Le plateau s’incline doucement au N.-O. de la Bakaka vers le confluent de la Gounda et de la Dornatt, dont nous descendons la vallée au milieu des bois de bambous et de Raphia que traversent à l’hivernage des ruisseaux actuellement taris[124]. Le 24 janvier, nous arrivons dans une région de rochers dominant la plaine de 8 à 10 mètres. Ils s’éparpillent au milieu de la splendeur printanière de la brousse, où la plupart des arbres sont actuellement parés de leurs nouvelles feuilles, où les Butyrospermum, les Lophira, les Eugenia chargés de fleurs blanches et parfumées font ressembler le bush soudanais aux vergers normands d’avril et de mai. D’une infinie diversité les rochers gréseux se présentent tantôt en grandes tables régulières portées par des piliers rétrécis, tantôt en fines aiguilles, en créneaux, en falaises trouées de grottes profondes. Monuments celtiques, débris de camps romains, ruines de châteaux du moyen âge ; l’imagination la plus fertile ne peut épuiser le nombre des compositions que suggère ce paysage. La pierre près de laquelle nous campons est un immense monolithe à moitié renversé, d’environ 20 mètres de haut. Sa cîme est couronnée d’aloès, et de nombreuses sociétés de mellipones ont élu domicile entre ses fissures où le soir on voit rentrer chargés de pollen les insectes de la taille d’un moucheron. Parmi les rochers qui composent le kaga Toulou, une grande falaise orientée N.E.-S.O. est percée de part en part par une grotte capable d’abriter une peuplade tout entière. L’entrée est étroite, presque à fleur de terre, il faut se baisser pour passer. Une petite cavité arrondie, creusée dans la roche, indique que l’on pouvait placer là un obstacle qui permettait d’obstruer l’entrée. Le seuil franchi on pénètre dans une grande salle circulaire d’une vingtaine de mètres de diamètre. La falaise étant percée de part en part un filet de lumière pénètre du côté opposé à l’entrée. L’homme a laissé dans cette grotte des traces ineffaçables de son passage : les murs sont tout enfumés, le sol est jonché de débris de poteries contemporaines et même de fragments de sparterie en décomposition. Les blocs de pierre qui font saillie sont polis et luisants tant on s’est assis dessus. Certains blocs sont creusés en godets et ont servi, d’après les indigènes, à pilonner du mil et du tabac. En quelques endroits les parois sont creusées à hauteur d’homme d’anfractuosités artificielles qui étaient destinées à recevoir divers objets domestiques. On retrouve des coques de fruits, des fragments de bois grossièrement travaillés, des os, des coquilles du grand hélix de la contrée. Tout indique que l’abandon de ces grottes remonte à quelques années seulement.
Les chauves-souris et les Hyrax sont les seuls habitants actuels de ces repaires. Dès qu’on pénètre dans la grotte une odeur nauséeuse et un nuage de fine poussière se soulève et vous irrite la gorge. En plusieurs endroits il faut se baisser et même ramper pour passer des blocs de grès tabulaires éboulés. Enfin on pénètre dans une seconde salle tournée au S., moins large, mais à plafond plus élevé et mieux éclairée par une large baie regardant le S.-E. et précédée d’une large terrasse surélevée de 15 mètres dans le rocher à pic, de ce côté les hommes armés de sagaies pouvaient tenir à l’écart les assaillants privés d’armes à feu. La deuxième chambre se continue latéralement par un couloir obscur long d’une quinzaine de mètres qui va se perdre dans le fond de la roche.
En un point de cette salle le plafond est percé d’une cheminée verticale de près de 2 mètres de diamètre qui s’ouvre au sommet même du roc, la roche rougie indique qu’en cette place on entretenait fréquemment un foyer.
A l’O. du Kaga Toulou la Dornatt se jette dans une rivière nommée Kourou, qui n’est autre, sans doute, que la continuation de la Gounda et le cours inférieur du Moussoubourta, affluent du Boungoul. Le Kourou[125] mesure ici 8 mètres de large, 0m,30 de profondeur (26 janvier) ; il coule sur un lit de cailloux entre des blocs de grès ; son lit est encombré d’énormes troncs d’arbres renversés entre des escarpements assez faibles : 1 mètre sur la rive droite, 6 mètres sur la rive gauche. La galerie se réduit à 10 ou 30 mètres de largeur au milieu de la brousse à bambous. Quelques heures de marche vers l’O. nous conduisent au Kaga Diffili, amas de blocs de grès horizontal, et à la Tété : nous reprenons alors en sens inverse notre ancien itinéraire pour rentrer à Ndellé (27 janvier).
27 et 28 janvier. — Le sultan s’est laissé complaisamment interroger sur les régions limitrophes du Dar Four. La rivière Bakaka que nous avons traversée au N. de Mbélé va bien se jeter dans l’Ouadi Kabassa de type désertique. Ce Kabassa ne communique pas avec la rivière de Hofrat qui va vers l’Adda sans jamais se dessécher. Le nom de Bahr-el-Fertit que lui donnent les cartographes est inconnu, et l’Abiod, selon Senoussi, pourrait tout aussi bien le porter. A quelques centaines de mètres, de la rivière, les habitants d’Hofrat fouillent le sol pour en extraire le cuivre.
Le 7 février nous nous dirigeons à l’E. de Ndellé vers le cours moyen du Bangoran. Après avoir franchi le Djigangou, nous apercevons à notre gauche une série de mamelons granitiques, hauts de 20 mètres, où la roche plutonienne est en contact avec des quartzites[126]. Sur ces grandes savanes le feu a accompli son œuvre de renouvellement ; les arbustes ont repris leur parure de jeunes feuilles et de fleurs. C’est la saison des Combrétacées, des Terminalia surtout. Les buffles et les antilopes de petite taille apparaissent fréquemment. Le Mindjaengoulou, que nous suivons jusqu’à son confluent avec le Bangoran, est large de 6 à 15 mètres. Son lit s’encaisse de 2 à 5 mètres dans la roche ferrugineuse. En cette saison, il est presque complètement asséché ; il ne reste que des flaques parfois profondes d’un mètre, d’une eau jaunâtre, sans communications entre elles. Plusieurs familles bandas se livrent à la pêche des Siluridés et autres poissons réfugiés dans ces mares. Une très étroite galerie comprend surtout des Vitex cuneata, des Afzelia africana. Les seules lianes sont la Landolphia florida et un jasmin.
Le 9 février nous atteignons le confluent du Mindjaengoulou à 60 kilomètres environ de Ndellé. Le Bangoran qui a gardé jusqu’ici une direction S.E.-N.O. dévie assez fortement vers l’O. après avoir franchi, à 1 kilomètre du confluent, un barrage de bancs de sable où germe à cette époque un fin gazon de plantes annuelles. Le bief supérieur, du nom d’Abdeli, constitue ici un grand réservoir qui conservera plusieurs mètres de profondeur quand, dans quelques semaines, le cours inférieur se réduira à une série de flaques recouvertes d’une couche grise de protozoaires. L’Abdeli présente vers l’E. une berge presque abrupte sur 10 à 15 mètres de hauteur ; la roche ferrugineuse, qui forme cette falaise, est creusée d’une infinité de nids, de guêpiers au milieu desquels couvent les petites poules pharaons. Les hippopotames remontent jusqu’ici en hivernage, comme le prouve la présence de vertèbres d’un hippopotame adulte ; j’ai reconnu aussi des carcasses de crocodiles et des squelettes de gros poissons à plaques osseuses. Les buffles, les antilopes, les phacochères viennent comme les carnassiers, leurs ennemis, boire près des bancs de sable.
Le 12 février nous étions de retour à Ndellé où venaient d’arriver MM. Fourneau, Bruel et Kieffer.
A la fin de janvier, j’avais commencé à interroger les indigènes sur la position de ce lac mystérieux. Senoussi prétendait qu’il était situé à la limite du Dar Four et du Dar Rounga, distant de 15 journées de Ndellé dont 5 jours après le dernier village appartenant au sultan. On comparait son étendue à celle du lac Iro ; ce qui la portait à 200 ou 300 kilomètres carrés. Quelques-uns y faisaient aboutir de nombreuses rivières des pays Kara et Fongoro, situés à l’E. et au N. du lac qu’on disait se déverser dans l’Aouk. A l’E., au S., il y aurait eu également de vastes étangs, quoique de moindres dimensions : l’impression populaire était celle d’un complexe de lacs et de marécages très étendu, sur lequel — fait qui avait frappé l’imagination — les habitations s’élevaient sur pilotis. Les Goullas Homer, les Fongoros, les Karas seraient des pêcheurs analogues aux populations insulaires du Tchad ; mais des fractions de ces tribus ou d’autres voisines, comme les Bingas, les Youlous, m’affirmait-on, ne viennent que temporairement sur ses rives ; le plus souvent elles vivent retirées dans des pays de kagas situés à 4 ou 5 jours du Mamoun, où des citernes naturelles leur permettent de passer la saison sèche. L’entourage de Senoussi les considérait comme assez redoutables par leur possession de nombreux fusils ; le sultan ne nous permit de nous aventurer chez eux qu’accompagnés de 40 bazinguers chargés de veiller sur notre sécurité. Nous dûmes attendre le retour d’une partie de la razzia d’Adem pour commencer notre voyage.
Le 7 mars, sous la conduite d’Aïssa, chef que Senoussi avait désigné pour nous accompagner, nous partons enfin vers le N., à travers une plaine presque entièrement cultivée, où les passereaux s’envolent nombreux des champs de mil. Sur notre droite, la falaise gréseuse nous domine d’environ 40 mètres ; 3 ou 4 marigots en descendent, actuellement réduits à des chapelets de mares[127]. Nous croisons une caravane de marchands arabes envoyés chez Senoussi par le sultan du Dar Sila ; assez faible, elle se compose de 15 ânes porteurs d’une douzaine de ballots. Peu après nous arrivons au village de Golo (7 kilomètres environ de Ndellé) qui paraît assez prospère ; le mil abonde près de ses 50 cases, et les habitants en portent sans difficulté sur l’ordre du sultan. Ils comprennent à la fois des Bandas et des Ndoukas, commandés par un chef de chaque fraction. Un gneis à grands cristaux, d’un beau rouge, affleure sous les grès où s’enfoncent des abris enfumés, jadis habités. A l’O. du village se dresse assez brusquement le kaga Yapéré ; une brousse de graminées sèches, avec de petits arbres de 5 à 8 mètres, recouvre les flancs jusqu’à un sommet déprimé où la végétation arborescente devient plus dense et plus belle.
En quittant Golo, nous faisons l’ascension de la falaise[128] où commence le plateau de grès horizontaux surmonté de roche ferrugineuse et fort boisé (Vouapa, Daniella, Detarium, Parkia, tous en fruits). Dans des dépressions, où nous traversons le lit à sec d’affluents de la Tété, le sol composé d’humus et d’argile présente des fourrés de bambous. Parfois on rencontre les diverses lianes à caoutchouc.
Le soir nous descendons au village ndouka de Mansaka dont le chef, un Arabe du nom d’Abdoulaye, étend son autorité sur tous les villages environnants. L’importance de cette localité ne lui vient pas seulement de sa population (300 habitants), mais aussi de sa position, à la limite du Kouti, sur une route très suivie par les caravaniers du Dar Sila. Bien que musulman, Abdoulaye entretient à l’intérieur de sa zériba une place fétiche, encombrée de trophées de chasse et d’un bonnet de sorcier.
Fig. 38. — Encephalartos septentrionalis.
1. Plante complète. — 2. Une foliole. — 3 Ecaille du cône C. — 4. Graine vue dans le sens vertical. — 5. Coupe verticale d’une graine. — 6. Vue du sommet de la graine. — b. Bulbe. — c. Cône. — fe. Feuilles très jeunes. — fj. Feuille jeune. — f. Feuille adulte. — r. Racine.
La courte étape du 9 mars, de Mansaka à Djalmada, se fait au milieu d’un pays très accidenté[129]. La falaise que nous laissons à l’E., détache sur notre route des collines de quartzites, parfois injectés de roches éruptives et séparés par de profonds vallons actuellement sans eau[130]. La végétation, très épaisse, est très fournie en arbres utiles (Parkia Butyrospermum) et fait de ce pays l’un des plus riches que nous ayons traversé dans les états de Senoussi.
Près du village de Djalmada de grands champs de mil sont ombragés de beaux arbres comme en Sénégambie : Parkia, Daniella, Butyrospermum, Ficus, Tamarindus, Lophira. Entre les cases nous voyons des poulets, des chiens comestibles, quelques ânes.
Au N.-E. du village nous retrouvons (10 mars) le même paysage accidenté, formé de quartzites inclinés vers le S. Certaines couches plus tendres ont laissé des vides occupés par des conglomérats ferrugineux remaniés. En certains endroits la roche ferrugineuse affleure, englobant à son contact avec les quartzites, des fragments non roulés, de plusieurs décimètres cubes de volume. La végétation du plateau est très pauvre et relativement en retard ; un feu de brousse vient de brûler l’herbe sèche et les bourgeons des arbres n’ont pas eu le temps de s’ouvrir. Dans une dépression cultivée, un village a été récemment et complètement consumé ; il ne reste plus une seule case et les habitants logent dans une petite paillette provisoire. Des cendres, fumantes encore, émergent les bancs en terre ornés de moulages grossiers et les grands vases en terre sèche où l’on entasse le grain après la récolte. Au N. s’étend un vaste plateau sans végétation, assez bas[131], très humide en hivernage si l’on en juge par le sol tout fendillé. On y trouve une fontaine, connue sous le nom de Kouboudoukou par les caravaniers. Cette fontaine, comme il en existe dans le N. du pays banda, au Sénégal (les séanes des Peuls) et partout où les cours d’eau permanents font défaut, est une simple cavité cylindrique de 0m,50 à 2 mètres de diamètre, dont on augmente la profondeur suivant les besoins. Ici l’eau affleure à un mètre du sol. Elle sort goutte à goutte d’une argile blanche et s’accumule au fond. Comme elle a pu se décanter la nuit, elle est généralement assez limpide le matin, mais à mesure qu’en puisant la calebasse touche le fond, elle devient terreuse et garde sa couleur blanchâtre même conservée dans des vases ou passée dans un filtre à charbon[132]. Une heure de marche nous conduit de là au Méla, affluent de la Tété. Il possède une galerie de 40 mètres de large, formée par des Eugenia owariensis, des Erythrophleum, des Landolphia florida. Dans cette région je constate diverses modifications de végétation et de flore. La galerie de Koundé sera la dernière vers le N. Plusieurs plantes disparaissent à mesure que nous nous éloignons de l’équateur : le Piper Clusii ne dépasse pas Djalmada, ni le Raphia la galerie de Koundé. Les jours suivants nous amèneront au-delà de l’aire d’extension du Landolphia owariensis et du bambou, puis de la liane des herbes. Par contre nous trouverons pour la première fois plusieurs Capparidées du N. (Boscia, Capparis, etc.) ainsi que le Combretum aculeatum. Ces Capparidées seront de plus en plus communes ainsi que les Loranthus, dans les plaines dénudées que nous traverserons près de la Moussoubourta. A 3 kilomètres du Méla le village ndouka de Koundé est bâti sur le bord d’une dépression marécageuse traversée par un ruisseau, et bordée d’une superbe galerie constituée pour la plus grande partie par des Raphia actuellement en fleurs et en fruits. Il s’y mêle des lianes, de grands Sarcocephalus, des Uapaca et, sous le couvert épais, des Scitaminées et des Aroïdées. Sur la lisière les nombreuses termitières sont presque toujours surmontées par des Tamariniers. Les grands ruminants (antilopes) abondent dans la contrée. Les cultures du village, ombragées par de beaux Daniella, se font remarquer par leur air de prospérité, la fertilité du sol, l’activité des indigènes.
Au voisinage d’Akoulousoulba des collines de quartzites bordent la route et nous campons à ce village les 11 et 12 mars. Au N., nous retrouvons encore pendant 9 à 10 kilomètres les blocs de quartzites mêlés aux conglomérats ferrugineux, qui ensuite forment, avec un diluvium blanc, le sol de la plaine qui s’incline doucement vers la Tété. Dans certaines cuvettes, peu ou point boisées, bordées de termitières, on remarque la trace de la persistance des eaux après l’hivernage, mais nulle part il n’y a jusqu’au fleuve de véritable point d’eau à cette époque de l’année. L’aspect général est celui d’une grande plaine médiocrement boisée, sans bambous ni lianes à caoutchouc, au travers de laquelle serpente le sentier des caravanes du Dar Sila. A environ 6 kilomètres d’Akoulousoulba, un puits asséché marque l’emplacement de l’ancienne ville rounga d’Ankomé qui fut détruite par des sofas venus de chez Ziber que j’assimile aux troupes de Rabah. Un monceau de scories, à 4 kilomètres au N.-E., atteste que les Roungas connaissaient la métallurgie, ou bien que Rabah la faisait pratiquer en cours de route pour augmenter le nombre des armes de ses bazinguers.
La Tété, qui coule ici vers le N.-O. est très réduite à cette époque (13 mars). Au milieu d’une grève, large de 25 mètres, constituée par du sable blanc et des graviers que recouvre un chétif gazon après le retrait de l’eau, on franchit sans difficulté une nappe large de 12 mètres, profonde au plus de 40 centimètres ; le courant est encore assez rapide. Elle est parfois dominée par des berges de 1m,50 à 3 mètres de hauteur presque à pic, souvent creusées de nids de guêpiers. La Tété décrit des méandres dans une plaine large d’un kilomètre qui est certainement inondée en hivernage par un lacis de canaux bordés de quelques arbustes, notamment de sensitives (Mimosa polyacantha). Sans autre végétation qu’une herbe desséchée ou brûlée, cette plaine est accidentée de grosses termitières où l’on trouve les seuls arbres voisins de cette rivière : des Tamariniers, des Landolphia géants au tronc bizarrement retombé. Çà et là, pourtant, des buissons d’arbustes épineux, des Ficus, des grosses touffes de Bourgou à demi submergées tiennent la place des belles galeries à Elæis que nous avons laissées au S. Les antilopes, les hyènes abondent dans la plaine, comme les aigles et les pélicans près de la rivière.
Sur la rive droite de la Tété, nous traversons l’emplacement de Dandail (Dandaia) dont l’existence ne se révèle que par la végétation spéciale aux lieux jadis habités. Des touffes d’arbustes (Bauhinia, Zyzyphus Baclei, Acridocarpus, Detarium) forment un fouillis presque impénétrable au-dessous duquel croissent de nombreuses touffes compactes d’Icacina senegalensis. On voit encore çà et là les troncs à demi calcinés des arbres atteints par le feu qu’allumaient les indigènes pour consumer les mauvaises herbes. La situation de certaines cases est indiquée par des touffes de cotonniers hautes de plusieurs mètres. Autour du village, les cultures pouvaient s’étendre sur environ 100 hectares. A 12 ou 15 kilomètres de Dandail, sur la rive gauche du Moussoubourta, le village de Ngardiam, lui non plus, n’a laissé d’autres traces qu’une modification particulière de la végétation. Ces points étaient occupés par des Rounga « meskin », non armés, qui s’enfuirent à l’arrivée des Arabes, me dit-on (il s’agit sans doute des troupes de Rabah) et allèrent s’installer à Akoulousoulba.
Entre la Tété et le Moussoubourta, le pays est d’une monotonie désespérante : plus de plateaux gréseux dominant la route, mais une plaine basse, parfois argileuse et à sol compact, parfois déjà recouverte de sable mouvant. C’est donc dès le 9° de lat. N. que commence cette zone sablonneuse si étendue dans le N. La végétation s’appauvrit : le bush clairsemé, duquel ont disparu les Lophira et où les Butyrospermum sont rares, alterne avec de grandes plages dénudées, sans autres arbres que quelques pieds de Nauclea inermis, inondées à l’hivernage. C’est seulement sur les monticules de terre accumulés par les termites qu’une végétation plus dense se maintient. Renversées, effondrées les unes sur les autres, parfois hautes de 10 mètres et larges de 15, parfois se dressant de distance en distance, ces anciennes termitières apparaissent comme des bouquets verdoyants au milieu des arbres clairsemés et rachitiques de la brousse.
Le lit du Moussoubourta, large ici de 10 à 15 mètres, ne contient actuellement qu’un filet d’eau large de 6 mètres et profond de 0m,30. Le fond est très vaseux, couvert de feuilles mortes que surmonte une Hydrocharidée dont les fleurs sont portées par des pédoncules spiralés ; les fleurs mâles, à 3 étamines étalées, s’en détachent et flottent à la surface vers les fleurs femelles qu’elles vont féconder. Çà et là des plages sableuses engazonnées, piétinées par les antilopes, les buffles, les éléphants, les rhinocéros, bordent la rivière dont les berges ont de 1 mètre à 1m,50 de hauteur. Plus loin s’étend, sur 200 à 1000 mètres de chaque côté, une plaine d’inondation déboisée, sans autre végétation qu’une seule espèce d’Andropogon dont les incendies ont à demi calciné les chaumes durs. Nos porteurs mettent le feu aux touffes encore intactes et font fuir de gros Fahr-el-Bouss[133] qu’ils percent de leurs sagaies au sortir des flammes. Le Moussoubourta est très poissonneux. A côté de la route des caravanes on voit un barrage aménagé à l’hivernage précédent par des pêcheurs. Nos hommes prennent divers siluridés qui se trouvent fort bien au milieu de la vase que charrie cette rivière en toute saison[134].
Nous suivons vers le N. la dépression du Moussoubourta qui serpente dans une plaine, large de 3 à 6 kilomètres, et forme déjà un lacis qui me rappelle complètement l’aspect des diverticules du Niger aux environs de Tombouctou. Les Andropogon couvrent encore cette plaine de leurs chaumes ; les souches, espacées de 0m,30, ont résisté à l’incendie, malheureusement pour la rapidité de notre marche. De place en place, des touffes de Nauclea inermis, de Bauhinia reticulata, de Combretum glutinosum et quelques Kigelia dont les énormes fruits pendent au-dessus du sol. Nous nous arrêtons près d’une de ces dépressions asséchées que forme le Moussoubourta et dont le Bourgou recouvre complètement le fond. Ces très nombreuses cavités, où l’eau s’accumule à la saison des pluies, ne sont qu’à peine dominées par des plaines, tantôt couvertes par le bush, tantôt formant de grandes savanes où s’élèvent çà et là des bouquets d’arbres. Les parties les plus saillantes sont les termitières avec leur végétation verdoyante et, depuis la Tété, nous n’avons même pas rencontré une croupe de 10 mètres de haut. En somme, il doit être très difficile de circuler dans cette région à l’époque des pluies. Actuellement, au contraire, la marche est très aisée et le pays presque totalement asséché. Aussi les indigènes y viennent en grand nombre chasser et pêcher, de Ndellé, du Dar Rounga, peut-être du Dar Sila ; et même quelques Arabes amènent leurs troupeaux au risque de les faire piquer par la tsé tsé.
A notre passage (16 mars) le Boungoul a l’importance du Gribingui à Fort-Crampel. Entre des bancs de sable où s’ébattent des centaines d’oiseaux, coule une nappe d’eau de 0m,40 à 0m,50 de profondeur ; la largeur de ce lit mineur n’est que de 30 à 35 mètres. Mais sur sa rive gauche, au-delà d’une berge en pente douce surélevée de 2m,50, s’étend une plaine nue, large de 300 à 500 mètres, creusée de dépressions où séjourne l’eau des crues de l’été. Sur la rive droite, la falaise haute de 4 mètres, est entaillée dans une argile blanchâtre sans galets ni coquilles. La végétation de ses rives se borne à des roseaux, Bourgous et Calamagnostis, actuellement à demi desséchés ; mais pas un arbre, pas un arbuste : l’Eugenia, pourtant, si commun, fait ici défaut.
Cette absence de végétation arborescente semble particulière au Boungoul : un léger rideau d’arbres borde presque partout son affluent, le Diahap, auprès duquel nous campons et que nous remontons le 17 mars. C’est un large marigot actuellement sans courant, parfois complètement à sec, plus souvent large d’une trentaine de mètres entre des berges argileuses élevées rarement de plus d’un mètre, sur certains points très profond et hébergeant encore à cette époque des hippopotames et des caïmans[135]. Au-delà de la ligne d’arbres nous retrouvons comme près de Boungoul une plaine nue large de 100 à 200 mètres. Décidément, dans cette zone, les espaces sans arbres, couverts de Bourgou et d’Andropogon, caractérisent l’abord de toutes les rivières importantes. La marche y serait facile sans les terribles tsé tsé, extrêmement abondantes : il faut constamment émoucher les chevaux, même en plein midi, pendant la marche et, quand ils sont attachés, brûler des feuilles vertes auprès d’eux. La morsure de ces mouches, appelées aussi « Boguené », produit sur l’homme une sensation comparable à celle du taon ou des moustiques ; après une irritation assez douloureuse, la partie atteinte se congestionne ; il est vrai qu’une heure après la piqûre, toute trace a disparu. Bien qu’on les rencontre encore à 300 mètres de la berge, elles foisonnent surtout auprès de la rivière ou des mares en voie d’assèchement et à l’ombre des arbustes. Là où les Boguené fourmillent, il n’y a pas actuellement de moustiques : ces deux insectes s’excluraient-ils[136] ?
La vie est abondante auprès du Diahap comme sur les bords du Boungoul. La plaine basse est sillonnée de sentiers de fauves et d’antilopes, sentiers très battus. Les traces d’éléphants ne se comptent plus. Les aigrettes, les pélicans et les hérons, les sarcelles et les vanneaux, ainsi que de nombreux oiseaux carnassiers, tourbillonnent au-dessus de la rivière où les poissons sont extrêmement nombreux. Dans les flaques croupissantes, les Bandas capturent d’énormes poissons de 0m,70 de long, à écailles osseuses, d’une chair très ferme et sans aucun goût de marais. Les pêcheurs entrent dans les mares, effraient le poisson et le percent de leurs sagaies quand il apparaît à la surface de cette eau presque noire. D’autres, des Roungas, enfoncent çà et là, verticalement, une sorte de nasse ; comme il est impossible d’apercevoir le fond, on ne connaît la présence d’un poisson que par l’agitation qu’il imprime à ce treillis de roseaux et on le prend en passant la main à travers les barreaux.
Le 18 mars, nous quittons le Diahap pour traverser le bush par des pistes de fauves. Nous y trouvons un grand étang d’une trentaine d’hectares, le Ni, très vaseux, et bordé d’un liseré de boue noirâtre, fendillée, qui rend la nappe libre inabordable. Nous le contournons en suivant la plaine d’inondation, couverte seulement d’une végétation herbacée, puis, après des champs de mil récoltés depuis quelques mois, nous arrivons à un village goulla dont les habitants sont absents. Ce sont simplement des cases de culture qu’on évacue dès la moisson finie, mais que l’on entretient pourtant d’une année à l’autre ; on conserve des gerbes de paille pour reconstruire, en cas d’incendie, ces abris assez sommaires. A 4 ou 5 kilomètres vers le N.-E. se trouve un autre groupe d’une cinquantaine de cases, Gosso, qui est aussi sous l’autorité d’Adem, sultan de Kouga. Ici, il s’agit bien d’un village permanent, car on trouve autour tout ce qui est d’un usage journalier chez les noirs : ricin, cotonnier, pastèques, sans parler des cultures vivrières, ici assez étendues.
Toute cette région entre le Diahap et le Bahap n’est qu’une vaste dépression marécageuse dont les principales rigoles d’écoulement sont reliées entre elles par des cheneaux transversaux, aux multiples anastomoses. Après l’hivernage, ils s’assèchent ou ne conservent de l’eau que dans des mares dont le lit en mars est rempli de plantes aquatiques en fleurs. Près de Gosso, le fond de l’un d’eux, le Gata, complètement découvert, porte des arbres dont les troncs sont munis à la base de racines adventives et dont les souches sont en partie déracinées, indice d’un courant violent ; l’on a parfois l’illusion d’une galerie, mais toujours peu épaisse et discontinue[137].
Quant au principal marigot de ce réseau, le Bahap, qui porte aussi, à partir du Mamoun, les noms de Koumara en goulla et de Kamarè en arabe, son lit principal a de 30 à 35 mètres de large ; ses dimensions sont donc analogues à celles du Boungoul, et si son débit est moins fort à cette époque, les Arabes le disent plus important. A l’hivernage, il semble inonder une grande partie des prairies de graminées qui le bordent et que traversent parfois des bras morts du fleuve.
Le bush que sillonnent ces diverticules est d’aspects assez divers, tantôt reposant sur un terrain sec et sablonneux avec quelques Acacias çà et là comme près de Gosso[138] ; tantôt c’est le « parc » avec la végétation vigoureuse de ses termitières. Mais ce qui domine, c’est le type de la prairie sans arbres ni arbustes[139]. Elle se compose de Graminées, hautes de 1 mètre à 1m,50, à feuilles fines et non coupantes et bien différentes des pailles raides des roselières du Boungoul. Desséchées par le soleil, elles repoussent à l’hivernage d’une souche vivace. Aussi les antilopes recherchent-elles ces pâturages d’autant qu’ils se trouvent toujours au voisinage de l’eau. La prairie ou Koubou est en effet marécageuse à l’hivernage, si bien qu’à la saison sèche le sol noir se fendille parfois là où les mares ont stagné le plus longtemps[140].
Cependant sachant que le Mamoun n’était plus qu’à quelques kilomètres, nous prions Aïssa de préparer notre expédition vers ce lac mystérieux dont on m’avait dit et l’étendue et la singularité des riverains. A notre grande surprise, ces préparatifs furent très simples ; quelques provisions seulement ; et Aïssa, le 19 mars, nous présenta comme guide le chef des Goulla, cette population lacustre dont tout Ndellé semblait craindre l’humeur belliqueuse. Or Semina et les deux autres goullas qui devaient nous accompagner ne présentaient rien de spécial, ni dans leur aspect, sauf la gracilité des jambes[141], ni dans leur habillement, qui se composait, pour le chef, d’une blouse blanche en coton grossièrement tissé, comme celles des bazinguers de Senoussi, et pour les porteurs, d’une bande de coton passée entre les cuisses. Sans Aïssa, j’aurais pris ces Goullas pour des Roungas, parmi lesquels d’ailleurs ils vivent ici.
Ce fut sous leur conduite que nous joignîmes le Bahap. Très variable de dimensions, son lit n’avait au début de notre marche que 30 mètres de largeur et l’eau n’en occupait que 7 mètres avec à peine 0m,30 de profondeur ; plus loin il s’étale sur 50 à 60 mètres entre des berges argileuses hautes de 4 mètres. L’eau coule là à pleins bords et semble profonde : sur le sable on observe des traces fraîches d’hippopotames et le sillon laissé par la queue des crocodiles. Plus bas encore, le Bahap s’élargit encore davantage, jusqu’à 120 mètres, dont 20 seulement sont occupés par l’eau. Puis le fleuve reprend ses dimensions normales et nos guides nous annoncent l’arrivée au terme de notre exploration, le Mamoun.
Sur la rive droite du Bahap, qui prend en aval le nom de Koumara, et séparée de la rivière par une sorte de digue large de 20 mètres que barrent deux déversoirs peu profonds, s’étend vers le N. une mare en arc de cercle, large de 40 à 50 mètres et assez profonde pour que le fond reste invisible : c’est le Mamoun. Une eau légèrement trouble remplit le lit entier entre des berges hautes de 1m,50, peu ou point boisées. A l’E. une grande plaine herbeuse (Koubou) s’étend sur 2 à 3 kilomètres ; à l’O., le bush atteint presque le bord du canal. En longeant le Mamoun vers le N. il perd bien vite l’aspect assez imposant du début. A 2 kilomètres du Bahap, ce n’est plus qu’un large marais, au lit incertain, embarrassé de bancs de vase, et de Papyrus ; à 4 kilomètres, il disparaît dans une vaste plaine herbeuse. Aucune trace d’une rivière venant du N.-E., du Dar Fongoro ; simplement des dépressions, des lits asséchés, à travers d’immenses espaces plats couverts de bourgou et d’Andropogonées amphibies où nous rencontrons, par troupeaux de 5 ou 6, de nombreuses antilopes peu craintives : si les Goullas réservent le nom de Mamoun au canal voisin du Bahap, les Arabes l’étendent à toute cette région basse, qui doit être totalement inondée, sauf de rares îlots, au moment de l’hivernage : ainsi s’explique l’erreur de Senoussi et de son entourage. En somme notre désillusion n’est point trop dure : nous n’avons pas découvert, comme on nous l’avait fait espérer, un lac semblable au lac Iro, mais nous avons reconnu un complexe de marigots et d’étangs, intéressant par son absolue similitude avec ceux du Niger moyen, entre Mopti et le lac Débo.
Malheureusement, ce pays, le Dar Goulla, est loin d’égaler en richesse le Macina. Sans doute le riz viendrait à merveille sur ces terres périodiquement inondées, mais il n’est même pas connu. Les cultures se bornent au mil, aux haricots, à divers légumes, au coton avec lequel les habitants tissent eux-mêmes la bande d’étoffe qui les ceint. Point de troupeaux, en raison de la présence de la mouche Boguéné, analogue à la tsé tsé[142] ; pas de lianes à caoutchouc. L’ivoire serait le seul produit exportable ; les éléphants semblent fréquents si l’on en juge par les empreintes, mais on sait combien le commerce de l’ivoire est passager et aléatoire. Quant à la puissance d’achat des indigènes, que peut-on proposer à une misérable population de pêcheurs presque nus, dont le seul luxe est l’échange de quelques colliers de grosses perles bleues contre les vivres nécessaires aux caravaniers du Dar Sila ? C’est visiblement un pays en décadence. Autrefois, dit-on, ils habitaient des villages sur pilotis et leurs pirogues sillonnaient les étangs dont le poisson était le principal aliment. Mais cet habitat lacustre ne les a point mis à l’abri des razzias de leurs puissants voisins, les Roungas et les Karas, qui chaque année leur enlèvent des femmes et des enfants pour les emmener en captivité. Avec leurs sagaies, qu’ils forgent eux-mêmes, ils n’ont pu résister à ces pillards armés de fusils. De là l’abandon des villages, l’émiettement en groupes de deux ou trois familles qui se cachent en un coin de la brousse pour tenter quelque culture : toute agglomération serait immédiatement anéantie.
Sur le point de disparaître, les Goullas se sont mis sous la protection de Senoussi, mais cette protection, nous le savons trop, ne peut s’appeler que la régularité dans l’oppression la plus écrasante ; d’autre part Ndellé est trop loin pour les défendre des incursions des Dar Four. L’installation d’un poste français sauverait ce qui reste de ces malheureux.
Un poste français au Mamoun, outre qu’il protégerait les habitants, permettrait d’entraver très sérieusement la traite des esclaves qui se fait toujours très activement, comme personne ne l’ignore, dans nos possessions de l’Afrique centrale. Les caravaniers ouadaïens qui entretiennent ce commerce passent en effet au Dar Goulla tout près de Gosso, pour se rendre au Dar Kreich et chez les sultans Bangassou, Rafaï-Ethman et Zémio. Le jour où la route sera barrée aux trafiquants arabes qui vivent de ce commerce, par les Anglais sur toutes les routes du Dar Four, par nous depuis le Tchad jusqu’au Mamoun en gardant tout le cours du Koumara, l’exportation des esclaves de l’Afrique centrale vers le Ouadaï et le Sahara oriental sera près de disparaître. L’installation d’un poste se ferait sans aucune résistance, mais on ne pourrait pas au début ravitailler ce poste, sauf toutefois par le Koumara ou le Boungoul qui peuvent être remontés par des baleinières ou des pirogues en hivernage. Le poste pourrait en outre étendre ensuite son influence au Dar Rounga, au Dar Fongoro, à la partie orientale du pays des Karas et au pays des Youlous.
Le 21 mars, à 4 heures de l’après-midi, nous avons quitté le village de Gosso pour reprendre le chemin de Ndellé et nous sommes allés camper à l’étang de Ni où Aïssa devait nous quitter pour aller à Agouaré chez Maï-Douka, chercher des bœufs pour le sultan Senoussi. De l’étang de Ni, nos guides nous firent prendre une route différente ; nous longeâmes pendant un certain temps un bras marécageux nommé Kouyane faisant communiquer le Koumara avec le Boungoul et le soir nous arrivions au Boungoul. Pendant ce trajet un de nos Sénégalais fit un superbe coup de fusil en tuant deux énormes antilopes avec la même balle, à la grande joie de nos porteurs qui allaient faire, chose qui leur arrive rarement, un substantiel repas de viande fraîche. Un peu plus loin nous rencontrons un couple de rhinocéros qui, surpris, s’apprêtent à nous charger, ce qui jette la panique parmi nos porteurs. Fort heureusement il n’en fut rien et les porteurs remis de leur émotion viennent reprendre leurs charges qu’ils avaient jetées en toute hâte pour fuir au plus vite.
Notre campement était à peine installé au bord du Boungoul que nous vîmes arriver une caravane composée d’une dizaine d’Arabes armés de lances, une quinzaine de convoyeurs, 3 ânes, 12 bœufs et 8 moutons. Cette caravane venait de Kouga et était envoyée à Ndellé par le sultan Adem au sultan Senoussi.
Le lendemain 23 mars, après la traversée du Moussoubourta un peu en aval du point où nous l’avions traversé en allant, nous suivons un bras marécageux, nommé Boua, faisant communiquer le Moussoubourta avec la Tété. La caravane de la veille qui avait cheminé avec nous resta pour camper auprès du Moussoubourta. Quant à nous, comme nous voulions le soir même atteindre la Tété, nous nous remîmes en marche aussitôt le déjeuner.
Auprès du Moussoubourta nous avons rencontré un campement de gens d’Akoulousoulba se livrant à la chasse de l’hippopotame et qui avaient été assez heureux pour tuer un de ces animaux. C’était vraiment fête pour eux et auprès de leurs abris en paille ils faisaient boucaner, en grandes lanières, la viande de cet animal. Après une dure étape, où nous fûmes continuellement assaillis par les mellipones, nous atteignîmes enfin la Tété à la nuit tombante.
Le lendemain 24 mars, au lever du jour, nous assistâmes aux ébats d’une bande de singes qui, sans s’effrayer outre mesure de notre présence, jouaient dans les quelques arbres bordant la rive opposée.
Nous partons pour Akoulousoulba à 6 h. 25. A 8 kilomètres environ à vol d’oiseau avant d’atteindre ce village, nous rencontrons une grande grotte dont l’ouverture est au ras du sol. Cette grotte ayant environ 8 mètres de profondeur n’était habitée que par des chauves-souris.
Le 25 mars, nous campions à Koundé et de là nous gagnons Mansaka par Ndélou, point très connu des caravaniers, et Djalmada. A Djalmada, par suite du manque d’eau, le village était momentanément abandonné. Les cases avaient été découvertes et nous n’y trouvâmes qu’une bande de cynocéphales qui s’empressèrent de prendre la fuite à notre approche. Les habitants du village étaient campés à quelques kilomètres en aval le long du ruisseau.
Le soir nous arrivions à Mansaka et le lendemain 27 mars nous étions de retour à Ndellé.
De Ndellé pour gagner Fort-Archambault nous aurions voulu que Senoussi nous fît conduire par le Djangara et l’Aouk (Boungoul), mais il nous fut impossible d’obtenir cela du sultan et pendant plus de quinze jours tous nos efforts furent vains. La razzia qu’Adem avait été conduire chez les Saras de l’E.[143] rentrait à Ndellé par la route que nous devions prendre et il est évident que Senoussi se souciait fort peu de nous voir rencontrer cette razzia. D’un autre côté le moment du départ était venu, car si nous voulions nous rendre de Fort-Archambault au lac Iro, il fallait que ce voyage se fasse avant la saison des pluies et au plus tard fin juin ou commencement de juillet.
Le 2 mai 1903 nous quittions donc définitivement Ndellé.
A peu de distance de Ndellé, on entre dans la région montueuse du Kouti et jusqu’à Télé, village situé à l’extrémité O. de cette région, la piste franchit une série interminable de vallons et de collines rocheuses. A part quelques points culminants, ces collines varient entre 570 et 685 mètres d’altitude ; c’est l’extrémité O., à quelques kilomètres de la plaine du Bangoran par laquelle on entre à Télé[144], qui atteint cette dernière altitude.
Jusqu’au kaga Batolo escarpement d’une altitude de 680 mètres (la plaine au pied étant à une altitude de 587 mètres, soit 93 mètres de hauteur), qui est situé à 45 kilomètres environ à vol d’oiseau au N.-E. de Ndellé, les ruisseaux rencontrés déversent leurs eaux vers le Bangoran. Quelques-uns atteignent la Mindja Engoulou, affluent du Bangoran, les autres se perdent dans la grande plaine à quelques kilomètres ou quelques centaines de mètres de leurs débouchés dans cette plaine. Du Kaga Batolo aux collines qui dominent le village de Kourou (24 kilomètres environ à vol d’oiseau) on rencontre une certaine quantité de ruisseaux déversant leurs eaux vers le Djangara. Certains de ces ruisseaux nous ont été signalés comme se perdant dans la plaine sans atteindre cette artère ou un affluent de cette artère. On rencontre ensuite des ruisseaux déversant leurs eaux dans la plaine de Bangoran, et se perdant dans cette plaine.
Le 7 mai, nous arrivons à Télé et nous restons en cet endroit jusqu’au 11 espérant toujours que le sultan Senoussi se déciderait à nous envoyer des guides pour nous conduire à l’Aouk (Boungoul). Notre attente fut encore vaine et le 12 au matin, nous nous décidions à partir pour gagner le Bangoran et le village de Ngara.
Entre Ndellé et Télé, sur tout le parcours la végétation est assez intense, peu de bambous (un seul îlot), souvent de beaux arbres. Les endroits les plus fertiles sont tous cultivés ou l’ont été, et ceux qui sont abandonnés ne l’ont été qu’à la suite de razzias continuelles. Nous avons retrouvé à 55 kilomètres environ à vol d’oiseau de Ndellé les ruines des habitations des Couraboulous que Senoussi a emmenés au village de Kaka auprès de Ndellé.
Tout le massif montueux traversé est constitué par des quartzites dans lesquels on relève des traces de roches éruptives. Leur structure varie du compact au grossier, mais les couches compactes dominent. La roche ferrugineuse en forme continue est l’exception, elle n’existe ainsi qu’en de rares endroits du parcours.
Les environs de Télé doivent être particulièrement riches en lianes à caoutchouc, car le long du ruisseau, à partir de l’endroit de la plaine où commence la galerie, sur une longueur de 600 pas, nous en avons compté douze toutes exploitées. Le diamètre de ces lianes pour la moitié d’entre elles variait de 8 à 15 centimètres, pour l’autre moitié de 5 à 8 centimètres. Cette abondance ne doit exister que dans certains vallons ou débouchés bordant la plaine, car dans les autres parties du trajet la liane exploitable n’a été rencontrée que par unités isolées et assez espacées.