Bichara. Au premier plan, mes hommes, parmi lesquels Doma est au milieu, un peu en avant. A droite de sa tête, derrière, assez loin, le puits.

A droite, un tas d’ossements.

(Page 299.)

Mes hôtes et ma case à Telab, à l’entrée de l’oasis de Koufra.

Au centre, le chef Amran. A droite Abd el Kader.

(Page 308.)

Le commandor m’avise que nous attendrons la nuit pour quitter Telab ; nous éviterons ainsi, me dit-il, un attroupement des gens du village autour de mes bagages.

L’après-midi, un certain nombre de visiteurs se succèdent à nouveau dans ma case ; mais l’attitude s’est modifiée ; je les sens confiants. Ma boussole, une fois de plus, est examinée ; puis, c’est une paire de bretelles qui obtient un succès considérable. On me demande aussi, comme partout, des médicaments.

Quand le jour tombe, je vais surveiller l’arrangement des charges. Quelques Zoueyas, qui rôdent alentour, essayent de me vendre divers objets de fabrication européenne, une théière notamment. Tout est prêt. Seul le commandor ne vient pas. Je vais l’avertir. Il est chez Amran, dans une longue pièce nue. Il prend le thé avec le cheikh et ses trois soldats ; ils m’invitent à me joindre à eux, mais j’entends des éclats de voix du côté des chameaux et je vais voir ce qui se passe.

C’est Ahmed qui, à l’occasion d’un achat, se dispute avec un vieillard. Le vieux pince avec fureur sa petite bouche sans dents, toute rentrée, et vocifère d’une voix enrouée, sur un ton suraigu, de longs arguments. Les Zoueyas, qui ne cessent de tourner autour des cantines, se groupent derrière lui. J’interviens. J’admoneste vivement Ahmed, et mon ton irrité ramène le calme chez tous.

Pendant ce temps, le fils du cheikh, sans rien dire, est allé prévenir le commandor qu’il est préférable de se hâter. Celui-ci comprend, arrive, et dix minutes plus tard nous sommes en route. Les Zoueyas se sont dispersés dans l’ombre, silencieux et lents. Quand, à Tadj, j’ai fait vérifier mes bagages, j’ai constaté que rien ne manquait. Surveillance de mes hommes ou réserve de mes hôtes, le fait mérite d’être noté.

Le clair de lune me permet de distinguer, chemin faisant, des palmeraies et, non loin, des garas. Le sol est de sable mou, généralement bossué de gros monticules. Nous marchons à une allure moyenne et nous sommes en trois heures et demie à Zouroug, où sont groupés des arbres divers, des cultures et quelques cases. Mais nous n’y voyons personne, encore que le lieu soit habité ; nous couchons à l’abri de palmiers.

Le commandor a une montre ; tous ces jours-ci, elle me donnera les indications que me refusent désormais les miennes.

24 octobre. — Nous repartons au soleil levant. J’ai repris le costume européen. Je ne veux pas entrer à Tadj déguisé. Je garde seulement mon tarbouch, car je n’ai plus de casque.

Après une demi-heure de marche dans le sable d’un nouvel espace nu, nous sommes au commencement de Djof ; je vois un groupe étendu de quadrilatères de murs bas, ternes et gris, irrégulièrement répartis sur la pente douce d’une large éminence sans végétation. Une vaste palmeraie s’étend au pied de cette pente, et des étangs d’eau salée miroitent à travers ses arbres. Le sol est revêtu lui-même, par endroits, d’une couche de sel abondante. Nous laissons le village à notre droite. La piste, contournant l’éminence, passe entre les cases et la palmeraie, puis entre dans celle-ci.

Au nord, à quelques kilomètres, apparaît maintenant, au-dessus des palmiers, une sorte de falaise dans la face antérieure de laquelle se sculptent des cônes et des garas, d’ailleurs peu accusés. Des pistes se dessinent, blanchâtres, sur ses pentes terreuses ; au-dessus, des murs bas et sombres comme les ruines d’un vieux château-fort. C’est Tadj. Nous aurons mis, de Zouroug, deux heures et demie pour l’atteindre.

La partie de la falaise où se trouve Tadj forme une pointe légèrement avancée. A l’Est et à l’Ouest, la ligne des reliefs continue avec des saillants et des rentrants.

Des indigènes, une trentaine au plus, vêtus de boubous blancs, surgissent çà et là entre les vieux murs et s’avancent curieusement pour me voir.

Nous gravissons la pente. Le détour que fait la piste en arrivant au sommet me montre un groupe, arrêté, qui m’attend. Le commandor met pied à terre. Je l’imite. Un homme corpulent, au teint brun, au visage aimable et grave, avec une courte barbe, se détache et vient à nous. Il est vêtu de riches étoffes. C’est le kaïmakan Si Mohammed Saleh el Beskri. Derrière lui se tiennent, silencieux, des personnages de moindre importance.

Nous échangeons des salutations et nous pénétrons dans une cour carrée dont la porte n’est qu’à quelques mètres de nous. Une colonnade forme le côté qui fait face à l’entrée. Sous la colonnade, une large galerie, que je traverse, puis j’entre dans une longue pièce rectangulaire claire et gaie, qui n’est que la répétition intérieure de la galerie, et sur le sol de laquelle sont des tapis. Nous nous asseyons, le kaïmakan et moi, sur l’un d’eux, adossés au mur, face à la porte, et les notables se rangent, accroupis comme nous, à notre droite, sur une ligne perpendiculaire à la nôtre.

Je reprends mon petit discours de Telab, et je l’ai à peine terminé que le kaïmakan se lève précipitamment et, sans un mot de réponse, sans un salut, se dirige vers la porte, imité par tous les notables.

Je reste seul, un peu inquiet. Ai-je commis quelque maladresse, une faute d’usage grave ? Mais le commandor, qui arrive, me rassure. Le kaïmakan n’est qu’un mandataire. Il a qualité pour écouter mes paroles, non pour y répondre. Il n’y a donc pas répondu. Mais il est parti, en hâte, les transmettre. Je m’incline devant cette logique.

Dans la cour, mes hommes sont entrés, laissant les chameaux dehors. Ils ont l’air enchantés de l’accueil qu’on leur a fait.

Une demi-heure plus tard, deux soldats viennent me chercher. Ils me conduisent chez Sidi Mohammed par des rues désertes, bordées de petits murs bas et sombres. Nous longeons par moments le bord de la falaise qui domine les environs, et d’où la vue s’étend au loin sur l’immense palmeraie avoisinante et, derrière elle, sur quelques reliefs dénudés. Bientôt une porte modeste s’ouvre devant nous. Nous suivons d’étroits couloirs à ciel ouvert, coupés de très petites cours, le tout rustique et propre. L’un de ces couloirs, qui me paraît plus étroit encore que les autres, nous mène à une dernière cour, spacieuse, dont un côté est occupé, comme dans la mienne, par des arceaux, puis par une galerie couverte, puis par une belle pièce parallèle à celle-ci. Seulement, c’est plus grand que chez moi, et les tapis couvrent une surface plus étendue : il y en a jusque dans la cour. Dans la pièce, aux murs garnis de bibelots d’Europe où les pendules et les réveille-matin se distinguent par leur nombre, un immense plateau de cuivre, chargé de mets soignés, — œufs, mouton à différentes sauces, couscous, — est à terre. Le kaïmakan, dans ses beaux vêtements aux couleurs chatoyantes, me reçoit, m’invite à m’asseoir, et nous commençons, servis par les mêmes soldats qui sont venus me chercher chez moi, un excellent repas. Mon hôte se tait d’abord, et je l’imite. A deux reprises, un serviteur lui apporte un petit bout de papier. Il le lit, prend un stylographe, y écrit quelques mots, le rend. Ce sont des ordres et des questions de Sidi Mohammed.

Vers la fin, il m’annonce que celui-ci viendra tout à l’heure. On sert le dessert, qui ravit ma gourmandise, un peu à l’épreuve depuis quelque temps : un gâteau de semoule parfumé, des melons à chair blanche, des pastèques sucrées et un admirable raisin doré qui peut rivaliser avec les meilleures espèces d’Europe. L’Ennedi et le Borkou possèdent d’ailleurs ce même raisin. Après une minuscule tasse de café, on me présente un bassin où, d’une aiguière, de l’eau est versée sur mes doigts ; au commencement déjà, on avait eu cette attention. Le kaïmakan se lève ensuite, me laisse, et, du dehors, devant la porte, il guette l’arrivée du prince. Bientôt, il me fait signe que celui-ci arrive. Je le vois se porter de quelques pas à sa rencontre. Ils entrent tous deux.

Je suis en présence d’un homme de taille moyenne, d’âge mûr, un peu épaissi par l’embonpoint. Son teint est cuivré, son regard clair, dur, expressif. Il est vêtu avec une recherche discrète.

Le kaïmakan se retire respectueusement, et reste dehors près de la porte. Ahmed, que j’ai envoyé chercher pour qu’il me serve d’interprète, est dehors aussi.

Sidi Mohammed me tend sa main, qu’il porte ensuite à son front. Nous échangeons les salutations habituelles où les « Kif Hâlak », « Taïbin », « Hâfia » se croisent lentement à plusieurs reprises. Nous nous asseyons. Ce sont ensuite de nouvelles salutations. Je fais une fois de plus mon petit discours. J’ai soin, pour éviter toute équivoque, de bien préciser que je ne suis l’envoyé de personne ; que le gouvernement français ignore ma visite ; que je viens à titre personnel. Il met dans sa réponse beaucoup de politesse, en même temps qu’il lui donne un caractère amical très marqué. Je me montre sensible à cet accueil qui aurait pu être si différent. Nous nous entretenons une dizaine de minutes de banalités. On sert le thé — les trois petits verres traditionnels. Puis il fait un signe au kaïmakan, qui entre. Je me lève, il se lève aussi, je prends congé de lui et mes deux gardes du corps — ce sont deux officiers, me dit Ahmed, — me ramènent chez moi par les rues toujours aussi vides. Nous avons pu causer sans interprète. Il me comprend aisément. J’éprouve plus de difficulté, car il parle un arabe savant qui est nouveau pour moi.

Le kaïmakan m’a prévenu que c’était à lui seul que je devais exprimer mes désirs, de manière à ne pas surprendre Sidi Mohammed par des demandes auxquelles il ne soit pas préparé, et à ne pas le mettre dans la nécessité de résister, le cas échéant, à certaines d’entre elles. Je l’ai donc avisé, avant de partir, que je serais heureux de passer trois jours à Koufra, d’y visiter notamment le marché et de prendre quelques photographies ; qu’ensuite je souhaite me diriger sur Alexandrie.

J’attends avec une impatience particulière la réponse qui me sera faite sur ce dernier point. Le succès de mon voyage ne sera, en effet, complet, que si je puis atteindre la Méditerranée et achever ainsi la liaison.

Je passe l’après-midi dans une solitude qui contraste avec les visites de Telab, mais qui me repose. Seuls, le commandor et les deux officiers qui m’ont accompagné se présentent vers quatre heures pour me saluer de la part de leur maître.

Le soir, on vient à nouveau me prendre pour dîner.

Je retrouve le kaïmakan, très aimable.

Le menu n’est ni moins copieux ni moins recherché que le précédent. Le pain, auquel je n’étais plus habitué, est blanc et excellent. Mon hôte a fait improviser une table et apporter des chaises, parce qu’il m’a vu gêné, à midi, pour manger par terre. De même qu’alors, il engage la conversation vers le dessert seulement. Il m’annonce notamment que le Chérif — Sidi Mohammed a droit à ce titre — se réserve de m’entretenir longuement le lendemain. Je lui demande, à cette occasion, qui est le chérif Abd el Kader, qui remplaçait le cheikh à Telab, lorsque j’y suis arrivé. Il sourit. « Ils ne sont ni chérif ni cheikh, me dit-il ; Abd el Kader est un homme quelconque ; Amran est chef du village, mais non cheikh. »

Après le thé, mes deux officiers me reconduisent. De la falaise de Tadj, on voit, au clair de lune, l’immense palmeraie qui s’étend au loin. Je considère ce spectacle ; je songe à ces fruits, à ce blé, à ce raisin, tirés, en plein désert, de la terre la plus ingrate ; je me rappelle Sarra, creusé loin de tout, dans la roche, à soixante mètres de profondeur, et par quels moyens ! Je me dis que les auteurs de ces efforts et de ces résultats sont mieux que de simples sauvages, et que, devant l’humanité et devant la justice, ils ont acquis, peut-être, quelque droit à garder pour eux, pour eux seuls si bon leur semble, entre les solitudes jonchées d’ossements qui, de toutes parts les isolent du reste du monde, le rude refuge qu’a créé leur volonté et que féconde chaque jour leur labeur.

Je traverse la cour carrée au fond de laquelle est mon logis. Le long du mur le plus éloigné de ma porte, mes hommes sont couchés, endormis. Seuls Ahmed et Denis veillent en m’attendant. La bougie qu’ils allument n’éclaire qu’un coin de la grande pièce silencieuse, où, sur un tapis sombre, ma natte, avec ma couverture, est étendue. Je les congédie ; je me déshabille lentement, dans la paix de ce domicile si longtemps attendu ; dans cette sérénité soudaine, ma pensée s’attarde à loisir au souvenir des jours précédents, et je me pénètre du sentiment de ce qui est, en songeant à ce qui aurait pu être.

25 octobre. — Déjeuner comme la veille chez le kaïmakan, qui m’annonce que je resterai à Koufra tout le temps que je voudrai et que c’est à moi-même qu’il appartient de fixer la date de mon départ. Quant à continuer vers le Nord, c’est, dès à présent, chose convenue, puisque cela m’agrée. Cette réponse m’apporte la satisfaction qu’on imagine ; désormais, tout le plus difficile est fait.

Sidi Mohammed vient ensuite, et nous avons un entretien de près d’une heure, dans lequel il me manifeste beaucoup de confiance. Puis il donne son assentiment à mon désir de visiter le marché et d’y prendre des photographies. Les gens de Koufra, me dit-il, sont prévenus. Ils me considèrent maintenant comme un ami.

Je n’ai toujours aucune visite chez moi. Il y a constamment trois soldats à ma porte. L’entrée forme un petit corps de garde. Je me demande si la consigne vise aussi mes propres sorties, et je tente l’expérience. Mais on se contente de me saluer lorsque je franchis le seuil.

Je fais appeler le commandor vers deux heures afin de me diriger vers le marché.

Il me fait remarquer que Sidi a fixé quatre heures, sans manifester toutefois l’intention de refuser ; je préfère rester dans la stricte correction ; attendons quatre heures ; il y a peut-être une raison à cela. Je prends, dans l’intervalle, quelques vues de l’oasis.

Vers trois heures et demie nous partons enfin ; je suis à chameau ; le commandor monte un petit âne alerte, ses longues jambes traînant presque à terre ; nous avons avec nous trois soldats, à chameau comme moi ; j’emmène en outre quelques-uns de mes hommes, qui ont des achats à faire. Nous descendons dans la palmeraie de Djof, et après une heure de marche environ, une série de quadrilatères de murs bas indique l’emplacement, très vaste, des souqs. Ma visite est sans doute annoncée, car une foule sort, qui se porte à ma rencontre, et bientôt plus de cinq cents indigènes m’entourent. Le commandor paraît soucieux et les soldats s’efforcent de faire reculer les gens, quoique la curiosité de ceux-ci affecte un caractère sympathique ; ils craignent sans doute l’initiative d’un fanatique quelconque. Je circule de mon mieux, mais je ne puis presque rien voir ; je suis noyé dans une mer humaine. Je réussis à prendre plusieurs photographies ; je n’ai pas besoin de me cacher, on s’empresse devant l’appareil ; puis je donne le signal du départ, ce qui paraît causer une vive satisfaction au commandor et aux soldats. Ceux-ci, lorsque nous nous sommes éloignés, retirent de leurs fusils des chargeurs qu’ils y avaient mis.

Je revois, en passant dans la palmeraie, de nombreux jardins cultivés avec un soin extrême, les mares dont on tire le sel, et, à côté, des puits d’eau douce, peu profonds. Je remarque des chiens, des pigeons. Ahmed, qui a pu se faufiler parmi les Khouans, me dit qu’il y avait peu de chose au marché, et rien qui ne se trouve au Ouadaï. On y vend des munitions autant qu’on en veut. Il m’apporte un chargeur qu’il a payé, en medjidiehs, l’équivalent de trois francs. Il est de six cartouches et porte l’inscription F. P. — C. 09. Il y en a, me dit-il, une énorme quantité.

26 octobre. — Mon départ est fixé à demain deux heures.

Je n’ai pas jugé à propos de reculer le terme que j’avais moi-même assigné, en arrivant, à mon séjour. J’aurais peut-être pu obtenir de pousser plus loin mes investigations dans Tadj et dans Djof, et ma documentation y aurait gagné en pittoresque. Mais l’accueil du chérif et de la population m’a semblé de nature à assurer à mon voyage une portée plus intéressante. Il m’a paru dès lors opportun de rechercher le succès de celui-ci dans les effets de la confiance et de la sympathie, plutôt que dans le butin problématique d’une curiosité surveillée, curiosité qui, chez les musulmans surtout, n’est jamais vue favorablement ; et sans cesser d’observer avec soin ce que les circonstances, des questions directes ou indirectes, et les rapports de mes hommes, qui sortaient et circulaient librement, faisaient apparaître à mes yeux, je me suis gardé à dessein de tout ce qui aurait pu laisser après moi, à l’heure où on se fait une opinion définitive sur la visite d’un hôte, l’impression que j’étais venu pour surprendre des secrets.

L’organisation de la deuxième partie de ma route est assez délicate ; le plus simple et le plus sûr serait de conserver mes serviteurs et mon escorte, après m’être procuré de nouveaux chameaux : nous entrons, en effet, dans la saison des nuits froides, et il me faut des chameaux à long poil, des chameaux du Nord.

Mais je me heurte à une difficulté capitale. Mes ressources s’épuisent. Il est bon, d’autre part, pour le prestige français, que je laisse sur mon passage une réputation de libéralité. Je me trouve ainsi dans la nécessité de réduire au strict minimum mes dépenses personnelles.

Le commandor est chargé de m’assister dans la préparation matérielle de mon départ. Je le fais venir. Je suis, désormais, lui dis-je, l’hôte des Senoussia. Cette circonstance est une sauvegarde suffisante à mes yeux. Mes hommes ne me sont plus nécessaires et leur rapatriement, si je les emmène, sera compliqué. Je vais les laisser ici, à l’exception de mes serviteurs. Il part souvent de Djof des caravanes de marchands qui se rendent en Égypte. Je voyagerai avec l’une d’elles. C’est beaucoup plus simple.

Il semble un peu surpris ; il ne fait toutefois aucune objection, et pendant qu’il va rendre compte au kaïmakan de la manière dont j’envisage la continuation de mon trajet, je fais venir Denis et Ahmed, et je les avise de ma décision. Tout de suite, leur attitude traduit une hésitation marquée. Je leur dis qu’il m’est nécessaire d’avoir tout au moins l’un d’eux avec moi ; et qu’ils aient à s’entendre pour savoir qui m’accompagnera. Ils se retirent, silencieux.

Lorsqu’une demi-heure après je les rappelle, leur répugnance à s’engager plus avant dans ces conditions se manifeste d’une manière plus claire encore. Puis, comment revenir, ensuite ? Je leur réponds que j’assurerai leur rapatriement. Mais je ne puis leur donner de précisions, n’en possédant pas moi-même, sur la voie que je leur ferai suivre, ni sur le temps du trajet ; et je vois que leurs appréhensions persistent.

Il n’a jamais été convenu qu’ils m’accompagneraient au delà de Koufra ; ils ne me le font pas remarquer, mais je m’en souviens bien ; ils ne résisteront pas, j’en suis sûr, à un ordre formel, si je le donne ; mais j’hésite à récompenser, par une surprise, l’entrain avec lequel ils m’ont suivi dans cette aventure ; puis, je ne veux pas, avec moi, de gens qui marchent à contre-cœur. Je me décide à les laisser. Je les congédie. Ils semblent soulagés ; je les entends maintenant, dehors, causer avec les autres sur un ton animé.

Leurs services vont me faire grand défaut. C’était le principal élément de mon confort.

Lorsque le commandor revient, je lui dis que je n’emmène personne, décidément. Il a justement connaissance d’une petite caravane de Medjabras qui se rendent à Djalo. Il l’a déterminée à avancer son départ. Elle quittera Tadj le lendemain à deux heures, avec moi. Pour des chameaux, il m’en a trouvé aussi, et il amène leurs propriétaires, à qui je vais, selon l’usage, payer la location d’avance. Sidi Mohammed me donnera un sauf-conduit et un homme de confiance, un Khouan, qui m’assistera dans le règlement des difficultés, s’il s’en produit en chemin. Tout me paraît bien ainsi.

Le commandor part, mais je le revois bientôt. Il a réfléchi. Je ne puis, d’après lui, me mettre en route sans un des mes hommes au moins avec moi, quel qu’il soit. L’arabe que je parle, et que je parle mal, sera de moins en moins compris à mesure que j’approcherai de l’Égypte. Ici, déjà, lui-même, qui s’exprime en arabe tripolitain, a beaucoup de peine à s’entretenir avec moi. S’il surgit un incident, ce qui est toujours possible, je ne pourrai même pas m’expliquer.

Il a raison, et dans le moment, Doma, qui, de la cour, nous entend, demande à entrer. C’est lui, on le sait, qui a fait fonction de chef de détachement pendant le trajet. Il s’est bien acquitté de sa tâche. Il s’est montré sérieux et consciencieux.

Il a eu connaissance, dit-il, de la difficulté créée par l’attitude de Denis et d’Ahmed. Il s’en est entretenu avec Suleyman, Fezzanais du Kanem comme lui. Ils estiment qu’ils ne doivent pas me laisser partir dans de telles conditions ; qu’ils manqueraient, autrement, à leur devoir vis-à-vis d’un Français. Ils ont décidé que l’un d’eux au moins m’accompagnerait. Comme je le comprends plus facilement que Suleyman, il a pensé que c’est lui qui pourrait m’être le plus utile, et il vient s’offrir.

Je suis sincèrement touché de l’initiative de ce brave garçon. Je fais venir Suleyman. Je leur exprime à tous deux le sentiment de satisfaction que j’éprouve devant cette preuve de leur dévouement. J’accepte d’emmener Doma : il sait en effet quelques mots de français. La question est réglée.

Pour les autres, il faut encore quarante-huit heures pour que leurs chameaux, auxquels on apporte chaque matin une abondante ration de dattes et de paille, soient en état de refaire la route de Tekro. Ils vont donc rester ici deux jours environ après moi. Le kaïmakan se charge d’assurer leur départ dans des meilleures conditions de sécurité. On commencera par les consigner dans ma cour, afin d’éviter qu’ils ne profitent de mon absence pour s’émanciper trop et se laisser aller à leur humeur querelleuse. On m’a d’ailleurs fait part d’une circonstance qui justifie particulièrement cette mesure : Allanga, hier soir, a rencontré dans le village le frère d’un homme qu’il a tué jadis. Celui-ci l’a reconnu, mais n’a rien dit. Chez les Gorânes, la vengeance est de règle. Il est préférable qu’ils ne se retrouvent plus.

Je déjeune, comme d’ordinaire, chez le kaïmakan.

La fin du repas me ménageait une surprise. Lorsque arriva le moment de l’entremets, un de mes serviteurs s’avança et plaça devant moi un flacon d’un aspect tout à fait européen. Je lus machinalement l’étiquette. Elle portait ces mots imprévus : « Huile de ricin. » Je commençai à me demander si un raffinement d’élégance nouvellement introduit dans les mœurs musulmanes allait exiger de moi l’absorption d’un petit verre de ce produit, auquel j’eusse de beaucoup préféré l’excellent café habituel, quand un second flacon, puis un troisième vinrent s’ajouter au premier. Sur l’un il y avait : « Teinture d’iode », sur l’autre : « Bicarbonate de soude » ; ce fut, après cela, un dépuratif. Ces prévenances étaient un peu excessives, et atteignaient l’indiscrétion. Je n’avais rien demandé. Mais j’eus presque aussitôt la clef du mystère. Sidi Mohammed avait fait venir un certain nombre de produits pharmaceutiques réputés, mais comme personne de son entourage ne lisait le français, il ne savait qu’en faire et désirait que je lui en indique l’usage et les doses.

Et je profite de cette anecdote pour insister une fois de plus sur un point intéressant entre tous. Du haut en bas de l’échelle, l’un des besoins principaux des indigènes africains est l’assistance médicale. A Koufra, ce n’est pas à nous qu’elle incombe ; mais nous n’y consacrerons jamais assez d’efforts, assez de sollicitude dans nos colonies. C’est à la fois une œuvre politique, par la confiance qui attache l’indigène au médecin qui l’a guéri ; c’est une œuvre humanitaire, car la santé est le premier des bienfaits que nous devions à nos sujets moins instruits. C’est un devoir économique, parce que c’est par là, et seulement par là, que nous lutterons contre la dépopulation africaine, contre la pénurie de main-d’œuvre qui en est la conséquence, contre le défaut de rendement des richesses immenses que nous possédons là-bas. L’assistance médicale, l’éducation professionnelle, accompagnée de quelques principes moraux simples et souvent répétés, des voies de communication, tous les vrais coloniaux diront avec moi que c’est là ce que nos possessions veulent d’abord.

J’ai, après le thé, un nouvel entretien, non moins cordial, avec Sidi Mohammed. Il m’invite à revenir. Il sera toujours heureux, me dit-il, de me voir à Koufra. Il me prie de transmettre au gouvernement français les assurances de sa plus haute considération et de son désir sincère de vivre désormais en bonne intelligence avec nous. « Je connaissais mal les Français, me dit-il. Tu es venu. Je les comprends mieux, et je veux être leur ami. »

27 octobre. — Je passe la matinée à payer les hommes que je renvoie, à m’assurer qu’ils ont tout ce qu’il faut pour la route, à écrire des lettres qu’ils remettront au commandant du Borkou, à Faya. A une heure, je prends congé de Sidi Mohammed. Il m’a fait apporter, dans la matinée, du thé, du sucre, des bougies pour que je puisse m’éclairer en route, des melons, du raisin, du couscous, et deux grands sacs de petits gâteaux secs aromatisés de graines odorantes qui me tiendront lieu de pain.

— « Tu es maintenant un frère pour moi », me dit-il en manière d’adieu, avec cette emphase qui fait partie de la politesse arabe.

Cependant la formule était loin d’être vaine, et j’ai pu me rendre compte, par la suite, du soin qu’il avait pris de me ménager un retour facile. Les sous-ordres chargés de réaliser ses intentions ne répondent malheureusement pas toujours, et ce fut le cas, à la confiance qu’il met en eux. Son rang l’éloigne de la surveillance des détails. Le kaïmakan est son intermédiaire à l’égard de la population. C’est son porte-paroles et son agent d’exécution. Lui-même, d’ailleurs, a sous ses ordres de nombreux subalternes.

Comme je rentre chez moi, croyant trouver mes chameaux déjà prêts, le commandor m’annonce qu’ils n’ont pu arriver à temps, et que le départ est remis à demain. Mais nulle inquiétude ne me vient à l’esprit. J’ai pleine confiance, désormais, dans mes hôtes.

Quelques serviteurs du chérif viennent me rendre visite dans l’après-midi ; leur entretien est sans intérêt. Le soir, je dîne seul pour la première fois. Le kaïmakan me fait dire qu’il a pensé que j’avais mes cantines à faire pour le lendemain et que je préférerais sans doute disposer de mon temps. Je suis un peu surpris. Il sait fort bien que j’étais prêt à partir dès deux heures. Le dîner est excellent et copieux : quatre pigeons, couscous, etc.

A huit heures, un nouveau serviteur de Sidi Mohammed se présente. Il m’apporte une lettre de recommandation de son maître pour Sidi Rida, le cherif senoussi qui exerce l’autorité à Djalo. Quant aux hommes que je laisse, ajoute-t-il, répondant à ma pensée secrète, ils partiront après-demain sans faute, en compagnie de commerçants sûrs ; je puis être absolument tranquille. Il me donne aussi des allumettes, du savon, du pain pour la route, et quelques oranges.

Je remercie. Je me montre touché. Je le suis, d’ailleurs, et le séjour de Koufra, l’hospitalité de Mohammed el Abid, la loyauté, la cordialité, les prévenances dont j’ai été l’objet chez lui, tiendront toujours, dans mon estime et dans mon souvenir, une place à part.

28 octobre. — Les chameaux sont là dès le lever du jour. Toutefois, ils sont si petits, si peu dressés, que je décide de garder celui qui m’a servi de monture jusqu’ici ; il s’est remis très vite de sa fatigue et paraît pouvoir repartir dès maintenant. On répartit mes bagages sur les six autres ; ils sont à peine chargés, car je n’ai que peu de chose avec moi. On m’amène, au dernier moment, deux moutons ; c’est un présent encore. J’en laisse un à mes hommes. Je leur renouvelle mes recommandations. Je leur serre la main à tous, et pars avec le commandor et trois soldats qui vont m’escorter jusqu’à la première étape. Le convoi suivra. Le pauvre Douma a le cœur gros, en quittant tous ses camarades qui, eux, vont rentrer au pays. Mais sa résolution ne faiblit pas.

Un homme accourt, alors que je suis déjà en route, pour me remettre une lettre que les Fezzanais, les Fezzanais de Sarra, arrivés la veille à Telab, ont apportée pour moi de la part du capitaine Ledru. « Les goumiers, m’écrit-il, les lui ont amenés à Tekro. La fausse manœuvre a été complète. Il les a dédommagés, ravitaillés, et ils sont partis après avoir pris le repos nécessaire, se faisant forts de me rattraper pour me servir d’introducteurs. » Il leur aurait fallu marcher plus vite.

Pierreuse d’abord, la falaise sur le bord de laquelle Tadj est construit descend bientôt en une pente de sable presque insensible, au bas de laquelle se répète, à peu de chose près, le paysage d’arrivée à Telab : deux lignes d’arbres placées presque bout à bout, et, derrière, un mouvement de terrain ; au-dessus de celui-ci s’élèvent quelques reliefs, notamment la gara Haouari, très nette. La palmeraie de l’ouest est celle d’Haouari ; celle de l’est, celle d’Hououiouri.

Nous atteignons Haouari en trois heures et demie : un village banal. Les chameaux des bagages n’arrivent que deux heures après nous, avec les commerçants qui doivent m’accompagner. Je laisse ceux-ci s’installer. Je les verrai l’après-midi. On monte ma tente. Le commandor et ses soldats, qui ont ordre de rester jusqu’à mon départ, s’installent à quelque distance.

Le chef vient me saluer. C’est un homme d’un certain âge ; il est hadji, il porte un grand châle vert. Il tient constamment à la main deux clefs énormes, longues de vingt centimètres chacune, et un petit fusil ouvragé, de la taille d’un grand pistolet ; il est armé de la carabine à baïonnette repliée le long du canon que j’ai déjà vue à maint indigène.

La journée me paraît interminable. J’attends, sous ma tente surchauffée, la venue du soir. Le pauvre Doma se perd dans les détails de son nouveau service et en oublie les deux ou trois mots de français qu’il sait. Heureusement, je me fais comprendre beaucoup plus facilement que je ne comprends. L’homme de confiance annoncé n’arrivera qu’à la nuit. Le commandor partira demain, comme moi, sans doute. Je suis dans le provisoire.

Puis, je m’inquiète de la pénurie de numéraire dans laquelle je me trouve. La location de mes chameaux a fortement entamé ce qui me restait. J’ai encore deux points délicats à franchir, Djalo et Djerboub, et l’appréhension de voir mes ressources s’épuiser avant le terme du voyage se mêle à la satisfaction que j’éprouve de me trouver sur le chemin de la réussite, le gros barrage de Koufra passé, et dans les meilleures conditions.

Les mouches m’obsèdent. C’est un autre ordre de choses.

Je m’approche du tapis sur lequel le commandor, le chef d’Haouari et les soldats prennent le thé. Je veux payer des poulets et des œufs qu’on m’a apportés du village. Je tends cinq pièces de cinq francs au chef. Il refuse. « Tu es l’hôte de Sidi, me dit-il ; je suis trop heureux de t’offrir ces victuailles. » C’est pour moi le premier exemple d’une telle discrétion. Le commandor, qui connaît la valeur de l’argent et me l’a déjà montré, se charge, peu après, de m’éclairer. Je ne dois pas payer le chef devant les autres. Lui seul doit être témoin du présent que je lui ferai. Il me suggère en même temps de lui donner six pièces de cinq francs au lieu de cinq. Je m’exécute, volontiers du reste.

Un captif arrive de Tadj. Il m’apporte une bague d’argent que j’avais commandée. J’en profite pour lui demander si mes hommes s’apprêtent à partir. Demain soir seulement, répond-il. Le commandor vient du reste m’avertir que je ne me mettrai moi-même en route que le surlendemain. Nous attendons une caravane qui doit marcher avec moi et qui n’est pas arrivée. Je ne comprends pas très bien pourquoi, dans ces conditions, on ne m’a pas tout simplement engagé à rester à Tadj un jour de plus. Il est probable que les subalternes trouvent plus commode de laisser ignorer aux grands chefs les détails qui ne concordent pas avec les instructions qu’ils donnent ; on accepte celles-ci avec soumission, on s’y conforme dans la mesure où le contrôle est à craindre, puis on s’arrange : ce n’est pas uniquement à Koufra qu’il en est ainsi.

Ma pensée se reporte sur les jours qui viennent de s’écouler, et je profite de mon désœuvrement pour mettre en ordre les quelques observations que j’ai faites.

Les principaux centres de population de la région sont, m’a-t-on dit, Djof, Rebiana, Bizeima et Taiserbo. Djof et les oasis voisines, à l’exclusion de ces trois derniers points, compteraient 4 ou 5.000 habitants.

J’ai constaté à Koufra la présence de plusieurs éléments : les Khouans, qui sont les descendants des premiers Senoussia, et les maîtres actuels du pays ; les Arabes Zoueyas ; quelques Toubous ; une population flottante de commerçants presque tous Medjabras (c’est une tribu des environs de Djalo) qui font le va-et-vient entre l’Égypte et l’Afrique Centrale ; puis un certain nombre d’hommes de partout, Ouadaïens, Kredas, Mahamides, Boulabas, Saras, Touareg, etc., esclaves en partie. Ces éléments sont liés aux chérifs de la famille senoussi par une discipline très forte. Elle est religieuse plutôt que civile. Celui qui y manquerait serait un pécheur plutôt qu’un révolté. Aussi ses racines sont-elles très profondes, et pour exigeante qu’elle soit par moments, on s’y plie sans en ressentir toute la contrainte parce que la conscience, automatiquement, contresigne et répète l’ordre reçu.

Le sol, cultivé avec beaucoup de soin partout où il est cultivable, produit des dattes en abondance, des céréales, divers légumes, quelques fruits.

Les chèvres sont nombreuses ; on trouve en outre des moutons, des ânes, des chameaux bien entendu, et des chevaux tout à fait par exception ; des poules, des pigeons aussi. Il y avait autrefois, dans l’oasis même et alentour, d’abondantes ressources en pâturage. Mais une sécheresse prolongée les a réduites à peu près à néant.

On fabrique à Koufra des châles de laine blancs ou bruns, des tapis en poil de mouton et de chameau, des sacs en poil de chèvre, des plateaux de métal, des couteaux, de grossiers coussins pour supporter la haouia ou bât de chameau, des sacs de cuir, des cartouchières.

Tadj est uniquement un centre religieux et administratif, qui comporte la Kubba de Sidi el Mahdi, une mosquée, une école, des demeures réservées aux membres de la famille senoussi et à leur entourage.

Le mariage est recommandé, la prostitution réprimée, le vol durement puni. La justice est rendue d’une manière régulière, selon la loi musulmane (code malékite), qui régit également à Koufra la perception de l’impôt. Cette dernière est exercée sans rigueur. Il y a de la part de Sidi Mohammed un effort caractérisé vers la moralité et vers l’ordre. J’ai gardé des Senoussia une impression très supérieure, à tous égards, à celle à laquelle j’étais préparé.

29 octobre. — Je continue de trouver que le temps passe bien lentement. Je me sens seul. Ma petite troupe avait ses défauts. Mais elle était faite à mes habitudes, et tout le monde y était animé du désir de me satisfaire. J’étais le chef. Maintenant, je ne sais pas très bien ce que je vais être.

Le Khouan qui doit m’accompagner arrive. C’est un nommé Rhed. Il a le teint clair, à peine brun, et semble âgé d’une cinquantaine d’années. Il est vêtu du même costume que je verrai désormais jusqu’en Égypte et que d’ailleurs je porte moi-même : un seroual, des babouches, un grand boubou, une calotte blanche par-dessus laquelle on coiffe le tarbouch, et un djered, sorte de longue couverture dans laquelle on se drape de manière qu’elle forme à la fois une robe, des manches, une pèlerine et un capuchon.

Le commandor me demande ce que je vais donner au nouveau venu. C’est, me dit-il, un grand personnage. Je fixe un chiffre, qui est approuvé. Mais il m’engage à en verser la moitié dès maintenant. Il n’y perdra probablement rien.

A peine est-ce réglé qu’un des trois soldats, qui me fait l’effet d’un brave garçon et aide spontanément Doma, depuis hier, à la confection de mes repas, vient me prévenir en confidence que le Khouan en question est fort peu de chose et qu’une fois de plus il y a abus. Je le vois bien, et je m’y résigne. Si on m’avait demandé à Koufra un droit de passage, j’aurais encore été très heureux de le payer et de passer. Il faut tenir compte, non seulement de ce que font les gens, mais de ce qu’ils s’abstiennent de faire. Puis toutes ces demandes se présentent sous une forme très déférente, très acceptable. Je sais fort bien qu’un refus de ma part ne ferait l’objet d’aucune objection. Il n’y a pas pression.

Doma, pendant que je déjeune, vient me dire, avec une expression de satisfaction sur sa figure enfantine de géant naïf, que tous se répandent en éloges sur mon compte, sur ma générosité, et que je laisse un très bon souvenir. Il est bien qu’il en soit ainsi. Les Français ont montré leur force devant les attaques. Il convient qu’on les voie sensibles aux bons procédés qui succèdent maintenant à celles-ci. J’aurai fait de bonne besogne chez les Senoussia.

Je prends le thé avec le Commandor. Je prétexte un peu de fièvre pour ajourner provisoirement le départ fixé à demain matin. Je désire rester en liaison avec Tadj aussi longtemps que les gens que j’y ai laissés n’auront pas été mis en route.

Je lui demande de s’occuper personnellement de Doma, lorsque celui-ci reviendra seul. Il me le promet, et m’engage, en outre, à lui remettre alors une lettre pour Sidi Mohammed. Ce ne sera plus un voyageur quelconque, mais mon messager, et il bénéficiera de cette qualité. L’idée est excellente. Je trouve dans ces procédés un retour et une justification de mes libéralités. Je ne saurais oublier que je laisse et laisserai derrière moi des gens dont je dois assurer la sécurité.

Il me présente les deux commerçants qui, avec Rhed, constitueront mon entourage immédiat. L’un se nomme Ratab, l’autre Abokhar ; ce sont deux frères, deux Arabes Mahamides, au teint et à la barbe noirs, aux traits fins, à l’air faux.

Ils sont campés tout près de nous, sous une petite tente conique blanche ; c’est le modèle en usage ici. Non loin est une autre tente semblable. Elle abrite un second groupe. Celui-là aussi marchera avec nous, pour faire nombre ; mais il a ordre de se tenir à l’écart. Doma, Rhed, Ratab et Abokhar seront seuls en rapports directs avec moi. Ainsi en a-t-on décidé en haut lieu.

30 octobre. — J’apprends, par un homme qui arrive dans la matinée, que tout mon monde a quitté Tadj. Je puis partir. Nous levons le camp à 4 heures.

Je remarque à ce moment que mes chameaux sont chargés en partie avec les bagages des deux Mahamides. Ils m’ont déjà dupé pour le prix, trop élevé ; pour la qualité des chameaux, petits et faibles : pour le nombre nécessaire, en m’en faisant prendre six quand quatre auraient suffi. Ils veulent maintenant profiter pour eux de l’excédent dont je dispose ainsi. C’est se moquer de moi.

Mais Ratab arrive, et, d’un ton cauteleux, il m’explique que ses animaux, en revanche, portent la paille et les dattes destinées aux miens ; qu’au surplus il prend, en quelque sorte, l’entreprise du transport de mes bagages à forfait ; il se charge de les amener à Djalo sans qu’il y manque rien ; si un des chameaux qu’il m’a loués venait à mourir en route, il le remplacerait par un des siens, quitte à abandonner la charge de celui-ci. Je fais décharger quand même ses caisses, pour affirmer dès le départ que j’entends exercer une autorité et un contrôle. Puis j’accepte sa combinaison. Cette garantie de remplacement d’un chameau indisponible compense en partie l’abus que j’ai relevé.

Nous partons, et dès le début la lenteur s’affirme désespérante. C’est le pas des animaux du pays, paraît-il. Où sont mes excellents chameaux de Faya ! Je vais avoir à passer bien des heures en selle pour couvrir chaque jour la distance nécessaire.

Le commandor m’accompagne une demi-heure avec ses trois soldats, puis prend congé pour regagner Tadj. Les soldats, en me quittant, me regardent avec de bonnes figures.

Bientôt Abokhar s’approche. Il sollicite la permission de rebrousser chemin. Sans m’enquérir du motif de son désir, je lui demande sèchement pourquoi il ne s’est pas adressé au commandor quand il était là. Il n’insiste pas.

Je dépasse légèrement les chameaux et je cause avec Doma. Il a bien de la peine à me comprendre. Le pauvre interprète que ce sera à Djalo !

Mais Rhed, qui marche un peu à l’écart, un bâton de pèlerin à la main, s’approche de nous. Il me demande de rejoindre les autres indigènes. On voit au loin une caravane qui chemine en sens inverse, et il est préférable que je sois dans le groupe ; avec mon costume et le teint que m’a fait le soleil, je passerai inaperçu, ce qui simplifiera les choses. Lui-même se porte au-devant des arrivants, pour éviter qu’ils ne nous rendent visite. Nous userons désormais de cette tactique chaque fois que l’occasion s’en présentera. Les convois qui viennent de Cyrénaïque ne sont pas à craindre. Le sauf-conduit de Sidi Mohammed est péremptoire à leurs yeux. Il n’en serait pas de même de ceux qui viennent de Tripolitaine, par la route de Zeïla, et nous risquerions, s’ils connaissaient ma qualité de chrétien, d’être attaqués par eux.

Le soleil n’est pas couché qu’on arrête. Nous avons marché à peu près une heure. C’est pour que le deuxième groupe, celui qui doit faire route en même temps que nous, nous rejoigne. Les hommes qui le forment avaient demandé au commandor la permission de coucher à Haouari. Il la leur a refusée. Alors ils ont fait semblant de partir, et quand il a eu le dos tourné, ils sont revenus.

Ce sentiment de la discipline me promet un voyage agréable.

Doma se met à faire mon dîner. Le soldat d’Haouari n’est plus là pour l’aider. Si peu difficile que je sois, j’ai peine à l’achever. Pendant ce temps, je dispose sur le sol ma natte et mes couvertures. Il ne faut plus songer désormais à monter ma tente.

31 octobre. — Le soleil est déjà haut quand nous partons. On a dû courir de tous les côtés après les chameaux qui, mal dressés, s’enfuient aussitôt chargés.

Après dix minutes, il faut que je m’arrête : le convoi est loin derrière nous.

Cette allure de tortue m’exaspère. Nous allons être obligés de marcher quinze heures par jour pour couvrir les 50 kilomètres nécessaires. Tout cela parce que, non contents de m’avoir loué des animaux en mauvais état, Ratab et son frère, par âpreté au gain, ont emporté trop de marchandises. Je le leur dis, ce qui ne paraît leur faire aucun plaisir.

Nous faisons halte vers dix heures. Ils dressent leur tente, car le soleil est chaud, et, par déférence, me l’abandonnent. Je m’installe dans un coin et je les rappelle pour qu’ils s’abritent aussi. Ils viennent ; ils ont avec eux leur jeune frère, et un enfant à la tête couverte de croûtes, le fils de Ratab.

Ces tentes coniques sont d’un montage rapide et pratique : on place le piquet du milieu, et on attache à des bagages les cordes de la périphérie ; puis, avec deux bâtons, on relève le bas de la toile en deux points diamétralement opposés, dans le sens du vent, de manière à faire un courant d’air.

La petite caravane qui marche avec nous s’installe à quelque distance ; la lenteur qu’elle apporte à la préparation de son repas retarde le départ jusqu’à midi et demi.

Nous sommes quatorze en comptant les deux groupes : moi, Doma, Rhed, Ratab, son fils, ses deux frères, un touareg du Damerghou et six medjabras.

Nous avons laissé à quelques centaines de mètres au S.-O. la gara Haouari et longé la partie sud du Serai el Allaghi, long groupement de garas dont la plupart servent d’appui à une dune. Nous voyons l’après-midi, à l’Ouest, le Djebel Neri. Nous coupons une piste peu marquée qu’on me dit correspondre à la route directe de Djerboub. J’aperçois au S.-E. deux saillies nommées Hemeimêt el Haouari.

J’apprends bientôt que Ratab, qui avait assuré se charger de tout, n’a pris que cinq guerbas d’eau pour notre groupe. C’est insuffisant. Au surplus, je désire avoir mes guerbas distinctes ; chacun sa provision. Je signifie aux deux frères qu’au prochain puits, j’entends qu’on procède autrement. Ils paraissent agacés. Ratab entame une longue explication. Je l’interromps, en lui disant qu’il sait parler, mais que je sais voir.

Les indigènes, insouciants par nature, et d’ailleurs très résistants, n’emportent d’eau que le minimum ; ils en usent sans se contraindre les premiers jours ; si les guerbas se vident trop vite, on en est quitte pour se rationner vers la fin, en même temps qu’on augmente les étapes pour arriver plus tôt au puits. Je n’ai nullement l’intention de me mettre à ce régime.

Comme je le pensais, nous marchons assez longtemps après la nuit tombée. On se couche aussitôt les chameaux déchargés.

1er novembre. — Départ un peu avant le lever du soleil. Nous marchons sensiblement N.-O. et coupons bientôt un cordon de dunes. Je remarque une borne qui donne l’impression d’un gros tronc d’arbre pétrifié. Je ramasse des débris d’œufs d’autruche de date ancienne.

Les chameaux continuent à se traîner avec la même lenteur. L’un d’eux s’arrête. Il a mal au pied. On le décharge, et Ratab allège son fardeau en abandonnant un sac de dattes qu’il comptait vendre à Djalo. Je profite de ce que je suis seul en avant avec Rhed et un vieillard nommé Mohammed, qui paraît être le guide de l’autre caravane, pour leur demander si tous les animaux de la région sont ainsi. Ils répondent négativement.

« Sidi Mohammed el Abid ne sait sûrement pas qu’on t’en a donné de semblables », me disent-ils.

J’appelle Ratab. Je lui dis que je ne veux pas lui nuire, mais que je tiens à faire la route dans des conditions convenables ; que nous allons regagner Haouari, et que de là j’enverrai chercher trois chameaux à Tadj, en lui laissant la latitude d’expliquer le fait par un motif qui le mette à l’abri de tout reproche : trois des nôtres se seraient blessés, par exemple.

Cette perspective l’inquiète visiblement. Son visage de fourbe joue la peine, la surprise. Il m’enveloppe d’assurances réitérées. Sa voix parcourt toute la gamme des inflexions persuasives. J’emploie plus d’un quart d’heure, malgré l’aide de Doma, à lui faire comprendre que nous marchons déjà toute la journée et que nous faisons très peu de chemin ; que dans quelque temps nous serons forcés, absolument forcés, de couvrir de longues étapes, à cause de l’éloignement des puits ; alors il faudra donc marcher presque sans repos ?

Il me répète que les chameaux prendront en temps voulu l’allure nécessaire. Il se charge de me ménager chaque jour des haltes d’une durée normale. Je puis être absolument tranquille. Je n’ai qu’à le laisser faire.

— « On s’arrêtera quand tu voudras, me répète-t-il ; on partira quand tu voudras ; toi seul ordonneras. »

Son ton doucereux et sa mauvaise foi m’irritent ; ce-sont là vaines paroles. Je serai bien forcé de régler mes ordres sur la distance à parcourir et sur la vitesse du notre marche. Aucun de ces deux éléments ne peut être éliminé. Mais je ne demande, au fond, qu’à me laisser leurrer. Je répugne à retourner en arrière. En somme, ces gens ne tiennent pas plus que moi à mourir de soif. Nous allons faire la route dans des conditions matériellement très pénibles, et que nous aurions pu éviter, je ne me le dissimule pas ; mais nous arriverons toujours, et je serais bien surpris que ma résistance physique me trahisse en chemin. J’accepte finalement de continuer.

Alors, il reprend de l’assurance, et se plaint de ce que chaque jour, dit-il, je fais des histoires.

Je lui fais vite baisser le ton. Je le remets vertement à sa place ; je l’avertis que s’il ne me donne pas toute satisfaction, je le ferai punir par Sidi Rida, à Djalo. J’ajoute que les Français ont des soldats à Faya et au Ouadaï, et que si je quitte le pays mécontent, on ne sera pas longtemps sans s’en apercevoir ici. Puis je dis au vieux Mohammed, qui a eu l’air de ricaner tout à l’heure, que je n’ai pas besoin de sa présence, et qu’il aille rejoindre son convoi. Il obéit, Ratab est penaud. Ma menace produit son effet. Mais il ne faudrait pas que j’abuse du procédé. Il y a là un point délicat. Quoiqu’il advienne, je dois éviter de manifester un mécontentement définitif. Il convient de maintenir ceux qui m’accompagnent dans le sentiment que mon arrivée à bon port comporte pour eux plus d’avantages que d’inconvénients. S’ils venaient à se mettre en tête qu’elle doit marquer l’heure d’un châtiment, je pourrais tout craindre en route. Avec Doma, nous ne sommes que deux ; et la nuit, on dort.

Durant tout ce temps, Rhed, sur qui je croyais pouvoir compter, surtout après ce qu’il venait de dire, n’a fait qu’acquiescer aux dires de Ratab.

Je songe que je n’ai pas vu Abokhar. Où est-il ?

— « Il est parti, me dit Doma, dans la nuit. Il a un champ à cultiver. » Un homme est arrivé, qu’il me montre, pour le remplacer.

Je ne soulève pas d’incident. C’est assez d’une fois aujourd’hui. Ce départ, néanmoins, me paraît singulier, et j’engage Doma à la vigilance.

Nous avons ce matin coupé un cordon de dunes, puis aperçu vers l’Est, un peu au Nord du Djebel Haouaïch, le Djebel Cherib, peu important comme lui ; l’après-midi, nous franchissons d’autres petits cordons dunaires ; ils appartiennent tous, d’après Rhed, à l’erg qui s’étend à l’Ouest de la route de Sarra et dont la limite passerait entre Rebiana d’une part, le djebel Neri, Telab et Bechara d’autre part, puis entre Gouro et Ounyanga.

Je lui demande à cette occasion ce qu’est le village de Yaska, porté sur ma carte. Il ne le connaît pas. Yaska veut dire noir en toubou. Il suppose qu’il y a là une confusion.

Nous laissons au Nord, vers le crépuscule, le Hadjer el Mahagel, pour incliner vers le N.-N.-O. Les hommes, qui font presque tous la route à pied, s’arrêtent pour la prière. Ceux qui ont un bâton à la main s’en servent pour tracer devant eux, d’un mouvement large, le demi-cercle rituel qui, selon la religion musulmane, doit circonscrire le lieu de leur tête à tête avec Allah.