[8] Les Indiens signent en faisant une croix, un trait à la plume, ou en essayant d'imiter l'animal dont ils portent le nom: l'ours, le loup, l'élan, la tortue, etc.
Hier soir, les commissaires ont tenu aussi un pow-wow avec les deux chefs des Arrapahoes, Cheval-Alezan et Charbon-Noir. L'interprète était Vendredi, un Arrapahoe, qui a été trouvé tout enfant dans les prairies par le major Fitz-Patrick, un des plus célèbres traitants de l'Ouest. C'était un vendredi que cette rencontre eut lieu; de là le nom donné à l'enfant, comme au fidèle serviteur de Robinson. Le major a fait élever Vendredi, puis, quand son fils adoptif a eu vingt ans, il l'a rendu à sa tribu. Vendredi parle couramment l'anglais, mais ne l'écrit point, car il n'a guère profité de l'éducation que lui a fait donner le major. Il est aujourd'hui auprès des Arrapahoes, dont il est l'interprète et l'agent. Il a le type de sa nation, le regard faux, l'air traître, et l'on ne saurait établir aucune comparaison entre la physionomie large, ouverte et majestueuse des Corbeaux, et celle des Arrapahoes. Ceux-ci ont été, dans ces derniers temps, avec les Chayennes, les plus sanguinaires des Indiens des prairies, et leur type, à en juger par les trois que j'ai vus, et qui se ressemblent singulièrement, justifie leur terrible renom. Ce sont hommes qu'il ne ferait pas bon de rencontrer tout seul au coin d'un bois. Il n'est pas jusqu'à la langue arrapahoe, sourde, toute gutturale, et dont il est absolument impossible de reproduire les sons dans notre langue, qui ne devienne pour le blanc un objet d'éloignement, je dirai même de répulsion vis-à-vis de cette affreuse bande de Peaux-Rouges.
Cheval-Alezan a parlé aux commissaires au nom de toute sa tribu, qui est campée entre la Plate du nord et celle du sud. Petit-Bouclier, le grand chef, lui a donné sa procuration. L'air de l'orateur semble annoncer un discours semé d'invectives, rempli de fiel, comme celui que Pied-Noir, se plaignant du reste avec tant de raison, a adressé la veille aux commissaires. Il n'en est rien. Le speech a été des plus calmes. Cheval-Alezan a parlé assis, et traité avec la commission des besoins de sa tribu comme on parle tranquillement de ses affaires en famille, après dîner: «J'ai fait aujourd'hui, a-t-il dit, ce que je désirais depuis longtemps; j'aime mes pères blancs, et je leur ai touché la main... Dès que j'ai su que vous me demandiez, je suis accouru. Nos vieux sachems m'ont envoyé vers vous, et attendent avec impatience les nouvelles que je leur rapporterai... Au sud de la Plate, il y a d'excellents terrains, bien arrosés; c'est là que nous voudrions nous établir et commencer à cultiver le sol. C'est pour cela que je suis venu. Bâtissez-moi une maison où je puisse passer ma vie. Apprenez-moi à planter le blé et le maïs... Ce que vous avez fait avec les Arrapahoes du sud est bien, et je pense que vous ferez la même chose avec ceux du nord... Petit-Loup et Vieux-Ours, chef des Chayennes du nord, et l'Homme-effrayé-de-ses-chevaux, qui commande une bande de Sioux, sont venus me voir, et m'ont félicité sur le voyage que j'allais faire, disant qu'eux aussi voulaient venir vous visiter... A la prochaine lune, avec quelques-uns de mes hommes, je veux aller planter ma tente au sud de la Plate, près du fort Sanders. Peu m'importe si la neige est épaisse. Ma tribu viendra me rejoindre au printemps... Je voudrais m'en retourner le plus tôt possible pour préparer là-bas quelques robes de buffle... J'ai besoin que vous me donniez quelques provisions, quand je changerai de camp... Il me faut chasser pour vivre. Je n'ai plus que très-peu de poudre, et vous me feriez plaisir de m'en donner... Nos vieux sachems me demanderont aussi du tabac quand je retournerai. J'ai fini.»
La commission a répondu aux paroles de Cheval-Alezan en lui accordant tout ce qu'il demandait. Les Arrapahoes sont partis satisfaits, et les commissaires ne le sont pas moins d'avoir trouvé des Indiens aussi conciliants.
Les Sioux et les Chayennes du nord, que l'on attend toujours, ne paraissant pas, la commission va se débander. Une partie restera à Laramie pour recevoir les cadeaux qui arrivent et les distribuer aux Indiens, l'autre retournera à Chayennes et de là à North-Plate, où les commissaires demeurés à Laramie ne tarderont pas à revenir de leur côté.