La porte des cases est très étroite[190] et a la forme d’une grossière ogive. Aucune trace d’ornementation n’existe ni à l’intérieur, ni à l’extérieur des murs. En dedans du mur, face à la porte, se trouve toujours le grenier, sorte de niche de 0m,60 de haut, fermée en dessus, constituée par une paroi intérieure en arc de cercle venant s’appliquer sur un segment de ce mur. Deux petites ouvertures où l’on peut passer la main permettent d’y puiser. Sur le pourtour intérieur existe souvent un cordon de petites élévations portées sur un mur minuscule de 0m,10 à 0m,20 de haut, élévations concaves au sommet, destinées à recevoir les amphores et les calebasses dont le fond peut se maintenir ainsi en équilibre. Un toit conique ou campanuliforme couvre le tout et se termine au sommet par une pointe de 0m,30 à 0m,50 de haut. Comme dans tous les villages depuis Simmé, de gigantesques vases en terre hauts de près d’un mètre et d’une capacité de 150 litres environnent les cases ou plutôt jonchent le sol de leurs débris.
Au nouveau village de Rô situé à une demi-heure du premier nous avons surpris les habitants. Le premier affolement passé les femmes ont regagné leurs demeures quoique mal rassurées. En moins de 20 minutes nous trouvons sans aucune contrainte les porteurs qu’il nous faut pour continuer.
Le village où nous sommes est un simple campement de cultures où sont venus se réfugier les Rô que Adem n’a pas pu capturer. Je vois avec plaisir que ces habitants ont soustrait à la razzia la plus grande partie de leur récolte. Plusieurs greniers du village sont encore pleins de mil et une abondante provision de mil germé sèche dans la cour et doit servir à la fabrication de la bière. Le sorgho est mis à germer dans les cases sous des claies humides. Lorsque la plantule atteint 15 millimètres de long et que les radicelles se sont enchevêtrées de manière à former des masses compactes, on expose ces masses au soleil en les renversant de manière que la tigelle soit en dessous à l’abri de la lumière et continue de s’accroître encore quelque temps. Après le séchage on broie ces masses et on les met dans de l’eau qui est soumise à l’ébullition. La fermentation commence à la fin du premier jour et la bière peut être bue à la fin du deuxième jour.
De Rô à Mali, la distance est de 13 kilomètres environ. Toute la contrée n’est qu’un immense marais (Béda) déjà fortement inondé, à cette époque. Les chevaux avancent difficilement. Les indigènes, qui passent la moitié de leur vie à barboter dans ces marais, n’éprouvent aucune difficulté à maintenir nos caisses en équilibre sur leurs têtes, même quand ils mettent les pieds dans les trous produits par les pas d’éléphants. Une végétation herbeuse composée surtout de Crinum et d’Andropogon couvre les eaux de toutes parts, les bouquets d’arbres croissant sur les termitières accidentent ces marais étranges et en rendent la monotonie moins grande. On marche ainsi pendant 5 minutes dans l’eau puis 2 minutes sur la terre ferme et on recommence à marcher dans l’eau, parfois le cheval s’enlise jusqu’aux genoux et c’est miracle s’il ne tombe pas.
Pendant une certaine partie du chemin nous avons longé un barrage de pêche, sorte de mur en terre, haut de 0m,40 et allant d’une termitière à l’autre, des rigoles ménagées dans ce mur de distance en distance permettent au trop-plein de s’écouler, mais leur niveau n’est pas encore prêt d’être atteint.
Il n’est pas douteux que cet immense marais est la queue du lac Iro. D’ailleurs en arrivant à 1 kilomètre du village de culture de Mali j’aperçois vers l’E. une vaste trouée, sans aucun arbre, se prolongeant jusqu’à la limite de l’horizon. Dans cette trouée, au bout de laquelle est l’Iro, serpente le Bahr Salamat, au lit large de 12 à 18 mètres, aux berges de 3 à 4 mètres de haut et environné de faux lits à sec ou remplis de Bourgou ou de mil sauvage.
Dans le lit proprement dit il y a partout de l’eau sur une largeur de 8 à 10 mètres et une profondeur de 0m,30 avec un très faible courant d’ailleurs entravé par les tiges de Bourgou qui abondent.
Nous nous arrêtons dans un village de cultures à simples cases en paille et dépendant du village de Mali. Les habitants, nullement effrayés, nous invitent à établir notre camp sous un gros Karité qui se trouve à proximité. Les femmes continuent à vaquer à leurs occupations et quelques hommes vont à Mali annoncer notre arrivée. Puis les visites et les palabres commencent. Les hommes sont presque tous vêtus d’un grand manteau fait de bandes de coton indigène que leur apportent les Salamats en échange de leur mil. Beaucoup parlent arabe et leurs rapports avec les musulmans semblent fréquents. En passant à Rô nous avions déjà vu des traces fraîches laissées par des chevaux ou des ânes indiquant la présence d’étrangers, et constaté que plusieurs jeunes gens avaient les traits bien plus fins et la peau beaucoup plus claire que les noirs de la contrée. C’étaient certainement des métis d’arabes. Les hommes n’ont d’autre ornement qu’un petit collier en lanière de cuir tressée autour du cou.
Les femmes portent un petit soundou à la lèvre supérieure et une billette en bois à la lèvre inférieure[191]. Quelques-uns des soundous sont en ivoire d’hippopotame, les autres en bois (parfois très noir d’acacia) ornés ou non de clous en cuivre. Femmes et enfants portent parfois des colliers en perles.
La bière de mil est faite avec le grain pilé non germé comme cela se pratique chez les Bandas.
Les Malis parlent le même dialecte que les Koudias et les Koulfés.
28 juin, Mali, Goufé ou Koufé, Moufa. — Départ dès 6 heures, le chef nous accompagne.
Après une heure de marche à travers une brousse bien boisée à sol rougeâtre et sablonneux, parsemé de petits blocs et plaques de roche ferrugineuse, nous arrivons à un groupe de rocs granitiques dont le plus élevé domine la plaine de 20 mètres au plus. Ces rochers sont formés d’entassements de blocs ou de gigantesques monolithes taillés verticalement. Ils sont groupés sur un espace rectangulaire de 200 mètres de long et 500 mètres de large, leur surface est complètement nue et c’est dans les anfractuosités seulement que croissent quelques gros ficus.
Le village de Mali, presque anéanti par une razzia récente de Korbol, est situé à une centaine de mètres de ces rochers. Pour la première fois, depuis Ngara dans la plaine du Bangoran, je constate que le pourtour limitant l’ensemble des cases est formé de perches fichées en terre, très rapprochées les unes des autres et entre lesquelles se pressent quantité de lianes diverses et d’arbustes épineux. On entre par trois ouvertures encadrées de gros pieux si rapprochés que le cheval dessellé a grand peine à passer. C’est un procédé de fortification très primitif, mais il n’en constitue pas moins un moyen de défense contre une agression nocturne ou contre la pénétration d’un fauve. Les ouvertures sont en effet soigneusement entravées chaque soir par des monceaux de pieux et des branchages épineux.
De la plupart des cases il ne reste plus que les murs. Elles sont construites sur le type des Koudias, les abords de la case et l’intérieur sont recouverts d’un macadam poli qui persiste plusieurs années après la destruction de la case.
Le village est ombragé par quelques beaux arbres : Tamariniers, Ficus et surtout le Ficus Rokko très commun. J’observe aussi pour la première fois auprès de quelques cases l’Acacia arabica en fleurs, certainement planté sous cette latitude.
Un peu de mil est cultivé à l’intérieur même du village. Les plants ont 0m,15 de haut et sont l’objet de beaucoup moins de soins que chez les Kabas. Sur de hauts piquets plantés auprès des cases grimpent quelques tiges d’ignames.
En quittant le village, nous restons quelques instants dans un bosquet d’Acacias divers dont les pieds sont assez hauts et assez rapprochés pour donner l’illusion d’une forêt. C’est la limite extrême S. où l’on rencontre des bosquets assez importants de cette légumineuse. Ensuite pendant une heure la marche se poursuit dans une grande prairie non marécageuse, mais cependant entièrement privée d’arbres, les Andropogon qui la composent n’ont en ce moment que 0m,30 de haut. Quelques Crinum y mêlent leurs fleurs. Les Baguirmiens nomment Bala ce genre de plaine. De cet endroit (terre argilo-sablonneuse avec nombreuses concrétions siliceuses blanches) on aperçoit en arrière trois mamelons granitiques nommés Sakoura par les Goulfés.
Ensuite la plaine change d’aspect, devient argileuse, le sol est sillonné de profondes crevasses, de marécages, et nous atteignons ainsi le village de Goufé entièrement détruit par Korbol et dont quelques cases seulement ont été reconstruites. Les habitants ont fondé un nouveau village un peu plus loin, mais ce dernier ne paraît que provisoire. Un peu plus loin nous franchissons le Ba Moufa n’ayant en cet endroit qu’un lit herbeux, large d’une trentaine de mètres, sans berges accentuées et dans lequel il y a un peu d’eau. Nous atteignons ensuite le village de Moufa défendu par une enceinte épineuse et palissadée. Derrière le village le Ba Moufa a une largeur de 30 à 40 mètres avec des berges argileuses de 2 mètres ; son lit est formé d’un chapelet de mares. Le village, qui compte 100 cases, et a été ravagé aussi par Korbol. En 1901, le capitaine Paraire, résidant à Fort-Archambault, envoya Nagué, chef de Simmé, planter le pavillon français à Moufa et dès notre arrivée nous eûmes le plaisir de voir flotter les couleurs nationales sur le village.
Les Moufas constituent une peuplade n’ayant que ce seul village. Ils parlent le même dialecte que les Goulfés, les Koudias, les gens de Mali et ceux de Goufé. Leur chef se nomme Ouiya. A la fin de 1902 ou commencement de 1903, Korbol a razzié le village, tué 5 hommes et 2 femmes, et emmené 35 captifs. Nagué qui ne devait nous accompagner que jusque-là nous fit ses adieux pour retourner à Simmé.
29 juin, de Moufa à Souka. — Une très violente tornade s’est abattue cette nuit sur la contrée. Pendant plusieurs heures l’eau tombe à torrents, aussi lorsque nous nous mettons en route sommes-nous obligés de traverser d’innombrables flaques d’eau, et de patauger pendant une heure dans la boue, sur un sol sans consistance, marécageux, et parsemé de fondrières. La végétation est rare par places, ailleurs elle est épaisse et de nombreuses antilopes y pâturent tranquillement, sans s’inquiéter de notre passage. Enfin nous apercevons les hautes termitières boisées séparées les unes des autres par des flaques d’eau où baignent leurs pieds. Nulle part il n’y a peut-être autant de plantes réfugiées que sur ces monticules. Les arbres les plus élevés, Tamariniers, Anogeissus et Diospyros ont leurs rameaux tout enchevêtrés par les longues guirlandes de Cissus quadrangularis qui donne un cachet tout à fait étrange au paysage. Cette plante est bien là dans sa station préférée. Deux ou trois autres Ampélidées à tubercules vivent généralement près d’elle et notamment l’Ampelocissus à feuilles sinuées à 3 ou 5 lobes, rappelant la vigne de chez nous, mais fort différente d’elle au point de vue botanique et économique. Insensiblement nous nous élevons de 2 ou 3 mètres pour atteindre un plateau sans eau à végétation très épaisse et sur lequel la roche ferrugineuse affleure par endroits sous forme de grands plateaux dénudés. Les espèces du N. (Balanites, Acacia, Caillea, Combretum aculeatum) s’y mêlent aux essences du S. (Unona monopetala, Combretum, etc.). Ce n’est plus enfin l’aspect des plaines marécageuses que nous venons de traverser.
Un peu plus loin la végétation nous indique que divers endroits ont été cultivés, et nous atteignons bientôt la première agglomération de Souka se composant de 50 cases et défendue par une enceinte épineuse. A trois kilomètres au-delà nous arrivons à la seconde agglomération, beaucoup plus importante, se composant de 110 cases et également défendue par une enceinte épineuse ; le chef se nomme Laka.
Comme nous devons être là chez les Goullas je commence, aussitôt notre installation faite, à demander des renseignements, et on me répond à mon grand étonnement que les gens de Souka n’étaient pas des Goullas, que ces derniers habitaient plus loin, aux villages de Boungou et de Bou. Il devait en être ainsi sur tout le pourtour du lac. Aucun village ne voulut être Goulla, et pour chaque village les Goullas étaient toujours les gens des villages voisins.
Les habitants de Souka vivent en assez bonne intelligence avec les Arabes du Dar Salamat, ces derniers viennent seulement de temps à autre leur réclamer un tribut, leur apporter des bandes d’étoffes, des vêtements faits avec ces mêmes bandes et quelques autres articles qu’ils échangent contre des provisions et des esclaves. Il nous a semblé que les Arabes venant ainsi réclamer ce tribut n’étaient que de petits chefs agissant pour leur propre compte et se disant envoyés par l’Aguid du Salamat[192]. La superficie entourée par l’enceinte épineuse indique que cette agglomération était autrefois beaucoup plus importante, car aujourd’hui la moitié est seulement occupée par des cases et l’autre moitié est inoccupée ou cultivée en plantes accessoires. Le village et ses environs possède de beaux arbres parmi lesquels on remarque le Karité.
Comme je tiens particulièrement à éclaircir cette question des Goullas, je me décide à laisser Courtet à Souka pour étudier ce côté du lac Iro et à partir le lendemain matin pour les villages qui m’avaient été signalés. Ce voyage devait nécessairement m’entraîner à faire le tour du lac par le N.-E. quoiqu’il nous eût été signalé que les Salamats venaient de ravager le village de Kio situé à quelque distance de la rive E.
30 juin. — Après une marche d’environ 4 kilomètres vers le N.-E. j’arrive au petit village de Boungou qui n’est en réalité que la station des pirogues de pêche du village beaucoup plus important de Boun ou Bou, situé à 2 kilomètres environ plus au N. Boun comprend 120 cases, le chef se nomme Ngoué. Les habitants, comme d’ailleurs ceux de Souka, parlent le même dialecte que ceux de Mali et se disent originaires de la même tribu. Quand j’arrive je trouve les indigènes très occupés, ils font en effet boucaner en grandes lanières la viande d’un hippopotame qu’ils ont tué la veille et pour eux c’est une véritable fête. De grands échassiers se promènent dans le village sans s’inquiéter nullement de notre passage pendant que sous les arbres ombrageant les cases sont perchés de nombreux Charognards (Neophron monachus) qui, de temps à autre, viennent chercher, au milieu des poules qui picorent, et sans que celles-ci s’en inquiètent, les débris qui leur conviennent. J’ajouterai qu’en traversant les cultures, les pintades sauvages en troupes d’une vingtaine ne s’écartaient que lentement et en becquetant l’herbe, quand nous passions sur le sentier. A l’O. du village je visite un petit bois où gambadent des singes. De Boun à Tor Djoguil, village situé à 11 kilomètres environ E.-N.E., nous circulons sur un plateau de roche ferrugineuse où nous rencontrons le Daniella, et comme animaux de grands Cynocéphales, de grands Canards sauvages, des Aigrettes, des Grues couronnées et d’autres Échassiers ; l’hippopotame paraît très commun.
Nous déjeunons à Tor Djoguil, village de Goullas, où l’on parle le même dialecte qu’à Moufa, Souka et Bou. Le village se composant de 60 à 80 cases, entourées d’une enceinte épineuse nommée Ngara[193], est assez loin du lac et les habitants ne sont pas pêcheurs. Cette année est pour eux une année de famine, leurs récoltes ont manqué et ils ne vivent que de racines qu’ils vont recueillir dans la brousse. Les hommes portent comme vêtement deux peaux, l’une devant, l’autre derrière, ou un grand manteau nommé Koubou fait avec des bandes d’étoffes ; ils refusent toutes les perles. Les femmes portent le petit Soundou, mais n’ont aucun autre ornement.
Un forgeron a sa forge installée comme celles des Ndamms ; il cumule et exerce aussi la profession de tanneur. Autour d’un gros ficus, situé au milieu du village, on remarque des trophées de chasse composés de dépouilles d’hippopotames et d’antilopes. Le chef se nomme Timan et le village est soumis aux incursions des Arabes.
De Tor Djoguil on me signale dans une direction E. 35° N. le village de Tiéou habité aussi par des Goullas.
A 11 kilomètres environ de Tor Djoguil, cette fois sur la rive E. du lac, nous arrivons à Koubou Mérissé (25 cases) après avoir passé à quelque distance du village de Kio, détruit il y a quelques jours par les Salamats. A Koubou Mérissé je suis toujours chez les Goullas[194].
De Koubou Mérissé aux agglomérations de Kouré il y a environ 6 kilomètres. A peu de distance de Koubou Mérissé je me suis approché des bords du lac et du haut d’une grosse termitière j’ai pu voir le lac dans son ensemble. De ce point j’ai remarqué vers le N.-O. les mamelons de Karou et ceux de Bagolo vers le S.-O. A l’O.-S.O. j’aperçois vaguement un cul-de-sac, c’est le déversoir du lac, le Bassa.
Le groupement où j’arrive forme trois villages, d’abord Kouré, village annexe de 20 cases, chef Guibrin, ensuite Bada, village de 60 cases, chef Mbérégui et enfin Kouré, village principal, 60 cases, chef Altim.
Je campe à Kouré.
De Kouré j’envoie un courrier à Courtet l’informant que je le rejoindrais à Moula (Goulfé) où il pouvait retourner, et que de Tor Moural où je serais le lendemain vers midi je comptais aller chez les Saras.
1er juillet. — A peu de distance de Kouré j’atteins Bouni, village de 40 cases, chef Méla. Dans ce village je remarque un indigène tissant du coton. Quatre kilomètres environ plus loin j’arrive à Tor Moural, village de 50 cases, défendu par une enceinte épineuse, là je trouve deux Salamats, dont un marabout possesseur de deux ânes. Ce sont les gens dont nous avions remarqué les traces au village de Ro. Le marabout se nomme Ahmed.
La végétation proprement dite des bords du lac commence à 800 mètres environ de l’endroit où sont mouillées les pirogues. Pour atteindre ces pirogues on traverse d’abord une prairie d’Andropogon d’environ 300 mètres, ensuite on passe dans le Bourgou pendant une cinquantaine de mètres, on rencontre après sur 40 mètres environ des Cyperus et du Mil sauvage, puis une bande de 10 mètres de Mimosa asperata (à 420 mètres on descend brusquement une berge de 0m,40 de hauteur). Après le Mimosa, sur une centaine de mètres, on rencontre de nouveau du Bourgou et des Cyperus divers ; on traverse ensuite sur 150 mètres environ une prairie dense de Sesbania, hauts de 2 mètres, dans laquelle on remarque des débris d’Etheria. Enfin sur une cinquantaine de mètres on rencontre, dans un terrain déjà inondé, des Sesbania, des Cyperus et des Ipomea. Cent mètres environ plus loin sont des pirogues au nombre de six.
Au village j’ai pu parler avec le marabout Ahmed qui m’a affirmé que Mangara, le point extrême atteint par Nachtigal, existait toujours. C’est une ville importante qu’il donne comme située à 8 ou 10 jours du Iro. Quoique m’ayant donné de très bonne grâce tous les renseignements que je lui demandais sur la région, je considère néanmoins que Ahmed me voit d’un mauvais œil, et l’attitude des habitants me confirme cette supposition. Comme les Salamats vont souvent chercher du mil et des esclaves chez les Saras, il a dû leur dire de ne pas me conduire et il m’a été impossible de recruter des porteurs pour aller dans cette direction. Je quitte donc Tor Moural le 2 juillet pour me diriger sur Sourouba où j’espère être plus heureux. Dans l’intervalle, le courrier que j’avais envoyé m’avait rejoint et Courtet m’avisait qu’il se mettait en route pour Tor Moural. Comme je savais qu’il ne pouvait passer que par Sourouba j’étais certain de le rencontrer. En effet, après avoir franchi, non sans peine, le Bassa, Courtet faisait une pose à Sourouba au moment où mes premiers porteurs y arrivaient.
Sourouba est un village de 25 cases, chef Djoko. Il y a quelques années les Souroubas habitaient à proximité des mamelons Bagolo, ils furent attaqués et razziés par les Arabes, et de leur tribu il ne reste plus que deux villages, l’un Sourouba proprement dit et l’autre Dabo où nous devons nous rendre ce soir.
Les habitants du village jouissent, comme moyen d’accès au lac, d’un canal d’environ 500 mètres de longueur et 2 mètres de largeur, qui paraît avoir été creusé par la main de l’homme, et où sont amarrées leurs pirogues. La végétation que l’on rencontre en marchant vers le rivage est la suivante. En sortant de la partie assez boisée où l’on remarque Cailcédrat, Acacia, Anogeissus, Sclerocarya, on traverse une zone de 100 mètres environ, formée d’un sol dur, sablonneux à la surface, avec herbe fine parsemée de Crinum en fleurs, quelques rares bouquets d’arbres, Nauclea, Balanites, Combretum, limite des grandes termitières. Vient ensuite une zone de 50 mètres à sol sablonneux, humifère, avec petits galets et Nauclea, Bauhinia, Gardenia. Plus loin, sur 900 mètres environ, on traverse une grande prairie d’Andropogon à grosse paille raide, desséchée et en partie brûlée. Après cette prairie on entre dans une zone de 175 mètres environ où l’on rencontre les Cypéracées et plus loin des Malvacées sur 90 mètres. Sur 180 mètres après, le Bourgou est assez dense avec des Ipomea très robustes. Sur 50 mètres ensuite, le Bourgou disparaît pour faire place à des Cypéracées, Ipomea, Légumineuses, puis sur 100 mètres, le Bourgou réapparaît avec les plantes précédentes et sur le sol on voit des coquilles d’Unio. Enfin on se trouve en face d’une zone de 300 mètres environ formée d’un terrain vaseux noirâtre et inondé par quelques centimètres d’eau.
A 2 heures de l’après-midi, après avoir, sans trop de peine, recruté des porteurs pour nous conduire dans la direction de Biro, premier village Sara, nous quittons Sourouba et après une marche d’environ 8 kilomètres au S.-O. nous rencontrons le Bahr Salamat. La largeur totale de l’ancien lit est d’environ 180 mètres, les berges sont argileuses ou argilo-sablonneuses et ont de 4 à 5 mètres de hauteur. La berge de la rive droite est éboulée et le long de cette berge les alluvions se sont accumulées et encombrent une grande partie du lit. La berge de la rive gauche est à pic et le lit actuel se trouve de ce côté. Ce lit mesure environ 60 mètres de largeur et à cette époque de l’année il se compose d’un chapelet de mares sans profondeur ne communiquant même pas entre elles ; on remarque des coquilles d’Unio et d’Etheria. Sur la rive droite existait autrefois un village qui devait être important si on en juge par les nombreux débris de poterie qu’on rencontre sur cet emplacement. Comme végétation citons : Acacia, Balanites, Asparagus, Capparidées, Sesbania, Mimosa.
Trois kilomètres plus loin nous atteignons le village de Dabo, 17 cases, Mbari, chef. Dabo est le dernier village Goulla que nous devions rencontrer.
Le lac. — Le lac Iro mesure environ 18 kilomètres dans sa plus grande longueur et 9 kilomètres dans sa plus grande largeur, son grand axe est sensiblement orienté N.E.-S.O. Son altitude est de 380 mètres. Il s’est formé dans un bas-fond entouré d’une ceinture de roche ferrugineuse surélevée de quelques mètres et boisée. La roche apparaît à la surface sur presque tout le pourtour, sauf dans la partie où se trouve le déversoir. Le déversoir, nommé Bassa, est constitué par un cours d’eau de 30 à 40 mètres de largeur ayant des berges de 3 mètres de hauteur, il ne fonctionne qu’aux hautes eaux. Aux basses eaux sa profondeur est très variable. Dans certains endroits l’eau y est assez profonde pour les hippopotames et dans d’autres elle n’a que 0m,80 de profondeur. Le lit est tantôt à fond dur, tantôt à fond vaseux et au voisinage du lac il n’existe pas de gué proprement dit. Quelques arbres existent sur ses rives, rompant un peu la monotonie de la grande plaine qui au S.-O. du lac ne possède pas un buisson.
De Souka pour atteindre l’eau libre, on marche d’abord sur un parcours de 1.800 mètres dans la grande plaine herbeuse à pente insensible et l’on atteint la limite ordinaire de l’inondation aux hautes eaux ; là on descend une sorte de berge de 0m,70 à 0m,80 de hauteur. On circule ensuite pendant 1.100 mètres sur un terrain devenant de plus en plus humide, et à ce point le cheval ne peut plus avancer. De là pour atteindre les pirogues qui sont amarrées à 400 mètres plus loin et où il y a environ 15 centimètres d’eau, on marche dans la vase d’abord couverte d’un peu d’eau, la hauteur augmentant insensiblement au fur et à mesure qu’on s’approche. Les pirogues qui ont assez d’eau pour flotter vides n’en ont pas évidemment assez pour flotter quand elles sont chargées (généralement deux pêcheurs) et les pêcheurs les font encore glisser sur le fond vaseux pendant un assez long parcours avant qu’elles puissent flotter librement. Les pirogues ont de 6 à 8 mètres de longueur et sont construites en Cailcédrat. Quelques-unes sont en planches cousues et on les immerge quand on ne s’en sert pas.
Par une belle matinée le lac apparaît couronné d’un diadème blanc de vapeurs, disparaissant dès que le soleil monte un peu sur l’horizon. Cette brume commence parfois le soir un peu avant la tombée de la nuit.
Le lamantin n’est pas connu au lac Iro.
La Flore. — Les arbres dominants des parties boisées qui avoisinent le lac sont ceux du Sénégal et du Moyen-Niger, qui se retrouvent aussi pour la plupart sur le Nil moyen.
Le Cailcédrat est très abondant et forme de très beaux pieds, on rencontre le Tamarinier, l’Anogeissus, le Celtis integrifolius, le Balanites ægyptiaca, une Bignoniacée, des Ziziphus, le Kigelia pinnata, plusieurs espèces de Capparis, plusieurs espèces de Ficus dont quelques-uns très beaux dans les villages. Le Ficus rokko est très commun mais toujours planté.
Les arbustes et arbres épineux Acacia et surtout le terrible Acacia pennata, Caillea, Combretum spinosum, sont assez communs et forment souvent des fourrés impénétrables. Le Karité a été remarqué à Mali et à Souka. Le Parkia s’arrête à Simmé. Les Hyphæne sont assez répandus au N. du lac et on trouve quelques Rôniers. Remarqué particulièrement au S.-E, Prosopis dubia, Terminalia macroptera, Mimusops Chevalieri, Parkia, Unona monopetala, Cassia fistulosa (spontané !), Sclerocarya birrea, Diospyros mespiliformis, Combretum reticulatum, Combretum micranthum (Kinkélibah), Vitex, Terminalia avicennoïdes, Heudelotia tomentosa, Guiera, Ximenia, Boscia senegalensis, Gardenia, Detarium senegalense, une Tiliacée en petites touffes, Bignoniacée à fleurs roses, Kigelia pinnata, Bauhinia reticulata, Sterculia tomentosa, Asparagus divers, Crinum, quelques Aloe, Tacca, Cissus nombreux et Kaempferia rosea.
Les Goullas. — Les Goullas du lac Iro parlent tous le même dialecte qui est celui des Koulfés, des Koudias et des Malis. Ils ne portent aucun tatouage, si ce n’est chez quelques individus en haut du bras droit. Ils sont vêtus de peaux ou d’un vêtement fait avec des bandes d’étoffes du Ouadaï. Les peaux sont pendantes dont une en avant sinon deux, une autre est en arrière et s’attache à la ceinture de la première ; ce genre de vêtement n’a rien de commun avec celui des Kabas.
Le vêtement fait avec des bandes d’étoffes est tantôt le grand manteau à longues manches des Arabes, tantôt un tablier placé par devant et muni d’une ceinture, tantôt encore deux morceaux de pagne liés ensemble sur l’épaule gauche.
Les hommes n’ont ni bagues ni colliers et rarement des bracelets. Ils portent des fétiches de cordelettes passées autour du cou ou des bras avec, parfois, une ou deux perles ou un grisgris en cuir. C’est tout ce qu’ils ont pris aux Arabes. Non seulement ils ne sont pas tatoués au visage, mais ils n’ont pas les oreilles mutilées ou déformées, les dents sont fort rarement taillées. Les Goullas sont moins robustes que les Kabas, cependant ils ont le corps bien fait, les membres ne sont pas d’une gracilité disgracieuse comme chez les Goullas du Mamoun qui leur sont cependant apparentés ; la peau est fort noire. Cependant chez les enfants et les jeunes gens le teint est bronzé parfois même fortement. Les lèvres sont peu épaisses mais le nez est très écrasé. Les cheveux sont rasés ou portés assez longs. Jamais je n’ai vu de coupes de cheveux en dessins comme chez les Kabas. La barbe, souvent assez épaisse, est longue. La sagaie est presque la seule arme, on en emporte un faisceau de 2 à 6 quand on va dans la brousse, les fers en l’air, garantis par un étui en cuir. En dehors des villages limitrophes on ne possède point le couteau de jet. Quelques hommes portent au bras droit un bracelet avec un couteau droit enfermé dans une gaine en peau d’hippopotame.
Les femmes sont complètement nues, elles ne se couvrent même pas avec des feuilles d’arbres comme dans d’autres pays. Elles ont généralement les oreilles ornées d’une baguette de bois placée horizontalement. Enfin elles ont les deux lèvres percées. La lèvre inférieure est ornée par une billette de bois, la lèvre supérieure contient un petit soundou dont le diamètre ne dépasse jamais celui d’une pièce de 5 francs.
Tous les enfants portent à la taille des liens de cordelettes avec ou sans perles. Dans les familles riches ils ont en outre des colliers de verroterie, des bracelets de fer, de cuivre et d’étain venant du Ouadaï ; nous avons même remarqué un grelot.
Comme principale particularité ethnographique, il faut noter les villages fortifiés avec une enceinte (Nagara) simple ou double d’Acacia pennata, à porte étroite, garnie de piliers à l’entrée. On chemine parfois, pour pénétrer dans l’enceinte, dans un étroit passage à travers les touffes de cet acacia très épineux, touffes enlacées souvent de plantes grimpantes.
Le forgeron est en même temps tanneur. Pour le tannage on cultive quelques Acacia arabica dans chaque village.
Les hommes fument et chiquent le tabac. Les femmes fument une pipe de forme analogue à celle des Kabas mais à manche toujours court.
Les pêcheurs se servent surtout de nattes en roseaux liés par des cordelettes et ayant l’aspect de stores longs parfois d’une vingtaine de mètres. C’est avec ces nattes qu’on barre les Mindja ou qu’on installe dans l’Iro de grands pièges à poissons.
Une grande partie des hommes portent en bandoulière du côté gauche, quand ils voyagent, une petite sacoche en cuir où ils mettent leurs grigris et ce qui peut leur être utile.
Les principales cultures des Goullas sont le Maïs et le Mil. Ils cultivent aussi autour des cases d’autres produits secondaires comme les Courges, l’Igname, le Haricot. Le Pignon d’Inde est cultivé aussi dans les villages.
3 juillet. — Cette nuit nous avons essuyé une forte tornade. Les hommes viennent facilement pour nous guider et porter nos bagages chez les Saras. Les femmes et les enfants assistent curieux à nos préparatifs. Une de ces dames a surtout attiré mon attention par sa taille gigantesque, pour une grosse perle bleue elle se laisse mesurer, elle a 1m,85 de hauteur, et quoiqu’elle soit douée d’un certain embonpoint, elle paraît plutôt grêle étant donné sa taille.
Entre Dabo et le pied de l’ondulation où habitent les Saras, nous circulons dans un immense Firki au sol crevassé et rempli de fondrières. Dans ce Firki on ne trouve pas de Crinum, mais par contre les Acrospira abondent. A mi-chemin nous commençons à apercevoir la ligne bleuâtre du plateau habité par les Saras, et en nous retournant nous distinguons encore les sommets des mamelons rocheux de Bagolo.
Le Firki cesse enfin, nos chevaux marchent maintenant sur un terrain plus sûr, nous atteignons le pied du plateau et par un sentier en pente très douce nous arrivons au village de Biro chez les Saras Ngakés.
La dénomination de Saras Ngakés veut dire ici les Saras du chef Ngaké qui, lorsqu’il est mort a été remplacé par Mando, mort également victime de la dernière razzia.
Le village se compose aujourd’hui de 60 cases, il a été cruellement ravagé par Adem, lequel a opéré avec une cruauté et une sauvagerie qui sont un véritable défi à l’œuvre civilisatrice que nous voulons accomplir en Afrique centrale.
Adem, Ould Banda et Allah Djabou ne sont restés qu’un jour à Biro, quarante-huit hommes ont été placés sous un gros tas de paille, les bazinguers ont formé le cercle autour de ce bûcher improvisé et Adem a donné l’ordre d’y mettre le feu. Cinquante-cinq hommes ont été tués à coups de fusil. Le chef Mando a été attaché à un poteau avec de la paille et a été également brûlé vif. Quant aux femmes et aux enfants tués ou disparus on n’en connaît pas encore le nombre. Nous étions là au milieu d’une population véritablement affolée et ce ne fut pas sans peine que nous réussîmes à calmer l’émotion provoquée par notre arrivée et à décider les gens à nous accompagner jusqu’au village de Mangadéleb, le dernier du plateau.
Nous avons rencontré à Biro des Koudias que nous avions vus à Koudoumi et qui venaient acheter du mil, et une petite caravane d’Arabes Ouled Rachid venant aussi dans le même but et apportant en échange des fers de lance, des vêtements en bandes d’étoffe, des bandes d’étoffe, de la verroterie et quelques autres objets divers.
Les hommes sont robustes, mais de taille non exagérée, leur système pileux est assez développé et ils se tatouent le front et le bras droit. Ils portent les tabliers de peau en avant et en arrière, quelquefois, mais rarement en arrière seulement. Beaucoup ont un vêtement confectionné avec des bandes d’étoffe. La principale culture est celle du Sorgho et du Penicillaria.
4 juillet. — Le plateau sur lequel nous circulons est élevé de 30 à 60 mètres au-dessus du niveau de la plaine environnante, il est couvert de beaux arbres, parmi lesquels on remarque le Karité et le Parkia. Nous passons aux villages de Mata, 60 cases, Gouroukoro, 35 cases, pour arriver à Mangadéleb 30 cases, où nous devions changer de porteurs. Ces trois villages ont également été ravagés par les gens de Senoussi. Après Mangadéleb, par une pente toujours insensible, nous descendons dans un nouveau Firki dans lequel nous vîmes un troupeau de 5 girafes, dont 3 adultes et 2 poulains s’éloignant au petit trot.
Avant d’arriver chez les Saras Mbanga nous fîmes halte à la Mindja Mbanga qui, d’après les indigènes, aboutit d’un côté au Boungoul (Aouk) et de l’autre au Bahr Salamat par les marais des Goulfés. En cet endroit de la Mindja une grande mare, profonde de 1m,50 environ, garde de l’eau toute l’année et ce point est bien connu des caravaniers.
A 2 h. 1/2, nous arrivons au village de Gania, 20 cases, chef Gata. Quelques hommes se lèvent et s’avancent de quelques pas en levant la main, la paume tournée vers Courtet qui était en tête, les autres assis sur un tronc d’arbre ou accroupis auprès des cases ne se dérangent même pas et le convoi s’arrête auprès du puits où nous installons notre campement. Là, survint une difficulté, personne ne voulait comprendre ni l’arabe ni le kaba ; enfin après trois quarts d’heure de gestes et d’exclamations, les gens se décident à aller chercher un jeune homme, captif évadé du Ouadaï, qui parlait l’arabe, et avec lui arrivèrent plus de deux cents personnes des villages voisins.
Le grand chef des Saras Mbanga, Ko, avait tellement bu de bière de mil, que, craignant de compromettre son équilibre et en même temps sa dignité, il crut devoir marcher au moins la distance de 10 pas sur les genoux et les coudes avant d’arriver auprès de moi.
Les villages des Saras Mbangas ont également été ravagés par les gens de Senoussi, et ils nous ont déclaré 16 hommes tués, 40 personnes emmenées en captivité. Sept hommes et deux femmes se sont évadés et sont revenus. On nous a présenté une jeune femme parée de magnifiques soundous qui a marché cinq jours après s’être évadée pour rejoindre Gania.
Comme l’orage menace, nous demandons une case pour abriter notre matériel et les habitants ne font aucune difficulté pour nous la donner.
Les Saras Mbanga paraissent avoir moins souffert que les Goulfés et les Saras Ngaké, ils n’ont vraisemblablement été touchés que par des bandes volantes de bazinguers.
5 juillet. — De Gania à Ganga (15 kilomètres à vol d’oiseau) ce n’est plus le Firki, mais une plaine fertile, avec de beaux arbres, de belles cultures et de nombreux villages. Dans l’un d’eux une brasserie est installée en plein vent sous un hangar et dans les grandes marmites mijote doucement la bière. C’est d’abord le village d’Ogno, 30 cases ; Kourouma, 70 cases ; Bio, deux groupes, 35 et 50 cases ; Ganga, chef Ngabo, trois groupes, 30 cases, 44 cases et 11 cases. A Ganga nous sommes de nouveau sur le plateau jusqu’au delà de Taba, deux groupes, 16 et 20 cases.
Par suite d’un malentendu au sujet d’un village que Courtet croyait trouver au pied de l’ondulation, mais dont il n’existait plus que l’emplacement, il part de Taba et ne trouvant pas le village en question, se lance dans le grand Firki qui sépare les Saras des Goulfés. Toujours à la recherche du fameux village, il arrive finalement d’une seule traite chez les Goulfés, dans un des villages du chef Temba, nous faisant faire ainsi une étape de 44 kilomètres sans manger. Je suis sa piste et j’arrive à mon tour trois quarts d’heure plus tard.
6 juillet. — Un très fort orage avec pluie abondante a éclaté cette nuit, aussi est-ce avec de grandes difficultés que nous franchissons les 10 kilomètres de chemin qui séparent le village où nous avons couché du village de Moula (Koulfé) où nous arrivons à 8 h. 1/2.
Les Koulfés (ou Goulfés). — Le sénégalais Moussa Tankara que j’avais laissé à la garde des bagages a fait pendant notre tournée d’importantes récoltes de plantes. De plus, à son contact les indigènes se sont familiarisés, et à peine installés nous sommes entourés par un large cercle d’hommes, de femmes, d’enfants. A notre premier séjour les guerriers seulement au nombre de 200 étaient venus nous voir armés de leurs lances. Ils formaient un grand cercle à une distance respectable, et je n’avais pu en décider aucun à se rapprocher plus près pour l’examiner. Dès que je faisais un pas vers eux, les mains pleines de perles ils reculaient de deux. Hier la situation était bien changée. Les plus jeunes enfants même n’ont cessé d’assister aux moindres actes de notre installation, et ce matin, 7 juillet, quand il a fallu nous mettre en route, Courtet retournant à Fort-Archambault, moi-même me rendant à Korbol, nous avons eu plus de porteurs qu’il n’en fallait.
Au cours de mon passage chez les Koulfés j’ai pu recueillir quelques notes sur cette peuplade.
La plaine marécageuse qu’ils habitent s’étend sur une vingtaine de kilomètres de longueur. J’y ai compté une vingtaine d’agglomérations. Si l’on compte 25 cases en moyenne par agglomération (ce chiffre étant plutôt faible) on trouve 500 cases, soit environ 2.000 habitants. D’autres agglomérations nous ont certainement échappé et le nombre de 3.000 habitants pour tout le pays Koulfé doit se rapprocher de la vérité. L’expédition des Smoussous en a fait certainement disparaître ou fuir un millier.
Certains villages ont échappé à la razzia, dans d’autres les habitants se sont enfuis, mais leur village a été totalement incendié. Après la razzia beaucoup se sont réfugiés à Moula.
Les plantes cultivées par les Koulfés sont : le Maïs, très commun dans les marais, le Sorgho, le Penicillaria, le Catjang, le Voandzeia (Ouili), l’Arachide, le Tabac (on l’ensemence en ce moment sur l’emplacement des cases en recouvrant le terrain de branchages), le Cotonnier (employé seulement pour faire du fil), l’Hibiscus sabdariffa, le Gombo. On trouve naturalisés, le Pourpier, le Jute et les Gynandropsis qui forment parfois le fond de la végétation. Trois ou quatre espèces de Ficus sont plantés autour des cases, à l’ombre desquels on se repose pendant les heures chaudes de la journée. Une grande Euphorbe cactiforme vit sur quelques termitières et l’on se sert de cette plante pour narcotiser le poisson. Comme animaux domestiques, les chiens dont une grande variété ressemble de loin à notre lévrier. Quelques volailles là où les Smouss ne les ont point prises. On récolte un peu de miel sauvage, mais c’est surtout la pêche qui fournit à l’alimentation. On ne la pratique cependant qu’à la fin des pluies quand l’inondation se retire. On fait de grands barrages dans les plaines inondées, l’eau ne pouvant plus s’écouler vers la ligne de plus grande pente, s’évapore peu à peu. Le poisson reste captif et on le prend dans les flaques vaseuses où il s’est retiré. Pour cela on se sert d’un panier sans fond. On pêche aussi au filet dans le Bahr Salamat mais seulement à la fin des pluies quand l’eau est encore assez haute. La chasse à l’hippopotame semble être inconnue, du moins je n’ai vu nulle part de viande boucanée ni de débris ; par contre on voit dans les villages des débris de crocodiles.
On peut qualifier les Goulfés d’hommes amphibies, car ils passent la moitié de l’année dans l’eau ; d’août à décembre leur pays n’est qu’un vaste marécage dans lequel ils circulent avec aisance. La vase et les hautes herbes aquatiques leur importent peu. On comprend que les Arabes qui n’ont vu cette contrée que très rapidement les aient entourés de toutes sortes de légendes, les faisant vivre sur pilotis et circuler constamment sur des pirogues disséminées dans les roseaux. En réalité les Goulfés n’ont point d’habitations lacustres et s’ils circulent parfois en pirogue ce n’est que pour se livrer à la pêche.
Leurs villages sont construits sur des îlots émergeant seulement de quelques décimètres au-dessus des marais aux hautes eaux.
Leurs cases sont en terre, à toit conique, et ont une porte très étroite. On retrouve chez eux les grands vases des Kabas, et les grandes marmites à faire la bière. Dès les premières pluies ils plantent le Maïs qui forme la base de leur alimentation dans les parties les plus fertiles de la grande plaine alors presque asséchée. Le sol des plantations est noir, humide et mou. La semence y pourrit souvent avant de germer, les jeunes plantes restent longtemps avec des feuilles jaunâtres (chlorose) par suite de stagnation de l’eau, mais dès que la plante est assez robuste elle acquiert une vigueur très remarquable.
Pour réduire l’action de l’humidité au minimum, on creuse entre chaque bande de culture de profonds sillons faisant l’office de drains dans lesquels l’eau s’accumule. Le Maïs ainsi planté est récolté avant l’inondation.
En résumé, depuis le village de Balbédja, toutes les peuplades que nous avons rencontrées dans la plaine du Bahr Salamat, du Ba Moufa (Koulfés, Koudias, Malis, Goufés, Moufas) et au lac Iro, sont des Goullas et parlent un dialecte commun. Mais ne sont réellement dénommés Goullas que les gens habitant le pourtour du lac.