seulement à s’échapper jusqu’aux fermes du voisinage, une troupe d’hommes pouvait être réunie dans les cinq minutes, et déjà il pouvait être devenu malaisé pour lui et pour son frère, qui connaissaient mal les chemins des champs, de s’échapper si leur retraite était coupée.

Donc, plus rien à faire, que de rappeler son frère. Et c’est ainsi que la femme de l’aubergiste, encore que mutilée, eut la vie sauve, et, dans la suite, guérit. L’aubergiste devait son salut à la potion stupéfiante. Et les assassins joués eurent la douleur de comprendre que leur crime affreux avait été tout à fait inutile. Le chemin, en effet, était libre, à présent, de la salle de société, et, probablement, quarante secondes auraient suffi pour emporter le coffre du trésor qu’ils auraient pu, ensuite, briser et piller à loisir. Mais la crainte d’ennemis qui les surprendraient était trop forte sur eux ; ils se sauvèrent par un chemin qui les fit passer aussitôt à moins de six pieds de l’enfant aux aguets.

Ils traversèrent Manchester de nuit. Quand le jour revint, ils dormaient dans un buisson à une distance de vingt milles de la scène de leur tentative coupable. La deuxième et la troisième nuits, ils poursuivirent leur marche à pied, ne se reposant que pendant le jour. Vers le lever du soleil, le quatrième matin, ils entraient dans un village près de Kirby Lonsdale, dans le Westmoreland. Sans doute ils avaient quitté à dessein la ligne droite du chemin à suivre, car leur but était l’Ayrshire où ils étaient nés, et le vrai chemin les aurait conduits par Shap, Penrith, Carlisle. Ils cherchaient à éviter d’être persécutés par les diligences qui, depuis trente heures, distribuaient à toutes les auberges et à tous les cabarets[63] de la route de petites affiches avec la description de leurs personnes et de leurs costumes. Il se fit, peut-être avec intention, que, ce matin, le quatrième, ils s’étaient séparés, de façon à entrer au village dix minutes l’un après l’autre. Ils étaient épuisés et traînaient la jambe. Dans ces conditions il fut facile de les prendre. Un forgeron les avait, en silence, reconnus en comparant leurs dehors avec la description des affiches. Ils furent atteints facilement et séparément arrêtés. Leur procès et leur condamnation suivirent bientôt à Lancaster, et, dans ce temps-là c’en était la suite nécessaire, ils furent exécutés. Mais l’affaire tombait admirablement dans les limites protectrices de ce qu’on regarderait aujourd’hui comme des circonstances atténuantes, puisque, si un assassinat de plus ou de moins n’était pas pour les détourner de leur projet, du moins ils s’étaient montrés très désireux d’économiser l’effusion du sang, dans la mesure du possible.

Incommensurable, par conséquent, l’intervalle qui les sépare du monstre Williams.

Ils ont péri sur l’échafaud ; Williams, je l’ai dit, a péri de sa propre main, et, conformément à la loi en vigueur alors, il fut enterré au centre d’un quadrivium ou confluent de quatre chemins (en l’espèce, quatre rues), avec un pieu fiché dans son cœur. Et, par-dessus lui, passe à jamais sans repos le tumulte de Londres ![64]