Je leur ai dit que si nous étions considérés dans le monde entier presque comme des lépreux, c’était un juste retour pour avoir traité comme tels le cinquième de nos compatriotes. La Non-Coopération a pour but de transformer non seulement le cœur des Anglais mais aussi le nôtre. En vérité, j’attends ce changement de nous-mêmes d’abord, puis des Anglais ensuite inévitablement. Une nation qui est capable de rejeter un fléau existant depuis des siècles, une nation qui peut se débarrasser de l’habitude de boire comme on se débarrasse d’un vêtement, une nation qui peut se remettre à son industrie première et tout d’un coup utiliser ses heures de liberté et fabriquer pour 600 millions de roupies de tissus par an, cette nation est une nation régénérée et cette régénération doit réagir sur le monde entier. Elle doit être pour le railleur même une preuve convaincante de l’existence de Dieu et de sa Grâce. Aussi je dis que si l’Inde peut se transformer ainsi il n’est pas de pouvoir sur terre qui puisse nier le droit de l’Inde à établir le Swaraj.
Cette transformation ne peut s’obtenir par une action machinale et compliquée, mais elle peut avoir lieu si dans le cœur de chacun de nous s’opèrent des transformations merveilleuses. En tout cas, c’est le devoir de tout travailleur du Congrès de se montrer l’ami de son frère intouchable et d’intervenir auprès des Hindous, non-hindous afin de leur démontrer que l’Hindouisme des Vedas, des Upanishads, l’Hindouisme de la Bhagavadgita et de Shankara et de Ramanaja, ne renferme rien qui puisse nous autoriser à traiter d’intouchable un seul individu, si déchu soit-il. Que tout membre du Congrès intervienne le plus doucement possible auprès de l’orthodoxie et lui démontre que cette barrière sinistre est la négation même d’Ahimsa.
[85] Voir l’article sur l’Hindouisme.
[86] Tilak.
[87] Gandhi consacre plusieurs articles à ce sujet. Sous le titre «Pourquoi il faut brûler» il explique dans la Jeune Inde du 28 juillet 1921 les raisons pour lesquelles il est nécessaire que le tissu étranger soit détruit par le feu.—1o Il nous rappelle de pénibles souvenirs, il est un signe de notre déchéance, la Compagnie des Indes nous l’ayant imposé il est un symbole d’esclavage.—2o Il ne faut pas donner les vêtements confectionnés avec ce tissu aux pauvres, car ceux-ci ne doivent pas être insensibles au patriotisme, à la dignité et au respect. Et en somme, c’est faire d’un acte de renonciation un acte profitable qu’envoyer à Smyrne ou même à l’étranger tout tissu mis au rancart. Pourtant il y a moins d’objections au point de vue moral à l’envoyer à l’étranger qu’à l’utiliser dans notre pays.
Le 11 août paraissait dans la Jeune Inde ce qui suit.
Destruction par le feu à Bombay: Ceux qui auraient pu conserver quelques doutes sur la nécessité et sur la valeur pratique de la destruction par le feu des vêtements étrangers, et qui ont assisté à la cérémonie qui eut lieu à Parel dans la cour de Mr. Sobani, ont dû les perdre. Ce spectacle dont furent témoins des milliers de spectateurs fut des plus exaltants. Lorsque la flamme s’élança, enveloppant la pyramide tout entière, une clameur de joie retentit. Il semblait que les chaînes qui nous retenaient prisonniers venaient de se briser. Un souffle de liberté passa sur cette foule. Cet acte noble fut noblement accompli. Je suis persuadé que rien n’aurait pu produire une impression aussi forte sur l’imagination du peuple, au sujet du Swadeshi. Il valait beaucoup mieux que ce ne fussent pas des chiffons, mais les plus beaux saris, des chemises, des habits, qu’on eût livrés à la flamme. Je sais que les soies les plus précieuses que des mères conservaient pour le mariage de leurs filles furent jetées au bûcher. La valeur de l’acte consistait à détruire des objets d’aussi grande valeur. Au moins un million et demi d’articles de prix furent brûlés dont certains valaient plusieurs centaines de roupies. Il eût été criminel de donner ces vêtements aux pauvres. Imaginez des indigents portant les plus riches soieries. C’eût été non seulement déplacé, mais anti-artistique. A vrai dire la plupart des objets détruits n’avaient aucun rapport avec l’existence des pauvres gens. Leur donner ces vêtements eût été aussi absurde que de leur offrir un somptueux service de toilette dont on ne se sert plus. J’espère que d’un bout à l’autre de l’Inde cette opération va continuer et qu’elle ne cessera que lorsque tout le tissu étranger aura été réduit en cendres ou expédié hors de l’Inde.
[88] Dans la Nava Jivan du 8 juin, Gandhi avait écrit un article sur les conditions du travail où il avait abordé la question ouvrière.
Deux voies, disait-il, sont aujourd’hui ouvertes à l’Inde: introduire le principe occidental que la force prime le droit, ou maintenir le principe oriental que, seule la Vérité l’emporte, ne connaît pas d’échec, et que le fort et le faible ont des droits égaux à la justice. Le mieux est de nous occuper d’abord de la classe ouvrière. En admettant que l’ouvrier puisse obtenir par la violence une augmentation de salaire, quelques justes que puissent être ses revendications, il faut qu’il s’en abstienne absolument. Employer la violence pour exiger son droit peut paraître facile, mais c’est en fin de compte un moyen hérissé de difficultés. Ceux qui vivent par les armes, périront par les armes. Il arrive souvent qu’un bon nageur se noie. Voyez l’Europe, personne ne paraît y être heureux, personne n’est satisfait. L’ouvrier se défie du capitaliste et le capitaliste n’a pas confiance dans l’ouvrier. Tous deux possèdent une certaine vigueur et une certaine force, mais ce sont des qualités qui appartiennent même au taureau. Ils luttent tant qu’il y a moyen de lutter. Tout avancement n’est pas progrès. Rien ne nous prouve le progrès des peuples de l’Europe. Qu’ils soient prospères ne prouve nullement qu’ils sont riches en qualités morales et spirituelles.
Que faut-il donc faire? Les ouvriers de Bombay ont vaillamment résisté. Je n’ai pas été à même de connaître tous les faits, mais autant que j’ai pu voir ils auraient dû mieux s’y prendre. Il se peut que le propriétaire de la filature ait été dans son tort. Lorsqu’il s’agit d’un conflit entre le travail et le capitalisme, on peut dire neuf fois sur dix, que ce sont les capitalistes qui sont dans l’erreur. Mais je sais également que, lorsque l’ouvrier commence à se rendre compte de sa force, il peut devenir plus tyrannique que le capitaliste. Si les ouvriers pouvaient les dépasser en intelligence, les propriétaires des filatures se verraient contraints d’organiser le travail d’après les conditions qui leur seraient dictées. Mais il est certain que l’ouvrier n’arrivera jamais à cette intelligence, car alors il cesserait d’être ouvrier et deviendrait patron. Ce n’est pas uniquement l’argent qui fait la force des capitalistes. Ils possèdent véritablement de l’intelligence et du tact.
La question qui se pose est donc celle-ci: Lorsque les ouvriers, tout en demeurant ce qu’ils sont, auront pris conscience d’eux-mêmes jusqu’à un certain point, quelle méthode devront-ils adopter? S’en rapporter à leur nombre ou à la force brutale c’est-à-dire à la violence serait un suicide de leur part. Ils nuiraient à l’industrie de leur pays. D’autre part s’ils se réclament de la justice et que pour l’obtenir ils souffrent dans leur personne, non seulement ils parviendront toujours au but, mais ils réformeront leurs maîtres et développeront l’industrie, les rapports des patrons et des ouvriers seront ceux des membres d’une même famille.
Pour résoudre d’une façon satisfaisante la question du travail il faut que les points suivants soient considérés:
1o Que les heures de travail laissent à l’ouvrier des heures de liberté.
2o Qu’il lui soit donné la possibilité de s’instruire.
3o Que des dispositions soient prises pour que ses enfants aient le lait et les vêtements nécessaires et pour qu’il puisse les instruire.
4o Que des logements salubres soient mis à sa disposition.
5o Que son gain soit suffisant pour lui permettre d’économiser pour ses vieux jours.
A l’heure actuelle, pas une de ces conditions n’est remplie. Et de cet état de choses patrons et ouvriers sont également responsables. Les patrons ne s’intéressent qu’au travail qui leur est fourni. Ils ne s’occupent point de ce que deviennent leurs ouvriers. Tous leurs efforts tendent à obtenir le maximum de travail pour le minimum de salaire. De son côté, l’ouvrier cherche à obtenir le maximum de salaire pour le minimum de travail. D’où il résulte que même lorsque les ouvriers obtiennent une augmentation, la production n’en est pas plus élevée. Les rapports entre les deux intéressés ne sont pas épurés et les ouvriers ne font pas le meilleur usage des augmentations qu’ils ont obtenues.
Entre les patrons et les ouvriers, un troisième parti est venu s’interposer. Il est devenu l’ami de l’ouvrier, mais il ne peut être utile à ce dernier que si son amitié est désintéressée.
Le moment est venu où l’on va se servir de diverses façons de la question du travail comme d’un gage. Elle demande de la réflexion de la part de ceux qui voudraient faire de la politique. Que vont-ils choisir? leur propre intérêt ou celui de l’ouvrier et de la nation? L’ouvrier a grand besoin d’amis. Il faut qu’il soit dirigé pour progresser. La condition du travail dépendra de ceux qui se mettront à sa tête.
Les grèves, l’interruption du travail, les «hartals» sont des choses fort bonnes sans doute, mais dont il est facile d’abuser. Il faut que les ouvriers s’organisent en solides unions ouvrières et qu’en aucune circonstance ils ne fassent grève sans l’autorisation de ces unions. Il ne faut pas courir le risque d’une grève, sans que des tentatives de négociation aient été faites tout d’abord auprès des propriétaires des filatures. Si ces derniers ont recours à l’arbitrage le principe du Panchayat doit être accepté et le Panch nommé. La décision de ce jury doit être approuvée des deux intéressés qu’elle leur plaise ou non.
Lecteurs, si vous souhaitez l’amélioration des conditions du travail, si vous voulez aider l’ouvrier et vous montrer son ami, vous verrez par ce qui précède qu’il n’y a qu’un seul moyen d’y arriver, c’est de l’élever en créant entre son patron et lui des relations familiales. Il n’est pas de meilleure route que celle de la Vérité. Une simple augmentation de salaire ne doit pas vous satisfaire, il faut veiller également à la façon dont les ouvriers obtiendront cette augmentation et à l’usage qu’ils en feront.
[89] Dans son article du 13 octobre 1920, M. Gandhi explique ce mot à propos de la question du Célibat. Nous reproduisons ci-dessous cet article qui a pour titre «En Confidence».
Je reçois un si grand nombre de lettres m’interrogeant sur la question du célibat qu’il m’est impossible, ayant à ce sujet des opinions très précises, et surtout à cette époque critique de notre existence nationale, de remettre à un autre moment de dire ce que j’en pense et les conclusions que m’a dictées l’expérience.
Le mot sanscrit qui correspond à célibat est Brahmacharya et il signifie beaucoup plus que célibat. Brahmacharya veut dire contrôle absolu de tous les sens et de tous les organes. Rien n’est impossible à un Brahmachari. Mais c’est un état idéal rarement réalisé. C’est presque la ligne d’Euclide, qui n’existe que dans l’imagination, qu’on ne peut jamais tracer en réalité et qui n’en est pas moins une importante définition de la géométrie donnant de grands résultats. Un Brahmachari parfait peut donc n’exister qu’en imagination, mais si nous ne l’avions constamment devant les yeux nous serions comme un navire sans gouvernail. Plus nous approchons de cet état imaginaire, plus notre perfection est grande.
Pour l’instant j’ai l’intention de me borner à Brahmacharya pris dans le sens de célibat. Je considère qu’une existence absolument chaste en pensée, en parole et en action est tout à fait indispensable pour atteindre à la perfection spirituelle. La nation qui ne possède pas d’hommes capables de mener cette existence en est d’autant plus pauvre. Mais mon but est de démontrer la nécessité temporaire de Brahmacharya à l’époque actuelle de notre existence nationale.
Nous avons plus que notre part de maladies, de famines, et de misère, et même plusieurs millions des nôtres meurent de faim. Nous sommes annihilés par l’esclavage et d’une façon si subtile que beaucoup d’entre nous se refusent à l’admettre et s’imaginent à tort, malgré le triple fléau de l’épuisement économique, mental et spirituel que notre liberté s’accroît progressivement. Les dépenses toujours plus élevées pour l’armée, la politique fiscale préjudiciable aux intérêts du pays et ne cherchant que le bien du Lancashire et autres intérêts britanniques, la prodigalité extravagante avec laquelle sont organisés les divers services de l’administration demandent à l’Inde une si lourde contribution que sa pauvreté s’en trouve accrue et ses forces de résistance à la maladie diminuées. La façon d’administrer, a, pour employer les paroles de Gokhale, «rabougri» la nation à tel point que les plus grands d’entre nous sommes forcés de nous courber...
Est-il juste que nous qui connaissons la situation, mettions des enfants au monde dans une atmosphère aussi dégradante? Si nous continuons à procréer alors que nous sommes impuissants, malades et mourants de faim, nous ne ferons que multiplier des esclaves et des êtres faibles. Tant que l’Inde ne sera pas devenue nation libre, capable de résister à la sous-alimentation et d’y porter remède, capable de se nourrir pendant les famines, capable de guérir la fièvre paludéenne, le choléra, l’influenza et autres épidémies, nous n’avons pas le droit de mettre au monde des enfants. Je ne puis cacher au lecteur quel chagrin j’éprouve lorsque j’entends parler de naissances sur notre terre indienne. Je dois dire que depuis des années je réfléchis avec satisfaction à la possibilité de suspendre la procréation par la continence.—L’Inde est actuellement mal équipée pour prendre soin même de sa population présente, non parce que celle-ci est trop nombreuse mais parce qu’il lui faut subir une domination étrangère qui a pour doctrine d’en exploiter progressivement toutes les ressources.
Comment arrêter la procréation? Non par les méthodes immorales et artificielles employées en Europe, mais par une vie de discipline et de maîtrise de soi. Il faut que les parents enseignent à leurs enfants les principes de «Brahmacharya». D’après les Shastras hindous l’âge le plus bas pour le mariage des jeunes gens est de vingt-cinq ans. Si l’on pouvait arriver à persuader aux mères qu’il est criminel d’élever les garçons et les filles en vue du mariage, la moitié des mariages cesseraient automatiquement. Nous ne devons pas croire que ce fétiche de la puberté précoce chez nos filles est dû à notre climat chaud. Je n’ai jamais connu de superstition plus grossière et je prétends que le climat n’a absolument rien à voir avec la puberté. Cette puberté prématurée est amenée par l’atmosphère morale et mentale de notre vie de famille. Les mères et autres membres de la famille se font un devoir religieux d’apprendre à des enfants innocentes qu’on les mariera dès qu’elles auront atteint un certain moment, et on les fiance dès le bas âge, avant même qu’elles sachent marcher. La façon d’habiller les enfants et de les nourrir concourt également à exciter leurs passions. Nous habillons nos enfants comme des poupées, non pour leur plaisir mais pour satisfaire notre vanité. J’ai élevé des douzaines d’enfants. Ils portaient avec plaisir et sans aucune difficulté n’importe quel genre de vêtements.—Nous leur donnons toute sorte de nourritures échauffantes et excitantes. Notre amour aveugle ne tient aucun compte de ce qu’ils peuvent supporter. Il en résulte naturellement une adolescence précoce, des maternités prématurées et la mort bien avant l’heure. Les parents donnent à leurs enfants une leçon de choses qu’ils ne sont pas longs à comprendre. En satisfaisant leurs passions avec insouciance ils offrent à leurs enfants l’exemple d’une licence déréglée. Toute addition prématurée à la famille est accueillie par des fanfares joyeuses et des réjouissances. Ce qu’il y a de surprenant, c’est qu’étant donnée l’atmosphère qui nous entoure notre licence ne soit pas plus grande. Je ne doute pas que si les gens mariés veulent voir l’Inde devenir une nation d’hommes et de femmes solides, vigoureux et bien faits, ils doivent être absolument chastes et cesser pour l’instant de procréer. Je donne ce conseil même aux jeunes mariés. Il est plus facile de ne jamais faire une chose, que de cesser de la faire, de même qu’il est plus facile pour qui n’a jamais bu de continuer à être sobre qu’à un ivrogne de le devenir. Rester debout est infiniment plus facile que se relever après une chute. Il est faux de dire qu’on ne peut prêcher avec succès la continence qu’à ceux qui sont blasés. Il est également absurde de prêcher la continence à un être affaibli. Ce que je veux démontrer c’est que jeunes ou vieux, blasés ou non, il est de notre devoir, à l’époque actuelle, de cesser de donner naissance à des êtres qui hériteront de notre esclavage.
Puis-je mettre en garde les parents contre le piège de l’argument basé sur les droits des conjoints? Le consentement du conjoint est nécessaire pour satisfaire nos passions, mais jamais pour les réprimer.
Au moment où nous sommes engagés dans une lutte à mort contre un gouvernement puissant, nous avons besoin de toutes les forces physiques, matérielles, morales et spirituelles que nous pourrons acquérir et nous n’y parviendrons qu’en ménageant ce que nous devons mettre au-dessus de tout. Si nous n’atteignons pas cette pureté de vie individuelle, nous demeurerons toujours une nation esclave. Ne nous leurrons pas en nous imaginant que parce que nous considérons le gouvernement anglais comme corrompu, les Anglais seraient incapables de nous distancer dans la course à la vertu individuelle. Sans faire parade spirituelle des vertus fondamentales, ils les pratiquent abondamment au point de vue physique, en tout cas. Parmi ceux qui s’occupent de la politique du pays il y a plus de célibataires, hommes et femmes, que parmi nous. La femme célibataire n’existe pour ainsi dire pas aux Indes, sauf les nonnes qui n’exercent aucune influence sur la politique du pays, alors qu’en Europe pour des milliers de femmes le célibat est une vertu courante.
[90] Article paru en gujerati dans le Nava Jevan.
[91] Durjendranath Tagore, le philosophe, frère aîné de Rabindranath.
[92] Corruption du Loyalisme.
«Son Excellence le Gouverneur de Bombay a prévenu le public il y a quelque temps qu’il «allait agir», qu’il ne tolèrerait pas certains discours. Il ne laissait subsister aucun doute dans l’allusion qu’il fit aux frères Ali et autres sur ce qu’il entendait par là. Les frères Ali seront accusés d’avoir corrompu le loyalisme du cipaye et d’avoir tenu des propos séditieux. Je dois avouer que je ne m’attendais pas à une preuve d’ignorance aussi grande de la part du Gouverneur de Bombay. Il est évident que pendant les douze derniers mois il n’a pas suivi l’histoire de l’Inde. Il ignore évidemment que le Congrès National commença à corrompre le loyalisme du cipaye en Septembre l’année dernière, que le Comité Central pour le Califat commença encore plus tôt, car je tiens à réclamer l’honneur ou l’horreur d’avoir suggéré le droit de l’Inde à dire ouvertement au cipaye et à tous ceux qui sont au service du Gouvernement, qu’ils participent au mal accompli par ce gouvernement. La Conférence de Karachi ne fit que répéter dans la langue de l’Islam la déclaration du Congrès; mais au nom de l’Hindouisme et au nom du Nationalisme, je n’ai aucune hésitation à déclarer qu’il est mal de la part de n’importe qui, soldat ou civil, de servir un gouvernement déloyal envers les Musulmans de l’Inde et coupable d’actes inhumains au Pendjab. Je l’ai répété du haut de mainte estrade devant les cipayes, et si je ne leur ai pas demandé d’abandonner leur métier, ce n’est certainement pas que le désir m’en ait manqué mais parce qu’il m’était impossible de les aider à vivre. Je n’ai pas hésité à dire au cipaye que s’il pouvait quitter le service et vivre sans le secours du Congrès ou du Califat, il devrait le faire immédiatement. Je puis assurer que dès que le rouet aura trouvé sa place dans chaque intérieur, dès que les Indiens auront commencé à se rendre compte que tisser peut procurer à n’importe qui et à n’importe quel moment un moyen d’existence honorable, je n’hésiterai pas à demander individuellement à chaque cipaye (même si l’on devait me fusiller) de quitter l’armée et de se mettre à filer. Car n’a-t-on pas habitué le cipaye à tenir ses semblables sous le joug, ne s’est-on pas servi de lui pour tuer les innocents du Jallianwala Bagh, ne s’est-on pas servi de lui pour chasser des hommes, des femmes et des enfants innocents pendant cette horrible nuit à Chandpur, ne s’est-on pas servi de lui pour forcer les fiers Arabes de la Mésopotamie à se soumettre, ne s’est-on pas servi de lui pour écraser les Egyptiens? Comment un seul Indien ayant en lui une étincelle d’humanité et un seul Musulman fier de sa religion pourraient-ils avoir d’autres sentiments que ceux des frères Ali? On s’est beaucoup plus servi du cipaye comme assassin rétribué que comme soldat pour défendre la liberté et l’honneur des faibles ou des êtres sans défense...
Nous ne demandons pas de quartier, nous n’en attendons pas de la part du gouvernement. Nous n’avons pas demandé qu’on nous promette d’être exemptés de la prison, tant que nous serions non-violents. Nous avons à continuer d’avancer. Nous devons du haut de mille estrades répéter les paroles des frères Ali au sujet des cipayes, et ouvertement et systématiquement continuer à répandre la désaffection, jusqu’à ce qu’il plaise au Gouvernement de nous arrêter. Et nous agirons ainsi, non par vengeance haineuse, mais parce que c’est notre Dharma.
Une Enigme et sa solution.
Lord Reading est intrigué et perplexe. Son Excellence, répondant à des discours de l’Association Anglo-Indienne et de la Chambre de Commerce du Bengale et de celle de Calcutta, a dit: «J’avoue que lorsque je considère l’activité d’un certain groupe de la communauté, je reste, (et cela malgré les efforts que je fais pour comprendre depuis que je suis dans l’Inde,) intrigué et perplexe. Je me demande à quoi peut servir de braver le gouvernement, afin de le forcer à vous arrêter.» Nous voulons qu’on nous arrête, parce que ce qu’il est habituel d’appeler liberté n’est que de l’esclavage. Nous jetons un défi au pouvoir du gouvernement, parce que nous considérons son activité comme absolument malfaisante. Nous voulons renverser le gouvernement, nous voulons l’obliger à se soumettre à la volonté du peuple. Nous voulons démontrer que le gouvernement est là pour servir le peuple, et non le peuple pour servir le gouvernement. La liberté sous le gouvernement est devenue intolérable, car le prix réclamé pour la conserver est absolument déraisonnable. Que nous soyons seul ou plusieurs, nous devons refuser une liberté qui nous condamne aux dépens de notre respect de nous-mêmes, et des convictions qui nous sont si chères.
Il faut que Lord Reading comprenne clairement que les Non-Coopérateurs sont en guerre contre le gouvernement. Ils se sont révoltés contre lui, parce que celui-ci a manqué à la parole donnée aux Musulmans, qu’il a humilié le Pendjab et qu’il cherche à imposer sa volonté au peuple et refuse de réparer les injustices dont le Pendjab a souffert.
Il y avait deux moyens d’agir: une rébellion armée ou une révolte pacifique. Les Non-Coopérateurs ont préféré, certains par faiblesse, d’autres parce qu’ils se sentent forts, la méthode pacifique, c’est-à-dire la souffrance volontaire. Lord Reading qui a été élevé dans l’atmosphère des tribunaux peut difficilement apprécier la résistance pacifique à l’autorité. Son Excellence aura appris avant la fin du conflit qu’il existe un tribunal bien supérieur aux tribunaux judiciaires: c’est le tribunal de notre conscience. Il surpasse tous les autres.
Lord Reading peut, s’il le désire, considérer tous ceux qui souffrent, comme des fous qui ignorent leur intérêt. Il a donc le droit de les mettre à l’abri du mal. C’est un arrangement qui convient admirablement aux fous, et si celui-ci plaît au gouvernement, une position idéale. Il aura sujet de se plaindre, si après avoir cherché à se faire mettre en prison, les Non-Coopérateurs ne sont pas contents et se plaignent, s’ils grognent et glapissent, afin d’obtenir des faveurs, comme dit Lalaji. La force du Non-Coopérateur consiste à aller en prison sans se plaindre. Il perd sa cause si, après avoir cherché à se faire emprisonner, il se plaint dès que la prison lui ouvre les bras. Les menaces de Son Excellence manquent de dignité. Il y a conflit entre le règne de la violence et l’opinion publique. Ceux qui la représentent sont résolus à subir n’importe quelle violence plutôt que de renoncer à leur opinion.
Secouant la crinière.
«Comment pourra-t-il y avoir entente tant que le lion britannique continue à brandir à notre face ses griffes souillées de sang? Lord Birkenhead nous rappelle que l’Angleterre n’a rien perdu de ses muscles solides, Mr. Montague nous déclare de la façon la plus catégorique que les Anglais appartiennent à la nation la plus résolue de la terre et qu’ils ne supporteront pas d’obstacles à leurs desseins. Permettez-moi de citer textuellement le texte du télégramme de Reuter:
«Si l’existence de Notre Empire se trouvait menacée, si le Gouvernement Britannique se trouvait empêché d’accomplir ses fonctions, si certaines demandes lui étaient adressées avec la fausse conviction que nous avons l’intention de quitter l’Inde, l’Inde ne réussirait point, par sa provocation au peuple le plus résolu du monde car celui-ci répondrait à cette provocation avec toute la vigueur et la détermination dont il dispose».
Lord Birkenhead et Mr. Montague semblent ignorer l’un et l’autre que l’Inde est prête à tenir tête à tous les muscles solides que l’on pourrait envoyer au-delà des mers, et que son défi fut lancé à Calcutta en 1920, lorsque l’Inde déclara ne pouvoir se contenter de moins que du Swaraj et de la réparation complète des torts faits au Pendjab et au Califat. Il s’agit en effet de l’existence de l’Empire, et si ceux qui en ont la responsabilité n’acceptent point sa transformation pacifique en véritable fédération de nations, possédant chacune des droits égaux et la possibilité de se détacher si elles le désirent d’une association amicale et honorable, toute la détermination et toute la vigueur «du peuple le plus résolu du monde» et tous les «muscles solides» seront en vain employés pour briser l’esprit qui a pris naissance et qui ne saurait ni plier ni se briser. Il est exact que nous ne possédons pas de «muscles solides». Les misérables millions d’Indiens qui se nourrissent de riz semblent résolus à accomplir leur destinée sans autre tutelle et sans armes. Selon le mot de Lockamanya, «c’est leur droit de naissance», et ils y parviendront, malgré tous les muscles solides, malgré toute la vigueur et la détermination avec laquelle on peut les gouverner. L’Inde ne peut pas et ne veut pas répondre à cette insolence par l’insolence. Mais si elle demeure fidèle à son serment, la prière qu’elle adresse à Dieu pour qu’il la délivre ne sera pas vaine. Aucun Empire grisé du vin rouge du pouvoir ou du pillage des races plus faibles n’a jamais duré longtemps, et l’Empire britannique qui est fondé sur l’exploitation systématique des races physiquement plus faibles et sur une démonstration continuelle de force brutale, ne peut durer si un Dieu juste est le maître de l’univers. Ces soi-disant représentants de la nation Britannique semblent bien peu se rendre compte que l’Inde a déjà exposé aux «muscles solides» un grand nombre de ses hommes les plus nobles. Si Chauri-Chaura n’avait pas interrompu le cours régulier du sacrifice national, il y aurait eu des offrandes plus délectables encore faites au lion. Mais Dieu en avait décidé autrement. Rien n’empêche cependant tous les représentants de Downing Street et de Whitehall de faire ce qui leur plaît. J’ai conscience d’avoir écrit avec un peu d’emportement, au sujet de la menace qui nous vient d’outre-mer; mais il est temps que le peuple Britannique se rende compte que la lutte commencée en 1920 continuera jusqu’au bout, qu’elle dure un mois, un an, plusieurs mois ou plusieurs années, et même si les représentants de la Grande-Bretagne recouraient aux orgies innommables de l’époque de la «Rébellion». J’espère simplement et je prie Dieu qu’il rendra l’Inde assez forte et assez humble pour pouvoir demeurer non-violente jusqu’au bout. Il est impossible à présent d’accepter les défis insolents qui nous sont adressés par dépêche.