Title: Rapport sur une mission botanique exécutée en 1884 dans la région saharienne, au nord des grands chotts et dans les îles de la côte orientale de la Tunisie
Author: Napoléon Doumet-Adanson
Release date: November 28, 2024 [eBook #74810]
Language: French
Original publication: Paris: Imprimerie nationale, 1888
Credits: Galo Flordelis (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque municipale de Lyon/Numelyo)
EXPLORATION
SCIENTIFIQUE
DE LA TUNISIE,
PUBLIÉE
SOUS LES AUSPICES DU MINISTÈRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE.
BOTANIQUE.
RAPPORT SUR UNE
MISSION
EXÉCUTÉE EN 1884.
EXPLORATION SCIENTIFIQUE DE LA TUNISIE.
PAR
DOÛMET-ADANSON,
MEMBRE DE LA MISSION DE
L’EXPLORATION SCIENTIFIQUE DE LA TUNISIE,
PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ D’HORTICULTURE ET D’HISTOIRE NATURELLE DE
L’HÉRAULT
ET DE LA SOCIÉTÉ D’HORTICULTURE DE L’ALLIER,
VICE-PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ D’ÉMULATION DE L’ALLIER,
PRÉSIDENT DE LA COMMISSION MÉTÉOROLOGIQUE DE L’ALLIER, ETC.
PARIS.
IMPRIMERIE
NATIONALE.
M DCCC LXXXVIII.
Sur la proposition du Président de la Mission de l’exploration scientifique de la Tunisie, M. le Ministre de l’instruction publique voulut bien me confier la direction de l’un des deux groupes d’explorateurs chargés, en 1884, de poursuivre dans la Régence les recherches d’histoire naturelle auxquelles j’avais déjà contribué, en 1883, sous la direction de M. E. Cosson, et, précédemment, en 1874, par une première mission botanique[1].
Le groupe que j’avais l’honneur de diriger se composait de MM. Valéry Mayet, professeur à l’École nationale d’agriculture de Montpellier, le docteur Bonnet, préparateur au Muséum d’histoire naturelle de Paris, et Doûmet-Adanson. Il avait pour instructions d’explorer la partie sud de la Tunisie entre Sfax, Gafsa, la rive nord des chotts El-Djerid et El-Fedjedj, Gabès et la mer. Son itinéraire devait en outre comprendre une visite aux îles Kerkenna et à l’île de Djerba, ainsi que quelques excursions aux environs de Tunis, dans la vallée de la Medjerda, et à la petite île de Djezeïret Djamour (Zembra), pour compléter l’exploration faite, en 1883, dans le Nord, le Centre et la presqu’île du cap Bon, sous la direction de M. E. Cosson. Ce programme, malgré son étendue, a été entièrement réalisé, et notre voyage, commencé le 25 mars, n’a pris fin que le 7 juillet, époque à laquelle la chaleur et la sécheresse ne permettent plus d’obtenir de résultats satisfaisants d’une exploration dans ces contrées.
Les membres du groupe que j’ai dirigé appartenant tous à la section de botanique et de zoologie, nos recherches devaient avoir pour principal objet la connaissance de la flore et de la faune de la Tunisie ; mais, comme dans tout voyage scientifique rien ne doit être négligé de ce qui peut intéresser la science à tous les points de vue, chaque fois que l’occasion s’en est offerte, nous avons, mes compagnons et moi, joint à nos études spéciales des observations très diverses, notamment sur la météorologie, la géologie et la paléontologie, sur l’hydrologie et même sur l’archéologie tant historique que préhistorique. C’est dans ce même ordre d’idées, convaincus que l’œuvre commune ne pourrait qu’y gagner, que nous n’avons jamais cru devoir nous abstenir de recherches sur divers points que devaient visiter également d’autres membres de la Mission. Il y avait, du reste, tout avantage pour la science à ce que ces localités fussent abordées à deux époques différentes.
L’étendue de nos travaux, les soins matériels journaliers et l’organisation générale d’un voyage dans des pays le plus souvent dépourvus des ressources nécessaires à la vie, étaient plus que suffisants pour absorber tous les instants des membres de la Mission ; mais je m’empresse de constater que par suite des mesures concertées entre le Ministère de l’instruction publique et celui de la guerre, et grâce au bienveillant concours de toutes les autorités de la Régence, nos excursions se sont effectuées dans les meilleures conditions.
Les membres de notre groupe ne sauraient oublier le bon accueil qui leur a été fait par M. Cambon, Ministre Résident, par M. le baron d’Estournelles et par tous les fonctionnaires de la Résidence, par MM. les généraux Boulanger, Riu et Allegro, par M. l’intendant général Taquin, par les colonels d’Orcet et de la Roque, les commandants Cabuch, du Puch et d’Amboix, les capitaines Coste, du Couret, d’Assailly, Grandjean et tous les officiers et médecins militaires du corps d’occupation.
Indépendamment des facilités de transport et des mesures de sécurité, nous leur avons dû de précieux renseignements sur la topographie du pays ainsi que beaucoup d’indications précises sans lesquelles il nous eût été difficile de mener à bien notre mission. Il y aurait aussi ingratitude de notre part à ne pas comprendre dans nos remerciements MM. Matteï, ancien vice-consul de France à Sfax, Gaud, directeur des postes dans la même ville, le khalifa de Djerba, l’agent de la Compagnie transatlantique à Houmt-Souk, M. Carleton, agent consulaire à Zarzis et le khalifa de cette localité, qui nous ont prêté le concours le plus utile. Ajoutons que M. Matteï a poussé le dévouement jusqu’à faire avec moi une excursion pénible de plusieurs jours dans les îlots de Kerkenna, mettant ainsi à ma disposition son influence personnelle et la connaissance approfondie qu’il a de ce groupe d’îles intéressant.
Je suis heureux d’exprimer ici toute ma gratitude à mon excellent ami M. le docteur E. Cosson qui, malgré ses nombreuses occupations, a bien voulu vérifier la détermination de la plupart des plantes recueillies par nous dans le cours de notre mission et reviser le texte de la partie botanique de ce rapport.
RAPPORT
SUR
UNE MISSION BOTANIQUE
EXÉCUTÉE EN 1884
DANS LA RÉGION SAHARIENNE, AU NORD DES GRANDS CHOTTS,
ET DANS LES ÎLES DE LA CÔTE ORIENTALE
DE LA TUNISIE.
Excursions aux environs de Tunis et dans plusieurs localités sur la voie ferrée de la vallée de la Medjerda.
Partis de France le 24 mars, nous débarquons à la Goulette le 26 et arrivons à Tunis le même jour. Sans perdre de temps, nous nous mettons en relation avec les autorités françaises pour obtenir les ordres indispensables à l’accomplissement de notre voyage dans le Sud ; mais, comme d’une part nous sommes forcés d’attendre durant huit jours le prochain départ du paquebot de la côte, et que d’autre part nous avons pour instructions de compléter par quelques herborisations printanières les documents recueillis par la Mission botanique de 1883, à une époque plus tardive, nous faisons, dès le 28 mars, une course à la Marsa et dans la plaine de la Riana. La liste des plantes observées ou recueillies dans cette herborisation comprend à peu près l’ensemble du fonds de la végétation, tant dans la plaine et les terres cultivées que dans les sables et les dunes maritimes ; si elle n’ajoute que peu d’espèces à la flore de Tunis, elle a fourni des indications nouvelles de localités. Dans cette première course, M. V. Mayet a aussi recueilli des documents intéressants pour la faune entomologique de cette partie du pays encore peu étudiée à ce point de vue.
La liste des plantes observées ou récoltées dans l’herborisation à la Marsa et dans les environs de Soukra comprend près de deux cents espèces, mais la plus grande partie figurant déjà dans les listes de 1883, nous n’en citerons que quelques-unes des plus intéressantes, telles que : Medicago secundiflora, Lotus ornithopodioides, Geranium tuberosum et Eufragia latifolia.
La faune entomologique des environs de Tunis rappelle en général celle de la province de Constantine : le Scarites des dunes littorales est le S. Gigas (comme à Alger et à Bône) et le seul Blaps que l’on y rencontre est le B. Gigas qui habite tout le pourtour de la Méditerranée. Le Pimelia des dunes est le Pimelia inflata, comme en Algérie ; toutefois à la Goulette, entre la villa Kheredine et le lac El-Bahira, on trouve en abondance le P. latipes Sol., espèce propre à la Tunisie. La fréquence du Tyntiria Barbara, rare en Algérie, est également à noter. Les terrains salés, principalement ceux qui entourent le lac El-Bahira, rappellent ceux du littoral algérien. Hammam-el-Lif fait cependant exception, car nous y avons capturé certaines espèces qui méritent examen, entre autres un Melasoma de Sicile, le Halonomus ovatus. Nous y signalerons aussi l’abondance du Cicindela Maura.
Le 31 mars, nous nous transportons par le chemin de fer à Oued-Zerga, station qui doit son nom à l’un des principaux affluents de la Medjerda et sa triste célébrité à l’odieux massacre qui y a été commis au commencement de notre occupation. De nombreux essais de plantation de Vigne ont été entrepris avec succès autour de cette station, signalée au loin par un véritable bois d’Eucalyptus d’une vigueur qui démontre la valeur incontestable des arbres de ce genre au point de vue du reboisement rapide de cette partie du pays actuellement dénudée.
Les rives très herbeuses de l’Oued Zerga, que nous suivons en en descendant le cours, nous fournissent un certain nombre de plantes qui manquaient aux herborisations de 1883 ; mais c’est principalement l’exploration d’un bois de Lentisques (Pistacia Lentiscus) et de Chênes verts (Quercus Ilex) qui nous offre le plus d’intérêt en raison des nombreuses Orchidées que nous y trouvons en plein état de floraison. En entomologie, les récoltes n’y sont pas moins fructueuses ; quelques reptiles y sont également capturés par M. Mayet. Nous devons malheureusement et à regret quitter trop promptement cette riche localité, notre retour à Tebourba devant s’effectuer le soir même afin de nous permettre d’explorer les environs de cette ville dès le lendemain matin.
Parmi les plantes récoltées à Oued-Zerga, nous devons citer plus spécialement :
Ranunculus millefoliatus, espèce généralement rare en Tunisie et confinée en Algérie dans la région montagneuse ; Haplophyllum Buxbaumii, qui manque à l’Algérie ; Salvia viridis ; Orchis longicruris, rare ; O. papilionacea ; Aceras anthropophora ; Ophrys Scolopax, assez rare en Tunisie ; O. bombyliflora, nouveau pour la flore tunisienne ; O. tabanifera, également nouveau pour la flore ; O. lutea ; O. Speculum.
Le 1er avril, dès six heures du matin, et après une nuit passée sur les dalles de la salle d’attente du chemin de fer (Tebourba n’offrant même pas trace d’une auberge), nous nous acheminons vers le Battant, ancien barrage construit par les Romains sur la Medjerda et utilisé par les Beys de Tunis pour la prise d’eau d’une fabrique de chechias et de couvertures, jadis florissante mais actuellement abandonnée.
La plaine qui sépare Tebourba de la Medjerda, étant complètement couverte de cultures et de vieux Oliviers, n’offre que peu d’intérêt au naturaliste, mais le gigantesque travail des Romains mériterait les honneurs d’une étude spéciale qui rentre dans les attributions de la section d’archéologie et échappe à notre compétence. Tebourba a été visité en 1883 par la Mission botanique, mais la découverte faite depuis aux environs du Battant par M. Vira, vétérinaire de l’armée, d’une plante orientale curieuse, le Leontice Leontopetalum, inconnue jusque-là en Afrique et dont les stations les moins éloignées sont la Grèce et l’archipel grec, donne à notre course un intérêt spécial. Après de longues et pénibles recherches dans les terres argileuses que rend peu praticables une pluie fine et serrée, nous sommes assez heureux pour rencontrer les premiers spécimens de la plante convoitée, qui devient plus abondante à mesure que nous pénétrons dans les vastes champs de céréales situés sur la rive droite du cours d’eau. Cette abondance et l’étendue qu’elle occupe démontrent qu’elle y est réellement spontanée.
Aux environs de Tebourba et du Battant, outre le Leontice, nous ne signalerons que l’Aceras Robertiana, nouveau pour la Tunisie, et l’Allium triquetrum, déjà trouvé en Kroumirie par la Mission de 1883.
Tandis que nous faisions ample récolte du Leontice, M. Mayet se livrait à une fructueuse chasse d’insectes dans les détritus du bord du fleuve et était assez heureux pour y recueillir aussi quelques échantillons d’une espèce de mollusques du genre Unio, la première signalée jusqu’à présent dans les cours d’eau de la Régence. La faune de la vallée de la Medjerda peut être assimilée à celle des environs de Philippeville et de Bône.
Six kilomètres au moins nous séparent de Tebourba ; aussi devons-nous battre en retraite afin de ne pas manquer le train qui doit nous ramener à Tunis.
De retour dans cette ville, pendant que je mets la dernière main aux préparatifs du départ pour le Sud, M. Mayet fait une fructueuse récolte entomologique aux ruines de Carthage et dans les sables du littoral, entre ce point et la Goulette.
Séjour à Sfax. — Première excursion aux îles Kerkenna.
Le 3 avril, la Mission s’embarque pour Sfax sur le paquebot de la Compagnie transatlantique.
Le 5, jour même de notre arrivée à Sfax, une herborisation est faite dans les anciens cimetières musulmans. Cette localité fort riche nous fournit un assez grand nombre d’espèces appartenant à la flore du Sud, mais dont la majeure partie ont déjà été signalées et récoltées antérieurement par MM. Espina et Kralik en 1854, et par moi-même en 1874. A cette date, j’avais pu récolter en nombreux échantillons le Tetradyclis Eversmanni, dans les terrains marécageux situés au nord-est du port ; aujourd’hui ces terrains sont occupés par les bâtiments de l’hôpital militaire et l’entrepôt des alfas, et après de minutieuses et infructueuses recherches, nous avons le regret de constater la disparition de cette plante orientale si curieuse, dont Sfax était la seule station connue sur la côte tunisienne et dans le territoire des États Barbaresques.
La flore des environs de Sfax est caractérisée par un assez grand nombre de plantes sahariennes, ou tout au moins désertiques, associées aux espèces littorales. Nous citerons seulement les quelques espèces suivantes : Ammosperma cinereum, exclusivement saharien en Algérie ; Muricaria prostrata, qui ne se rencontre en Algérie que sur la lisière du Sahara et dans les parties chaudes des Hauts-Plateaux ; Rapistrum bipinnatum, rare et exclusivement saharien en Algérie ; Reseda propinqua, du Sahara en Algérie ; Trigonella maritima, plante orientale manquant à la flore d’Algérie ; Filago Mareotica, espèce rare, mais très abondante sur beaucoup de points en Tunisie dans les terrains salés ; Anacyclus Alexandrinus var., du Sahara et de la partie chaude des Hauts-Plateaux en Algérie ; Centaurea contracta, plante de la Cyrénaïque qui manque à l’Algérie ; Plantago Syrtica, propre au Sahara en Algérie ; Paronychia longiseta, saharien en Algérie ; Trisetum pumilum, saharien en Algérie.
Les environs de Sfax ont fourni un assez grand nombre d’insectes appartenant également à la faune algérienne, tels que : Tetracha Euphratica, Julodis Onopordi, Calosoma Maderæ, Tyntiria bipunctata, etc., et, comme pour la flore, un certain nombre de types désertiques commencent à apparaître. Nous citerons entre autres : Blaps Barbara, Pimelia simplex et Valdani, les uns et les autres des Hauts-Plateaux et du Sahara algériens ; Morica octocostata, Cicindela Ægyptiaca, Blatta Ægyptiaca.
Un gros crustacé isopode (Hemilepictus Reaumuri) court partout sur le terrain argileux, et, dans le genre Armadillo, une espèce nouvelle décrite par M. Simon (A. Mayeti) est à citer. Nous relaterons en outre l’abondance de deux espèces de Lépidoptères cosmopolites, le Vanessa Cardui et le Deiopeia pulchella.
En reptiles, les environs de Sfax ont fourni une abondante récolte de Sauriens, parmi lesquels : Eremias guttulata, Acanthodactylus vulgaris, Platydactylus muralis, Hemidactylus verruculatus, Stenodactylus punctatus, ce dernier dans les cimetières où il sort des tombes le soir.
Plusieurs visites faites dans les marchés nous ont permis de constater la présence des espèces de poissons suivantes : Serranus Scriba, S. Gigas, Scorpena Porcus, Labrus Pavo, L. Turdus et ses variétés, Crenilabrus viridis, Seriola Dumerilii, Cantharus vulgaris ? (devant peut-être être distingué comme espèce par son museau allongé), Corvina nigra, Chrysophris aurata, Pagellus Mormyrus, Sargus vulgaris, Mullus barbatus, Mugil Labeo, M. auratus, M. ? (espèce à museau pointu), Belone Acus, Solea vulgaris, Balistes Capriscus, Torpedo Narke, Carcharodon Lamia, Notidanus griseus, Pastinaca vulgaris, Cephalopterus Giornæ, Rhinobates ?
Nous ajoutons que les Sélaciens paraissent très abondants et sont, à l’état sec, l’objet d’un commerce particulier.
La recherche des mollusques marins eût nécessité un séjour prolongé et des moyens spéciaux que nous n’avions pas à notre disposition ; ce n’est donc qu’à titre de simple renseignement que nous notons : Loligo vulgaris, Sepia vulgaris, Conus Mediterraneus, Cyprea Onyx (trois exemplaires acquis d’un pêcheur d’éponges ainsi qu’un groupe de Siliquaria), Cerithium vulgatum, Cardium edule var., Pinna marina (très abondante entre la côte et les îles Kerkenna), Dentalium Entalis (abondant sur la plage), Janthina communis et violacea, et dans les Zostères rejetées par la mer, trois spécimens d’un mollusque rare appartenant au genre Cylichna, ce qui nous fait encore plus regretter de n’avoir pu fouiller les fonds herbeux du chenal qui sépare les îles Kerkenna de la côte.
Quant aux Gastéropodes terrestres, ils appartiennent aux groupes des Helix Pisana, H. variabilis et maritima, et H. vermiculata. Ce n’est que dans l’intérieur que l’on commence à rencontrer des types appartenant aux groupes des Helix candidissima et Doumeti, ce dernier rapporté de mon voyage de 1874 et retrouvé par la Mission de 1883 ainsi que par la Mission Roudaire, mais décrit à tort sous un autre nom dans le rapport de cette mission.
Nous ne perdons pas de temps pour nous occuper des préparatifs de notre voyage au Sud, avec d’autant plus de raison que nous savons par expérience avec quelle rapidité les phases de la végétation s’accomplissent dans la région désertique ; mais, malgré le bon vouloir des autorités militaires, notamment du commandant du Puch et du capitaine Coste, de la compagnie mixte, un retard forcé nous est imposé par suite du changement de garnison d’un bataillon qui, allant de Gabès à Kairouan, absorbe pendant huit jours tous les moyens de transport sur lesquels nous comptions.
Cependant nous utilisons de notre mieux le temps que nous forcent à passer à Sfax ces circonstances fâcheuses, en faisant plusieurs herborisations et surtout des chasses entomologiques de jour et de nuit autour de l’enceinte de la ville. Ce contretemps devant également modifier la date de notre retour du Sud et conséquemment celle de notre visite aux îles Kerkenna, dans la crainte que la saison ne soit alors trop avancée pour étudier fructueusement la végétation de ces îles, nous nous décidons à y faire un premier voyage, nous réservant de les visiter de nouveau, s’il y a lieu, à notre retour.
Grâce à l’obligeance du Commandant indigène du port et de M. Matteï, agent de la Compagnie transatlantique, une mahonne est frétée, et, le 10 avril au matin, nous prenons la mer en compagnie de M. Bouillaud, jeune naturaliste plein de zèle, en mission sur les côtes de Tunisie où il se livre à des études d’anatomie et d’embryogénie sur les animaux inférieurs marins.
Bien que les Kerkenna ne soient séparées de la côte que par un bras de mer de vingt à vingt-cinq kilomètres de large, la traversée ne laisse pas que d’être chanceuse par suite des vents contraires, des courants rapides et surtout du peu de profondeur de la mer autour de ces îles. Les navires à voile qui manquent l’heure de la marée montante se voient souvent forcés de louvoyer ou d’attendre à l’ancre pendant plusieurs heures avant de pouvoir aborder. Ce jour-là nous en faisons l’expérience à nos dépens ; après avoir franchi difficilement, entre les deux îles, l’étroit goulet d’El-Kantara (nom qui est dû à une ancienne jetée et à un pont romain qui reliait la petite et la grande Kerkenna), nous devons tirer de nombreuses bordées et ne parvenons à mettre pied à terre que vers quatre heures du soir, en face du village d’Ouled-Kassin où nous devons passer la nuit.
A la faveur des lettres de recommandation dont nous sommes porteurs et à l’aide d’un mélange d’italien et de mots arabes, nous obtenons du cheïkh de l’endroit à peu près tout ce qui nous est nécessaire, c’est-à-dire un logis et quelques vivres ; puis, nos moyens d’existence étant assurés jusqu’au lendemain, les quelques heures de jour qui restent sont consacrées à l’exploration des environs.
Malgré la pluie, phénomène beaucoup plus rare ici que dans l’intérieur des terres, nous pouvons faire d’abondantes récoltes en plantes, en insectes et en mollusques, et constatons que la faune et la flore ont un caractère plus méridional que ne le comporte la position géographique de ces îles.
A la tombée de la nuit nous devons rendre visite à divers malades auxquels le docteur Bonnet fait des prescriptions médicales. C’est le prélude des nombreuses consultations qu’il devra s’astreindre à donner durant tout le cours du voyage, obligation gênante, il est vrai, mais toujours utile pour se concilier le bon vouloir des indigènes dont le concours est indispensable. L’Arabe a très grande confiance dans le savoir des docteurs européens et l’exercice de la médecine est auprès de lui le meilleur des laissez-passer.
Le lendemain matin, nous quittons Ouled-Kassin de bonne heure, après avoir préalablement mis en presse nos récoltes de la veille. Nos hôtes, qui nous ont procuré le nombre d’ânes et de chameaux nécessaires au transport de notre bagage, tiennent à nous accompagner à quelque distance du village. Après des adieux pleins d’une courtoisie réciproque, nous nous séparons de ces braves gens qui ne manquent pas de donner à nos guides des instructions précises pour nous faire parvenir à El-Ataïa dans la journée. La distance jusqu’à cette localité, située au nord-est de l’île, serait, disait-on, de vingt kilomètres, mais d’après le temps qu’il nous a fallu, je serais porté à croire qu’il y en a davantage. Nous longeons le bord de la mer en récoltant plus particulièrement sur notre route les espèces littorales, puis nous traversons des terrains plats récemment abandonnés par les eaux saumâtres et où croît en abondance le curieux Filago Mareotica ; pénétrant dans les terres cultivées, à la hauteur du village des Ouled-bou-Ali, nous constatons dans les champs et les plantations d’Oliviers et de Dattiers l’existence de l’Onopordon Espinæ, au feuillage blanchâtre très ornemental, plante déjà trouvée en abondance par la Mission de 1883 entre Mehedia et El-Djem. En traversant plusieurs dépressions de terrain dans lesquelles les eaux de la mer paraissent pénétrer à marée haute, nous étudions la formation géologique relativement récente des îles Kerkenna. L’association dans des tufs, probablement quaternaires, de coquilles, les unes fossiles, les autres à peine subfossiles ou encore actuellement vivantes, nous porte à admettre une double action alternative d’exhaussement et d’affaissement, fait que nous avons pu constater à diverses reprises sur d’autres points de la côte tunisienne, depuis Sfax jusqu’à Zarzis, et qui paraît même s’étendre jusqu’à Tripoli.
Peu après nous atteignons Kelebin, village assez important entouré de cultures soignées et de plantations de Vignes et de Figuiers. Les champs et les jardins sont limités par des talus en terre argileuse soigneusement entretenus à l’instar de ceux que l’on établit en vue de la submersion des Vignes dans le Midi de la France. Le sommet en est couronné par des haies formées d’Opuntia ou d’Aloe vera et, sur leurs flancs, croissent avec une surprenante vigueur une foule de plantes succulentes : Aizoon Hispanicum, A. Canariense, Mesembryanthemum crystallinum, M. nodiflorum, Silene succulenta, etc., associées au Peganum Harmala. Une halte dans la maison de campagne de Si-Salah, caïd de l’île, nous repose des fatigues de la marche ; puis, laissant sur la gauche la ville de Ramlah dont nous apercevons quelques maisons, nous poursuivons notre trajet à travers les cultures qui couvrent presque entièrement la surface de cette île, jadis beaucoup plus peuplée qu’aujourd’hui, d’après les nombreuses ruines de constructions et les enceintes de pierre que l’on y rencontre presque à chaque pas. Les plus importantes de ces ruines sont certainement celles des environs d’El-Abaskieh, village que nous laissons sur la droite après avoir examiné avec attention des citernes soit naturelles, soit creusées très anciennement dans les couches horizontales d’un calcaire très dur qui paraît former la carcasse de l’île au-dessous des terrains à fossiles quaternaires dont il a été précédemment question.
Au delà d’El-Abaskieh, une sebkha, que les eaux viennent à peine d’abandonner, semble pénétrer très avant dans les terres ; puis les cultures reparaissent, ainsi que les ruines accompagnées d’enceintes de pierre, pour ne plus discontinuer jusqu’à l’entrée du village d’El-Ataïa qui doit être le terme de notre course de la journée. Là, nous sommes à peu de distance de l’extrémité nord-est de l’île, et la nuit, qui ne va pas tarder à venir, ne nous permettrait pas de pousser plus avant notre trajet. Force nous est donc de chercher un gîte pour nous reposer de nos dix heures de marche. En dépit de la difficulté que nous avons à nous faire comprendre, grâce aux bienveillantes dispositions des autorités, rien ne nous manque encore cette fois ; nous pouvons même nous installer à peu près convenablement au milieu d’une affluence d’indigènes que pousse à nous entourer le désir bien naturel de voir les quatre étrangers dont l’arrivée a été annoncée par les conducteurs de nos bagages.
Le lendemain matin, 12 avril, les consultations étant données aux malades qui n’ont garde de laisser passer une si belle occasion de voir un thebib roumi, nous prenons congé des autorités et partons pour Cherki, village et port situés sur la rive occidentale de l’île. Nous ne tardons pas à atteindre une grande sebkha desséchée depuis peu et parsemée d’îlots de sable. Le trajet à travers cette plaine salée encore humide nous permet de récolter de nombreuses Salsolacées et de faire une fructueuse chasse d’insectes spéciaux à cette nature de terrain. De même que dans les autres dépressions que nous avons traversées la veille, nous constatons l’association des coquilles fossiles aux coquilles actuellement vivantes ; les premières, détachées des roches anciennes, reconstituent avec les secondes un tuf nouveau. Sur un monticule pierreux occupé en partie par des cultures, nous capturons une Couleuvre intéressante (Periops Algira) et, en soulevant les pierres, nous découvrons de nombreux spécimens d’un Scorpion dangereux, de grande taille, qui diffère du Buthus Occitanus par la couleur noire de ses extrémités : c’est le Buthus australis, très répandu dans le Sud de la Régence où il occasionne souvent des accidents. Vers onze heures du matin, nous arrivons à Cherki où nous attend une réception des plus amicales de la part de l’ex-commandant du Bey-Chir, ancien et unique vaisseau de guerre du Bey de Tunis.
Comme il était dans nos projets de visiter un des îlots qui terminent au nord le groupe des Kerkenna, nous nous dirigeons dans l’après-midi vers la pointe de l’île, confiants dans l’assurance qui nous a été donnée que nous trouverions là une barque pour nous transporter sur l’îlot ; mais, par un de ces malentendus trop fréquents lorsqu’on a de la difficulté à se faire comprendre, au lieu d’arriver à la mer, nous tombons en plein dans un misérable village dont les habitants, et surtout les enfants, viennent d’être décimés par une épidémie de variole d’autant plus meurtrière que la maladie sévissait sur des constitutions syphilitiques et était favorisée par la malpropreté native de la population. Dans ces conditions, lorsqu’elle n’emporte pas le sujet, la maladie cause toujours pour l’avenir les désordres les plus graves. Fidèle aux traditions généreuses du corps médical français, le docteur Bonnet, cédant aux supplications des habitants, visite et opère même quelques-uns des enfants les plus gravement atteints, besogne peu engageante et non dépourvue de danger. Le temps que nous avons passé dans ce village ne peut pas être considéré comme perdu, puisqu’il a été consacré à faire un peu de bien, mais il nous fait défaut pour réaliser le projet que nous avions conçu et il nous faut songer à battre en retraite sur Cherki, ce que nous faisons en nous dirigeant vers le port. Nous n’avons du reste pas à nous repentir d’avoir pris cette direction, car cela nous permet d’augmenter notablement la liste des plantes que nous avons déjà recueillies dans l’île et d’observer en place, sur le bord même de la mer, les couches de calcaire qui fournissent par désagrégation les fossiles que nous n’avons encore rencontrés qu’associés dans les poudingues récents aux espèces vivant encore dans la mer qui baigne les Kerkenna. Nous pouvons aussi, durant ce trajet, voir la méthode, aussi intéressante qu’ingénieuse, usitée pour les plantations de Dattiers dans un terrain de tuf qui semblerait à première vue impropre à toute culture arborescente. Cette méthode consiste à creuser des trous, profonds de deux à trois mètres et larges d’environ un mètre et demi à deux, dans la couche de tuf ; le sable argileux et la couche aquifère étant ainsi atteints, l’arbre est planté au fond de l’excavation et butté seulement avec du sable ou de la terre, en sorte que ses racines soient toujours en contact avec le sol humide et la couche aquifère inférieure qui supplée à l’absence complète d’eau superficielle. C’est la justification du proverbe arabe disant que « le Dattier doit avoir le pied dans l’eau et la tête dans le feu ». Du reste, les Palmiers des îles Kerkenna, comme tous ceux qui vivent au voisinage de la mer, ne produisent que des fruits de qualité très inférieure et seulement destinés à la nourriture des animaux ; à part cette récolte de fruits peu rémunératrice, ils sont principalement destinés à fournir des frondes pour faire les palissades des pêcheries, et le vin de palmier ou lagmi qui remplace le vin véritable dans les repas de cérémonie des indigènes. Ce dernier produit s’obtient à l’aide d’incisions annulaires qui occasionnent des étranglements fort singuliers de la tige et lui donnent parfois l’aspect de colonnes travaillées au tour. Le lagmi, qui n’est autre chose que la sève de l’arbre, coule abondamment des incisions et est reçu dans un vase de terre, sorte d’amphore, que l’on remplace chaque matin. Cette opération n’est guère pratiquée que sur les Dattiers de peu de valeur, car, réitérée plusieurs fois, elle en amène généralement le dépérissement. Les vieux troncs de Palmiers sont aussi utilisés comme poutres et soliveaux de maisons, tandis que les frondes et leurs pétioles rigides remplacent dans les habitations indigènes nos lattes de plafond et nos plafonds eux-mêmes. — Avant de rentrer dans le village, à la nuit tombante, nous rencontrons d’importantes et nombreuses ruines d’édifices, des restes d’anciens murs et des citernes d’origine romaine, témoins irréfutables d’une prospérité dont l’état actuel de ces îles est loin de donner la mesure.
Le dimanche 13 avril, jour de Pâques, après avoir pris congé de l’hôte qui nous a si bien reçus et hébergés depuis la veille, nous nous rembarquons sur la felouque qui est venue nous attendre au mouillage relativement sûr de Cherki. Longeant cette fois la côte occidentale de la grande île, nous apercevons de loin Bordj-el-Ksar, important château romain remanié plusieurs fois, et nous abordons vers une heure de l’après-midi la pointe nord de la petite Kerkenna (Djira ou Srira), presque à l’entrée du goulet d’El-Kantara que nous avions franchi trois jours avant pour nous rendre à Ouled-Kassin. Le manque de fond empêchant toute barque d’arriver jusqu’à terre, nous sommes forcés de nous faire transporter sur les épaules de nos matelots ; puis, comme notre intention est de traverser l’île à pied dans toute sa longueur, la felouque est immédiatement expédiée à l’extrémité sud, en un point nommé Bordj-bou-Yousef où elle devra nous attendre. Parvenus au rivage, nous ne tardons pas à découvrir quelques plantes intéressantes, entre autres le Festuca Rohlfsiana, nouveau pour la flore tunisienne et qui n’était connu que dans la Tripolitaine et la Cyrénaïque ; mais bientôt après, nous éprouvons une véritable déception causée par un trajet de deux heures, aussi monotone que fatigant, dans des champs sablonneux complantés de Dattiers espacés à peu près également en tous sens. Ces plantations, qui constituent la seule richesse de l’île, dont elles couvrent environ les deux tiers, ont, vues de la mer, l’aspect d’une épaisse forêt. Sortis enfin de ce terrain qui ne nous offrait aucun intérêt, nous nous reposons quelques moments sur un monticule d’où la vue embrasse une grande partie de l’île. A nos pieds s’étend une vaste sebkha desséchée couverte de Limoniastrum monopetalum et de Salsolacées ; nous la franchissons, puis, traversant de nouveau des plantations de Palmiers entremêlés d’Oliviers, nous arrivons à Melitta, village important et unique centre de population de la petite Kerkenna. L’aspect de cette agglomération de maisons sans étages et de huttes entourées de palissades en feuilles de Dattier, flanquées chacune d’une ou plusieurs cabanes et de parcs où sont logés les ânes et les chameaux, est des plus curieux ; il rappelle celui des villages nègres du Centre et de la côte occidentale de l’Afrique. Nous n’avons rien rencontré d’analogue dans le reste de notre voyage, et, si nous n’avions à satisfaire que notre bon plaisir, nous séjournerions d’autant plus volontiers à Melitta, que le khalifa, ancien colonel de la gendarmerie du Bey, nous convie avec une gracieuse insistance à passer la nuit dans sa maison. Convaincu cependant, par nos protestations, de l’obligation où nous sommes de rentrer à Sfax le soir même, il consent à nous laisser partir et nous procure même des ânes pour nous éviter la fatigue des huit kilomètres qu’il nous reste encore à faire dans les sables et les plantations de Palmiers semblables à celles que nous avons traversées dans la partie nord de l’île. La rapidité d’allure et parfois l’indiscipline de nos montures ne nous empêchent cependant, ni de remarquer la nature particulière de ces sables provenant de la décomposition d’un grès calcaire coquillier blanc dont le gisement se montre à nu en certains endroits du rivage, ni de recueillir quelques Strombes fossiles qui gisent sur le sol.
A Bordj-bou-Yousef, nous retrouvons notre felouque ainsi qu’il a été convenu, et, avant la nuit, nous faisons voile pour Sfax où une fraîche brise nous amène en deux heures un quart.
Notre excursion aux Kerkenna, qui a duré quatre jours pleins, nous a fourni d’abondantes récoltes de plantes, d’insectes et de reptiles, ainsi que d’intéressantes observations sur le climat, la structure géologique et les productions de ces îles, dont le régime climatérique paraît être, ainsi que nous l’avons déjà dit, beaucoup plus méridional que ne semblerait le comporter leur position géographique. Nous constaterons en effet, dans la suite de notre voyage, que la végétation y était déjà bien plus avancée que dans la plupart des localités de la contrée située plus au sud. Cette particularité tient sans doute à l’influence directe de la mer qui, en entretenant une température plus égale et une humidité plus constante de l’atmosphère, bien qu’il n’y pleuve presque jamais sérieusement, prédispose les plantes à une végétation précoce.
Pour compléter nos observations, nous ajouterons que la culture est relativement perfectionnée dans les deux îles, mais plus particulièrement dans celle de Ramlah où les villages sont partout entourés, jusqu’à une assez grande distance, de jardins très soignés. La Vigne y est cultivée sur une assez grande échelle, mais ce sont surtout les légumes qui peuplent les jardins complantés en outre de nombreux arbres fruitiers et de vigoureux Figuiers. En dehors des jardins, on y voit des plantations d’Oliviers et de Dattiers qui occupent, ces derniers surtout, d’assez vastes espaces, mais dont les fruits sont de qualité très inférieure. Dans la petite île (Srira ou Djira), moins peuplée que la grande, les plantations de Dattiers sont beaucoup plus étendues, couvrant environ les deux tiers de la superficie totale de l’île, tandis que les autres cultures, céréales ou jardins, y sont très restreintes.
L’eau superficielle, qui manque totalement aux deux îles, paraît être suppléée par une nappe d’eau abondante située à peu de profondeur.
La population des îles Kerkenna semble former une famille distincte de celle de la terre ferme ; elle est plutôt maritime qu’agricole et se livre surtout à l’industrie de la pêche du poisson et des éponges ; aussi les Kerkenniens fournissent-ils de nombreux et habiles marins.
Leur naturel est doux et porté à l’hospitalité. L’idiome qu’ils parlent paraît différer, malgré le peu de distance qui les en sépare, de celui des habitants de la côte à laquelle ces îles sont rattachées par un plateau sous-marin élevé et interrompu seulement par un canal profond, sorte de faille d’une largeur moyenne d’environ un kilomètre. Comme nous l’avons déjà dit, ces îles semblent être actuellement soumises à un phénomène d’abaissement lent, qui, en favorisant l’accès de la mer dans l’intérieur des terres, tend à restreindre de plus en plus la surface émergente de la grande île, principalement dans sa partie nord, et à la diviser en un certain nombre d’îlots analogues à ceux qui existent déjà et qui n’en sont séparés que par de petits bras de mer de très peu de profondeur.
De nombreux vestiges d’habitations, d’anciennes cultures et de travaux importants attestent que l’île de Ramlah a été beaucoup plus cultivée et surtout beaucoup plus peuplée dans les temps anciens. Bordj-el-Ksar, notamment, a dû être à l’époque romaine, et sans doute aussi à l’époque chrétienne, une ville d’une grande importance, comme population et comme commerce. Les vestiges de l’ancien port et les ruines de constructions qui bordent la mer sur un très long espace et sont incessamment détruites par les flots ne laissent aucun doute à cet égard. Nous y reviendrons plus tard dans le récit de notre visite à ces ruines.
La flore des îles Kerkenna est remarquable par le grand nombre d’espèces sahariennes qu’elle renferme. Le peu d’élévation du sol au-dessus du niveau de la mer, de grandes surfaces sableuses, la rareté de la pluie, remplacée par d’abondantes rosées, sont autant de conditions qui paraissent y favoriser le développement des espèces désertiques. Les plantes des terrains salés (les Salsolacées et les Statice principalement) y occupent aussi de larges espaces par suite de la pénétration des eaux de la mer dans l’intérieur des terres où elles forment, particulièrement dans le nord de la grande île, de vastes sebkhas alternativement submergées et desséchées suivant que la mer est agitée ou calme. Ces lagunes semblent tendre à envahir de plus en plus les terres en raison du phénomène d’abaissement lent que subit le sol de toute cette partie de la côte, ainsi que nous le prouvent les diverses observations que nous avons pu faire tant aux Kerkenna qu’à Gabès et à l’île de Djerba.
La liste suivante[2], bien qu’elle ne comprenne qu’une partie des nombreuses espèces que nous avons récoltées, suffit pour mettre en évidence le caractère saharien de la végétation :
La faune entomologique des Kerkenna est sensiblement la même que celle de Sfax, en y ajoutant les Buthus australis et Europæus qui sont abondants dans la grande île, notamment près de Cherki.
En reptiles, nous avons capturé : Stenodactylus punctatus, Gongylus ocellatus, Eremias guttulata, et une Couleuvre qui est le Periops Algira.
En oiseaux, nous avons vu de nombreux Stercoraires, Puffins et Goélands, parmi lesquels le Larus senatorius ; plusieurs Lanius (L. Italicus), d’abondantes Huppes et l’Ardea Garzetta, très commun sur les palissades des pêcheries.
Le sol bas des Kerkenna montre deux formations différentes : la carcasse des îles est formée d’un calcaire dolomitique très dur, disposé en couches horizontales assez souvent crevassées ; dans ces crevasses on trouve parfois des réservoirs d’eau douce. Au-dessus de ce calcaire, s’étend sur plusieurs points de la grande île, principalement sur la côte nord-est, une formation quaternaire ancienne très fossilifère où l’on trouve le Strombus Mediterraneus. Cette roche est journellement délitée par l’action des eaux et ses débris forment actuellement un nouveau tuf coquillier dans lequel les espèces vivantes sont mêlées aux fossiles de la formation précédente. Sur plusieurs points de la côte occidentale, c’est-à-dire en face de la terre ferme, notamment au Bordj El-Ksar, il existe des falaises formées d’un terrain de gypse cristallin qui est entamé par l’action de la mer. Enfin, à la pointe sud de la petite île (Srira ou Djira), se trouve un gisement de grès calcaire blanc, renfermant de nombreux fossiles parmi lesquels le Strombus Mediterraneus dont on rencontre des spécimens épars dans les dunes de sables de cette portion de l’île, sables provenant des détritus du grès calcaire susmentionné.
Nos observations sur la position relative des diverses couches géologiques qui forment le sol des Kerkenna et sur le niveau actuel des constructions anciennes qui existent encore sur leur côte, nous portent à admettre que celle-ci a subi des soulèvements et des affaissements alternatifs, et qu’elle est actuellement dans une période manifeste d’abaissement qui tend à réduire incessamment l’étendue des îles.
OBSERVATIONS METEOROLOGIQUES FAITES DANS LES ÎLES KERKENNA.
| Ouled-Kassin, 11 avril, 7 heures matin. | |
| Baromètre holostérique no 1 | 764mm,2 |
| Baromètre holostérique no 2 | 765mm,2 |
| Thermomètre | + 19°,5 |
| Thermomètre frondé au dehors | + 16°,8 |
| Vent. — N. faible (2). | |
| État du ciel. — Beau (3) brumeux. — Fracto-cumulus à l’horizon Est. | |
| A 6 heures du matin le thermomètre frondé donnait | + 15°,3 |
| Kelebin, 11 avril, 12h 45. | |
| Baromètre holostérique no 1 | 764mm,8 |
| Baromètre holostérique no 2 | 765mm,1 |
| Thermomètre | + 19°,0 |
| Thermomètre frondé | + 19°,0 |
| El-Ataïa, 12 avril, 6 heures matin. | |
| Baromètre holostérique no 1 | 763mm,9 |
| Baromètre holostérique no 2 | 764mm,2 |
| Thermomètre | + 15°,6 |
| Thermomètre frondé | + 15°,6 |
| Vent. — S.O. modéré (3). | |
| État du ciel. — Beau (1) brumeux. — Fracto-cumulus à l’horizon S.O. | |
| Cherki, 12 avril, midi. | |
| Baromètre holostérique no 1 | 764mm,0 |
| Baromètre holostérique no 2 | 764mm,0 |
| Thermomètre | + 21°,3 |
| Thermomètre frondé au dehors | + 23°,0 |
| Vent. — S.S.E. faible (2). | |
| État du ciel. — Très beau (1), légère brume. | |
| Cherki, 12 avril, 6 heures soir. | |
| Baromètre holostérique no 1 | 763mm,2 |
| Baromètre holostérique no 2 | 763mm,5 |
| Thermomètre | + 19°,0 |
| Thermomètre frondé | + 19°,0 |
| Vent. — S. faible (2). | |
| État du ciel. — Beau (1), quelques strato-cirrus à l’Ouest. | |
| Cherki, 13 avril, 6h 30 matin. | |
| Baromètre holostérique no 1 | 764mm,2 |
| Baromètre holostérique no 2 | 764mm,6 |
| Thermomètre | + 19°,4 |
| Thermomètre frondé | + 17°,5 |
| Thermomètre minima de la nuit | + 14°,3 |
| Vent. — Nul (0). | |
| État du ciel. — Beau (1), brume. | |
Trajet de Sfax à Gafsa : Oued Leben, Djebel Bou-Hedma, les Aïeïcha, Djebel Sened, la Madjoura.
Le 17 avril, à une heure du soir, après avoir consacré trois jours aux préparatifs de départ et à la mise en ordre de nos récoltes, nous levons le camp et prenons la route de Gafsa par la plaine de Chaal et l’Oued Leben. Nous sommes munis de deux tentes de seize hommes, l’une pour nous et notre matériel, l’autre pour les hommes de l’escorte. Notre personnel se compose de cinq hommes du train, dont un brigadier, deux cavaliers indigènes des compagnies mixtes et deux chameliers. Le nombre des animaux est de dix-sept, savoir : quatre chevaux montés, huit mulets du train, dont deux montés et six chargés ; et cinq chameaux. C’est à peine suffisant, car, vu le nombre d’étapes que nous avons à fournir avant d’atteindre un point de ravitaillement, il nous faut, outre nos bagages, emporter des vivres en assez grande quantité pour nos hommes et nos animaux.
Notre itinéraire ayant été soigneusement tracé avec le concours du capitaine Coste, de la 3e compagnie mixte, lequel a fait campagne dans la région que nous allons explorer, nous nous dirigeons sur le Bir Khlifa, première halte que nous atteignons vers six heures du soir. Le camp est aussitôt dressé à proximité du puits et au pied d’une petite éminence couronnée par les restes des travaux exécutés par les Romains dans le but d’élever et de distribuer les eaux à l’entour, ainsi qu’ils avaient coutume de le faire dans ces contrées entièrement dépourvues d’irrigations naturelles. Notre première installation s’étant opérée sans difficulté, nous pouvons espérer que notre voyage s’effectuera dans de bonnes conditions, ce dont il était essentiel de s’assurer avant de pousser plus avant.
Le 18, dès que les rayons du soleil éclairent les blanches koubas de Sidi-Aguereb dont nous ne sommes éloignés que d’environ deux kilomètres, les tentes sont repliées et le chargement reconstitué en y apportant quelques modifications dont l’expérience nous a démontré la nécessité. La route que nous suivons a dû être l’ancienne voie romaine conduisant à Capsa, aujourd’hui Gafsa ; nous la verrons dans la suite indiquée par une série de puits et de ruines d’anciennes villes ou de postes militaires distants de quelques kilomètres les uns des autres. Une température modérée favorise notre marche, et l’état satisfaisant de la végétation, exceptionnellement entretenue cette année par de fréquentes pluies, nous promet de riches récoltes en plantes et en insectes ; mais, comme il importe de ne pas nous encombrer dès le premier jour d’espèces déjà recueillies antérieurement par M. Kralik en 1854 et par moi-même en 1874, nous nous bornons à prendre des échantillons des plantes les plus intéressantes et à dresser une liste de plus de 100 espèces qui nous démontre de nouveau l’association des formes désertiques à celles qui sont plus spéciales soit à la région septentrionale, soit à la zone littorale.
Bir Khlifa est riche en plantes, mais la flore en est assez analogue à celle des environs immédiats de Sfax ; aussi je me bornerai à mentionner les espèces suivantes qui en donnent le caractère général : Enarthrocarpus clavatus (des parties chaudes des Hauts-Plateaux et du Sahara en Algérie), Pteranthus echinatus, Gymnocarpus fruticosus (Sahara en Algérie), Deverra tortuosa (manquant à l’Algérie), Daucus pubescens (Sahara en Algérie), Achillea Santolina, Cyrtolepis Alexandrina (Sahara en Algérie), Spitzelia cupuligera, Plantago ovata (presque exclusivement saharien en Algérie), Pennisetum ciliare (Sahara en Algérie), Ægilops ventricosa (assez rare en Tunisie, tandis qu’il est commun en Algérie).
La faune de ce point ne diffère pas non plus sensiblement de celle de Sfax.
La seconde journée de marche nous conduit au bord de l’Oued Bateha, cours d’eau assez important dont le lit très large est profondément creusé dans des terrains argilo-sableux d’une assez grande fertilité. Dès notre arrivée, à une heure du soir, nos tentes sont dressées sur la rive droite de l’oued qui doit nous fournir une eau abondante mais légèrement saline, et nous avons bien soin de nous tenir à quelque distance des douars, sachant par expérience que la proximité de ces agglomérations indigènes cause toujours plus d’ennuis qu’elle n’offre d’avantages.
Les bords de l’oued, à l’exploration desquels nous consacrons tout le reste de la soirée, offrent beaucoup d’intérêt tant au point de vue botanique qu’au point de vue zoologique ; les productions naturelles s’y font remarquer par leur caractère particulièrement saharien et, sans l’obligation où nous sommes de gagner promptement le Sud, nous consacrerions volontiers plusieurs jours à cette station. Le désir de nous procurer certaines espèces d’Orthoptères nous fait poursuivre nos recherches même dans la nuit à l’aide d’une lanterne, malgré les dangers auxquels nous exposent les érosions profondes qui sillonnent les abords du lit de l’oued autour de notre campement.
Parmi les plantes récoltées nous citerons : Sisymbrium coronopifolium var. ceratophyllum, Enarthrocarpus clavatus (des Hauts-Plateaux chauds et du Sahara en Algérie), Astragalus Gombo (Hauts-plateaux chauds et Sahara en Algérie, commun en Tunisie où il remonte jusque vers Kairouan), Muricaria prostrata (Hauts-Plateaux et lisière du Sahara en Algérie), Trigonella stellata (Sahara algérien), Neurada procumbens (Sahara en Algérie ; en Tunisie il remonte jusque vers Kairouan), Paronychia longiseta (des parties chaudes des Hauts-Plateaux et du Sahara en Algérie), Nolletia chrysocomoides (Sahara en Algérie), Asteriscus pygmæus (Sahara en Algérie), Cyrtolepis Alexandrina (Sahara en Algérie), Centaurea dimorpha (parties chaudes des Hauts-Plateaux et Sahara en Algérie), C. microcarpa (Sahara en Algérie), Onopordon Espinæ (spécial à la Tunisie), Echiochilon fruticosum (Sahara en Algérie), Linaria fruticosa (Sahara en Algérie), Echinopsilon muricatus (Sahara en Algérie).
Comme la flore, la faune devient plus désertique ; ainsi, nous notons parmi les insectes : Cicindela leucosticta, Anthia sexmaculata, et Pimelia Doumeti, variété pubescente de P. granulata, découverte par moi en 1874 et qui pendant plusieurs années a été considérée comme espèce. Un énorme Grillon blanc égyptien (Brachytrupes megacephalus) abonde dans les sables du lit de l’oued.
En fait de mammifères, signalons l’apparition des Gazelles et l’abondance de plusieurs espèces de Gerboises dont les terriers criblent le sol.
Le 19 au matin, le camp est levé dès huit heures, non sans avoir, comme chaque jour, procédé aux observations barométriques et thermométriques. La nuit a été relativement froide, car le thermomètre minima n’a marqué que + 5°,3, mais la température remonte rapidement et, tandis qu’à six heures du matin elle était de + 6°,5 au thermomètre frondé, dès huit heures, le même instrument accuse déjà + 19°,8, soit un accroissement de 13°,3 en deux heures, ce qui nous promet une chaleur assez forte pour le reste de la journée. Ce phénomène d’abaissement considérable de la température avant le lever du jour est du reste assez habituel dans la région désertique.
Quittant les bords de l’Oued Bateha, nous entrons bientôt dans une contrée inculte désignée par le nom de désert de Chaal, où règne en maîtresse, sur des espaces considérables, une Composée à fleurons jaunes de la flore saharienne, le Rhanterium suaveolens, plante à végétation très tardive et que nous ne trouverons en état de floraison qu’aux environs de Gafsa.
Des ruines occupant de vastes étendues et de vieux Oliviers, en assez grand nombre sur certains points, révèlent l’ancienne occupation du pays par les Romains, ainsi que sa fertilité au temps de leur colonisation. C’est non loin de notre campement que, en 1874, j’ai vu un de ces arbres dont la circonférence ne mesurait pas moins de 11 mètres.
Vers deux heures du soir, après avoir suivi le lit desséché d’un oued très important mais dont le nom nous est inconnu, nous arrivons au Bir Arrach, où nous devons camper. Le puits, auprès duquel nous dressons nos tentes, est creusé sur le flanc d’une colline qui s’élève au-dessus du lit de l’oued, très large en cet endroit. Ce puits a 29 mètres de profondeur et fournit une eau de très mauvaise qualité dont la température est de 21 degrés centigrades ; il est de construction romaine, comme la plupart de ceux que l’on rencontre dans le trajet de Sfax à Gafsa. Sur les hauteurs voisines, on voit encore distinctement les enceintes ruinées d’une sorte de camp retranché. Un vent violent et un sol pierreux, infesté de Scorpions (Buthus australis), nous causent de grandes difficultés pour l’installation de nos tentes que l’on ne sait comment fixer solidement. On y parvient cependant, et, lorsque nous avons procédé au repas, nous nous mettons en devoir d’explorer la plaine, couverte de broussailles formées principalement de Tamarix, de Thymelæa et du Retama Rætam, qui occupe un vaste espace sur la rive gauche de l’oued. Les captures d’insectes et de reptiles y sont nombreuses et intéressantes, et la nuit seule nous ramène au camp, sans les interrompre cependant, car elles se continuent sous la tente même fort avant dans la soirée, les espèces nocturnes ou crépusculaires étant attirées en foule par les lumières de notre campement.
Les environs du Bir Arrach ne nous ayant offert qu’une flore presque identique à celle des stations précédentes, nous ne citerons que : Dianthus serrulatus var. grandiflorus, Neurada procumbens, Nolletia chrysocomoides, Onopordon ambiguum, Dœmia cordata, Arthratherum pungens.
Quant à la faune de cette localité, elle est aussi sensiblement la même que celle des points visités depuis Sfax ; nous y rencontrons pourtant un jeune Varanus arenarius, ce géant des sauriens terrestres du Nord de l’Afrique.
Pendant la nuit, un ouragan du nord-nord-ouest, d’une extrême violence, menace à plusieurs reprises de renverser nos tentes ; mais la température s’abaisse beaucoup moins qu’à l’Oued Bateha, et le thermomètre minima ne marque pas au-dessous de + 11°,3, tandis qu’à huit heures du matin le thermomètre frondé accuse + 18°, degré très voisin de celui observé la veille à la même heure.
Le 20 avril, à neuf heures du matin, nous reprenons la direction ouest-sud-ouest à travers un pays accidenté et couvert d’une végétation assez abondante. Un grand nombre de constructions, détruites jusqu’à fleur du sol et dont les débris encombrent le terrain, révèlent l’existence d’une ville antique qui a dû être importante. Un peu plus loin, nous apercevons, au sommet d’une colline dénudée, un columbarium que je reconnais pour l’avoir déjà visité et signalé en 1874. C’est le signe certain que nous rejoignons la véritable route de Gafsa, dont nous nous étions quelque peu écartés sur la droite. Après avoir côtoyé quelque temps un oued peu important, mais conservant encore de l’eau dans quelques redirs ombragés par de vieux Oliviers, des Tamarix et des Pistacia Atlantica, nous arrivons au puits connu sous le nom de Bir Ali-ben-Halifa, auprès duquel nous faisons halte à l’ombre d’Oliviers archiséculaires, témoins encore vivants de l’époque où les Romains occupaient et cultivaient ce pays actuellement si désolé. Ce puits est, comme tous les autres, d’origine romaine ; sa profondeur est de 55 mètres ; l’eau qu’il fournit, de qualité plus que médiocre, est à 23 degrés de température. Néanmoins, on est très heureux de trouver cette ressource dans une contrée où l’eau potable fait presque partout défaut.
A cette station, nous notons entre autres plantes : le Rhanterium suaveolens, qui couvre entièrement une grande plaine, le Pyrethrum fuscatum, l’Amberboa Lippii, le Statice Thouini, variété très remarquable qui se distingue du type par la couleur blanc jaunâtre de ses fleurs et par des proportions plus grandes. Cette plante, que nous retrouverons sur beaucoup de points pendant notre voyage dans le Sud, pourrait bien être une espèce distincte du S. Thouini.
Le Pimelia Doumeti manque à cette station, dont la faune entomologique ne diffère pas cependant de celle des stations voisines.
Nous noterons la rencontre d’un grand Aigle (Aquila fulva ?) et du Strix Aluco. Cette dernière espèce d’oiseau est commune à peu près partout en Tunisie, où elle est désignée par les indigènes sous le nom de Bouma.
A partir du Bir Ali-ben-Halifa, point de rencontre de la route de Gabès à Kairouan avec celle de Sfax à Gafsa, le pays devient d’une extrême monotonie : une immense plaine à peine ondulée s’étend jusqu’au pied du Djebel Madjouna. Revenant de Gafsa à Sfax, en 1874, j’avais dû la traverser de nuit silencieusement et y camper sans faire de feu, dans la crainte d’être attaqué par les bandes pillardes des Hammema. Aujourd’hui, nous la parcourons sans danger, mais nos spahis indigènes connaissant assez mal leur route, nous avons la mauvaise chance de nous y égarer, et ce n’est qu’à la nuit presque close que nous parvenons à découvrir les redirs d’El-Aïa, après avoir exécuté plusieurs marches et contremarches en différents sens. L’étape de cette journée est la plus longue et la plus fatigante que nous ayons eu à faire depuis Sfax ; aussi est-ce avec une satisfaction réelle que nous voyons dresser nos tentes sur un terrain très abondamment pourvu d’herbe et à proximité de réservoirs naturels contenant une eau fraîche et de bonne qualité. El-Aïa, avec son bois de Tamarix et ses frais herbages, nous paraît un véritable Éden au milieu de ces solitudes. Il serait peut-être imprudent, toutefois, d’y séjourner trop longtemps et sans prendre de précautions contre la fièvre, toujours à craindre dans un bas-fond humide. Pendant la nuit, en effet, la température descend à + 5°,5, et le lendemain matin (21 avril), quand nous levons le camp à huit heures et demie, une abondante rosée couvre encore de diamants et de perles les herbes et les buissons de la plaine.
A peine sommes-nous en marche que l’un de nos spahis est arrêté au passage par un magnifique serpent qui, surpris au pied d’une touffe de Tamarix, se dresse en gonflant sa gorge et en sifflant avec fureur. C’est un Naja Haje (Bou-Ftira des Arabes, Serpent-à-coiffe, Serpent-des-bateleurs, Vipère-des-pyramides), espèce des plus dangereuses que nous avions un vif désir de rencontrer, son existence n’étant encore que présumée dans cette partie de la Tunisie. Cédant aux coups de cravache qui ne lui sont pas ménagés et non moins effrayé que l’homme qui avait troublé son repos, le reptile rentre prudemment dans le fourré ; mais, traqué dans son repaire et cerné de tous côtés, il est forcé de s’enfuir vers un autre buisson qu’il ne peut atteindre sans être pris, en dépit de l’agilité qu’il déploie. Le grand nombre d’insectes recueillis et la précieuse capture que nous venons de faire augmentent nos regrets de quitter si promptement le campement d’El-Aïa ; mais nos heures sont comptées, et la désagréable expérience de la veille nous fait prudemment poursuivre notre route vers l’Oued Leben dont nous n’atteindrons les bords que vers onze heures du matin.
La station d’El-Aïa, relativement boisée par de nombreux et beaux Tamarix, qui croissent vigoureusement grâce à l’abondance d’eau douce que l’on y trouve, ne nous a offert cependant que peu de plantes intéressantes, à part les suivantes : Ammosperma cinereum, Chlamydophora pubescens, Amberboa Lippii, Arnebia decumbens, Asphodelus viscidulus (plante des déserts de l’Orient qui manque à l’Algérie).
Les Gazelles se montrent abondamment dans ces parages, où les terriers de Gerboises sont innombrables dans les terrains argilo-sableux. Parmi les oiseaux, nous avons noté l’Œdicnème criard et plusieurs espèces de Traquets. Sur les Tamarix existent plusieurs insectes communs à Biskra en Algérie. Les reptiles sont très nombreux aux environs d’El-Aïa. Nous y avons capturé : Agama inermis, Acanthodactylus Boskianus, Tropidosaura Algira (espèce qui ne passe pas pour désertique et qui se trouve à Montpellier et à Cette), Cœlopeltis insignitus, entre El-Aïa et l’Oued Leben ; mais la prise la plus intéressante, sans contredit, est celle de notre magnifique Naja Haje. Dans les endroits marécageux se montrent aussi de nombreuses Tortues d’eau (Emys leprosa).
A peu de distance des redirs d’El-Aïa, la contrée reprend son caractère désertique ; le sol sableux n’est plus couvert que de plantes sahariennes, la plupart hérissées d’épines (Anthyllis Numidica, A. tragacanthoides), qui font les délices des chameaux ; de nombreuses Gazelles effrayées fuient devant nous, et les oiseaux du désert s’envolent à notre approche, tandis que chaque touffe d’herbe sert de refuge à un ou deux sauriens. La brise fraîche du matin a fait place à une atmosphère calme et suffocante qui augmente le malaise que nous causent les rayons brûlants du soleil dardés sur nos têtes. Nous traversons dans ces conditions le lit de l’Oued Leben, très large en cet endroit, que nous laissons à droite ainsi que le marabout désigné comme point de repère dans notre itinéraire.
Lorsque nous atteignons le pied des premières collines gypseuses qui se détachent de la base du Djebel Madjouna, notre attention est attirée par un arbre de moyenne taille auquel je reconnais de loin le facies particulier du Gommier (Acacia tortilis) ou Tahla dont la recherche et la constatation avaient été le principal but de mon voyage de 1874. A cette époque, je n’avais rencontré cet arbre curieux qu’à environ 40 kilomètres plus au sud. Comme la première fois, je constate son association avec le Rhus oxyacanthoides (Damouk des Arabes) et le Pistacia Atlantica. Nous saluons avec une véritable émotion cette vieille connaissance de dix ans qui nous gratifie d’un peu d’ombre et, après lui avoir dérobé, en dépit de ses dangereuses et cruelles épines, quelques rameaux garnis de jeunes fruits, nous reprenons notre route dans la direction d’un monticule escarpé que couronne le camp fortifié établi par les troupes françaises. Chemin faisant, nous recueillons, au milieu des débris de pierres, quelques silex préhistoriques, qui me rappellent que déjà en 1874 j’avais rencontré des restes analogues de l’âge de pierre sur un sol semblable, entre la Sebkha Naïl et le Djebel Bou-Hedma.
Les baraquements du bordj se trouvent à une grande élévation au-dessus de l’oued et la descente jusqu’au bord de celui-ci offre de grandes difficultés pour les animaux ; aussi nous décidons-nous à le franchir et à établir notre camp sur sa rive gauche à proximité de l’eau et d’un terrain très herbeux où les mulets trouveront une nourriture fraîche et abondante. Toutefois le passage du cours d’eau ne s’effectue pas sans dangers, et ce n’est qu’après une heure environ d’émotions causées par la chute dans l’oued de plusieurs mules et chameaux, que nos tentes sont enfin dressées sur un plateau argilo-sableux dominant plusieurs cascades dont l’eau est beaucoup moins saumâtre que celle de la rivière chargée de sel et de sulfate de chaux provenant des terrains environnants. Nous ne devions pas moins en ressentir des effets purgatifs auxquels, durant notre séjour, personne ne fut soustrait.