[46] Direction de la Mecque pour la prière.

De Chak-Senem, on va à Djou-Kala par les sables, les bouquets de saxaoul et une nuit noire.

La neige est de plus en plus rare, le vent du nord-ouest toujours violent. Le terrain a toujours ces ondulations propres à ce désert, comme des ondulations de grandes vagues.

Nous rencontrons un cavalier turkoman, nous le questionnons :

« Y aura-t-il de la neige à Sangi-Baba ?

— Ha ! ha ! »

Inutile alors de remplir nos outres, au risque de les voir éclater par la gelée.

Voilà Sangi-Baba, et dans le lointain, au sud, des falaises abruptes. Est-ce le bord d’une mer ? C’est en haut de cette falaise qu’on a enterré un saint qui vécut à Sangi-Baba, où maintenant on trouve une steppe nue.

Toute la troupe en s’arrêtant fait la même remarque :

« Pas de neige. »

On s’installe, puis on se disperse dans tous les sens en quête de neige ou d’eau. Pas une goutte, pas un flocon, rien. Le vent a tout balayé. On se couche sans boire, après avoir mangé la viande salée, et l’on a soif. L’excessive violence de la bise empêche d’entretenir le feu. On prend le minimum de repos et l’on part à onze heures et demie. Toujours le vent d’ouest-ouest-nord. On ne s’arrêtera que lorsqu’on trouvera de l’eau. L’obscurité est profonde ; les chiens hurlent de froid ; impossible de rester en selle, le sang se figerait dans les veines. On tire la jambe. L’aube, puis le jour, montent derrière nous : on n’a pas encore trouvé d’eau. Voici des coquillages sur le sable ; nous en avons déjà vu à Sangi-Baba. Nous foulons le lit d’un lac desséché, d’une ancienne mer.

On laisse les chameaux cheminer en se balançant, et l’on se chauffe à un feu de broussailles rapidement allumé. Les chiens accourent prendre leur part de chaleur.

Rachmed, qui est un enragé fumeur, prend le tchilim dans sa besace, puis, songeant que faute d’eau il ne peut s’en servir, le replace avec un geste de dépit. Il réfléchit un doigt sur les dents, tire sa barbe, puis frappe son front. Euréka ! Il a trouvé le moyen de tourner la difficulté.

Il regarde le sol, le tâte du pied.

« Que cherches-tu, Rachmed ? »

Il rit.

« Regarde », dit-il.

Il s’agenouille, et dans l’argile durcie par la gelée, il creuse avec son couteau un petit trou, puis un second quatre doigts plus loin. Il crache sur la paroi des trous, la maçonne, et prenant mille précautions, d’abord avec la pointe de la lame, ensuite une branche aiguisée, il perce un canal souterrain unissant les deux puits. Il met la main sur un des orifices, applique sa bouche à l’autre, et souffle afin d’être sûr que le tuyau de sa pipe n’est pas obstrué. Car il vient de se fabriquer une pipe.

Sa figure est radieuse. Il prend son tabac, le pose sur le « fourneau », et la face contre le sol, il met « la bouche à la pipe », aspire avec force, et redresse sa longue personne, les joues pleines de fumée qu’il expulse lentement les mains sur les genoux.

Jamais tabac ne lui a semblé plus parfumé.

Il me regarde en disant :

« Un bon tchilim, n’est-ce pas ? »

Je le crois bien.

Mais les chameaux sont arrêtés à trois cents mètres de nous, et déjà déchargés. Est-ce que Ata Rachmed aurait trouvé de l’eau ? Nous avons marché presque dix heures sans une halte : nous avons bien gagné un verre de thé.

La plaine est uniformément plate, où pourrait-il bien y avoir un puits ?

Cependant les chameliers s’empressent d’amener des herbes sèches, des broussailles. Ils nous montrent avec contentement un trou large comme la surface d’un guéridon, contenant à peu près vingt litres d’eau boueuse, jaune, mais tombée de là-haut et nullement salée. Les chameaux, les chevaux, les chiens, la regardent fixement, le cou tendu ; on les éloigne à coups de fouet. Le tour des hommes d’abord, puis celui des animaux, tel est l’ordre naturel, d’après M. de Buffon.

C’est du thé à la terre que nous buvons, mais un excellent thé, et chacun en absorbe autant qu’il peut. Ensuite les chiens sont invités à se désaltérer, puis les chevaux, puis les chameaux. Aucun ne boit son soûl, mais tous apaisent l’ardeur de la soif. Ata Rachmed sait l’emplacement d’une citerne, où nous pourrons arriver avant le soleil couché en marchant bien. Marchons donc.

On traverse un takyr, voici des coquillages au sommet d’une éminence, puis les sables avec les nombreuses traces de gazelles, de lièvres, de perdrix ; malheureusement on ne voit que les traces.

Vers midi, le soleil donne, on a presque chaud, des rats se réveillent, sortent de leurs trous, courent aux provisions. Nos chiens affamés les poursuivent, mais n’en peuvent saisir un seul, ils sont fatigués, et ne sont plus rapides comme autrefois. Ils hurlent de dépit, grattant avec fureur à la porte de la cave où les petites bêtes ont disparu. Vingt fois les chiens recommencent la poursuite, mais inutilement, la proie qu’ils convoitent leur échappe toujours. C’est une chasse aux illusions.

Trois ou quatre alouettes huppées courent sur le sable, et chantent ; elles sont toujours gaies, ces alouettes, qui nous rappellent nos pays. Elles émigrent vers le sud, se reposant aux endroits où elles peuvent becqueter encore quelques graines, puis prennent leur essor. Vraisemblablement la route que nous suivons croise un chemin de migration d’oiseaux : des canards, des oies, passent au-dessus de nos têtes, hors de portée. Ils vont au fil du vent. A terre, les carapaces de tortues sont nombreuses ; le froid les a tuées.

Le seul oiseau nouveau que nous apercevons a la taille d’un petit merle, les ailes à raies noires, le fond du plumage bleu ; il disparaît rapidement en sautillant.

Rachmed me recommande de ne jamais le tuer :

« Il comprend la langue des hommes, dit-il sérieusement.

— En es-tu bien sûr ?

— Tout le monde sait cela, et qu’il parle.

— Pourquoi parle-t-il ?

— Allah seul le sait.

— A qui parle-t-il ?

— Jamais aux grandes personnes, toujours aux enfants.

— Que leur dit-il ?

— Il les appelle auprès de lui en répétant : Psitt, psitt. »

Inutile d’insister et de demander d’autres explications.

On s’arrête pour bivouaquer dans de hautes herbes, où les gazelles ont gîté récemment ; elles étaient à l’abri du vent. La place est bonne à prendre. Le puits annoncé par Ata Rachmed est à quelques cents mètres. On y mène les chevaux. L’eau n’en est pas bonne. Demain nous serons à Tcherechli, où campe l’expédition russe.