et dans les fentes de rochers entre les buissons, on observe également presque toujours :
qui donnent l’impression d’une formation alpine.
4. Sommets à dôme ombreux. — Nous avons ici en vue particulièrement le sommet du Djebel Morghad, où les chênes-verts sont si denses qu’ils forment un dôme continu avec un sous-bois ombreux tout couvert de Geum heterocarpum Boiss. Cette station est vraiment remarquable en ce sens que sa végétation tranche sur toutes les formations ordinaires du pays. On a l’impression très nette que le G. heterocarpum ne possède que les restes d’une ancienne dispersion et qu’il est en voie d’extinction. Presque tous les pieds d’ailleurs sont attaqués par des champignons. Dans les environs immédiats de cette association, mais sur un terrain plus rocheux, nous avons noté le Berberis australis Hochr. — qui accompagne aussi le Geum dans les Pyrénées — puis le Cotoneaster nummularia et le Tulipa Celsiana. Il s’y ajoute de nombreux lichens et quelques mousses.
5. Bois de pins d’Halep. (Pl. XV, fig. 23). — On y trouve les espèces suivantes que l’on serait en droit d’ajouter à l’association des forêts de chênes-verts et de genévriers, parce que ces pins se trouvent dans la même région et que nous avons revu la plupart de ces espèces dans l’association mentionnée.
6. Prairies. (Voy. Pl. XIII, fig. 20 qui représente une prairie de la zone moyenne). — A cette altitude, dans les bois de chênes-verts, on rencontre çà et là des clairières qui sont occupées par des prairies à végétation dense et qui servent souvent de pâturages pour les troupeaux des nomades.
Nous avons déjà parlé de cette formation dans la zone moyenne ; mais, dans la zone supérieure, elle est beaucoup plus caractéristique tant à cause de son apparence que pour les espèces qui s’y trouvent associées. Nous avons observé cette formation : au Djebel Morghad, à Hassin-Sarah et plus haut, sous le sommet ; au Djebel Mekter, près du col de la Fourche et au-dessus de la source de Ras Chergui, et enfin au Djebel Aïssa. Cependant ce n’est que dans ce dernier endroit que nous avons pu étudier les associations de cette formation à cause de l’absence des troupeaux.
Dans une clairière, à 1800 m., nous avons récolté :
A 2000 m., sur le col, nous avons observé une vaste prairie ; elle était remarquable par la prédominance presque exclusive du Sisymbrium crassifolium v. giganteum, dont les hautes tiges lui donnaient l’aspect d’un champ prêt pour la moisson. Cette plante était accompagnée des espèces et variétés suivantes :
7. Pentes à Phillyrea angustifolia L. v. angustifolia. (Voy. Pl. XIV, f. 22). — Nous avons ici en vue une pente buissonneuse qui s’étendait immédiatement au-dessous de la grande paroi du Djebel Morghad. L’association que nous y avons rencontrée était caractérisée par le buisson sus-mentionné et par plusieurs Graminées du Tell, c’est pourquoi nous avons tenu à relater cette formation à part.
8. Sur les sommets déboisés comme le Djebel-Aïssa, versant S.W., on rencontre encore parfois dans des expositions favorables quelques buissons plus ou moins élevés de genévriers. Dans ces endroits et sur des rochers exposés au Nord mais tout environnés par la formation steppique de la région moyenne, nous avons noté les espèces suivantes qui se rattachent certainement à la zone supérieure. — C’étaient sur les pentes du Djebel Aïssa, près du télégraphe optique, à une altitude d’environ 1800 m. :
La dispersion en Algérie de beaucoup des espèces mentionnées ci-dessus est trop mal connue pour que nous osions en tirer des conclusions détaillées ; cependant nous ne pouvons nous empêcher de signaler le grand nombre d’espèces mentionnées comme fréquentes sur les montagnes du Tell et sur les hauts sommets de la chaîne de bordure saharienne, et manquant sur les hauts plateaux : 25 environ sont dans ce cas, et plus de la moitié sont signalées aussi sur les hauts sommets du Djurdjura.
On est aussi frappé du très petit nombre d’espèces qui sont signalées sur les hauts plateaux et dans le Sud mais qui manquent au Tell. Il n’y a guère plus de 2 plantes qui soient dans ce cas, donc, par rapport à la zone précédente, on peut dire que l’affinité avec les hauts plateaux a diminué et que les rapports avec les montagnes du Tell ont augmenté.
Un nombre assez faible de plantes est signalé expressément comme se trouvant dans le Tell, sur les hauts plateaux et dans le Sud. Une quinzaine environ sont dans ce cas et, parmi elles, quelques-unes des plantes les plus typiques des montagnes du Sud, telles par exemple : Jurinea humilis DC., Helianthemum rubellum Presl, Tulipa Celsiana DC. Parmi ces espèces, il n’y en a pas une seule dont l’aire de dispersion s’étende du côté de l’Orient.
Les formes endémiques nous donnent des indications intéressantes. Un grand nombre d’entre elles sont constituées par des variétés spéciales à la région, mais dont l’espèce se retrouve sur les hauts plateaux et dans le Tell. C’est le cas par exemple du Thymus hirtus Willd. habitant les 3 régions, mais dont la variété albiflorus semble particulière aux montagnes de la bordure saharienne ; tel est le cas aussi pour le Diplotaxis virgata DC. v. Aïssæ Hochr., Linum Munbyanum Boiss. et Reut. v. meridionale Hochr., Linum suffruticosum L. v. squarrosum Munby, Anthriscus vulgaris Pers. f. depauperata, etc.
Le Linum Munbyanum Boiss. et Reut. en particulier offre un intérêt très grand en ce sens qu’on retrouve une forme analogue à la v. meridionale Hochr. dans les montagnes près de Tlemcen et Sidi bel Abbès. Il est un exemple typique de l’apparition de formes polytopiques.
§ 4. Conclusions. — De l’examen de la flore montagneuse dans son ensemble, nous pouvons tirer un certain nombre d’enseignements : tout d’abord, plus on s’élève sur les flancs des montagnes, plus la flore devient riche en espèces et en variétés, plus aussi les affinités avec l’Orient diminuent et plus les rapports avec l’Occident augmentent au contraire.
D’autre part, la grande majorité des plantes de montagnes se retrouvent dans le Tell ; parmi celles-ci, un assez grand nombre habitent les hauts plateaux et ont une aire continue, d’autres habitent les hautes montagnes du Tell, le Djurdjura en particulier et les hauts sommets du Sud. Leur aire est discontinue, mais il est évident que, à une époque fort peu éloignée, elles devaient se trouver, comme les précédentes, aussi sur les hauts plateaux.
Enfin, un dernier groupe est formé par des espèces qui habitent les 3 régions, mais qui ont varié parallèlement en s’élevant d’une part sur les flancs des montagnes du Sud et, d’autre part, sur les sommets des montagnes du Tell où elles ont formé des variétés parfois distinctes et parfois très voisines. Le cas le plus caractéristique est celui de l’Alyssum montanum L. qui se trouve sur tous les hauts sommets en des stations parfaitement isolées et qui, à cause de cela, forme presque dans chaque station une variété spéciale.
Les endémiques vrais forment aussi une assez forte proportion et sont constitués par des espèces très caractéristiques, spéciales à la région, ou bien se retrouvant sur les hautes montagnes du Maroc.
Il est donc hors de doute pour nous que la flore des montagnes du Sud se compose :
1. D’un très petit nombre de plantes steppiques orientales qui s’élèvent plus ou moins haut sur le flanc des montagnes, mais qui n’atteignent jamais les plus hauts sommets.
2. D’espèces habitant les montagnes du Tell. Leur aire de dispersion est parfois continue à travers les hauts plateaux, ou bien l’espèce a été détruite dans la région des plaines, ou bien enfin, l’aire de l’espèce est continue mais l’espèce elle-même est représentée sur les montagnes du Sud par une variété spéciale. Toutes les plantes de cette catégorie ont une affinité occidentale.
3. Un certain nombre d’espèces spéciales à la région et se continuant le long de la même chaîne jusque dans l’intérieur du Maroc. Ces espèces sont en général très typiques, telles par exemple : les Chrysanthemum Maresii Ball, C. Gayanum Ball, Cerastium echinulatum, Simbuleta fruticosa Hochr. etc.
En outre on peut distinguer 2 catégories dans ce dernier groupe :
Les plantes qui sont localisées sur les hauts sommets comme les précédentes.
Les plantes qui habitent les montagnes mais aussi les rochers de la plaine, par exemple : le Pallenis spinosa Cass. v. cuspidata Hochr. et le Carduncellus Duvauxii que M. Battandier a découvert au col de Founassa et que nous avons retrouvé dans les rochers de Mograr.
Rochers désertiques du Sud
Ces rochers désertiques, comme nous l’avons déjà dit dans notre introduction, paraissent dépourvus de végétation à première vue, mais si on les visite de près, on y trouve une foule de plantes du plus haut intérêt. Je dirais même que c’est dans cette région que le botaniste risque le plus de faire une récolte abondante en types curieux et rares. Cette flore xérophile à l’extrême est caractérisée surtout par la rose de Jéricho (Odontospermum pygmæum) et par des Composées épineuses. Ses affinités sont fort restreintes et le très grand nombre de ses endémismes, qui comptent même des genres monotypes, fait qu’elle doit être considérée comme une flore très ancienne et autochtone. A cette association que nous avons observée d’une façon typique au Raz ed Dib près Duveyrier (Voy. Pl. VIII, f. 13), et dans les rochers du Mograr Foukani, on peut rattacher aussi la flore de certaines petites chaînes rocheuses, exposées en plein Sud, telles que la petite arête de Tiout et les rochers près d’Aïn-el-Hadjej.
Dans ces deux endroits le Warionia a été signalé et quoique à Tiout les rochers en question soient envahis dans une large mesure par les plantes du steppe environnant, nous croyons cependant que la présence de quelques espèces spéciales des rochers du Sud, permet de les classer dans une même catégorie.
Du reste une brève énumération des membres de cette association illustrera ce que nous venons d’exposer :
Pour donner une idée de l’association vivant sur les rochers de Tiout, nous citerons à côté de :
qui sont des plantes spéciales aux rochers désertiques, les suivantes qui sont des échappées du steppe :
Envisageant seulement les plantes des stations typiques du Raz ed Dib et Mograr, on peut voir que sur 39 espèces ou variétés récoltées, il y a :
A. 5 espèces circumméditerranéennes, c’est-à-dire le 13 %. Mais, parmi elles, toutes, sauf le Rhus oxyacantha, sont des plantes triviales se rencontrant dans toute sorte d’autres formations. Quant au Rhus, c’est une espèce qui paraît fort ancienne car il se trouve dans des stations isolées et fort éloignées les unes des autres autour de la Méditerranée.
B. 12 orientales, c’est-à-dire le 31 %, dont la majorité sont des plantes steppiques ou désertiques.
C. 16 endémiques ou particulières au Sud du Maroc et de l’Algérie. Cela fait le 41 %, dont la majorité est formée par des espèces tout à fait caractéristiques, par des genres monotypes même, qui ne présentent aucune affinité avec les types méditerranéens. Si même nous ajoutons à cela le Pappophorum scabrum qui est localisé dans les stations analogues du Sud de l’Algérie et de la Tunisie, cela ferait 43 % d’espèces spéciales. D’autre part le Pappophorum, par sa présence dans le Sud de l’Afrique, nous donne une indication précieuse au sujet de ce groupe de plantes dont les affinités sont si obscures.
D. 5 espèces à dispersion occidentale ou du moins venues des montagnes septentrionales de l’Orient par l’Europe méridionale ; cela fait 13 % de plantes occidentales ou boréales.
Parmi les espèces précitées sur lesquelles nous avons des renseignements, la majorité se trouve seulement dans l’extrême Sud. Les autres habitent les 3 régions, mais elles sont toutes des plantes circumméditerranéennes ou orientales. Pas une seule des plantes particulières à l’Algérie ne dépasse la bordure saharienne vers le N., sauf peut-être le Centaurea maroccana qui est indiqué sur les hauts plateaux mais qui ne se trouve là qu’à l’état de relique, si nos suppositions sont exactes.
La flore des rochers désertiques du Sud se compose donc :
1. De plantes empruntées aux associations voisines, en particulier le steppe. Ces plantes ont des affinités orientales ou occidentales ou sont des espèces circumméditerranéennes.
2. D’espèces ou de genres même, spéciaux à la région, constituant le reste d’une flore très ancienne. Parmi ces plantes plus ou moins endémiques, les unes sont typiques pour les rochers du Sud, comme les Warionia et les Anvillea ; les autres se retrouvent dans la montagne ainsi que nous l’avons déjà indiqué à propos de cette forme de végétation.
Remarque. Nous voudrions rattacher à cette flore des rochers 2 espèces récoltées à 1800 m. d’altitude dans les parois de rochers exposées en plein Sud près du télégraphe optique du Djebel Aïssa. Ce sont les seules espèces que nous ayons observées dans cette station très spéciale. Comme elles n’ont rien à faire avec la flore des montagnes, il est préférable de les rapprocher de l’association des rochers désertiques ; ce sont :
Conclusions générales
§ 1. Migration des Flores. — Considérant les données générales sur la géographie botanique de l’Algérie, exposées de façon magistrale par Cosson, et les quelques indications fournies par Debeaux sur la flore des plus hauts sommets du Tell, nous avons cherché une théorie qui put satisfaire aux observations que nous venons de relater et qui s’adaptât en même temps à ce que nous savons sur le reste de l’Algérie. Nos observations et nos herborisations ne sont pas assez complètes et la connaissence des associations végétales de l’Algérie est beaucoup trop peu développée (on pourrait même dire qu’elle est inconnue) pour qu’il soit possible de se faire une opinion ferme. Cependant il nous a semblé intéressant de faire connaître les idées que nous ont suggéré ces études parce que l’évidence nous en paraît très grande. Quelles que soient les modifications profondes apportées par des études ultérieures, nous serions étonné que nos résultats fussent modifiés au point d’en être transformés.
1. Nous croyons à l’existence d’une ancienne flore, probablement antérieure aux temps glaciaires, et qui habitait tout ou partie de l’Algérie et, en tout cas, la bordure saharienne. Il n’en reste plus que des traces, et les plus précises sont celles que nous avons mentionnées dans les rochers désertiques du Sud. A cette flore appartiennent ces genres singuliers tels que : Warionia, Anvillea, Perralderia, Pappophorum, et peut-être faudrait-il y ajouter certaines espèces très localisées et à port caractéristique, vivant, dans le steppe comme : Anabasis aretioides, Limoniastrum Feei et Pistacia atlantica, ou sur le sommet des montagnes comme : Cerastium echinulatum, Chrysanthemum Gayanum, C. Maresii, etc., etc. Cette flore ancienne est en voie d’extinction, témoin la Pistacia atlantica et surtout le Warionia qui en est un élément plus incontestable. Ce dernier genre en effet, se trouvait près de Tiout, où il a disparu, et sur les rochers d’Aïn-el-Hadjej où il est devenu rare. En outre tous les pieds que nous avons observés étaient très âgés.
Cette flore paraît avoir quelques relations avec le Sud de l’Afrique, relations indiquées dans nos collections par le Pappophorum. Ce dernier en effet, quoiqu’il ait été trouvé dans des endroits sablonneux près de Biskra et de Ghardaïa, n’est pas une plante dunique ; selon nous, il serait une relique des temps préglaciaires. Au moment de la grande extension des glaciers en Europe, il est probable que le climat, devenu plus humide, a rendu possible à cette plante le passage du Sahara.
Refoulés par l’arrivée d’une invasion végétale au moment de la période glaciaire, il est possible que beaucoup d’éléments de cette ancienne flore aient pénétré aussi dans le Sahara. Mais pendant la période subséquente, xérothermique, ils ont péri, ou bien ils n’ont pas pu comme le Pappophorum et quelques autres peut-être, étendre impunément fort loin leurs limites. D’autre part, durant l’invasion que nous supposons avoir eu lieu pendant la période glaciaire, ces éléments primitifs ont résisté seulement dans des endroits très arides, grillés du soleil, et où la flore envahissante, ne pouvait plus leur disputer la place. Ces stations étaient situées, ou bien dans les rochers sahariens ou bien dans la bordure saharienne même. Là, dans des stations privilégiées situées à une certaine altitude, se retrouvent des conditions d’existence semblables à celles des rochers désertiques[37]. Aussi ces plantes ont-elles pu subsister jusqu’à aujourd’hui dans ces régions.
Pendant la période xérothermique, peut-être ont-elles récupéré une aire plus considérable jusqu’au moment où elles ont été de nouveau refoulée par l’invasion de la flore orientale. Cette invasion se produit encore aujourd’hui et amènera, nous le croyons, la disparition graduelle de tous ces éléments anciens.
2. Invasion d’une flore boréale. — Après ce que nous avons dit sur les relations de la flore des montagnes avec l’Espagne, l’Europe méridionale, même l’Europe centrale et le Caucase ; considérant aussi l’observation très juste de Cosson sur la flore du Tell, homologue à celle du rivage méditerranéen boréal correspondant, il est hors de doute qu’à un moment donné de nombreux éléments ont passé du Nord de la Méditerranée en Barbarie. Vu les rapports signalés par M. Briquet[38] entre la flore de la Corse et de la Sardaigne et celles de la Barbarie ou de l’Europe méridionale, vu aussi les relations entre la Sicile et la Tunisie, il est incontestable que cette migration s’est opérée par terre au moment où la Méditerranée n’occupait pas encore son lit actuel.
Ces relations par terre sont admises et ont été signalées déjà nombre de fois en zoologie, en géologie, comme en botanique. Une migration a donc pu se produire et elle s’est faite du Nord au Sud ; on pourrait même dire du N.-E., car nous l’avons vu, plusieurs espèces présentent encore entre le Caucase et l’Algérie des stations isolées qui jalonnent le parcours qu’elles ont effectué.
Il va de soi qu’une telle migration n’a pas eu lieu en sens inverse car, nous l’avons vu, la flore primitive de l’Algérie avait des caractères tout à fait différents et ces types autochtones ne se trouvent nulle part ailleurs. S’ils avaient émigré, ce serait plutôt vers le Sud qu’ils se seraient dirigés comme nous l’avons dit dans le paragraphe précédent.
Quelles ont été les raisons de cette immigration venue du N. ? Pour ce qui est du parcours suivi depuis le Nord de la Méditerranée jusque vers le Sud, nous serions enclins à l’attribuer à l’influence de la période glaciaire en Europe. Quant au parcours depuis le Caucase dans l’Europe centrale, nous nous l’expliquons mal, mais il a été si souvent constaté pour un grand nombre d’espèces alpines d’Europe que nous pouvons bien l’admettre sans autre.
Cette hypothèse permet de nous expliquer aussi comment les espèces de l’Europe centrale ont pu être refoulées par l’avancement des glaciers jusque sur les isthmes qui reliaient encore les deux rives de la Méditerranée[39]. Ces espèces accompagnées de beaucoup de plantes méditerranéennes ont donc envahi le Tell d’où elles ont chassé, en grande partie, la flore autochtone.
Quels chemins ont-elles pris pendant leurs migration vers le Sud ? Il est difficile de le dire. Pour quelques-unes d’entre elles manquant en Espagne et se trouvant en Sicile, en Corse et en Sardaigne, nous avons vu que la voie suivie était sûrement l’isthme qui s’étendait entre ces pays et la Barbarie. Pour d’autres se trouvant en Espagne et passant par le Maroc, nous avons admis la voie occidentale. Mais il ne faudrait pas nous croire plus absolu que nous sommes ; et même pour les espèces dont l’aire est continue par l’Espagne et le Maroc, il est possible qu’il y ait eu une émigration parallèle par la Tyrrhénis et ses prolongements. Rien ne prouve en effet que les exemplaires d’Algérie proviennent de la même lignée que ceux du Maroc occidental. Néanmoins dans le cas d’une aire continue par l’Espagne, en l’absence de documents plus précis, il était tout naturel de classer ces plantes avec celles d’origine occidentale.
Et puisque nous parlons de l’élément occidental, nous tenons à ajouter une remarque : parmi les plantes qui s’étendent d’Espagne en Algérie, il est très difficile, sinon impossible de faire le départ entre l’élément autochtone se prolongeant par les montagnes du Maroc jusqu’à la Sierra Nevada et l’élément boréal. En effet les rapports étroits de la flore montagneuse de la Sierra Nevada, du Maroc et de l’Algérie nous montrent qu’il y a eu là autrefois une région phytogéographique. D’autre part, il est très possible que, lors de la migration vers le Sud, au moment des temps glaciaires (?), un certain nombre d’espèces répandues dans l’Europe centrale, méridionale et en Espagne aient disparu partout, sauf dans la péninsule ibérique et en Barbarie.
A la fin des temps glaciaires, les relations cessant avec le littoral nord de la Méditerranée et le climat se modifiant dans le sens de ce qui existe actuellement, les plantes boréo-méditerranéennes, immigrées dans la Tell, s’y sont établies à demeure et les plantes européennes ont tendu à occuper les hauteurs. Pour cela, elles se sont enfoncées vers le Sud. Elles étaient accompagnées par les plantes méditerranéennes les plus aptes à supporter un climat continental, c’est-à-dire celles qui, en Europe, après le retrait des glaciers, ont été susceptibles d’émigrer le plus loin vers le Nord ; tels sont par exemple : le Ruscus aculeatus, l’Arabis auriculata, l’Osyris alba, que l’on cueille encore non loin de Genève et que nous avons rencontrés un peu partout sur les montagnes de l’extrême Sud. Ces espèces, accompagnées du pin d’Halep, ont envahi les hauts plateaux et la chaîne de bordure saharienne, mais au-delà, les conditions climatériques étaient trop différentes et dans les rochers désertiques de l’extrême Sud, la flore autochtone pouvait leur faire concurrence avec succès.
Au bout d’un certain temps, ainsi qu’on l’a démontré souvent pour l’Europe, une période chaude et sèche a succédé à la période glaciaire, ce fut la période xérothermique. Son influence s’est fait sentir aussi dans le Nord de l’Afrique et, comme dans l’Europe centrale, on vit apparaître sur les hauts plateaux et dans les vallées de l’Algérie une formation steppique. Les arbres disparurent peu à peu, ils se réfugièrent sur le sommet des montagnes où ils pouvaient trouver une humidité relative. C’est ainsi que les montagnes du Sud furent envahies par le pin d’Halep et par la flore méditerranéenne aussi bien que par les quelques types répandus dans l’Europe centrale qui ont été signalés plus haut.
Ces éléments détruisirent peu à peu la flore autochtone réfugiée sur les montagnes du Tell et les envahirent à leur tour. Il en fut de même pour les montagnes du Sud, mais d’une façon moins complète.
On vit se différencier alors des variétés ou même des espèces particulières, dues à l’influence du nouveau milieu où elles se trouvaient. C’est dans cette catégorie que rentrent les nombreuses variétés ou espèces affines, spéciales aux montagnes du Sud. Pendant ce temps une bonne partie des types subsistaient dans la plaine. A cette époque, les espèces si nombreuses que nous avons notées comme habitant les montagnes du Tell ainsi que celles de la bordure saharienne et manquant sur les hauts plateaux, avaient une aire continue.
3. Arrivée de l’élément oriental. — Bientôt cependant, grâce à l’influence continue de cette période xérothermique, grâce aussi à l’établissement de l’isthme de Suez qui assura une communication avec les steppes et les déserts de l’Orient, la flore de ces régions commença son émigration vers l’Occident, passant par l’Egypte, la Tripolitaine et la Tunisie, elle envahit les hauts plateaux, fit disparaître de ces plaines une quantité d’espèces méditerranéennes ou européennes et occupa bientôt une place considérable. Toutefois elle ne put jamais s’élever bien haut sur les flancs des montagnes où l’élément méditerranéen boréal lui disputait la place avec avantage.
Pendant cette même période, le Sahara devenait le désert que nous connaissons et refoulait la flore autochtone, d’une part vers la bordure saharienne, d’autre part vers le Sud. Il est question ici seulement d’une partie de cette ancienne flore, celle qui avait pu se réfugier dans la région désertique pendant les temps glaciaires.
Dans ces conditions d’aridité xérothermique, des dunes commençaient à se former. Avec l’onde de sécheresse qui se fit sentir d’abord en Orient et s’avança peu à peu vers l’Occident, la flore des dunes de l’Orient longeant la Barbarie pénétra aussi jusqu’en Algérie et vint peupler les montagnes de sable du Sahara.
Avec ces évènements, nous arrivons au commencement de la période historique. La période xérothermique se fait de moins en moins sentir en Europe, mais en Algérie, où la colonisation romaine étendit si avant ses ramifications, dans les endroits pauvres en forêts, comme les hauts plateaux et la bordure saharienne, elle eut pour résultat de battre en brèche les bois de pins de l’extrême Sud. Puis vint la civilisation arabe qui détruisit les forêts de haute futaie dans une plus large mesure encore, contribuant ainsi au maintien du climat xérothermique. Si bien qu’actuellement encore, sous l’influence de cette sécheresse et de ces violents courants atmosphériques, la flore d’Orient gagne peu à peu du terrain et le pin d’Halep tend à disparaître de la bordure saharienne.
En même temps qu’elle dispute la place à l’élément d’origine boréale, cette flore d’Orient fait une concurrence ruineuse au reste de l’élément autochtone. Ces espèces orientales en effet, sont des espèces steppiques et désertiques ; ce sont donc les plus redoutables concurrents des anciens types qui, lors de l’arrivée de l’élément boréal, s’étaient maintenus précisément dans les endroits les plus désolés, inaccessibles à la flore boréale.
4. Les plantations modernes. — Malgré des pronostics aussi fâcheux pour la fertilité de cette contrée, nous ne croyons pas qu’elle soit destinée actuellement à devenir un désert comme ceux de la Perse ou de l’Arabie. Des efforts immenses sont faits dans toute la Barbarie pour le reboisement et ils paraissent devoir aboutir. Lentement les cultures progressent du Nord vers le Sud ; partout où s’établit un Européen, s’élèvent quelques arbres. En certains endroits même l’administration militaire a créé de toutes pièces de véritables forêts, et nous ne serions pas étonnés qu’au bout de nombreuses années d’efforts continus dans ce sens, la période xérothermique prît fin dans cette contrée.
Le climat de l’Algérie aurait été déjà un peu modifié par ce qui a été fait (si peu que ce soit en comparaison de ce qui reste à faire) : c’est l’avis de nombreux colons qui nous en ont parlé. Pour nous, nous devons dire que nous avons été stupéfait par l’état atmosphérique du Sud-Oranais pendant notre voyage. Quoique ce fut au mois de mai et au commencement de juin, il ne s’est pas passé de jour pour ainsi dire que nous n’ayons observé de nuages au ciel, au point qu’à plusieurs reprises nous en avons été beaucoup gêné pour nos photographies. La pluie et les orages ont été fréquents. Jamais nous n’aurions pensé à des précipitations atmosphériques si nombreuses après ce que nous avions lu et entendu au sujet de cette contrée. Faut-il admettre que c’était une année exceptionnelle ou que le climat tend à se modifier ? Nous n’osons pas nous prononcer. Cependant les rapports de quelques vieux colons tendraient à nous faire pencher pour la seconde alternative.
Nous sommes persuadé que l’homme peut influer sur le climat comme sur la flore d’un pays. Pour cette dernière, il suffit de se reporter à ce que nous avons dit au sujet des oasis et des points d’eau pour constater l’immigration probablement toute récente des plantes aquatiques triviales. Ces cosmopolites ne pourront donc que progresser avec l’augmentation de l’humidité et des cultures. Si même on arrêtait l’envahissement de la flore d’Orient, l’ancienne flore autochtone du pays serait donc malgré tout appelée à s’éteindre.
§ 2. Influences locales. — 1. On a déjà signalé plusieurs fois dans les Alpes, à une certaine altitude, la présence d’espèces vivant au bord de la Méditerranée. On attribua cela au fait qu’en montagne, dans des stations bien exposées, l’insolation est beaucoup plus vive que dans la plaine à la même latitude. Aussi la flore méditerranéenne, ayant couvert toute la région pendant la période xérothermique, elle a pu se maintenir dans ces stations privilégiées après le refroidissement du climat général[40].
Nous avons fait une observation parallèle dans le Sud-Oranais, où nous avons relevé sur les deux versants de la vallée d’Aïn-Sefra, au Djebel-Aïssa comme au Djebel-Mekter, à une altitude d’environ 1400 à 1600 m. des espèces que nous avons été stupéfait de revoir en grande quantité dans les plaines de climat nettement saharien, près de Mograr, Djenien-bou-Rezg et Duveyrier à 800 ou 900 m. Ce sont : Carrichtera Vellæ, Rumex vesicarius, Calendula ægyptiaca, Echiochilon fruticosum. On pourrait ajouter la station d’Anabasis aretioides que nous avons rencontrée dans le Faidjet-el-Betoum à 1200 m. d’altitude, mais elle se trouvait en plaine et l’influence stationelle n’était pas si évidente. Dans les montagnes, ces plantes se trouvaient en petit nombre et très localisées. Nous avons été frappé de leur analogie avec les colonies xérothermiques de la Suisse et de la Savoie.
Faut-il attribuer la présence de ces espèces à une dissémination fortuite par l’intermédiaire du vent ou des animaux, ou bien devons-nous en conclure à un léger refroidissement de la température générale à la suite de la période xérothermique ? Il est bien difficile de se prononcer, car les espèces que nous avons mentionnées possèdent toutes des appareils de dissémination perfectionnés. Ce qu’il y a de certain, c’est que, sous la même latitude, c’est-à-dire dans la vallée d’Aïn-Sefra, nous n’avons jamais rencontré ces espèces en plaine, et avant de les avoir vues en grande quantité dans le Sud, nous les tenions pour des caractéristiques de la zone montagneuse moyenne.
2. De même que des plantes du Sahara se trouvent à de hautes altitudes dans des stations isolées de la chaîne de bordure saharienne, de même aussi des espèces méditerranéennes se sont conservées à ces mêmes altitudes ou à des altitudes plus considérables encore dans ces montagnes. Elles s’y rencontrent aussi dans des stations abritées et elles se maintiennent là pour deux raisons : la première c’est qu’elles y trouvent une humidité plus considérable et la seconde c’est qu’elles y sont exposées à un climat plus doux que celui des hauts plateaux où elles font défaut ; en hiver, elles sont recouvertes plus longtemps par la neige.
Nous avons mentionné déjà quelques-unes de ces espèces à propos de la migration de la flore boréale, mais nous avons tenu à faire ressortir le caractère spécial de ces stations de plantes méditerranéennes dans l’Extrême-Sud, pour les mettre en parallèle, non seulement au point de vue historique, mais au point de vue biologique avec les stations de plantes méditerranéennes que l’on rencontre dans les Alpes. Il est même une ou deux espèces qui sont communes à ces deux sortes de stations, et l’on sait que le Ruscus aculeatus et l’Arabis auriculata que nous avons cueillis sur les hautes montagnes du Sud-Oranais se retrouvent sur le littoral méditerranéen et peuvent être cueillis aussi sur les pentes bien exposées du Jura méridional.
§ 3. Comparaison avec la flore européenne. — Dans les études auxquelles nous nous sommes livré sur la flore d’Algérie, nous avons été frappé de voir combien les phénomènes phytogéographiques de cette contrée rappelaient ceux de l’Europe.
Nous avons décelé les traces d’une ancienne flore autochtone qui rappelle l’élément ancien, primordial, de la flore des Alpes, par exemple. Nous avons noté ensuite l’arrivée d’une flore venant du Nord, ou du moins du Nord-Est, et cette flore est homologue de la partie de la flore des Alpes provenant de l’Himalaya, du Caucase et de l’Asie centrale.
Nous avons enfin montré l’envahissement d’une flore d’Orient, steppique et dunique, et cette invasion est certainement parallèle à celle qui s’est opérée dans toute l’Europe et qui a peuplé nos prairies et nos champs d’espèces orientales.
Le parallélisme n’est pas seulement dans l’histoire de la flore, mais encore dans sa distribution latitudinaire. Sur les deux bords de la Méditerranée, nous avons la flore méditerranéenne typique et, en nous éloignant dans le Sud de l’Algérie, nous rencontrons des éléments homologues à ceux que nous trouvons en nous éloignant du littoral septentrional de la Méditerranée vers le Nord. En effet, non seulement les hauts plateaux ressemblent aux plaines de l’Europe centrale par l’envahissement de la flore steppique d’Orient, mais encore par le climat très rude où la neige fait son apparition chaque hiver. Ils leur ressemblent même par le paysage de la partie Nord des hauts plateaux où, près de Aïn-el-Hadjar, nous avons observé des cultures, des arbres et des formes de végétation tout à fait semblables à ceux de l’Europe moyenne.
Dans l’Extrême-Sud, sur le sommet des plus hautes montagnes, nous avons rencontré, comme sur les Alpes, des restes de la plus ancienne flore associée aux espèces venues des hautes montagnes européennes. Mieux que cela, nous avons été frappé par l’aspect alpin du paysage et par la formation de ces prairies que nous aurions voulu appeler des prairies alpines et qui invoquaient le souvenir de certains pâturages de nos Alpes. Il n’est pas même jusqu’à la présence de plantes méditerranéennes telles que le Ruscus aculeatus ou l’Arabis auriculata qui ne nous aient rappelé les stations de même nature des Alpes.
Un parallélisme et des homologies aussi exactes sont assez surprenants, car la Méditerranée ne se trouve pas sous l’Equateur et en s’éloignant d’elle vers le Sud, nous nous rapprochions des Tropiques. Il faut donc croire que le climat plus ou moins continental d’une région du globe influe plus sur sa couverture végétale que des différences de latitude même considérables.
Dernier résultat : nous avons pu voir que l’Afrique du Nord a ressenti dans une large mesure l’influence des transformations géologiques et climatologiques de l’Europe. Non seulement nous avons remarqué les échos de la période glaciaire, mais encore la période xérothermique y a fait sentir son influence et nous espérons que des études plus complètes de la phytogéographie de l’Algérie permettront de dresser un pronostic pour l’avenir agricole de ce pays et de donner des indications précieuses pour la culture et l’amélioration du climat.
Les quelques études que nous avons faites sont trop incomplètes, et, par cela même, le degré de certitude de nos conclusions trop précaires pour qu’on ose en tirer des applications pratiques. Mais nous espérons que ces quelques indications serviront de stimulant pour des études ultérieures.
Nous avons rapporté d’Algérie l’impression d’une colonie prospère ; nous avons vu là une race de colons qui permet de baser sur leur activité les plus grandes espérances ; nous avons vu aussi chez les indigènes tels qu’ils ont été organisés par l’administration française un élément de développement d’une puissance considérable ; c’est pourquoi nous sommes persuadé qu’avec des moyens aussi efficaces, on pourra à la longue influer d’une façon décisive même sur le climat inconstant de ces hauts plateaux qui ont dû être une contrée relativement fertile au commencement de l’ère chrétienne, mais qui ont été stérilisés par l’invasion de l’Islam.