C’est cet acte de piraterie qui avait amené le marabout Sîdi-Mohammed-El-Bakkây chez les Azdjer pendant mon voyage.

D’abord il s’était rendu personnellement chez les Ihadhanâren, espérant que sa qualité de marabout et de bonnes paroles les engageraient à une restitution.

A l’acte coupable qu’ils avaient déjà commis les Ihadhanâren joignirent l’insulte en offrant au marabout, pour dhîfa, la viande d’une de ses chamelles. Cette dhîfa, ou repas de l’hospitalité, fut refusée, la viande d’un animal volé ne pouvant pas être halâl, c’est-à-dire permise, suivant la loi musulmane. Tout ce que put obtenir le marabout fut la restitution de sept chameaux.

Mécontent de l’insuccès de sa démarche pacifique, Sîdi-Mohammed-el-Bakkây vint demander justice à l’amghâr des Azdjer.

Celui-ci, accompagné d’autres nobles, se rendit chez les Ihadhanâren, pour convoquer un mia’âd et obtenir une solution amiable à cette affaire. Les délégués furent aussi repoussés.

Un recours aux armes étant devenu nécessaire, Sîdi-Mohammed, l’amghâr, envoya l’ordre à tous ses sujets, Ikhenoûkhen compris, de se rendre à Rhât, pour de là aller reprendre aux Ihadhanâren le butin capturé.

Mais, pendant que les Azdjer se préparaient à entrer en campagne, les Ihadhanâren se dispersaient dans le Sahara, emmenant avec eux tout leur butin.

Cette circonstance m’a permis de connaître exactement la force des Ihadhanâren, qui est de quarante hommes pouvant entrer en ligne de combat.

Sîdi-Mohammed-el-Bakkây, quoique marabout, quoique appuyé par tous les chefs des Azdjer, dut, comme les Oulâd-Bâ-Hammou du Touât, renoncer à obtenir justice.

Les Ihadhanâren n’ont pas de serfs. Avant le rhezî dont il est ici question, ils n’avaient que très-peu de chameaux et peu ou pas de troupeaux de chèvres ou de moutons.

Nobles, sans serfs, sans coutumes, ne pouvant travailler pour vivre, leurs titres de noblesse le leur défendant, ils devaient naturellement demander au vol et au pillage les moyens d’existence qu’ils n’avaient pas autrement. En tout pays, la faim chasse le loup hors du bois. Puisse la richesse qu’ils viennent d’acquérir si illicitement les rendre meilleurs !

La tribu des Ihadhanâren comprend trois fractions :

Les Oui-Sattafenîn,

Les Oui-Temoûlat,

Les Dergou.

Quoique la qualification adjective de Sattafenîn, noirs, soit appliquée à l’une de ces fractions, tous les Ihadhanâren sont blancs. Cette épithète doit se rapporter à la couleur du voile qu’ils portent.

Tribu des Ifôghas.

Les Ifôghas comprennent trois fractions :

Les N-Ouqqirân,

Les N-Iguedhâdh,

Les N-et-Tobol.

Les deux premières sont des marabouts, de descendance de chorfâ ; la dernière se compose de gentilshommes, jadis au service des rois Imanân, près desquels ils remplissaient le rôle d’officiers du palais et de tambours, en battant la marche sur le passage de leurs maîtres : d’où leur est venu le surnom d’Et-Tobol, Ifôghas du tambour.

Les trois fractions sont originaires de la ville d’Es-Soûk, dernière station de la plupart des tribus Touâreg, avant leur installation dans les lieux qu’elles occupent aujourd’hui.

Les Touâreg contestent aux Ifôghas le titre de nobles ou Ihaggâren, tout en leur reconnaissant celui de marabouts. Cependant, quand un Fâghîs (singulier d’Ifôghas) des fractions de N-Ouqqirân ou de N-Iguedhâdh se présentait devant les anciens sultans, ceux-ci se levaient et allaient eux-mêmes dresser le tapis et la natte sur lesquels le visiteur était invité à s’asseoir. Cet honneur exceptionnel n’était jamais rendu aux ihaggâren, quels que fussent leur rang et leur puissance. Le sultan restait assis à leur entrée et les laissait s’installer où ils voulaient.

Les N-Ouqqirân sont répandus :

Chez les Azdjer, dans le Tasîli, à Mîherô et dans le Bas-Igharghar ;

Chez les Ahaggâr, dans le Haut-Igharghar ;

Au Touât, dans les oasis méridionales de cette confédération ;

En Algérie même, dans la région des dunes, au Sud d’Ouarglâ et de l’Ouâd-Rîgh.

La zâouiya de Timâssanîn, établissement secondaire de la confrérie des Tedjâdjna, dont Si-’Othmân est le moqaddem, est le centre de réunion de toutes les familles de la fraction.

Rapprochés des Arabes Cha’anba, les N-Ouqqirân ont été souvent exposés à leurs coups, avant l’incorporation de ces tribus dans le cercle d’action de l’administration française et leur soumission à un régime gouvernemental.

Si-’Othmân raconte que sa zâouiya, malgré le caractère religieux qui la protége, a été pillée par les Cha’anba, en l’absence de ses défenseurs, et que sa mère, tombée au pouvoir des profanateurs d’un lieu sacré, a subi de leur part les plus mauvais traitements.

Les marabouts N-Ouqqirân, et particulièrement ceux qui habitent la zâouiya de Timâssanîn, ont donc beaucoup gagné à la soumission des Cha’anba à notre domination. Depuis cette époque, ils peuvent s’adonner plus librement au commerce.

La route si fréquentée de Ghadâmès à In-Sâlah est placée sous leur protectorat et leurs chefs y perçoivent les droits de protection en usage dans le pays.

Toutes les matières précieuses qui sont expédiées sur cette route, notamment l’or en poudre et en lingots, sont confiées exclusivement aux marabouts et aux chameliers de la zâouiya de Timâssanîn.

Chaque caravane allant d’In-Sâlah à Ghadâmès, à destination de l’Europe, compte, m’a-t-on dit, dans sa cargaison, deux, trois, quatre et même quelquefois cinq charges d’or.

La charge étant de 150 kilos, en supposant une moyenne de deux convois par an et de trois charges par convois, In-Sâlah opérerait annuellement, d’après le Cheïkh-’Othmân, sur une moyenne de 900 à 1,000 kilogrammes d’or, qui, au cours actuel de Paris (août 1863), représentent une somme de 3,265,100 francs.

Si-’Othmân fait remarquer que les convois d’or entre In-Sâlah et Ghadâmès sont moins fréquents depuis que M. le gouverneur Faidherbe a donné aux routes du Sénégal une sécurité qu’elles n’avaient jamais connue jusque-là, et il craint que la concurrence de nos possessions sénégaliennes n’achève de priver les routes du Nord de ce riche produit.

Les marabouts N-Ouqqirân vivent en grande partie, soit comme négociants, soit comme convoyeurs, du trafic des routes qui traversent leurs territoires.

C’est par eux que le gouvernement français a pu entrer en relations avec le reste des Touâreg ; c’est encore par eux qu’il maintiendra de bons rapports, car ils se distinguent par leur loyauté, par leur tolérance et par l’exercice professionnel de la conciliation.

Les Ifôghas-n-Iguedhâdh sont ainsi appelés parce que, comme des oiseaux (Iguedhâdh), ils voyagent continuellement, ne se fixant nulle part. Dans leurs courses, ils s’étendent du Tasîli du Nord au Soûdân, campant tantôt au milieu des Touâreg Azdjer, tantôt au milieu des Touâreg d’Aïr, suivant que les pluies ont fait pousser l’herbe nécessaire à la nourriture de leurs troupeaux.

Marabouts ambulants, parcourant des parages tous situés au Sud des points occupés par leurs frères N-Ouqqirân, les N-Iguedhâdh sont un trait d’union entre les Touâreg du Sud et ceux du Nord, comme les N-Ouqqirân sont un lien entre les Azdjer et les Ahaggâr et entre ces deux confédérations et les Algériens.

Les N-Iguedhâdh, protégés contre les dangers de la piraterie par leur caractère religieux, autorisés à user des meilleurs pâturages pour leurs troupeaux, trouvent dans la production pastorale les ressources nécessaires à leur existence.

En pays târgui, les amulettes sont très-recherchées, car tous en sont couverts, et ce sont les marabouts qui les rédigent. Ils ne les vendent pas, moyen d’en tirer un prix plus élevé, car chaque amulette augmente au moins d’une chèvre ou d’un mouton le troupeau de celui qui la délivre.

Les Ifôghas-n-et-Tobol, restés fidèles à leurs anciens maîtres, les Imanân, et à la tradition qui les a pourvus de tambours, continuent à constituer la cour et le corps de musique des sultans déchus. Ils vivent avec ces derniers entre Rhât et Djânet, partageant leurs revenus et aussi leur haine contre les Orâghen et leurs amis. Les revenus sont-ils insuffisants pour subvenir aux besoins de tous, l’exaction y supplée.

Le rôle des Ifôghas-n-et-Tobol se borne donc à faire du bruit.

Quant aux marabouts N-Iguedhâdh et N-Ouqqirân, franchement dévoués aux Orâghen, ils suivent en toutes choses la bannière d’Ikhenoûkhen ; mais il y a lieu d’ajouter que le chef des Azdjer croirait manquer à ses devoirs en ne prenant pas leurs conseils dans toutes les affaires de quelque importance. Ainsi, Ikhenoûkhen est notre ami parce que les Ifôghas lui ont conseillé de rechercher notre alliance.

Les Ifôghas constituent une tribu très-importante, non par leur valeur militaire, car les marabouts ne portent les armes que pour leur défense personnelle, mais par leur caractère religieux, qui les rend arbitres de toutes les contestations, par leur aptitude au commerce, par leur dispersion, qui les met en contact avec les différentes confédérations, sauf celle des Aouélimmiden des environs de Timbouktou, qui reconnaissent les Bakkây pour leurs marabouts.

Le chiffre de la population des trois fractions réunies est, assure-t-on, égal à celui des autres tribus d’Azdjer. Leur dispersion et leur qualité de marabouts font qu’on n’en tient pas compte dans l’évaluation des forces du pays ; autrement, si tous les Ifôghas étaient réunis sous la main d’un chef militaire, ils pourraient, à eux seuls, constituer une confédération égale, en force et en nombre, à celles de leurs voisins de l’Est et de l’Ouest : car, quoique marabouts, quand la nécessité les oblige à armer en guerre, ils se battent bravement. Le Cheïkh-’Othmân est même réputé pour sa valeur militaire à l’égal des premiers guerriers de sa nation.

Les Ifôghas n’ont pas de serfs, par la raison qu’ils sont marabouts et que la religion musulmane ne permet pas le servage ; mais, comme tous les marabouts, ils ont des serviteurs attachés librement à leurs personnes et qui, de père en fils, tiennent à honneur d’être leurs khoddâm. Des esclaves nombreux, sous la direction de ces serviteurs, sont chargés des troupeaux et des travaux domestiques.

Les dames Ifôghas sont renommées pour leur savoir-vivre et leur habileté en toutes choses. Mieux que les femmes des autres clans târguis, elles savent jouer de la rebâza, sorte de violon avec lequel elles accompagnent leurs chants improvisés. Dans l’art musical, elles ne sont surpassées que par les princesses Imanân. Mieux que toutes leurs rivales, elles savent monter à mehari. Huchées dans leurs cages, elles soutiennent la course des plus intrépides cavaliers, — si on peut donner ce nom aux chevaucheurs de dromadaire : — aussi, pour conserver l’habitude de ce genre d’équitation, se réunissent-elles pour faire de petits voyages, allant où bon leur semble, sans être accompagnées d’aucun homme. La liberté dont elles jouissent est grande, et elles ne paraissent pas en abuser.

Si-’Othmân est le chef des trois fractions des Ifôghas. Ce marabout est, avec l’émir Ikhenoûkhen, la plus grande figure des Touâreg du Nord.

Son père, El-Hâdj-el-Bekrî-ben-el-Hâdj-el-Faqqi a vécu cent huit années lunaires, entouré de la vénération publique. On lui doit la construction de plusieurs puits sur les principales routes du pays.

Yamîna, frère d’El-Hâdj-el-Bekrî et oncle d’’Othmân, jouissait d’une réputation de sainteté dans tout le Sahara et du plus grand crédit, même chez les Cha’anba, ennemis nés des Touâreg. Par sa pieuse intervention bien des effusions de sang ont été prévenues.

Héritier de l’auréole de réputation de ses ancêtres, ’Othmân, dès son enfance, s’est fait remarquer par sa perspicacité.

Jeune encore, à l’époque des grandes guerres du premier Empire français, il était à Ghadâmès au milieu d’une réunion d’hommes graves, lorsqu’on apporta la nouvelle d’une reprise d’hostilités entre les chrétiens.

« Tant mieux ! dit un vieux marchand, puissent-ils s’entre-tuer jusqu’au dernier !

« Tant pis ! dit l’imberbe ’Othmân, au grand étonnement de tous, car, si les chrétiens se font la guerre, le commerce en souffrira. »

Le lendemain, une caravane, chargée de produits soudaniens, partait pour Tripoli et devait, en retour, prendre des marchandises d’Europe.

A Tripoli, la caravane ne trouva ni acheteur ni vendeur.

On se souvient encore à Ghadâmès de la prédiction du jeune ’Othmân.

Pourquoi, à cet âge, un jeune târgui se préoccupait-il, instinctivement, des affaires des chrétiens ? La suite de sa vie va nous révéler sa prédestination providentielle.

De 1826 à 1827, arrive à Ghadâmès un chrétien recommandé par le consul général d’Angleterre à Tripoli. C’est le major Alexandre Gordon Laing. Il veut se rendre à In-Sâlah et de là tenter d’arriver à Timbouktou.

Mais In-Sâlah est encore plus inabordable aux chrétiens que Timbouktou. Qui l’y conduira ?

’Othmân.

Seul entre tous ses coreligionnaires, il a assez de crédit pour faire accepter un chrétien dans une ville où nul autre n’a pu pénétrer depuis.

Pendant le voyage, ’Othmân apprend quelques mots d’anglais que sa mémoire avait fidèlement conservés jusqu’en 1862.

A son retour de Timbouktou, le major Laing est assassiné. L’Angleterre et sa famille ont intérêt à retrouver ceux de ses papiers qui n’ont pas été détruits.

Mais qui osera aller, sur la trace d’assassins, s’intéresser aux notes d’une infidèle victime du fanatisme musulman ?

Encore ’Othmân.

Par ses soins, le consul général d’Angleterre à Tripoli recevra religieusement tout ce que des recherches de plusieurs années peuvent reconquérir sur la cupidité de barbares.

Enfin, l’heure est venue où les Touâreg et les Français ont besoin de se connaître.

’Othmân fait d’abord trois voyages en Algérie et, entre chacun de ces trois voyages, il conduit des explorateurs français dans son pays ; enfin, pour couronner ses efforts, tendant à des ouvertures de relations, il vient, en 1862, à Paris, ville où jamais un târgui n’avait mis les pieds et à près de trois mille kilomètres de son pays.

Homme d’une haute intelligence et d’un grand sens pratique, ’Othmân a surtout remarqué en France ce qui contraste avec le désert : le nombre considérable des habitants, l’abondance des eaux, la richesse et la variété de la végétation, la rapidité et la sécurité des communications, enfin la généreuse hospitalité qu’il y a reçue.

Au milieu de toutes les merveilles qui ont captivé son attention, il a choisi, pour les reporter dans son pays, les choses les plus utiles : une collection de médicaments, un choix de livres arabes sur la religion, le droit, l’histoire et la littérature, un assortiment d’outils de professions les plus ordinaires et spécialement des instruments agricoles, des pelles et des pioches pour creuser des puits et des poulies pour en tirer l’eau.

Le Cheïkh-’Othmân n’a pas d’enfants. Son ambition, avant de mourir, après avoir accompli le pèlerinage de la Mekke, est de consacrer sa fortune à poursuivre l’œuvre commencée par son père : doter les routes de son pays de puits utiles aux voyageurs.

En tout lieu, le Cheïkh-’Othmân serait un homme remarquable par son instruction, par la douceur de ses mœurs, par sa bonté et sa franchise ; mais quand on rencontre un tel ensemble de qualités chez un enfant du désert, on ne peut se défendre d’un certain étonnement.

J’aime le Cheïkh-’Othmân, par reconnaissance des services qu’il m’a rendus pendant mon voyage, mais je l’aime surtout parce qu’il sait se faire aimer.

Son nom complet est : ’Othmân-ben-el-Hâdj-el-Bekrî-ben-el-Hâdj-el-Faqqi-ben-Mohammed-Boûya-ben-Si-Mohammed-ben-si-Ahmed-es-Soûki-ben-Mahmoûd.

Tribu des Ihêhaouen.

Les Ihêhaouen sont les marabouts des Touâreg Fezzaniens. Excellentes gens, hospitaliers, communicatifs, ils n’ont d’autres défauts que celui d’être un peu mendiants. En cela ils ressemblent à tous ceux de leur caste qui répudient le sacerdoce du marabout pour exploiter le titre qu’ils portent.

Les Ihêhaouen habitent entre Rhât et Mourzouk dans les oasis, notamment à El-Fogâr où je les ai rencontrés.

Par une particularité caractéristique de la position exceptionnelle de la femme chez les Touâreg, les marabouts Ihêhaouen d’El-Fogâr ont pour chef une cheïkha qui a la réputation d’être fort belle. En son honneur, Ikhenoûkhen, mon compagnon de voyage, revêtit ses plus beaux habits, témoignage d’un très-grand respect.

Les Ihêhaouen sont peu nombreux, mais ils jouissent d’une certaine aisance.

Quoique marabouts, ils ont des serfs, les Isourekkien, qui, comme tous les autres Fezzaniens, se livrent à la petite culture dans les oasis.

Je dois dire que la tribu des Isourekkien n’est pas considérée par tous les Touâreg comme étant serve, mais comme une tribu de serviteurs (khoddâm), des marabouts Ihêhaouen.

Tribu des Kêl-Tîn-Alkoum.

Il y a deux siècles, avant la révolution qui enleva aux Imanân le pouvoir souverain, les Kêl-Tîn-Alkoum habitaient le qaçar Tîn-Alkem, dont on voit encore aujourd’hui les ruines au Sud d’El-Barkat, sur la route de Rhât à Djânet. Après de longues luttes contre des maîtres trop avides, ils prirent le parti d’émigrer au Fezzân où ils habitent des oasis dont ils sont propriétaires et qu’ils cultivent. Ces Touâreg sont donc sédentaires et cultivateurs quand les autres sont nomades et pasteurs.

Les Kêl-Tîn-Alkoum se distinguent encore des autres Azdjer en ce qu’ils ne sont ni nobles ni serfs, mais libres comme on l’est dans les tribus arabes ou dans l’intérieur des villes : cependant ils reconnaissent la souveraineté des nobles Orâghen, leur payent tribut, les traitent en sultans quand ils passent sur leur territoire.

Comme tous les Oasiens, les Kêl-Tîn-Alkoum sont aussi commerçants, entrepreneurs de transports, industriels même. Les plus pauvres vont vendre des légumes, des fruits, du beurre, de la viande, du bois à brûler, à Mourzouk et à Rhât. Les plus riches font pour leur compte le commerce avec le Soûdân. D’autres louent leurs chameaux aux caravanes et les accompagnent. Les explorateurs anglais, qui ont voyagé dans l’intérieur, du moins ceux qui ont choisi le Fezzân pour point de départ de leurs explorations, ont toujours pris des Tîn-Alkoum comme chameliers. D’autres se livrent au tannage des peaux et à la préparation des outres, industrie importante dans un pays où tout voyageur doit emporter avec lui sa provision d’eau.

Par suite de leurs rapports avec de nombreux étrangers, les Tîn-Alkoum sont devenus des hommes presque civilisés. Beaucoup d’entre eux savent lire et écrire ; tous parlent l’arabe en même temps que le temâhaq ; quelques-uns même comprennent le haoussa.

Leurs habitations, construites en branches de palmiers, ressemblent à nos chaumières ordinaires. Assez vastes pour loger une famille, avec tout son mobilier, elles abritent bien contre le froid, le chaud et même la pluie.

Pour arroser leurs cultures, généralement entourées de haies sèches en djerîd ou palmes, ils ont au-dessus des puits un appareil en charpente, dont la hauteur est égale à la profondeur des puits et qui supporte un système de cordages et de poulies, au moyen duquel, par un simple va-et-vient, l’eau est amenée à fleur de terre, d’où elle est conduite dans les cultures. (Voir la planche, page 68.)

Le travail a donné aux Kêl-Tîn-Alkoum une aisance relative ; malheureusement, le pays qu’ils habitent, s’il est productif, n’est pas très-sain : aussi ont-ils toujours beaucoup de malades. Les ophthalmies règnent endémiquement chez eux ; moi-même, j’en ai été atteint en traversant leur territoire.

La tribu des Kêl-Tîn-Alkoum est très-nombreuse ; elle est généralement armée de fusils qui servent plus à la chasse qu’à la guerre.

Bien que Touâreg Azdjer, et sous la dépendance des Orâghen, les Kêl-Tîn-Alkoum, comme les autres Touâreg Fezzaniens, prennent une part très-minime à l’agitation des Touâreg nomades. Leurs intérêts et leur genre de vie sont trop distincts pour que l’assimilation soit complète entre eux.

Tribu des Ilemtîn.

Les Ilemtîn habitent la petite ville d’El-Barkat, à 10 kilomètres de Rhât, et le village de Fêouet, dans la vallée d’Ouarâret.

Leur chef est El-Khabîd.

Ils ont pour serfs la tribu des Ifarqanen, qui réside hors la ville, dans des cases en palmes, au milieu des cultures.

Les Ilemtîn sont des citadins, cultivateurs, commerçants, conséquemment gens paisibles, qui n’auraient de commun avec les Touâreg nomades qu’une même origine, s’ils ne payaient tribut, la gharâma, aux chefs Orâghen.

Assise au milieu d’une belle oasis, El-Barkat est une jolie petite ville, de 200 maisons à plusieurs étages, entourée d’un mur d’enceinte et construite, comme toutes les villes de cette contrée, en briques d’argile cuites au soleil.

Les plantations de dattiers et les cultures de plantes alimentaires, aux produits desquels ils trouvent un débouché certain sur le marché de Rhât, à l’époque de la foire, constituent la principale richesse de la tribu des Ilemtîn et de leurs serfs, les Ifarqanen.

§ II. — Confédération des Ahaggâr.

Dans le classement des quatre confédérations des Touâreg, j’ai donné le premier rang aux Azdjer, mais je suis forcé d’assigner le dernier aux Ahaggâr.

Depuis la révolution, qui a réduit à néant le pouvoir des anciens rois Imanân et permis aux deux groupes des Touâreg du Nord de se gouverner eux-mêmes, la plus grande anarchie règne chez les Ahaggâr.

A l’autorité de l’amghâr, souvent contestée, s’est substitué un gouvernement à quatorze têtes, représenté par les quatorze chefs des tribus nobles, qui, dans toutes les contestations, ont pour habitude de recourir à la force des armes.

La tribu des Kêl-Rhelâ, la plus importante de la confédération, a le droit, comme celle des Orâghen chez les Azdjer, de conférer le titre d’amghâr à son chef héréditaire : mais autant vaut l’homme, autant vaut la chose.

Malheureusement, le chef actuel des Kêl-Rhelâ, par droit de naissance, est Guemâma, le doyen des centenaires du Sahara, depuis longtemps aveugle et depuis longtemps dans l’impuissance de gouverner.

Cependant le besoin d’une autorité supérieure se faisait sentir, non-seulement chez les Ahaggâr, mais encore à In-Sâlah, à Timbouktou, pour la sécurité des routes, et dans les autres confédérations Touâreg, pour les rapports de bon voisinage.

Que faire ? Ouvrir la succession de Guemâma, de son vivant, était contraire à la loi du pays. L’héritier d’aujourd’hui transmet le pouvoir dans une branche de la famille, tandis que l’héritier de demain pourra le transmettre dans une autre, le droit de succéder étant réservé au fils de la sœur. Quand l’oncle est vieux comme Guemâma, les neveux utérins doivent être bien près de la tombe.

Donner à Guemâma un successeur, par droit de naissance, la mort n’ayant pas saisi le vif, n’était pas une solution, car c’était allumer le feu de la guerre civile entre toutes les familles des Kêl-Rhelâ et autres ayant épousé des sœurs, peut-être des nièces ou des petites-nièces de l’amghâr vivant.

On tourna cette difficulté en trouvant miraculeusement réunies sur la tête d’un homme trois conditions importantes :

Le titre de marabout, qui imposait le respect ;

La qualité d’étranger, qui anéantissait toutes les rivalités locales ;

La condition de fils d’une sœur de Guemâma.

Cet homme est le marabout El-Hâdj-Ahmed, frère du Cheïkh-’Othmân, de la tribu des Ifôghas, de la confédération des Azdjer, mais appartenant aux Ahaggâr et aux Kêl-Rhelâ par sa mère.

Ce choix, dicté par la sagesse, fut au moins une solution provisoire. Pour la faire accepter, le marabout Sîdi-el-Bakkây, de Timbouktou, dut envoyer un de ses frères sur les lieux : mais Dieu seul sait quelles prétentions rivales vont surgir à la mort de Guemâma.

En attendant, le nouvel amghâr, par l’intermédiaire de son frère Si-’Othmân, a donné aux Ahaggâr une sorte de sécurité du côté des Cha’anba, leurs plus redoutables ennemis.

De même, le voyage d’’Othmân à Paris, les présents qu’il en a emportés pour El-Hâdj-Ahmed, contribueront à consolider son autorité, et peut-être à amener pacifiquement dans la confédération des Ahaggâr une révolution analogue à celle qui, chez les Azdjer, a transporté le pouvoir des anciens sultans aux mains des Orâghen. L’appui d’un gouvernement fort exerce un grand prestige sur des populations comme les Touâreg.

Par son esprit conciliateur, par l’autorité que lui donnent son âge et son titre de marabout, El-Hâdj-Ahmed, s’il n’est pas encore parvenu à rétablir la paix, l’ordre et l’harmonie entre toutes les tribus, a au moins conjuré la guerre civile et établi de meilleurs rapports entre les Ahaggâr et leurs voisins. Déjà même quelques heureux symptômes de progrès matériel, fruits de la sécurité pour les biens et les personnes, commencent à se manifester. Ainsi, le village d’Idélès, situé dans le Haut-Igharghar, et qui date d’une vingtaine d’années à peine, voit chaque jour augmenter ses constructions et tend à devenir une petite ville. Au Sud-Est de cet établissement se trouve un autre village, celui de Tâzeroûk, où il a été entrepris, en 1861, des cultures de céréales assez importantes pour donner, à la récolte, environ 350 charges de grains.

Les Touâreg Ahaggâr jouissent, généralement, de la réputation d’avoir un caractère indépendant, irascible et emporté, qui rend les relations très-difficiles avec eux, et ils avouent mériter cette réputation, même dans leurs rapports entre eux, et ils s’en vantent de manière à laisser croire qu’ils tiennent à honneur de se montrer intraitables en toutes choses.

Ce caractère indompté, qui fait des Ahaggâr des hommes redoutés dans le Sahara, est, en dehors de la situation anarchique du pays, le résultat de nombreuses causes matérielles, parmi lesquelles je signale en première ligne : l’habitation dans un pâté de montagnes déchirées, dénudées et d’une sauvagerie exceptionnelle, ou dans des déserts arides dont presque toutes les plantes sont épineuses ; l’impossibilité de vivre des produits de leur sol, à moins d’avoir la sobriété du chameau ; enfin l’abandon des routes commerciales qui longent ou traversent leur territoire et qui, jadis, suppléaient, par les bénéfices retirés du passage des caravanes, à l’improductivité de leurs montagnes ou de leurs déserts. En tout pays, le caractère et la nature de l’homme subissent l’influence du milieu qu’il habite. Les autres peuplades Touâreg, quoique de même race, ont un caractère plus souple et plus docile, parce que le pays habité par elles est moins sauvage et plus clément. Sans aucun doute, l’introduction possible de quelques cultures dans les vallées et le rétablissement des routes abandonnées, en améliorant l’existence matérielle des Ahaggâr, contribueront aussi à adoucir leurs mœurs.

Probablement ils valent mieux que leur réputation. Partout on m’a dit et répété qu’ils n’avaient jamais permis à un étranger, même musulman, de visiter leurs montagnes, parce qu’ils voulaient réserver pour eux seuls le secret du dédale de leurs repaires. Cependant tous mes rapports avec eux protestent contre cette assertion.

Ils m’ont donné, sans réserve, tous les itinéraires à l’aide desquels j’ai dressé la carte de leur pays.

Afinguenân, l’un de leurs chefs, que je rencontrai à Methlîli, en 1859, à l’époque de la plus grande puissance de notre ennemi Mohammed-ben-’Abd-Allah, accepta, si je voulais me confier à lui et payer, suivant la coutume, sa protection la somme de 1,000 francs, de me conduire au sein de leurs tribus et de me mettre en rapport avec tous les chefs.

Le Cheïkh-’Othmân, auquel je demandai, en 1861, si, avec sa protection et celle de son frère El-Hâdj-Ahmed, je pourrais visiter le Ahaggâr avec la même sécurité que le pays des Azdjer, me répondit comme Afinguenân : « Tout Français qui voudra explorer le Ahaggâr sera bien accueilli, s’il se conforme aux usages. »

Donc, si je n’ai pas traversé ce pâté de montagnes, par la route de Rhât à In-Sâlah, comme j’en avais le désir, ce n’est pas que les Ahaggâr s’y soient opposés, mais parce que les gens sages qui avaient répondu de ma sécurité au gouvernement français, connaissant les intentions de Mohammed-ben-’Abd-Allah de tenter un coup de main contre nos établissements, ne voulurent pas m’exposer à être capturé par lui en arrivant à In-Sâlah, où cet agitateur avait établi son quartier général.

Les Ahaggâr ont aussi la réputation d’être batailleurs, querelleurs, par un amour particulier de la guerre, du sang et du carnage. Ils avaient une magnifique occasion de satisfaire cette passion en s’enrôlant sous le drapeau de Mohammed-ben-’Abd-Allah. Ils y ont été vivement sollicités et par les promesses de riches captures et par l’exemple des Touâreg à voiles blancs du Touât, mais pas un d’entre eux n’a succombé à la tentation. Le veto des marabouts Ifôghas a suffi pour maintenir leur neutralité.

Il est cependant vrai qu’ils ont à peu près pour ennemis tous leurs voisins : ainsi, ils ne peuvent se rencontrer, ni avec les Berâber du Sud du Maroc, ni avec les Berâbîch du Nord de Timbouktou, sans que du sang soit versé. Avec les Touâreg Aouélimmiden, les Kêl-Ouï et les Azdjer, il y a, en ce moment, trève d’hostilités, parce que les intérêts de chacune des confédérations se meuvent dans des cercles distincts, mais il y a abstention presque complète de rapports et plutôt tendance à l’antipathie qu’à la réconciliation.

Par unique exception, les Ahaggâr sont les alliés des Touâtiens et les amis des commerçants d’In-Salâh, et cette exception donne la raison de leur attitude hostile vis-à-vis de leurs autres voisins. In-Sâlah a aujourd’hui le monopole du commerce de Timbouktou avec le Nord ; ses caravanes ont besoin de la protection et du concours des Ahaggâr, et In-Sâlah, ainsi que les autres villes du Touât, les fait vivre par les coutumes qu’elle paye aux chefs et les transports qu’elle procure aux serfs.

Le commerce, en donnant d’une main, reprend de l’autre, car les Touâreg du Ahaggâr, en raison de leur isolement, sont forcés d’acheter au Touât, au poids de l’or, tout ce dont ils ont besoin, et d’y vendre, à vil prix, tout ce qu’ils produisent.

En dehors de l’influence de celui qui remplit leurs ventres, pour me servir d’une expression consacrée, les Ahaggâr en subissent peu d’autres, même quand elles se présentent au nom des principes de la religion. Le grand marabout de Timbouktou, El-Bakkây, qui a passé une partie de sa jeunesse dans leurs tribus, est bien un peu écouté quand il fait entendre de sages conseils ; le chef de la confrérie des Tedjâdjna, qui compte beaucoup de khouân chez les Ahaggâr, jouit bien aussi d’un peu de crédit, mais il ne faut pas que la faim, cette mauvaise conseillère de tous les peuples, ferme les oreilles et empêche d’entendre le langage de la raison. Le Cheïkh-’Othmân seul est apprécié des Ahaggâr, non parce qu’il est marabout, chef d’une tribu puissante et frère de leur amghâr, mais parce qu’il a contribué, par ses relations avec les Français, à rendre la sécurité à la route de Ghadâmès et à faire arriver à In-Sâlah plus de marchandises.

A donneur donnant. Les Ahaggâr ne connaissent pas d’autre politique, et c’est la seule à suivre avec eux.

A nombre égal, les Ahaggâr, habitués à une lutte constante, triomphent toujours de leurs ennemis, mais leurs forces collectives sont de beaucoup inférieures à celles de leurs voisins. En bloc, le chiffre de leur population est d’un tiers inférieur à celui des tribus des Azdjer ; du moins, c’est l’opinion générale.

Mais, protégés par leurs montagnes, inaccessibles aux chameaux habitués à vivre dans les plaines, ils n’ont pas à redouter, dans une guerre offensive, l’enlèvement de leurs familles ou de leurs troupeaux. Dans la guerre offensive, au contraire, ils sont redoutables, parce que, sans inquiétude pour ceux des leurs qu’ils abandonnent, ils peuvent aller au loin porter la ruine et la désolation.

A part quelques jardins autour d’In-Sâlah, d’Idélès et de Tâzeroûk, quelques champs ensemencés exceptionnellement au débouché des vallées, après les inondations, les Ahaggâr ne cultivent pas.

Les seules industries qu’ils connaissent sont celles de la fabrication des armes et de la préparation des vêtements de peaux, le tout à leur usage.

Exclusivement pasteurs, ils pratiquent l’art pastoral dans les conditions les plus défavorables du monde : au sein de leurs montagnes abruptes, où il y a des eaux et de la sécurité, l’herbe manque ; dans les plaines où les pâturages sont plus abondants, l’eau et la sécurité font souvent défaut.

Cette obligation de sortir des montagnes pour nourrir les troupeaux entraîne les Ahaggâr à errer dans les plaines et à changer de campements chaque fois que les eaux et les pâturages sont épuisés. La famille est obligée de suivre le bétail, d’abord parce que le bétail la nourrit de son lait, ensuite parce que des bras sont nécessaires pour abreuver les bêtes et repousser les attaques de l’ennemi.

Il résulte de l’état continuellement nomade dans lequel vivent quelques-unes des tribus de cette confédération qu’on ne peut leur assigner de territoires. Toutes ont, dans la montagne, des asiles pour le cas de nécessité, mais, dans les terres de parcours, elles vont là où une pluie accidentelle peut leur assurer de l’eau et de l’herbe pendant quelque temps.

Dans un pays où l’on a vu des périodes de douze ans sans pluies, les habitants sont quelquefois amenés à mettre fin à toutes leurs discordes et à se grouper, amis et ennemis, autour du seul point où les puits donnent encore un peu d’eau. Ainsi, pendant la période contemporaine, Azdjer et Ahaggâr ont dû abandonner complétement leur pays et venir partager, avec les Touâtiens, le peu d’eau qui restait dans les bas-fonds de leurs oasis, et si la sécheresse eût continué, les Touâreg eussent dû émigrer, soit vers le littoral méditerranéen, soit vers le bassin du Niger.

Dans le climat où nous vivons, nous ne saurions nous rendre compte de ce que peut être un pays, sous le tropique, après une sécheresse de douze ans. Faute d’eau, les plantes meurent ; faute de plantes, les animaux meurent, et l’homme, malgré son intelligence, a besoin d’être fabriqué avec du bronze pour résister aux causes qui détruisent tout autour de lui.

En de telles conditions on ne vit pas, on ne peut pas vivre, et, pour ne pas périr, il faut nécessairement, faute d’autre moyen d’existence, piller ceux que le ciel a plus favorisés.

Je ne me sens pas le courage de jeter la pierre à des gens qui, s’ils n’existaient pas, devraient être inventés : car, sans eux, les déserts qu’ils habitent et qui séparent la race blanche de la race noire seraient infranchissables.

Chez les Touâreg du Ahaggâr, il n’y a que des tribus nobles et des tribus serves. Quand les conditions de l’existence sont aussi difficiles, on est fatalement sollicité à asservir, si on n’est pas soi-même asservi. Inutile d’ajouter que les serfs sont beaucoup plus nombreux que les nobles. Si, chez les Azdjer, quatre serfs sont nécessaires pour nourrir un noble, il en faut au moins huit chez les Ahaggâr.

Pendant la durée de mon exploration, j’ai toujours espéré pouvoir visiter les Ahaggâr et prendre sur place les renseignements indispensables à l’établissement de l’historique de chacune de leurs tribus. On sait pourquoi j’ai dû m’abstenir : on ne sera donc pas étonné si je n’entre pas dans de plus grands détails sur chaque tribu, mais on peut considérer comme exact ce qui va suivre.

A l’origine, tous les Ahaggâr ne formaient qu’une seule tribu, celle des Kêl-Ahamellen, divisée en quatorze fractions, mais, par suite de l’impossibilité de vivre réunies, chacune des divisions a dû se séparer de la souche mère et se constituer à l’état de tribu indépendante, avec son autonomie spéciale. Les fractions qui avaient des imrhâd se sont réservé pour leurs besoins des territoires particuliers dans les parties protégées de la montagne ; celles qui ne possédaient pas de serfs ont adopté la vie errante des nomades dans les déserts qui les séparent de leurs voisins.

De ces généralités je passe aux détails.

Tribu des Kêl-Ahamellen proprement dits.

Cette tribu, qui a d’abord embrassé quatorze fractions, en comprendrait encore trois aujourd’hui, d’après quelques Touâreg, savoir :

Les Tédjéhé-n-Esakkal,

Les Tédjéhé-n-Eggali,

Les Kêl-Ahamellen-wân-Taghert.

Selon cette version, la confédération des Ahaggâr ne comprendrait que douze divisions.

D’après d’autres Touâreg, les Essakal et les Eggali constitueraient des tribus ayant une vie propre, et les Kêl-Ahamellen-wân-Taghert seraient aujourd’hui les seuls représentant la tribu mère. J’adopte cette dernière version.

Cette tribu vit dans le Mouydîr, entre In-Sâlah et le Ahaggâr. De tous les Touâreg de l’Ouest, elle est la plus rapprochée de l’Algérie et celle qui fréquente le plus souvent nos marchés.

Elle n’a pas de serfs.

Le voisinage d’In-Sâlah, la fertilité relative de son territoire, assez abondamment pourvu d’eau, permettent à cette tribu de vivre dans de meilleures conditions d’aisance que les autres.

On est généralement d’accord pour donner le titre d’hommes sages à tous ses membres, première preuve à l’appui de l’opinion que tous les Ahaggâr abandonneraient la carrière des aventures, si, comme les Kêl-Ahamellen, il pouvaient ajouter aux produits de leurs troupeaux quelques bénéfices réalisés par le commerce.

Tribu des Tédjéhé-Mellen.

Son chef est Mohammed-eg-Brahîm.

Cette tribu, faible par le petit nombre de ses nobles, a une importance réelle par les serfs dont elle dispose et par la position qu’elle occupe sur la frontière du territoire des Azdjer, dans la partie occidentale du plateau de Tasîli.

Les serfs des Tédjéhé-Mellen sont :

Les Kêl-Ouhât (fraction des Isaqqamâren),

Les Aït-Lôahen (une partie),

Les Kêl-Taroûrit.

On accorde aux Tédjéhé-Mellen un esprit de conciliation utile aux bons rapports entre les deux branches de la grande famille des Touâreg du Nord.

Tribu des Kêl-Rhelâ.

La plus puissante de la confédération par le nombre de ses hommes nobles, de ses serfs et des tribus satellites qui gravitent autour d’elle, la tribu des Kêl-Rhelâ est aux Ahaggâr ce que celle des Orâghen est aux Azdjer. La position qu’elle occupe à la tête et au centre du plateau, citadelle de la confédération, lui assigne aussi le rang de tribu capitale. On sait déjà, par la Note de Brahîm-Ould-Sîdi, que l’aïeul des Kêl-Rhelâ est un sultan du nom d’El-’Alouï.

A tous ces titres, cette tribu donne à la confédération son amghâr ou chef des chefs.

J’ai dit que le centenaire Guemâma était en possession de cette dignité, par droit de naissance, mais que, par suite de nécessité majeure, on avait dû en conférer les fonctions à El-Hâdj-Ahmed, de la tribu des Ifôghas, et frère du Cheïkh-’Othmân. Je ne reviendrai pas sur cette transaction.

Ahitârhen est le chef particulier de la tribu.

Les serfs des Kêl-Rhelâ sont :

Les Imesselîten (un tiers),

Les Kêl-Rhâfsa (la moitié),

Les Isaqqamâren (une partie),

Les Kêl-Ingher,

Les Kêl-Rhârîs,

Les Kêl-Tesôka,

Les Kêl-Adenek,

Les Kêl-Tîfedest,

Les Kêl-Tâzhôlet,

Les Kêl-Tahât,

Les Isândaten,

Les Martamaq,

Les Dag-wân-Taouât.

J’ai à faire ici plus d’une remarque sur le rôle, l’importance et la position des tribus imrhâd de la dépendance des Kêl-Rhelâ.

In-Sâlah est le marché des Ahaggâr ; les Kêl-Ingher habitent le petit village de ce nom dans le Tidîkelt et servent de point d’appui aux nobles quand ils se rendent au marché.

La route de Rhât à In-Sâlah est la principale artère qui traverse les montagnes ; les Isaqqamâren dans le Tasîli et les Kêl-Rhârîs dans le Mouydîr en commandent les principaux passages.

Sur cette route s’effectuent de nombreux transports ; les Isaqqamâren, riches en chameaux, en ont le monopole.

La seule production de quelque valeur commerciale dans le Ahaggâr est celle du séné ; les Kêl-Rhâfsa occupent les territoires de Wahellidjen et d’Arhafra qui le produisent.

Les nobles seigneurs peuvent redouter des surprises dans leur citadelle du Ahaggâr ; quatre tribus serves, sédentaires, veilleront, sentinelles vigilantes, aux quatre points cardinaux de leur territoire : les Kêl-Tahât au Sud-Ouest, les Kêl-Tazhôlet au Sud-Est, les Kêl-Tîfedest et les Kêl-Adenek au Nord. Par ces deux dernières tribus, les Kêl-Rhelâ commandent les deux routes d’Idélès à In-Sâlah, et d’Idélès à Ouarglâ.

A ces signes, on reconnaît une tribu qui domine et qui veut conserver sa prépondérance.

M. le commandant Hanoteau, dans sa Grammaire temâchek’, donne quelques détails sur les Isaqqamâren ; je les consigne ici :

« Les Isaqqamâren comptent deux douârs de quarante tentes chacun. Ils ont beaucoup de chameaux.

« Leur territoire est compris entre Tiferkan du côté du Touât, Tîn-Zaouâten du côté de Rhât et Tîn-Gharest du côté du Ahaggâr. »

L’esclave duquel M. le commandant Hanoteau a obtenu ces renseignements se souvenait encore d’un chant sur les Isaqqamâren ; il le cite comme exemple de poésie temâchek’. Je le copie, car il reproduit l’opinion des Touâreg sur eux-mêmes :

« Les Isaqqamâren, dit-il, ne sont pas des hommes, car ils n’ont ni lances en fer, ni lances à hampe de bois, ni harnachements, ni selles, ni boucliers, rien, en un mot, de ce qui rend l’homme joyeux, pas même de chameaux gras et bien portants.

« Cependant ne portez pas sur eux un jugement trop absolu, car ils sont très-mélangés, et l’on trouve chez eux des gens de toute condition.

« Quelques-uns n’ont que leur bâton pour tout bien ; d’autres sont pauvres, mais à l’abri du besoin ; d’autres sont possédés du démon.

« Il y en a qui font le pèlerinage de la Mekke et le renouvellent ; il y en a qui savent lire le Coran et qui l’apprennent par cœur.

« Il y en a, enfin, qui ont aux pâturages des chamelles avec leurs petits et des lingots d’or bien enveloppés dans des chiffons.

« Quant aux armées, ils ne se joignent pas à elles : c’est pourquoi les pointes de leurs lances sont aussi aiguës et leurs boucliers si beaux. »

Nonobstant le dire du poëte, les Isaqqamâren passent pour des convoyeurs de caravanes très-braves, et même on les accuse d’aimer un peu trop les querelles.

Tribu des Irhechchoûmen.

Petite tribu, satellite des Kêl-Rhelâ, vivant comme ces derniers sur les plateaux les plus élevés du Ahaggâr.

Son chef est Ouân-Sella.

Tribu des Ibôguelân.

Le nom d’Ibôguelân est un objet d’effroi dans tout le Sahara, car cette tribu ne vit que du produit de ses courses.

Nomade, elle n’a pas de territoire, si ce n’est un centre de réunion entre le Tîfedest et les sommets du Ahaggâr, chez les Kêl-Rhelâ, leurs parents et alliés.

Assurée de sa retraite et certaine d’être protégée au besoin, en cas de revers, elle ne craint pas de s’aventurer au loin, et même d’aller en course jusque dans l’Azaouad, au Nord de Timbouktou.

Les autres indigènes, Arabes ou Touâreg, ne pouvant s’expliquer comment les Ibôguelân ne succombent pas au rude métier qu’ils font, prétendent très-sérieusement qu’ils sont fils d’un djinn ou génie et d’une fille d’Ève. Le généalogiste Brahîm-Ould-Sîdi s’abstient même de les mentionner.

Leur chef est Akourzelli.

Leurs serfs sont les Imesselîten (un tiers) et les Iberbêren.

Ce dernier nom, comme celui des Iworworen, tribu serve des Orâghen, rappelle celui de Berbères que nous donnons à toute la race.

Tribu des Tâïtoq.

Cette tribu, à peu près égale en forces à celle des Kêl-Rhelâ, leur sert de contre-poids, dans le Ahaggâr, comme les Imanghasâten contre-balancent la puissance des Orâghen chez les Azdjer.

Elle occupe le versant Ouest du massif du Ahaggâr, position qui la rapproche de la route d’In-Sâlah à Timbouktou.

Son chef est Si-Mohammed.

Leurs serfs sont :

Les Kêl-Ahenet, placés en sentinelle avancée entre la route de Timbouktou et la montagne ;

Les Kêl-Rhâfsa (par moitié avec les serfs des Kêl-Rhelâ), dans la contrée productrice du séné ;

Les Imesselîten (un tiers) ;

Les Ikelân, tirant leur origine de nègres affranchis ;

Les Tédjéhé-n-Afîs.

Ces deux dernières tribus serves sont nomades et chargées de la garde des troupeaux.

Les principales familles des Tâïtoq passent pour avoir conservé des traces de leur noble origine et pour mener une existence moins matérielle que celle des autres tribus.

Tribu des Tédjéhé-n-Eggali.

Tribu nomade, satellite des Kêl-Ahamellen.

Pas de territoire propre, pas de serfs.

Son chef est El-Ouahâb.

Tribu des Ikadéen.

Autre satellite des Tâïtoq, habitant le versant occidental du Ahaggâr.

Cette tribu a pour serfs les Eharhân.

Son chef est Mohammed-Eg-Semâna, sorte de géant, redouté à cause de sa bravoure.

Tribu des Inembâ-Kêl-Tahât.

Le mont Tahât, que cette tribu habite, est un des points les plus élevés du Ahaggâr.

Ces montagnards ont peu d’importance ; un tiers de la tribu serve des Imesselîten leur appartient.

Leur chef est Ourzîg.

Tribu des Inembâ-Kêl-Émoghrî.

Les vallées d’Ouâdinki et d’Emoghrî, qui descendent du versant Nord-Est du Ahaggâr, pour aboutir à la Sebkha d’Amadghôr, sont les lieux de résidence de cette tribu, peu importante d’ailleurs.

Ses serfs sont :

Les Aït-Loâhen (une partie),

Les Ehen-n-Ehôlagh,

Les Aït-Loâhen-kêl-Tazhôlet.

Son chef se nomme Oû-Rhalla.

Tribu des Ikerremôïn.

Petite tribu sans importance, n’ayant pas de serfs vivant à Tazhoûlt.

Elle a pour chef El-Kounti-eg-Findeguema.

Tribu des Tédjéhé-n-oû-Sîdi.

La tribu qui porte ce nom n’a aucun point de résidence fixe ; elle erre dans le désert, sous la conduite de Mettoûk.

Tribu des Ennîtra.

Autre tribu nomade qui, de même que la précédente, parcourt l’immensité du Sahara.

Son chef, Eg-Antéouen, a la réputation d’être un brigand.

Tribu des Tédjéhé-n-Esakkal.

Encore une tribu, annexe des Kêl-Ahamellen, qui a pour chef Afinguenân, et sur laquelle, comme pour les trois précédentes, il m’a été impossible d’avoir des renseignements.

On les connaît de nom, on sait quels sont leurs chefs. Que peut-on savoir de plus de tribus n’ayant ni feu ni lieu, et dont toute l’existence se consume à suivre des troupeaux et à disputer des puits et des pâturages à leurs voisins ?

Sans aucun doute, ces tribus trouvent beaucoup de charmes dans leur vie vagabonde, mais il faudrait se faire nomade comme elles pour pouvoir les apprécier.