Title: Notes d'un voyage en Corse
Author: Prosper Mérimée
Release date: June 12, 2025 [eBook #76277]
Language: French
Original publication: Paris: Fournier Jeune, Libraire, 1850
Credits: Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive)
NOTES
D’UN
VOYAGE EN CORSE
Paris.—Imprimerie de H. Fournier et comp., rue de Seine, 14 bis.
PAR
M. PROSPER MÉRIMÉE
INSPECTEUR DES MONUMENTS HISTORIQUES DE FRANCE
PARIS
FOURNIER JEUNE, LIBRAIRE
18, RUE DE VERNEUIL
M DCCC XL
Monsieur le Ministre,
Dans le rapport que j’ai l’honneur de vous soumettre, je me propose de décrire, en les classant par époque, les différents monuments que j’ai examinés pendant un séjour de deux mois en Corse. Toutefois, le manque presque absolu de renseignements historiques, l’état de ruine, et dans certains cas, la nature même des édifices ne permettant pas une classification très-détaillée, j’ai dû me borner à poser quelques grandes divisions fondées sur les caractères artistiques, ou sur les rares documents que fournit l’histoire.
Je m’occuperai d’abord des monuments qu’on a lieu de croire antérieurs à l’établissement définitif des Romains dans la Corse, soit qu’ils appartiennent aux naturels de l’île, soit qu’ils aient été élevés par des étrangers en relation avec eux. Je passerai ensuite à ceux qu’on attribue aux Romains, et le catalogue en sera fort court. Il en est quelques-uns dont les caractères incertains me donneront lieu d’examiner s’ils n’ont pas en réalité une origine moins ancienne. Enfin je terminerai cette notice en décrivant sommairement les édifices du moyen-âge, beaucoup plus nombreux, et en essayant de signaler leurs formes distinctives.
Avant tout, il convient, je crois, de jeter un coup d’œil rapide sur l’histoire de la Corse, car les révolutions politiques d’un pays y exercent toujours une grande influence sur le développement des arts, et l’on voit souvent le caractère de ses monuments dépendre des relations qu’il a eues avec d’autres contrées.
Une profonde obscurité couvre les premiers âges de la Corse. Sans remonter aux traditions mythiques sur le roi Cyrnus, fils d’Hercule, et sur la bergère ligurienne Corsa,[1] des témoignages nombreux prouvent que l’île fut connue et fréquentée dans des temps très-reculés par les navigateurs de plusieurs nations de la Méditerranée.
Vers l’année 562 avant J.-C., des Grecs, partis de Phocée en Asie, s’y arrêtèrent, avant de fonder Selia en Calabre: mais au bout de vingt ans ils abandonnèrent l’île, attaqués par des Étrusques qui se liguèrent avec les Carthaginois de la Sardaigne, pour les expulser[2]. On attribue à ces Étrusques la fondation de Nicée sur la côte orientale de la Corse.
Au rapport de Diodore de Sicile, les Etrusques étaient maîtres de là Corse[3] lorsque les Syracusains ruinèrent leur marine, environ 450 ans avant notre ère.—Sénèque cite des immigrations de Ligures[4] et d’Ibères.—Pausanias appelle Libyens, au moins une partie des habitants de l’île[5].—Quoique dans les traités entre Rome et Carthage, il ne soit point fait mention expresse de la Corse[6], il est probable que les Carthaginois y eurent des comptoirs, si même ils n’y dominèrent point comme en Sardaigne. Antérieurement à ces immigrations, une race, peut-être aborigène, existait déjà dans l’île; Sénèque le dit expressément[7], et Diodore de Sicile atteste qu’une race barbare, d’origine inconnue, probablement très-ancienne, se maintenait, encore de son temps, dans quelques cantons de l’île[8]. J’aurai, plus tard, occasion de revenir sur ce fait intéressant.
A une époque qu’on ne peut préciser, des peuplades corses envahirent le nord de la Sardaigne et s’y fixèrent[9], mais cependant elles continuèrent pendant longtemps à se distinguer des naturels de l’île[10]. Si l’on cherche à expliquer cette immigration d’un petit peuple par les causes éternelles des grands mouvements qui agitent les races humaines, on doit croire que les Corses étaient, dans le même temps, envahis par une nation étrangère, qui les poussait vers le sud, comme les barbares de l’est refoulèrent ensuite les Germains sur les frontières romaines. Mais quelle est la date de cet événement? C’est ce qu’il est impossible de déterminer même par approximation. Tout ce que l’on peut conclure du récit de Pausanias, c’est que l’établissement des Corses en Sardaigne serait très-antérieur à l’arrivée des Phocéens; ainsi les Grecs auraient été précédés et de bien loin, en Corse, par d’autres nations dont l’histoire n’a conservé aucun souvenir[11].
L’an de Rome 494, les Romains pénétrèrent en Corse, vraisemblablement à la suite des Carthaginois, et s’emparèrent d’Aleria, l’une de ces villes dont on attribuait la fondation soit aux Phocéens soit aux Étrusques. Successivement ils envoyèrent dans l’île de petites expéditions qui contraignaient les insulaires à payer un tribut de cire, principale production de leur pays, et apparemment la seule qui tentât la cupidité des Romains. Sur la côte orientale, Marius établit une colonie qui porta son nom, et Sylla une autre, qui agrandit ou repeupla la ville d’Aleria. Cependant, sous les premiers Césars, la Corse n’était point entièrement soumise, et il s’en fallait que les naturels de l’intérieur fussent considérés comme sujets de l’empire. Maîtres des côtes, les Romains dirigeaient de temps en temps des battues dans les montagnes pour se procurer des esclaves[12], à peu près comme faisaient naguère les Portugais sur la côte d’Afrique. Dans les derniers temps de l’empire, on voit la Corse administrée par un président qui relevait du vicaire de Rome[13]. On ne sait pas exactement quand le christianisme s’introduisit dans l’île[14].
Aux Romains succédèrent les Goths et les Vandales; à ceux-ci les Arabes, qui recommencèrent la chasse aux hommes sur une plus grande échelle. Attaqués et expulsés à grand’peine par les Pisans, ils ne laissèrent que des ruines, et pendant plusieurs siècles, ils continuèrent à désoler les côtes par des pillages si fréquents, que la population, abandonnant le littoral, fut réduite à chercher la sécurité sur les hauteurs voisines[15].
Dans les pays de montagnes, où le paysan est plutôt pasteur que laboureur, le régime féodal a toujours été moins tyrannique que dans les plaines. Cependant, des traditions populaires subsistent encore pour conserver le souvenir des violences exercées par les seigneurs de la Corse contre leurs vassaux[16]. A la vérité, suivant les mêmes traditions, la vengeance ne se faisait jamais attendre longtemps. Déjà, vers le milieu du XIᵉ siècle, des communes s’étaient établies dans les districts du centre et sur la côte orientale[17]. Dans l’ouest, ou, pour parler le langage des annalistes nationaux, au-delà des monts, les seigneurs maintinrent plus longtemps leur autorité. En guerre avec ces derniers, les communes firent hommage de l’île entière au pape, afin d’avoir un protecteur. En 1070, Urbain II la céda moyennant une redevance annuelle de cinquante livres, monnaie de Lucques[18], à la république de Pise, florissante à cette époque, et il semble que les Corses n’eurent qu’à se féliciter de cet étrange contrat, dans lequel on ne dit pas qu’ils aient été consultés. D’abord les gouverneurs pisans ne s’appliquèrent qu’à maintenir la paix entre les communes et les seigneurs, et à polir les mœurs sauvages de leurs nouveaux vassaux. Le XIIᵉ siècle fut pour la Corse une époque de tranquillité et de bonheur. «Ce fut alors», dit Filippini, d’après Giovanni della Grossa, «que s’élevèrent quantité d’édifices publics, et beaucoup de belles églises que l’on admire encore[19].»
Après la bataille de Meloria[20], les Pisans, battus par les Génois, étaient dans l’impuissance d’exercer leur protectorat sur la Corse, où déjà leurs ennemis s’étaient fait de nombreux partisans, surtout parmi les communes. Le pape Boniface VIII prétendit reprendre le droit de souveraineté du saint siége sur l’île, ou plutôt il le transféra à Jayme II, roi d’Aragon; mais les Génois ne tinrent compte de ses décrets, et continuèrent à se fortifier, gagnant du terrain chaque jour, quelquefois par les armes, plus souvent par l’intrigue et la corruption. Depuis le XIIIᵉ siècle jusqu’à la fin du XVIᵉ, la Corse est un champ de bataille où les Génois, les Aragonnais, plusieurs princes italiens, les papes, les rois de France, armant les insulaires les uns contre les autres, les excitent sans cesse à s’égorger pour savoir à quels maîtres ils appartiendront. Rien de plus triste, de plus hideux, que cette période de trois siècles, marquée par des massacres sans gloire, des perfidies sans résultat, des cruautés atroces, une mauvaise foi et un égoïsme honteux de la part des gouvernements étrangers et des chefs nationaux. A peine, au milieu d’une foule de capitaines changeant sans cesse de bannière, le lecteur, découragé par une interminable suite d’horreurs, respire-t-il un moment au récit des actions de Sampiero, combattant presque seul pour l’indépendance de sa patrie; héros sauvage comme elle, mais toujours fidèle à la plus sainte des causes.
Avec lui tomba la dernière espérance de la Corse, qui, déjà sacrifiée à Gènes, par le traité de Cateau-Cambrésis, en 1559, cessa pour un temps d’agiter ses chaînes, et sembla se résigner à l’esclavage.
On le voit, la Corse, trop faible et trop divisée pour subsister de ses propres forces, se donna toujours à la puissance qui dominait dans la Méditerranée, et cependant elle ne perdit jamais le sentiment de sa nationalité, et ne s’assimila point à ses protecteurs.
Dans les guerres civiles s’éteignit de bonne heure le pouvoir des seigneurs ultramontains, dont l’autorité fut, d’ailleurs, toujours trop contestée, les ressources trop médiocres, les mœurs trop sauvages pour qu’ils aient eu sur leur pays l’influence civilisatrice que la noblesse exerça sur le continent. Les évêques, presque tous étrangers, n’en obtinrent pas davantage.
Pauvres, nullement enthousiastes de dévotion, exploités par des gouverneurs avides, les Corses n’ont jamais pu cultiver les arts. Chez eux point de grands édifices. «Latissimum receptaculum casa est.» Ce mot de Sénèque est encore vrai de nos jours; car, pour produire des monuments, il eût fallu et le zèle religieux des peuples, et les richesses du clergé, et le faste des seigneurs. On ne doit donc chercher en Corse que des imitations ou des importations de leurs voisins plus heureux.
Je n’hésite point à rapporter à une époque antérieure à l’établissement des Romains dans la Corse quelques monuments d’origine inconnue, et absolument analogues à ceux qu’en France ou en Angleterre on nommerait druidiques ou celtiques. Si, dans notre pays, on est embarrassé pour assigner une date à leur construction, à plus forte raison l’incertitude redouble lorsqu’on les rencontre dans une île assez éloignée du continent celtique, et qui n’a eu que fort tard des relations connues avec des peuples du Nord.
Déjà M. Mathieu, capitaine d’artillerie, avait signalé un dolmen dans la vallée du Taravo[21]; mais l’existence d’un semblable monument, en Corse, avait quelque chose de si improbable à mes yeux que je balançais à entreprendre une excursion pour m’en assurer. En effet, outre la défiance que m’inspirait le vague d’une description que n’accompagnait aucun dessin, je savais, par expérience, combien il est facile d’attribuer au travail des hommes des entassements de pierres produits par des phénomènes naturels; en un mot, je craignais que le dolmen du Taravo ne fût une de ces suppositions dont les celtomanes sont souvent prodigues. Un examen attentif me convainquit de l’exactitude de l’explorateur qui m’avait précédé, et la description suivante prouvera, j’espère, l’authenticité du monument et son importance, à laquelle M. Mathieu ne me paraît pas avoir rendu toute justice.
Ce dolmen est situé dans la vallée du Taravo, à environ une lieue et demie de Sollacaro, à quelques centaines de mètres de la rive gauche du torrent, sur une colline découverte, dont la pente est de l’est à l’ouest. Il se compose de quatre grosses pierres plates, dont trois, enfoncées dans le sol, forment un parallélogramme rectangle, fermé au nord-est et ouvert au sud-ouest; une quatrième pierre, plus grande que les précédentes, couvrait le tout comme un toit qui devait sensiblement déborder les parois inclinées d’ailleurs en dedans. Aujourd’hui ce toit est renversé, et l’une des parois latérales brisée en morceaux; mais sa base est encore fortement implantée dans le sol. L’autre paroi est très-endommagée. La pierre qui ferme le dolmen reste seule intacte. Si l’on en juge par la couleur des cassures que les lichens n’ont
point encore recouvertes, la destruction de ce monument ne serait pas très-ancienne[22]. Peut-être l’espoir de trouver un trésor a-t-il engagé à creuser l’intérieur du dolmen de manière à déranger l’équilibre; peut-être une forte gelée ayant fait éclater les parois latérales, la chute du toit a-t-elle achevé la ruine de tout le reste?
La pierre qui ferme le dolmen au nord-est est haute de 1ᵐ60 au-dessus du sol, large de 1ᵐ25, épaisse de 0ᵐ15 à 0ᵐ20. Autant que j’en ai pu juger, les parois latérales avaient la même hauteur et environ 2,80 à 3 mètres de longueur. Quant au toit, sa plus grande longueur est de 3ᵐ10, sa largeur de 2ᵐ60. Toutes ces pierres sont grossièrement équarries, et c’est probablement avec des coins qu’on les aura débitées dans la carrière, de façon à leur donner la forme plate qu’elles affectent. Peut-être s’est-on servi d’un ciseau ou d’une hachette pour égaliser leurs côtés et leur sommet. C’est surtout la pierre du fond qui porte les traces évidentes de ce travail, car à l’intérieur elle est dressée et pour ainsi dire polie avec un soin particulier. On y remarque une longue échancrure, pratiquée, ou du moins agrandie à dessein, vers le sommet et du côté de l’est. Si, par la pensée, on partage cette pierre en quatre carrés égaux, on se représentera sa forme en supposant que le carré supérieur, qui touche à la paroi orientale, a été enlevé et l’angle rentrant, légèrement arrondi.
A quelque vingt mètres en face du dolmen, et sur son axe, on trouve sous un maquis très-fourré quatre grands blocs prismatiques couchés sur le sol, légèrement pyramidaux et un peu arrondis à leurs angles, longs de 3,80 à 5 mètres, et larges sur chacune de leurs faces de 0ᵐ90 à 0ᵐ70. Ils sont gisants sans ordre, mais très-rapprochés les uns des autres. Je ne crois pas me tromper en supposant qu’ils ont formé autrefois deux groupes distincts, chacun composé de deux pyramides. Plusieurs ont à leur base comme un bourrelet ou plutôt un socle grossier réservé dans la masse. A voir ces longues pierres dans un autre lieu, on dirait des colonnes sortant de la carrière, et épannelées à coup de marteau.—Quarante ou cinquante mètres plus loin, et dans la même direction, mais de l’autre côté d’un petit ravin, on trouve encore, à terre, sous le maquis, deux blocs semblables dont un est brisé.
Pour moi je ne doute point que ces pierres et celles du dolmen n’aient fait partie d’un même monument, et qu’elles ne soient dans une certaine relation étudiée les unes à l’égard des autres. Même nature de roche (granit gris tel que celui des rochers d’alentour), même orientation, même travail grossier pour les équarrir. J’ajouterai que la présence de menhirs aux environs, et surtout en face de l’entrée des dolmens, est un fait qu’ont observé toutes les personnes qui ont étudié les monuments celtiques de la Bretagne et de l’Angleterre.
Au nord du dolmen, du côté où le sol incline, on remarque comme un mur grossier, formé de grandes pierres brutes, confusément entassées pour soutenir les terres. Cela s’étend pendant une trentaine de mètres en décrivant une courbe très-légère, dont la concavité regarde le dolmen. En prolongeant cette courbe par la pensée on obtiendrait une espèce d’ellipse allongée, qui autrefois aurait entouré et le dolmen et les menhirs placés en avant. Mais je m’aperçois que je cède moi-même à la celtomanie, et que les souvenirs de Stone Henge me font voir ici une enceinte semblable à celle du fameux temple des plaines de Salisbury. Dans le fait rien ne prouve absolument l’existence d’une enceinte, et l’on peut expliquer cet empierrement par la seule disposition du sol, et le désir de retenir autour du monument les terres que les pluies auraient pu entraîner. Au reste, la nature de cette construction et l’impossibilité de lui trouver une autre destination dans un lieu aussi désert, ne me laissent aucun doute sur son origine que je crois fermement contemporaine du dolmen et des menhirs.
Dans le pays le dolmen s’appelle la Stazzona del Diavolo. Stazzona, nom générique de tous les dolmens corses, signifie forge dans le dialecte des paysans. D’après une tradition à laquelle on ne croit plus (car il n’y a point de gens moins superstitieux que les Corses[23]), mais que l’on conte encore aux enfants comme chez nous les histoires de Croque-Mitaine, le diable aurait assemblé ces pierres de sa main pour lui servir d’enclume. Quelquefois on entendrait les coups de son redoutable marteau. Un jour ou une nuit, mécontent de son travail, il jeta ce marteau du haut de la stazzona dans la plaine du Taravo. Le marteau, tombant à un millier de mètres de là, forma en s’enfonçant dans la terre un petit étang qu’on appelle quelquefois lo Stagno del Diavolo, mais plus souvent Stagno d’Erbajolo. Un berger conta à M. Mathieu que cet étang diabolique s’agrandissait tous les jours. Pour moi, non seulement je ne retrouvai plus cette tradition, mais encore l’étang me parut presque entièrement comblé, ou du moins rempli de vase et de roseaux.
Les menhirs se nomment Stantare. Ce mot n’est pas plus italien que Stazzona; toutefois on y devine une étymologie latine. Je ne sache pas qu’il ait un autre sens, et pourtant je suis porté à croire qu’il avait autrefois une signification plus générale, ou du moins qu’une tradition s’est perdue touchant les pierres debout. Voici mon seul motif que j’abandonne pour ce qu’il vaut: Lorsqu’un enfant s’amuse à se tenir la tête en bas, les pieds en l’air, pivotant sur lui-même, cela s’appelle, dans le langage des mamans et des nourrices, «far la Stantara.»
Or, cette locution existe dans des districts où personne n’a ni vu ni entendu mentionner les pierres debout. Tout au moins doit-on conclure de ce qui précède que jadis les menhirs étaient plus communs en Corse qu’ils ne le sont aujourd’hui.
Deux autres menhirs, mais debout, se voient à environ une lieue de Sartène, sur la rive gauche du Rizzanese et au bord du chemin de Propriano. Le lieu se nomme le Stantare. Les deux pierres sont fortement inclinées l’une vers l’autre. La plus grande, haute de trois mètres, est un peu plus grosse à sa base qu’à son sommet qui, d’ailleurs, m’a paru brisé par un accident. Elle est à peu près carrée, ayant environ 0ᵐ85 de côté. L’autre, aussi grosse, ne dépasse point 1ᵐ60. Elles sont éloignées de 0ᵐ50. Entre les deux pierres debout il y en a une troisième, longue d’un mètre, presque aussi grosse que les deux précédentes, mais couchée à terre. Peut-être est-ce un fragment de l’une des deux Stantare. De même que dans la vallée du Taravo, ces pierres portent quelques traces de travail, et, bien qu’elles n’aient point été dressées, il est évident qu’elles ont été dégrossies de main d’homme, ou plutôt fendues et détachées de la carrière avec des coins. D’ailleurs nul ornement, nulle inscription sur leur surface. Je n’ai pu recueillir la moindre tradition sur leur origine.
A deux ou trois lieues S.-S.-O. de Sartène, dans le col nommé la Bocca della Pila, j’ai observé deux Stantare hautes de 2ᵐ50 sur 0ᵐ70 de large, inclinées de même que les précédentes et
leur ressemblant de tout point. L’une, dont le sommet est cassé, se trouve engagée dans un mur en pierres sèches. (C’est l’usage, en Corse, d’enclore ainsi tous les champs cultivés.) On s’en est servi comme d’un piédroit pour la porte qui donne accès dans le champ.
Le nom du col où se trouvent ces deux monuments est évidemment tout moderne, et tiré de leur forme qu’on a comparée à un pilier. On les connaît encore sous la dénomination des deux Stantare.
J’arrive à la description d’un monument beaucoup plus important et plus complet que ceux qui précèdent. C’est un dolmen appelé encore la Forge du Diable, Stazzona del Diavolo, parfaitement conservé. Il se trouve dans la vallée de Cauria ou Gavuria, au milieu d’une plaine assez large, et sur un plateau peu élevé, mais qui cependant peut s’apercevoir de loin. Huit pierres composent la Stazzona, toutes moyennement épaisses de 0ᵐ30; six, plantées debout, fortement inclinées à l’intérieur, forment les parois, savoir: deux à l’E.-E.-S. à droite de l’entrée; trois au côté opposé; une au fond, fermant le dolmen au N.-N.-O. Une seule pierre le couvre comme un toit; enfin, circonstance que je n’avais pas encore observée jusqu’alors, une huitième pierre, placée à l’entrée de la Stazzona, présente l’apparence d’un seuil élevé. A l’intérieur, la chambre du dolmen a un peu plus de 3ᵐ15 sur 2ᵐ05 en œuvre. La première pierre, formant paroi, à droite de l’entrée, a 2 mètres de long; la seconde, du même côté, longue de près de 3 mètres, déborde considérablement la pierre du fond, laquelle a un peu plus de 2 mètres. Les trois pierres de gauche ont environ 1 mètre chacune. Enfin la
hauteur du monument sous soffite est de 1ᵐ65. Vu de l’extérieur, le dolmen paraît moins haut, car son aire est d’environ 0ᵐ50 plus basse que le terrain d’alentour. Il me reste à parler de la pierre du toit très-irrégulière dans sa forme, et mesurant environ 3ᵐ50 sur 2ᵐ30. Elle est fendue, par un accident assez récent en apparence, obliquement dans le sens de sa largeur. Vers le centre on observe un léger creux auquel vient aboutir une rigole évidemment travaillée de main d’homme, qui se dirige vers l’E.-N.-E. et se coude au moment de toucher le bord du toit. Dans la direction E.-E.-S., vers l’entrée du dolmen, on voit une seconde rigole toute droite, partant de l’extrémité d’une cavité elliptique, dont le grand axe lui serait perpendiculaire. Enfin, du côté opposé, c’est-à-dire au N.-N.-O., une troisième rigole correspond à une cavité moindre que les précédentes.
Bien souvent j’avais entendu parler de ces rigoles tracées sur les toits des dolmens, mais jamais je n’en avais vu de mes yeux. Ici elles sont de la dernière évidence, et il suffit d’observer leur canal anguleux et leurs bords vifs pour s’en convaincre. Qu’elles aient été tracées pour l’écoulement d’un liquide quelconque, cela est encore bien certain, à considérer leur pente et leur direction. Quant aux cavités, je n’y reconnais aucune apparence de travail, et ce ne sont, à mon avis, que des accidents naturels.
Les pierres de ce dolmen sont plus rudes que celles de la Stazzona du Taravo, et toutes m’ont paru dans l’état où le hasard a pu les faire découvrir.
Un vide de 0ᵐ04 à 0ᵐ08 existe entre la pierre du fond et le toit. Rien de plus commun dans nos dolmens. Celui de Bagneux, près de Saumur, par exemple, ne touche pas non plus à la pierre du fond. D’autres vides, entre les parois et la table, ont été bouchés très-soigneusement avec de la terre et de petites pierres, par des bergers qui, souvent, au risque de rencontrer le terrible forgeron, couchent la nuit dans la Stazzona, ou s’y réfugient pendant les orages. C’est à eux encore qu’il faut attribuer une marche en moellons qui facilite la descente dans l’intérieur du dolmen.
A trois cents mètres à l’est-est-sud de la Stazzona, le long d’un mur de pierres sèches, tout moderne, neuf Stantare disposées sur une ligne parallèle à l’axe du dolmen, rappellent, mais de bien loin, les allées de Carnac et d’Erdeven. Il serait toutefois difficile de s’assurer que ces pierres ont formé autrefois une avenue régulière, c’est-à-dire deux lignes parallèles, car aujourd’hui cinq seulement sont debout; les quatre autres, renversées, sont couchées à peu de distance, sans qu’il soit possible de déterminer leur position primitive. Une autre pierre, presque entièrement enterrée, est peut-être une dixième Stantara. Mais il eût fallu la dégager pour constater son identité avec les neuf autres. Les cinq qui restent en place sont sensiblement inclinées les unes dans un sens, les autres dans un autre, de façon à faire croire qu’elles n’ont jamais été orientées. Au reste, il est probable que leur nombre a été autrefois plus considérable, car on a dû en briser beaucoup pour construire le mur voisin qui enclôt le champ où est situé la Stazzona. D’un autre côté, le maquis est si épais en ce lieu, que couchées, ces pierres peuvent facilement échapper aux recherches. Dans la direction opposée, c’est-à-dire au N.-N.-O., je n’ai observé aucune Stantara; mais pour prononcer qu’il n’en existe point, il faudrait avant tout brûler le fourré de cistes et de myrtes qui ne permet pas d’apercevoir le sol.
La plus longue des Stantare a 3 mètres de long; elle est renversée. Les autres ont de 1 mètre à 1ᵐ60; toutes ont environ 0ᵐ75 d’épaisseur. D’ailleurs, toutes les observations que j’ai faites au sujet des Stantare des bords du Rizzanese, s’appliquent également à celles-ci.
De retour à Bastia, je montrai à plusieurs personnes les croquis que j’avais pris sur les lieux. J’appris alors l’existence d’autres monuments du même genre, situés également dans l’arrondissement de Sartène, mais trop tard malheureusement pour les visiter. Une Stazzona intacte existe, m’assure-t-on, à Bezzico Nuovo, et l’on voit plusieurs Stantare debout à Bacil Vecchio, près du village de Grossa. Mon ami, M. Pierangeli, antiquaire instruit, et l’un des correspondants les plus zélés de votre ministère, m’a promis de les visiter et de vous adresser ses observations.
Dans une partie de l’île fort éloignée, au milieu des plus hautes montagnes du Niolo, un groupe de pierres entassées les unes sur les autres est connu sous le nom de Stazzona. Si je suis bien instruit, cet amas serait le résultat d’un accident naturel. Cependant je regrette qu’on ne me l’ait pas signalé lorsque je fis une excursion dans le Niolo. Cette stazzona est située à l’est, et fort près du lac de Nino. On passe devant en allant du Niolo à Solcia. Il serait fort à désirer qu’elle fût examinée avec soin.
A l’exception de cette dernière Stazzona, dont l’existence est très-incertaine, toutes celles que je viens de citer sont placées à une distance de quelques lieues de la mer, en sorte qu’il ne serait pas impossible qu’elles eussent été élevées par des navigateurs étrangers, momentanément de séjour dans l’île. On a fait, en Bretagne, une observation semblable; c’est que les monuments dits celtiques se trouvent en plus grand nombre sur le bord de la mer que dans l’intérieur des terres. Je ne pense pas toutefois que ce fait ait une grande importance; car il est difficile d’admettre que des commerçants ou des pirates, que des étrangers sans établissement fixe, aient élevé sur un sol qu’ils devaient bientôt quitter, des monuments qui exigent un déploiement de forces si considérable. Il est infiniment plus vraisemblable qu’ils ont été construits par un peuple fixé dans le pays.
Si l’on compare les pierres levées de la Corse avec celles de la France, il sera difficile de trouver des caractères qui les distinguent. L’inclinaison des Stantare est tellement irrégulière qu’on a plus de raison de l’attribuer à des accidents fortuits, qu’à un système particulier. Entre les dolmens et les Stazzone la ressemblance est complète, si ce n’est que le travail d’équarissement des pierres est un peu plus sensible en Corse que sur le continent. L’orientation assez générale de nos dolmens ne s’observe point en Corse; mais il suffit qu’en France ce fait ne se reproduise pas constamment pour qu’il perde beaucoup de son importance. En un mot, je ne vois aucune différence appréciable entre les monuments dits celtiques et ceux de l’arrondissement de Sartène, en sorte qu’on serait tenté de leur supposer une destination, et même une origine communes.
Mais cette destination et cette origine sont en France des mystères fort obscurs, et ce n’est que par une série de suppositions passablement gratuites, qu’on en est venu à les considérer comme des temples ou des autels de la religion druidique[24]. Du silence complet des auteurs anciens, qui cependant ont accordé quelque attention aux doctrines des prêtres gaulois, on pourrait inférer que ces monuments étaient préexistants à la religion des druides. En effet, on nous parle de temples gaulois, de statues de dieux gaulois, de grands simulacres de divinités façonnés par les druides: nulle part il n’est question de pierres levées. On peut se demander même si les constructions attribuées aux druides ne sont pas trop grossières pour qu’on puisse les attribuer à une époque où l’art était assez avancé pour produire des statues et des temples. Il me semble qu’entre l’érection d’une pierre brute et la fabrication d’une idole, quelque barbare qu’elle soit, il y a un degré immense à franchir dans l’échelle de la civilisation.
Quoi qu’il en soit, reste ce fait très-remarquable, du grand nombre de pierres levées qu’on trouve dans les pays celtiques, et de leur rareté, ou même de leur absence complète dans d’autres contrées où l’histoire ne mentionne point d’immigrations gauloises. Il en résulte une forte présomption que ces étranges monuments sont particuliers au peuple qui en possédait une si grande quantité sur son territoire.
Il est vrai qu’on n’en peut pas conclure absolument que tous les dolmens doivent être attribués aux Celtes, et dans le cas particulier qui nous occupe, on peut se refuser à croire qu’un peuple dont de nombreuses armées étaient arrêtées par un bras de mer, ait, à une époque très-reculée, porté des colonies dans une île éloignée du continent. Le fait cependant n’est point impossible, et quelques considérations viennent s’y rattacher, qui le rendent moins improbable.
Depuis les savantes recherches de M. le docteur Edwards sur les races humaines, on connaît la persistance des types physiques, que n’effacent ni une invasion ni même un long asservissement. Il est donc intéressant d’étudier la physionomie du peuple corse, et de chercher avec quel autre peuple elle offre des ressemblances.
Avant de visiter l’île, je m’attendais à y trouver les types qui abondent sur la côte N.-O. de l’Italie et sur une partie de nos côtes méridionales. En un mot, j’étais imbu de cette idée que les Corses appartenaient à la race ibérique, dont un rejeton, présumé pur, subsiste dans la Biscaye et la Navarre. L’aspect des habitants de Bastia me confirma d’abord dans cette opinion; mais quand je vins à comparer leurs traits à ceux des paysans des villages éloignés, surtout lorsque je parcourus les montagnes de l’intérieur, je remarquai des physionomies toutes nouvelles.
L’habitant de Bastia ne se distingue pas de l’Italien de la côte orientale. Je décrirais ainsi ses traits caractéristiques: le visage allongé, étroit; mais le diamètre horizontal de la tête très-grand, le nez aquilin, les lèvres minces et bien dessinées, les yeux noirs, les cheveux noirs et lisses, la peau d’une teinte uniforme, olivâtre[25]. Ces traits sont ceux de beaucoup de Génois, et se rencontrent fréquemment dans la Provence et le Languedoc. Si l’on sort de Bastia, et qu’on se dirige vers les montagnes, les grands traits, les figures allongées deviennent fort rares. Le Corse des districts du centre, d’une race, peut-être autochthone, ou du moins de la plus ancienne de l’île, a la face large et charnue, le nez petit, sans forme bien caractérisée, la bouche grande et les lèvres épaisses. Son teint est clair, ses cheveux plus souvent châtains que noirs. Parmi les bergers qui vivent toujours en plein air, il n’est pas rare de trouver de beaux teints colorés. Il faut bien se garder de confondre l’effet produit sur la peau par une chaleur constante, avec la couleur même de la peau. Le montagnard de Coscione ou des environs de Corte est hâlé, noirci par le soleil; mais il a des couleurs carminées, et la teinte de sa peau est claire. Chez le Génois, au contraire, la teinte olivâtre de la peau semble résulter d’une matière colorante répandue dans l’épiderme. On peut faire une remarque semblable pour la couleur des cheveux. Parmi les Corses que je crois de race pure, les cheveux d’un noir-bleu sont aussi rares que dans nos provinces du nord. Les cheveux châtains des montagnards de Corte, souvent bouclés ou crépus, ont des reflets dorés très-vifs, et leurs couches inférieures sont infiniment plus claires que celles qui sont continuellement exposées à l’action du soleil.
En résumé, les traits du montagnard corse ne diffèrent pas sensiblement de ceux de l’habitant de la France centrale: ils sont précisément ceux que le docteur Edwards attribue à la race gallique, que l’on croit la plus anciennement établie dans la Gaule.
Quant à certains traits du caractère national dont M. Amédée Thierry a remarqué, avec raison, l’égale persistance, il ne serait pas difficile de trouver une grande analogie de mœurs entre les Corses et les Galls. Voici en quels termes M. Thierry résume le caractère gaulois: «Bravoure personnelle, esprit franc, impétueux, ouvert à toutes les impressions, éminemment intelligent; à côté de cela une mobilité extrême, une répugnance marquée aux idées de discipline, beaucoup d’ostentation, enfin une désunion perpétuelle, fruit de l’excessive vanité[26].»
Ouvrons maintenant l’histoire de Filippini. A chaque page ce caractère se trouve si exactement résumé, qu’on le dirait uniquement tracé pour les Corses. Dans leur guerre contre Gènes, quelle mobilité! quelle indiscipline! quelle désunion! En Corse, on ne voit point une nation, mais des familles qui n’agissent que dans leurs intérêts particuliers. Cette bravoure gauloise, que M. Thierry a si bien définie par l’épithète de personnelle, n’est-ce pas celle du Corse, qui n’aime à faire la guerre que pour son compte? Enfin, sa susceptibilité et sa passion proverbiale pour la vengeance[27] ne sont-elles pas les conséquences de son excessive vanité, qui, même chez les plus grands hommes, dégénère en une ostentation ridicule. Qu’on se rappelle la robe de satin et la couronne de lauriers de Napoléon.
Je viens, Monsieur le Ministre, de vous exposer, avec l’impartialité de l’indécision, les considérations qui viendraient à l’appui d’une origine celtique pour les Stazzone de la Corse. Je regrette vivement de ne pouvoir pousser plus loin mes recherches, ni les diriger sur un point qui n’a point encore été étudié, que je sache, et pour lequel je suis malheureusement incompétent. Je veux parler du dialecte corse, dans lequel il serait intéressant de rechercher les mots de l’ancienne langue ou des anciennes langues qui ont pu subsister jusqu’à ce jour. Diodore de Sicile rapporte que, dans la Corse, certaines tribus barbares parlaient un langage étrange et inintelligible[28]. Quels étaient ces barbares? Remarquons que ces mots de barbares et de langue inintelligible conviendraient assez à l’idée qu’un Grec, et Diodore de Sicile en particulier, se faisait des Celtes et de leur idiôme[29]. Peut-être, dans le dialecte actuel des Corses, bien que le toscan et le français même tendent tous les jours à détruire son originalité, pourrait-on retrouver beaucoup de mots d’origine celtique. J’en citerai cinq qui m’ont frappé, évidemment empruntés aux langues du nord: ye, oui; falare, descendre; valdo, forêt; mori, beaucoup; bracanato, bariolé. Si l’on jette les yeux sur une carte de l’île, on remarquera un très-grand nombre de noms de lieu n’ayant nullement la tournure italienne, s’il est permis de s’exprimer ainsi. Un glossaire complet de ces mots faciliterait, je crois, l’étude des origines corses[30].
Au reste, sans s’écarter des traditions historiques, on pourrait encore expliquer, et peut-être d’une manière plus simple, les rapports de physionomie et de caractère entre les Corses et les races galliques. Les Ligures, dont l’immigration en Corse est attestée historiquement, ont eu, à une époque très-reculée, des rapports intimes avec les Celtes. Leurs langues mêmes se ressemblaient, puisque à la bataille d’Aix les Ligures auxiliaires des Romains avaient le même cri de guerre que les Teutons. Ils se disaient de race commune. Dans les Pyrénées-Orientales, dans les Basses-Alpes, dans le Var, contrées habitées par les Ligures, on trouve des dolmens et des menhirs.
Sur l’autorité de Sextus Avienus l’on confond peut-être à tort ce peuple avec les Ibères. Sénèque, énumérant les nations qui s’établirent successivement en Corse, distingue expressément les unes des autres. Il ajoute ce renseignement remarquable, que les Ibères fixés dans l’île avaient conservé leur costume et quelques mots de leur idiome (il pouvait en juger étant espagnol lui-même); mais que la fréquentation des Grecs et des Ligures l’avait d’ailleurs presque complètement dénaturé[31].
Enfin, si l’on ne veut point admettre que les Ligures appartiennent à la grande famille celtique, on pourrait supposer que, partant pour la Corse, ils auraient emmené avec eux quelque horde gauloise voisine de leur séjour. De pareilles associations avaient lieu fréquemment parmi les peuples que les Grecs appelaient les barbares[32].
Cette recherche des origines corses, où malheureusement on ne trouve que le doute après toutes les questions, me conduit à vous entretenir de quelques découvertes curieuses, annonçant d’ailleurs des usages qui n’ont rien de celtique.
On a trouvé plusieurs fois dans les vignes de Saint-Jean, près d’Ajaccio (on suppose que ce lieu est l’emplacement de l’ancienne ville d’Urcinium), aux environs de la chapelle neuve, de grands vases en terre rouge, mal cuits, qui contenaient des ossements humains emmaillotés de bandes d’étoffe, des espèces de momies. Je n’ai pu examiner moi-même aucune de ces trouvailles. Par une incurie déplorable tout s’est perdu. Je suis donc obligé de rapporter ici les renseignements que j’ai pu recueillir. Je dois les détails qui suivent à M. Étienne Conti, avocat et littérateur distingué, dont la complaisance est connue de tous les étrangers qui ont voyagé en Corse. A ma prière il a bien voulu rassembler ses souvenirs, et instituer une espèce d’enquête sur la dernière découverte de tombeaux faite dans cette localité.
La forme des vases se rapproche de celle de plusieurs urnes antiques; c’est un ovoïde un peu renflé vers le tiers de sa hauteur, et se rétrécissant légèrement vers le haut; une base et un rebord saillant interrompent la courbe; le rebord est un peu plus évasé que la base. Deux de ces urnes contenaient chacune, parmi des lambeaux d’étoffe et une masse de poussière, une tête d’enfant, qui ne paraissait pas avoir souffert l’action du feu. On n’observa nuls autres ossements, du moins entiers. Il y avait encore dans chaque vase des bracelets en cuivre doré, et des espèces de bourrelets ou de couronnes closes en fil d’argent doré, que l’on comparait à des résilles. M. Pugliesi, qui découvrit ces urnes, parlait aussi d’une petite boîte en bois, enveloppée de linge, qui, disait-il, lui parut contenir des fragments de papier. Il s’empresse d’ajouter qu’il n’y avait rien d’écrit. M. Conti, qui le questionna fort sur ce point, reconnut bientôt qu’il n’était rien moins que sûr du fait, et il présume que ce qu’il avait pris pour du papier n’était que des fragments d’étoffe, ou peut-être de feuilles de roseau.
Dans d’autres vases, à différentes époques, on a trouvé des squelettes entiers (ou du moins des os en assez grande quantité pour composer un squelette) sur lesquels on ne remarquait aucune trace de feu, et, circonstance à noter, dans chaque vase était un instrument dont je n’ai pu savoir la matière, mais qu’on nommait une clef, et qui ressemblait à un mauvais passe-partout[33].
Mais le fait le plus extraordinaire me reste à rapporter. Toutes les jarres, me dit-on, avaient subi l’action du feu pour être fermées comme elles l’étaient. Aucune soudure n’était visible, et il avait fallu une coction générale pour en faire disparaître les traces et laisser au vase une uniformité de teinte parfaite, un rouge extrêmement vif. Jamais les propriétaires du terrain où ces découvertes ont eu lieu n’ont varié sur ce point, quelque improbable, quelque impossible qu’il paraisse. Comme il est certain que les gaz contenus dans un cadavre, exposés à une chaleur intense, auraient promptement fait sauter en pièces le vase qui les renfermait, il faut admettre forcément que le couvercle a été luté avec un soin particulier, et avec un mastic de la couleur de la terre, que le temps aura durci au point qu’on ne puisse le distinguer de la matière du vase.
A Bonifacio, un vase semblable, contenant un squelette, fut découvert il y a quelques années, dans un lieu connu traditionnellement sous le nom de Tombeau du Turc. Des médailles, me dit-on, accompagnaient le squelette; mais quelles étaient-elles? Je n’ai jamais pu l’apprendre: le souvenir même de la découverte était presque entièrement oublié à Bonifacio lorsque je demandai des renseignements à cet égard.
Probablement on désirera savoir ce que sont devenus ces vases, ces bracelets, ces résilles, ces clefs. Les vases ont été mis en pièces, les résilles et les bracelets fondus. (L’argent des résilles était d’excellent aloi.) Quant aux clefs, un des propriétaires de Saint-Jean en avait formé un trousseau complet, si considérable, qu’il en fut embarrassé et s’en défit, sans se rappeler comment; sans doute, elles se trouvent parmi de vieilles ferrailles, chez quelque maréchal d’Ajaccio. Avant de crier à la barbarie, il faudrait se demander si de pareilles choses ne se passent pas tous les jours dans des villes du continent.
L’usage d’enfermer des cadavres dans de grandes jarres se retrouve chez plusieurs peuples. Il y en a des exemples parmi beaucoup de peuplades américaines, et dans l’antiquité, au rapport de Diodore de Sicile, les Baléares ensevelissaient leurs morts de la sorte. «Ils ont, dit-il, dans leurs sépultures, une pratique étrange et qui leur est particulière: ils brisent les cadavres avec des bâtons, les déposent dans une urne, et par-dessus élèvent un monceau de pierres[34].» Je ne sache pas que cette dernière circonstance se soit retrouvée à Saint-Jean; mais ce lieu étant cultivé depuis longtemps, il ne serait pas extraordinaire que les amas de pierres eussent disparu. Quant au dépècement des corps, ou au brisement des os, je suppose qu’on le pratiquait pour que le cadavre occupât moins de place, et qu’il remplît exactement le vase destiné à le conserver.