[10] Elle vécut chez elle et fila de la laine.

Elles ne sont pas à plaindre cependant, car la conscience du devoir rempli donne au cœur et à l’esprit une paix qui est presque du bonheur.

Celles que nous plaindrons, ce sont les incapables, les frivoles, les nonchalantes, les timides, les empêtrées, qui, en face du « budget insuffisant », ne savent que geindre, récriminer, se fâcher ou tomber dans un marasme découragé et décourageant.

Ah ! les pauvres maris ! les pauvres enfants ! c’est eux surtout qui ont droit à notre commisération ! Imagine-t-on ce qu’il y a de cruel pour un honnête homme, forcé de lutter contre les duretés de l’existence, à ne trouver chez lui ni support, ni tendresse, ni bon sens, ni force d’âme, mais seulement des reproches, des regrets inutiles pour ce qui n’est plus, un parti pris de laisser tout aller à la dérive…

Je ne veux pas laisser mes lectrices sur une si pénible impression ; j’aime mieux offrir à leur admiration la courageuse épouse, qui, le soir venu, accueille avec un bon sourire le cher compagnon du struggle for life, toujours prête à l’encourager, à le soutenir, à faire luire devant lui l’espoir d’un temps meilleur, à inventer des raisons d’espérer, que peut-être, au fond du cœur, elle n’ose point partager… L’aimable amie qui, pour ne pas laisser s’installer au foyer la tristesse ennemie des efforts vaillants, sait encore, malgré une journée de labeur, ouvrir son piano, appeler à son aide les œuvres des grands maîtres, les divines inspirations qui battent de l’aile autour des fronts fatigués et leur donnent la force de se relever ! Ou bien, c’est quelque lecture attrayante, quelque causerie où l’on dit : « Te souviens-tu ? » où l’on hasarde un : « Quand nous serons plus riches… », et alors on fait de beaux projets, on pense, non plus seulement au lendemain qui va ramener son lot de travaux et de soucis, mais aussi au surlendemain qui verra disparaître, s’il plaît à Dieu ! le budget insuffisant.