En aucune circonstance, l’Européen ne doit oublier qu’il est à leur égard un chef, et que la possession d’une autorité se double de l’obligation de montrer, chaque fois qu’on l’exerce, les qualités qui la justifient.
Le jour qui suit notre passage à Miltou, la chasse m’offre dans la matinée deux belles occasions que je manque l’une et l’autre : un hippopotame absolument énorme, d’abord, dont la tête affleure, immobile, à cent mètres de moi ; je tire à loisir, de la baleinière, en visant la tempe ; je touche, mais trop bas ; il s’enfonce, et ne se montre plus. Je descends ensuite à terre avec Somali. La région s’affirme de plus en plus giboyeuse. Ce sont tout de suite des empreintes de girafes de la veille, puis des empreintes de buffle, mais plus anciennes ; une tornade, déjà, les a surpluées ; enfin, trois énormes sangliers, qui marchent en file : la mère, le petit, le chef de famille. Je tire ce dernier, il part au galop ; je le tire encore, il tombe net et reste par terre, se débattant désespérément. Je remets mon fusil à la bretelle et Somali, au pas gymnastique, se dirige vers lui pour lui ouvrir la gorge. C’est une coutume que j’ai adoptée, par souci d’hygiène, même pour les animaux comme celui-là, que ne mangent pas les Musulmans. Il arrive près de l’animal et prend tranquillement son couteau. Au même instant, le moribond se remet sur ses pattes, le charge incontinent avec vigueur et disparaît en un clin d’œil dans les broussailles, nous laissant stupéfaits et vexés. Nous l’avons vainement cherché pendant près d’une heure.
L’après-midi, je poursuis pendant dix minutes, sans réussir à les approcher, deux grandes antilopes grises qu’on appelle des katanbourou ; je tire un sanglier, mais de loin, et mal placé ; quoique visiblement atteint, il m’échappe aussi. Une autre antilope de belle taille — un tetel — qui, arrêtée entre deux arbres, me regarde avec curiosité, me donne moins de peine. Ma première balle l’atteint en plein poitrail et lui traverse le cœur. Elle tourne sur elle même, part au galop et disparaît. Mais Somali m’affirme qu’il vient de l’entendre tomber ; nous la trouvons bientôt, morte.
Au retour, nous en apercevons une beaucoup plus petite, de cette jolie espèce à robe rousse tachée de blanc que j’ai déjà rencontrée il y a quelques jours. Elle est couchée dans un endroit découvert et me laisse approcher à vingt mètres ; elle me regarde, mais elle ne bouge pas. Les hommes ont assez de viande, et je suis heureux de pouvoir épargner cette gracieuse petite bête. Je marche droit sur elle pour voir ce qu’elle fera. Ce n’est que lorsque je suis à dix mètres qu’elle se lève brusquement, fait deux grands bonds, et fuit.
Goré devait marquer la fin de notre navigation. J’ai fait encore, ce jour-là une partie de la route à pied. Nous avons vu des singes que j’ai dédaignés, et une troupe d’une vingtaine de katanbourous, dont j’ai tué l’un. Il y avait aussi de petites antilopes, de nombreuses traces de sangliers, des traces de lion. Celles-ci m’ont surpris par cette particularité que les griffes avaient marqué le sol. Les félins, qui ont des griffes rétractiles, les tiennent ordinairement rentrées. On m’a expliqué qu’ils les sortent légèrement, lorsque, sur un terrain glissant, après une pluie par exemple, elles peuvent contribuer à assurer la sûreté de leur marche.
A Goré m’attendaient le chef de la région, des porteurs, deux gardes. Mais de Paki, qui m’est indispensable pour commencer à chasser sérieusement, aucune nouvelle. Ce contretemps va m’obliger à me détourner de Kiya-bé et à passer par Fort-Archambault, où il est sans doute. D’ailleurs, ce n’est pas plus long, et j’y aurai plutôt avantage, en raison des facilités de ravitaillement que présente ce poste important.
Il n’y a en ce moment à Goré aucun chasseur indigène qui sache se servir d’un fusil ; mais on me signale à Nyo, ma prochaine étape, d’excellents pisteurs. Quant au gibier, la région, au sud de Nyo, abonde, me dit-on, en buffles et en rhinocéros. On trouvait autrefois des rhinocéros, également, entre Nyo et Goré ; les habitants y ont beaucoup chassé, et il n’y en a plus.
J’ai blessé l’après-midi deux sangliers, que je n’ai pas pris, et abattu un katanbourou.
Jusqu’ici, je n’ai chassé qu’au hasard des rencontres, encore que Somali déploie, dans la recherche des animaux, un flair remarquable. Je vais maintenant pénétrer dans la véritable région du grand gibier, et apporter plus de méthode, plus de prudence aussi, dans mes tentatives.
FORT-ARCHAMBAULT. — LE BAHR AOUK ET KIYA-BÉ
Avant d’aborder la période de mon voyage qui commence à Nyo, c’est-à-dire à une trentaine de kilomètres au sud de Goré, et qui en constitue la partie purement cynégétique[12], je ne crois pas inutile de rappeler les armes dont je me sers.
Mon fusil habituel est un Lebel du modèle 1902, à chargeurs de trois cartouches, dit indo-chinois. Il y a mieux. Les carabines spéciales qu’on emploie souvent pour la chasse au grand gibier (éléphant, rhinocéros, girafe, buffle, fauves), doivent à leur gros calibre une précieuse supériorité : tout coup bien dirigé, c’est-à-dire dirigé sur une des parties que j’indiquerai en temps et lieu pour les espèces d’animaux que je connais, amène, sinon la mort instantanée, tout au moins la chute immédiate ; au lieu qu’avec un fusil Lebel, il est exceptionnel, à moins de coups très difficiles et par là hasardeux, qu’on obtienne ce résultat. L’animal blessé grièvement par une arme comme la mienne ne chargera généralement pas sur le coup, et c’est déjà un avantage très appréciable, mais il tentera de s’enfuir. Il faudra le poursuivre, le rejoindre et l’achever. La poursuite peut réserver des surprises, avec le buffle principalement ; et l’animal rejoint et acculé retrouvera souvent assez de force, dans sa terreur ou dans sa rage, pour renverser momentanément les rôles et mettre le chasseur en difficulté. Ce fusil, toutefois, m’a suffi jusqu’ici, et habitué que je suis à son emploi, je n’ai pas l’intention d’en changer. Il est d’un prix modique, robuste, léger, suffisamment précis et d’un fonctionnement très régulier.
J’ai un deuxième Lebel du même modèle ; Somali, que je n’ai jamais vu lâcher pied, et de qui je suis sûr à cet égard, le tient tout prêt derrière moi. Ce n’est qu’une arme de sûreté, pour le cas où la première viendrait à se bloquer, ce qui m’est arrivé plusieurs fois ; pour le cas aussi où j’aurais épuisé mes quatre premières cartouches (trois dans le chargeur, une dans le canon) et n’aurais pas le temps de recharger. Je complète en principe cet équipement, comme je l’ai dit à l’occasion de mon essai de chasse au gorille, par un pistolet automatique Colt du calibre de 11 m/m 25, à chargeur de sept cartouches, également de pure précaution, et que d’ailleurs, dans la pratique, je néglige bien souvent d’emporter.
J’ai commis cette fois la faute de ne pas essayer mes armes avant mon départ, et j’ai eu constamment, pour l’une d’elles, une correction à faire. Le tir doit être parfaitement juste à une distance d’environ cinquante mètres lorsqu’on veut chasser dans cette région. Dans les contrées tout à fait découvertes, il faut naturellement tirer de beaucoup plus loin.
Je décrirai, à mesure que j’y serai amené par les circonstances, ma manière de procéder dans les différents cas. J’y apporterai une minutie qui sera peut-être jugée excessive, mais qui aura du moins l’avantage d’assurer l’exactitude et la précision de mon récit.
Sans trouver dans ce dernier de véritables règles, que je n’ai pas l’autorité nécessaire pour formuler, ceux qui viendraient à me lire avant de pratiquer ce sport si intéressant pourront y puiser des renseignements empruntés à l’expérience, sur le gibier de la partie de l’Afrique que nous allons traverser. Il n’est pas inopportun de rappeler ici que les caractères des animaux et les conditions dans lesquelles on les aborde varient avec les pays. Il y a des régions de l’Afrique où les éléphants, par exemple, font preuve d’une extrême irritabilité, d’autres où ils sont très placides. Il est bien évident aussi que la chasse en montagne diffère de la chasse en plaine, et que la chasse en forêt n’est pas la chasse au Sahara.
J’avais laissé à Goré ma baleinière et ma pirogue. J’y avais trouvé un tippoy, 26 porteurs et 2 gardes, que le chef de la subdivision de Melfi, prévenu de mon passage, m’avait envoyés.
A défaut de Paki, j’ai emmené, en quittant Nyo, un chasseur indigène nommé Dakour. Je considérais ce début comme une sorte de mise en train, aussi n’ai-je pas jugé utile d’interrompre le cours de mes étapes. J’ai donc décidé de déjeuner à Niroum, à quinze kilomètres de Nyo, et de dîner à Farar, à quinze kilomètres plus loin ; j’ai mis tout mon monde en route, Denis, sa femme, Ahmed, les porteurs, les gardes, et je me suis engagé dans la brousse avec Somali, Dakour, et un homme pour servir d’agent de liaison et porter mon appareil photographique.
Le site, près de Nyo, est très favorable à la chasse : des bois d’épineux peu serrés, alternant avec des clairières parfois semées de grands arbres et avec de petites plaines à longues herbes. On voit devant soi et on peut en même temps se dissimuler. Mon objectif est le rhinocéros, car il n’y a pas d’éléphants ici, et, pour le buffle, je sais par expérience devoir rencontrer plus au sud une espèce dont les cornes sont sensiblement plus belles.
Ce n’est plus l’aimable promenade des jours précédents, où biches et sangliers venaient tour à tour s’offrir à mes balles. Nous négligeons les quelques antilopes que nous voyons, et marchons les yeux attachés au sol, cherchant et lisant les empreintes ; c’est la chasse âpre, silencieuse, méthodique, qui n’attend du hasard qu’un concours minimum.
Après une heure et demie, nous tombons en arrêt sur une piste de rhinocéros ; elle ne date que de quelques instants. Mais notre chance n’ira pas plus loin. Nous avons suivi l’animal, sans le voir, durant deux heures ; ensuite, comme nous nous étions arrêtés, cherchant les traces devenues soudain moins nettes, près d’une petite plaine, nous avons entendu, à cinquante mètres devant nous, un souffle fort, quelques piétinements lourds dans de hautes herbes violemment agitées, et nous avons compris que la bête, rejointe enfin, nous avait éventés et avait fui.
Il y avait deux ans que je n’avais approché un de ces grands animaux. J’ai retrouvé l’impression très particulière, un peu troublante, que donne à l’homme, chétif près d’eux, la plupart des manifestations de leur vie et de leur activité : le bruit de leur souffle, puissant et profond comme celui d’un soufflet de forge, celui de leur course, sourd et pesant, la vue de leur piste, lorsqu’ils ont dû se frayer un passage à travers la végétation ; l’intensité de l’odeur que certains — les buffles surtout — dégagent et laissent derrière eux dans l’air, ou sur le sol où ils se sont couchés.
L’être humain, habitué à vivre parmi des animaux dont le cheval et le bœuf sont les plus forts, se sent d’abord déconcerté par l’échelle à laquelle s’inscrivent pour ses sens les divers indices de leur récent passage ou de leur présence proche.
On s’y fait vite, du reste.
Désappointés, mais connaissant par expérience que les désappointements de ce genre ne sont que trop normaux en pareil cas, nous avons repris notre marche, tantôt rapide quand le sol meuble nous montrait des traces bien marquées, tantôt lente et hésitante, quand il devenait plus dur et qu’il fallait chercher. Après une heure, nous avons dû abandonner tout espoir. La bête ne cessait de marcher rapidement ; elle ne s’était pas arrêtée une seule fois.
Nous n’avions plus qu’à prendre le chemin du retour en nous dirigeant sur Niroum, ce que nous avons fait.
En route, comme nous nous préparions à traverser une large dépression verdoyante, Somali signale, au milieu de celle-ci, un troupeau d’une douzaine de gros animaux, qui, de loin, semblent être des buffles. Nous nous glissons à travers de petits épineux qui vont nous cacher à leurs yeux, et nous arrivons à 150 mètres. Ce ne sont que des kobas — espèce d’antilope — mais énormes. J’en tire un et je le blesse ; toute la troupe s’éloigne ; je ne la poursuis pas.
Il y a cinq heures maintenant que je marche sous le soleil et je n’ai qu’un très petit entraînement. Je suis las, et je cherche des yeux depuis un moment, avec cette impatience de l’arrivée que connaissent tous les voyageurs, les cases du village où m’attendent le repos, mon campement, mon confort. Voici, là-bas, entre les arbres, deux petites taches jaunes ; ne sont-ce pas leurs toits ? Elles sont ici toutes neuves, en paille très claire. Je baisse les yeux, je m’impose de cesser quelque temps de regarder, pour me ménager le plaisir de les voir nettement tout à coup, et m’en faire un peu la surprise. Mais ce n’était qu’un champ d’herbes sèches que me laissaient voir les intervalles des arbres, un très grand champ, et qu’il va falloir traverser. Une fois encore, un peu plus loin, j’ai une fausse espérance. Puis, enfin, j’ai bien vu : ce sont elles ; toute ma fatigue est oubliée.
A l’étape de l’après-midi, je marche deux heures. Le soir, je constate avec consternation que je suis fortement blessé aux pieds. J’ai voulu aller trop vite. Pourrai-je chasser demain ? Ici, la moindre écorchure peut amener de l’adénite, et ce sont alors plusieurs semaines d’immobilité forcée.
Je me fais porter, le lendemain matin, aussi près que possible du terrain de chasse. Ce qui me gêne le plus est une ampoule du diamètre d’une pièce de cinq francs, qui me prend tout le talon. Je n’ai pas mis de chaussettes, et je me suis abondamment enduit la peau de vaseline. Nous quittons la route après une demi-heure et je descends : en appuyant surtout sur la pointe du pied, cela va quand même. J’ai avec moi Somali, Dakour et deux hommes du village.
Au bout d’un instant, l’un de nos guides assure avoir entendu mugir des buffles, et quoique je sois là surtout pour les rhinocéros, je tirerai évidemment ce que je trouverai. Nous changeons donc de direction pour aller du côté d’où vient ce bruit de bon augure. D’empreintes, aucune.
Nous atteignons une petite mare entourée d’arbres, déserte. C’est là, me disent les indigènes, qu’ils viennent boire ; mais aujourd’hui, ils ont fini. Je le vois bien. Je donne l’ordre de rentrer.
Nous voyons, au retour, une empreinte de rhinocéros. Elle est du matin, affirme Dakour ; d’hier, dit Somali, qui prouve, en imprimant son doigt à côté d’elle, et en comparant l’aspect des deux traces, qu’il a raison.
Puis, un troupeau d’une vingtaine de katanbourous passe devant nous, à 100 mètres. Je tire. Toute la bande, au trot, disparaît entre les arbres. Nous allons voir le point où elle s’y est enfoncée. Comme nous en sommes tout près, un souffle fort, bref, précipité, venant des broussailles, nous arrête net, en alerte. Je complète l’approvisionnement de mon fusil, et nous approchons, pas à pas.
Un bruit, un corps au pelage foncé qui se lève, part au galop, et disparaît : c’est seulement l’un des katanbourous de tout à l’heure ; il a le museau plein de sang ; la terre, à l’endroit qu’il quitte, en est arrosée ; ma balle l’a touché aux poumons.
Nous prenons la piste, facile à suivre ; et, après deux minutes à peine, nous le trouvons mort, sous un arbuste, où il est allé cacher les derniers instants de sa courte agonie.
J’arrive bientôt au campement, que je voudrais quitter à trois heures. Mais il est impossible d’avoir un renseignement précis sur la distance qui nous sépare du prochain village. Je m’épuise à poser successivement à Dakour, au chef, à un guide que le chef de la région m’a donné, à mes gardes, la question traditionnelle : « Si nous partons quand le soleil sera ainsi, où sera-t-il quand nous arriverons ? » les temps de marche qu’on m’indique varient du simple au double. Je finis par me résigner à ne reprendre la route que le lendemain matin. Comme elle suit le fleuve, je louerai pour moi une pirogue afin de ménager mes pieds et de pouvoir, l’après-midi, chasser un peu.
Je suis reparti à l’aube. La pirogue n’était pas très confortable. Nous étions en marche depuis un quart d’heure lorsque l’eau commença à sourdre à travers la natte sur laquelle j’étais étendu. Somali, que j’avais pris avec moi, s’est employé à la rejeter par-dessus bord à l’aide d’une calebasse, et nous avons marché sans incident jusqu’à un point où il a été possible, avec un peu d’argile prise sur la rive, et un morceau de bois, de pratiquer une réparation de fortune. Ces pirogues sont d’un seul tenant, creusées dans un tronc d’arbre, mais recousues souvent, en maint endroit, avec des liens pour le passage desquels on pratique préalablement une série de trous. On y met même des pièces. Pour assurer l’étanchéité, on place alors, sur la section, un faisceau de paille qu’on prend et serre dans la couture. Mon étape s’est passée sans autre incident que la prise d’un assez gros poisson qu’un de nos deux pagayeurs, celui de tête, a harponné, fort adroitement, d’un coup de sagaie.
Le paysage, ici, se modifie légèrement. Nous venons de laisser derrière nous, sur la rive gauche — que nous avons, puisque nous remontons le courant, à notre droite — la ligne longue et basse des hauteurs boisées de Niellim. Le fleuve devient plus étroit, plus herbeux. Des semis de rochers, d’ordinaire arrondis, s’y montrent.
A Coign, où nous arrivons à quatre heures — c’est aujourd’hui, depuis Yaoundé, mon 2.000e kilomètre — je me renseigne sur la faune du lieu. Buffles et girafes abondent, me répond-on ; mais les gens qui passent — fonctionnaires, officiers, quelques commerçants — tirent des coups de fusil nombreux qui éloignent le gibier de la rive ; les chances d’en rencontrer sont faibles.
Je m’abstiens.
Je ne trouverai à Coign, en fait d’animaux, que des insectes de un à deux centimètres de longueur, d’un si beau rouge et d’un si bel éclat qu’on les croirait découpés dans une pièce de velours cramoisi. Ils sont d’ailleurs communs ici.
Je n’ai vu le chef de Coign que le lendemain matin. Il était absent quand je suis arrivé. On m’avait dit que c’est tout près de là qu’Hubert Latham a trouvé la mort en chassant, et je tenais, si c’était possible, à faire une pieuse visite au lieu de l’accident.
Je n’étais pas des familiers de Latham, les circonstances ne nous ayant pas rapprochés assez souvent pour cela. Mais j’avais une sincère admiration pour sa remarquable bravoure, en même temps que pour son exceptionnelle maîtrise d’aviateur. Je l’avais rencontré à Mourmelon au début de 1910. J’y subissais les épreuves du brevet de pilote. Lui, déjà célèbre, venait parfois y faire quelques vols ; j’appréhendais de le trouver un peu grisé par ses succès ; il s’est montré au contraire, très affable, très gentleman, tout disposé à aider de ses conseils les débutants qui, comme moi, ambitionnaient d’en recevoir de lui. Je lui ai gardé un souvenir reconnaissant de la bonne grâce avec laquelle, durant toute une soirée que nous passâmes ensemble, il répondit aux multiples questions que mon ami le regretté capitaine Dickson et moi-même lui posions les unes après les autres.
Le chef est venu à sept heures ; mais dès le lever du jour, un des plus anciens habitants du village, instruit de mon désir, s’était offert à m’accompagner. Il n’y avait guère qu’un kilomètre à faire. A travers une plaine sèche, semée de nombreux arbustes et légèrement broussailleuse par endroits, nous sommes arrivés au pied d’un assez gros rocher aux pentes verdoyantes qui domine une dépression large et peu accusée, le bahr Kéré. A droite du rocher, une petite place nue d’une quinzaine de mètres de diamètre, circonscrite par un mince rideau de végétation. Devant, dans la dépression, à trente mètres, quelques mares, perdues dans l’herbe demeurée épaisse et verte à cet endroit. Près de ces mares se trouvait le buffle.
Hubert Latham, venant de Fort-Archambault, descendait le fleuve sur une embarcation. A l’embouchure du bahr, réputé giboyeux, il accosta, vit l’animal, et, faisant un long détour pour n’être pas aperçu, il gagna la place nue que je viens de dire ; de là, dissimulé, il tira et toucha au ventre.
Le buffle prit la fuite, passa derrière Latham et s’arrêta, à quelque distance, sous un arbre. Le chasseur le suivit, le rejoignit, et lui brisa cette fois une jambe de derrière au-dessous du jarret.
Le buffle de qui on a brisé une jambe de devant au-dessus du genou marche lourdement, mais assez bien, sur les trois pattes qui lui restent ; au-dessous du genou, il croise la jambe brisée sur l’autre, l’appuie de la sorte, et peut courir. La fracture de la jambe de derrière au-dessus du jarret l’arrête et, souvent, le jette à terre ; plus bas, elle lui laisse encore une certaine mobilité : il se déplace en s’aidant de la partie indemne. Celui qu’attaquait Latham s’enfuit encore une fois, quoique avec peine, et se réfugia sous un autre arbre, très proche, où il s’affaissa. C’est alors que Latham s’approcha de lui à quelques mètres, avec sa hardiesse habituelle, afin de l’achever.
L’animal rassembla ses dernières forces et, brusquement, chargea. Latham épaula rapidement et tira presque à bout portant. Son fusil éclata, et dans l’instant, la bête furieuse se trouva sur lui. Il avait avec lui trois indigènes, mais sans fusil, qui ne purent le dégager.
Le buffle fut tué peu après par les habitants du village. Tel est le récit que me fit mon compagnon. Il m’a donné une impression d’exactitude. Le chef, qui est arrivé sur ces entrefaites, me l’a confirmé de point en point.
J’ai pris des photographies des trois endroits. Une pyramide de pierre doit s’élever aujourd’hui sur le lieu de l’accident. L’administration avait fait construire un petit monument de briques à l’embouchure du bahr Kéré, mais les crues annuelles n’en ont rien laissé.
L’étape, assez longue, qui m’a conduit ensuite à Mairoum, a été banale ; j’ai aperçu, comme presque chaque jour, des hippopotames, dont certains, émergeant cette fois jusqu’au tiers du corps, se chauffaient le dos au soleil ; plusieurs crocodiles, des biches qui venaient boire, de nombreux oiseaux, et une petite tortue d’eau aux yeux vifs et au museau allongé, que les piroguiers ont prise et qui, lorsqu’elle atteint son entier développement est, paraît-il, agressive, et redoutée des indigènes.
J’ai aperçu devant moi, durant quelques minutes, la baleinière d’un jeune officier qui allait, lui aussi, à Fort-Archambault, mais je n’ai pas cherché à le rejoindre. Nous nous étions rencontrés hier déjà et j’avais eu le plaisir de causer fort agréablement avec lui durant une demi-heure ; cela suffit, ici, à mes ambitions. Je ne sais rien des événements d’Europe, et les sujets de conversation sont vite épuisés.
Peu de villages sur le fleuve, un ou deux, très petits, et dont l’un n’était qu’une sorte de campement où on faisait du sel avec du bois de doum. Ce sel n’est pas mauvais, mais brûle légèrement la langue.
Le lendemain, j’arrivais à Fort-Archambault. C’est, en cette saison, un des séjours les plus plaisants du Tchad. De vastes places plantées de manguiers aux excellents fruits et de flamboyants aux fleurs écarlates alternent, le long du Chari, avec des groupes de petites constructions simples — bâtiments administratifs, logements de fonctionnaires, une factorerie — entourées de jardins, espacées entre elles, tantôt alignées, tantôt disposées avec une irrégularité heureuse.
A trois cents mètres environ du fleuve, une grande et belle avenue suit la ligne de son cours sur une longueur de plusieurs kilomètres. D’autres avenues sensiblement perpendiculaires à la première s’amorcent vers l’intérieur des terres ; entre deux de celles-ci, le camp qu’occupaient les tirailleurs avant que la garnison eût été réduite à un détachement de quelques hommes, puis le marché. L’ensemble est aéré et clair. Des villages indigènes, qui réunissent un total de plusieurs milliers d’habitants — Saras, Baghirmiens, Bornouans, Haoussas, etc. — s’espacent autour de la ville.
Une aimable réception m’y attendait. En l’absence du chef de circonscription, en tournée, M. Bélan, chef de la subdivision, M. Fourastié, M. Libéral, directeur des Postes, ont tout fait pour m’en rendre le séjour agréable et ont parfaitement réussi. Quelques heures après mon arrivée, M. Bélan, qui emploie ses congés à la chasse — il a même connu l’émotion rare, et peu enviable, d’être renversé et piétiné par un buffle blessé qu’un chasseur indigène a abattu fort opportunément — me donnait des indications précieuses pour mes projets : lions à 30 kilomètres, élans dans la région. Je décidai séance tenante de partir le lendemain matin pour deux ou trois jours afin d’essayer de joindre ces deux gibiers si tentants. Ma nuit, toutefois, a été fâcheusement troublée. Je m’étais levé vers une heure, chassé de mon lit par la chaleur, et je m’étais assis, ma lampe allumée, devant la porte ouverte de ma chambre. Deux grandes mouches grises de plusieurs centimètres de long, sont entrées bientôt, puis d’autres, puis tout un essaim ; les indigènes les nomment andennan et en craignent particulièrement la piqûre ; j’étais entouré de leur bourdonnement ; je ne pouvais faire un geste sans en heurter une. Je me suis réfugié en hâte sous ma moustiquaire étouffante ; mais le bruit qu’elles ont continué de faire pendant plus d’une heure en tournant autour de mon lit me causait une inquiétude irritée.
Michelet, dans un beau livre, porte sur l’insecte son attention apitoyée. Il blâme, avec une finesse où l’on sent un peu d’émotion, la cruauté dont l’humanité fait preuve à son égard.
« Provisoirement, dit-il, on le tue. Il est si petit qu’avec lui, on n’est pas tenu d’être juste. »
On sent dans cette phrase de la pitié, quelque amertume et une manière de leçon.
Il est impossible, à quiconque a vécu aux colonies, de partager sa sollicitude et son scrupule. Les insectes y sont nos ennemis les plus cruels et les plus dangereux tout ensemble. Leurs attaques y troublent notre paix, notre repos, gâtent les admirables spectacles que nous y ménage la nature, nous inoculent les maladies les plus redoutables. On a coutume de dire que les principaux dangers de ces contrées, pour un voyageur, sont les fauves. Cela fait, je dois le reconnaître, beaucoup mieux dans un récit. Mais les pauvres fauves, malgré leur puissance, à part des incidents absolument exceptionnels, ne demandent qu’à nous céder la place ; il faut même, j’en sais quelque chose, se donner beaucoup de peine pour les approcher. L’insecte, lui, nous poursuit inlassablement de ses piqûres, de son venin, de son répugnant contact. C’est une perpétuelle et odieuse obsession.
L’après-midi me ménageait la bonne surprise de voir arriver mon vieux chasseur Paki. Il a enfin retrouvé ma piste. Ahmed me l’annonce, et dans l’instant il est devant moi. Je le regarde. Il est tel qu’à mon précédent voyage. Sa barbe, qui était déjà grise, est presque blanche. Mais ses petits yeux vifs et enfoncés gardent leur expression mécontente, et quand il sourit, son front se plisse et ses sourcils se froncent sévèrement, comme pour tempérer par un correctif l’amabilité de cet instant d’abandon. Il porte une vieille chéchia rougeâtre, qu’il enfonce, replie, arrange en calotte ; un large pantalon sac, serré aux chevilles, à la mode indigène, qui jadis fut blanc. Il est sec, et me vient à peine à l’épaule. Tel qu’il est, c’est un merveilleux pisteur, un chasseur plein d’adresse et de sang-froid, et un brave homme.
Sa présence va changer un peu mes projets. Au lieu de partir demain, je partirai après-demain, ce qui permettra d’ailleurs à tout mon monde de passer tranquillement ici l’aïd el feter, fête de la rupture du jeûne, : car la lune du Rhamadan est finie ; on a vu la nouvelle lune hier soir ; c’est, comme on le sait, la condition exigée — rigoureusement exigée — par la religion musulmane pour le début et la cessation de cette période, de telle sorte qu’un ciel nuageux peut en retarder la date ou en prolonger la durée. Puis, au lieu de revenir ici après la pointe que je vais pousser dans le sud, je me dirigerai directement, cette pointe faite, sur Kiyabé, à l’est. Les renseignements qu’apporte Paki sont extrêmement satisfaisants. Les éléphants, qui sont toujours les plus difficiles à joindre, et dont la recherche doit dominer les préoccupations dans un programme de chasse, abondent, me dit-il, tout près de là.
Nous quittons Fort-Archambault le 19 mai. M. Bélan a bien voulu me céder 100 cartouches, ce qui porte ma provision à 628. Je suis à peu près sûr, avec cela, de ne pas en manquer. J’ai engagé un deuxième chasseur, nommé Do, qui connaît, mieux que Paki, la région où je veux aller d’abord, et que je garderai, à cause de cela, trois ou quatre jours. Ma petite troupe, en dehors de lui, se trouve sensiblement augmentée. Paki emmène sa femme, la sœur de sa femme, nommée Khadidja, son boy, le boy de sa femme, le boy de son boy, et une petite servante, jeune personne d’environ sept ans, nommée Hâmé, et qui est affectée à Khadidja. J’aime avoir des indigènes avec moi. Ils animent mon entourage sans compliquer ma vie ; et c’est le meilleur moyen d’observer leurs mœurs et d’étudier leur caractère. En route, je marche d’ordinaire seul avec un serviteur et un garde ; le reste du détachement suit. Au campement, j’occupe la grande case — ou l’unique case, s’il n’y en a qu’une, ou ma tente, s’il n’y en a pas. Ma petite troupe se répartit comme elle veut alentour, à quelque distance néanmoins pour que je ne sois pas gêné du caquetage de tout ce monde, et seuls pénètrent chez moi mes serviteurs personnels. La nuit, personne ne couche sous mon toit, quand j’en ai un, et si je couche dehors, j’impose à tous une distance d’au moins 30 à 40 mètres, désireux que je suis de jouir en paix de l’espace qui constitue ici l’un de mes privilèges les plus chers.
Je suis de nouveau, pour quelque temps, condamné au tippoy, car je vais passer par des endroits où l’on rencontre assez fréquemment la tsétsé.
Nous arrivons vers 11 heures au petit village de Banda, sur la rive gauche du fleuve, à 18 kilomètres environ au sud de Fort-Archambault. C’est à 10 kilomètres de là, vers l’ouest, que se trouve le marigot qui m’est signalé et près duquel les lions sont, paraît-il, nombreux. Je déjeune à Banda, je choisis quelques objets qui me sont nécessaires pour passer vingt-quatre ou quarante-huit heures dans les bois, et je me dispose à me mettre en route avec Do, Paki, Denis, Somali, un garde et une demi-douzaine de porteurs, laissant au campement le reste de ma troupe.
Quelques instants avant de partir, comme je m’agite, affairé, dans ma case, veillant à ce qu’on n’oublie rien, Denis arrive, d’un air triomphant. Il s’est mal conduit la veille, m’a fait un dîner immangeable pour avoir fêté immodérément la fin du jeûne, que d’ailleurs, étant chrétien, il n’avait pas pratiqué, et cherche visiblement à rentrer en grâce.
« Il y a, me dit-il en hâte, une outarde qui se promène tout près du camp. »
Il tombe très mal. Je suis maintenant tout au gros gibier. Je n’ai aucune envie de tirer une outarde. Je sors pourtant, par acquit de conscience. Denis, de moins en moins bien inspiré, a attiré l’attention générale ; tout le monde est debout pour assister au trépas de l’imprudent oiseau. Le malheur est que depuis quelque temps, je manque en général quatre oiseaux sur cinq ; je vais probablement me couvrir de ridicule et, en outre, faire perdre confiance à Do qui, soucieux de sa sécurité et de la mienne, se montrera alors beaucoup moins empressé à me mettre en présence d’animaux susceptibles de réagir. Rien de plus fréquent avec les chasseurs noirs, lorsqu’ils accompagnent un Européen. Outre le souci de leur propre personne, ils sentent qu’ils ont un peu la responsabilité de la sienne, sans posséder cependant l’autorité qu’il faudrait quelquefois pour l’obliger à la prudence. Quand, en outre, un animal réputé difficile ne compense ce caractère par aucun avantage matériel bien établi à leurs yeux — grande quantité de viande ou trophée de prix — leur enthousiasme se trouve encore diminué. C’est le cas du lion, dont la peau, dans le centre africain, est sans valeur, parce qu’elle est presque toujours pelée et abîmée par endroits.
L’outarde est toujours là. Elle marche avec lenteur. Pendant que je cherche un prétexte pour me dérober, j’entends Somali charger mon fusil derrière moi. Il faut en prendre mon parti.
J’avance. J’avance à pas lents. Je n’ose pas taper du pied franchement, cela se verrait ; mais je marche exprès sur les petites branches sèches, je fais du bruit, je tousse un peu. Rien n’y fait. Impassible, ne se doutant de rien, l’outarde continue avec dignité son innocente promenade. Peut-être est-elle sourde ? Voilà bien ma chance.
J’arrive à 60 mètres. Somali veut me passer mon fusil. « Toi tirer, toi tirer, bientôt lui partir », me suggère-t-il tout bas.
« Trop loin », dis-je d’un ton sans réplique, à haute voix.
Mais qu’attend-elle donc !
Il n’y a plus que 50 mètres. Allons ! Il faut s’exécuter. Je prends mon fusil, j’épaule avec lenteur, je vise, je tire. Des ailes, un brusque envol. C’est, près d’elle, un oiseau plus petit que des herbes me cachaient, et qui fuit en hâte. Elle, elle est là. Elle a à peine bougé. Ma balle l’a tuée net.
Alors, négligemment, d’un air d’indifférence, comme si nul doute n’était jamais entré dans mon esprit, je mets mon fusil à la bretelle et je rentre à pas lents. Je ne vais même pas la voir. Je laisse Somali courir à elle et lui ouvrir la gorge. Je m’occupe d’autre chose. Je pose.
Après cela, enfin, nous partons.
Une heure de marche, d’abord, parmi des arbustes serrés. Toute la faune du Jardin des Plantes, grossie de celle du Jardin d’Acclimatation, serait ici que nous ne pourrions la voir, dans la végétation drue qui nous entoure. Au bout de ce temps, une belle plaine, et, tout de suite, un abouhourf (antilope cheval), un tetel, une troupe de sangliers nous apparaissent. Rien de tout cela n’est bien tentant, mais nous avons besoin de deux animaux : l’un pour dîner, l’autre pour attirer les lions.
Je donne deux cartouches à Do, deux à Paki ; ils partent chacun vers l’une des antilopes ; je me dirige, avec Somali, vers les sangliers. Mais après une demi-heure, nous nous retrouvons tous quatre sur le sentier sans avoir pu, les uns pas plus que les autres, approcher à bonne portée.
Un peu plus loin, une piste de rhinocéros de la veille, puis une nouvelle plaine ; c’est là, d’ailleurs, que nous devons camper. Elle est pleine de tetels. Il y en a deux ou trois cents : trois groupes, disposés en éventail par rapport à nous. Tout à l’extrémité, deux girafes, qui nous ont vues, rentrent rapidement sous bois. La région s’annonce giboyeuse.
Do prend le troupeau de gauche, Paki celui du milieu, moi celui de droite. Nous nous hâtons, car une tornade est visiblement imminente ; des nuages couleur d’ardoise nous encerclent complètement.
Do tire et blesse, tire encore — je ne vois plus rien se manifester, il a dû manquer. Paki tire une fois et manque. Je tire deux fois et blesse seulement ; une troisième fois, à 100 mètres, sur un gros mâle qui, plus curieux que les autres, s’est arrêté pour me regarder : ma balle l’abat. Comme pour l’outarde, je fais demi-tour, quoique pour une raison différente ; le souffle de la tornade s’élève.
Je cours, mais suis gagné de vitesse. J’atteins, sous une tempête de vent, de tonnerre et de pluie, Denis et le groupe des porteurs, qui sont restés à la lisière des arbres. Les braves gens ne s’embarrassent pas pour si peu ; en dix minutes, ma tente est solidement montée. Je leur donne le double toit pour s’abriter aussi. Do, pendant ce temps, me rend compte qu’il a, de son deuxième coup, achevé son antilope. Tout va bien, nous avons ainsi tout ce qu’il nous faut. On laissera l’une des deux bêtes dans la plaine. Demain, à la pointe du jour, nous irons relever les traces près d’elle ; s’il est venu un lion, ainsi que nous en avons l’espoir, nous prendrons immédiatement la piste fraîche. L’animal, repu, ne sera pas allé loin ; et, sur le sol détrempé par l’averse, les empreintes seront nettement inscrites.
La tornade, qui dure une partie de la nuit, me permet de me convaincre que ma nouvelle tente résiste très bien. C’est une constatation réconfortante au commencement de la saison des orages.
A l’aube, nous allons voir : rien près de l’antilope morte ; les lions ne sont pas venus. Nous quittons la plaine pour nous engager dans la brousse, n’espérant plus rien que du hasard.
Après plusieurs traces de girafes, mais de deux jours au moins, nous trouvons l’empreinte fraîche d’un pied de rhinocéros. Hésitation. C’est pour les lions que je suis venu à Banda. Des rhinocéros, je sais où en trouver. Je crains de lâcher la proie pour l’ombre. Après tout, puisque nous marchons à l’aventure, nous avons autant de chances de rencontrer ce que nous cherchons en suivant la piste ; elle est orientée dans un sens satisfaisant par rapport au vent. L’animal a une grosse avance, mais il se retarde en mangeant sans discontinuer, comme en témoignent les petites branches cassées qui jalonnent sa route ; il se couche même de temps en temps. Silencieux et rapides, les yeux à terre, nous marchons à sa suite, sans hésiter, car ses pas sont marqués avec une continuité rare.
J’ai conservé les lunettes jaunes que je mets pour me préserver du soleil. Je dis qu’on m’avertisse lorsque nous serons tout près, pour que je les change contre des verres non teintés, avec lesquels je distingue mieux. Il est rare, en effet, dans les endroits boisés, que la présence d’un grand quadrupède se révèle à sa silhouette. C’est, le plus souvent, sa couleur qui le trahit. Il n’apparaît pas tout entier. Une tache d’une nuance insolite, dans la verdure, fixera d’abord l’attention du chasseur. Pour ce motif, des verres de couleur peuvent diminuer la promptitude de la perception.
Mais nous sommes encore loin, me dit Do — et il a tort : car, tout d’un coup, il s’arrête net, et Somali, qui me précède à un mètre, me passe mon fusil avec une expression que je connais bien.
Il y a, devant nous, à dix mètres, un arbuste, que d’autres entourent. Derrière, le dépassant de la tête et de la croupe, la bête. Elle était couchée. Elle a perçu une présence suspecte. Elle ne nous a encore ni vus, ni sentis, mais, lentement, elle s’est levée, et, de profil, énorme, elle regarde devant elle.
Je la mets en joue. Elle entend, et, en hâte, se tourne vers moi : mon coup de feu la surprend au milieu de son mouvement ; je la touche juste à la hauteur du cœur.
Elle part aussitôt au grand trot, dans la direction opposée à la nôtre. Je tire encore. Elle disparaît. Nous nous élançons à sa suite. Mais courir, dans cette petite brousse, est difficile ; nous reprenons bientôt une allure normale, et ce n’est qu’un quart d’heure après que nous la retrouvons, arrêtée sous un arbre. Elle repart en nous voyant. Je tire trois fois, Do une fois. Elle tombe, se relève, repart encore, et nous repartons aussi.
Bientôt, il est visible que ses forces la trahissent. Enfin elle s’arrête, me fait face à 15 mètres à peine, mais ne semble pas me voir. Je lui envoie deux balles encore ; Do, lui aussi, fait feu deux fois. Elle tombe de nouveau, atteinte au cou, et ne se relève plus.
C’est une très grosse femelle. Chasse heureuse, comme on le voit, mais sans péripéties intéressantes. Elle a duré une heure et demie en tout. Après une pause d’une heure et demie encore — photographie, enlèvement des cornes, prélèvement d’organes pour le Muséum — nous nous remettons en quête de traces de lion. La promenade est agréable, le site plaisant : des arbres de taille moyenne, de formes pittoresques, d’un vert frais, semés à peu de distance les uns des autres sur un sol où se montrent, tantôt un beau sable à la croûte résistante, tantôt une herbe fine, courte, toute nouvelle, qui met un tapis de soie claire sous nos pas. Nous ne rencontrons que des tetels, une antilope de petite taille, et deux longs quadrupèdes de la grosseur et de la couleur d’un renard, mais plus bas sur pattes, dont le nom, ici, est lolokadjia, durban en arabe, et que je ne connais pas. A 11 heures, nous regagnons le camp.
Bientôt arrivent une dizaine de femmes de Banda. Elles nous apportent des bourmas pour l’eau. Nous n’avions oublié que cela. De taille moyenne, les plus jeunes sont de proportions très harmonieuses. Les autres sont lourdes. Toutes sont nues, à part un petit triangle de cotonnade placé comme il sied.
J’ai appris ce matin, moitié par expérience, moitié par les réponses de Do et de Paki, que lorsqu’un rhinocéros fait face, il est vain de tirer à l’épaule ; le front, d’autre part, n’est pas vulnérable. Il faut viser le poitrail, s’il lève la tête, sinon, le défaut antérieur de l’épaule ou, mieux encore, quand on le peut, se déplacer, afin de le voir au moins de trois quarts : ceci, de même que tout ce qui suivra, s’applique au fusil dont je me sers. Je ne parle pas des armes de gros calibre, puisque je n’en ai pas.
Nous battons l’après-midi un nouveau secteur. En dieux heures de marche rapide, nous ne relevons pas une seule empreinte intéressante. Ou le grand gibier, très capricieux et très mobile, a quitté la région, le rhinocéros de ce matin n’étant alors qu’un attardé, ou Do ne juge pas mon tir suffisamment précis, et s’arrange pour me ménager un minimum d’occasions.
Je tue encore une antilope pour mes hommes. Mais m’apercevant, lorsque, vers cinq heures, j’exprime le désir de prendre mon tub, qu’ils ont négligé d’aller chercher la provision d’eau qui m’est nécessaire, afin de pouvoir manger plus vite, je reprends la viande et je la fais brûler sous mes yeux. Leur gourmandise en souffrira, mais non leur appétit lui-même, car ils ont avec eux une large provision de mil — leur nourriture ordinaire ; aussi puis-je me permettre sans inhumanité cette petite punition.
Puis je tiens conseil avec Do et Paki — Paki, tant que Do est là, se borne à nous accompagner et à exprimer des avis ; je ne veux pas plus d’un chasseur armé avec moi. Nous décidons de repartir pour Banda le lendemain matin. Après quoi nous passerons le fleuve et tâcherons de gagner le soir même le petit village de Bambara, qui m’est également signalé comme un centre excellent, et qui, de toute manière, se trouve sur notre route vers l’Est.
Au lever du jour, on plie ma tente. Les méharistes de nos compagnies sahariennes, si supérieurs pour tout ce qui concerne le désert, et ceux de nos sections soudanaises, il y a deux ans, n’ont jamais pu procéder convenablement ni au remontage ni au démontage de celle-ci. C’étaient toujours des à-coups, de faux mouvements, dont mon pauvre matériel souffrait d’une manière de plus en plus évidente. Je suis surpris de l’adresse et du soin avec lesquels les porteurs Saras s’acquittent de cette opération, sous la direction éclairée du savant Denis, il faut le dire. Le point faible de beaucoup de tentes, c’est, à mon avis, la tige métallique qui, fixée à la partie supérieure de chacun des deux montants, dont elle prolonge l’axe de quelques centimètres, reçoit l’extrémité, trouée pour son passage, de la traverse constituant l’arête du toit. Si, durant le dressage, l’homme qui tient l’un des montants l’incline à droite, pendant que celui qui tient l’autre l’incline à gauche, ce qui se produit constamment, les trous de la traverse, qui restent parallèles entre eux, exercent, sur ces tiges métalliques, un effort de torsion qui, souvent répété, les coude d’abord, les brise ensuite, et rend alors la tente inutilisable. Faire donner aux tiges menacées un diamètre qui leur assure une très grande résistance, vérifier en même temps si le collier métallique qui enserre et consolide le bois dans lequel elles sont plantées, est d’une bonne épaisseur, ne pas mettre la clavette qui empêche les deux parties de la traverse horizontale de tourner l’une dans l’autre, emporter, par surcroît de précaution, un montant de rechange, ou simplement une moitié supérieure de montant, tels sont les moyens que j’emploie pour parer à cet inconvénient, et sauvegarder tout ensemble mon confort, mon hygiène et mon repos.
Je déjeune à Banda, où je trouve ma case pleine de termites. Ils ont vite remarqué ma présence, et dès ce moment, ils commencent à se laisser tomber du toit, sur ma tête, sur mes épaules, sur ma table, où mon assiette et mon verre ne sont pas épargnés. Ils sont inoffensifs, ne mangeant que les effets — avec une incroyable célérité, du reste, comme je l’ai déjà dit ; mais ces espèces de grosses fourmis blanchâtres restent d’un commerce sans agrément.
Je viens de parler de mon verre : une indication pratique à ce propos. Si l’on vient, en route, à perdre son gobelet, et qu’on ne veuille pas boire dans une calebasse, on prend une bouteille — il est bien rare qu’on n’en ait pas dans ses bagages — et on la ceinture, à mi-hauteur, de deux grosses ficelles ou cordelettes bien serrées, séparées entre elles par un espace d’un centimètre. Elles auront pour objet d’empêcher une troisième ficelle, dont je vais expliquer le rôle, de s’écarter à droite ou à gauche. Cette troisième ficelle, d’un mètre environ, sera nouée par l’une de ses extrémités à un point fixe, le tronc d’un arbre par exemple ; à l’autre extrémité on attachera par le milieu une petite traverse de bois d’une quinzaine de centimètres ; un homme, faisant face au point fixe, prendra la ficelle, la passera une fois autour de la bouteille entre les deux cordelettes guides, sans la nouer, et, rapprochant ses jambes l’une de l’autre, la maintiendra entre elles, tendue, au moyen de la traverse. Alors, prenant la bouteille à deux mains, il imprimera à celle-ci un mouvement de va-et-vient entre le point fixe et ses jambes de manière à échauffer, par frottement, la surface en contact avec la ficelle ; il suffira de quelques instants, après lesquels un aide versera doucement, sur ce verre chaud, un peu d’eau froide ; le verre se cassera, et la bouteille sera divisée en deux par une section circulaire, la partie inférieure constituant un robuste et profond gobelet. On limera ensuite légèrement les bords afin d’aplanir les saillies coupantes.
Une autre recette.
J’ai déjà dit ce qu’est un photophore ; cela se casse ; d’une manière générale, il n’est guère d’objet, si solide soit-il, qui résiste longtemps aux soins quotidiens d’un serviteur noir. On peut alors remplacer le bougeoir par un gobelet de ce genre ; pour le verre, on prendra la partie supérieure d’une bouteille de la forme dite de Saint-Galmier, coupée à une hauteur choisie de telle manière que son diamètre, à cet endroit, soit un peu inférieur à celui de la partie « bougeoir », et privée, toujours par le même procédé, de sa partie la plus rétrécie — le goulot ; cela donnera une sorte de tronc de cône. On remplira le « bougeoir » d’un sable dans lequel on plantera la bougie et sur lequel on posera le verre. C’est là une seconde application de l’opération facile que je viens de décrire — et une raison de plus pour avoir toujours avec soi trois ou quatre bouteilles vides.
Nous partons après déjeuner. Le Chari présente bientôt un gué dont nous profitons ; puis nous nous enfonçons, par un étroit sentier, dans une brousse basse, verte, claire et gaie.
La nuit que je passe au petit campement Bambara, isolé en plein bois, est marquée par une violente tornade. L’eau coule à travers le toit de ma case et a bientôt inondé mon lit. Je me lève et j’attends la fin ; cela dure une heure ; puis, sur une natte demeurée à peu près sèche, je retrouve repos et sommeil.
Le lendemain matin, 22 mai, nous partons pour la chasse un peu après 6 heures, dans la direction du Sud-Est. Notre intention est de décrire un demi-cercle de ce côté, le matin ; un autre, du côté opposé, l’après-midi. Les circonstances, d’ailleurs, devaient en décider autrement.
Nous entrons tout de suite dans ce que j’appellerai la petite brousse, très fréquente sous cette latitude ; elle est faite d’arbustes de 3 à 4 mètres, rapprochés sans être pressés ; entre leurs troncs grêles croît parfois une herbe dure, longue d’un mètre environ, tantôt droite, tantôt couchée et, dans ce cas, gênante pour la marche, parce que le pied s’y prend.
Après avoir relevé quelques empreintes, malheureusement anciennes, de buffles et d’élans, — je passe sous silence le petit gibier — nous traversons une dépression herbeuse dont le fond retient encore un peu d’eau, puis nous tombons sur une piste fraîche de rhinocéros que je décide de suivre.
A la petite brousse succède bientôt une végétation plus riante ; une herbe verte comme du gazon, encore si courte qu’elle semble rasée, tapisse agréablement un sol plan où de gros arbres mettent de nombreuses taches d’ombre. Le tronc de beaucoup d’entre eux s’enchâsse jusqu’à deux et trois mètres dans l’argile jaune d’une termitière ; des lianes, des broussailles s’élancent de leur pied pour rejoindre en désordre leurs premières branches.
Nous observons, chemin faisant, des empreintes de girafes et d’autres empreintes de buffles, mais toutes de la veille.