Mon âme est dans l’exil, plaintive et détrônée ;
Quel goût peut-elle avoir des ivresses d’ici
Et de la fausse joie un peu carillonnée
Qui descend sur sa peine à travers l’air transi ?
Mais elle se console avec la vie en songe,
La vie emmaillotée aux langes du mensonge.
Mon âme a trop souffert aux chemins du Réel
Et s’en trouve à jamais comme en convalescence.
C’est fini tout espoir, tout effort manuel
Pour tirer de la vie un peu de renaissance
Et vendanger soi-même, ainsi qu’on le voulait,
Quelques grappes encore de raisin violet…
Les vignes sont en proie à d’autres que j’ignore ;
Déjà le vin fermente en leur pressoir sonore ;
Et pour moi désormais, terrain hostile et nu,
La vie est un jardin d’épines et d’épées.
Mais les Rêves du moins sont le monde ingénu
Où se réfugieront nos mains inoccupées ;
Qu’importe, au loin, la vie, et les appels des cors !
Les liesses du cuivre énamouré sont brèves ;
Et notre âme sait bien qu’il n’y a que les Rêves
Qu’on puisse aimer toujours comme on aime les morts.
Les Rêves ! Eux, du moins, sont une amitié sûre,
Joyaux où dort une lumière qui s’azure
Éternelle et multicolore comme l’eau…
Et cela met en nous un trésor frais et beau.
Ah ! Seigneur ! augmentez en moi cette richesse
Dont je suis à la fois le maître et le gardien ;
Et, de rêves nouveaux, refaites-moi largesse,
O Seigneur, donnez-moi mon Rêve quotidien !…