Fig. 2. — Deux Eriodendron anfractuosum à Bangui.

Une partie des arbres de la bande forestière avaient leur tronc enlacé par un poivrier sauvage. Les rameaux parvenus sur les branches retombaient en longues guirlandes au feuillage d’un vert sombre sur lequel tranchaient les grappes formées de petites baies d’un rouge cerise. Les grains sont peu aromatiques et ne sauraient entrer dans la consommation européenne, bien qu’on en ait fait parfois usage en Afrique. Des spécimens de ce poivrier ont été rapportés en Europe et étudiés par Casimir de Candolle dans ses monographies de Pipéracées ; il les rapporte au Piper guineensis (Schum. et Thonn.) découvert autrefois à la Gold-Coast, et c’est aussi à cette espèce que doit être identifié le Poivre du Kissi provenant de la Haute-Guinée française. Dans les parties ombragées des hautes futaies avoisinant l’Oubangui, arbres et arbustes sont couverts de fougères grimpantes et d’orchidées épiphytes en aussi grande quantité que dans la forêt, parmi lesquelles on rencontre une vanille sauvage, non utilisable. Il est très rare que les fleurs produisent des gousses et ces dernières sont petites et très peu parfumées même après fermentation.

Un naturaliste pourrait s’occuper à Bangui pendant plusieurs mois : la flore et la faune sont extrêmement riches, car aux types de la forêt qui subsistent encore, sont venus s’ajouter les types de la zone guinéenne. C’est une région mixte qui tient à la fois de la forêt et de la grande brousse. Nous avions pourtant hâte de gagner les territoires du Nord où le véritable champ de nos recherches résidait. Comme les baleinières promises par l’administration se faisaient attendre, je crus préférable de louer à une compagnie commerciale un grand chaland en acier qui permettait d’emmener d’un seul coup tout le personnel et le matériel de la mission. Ce fut une détestable combinaison. Le boat massif et lourd n’était point étanche, de plus il était aussi mal conditionné que possible pour naviguer dans le cours torrentueux de l’Oubangui tout encombré de rapides. Notre voyage à la Kémo, qui prend ordinairement cinq jours, dura du 20 août (matin) au 30 août (soir) et demanda de très grands efforts à mes trois dévoués compagnons. Si l’on ajoute que deux jours sur trois l’eau tomba à torrents, que les villages de la rive française étaient presque déserts et complètement dépourvus de vivres frais, que la ration de nos pagayeurs vint à manquer, on comprendra quel mauvais souvenir cette étape a laissé dans notre mémoire.

Je transcris ici presque littéralement les notes de mon carnet de voyage.

20 août. — Nous partons le matin avec sept boys, vingt-deux pagayeurs et deux tonnes de bagages. Pour éviter les premiers rapides nous faisons filer les pagayeurs avec le chaland et nous allons embarquer à la mission installée au bord du bief supérieur. L’embarcation avance péniblement en côtoyant les rives boisées ; les branches penchées sur le fleuve nous incommodent et dès le premier jour emportent le toit en paille (chimbeck) que nous avons construit pour nous protéger du soleil. Le soir à 3 heures nous arrivons au village mbouaka de Mbata. Presque tout notre papier à herbier a été mouillé ; la plus grande partie de la nuit se passe à le sécher. Les épis de maïs[17] ont été récoltés depuis quelques jours seulement et les indigènes nous disent qu’il ne leur en reste presque plus.

La petite tomate-cerise est naturalisée en abondance sur les berges du fleuve à l’entrée du village et croît en compagnie des ricins également naturalisés, des amarantes, du pourpier, et du bentamaré (Cassia occidentalis). De nombreux colatiers existent dans le village. Aux environs quelques beaux palmiers rôniers profilent leurs panaches de feuilles en éventail. Ils sont très localisés et il est peu probable qu’ils vivent là dans leur patrie.

21 août. — Les berges de l’Oubangui que nous côtoyons sont couvertes de gros troncs moussus penchés sur l’eau et tordus. Ils affectent des formes étranges ; les troncs, dénudés à la base, laissent pendre, à partir d’une certaine hauteur, de grosses racines adventives ramifiées qui viennent plonger dans l’eau, entre lesquelles s’embusquent les oiseaux pêcheurs et parfois les crocodiles. Souvent, au bout des branches des arbres, les lianes aux troncs tordus pendent en longs festons qui dévalent de la cîme de leurs supports en formant une véritable draperie. Les Orchidées et les Aroïdées épiphytes, les longues chevelures des Usnea, les frondes plaquées des Platycerium décorent au contraire la partie du tronc et des branches cachées sous l’ombrage épais. Il est impossible de rendre l’exubérance et la beauté de cette végétation. C’est un coin de la puissante forêt vierge où la concurrence vitale atteint son maximum, où les plantes se disputent un coin au soleil : pour elles c’est toute la vie, car l’eau et l’humus ne font là jamais défaut. Parmi les arbres qui sont penchés sur le fleuve, les plus caractéristiques sont les suivants : un grand Parinarium assez semblable au P. excelsum, le Codarium nitidum, le Copalier, enfin l’Irvingia Smithii dont les gros fruits rouges flottent sur les eaux en grande quantité et sont mangés par les poissons.

Parfois les rives sont moins abruptes et les bords sont vaseux, ce qui a permis à une foule d’arbustes et de petites plantes herbacées de s’y établir et de s’y grouper par colonies : quelques-unes, comme les Ipomœa à coupes écarlates, ont des fleurs très belles. On trouve aussi le terrible Mimosa asperata, aux têtes de fleurs violacées, aux aiguillons si piquants. Le pied de cette plante baigne dans l’eau et le clapotement produit par le mouvement rythmé de nos pagayeurs suffit pour mettre les feuilles dans la position du sommeil. Par places aussi on observe des îlots de la graminée saccharifère du Niger, le Panicum Burgu. A 10 heures du matin, nous passons au village de Bongissa établi sur une falaise escarpée haute de 10 à 12 mètres. Le mil sauvage croit à la base des berges et baigne dans l’eau.

La rive belge apparaît constituée par de hauts coteaux dénudés couverts de grandes graminées en cette saison. Ils rappellent les mamelons qui se trouvent dans le couloir du Congo, comme eux ils sont privés d’arbres, et présentent seulement des lignes de végétation correspondant aux ravins qui descendent des hauteurs.

Le soir nous arrivons au village mbouaka de Mbongano. Les habitants se plaignent amèrement des déprédations commises par les miliciens sénégalais et yacomas placés près d’eux comme garde-pavillons. Un certain Samba-Bambara est la terreur du pays. Il est tous les jours en maraude. Il enlève par ici des poulets, du manioc, des bananes, par là des femmes. C’est cela qu’on appelle lever l’impôt ! Bien que je n’aie point une foi absolue dans ce qu’on me raconte, il ne me paraît pas non plus que ce soit impossible. J’estime beaucoup les Sénégalais et les Soudanais, mais je sais aussi ce qu’ils sont capables de faire quand on ne les tient plus. Et qui les tient dans les petits postes où ils sont seuls ? Je crois que ces postes confiés exclusivement à la garde d’indigènes ont été supprimés depuis et c’est une innovation heureuse au Congo. Les habitants sont dans le dénûment le plus complet. La plupart des enfants sont amaigris et réduits à l’état de squelettes. A notre départ ils viennent remuer la cendre des foyers installés par nos boys pour y ramasser les quelques grains de maïs tombés dans la braise. Mbongano, le soir, m’a fait faire le tour de son village. C’était à l’heure du repas ; j’ai assisté à la préparation des aliments composés de vivres de famine : racines de bananiers, sauterelles, escargots qu’on mangeait crus.

Ce Mbongano est un jeune et intelligent Mbouaka, élevé à la mission, et parlant français. Il est vêtu d’un pantalon à l’européenne et d’une veste en coutil bleu, ce qui lui donne un air de grand seigneur auprès de ses administrés qui portent seulement en avant un chiffon d’étoffe ou d’écorce retenu par une ficelle. Par ailleurs il a tous les attributs de sa race. Les incisives notamment sont arrachées. Plein d’égards et non quémandeur, il me guide avec une certaine dignité et il est la preuve que l’éducation peut avoir une influence au moins temporaire sur les noirs du centre de l’Afrique.

22 août. — Toujours la même végétation le long des rives, mais cette flore est loin d’être monotone, car de nouveaux types font leur apparition à mesure que nous montons vers le N. Un des végétaux les plus communs est un arbuste formant des touffes de 3 à 5 mètres de hauteur, penchées sur le fleuve. C’est une Sapotacée le Synsepalum dulcificum, connu aussi au Dahomey et au Gabon. Les loangos l’appellent Saka, les peuplades de l’Oubangui le nomment Bonga. Cet arbuste produit des fruits de la taille et de la forme d’une olive, d’un rouge sombre et un peu pruineux à la surface au moment de la maturité. La pulpe d’un rose clair ou blanchâtre, épaisse de 3 à 5 millimètres, recouvrant un gros noyau, est d’abord acide et un peu astringente. Elle produit ensuite dans la bouche une sensation sucrée et très agréable qui persiste longtemps, même si l’on absorbe une boisson acide. Les indigènes en sont très friands et les Européens eux-mêmes mangent volontiers ce fruit. Quand nous passons sous un de ces arbustes, nos bondjos laissent leurs rames et se précipitent à la nage pour en cueillir.

Nous avançons avec une extrême lenteur. A 9 heures du soir nous nous arrêtons dans la brousse sans avoir rencontré de village. Il faut camper sous bois auprès d’un gigantesque tronc d’arbre tombé et en voie de décomposition. Nos pagayeurs et nos boys n’ont pas mangé depuis 24 heures et nous n’y pouvons rien. Nous-mêmes sommes éreintés et, exception faite pour Courtet qui s’installe comme d’habitude, nous ne prenons pas la peine de monter nos tentes.

23 août. — Heureusement il n’est pas tombé d’eau dans la nuit. Dès 5 heures du matin, nous sommes sur le fleuve ; nous avançons ensuite par une belle matinée ensoleillée. A 11 heures, nous atteignons le village de Bafourou en avant des rapides de Longo. Presque pas de vivres pour nos indigènes !

Pour alléger le boat, nous faisons route à pied dans la forêt le long du sentier qui suit le fleuve. Decorse seul est resté dans l’embarcation avec les indigènes, payant lui-même de sa personne. Le sentier que nous suivons est presque inextricable : de gros troncs d’arbres sont parfois couchés en travers ; de grands roseaux, de hautes graminées occupent les moindres clairières. Parfois nous nous heurtons à un tronc d’arbre couvert de grosses larmes de gomme copal qui ont exsudé.

Nous avons laissé l’embarcation en arrière et à 2 heures nous passons les rapides de Longo ; l’eau se précipite à grand bruit dans les rochers. Mais bientôt l’orage qui menaçait éclate. Pendant une heure la pluie tombe à flots, puis se régularise, et 4 heures durant, elle achève de tout détremper, devenue subitement fine.

Il n’est pas possible de chercher à gagner le village voisin. Le boat n’a pu certainement franchir les rapides pendant l’orage. Depuis longtemps nous l’avons perdu de vue. Enfin nous nous décidons à retourner en arrière et nous marchons à présent à travers des marais et des flaques d’eau. Après une heure de marche nous trouvons le chaland en panne. Les hommes sont exténués. Decorse, resté avec eux, a dû faire des prodiges d’efforts ; deux fois le chaland a risqué d’être submergé.

Il est 5 heures ; l’eau tombe toujours et l’on ne peut songer à franchir les rapides. Nous décidons donc de retourner en arrière. Pendant que Decorse laisse l’embarcation descendre rapidement le cours du fleuve, Courtet, Martret et moi continuons à marcher sous la forêt détrempée. Malgré nos vestes imperméables, nous prenons un véritable bain ; de chaque branche que nous effleurons tombe une avalanche d’eau qui nous inonde. Martret dont la ceinture rouge a déteint est d’une couleur invraisemblable. Enfin à 6 heures nous atteignons de nouveau le village de Bafourou. La plupart de nos caisses non étanches sont en piteux état ! Pauvres collections ! Il faudra que je me décide à abandonner des spécimens d’arbres qui m’intéressaient beaucoup et que j’aurais pris grand plaisir à étudier plus tard. Decorse aussi a dû jeter la plupart des peaux qu’il avait eu tant de mal à préparer. J’ai dit plus haut que le naturaliste goûtait dans la grande brousse des jouissances inconnues au reste des mortels, mais quelles amères déceptions il éprouve aussi parfois et quelles cruelles angoisses lorsqu’il voit, sur le point d’être anéanti, le fruit de plusieurs mois d’efforts ! Tout son bonheur est là dans les quelques frêles échantillons inanimés, trésors que la science utilisera plus tard ! Celui qui n’a pas amassé des collections d’histoire naturelle au centre d’un pays vierge d’explorations, celui qui n’a pas eu ensuite ces collections à transporter sur les grands fleuves africains ne peut connaître les émotions qui nous ont tant de fois assaillis durant l’expédition Chari-Lac-Tchad.

Nous sommes enfin au poste du garde pavillon. Nous allumons un feu avec des troncs d’arbres pour nous sécher et surtout pour sécher nos objets les plus précieux. Les caisses zinguées contenant le papier buvard ont pris l’eau et il faut exposer chaque cahier au feu.

24 août. — Le lendemain matin nous nous mettons en route et cette fois nous parvenons à franchir les rapides, mais il y en a d’autres encore à passer ! En face de ceux de Longo, sur la rive belge, les coteaux herbeux viennent déjà mourir sur la rive qui n’est plus bordée que d’un étroit ruban d’arbres dépourvus de lianes. Quelques rares arbres au feuillage clairsemé et au long tronc dénudé couronnent les hauteurs.

Les collines sont coupées d’étroits et profonds ravins qui descendent suivant la plus grande pente et sont nus au fond du sillon ou au contraire très boisés. Le soir nous campons encore sous bois. Pas de vivres pour les hommes ! Nous leur distribuons quelques-unes des boîtes d’endaubage qui restent.

25 août. — La bordure forestière qui longe l’Oubangui devient de plus en plus étroite ; des Parkia et des Afzelia se montrent de temps en temps. On sait qu’ils caractérisent surtout la zone soudanienne. Au bord de l’eau croissent à profusion des Ficus nains et quelques grands palmiers grimpants, très épineux (Calamus ?).

A 10 heures du matin nous passons au village de Kaya ; là encore le fleuve est coupé de rapides formés de grès cimentés par une pâte ferrugineuse qui est une espèce de latérite. Nous rencontrons ensuite les rapides de l’En-Avant ! formés de quartzites relevés presque verticalement et que traversent des filons de diabase sur une largeur de 40 à 50 mètres. Entre ce barrage et celui de l’Eléphant se trouvent des conglomérats ferrugineux agglutinant de gros blocs de grès liés. Toute la surface des roches aux rapides est d’un rouge noirâtre, luisante et comme vernissée par suite de l’existence d’une couche superficielle de bioxyde noir de manganèse. Tous ces barrages sont creusés de marmites plus ou moins profondes produites par les remous de l’eau dans les rochers. A l’intérieur de certaines de ces marmites il s’est constitué des agglomérés de galets roulés et polis, cimentés par une pâte ferrugineuse. Parfois certains galets moulent presque exactement la cavité de la roche dans laquelle ils sont inclus. Ces galets ont dû être charriés par un fort courant, puis arrêtés par les marmites dans lesquelles ils se sont engouffrés ; enfin aux basses eaux, lorsque les rochers se trouvent entièrement à découvert après que l’eau, retenue dans les cavités, s’est peu à peu évaporée, un ciment vient chaque année agglutiner les particules de sable et fixer le galet dans la cavité où il a été apporté par le courant. C’est par un phénomène absolument semblable à celui qui s’accomplit encore de nos jours dans les rapides de l’Oubangui que se sont formés, à des périodes de pluies diluviennes alternant avec des périodes de sécheresse, les agglomérés ferrugineux qui entourent tous les massifs rocheux et tous les Kagas du Soudan occidental et du Soudan central.

Pendant que nous avancions, en suivant la berge, nous avons aperçu, retenu par des racines, un cadavre en putréfaction avancée. Quelques pagayeurs se sont jetés à la nage pour aller voir. Puis ils sont revenus les mains vides. Ils n’ont sans doute pas osé se tailler devant nous un morceau de viande dans ce cadavre à demi décomposé. D’ailleurs à moins d’être affamés ils ne mangent que les individus tués à la guerre ou ceux qui ont été emmenés comme prisonniers. Les Mbagas ne mangent que les hommes, les Sangos et les Yacomas mangent les hommes et les femmes. Le cadavre rencontré était celui d’un noir qui vraisemblablement avait été jeté dans le fleuve après sa mort, car l’Oubangui est le cimetière de tous les villages riverains.

Les chefs seuls sont enterrés à leur mort.

Rarement les hommes de ces villages, qui passent la moitié de leur vie sur des pirogues dans le fleuve, se noient accidentellement. Ce sont d’admirables nageurs qui arrivent presque toujours à regagner les rives, même s’ils chavirent dans les rapides, à moins qu’ils ne soient assommés contre les rochers. Beaucoup de Sénégalais et d’Européens, au contraire, ont trouvé la mort dans le Haut-Oubangui. Trois semaines avant notre arrivée à Fort-de-Possel, une grande pirogue portant une vingtaine de Sénégalais et deux sous-officiers européens, avait été surprise par une tornade au milieu du fleuve, à hauteur du poste. L’embarcation avait chaviré à une trentaine de mètres seulement de la rive belge et les deux infortunés sergents, ainsi que la plupart des Sénégalais avaient été noyés. Nous rappelons ce triste accident pour que tous ceux qui, ayant lu ces lignes, s’ils sont appelés à voyager dans ces parages, ne se départissent jamais de la plus grande prudence.

Bien que la bordure d’arbres qui longe le fleuve ne soit plus très large, elle s’avance encore assez loin dans l’inondation et comme nous côtoyons constamment la rive, nous faisons connaissance avec des habitants désagréables : les fourmis et les guêpes.

La grande forêt africaine est le paradis des fourmis. Sur le sol, le long des troncs d’arbres, sous les feuilles, dans les fleurs on en trouve. Elles appartiennent à d’innombrables espèces. Il en existe de presque microscopiques, d’autres ont jusqu’à 2 centimètres de longueur. L’une des plus désagréables et des plus abondantes est l’Œcophylla maragdina (Fabr.) Smith, grosse fourmi rousse qui construit son nid en agglutinant en boule les feuilles encore vertes des arbres sur lesquels elle vit. Au moindre frôlement les ouvrières quittent leur retraite, courent très affairées le long des rameaux et se répandent bientôt sur le corps de l’imprudent qui les a approchées ; elles s’abattent parfois en si grand nombre qu’elles sont fort désagréables, néanmoins leur morsure n’est pas très douloureuse. De plus leur corps écrasé dégage une odeur d’acide formique nauséeuse. Autrement incommode est une fourmi noire très petite, qui vit également sur les arbres et dont la morsure détermine un fort œdème qui dure plusieurs jours. Enfin sur presque tous les arbres, principalement à la fourche des branches, on observe des renflements noirâtres, ordinairement plus gros qu’une tête d’homme. Ces masses sont encore des nids d’une autre espèce de fourmi. Les termites, qui appartiennent à la même famille, sont aussi fort abondants mais ils ne mordent pas. Leur principal rôle est de transformer les matières végétales mortes, mais non encore décomposées. Chaque fois que notre boat vient toucher une branche penchée sur le fleuve, les fourmis rousses (Œcophylla) s’abattent sur nous et elles sont si nombreuses qu’elles finissent par impatienter.

Elles sont cependant beaucoup moins dangereuses qu’une espèce de guêpe qui vit par colonies de 10 à 15 individus, construisant un petit rayon en forme de disque, porté sur un pédoncule fixé soit à une branche d’arbre, soit à un obstacle quelconque.

En 1905, j’ai été victime d’un accident assez grave, causé par les piqûres simultanées d’un grand nombre de ces insectes. J’étais en Guinée française, à l’intérieur d’une case. Une guêpe étant venue voler autour de moi, je fis de la main le geste de la chasser. Aussitôt une quinzaine de ces bêtes s’abattirent sur mon visage et mes mains. La douleur que j’éprouvai parut d’abord imperceptible, mais je sentis bientôt une sudation abondante ; j’eus à peine le temps de m’étendre sur le lit perdant connaissance. Je m’éveillai quelques minutes plus tard, pris de vomissements, une urticaire générale très douloureuse et les mains toutes gonflées. Par des soins énergiques les douleurs disparurent en quelques heures, mais j’avais été intoxiqué d’une façon moins violente mais identique à ce qui arrive quand on est mordu par un serpent venimeux.

Nos pagayeurs bondjos redoutaient beaucoup ces guêpes. Dès que les perches dont ils se servaient pour pousser l’embarcation avaient atteint un nid, ils quittaient aussitôt leur poste et se précipitaient dans l’eau.

Enfin nous étions aussi parfois incommodés par la grosse mouche tsé tsé des bois (Glossina palpalis) qui a la réputation d’être la propagatrice de la maladie du sommeil.

Un autre groupe de petits animaux sollicite aussi l’attention du naturaliste quand il voyage comme nous le faisions. Presque chacun des rameaux qui venaient nous frôler, chaque feuille d’arbre qui tombait dans l’embarcation, portaient des cochenilles ou des pucerons fixés contre l’épiderme. Tantôt ils se réfugient sur les parties jeunes des plantes, tantôt ils se fixent à l’aisselle des nervures des feuilles. Quelques plantes de la forêt se sont adaptées à ces commensaux en produisant naturellement les unes de petites cryptes dans lesquelles les pucerons se dissimulent, les autres des touffes de petits poils qui les abritent aussi. Certaines cochenilles se cachent en sécrétant un produit cire ou gomme, qui finit par former autour d’elles une petite boule blanche et ces formations foisonnent spécialement sur certaines essences d’arbres. Le va et vient des fourmis le long des branches est souvent déterminé par la présence des pucerons. Elles vont très affairées recueillir les substances sucrées (miellée), sécrétées par ces petits animaux, d’autres visitent les glandes qui se trouvent sur les feuilles de certains arbres (surtout sur les légumineuses). Certaines espèces enfin s’aventurent dans les fleurs et vont concurremment aux abeilles y recueillir du nectar.

Si la vie animale dans la forêt et dans les galeries qui n’en sont qu’une réduction, paraît peu intense, ce n’est qu’une apparence : un nombre infini de petites espèces d’insectes grouille au milieu de la verdure et en vit. A leur tour de nombreuses espèces de petits oiseaux voltigent à la cîme des arbres et font de ces insectes leur pâture.

26 août. — Les gros animaux sont relativement rares à l’exception des singes. Chaque jour Decorse en tue quelques-uns et cet appoint de viande (niama) fait le bonheur des Bondjos.

Comme nos provisions de vivres sont terminées et que les pagayeurs meurent de faim, Decorse et Martret ont décidé d’aller à la chasse en longeant le fleuve. Ils débarquent au milieu du jour et nous devons les retrouver le soir aux rapides de l’Éléphant qui ne sont qu’à une faible distance.

Fig. 3. — Halage d’une embarcation dans les rapides de l’Oubangui.

Toute la journée nous avançons avec une lenteur désespérante. Cela se comprend ; notre chaland très lourd doit lutter contre un courant extrêmement violent et les pagayeurs n’ont presque pas mangé depuis quatre jours. Enfin la nuit arrive. Elle est noire, la lune est voilée. On entend à quelque distance bouillonner l’eau qui s’engouffre dans les chutes. Il serait de la dernière imprudence de continuer à avancer. Nous donnons ordre d’accoster à la rive et sous l’épaisse voûte de végétation nous débarquons. Mais il sera impossible à nos deux compagnons de nous trouver sous ce fourré presque impénétrable, par l’obscurité complète d’une nuit d’orage ! Nous avons d’abord appelé, personne n’a répondu ; Courtet donne des coups de sifflets prolongés, rien ; les Bondjos sonnent dans leurs trompes bruyantes, faites avec des cornes d’antilopes, silence. Enfin nous tirons des coups de fusils d’abord isolés, puis par salves de deux coups, nous n’entendons toujours que le bruit de l’eau dans les chutes. Nous avons ainsi passé la moitié de la nuit à appeler en faisant encore monter des boys au haut des arbres, puis nous nous sommes couchés pleins d’inquiétude.

Quant aux Bondjos qui meurent de faim et n’ont rien à manger, ils se sont essaimés à travers le bois sous la nuit profonde à la recherche des palmiers à huile pour en cueillir les régimes. Les noix de palme ne sont pas un aliment fameux, mais au moins cela calmera leur faim. Toute la nuit j’entends le bruit que font ces malheureux en cassant les amandes de palme entre deux pierres.

27 août. — De grand matin l’embarcation est démarrée. A 9 heures nous arrivons près des chutes. Decorse et Martret sont là accroupis devant un feu qui achève de se consumer. Depuis la veille à midi ils n’ont naturellement pas mangé et malgré le grand brasero qu’ils ont allumé, toute la nuit ils ont été transis. Ceux qui n’ont jamais couché à la belle étoile, au bord des grands fleuves africains, étendus sur le sable brûlant au milieu du jour, mais durant la nuit imprégnés d’eau comme une éponge, ne savent pas combien sont froides et humides les nuits d’hivernage.

Les rapides de l’Éléphant ont une très mauvaise réputation. Depuis notre occupation de nombreuses embarcations s’y sont perdues corps et biens ; des Européens s’y sont noyés à diverses reprises. Aussi on prend la précaution de descendre à terre et de décharger tous les bagages ; le boat passe ensuite à vide sans trop de difficultés.

Avant qu’il se remette en marche je quitte mes compagnons pour m’enfoncer dans la brousse dont je veux voir les divers aspects. Nous nous retrouverons au prochain village qui n’est qu’à quelques kilomètres. Je pars sans armes avec un Sénégalais et un boy banziri qui me sert de guide. La bordure d’arbres à hauteur des rapides est à peine de 30 mètres de largeur. Par delà s’étend une vaste prairie avec des herbes de 2 mètres de hauteur, sorte de jungle sans arbres et sans arbustes, qui non seulement recouvre les parties basses, mais tapisse aussi tous les coteaux environnants arrondis en mamelons de 50 à 60 mètres de hauteur. J’entreprends l’ascension fort pénible d’un des mamelons : nous devons nous frayer un passage à travers les hautes herbes, car il n’existe pas le moindre sentier. Les parties humides sont occupées par un grand roseau, espèce de Panicum atteignant 5 mètres de hauteur ; puis on retombe dans la jungle dont les herbes ne s’élèvent plus, à mesure qu’on monte, qu’à 1m,50, puis 1 mètre de hauteur. En certaines places où la latérite affleure, on trouve même, recouvrant le mince enduit de terre végétale, une prairie formée d’un fin gazon, haut d’un pied à peine, toute émaillée des fleurs violacées du Cleome Chevalieri Schinz, jolie plante croissant à l’hivernage entre les fentes de la roche ferrugineuse et que je devais revoir ensuite toujours dans des stations analogues, jusqu’à la 11e parallèle. Du haut on jouit d’une vue magnifique. De tous les côtés, et spécialement sur la rive belge, on aperçoit des coteaux analogues, à sommets arrondis. La plupart n’ont d’autre parure que la grande prairie qui les enveloppe. Quelques-uns seulement sont couronnés de beaux arbres et à leurs flancs s’accrochent quelques arbustes rabougris. Depuis des siècles sans doute, pendant la saison sèche, cette végétation est la proie des flammes. Je descends en me dirigeant vers le nord ; nous finissons par trouver un sentier, mais cette marche m’a exténué ; de plus en plein midi un soleil de plomb darde sur nous ses rayons.

A 5 heures j’arrive souffrant au village de Khaya où sont mes compagnons. J’ai été frappé d’une légère insolation, et malgré les aspersions d’eau que me donnait le banziri pendant que le sénégalais s’en allait tranquillement, je suis resté plus d’une heure étendu sur le sentier.

28 août. — Ce matin il n’y paraît plus. Nous partons de bonne heure, mais déjà distancés par les militaires se rendant au territoire du Tchad, partis de Bangui 5 jours après nous. Vers 9 heures nous passons un des derniers rapides. La roche est formée par un quartzite très dur coupé par des filonnets de quartz. Vers 2 heures nous défilons le long d’une falaise haute de 7 à 8 mètres au-dessus du niveau actuel ; ici la roche est un grès rouge caverneux, sorte de latérite. Peu de temps après nous passons devant le dernier village mbouaka.

Sur les rives, le fleuve devient maintenant uniforme ; le Synsepalum dulcificum est assez commun ainsi que le petit caféier (Coffea congensis) que nous avions déjà vu à Bangui et que nous avons retrouvé presque constamment sur les berges du fleuve, croissant presque toujours dans des terrains inondés à cette époque de l’année. Une partie de ses baies commencent à rougir, mais les indigènes n’y font pas attention.

Un grand Mimusops est très fréquent sur la rive. Il s’élève jusqu’à 40 mètres de hauteur et son tronc atteint 20 mètres sans se ramifier.

Un fort orage éclate à midi. La pluie n’est pas précédée de vent, mais elle tombe sans discontinuer jusqu’à 4 heures. Le soir nous campons dans la brousse.

29 août. — La navigation est désormais libre et nous avançons assez vite dans le bief où débouchent l’Ombella et la Kémo. Au milieu du jour nous passons au petit poste de Kouré où habitent quelques Ngapous (groupe banda). Les hautes berges du fleuve sont taillées dans un terrain d’alluvions récentes déposées sans doute à l’époque où le barrage de l’Eléphant déterminait en arrière la formation d’un grand lac. Je constate en effet dans la falaise l’existence d’un banc de coquilles d’Etheria épais de 0m,10 et situé à 3 mètres au-dessus du niveau actuel des eaux et à 1 mètre au-dessous de la surface du sol.

Le soir nous atteignons la factorerie installée par une compagnie concessionnaire près de l’embouchure de l’Ombella. Nous y passons la nuit et nos hommes peuvent enfin se gaver de viande boucanée d’éléphant. C’est là que campèrent Dybowski, Maistre, Gentil.

30 août. — Enfin nous allons arriver !

A 2 heures nous voyons, filant au milieu du fleuve qu’elle descend à toute vitesse, une baleinière battant pavillon français. Elle nous fait des signaux et nous abordons sur un rocher. Le lieutenant-colonel Destenave est à bord : il vient de passer 20 mois au Tchad comme commissaire du gouvernement et rentre en France. Je suis heureux de le rencontrer et de recevoir ses conseils. A mon premier voyage au Soudan, le commandant Destenave était un des collaborateurs les plus dévoués du général de Trentinian et il coopéra largement à l’occupation de la boucle du Niger. Au Tchad il a anéanti les débris de l’armée de Rabah, vengé la mort du capitaine Millot tué au Kanem par les bandes du Mahdi Senoussi, commencé l’exploration méthodique du grand lac africain. Enfin c’est sous sa direction qu’ont été poursuivies de très belles explorations géographiques par les capitaines Dubois, Truffert, Julien et le lieutenant Lacoin. Le colonel m’apprend qu’il a été avisé par un courrier reçu seulement la veille, de l’arrivée de notre mission. Il a aussitôt envoyé une circulaire dans tous les postes pour que l’Administration et les troupes du corps d’occupation nous accordent tout leur concours. Il complétera ses instructions par une nouvelle circulaire dès son arrivée à Bangui. Ces circulaires, où étaient précisés le but de notre voyage et les moyens nécessaires pour l’accomplir, nous furent dans la suite de la plus grande utilité.

Le soir à la nuit nous arrivons au poste de Fort-de-Possel et nous y recevons la plus large hospitalité du résident M. Lalande.

1er septembre. — Le poste de Fort-de-Possel que l’on appelle encore La Kémo est installé près du confluent de cette rivière avec l’Oubangui, qui en cet endroit est un admirable fleuve large de plus d’un kilomètre. Tous les officiers et fonctionnaires, tous les agents de commerce qui se rendent à Mobaye puis, de là, dans les territoires de la Kotto ou des Sultanats, s’y arrêtent ordinairement, mais il est surtout le point d’accès du territoire du Tchad et c’est par là que passe tout le ravitaillement allant au Chari.

Fig. 4. — Préparateurs indigènes. Séchage des herbiers.

Les traces de l’ancien poste fondé par Dybowski ont presque disparu : il était à quelques centaines de mètres du camp actuel créé en 1899 par les collaborateurs de Gentil.

Son nom rappelle le souvenir du maréchal des logis de Possel, mort courageusement (1892) à l’assaut de Kouno où fut vengé le meurtre de Bretonnet et de ses compagnons.

J’ai passé la journée à reconnaître les abords du poste. Il est ombragé par quelques beaux arbres dont l’un appartient à une essence dans laquelle les indigènes creusent leurs pirogues. C’est une bonne espèce de bois d’acajou qui était encore inconnue lors de notre voyage et que Casimir de Candolle a nommée d’après nos spécimens Khaya grandifoliolata C. DC. Derrière le poste s’étend une grande prairie déboisée, semée seulement de beaux palmiers rôniers (Borassus) et toute remplie de petites herbes comme aux rapides de l’Eléphant, puis, plus loin encore, un marais traversé par un ruisseau bordé de palmiers (Raphia monbuttorum Drude), enfin tout à l’horizon, la vraie brousse semée d’arbres, la végétation de parc du Soudan français et du Bahr-el-Ghazal.

Le reste de la journée se passe à sécher les collections amassées depuis Bangui et tout notre matériel considérablement avarié.

2 septembre. — Avant d’aller installer le jardin d’essai que nous devons créer dans le territoire du Tchad, j’ai voulu aller voir avec Martret les plantations créées par les missionnaires à Bessou (Mission de la Sainte-Famille), à une vingtaine de kilomètres en amont de Fort-de-Possel. Nous partons de grand matin dans une pirogue indigène[18].

J’ai une fois de plus l’occasion de constater que, même au cœur de l’Afrique, on fait parfois des rencontres bien inattendues. Le pilote de notre embarcation est tout simplement un personnage. C’est Bourounga, fils de Bembé, qui accueillit la mission Dybowski en 1891. Bourounga suivit Dybowski comme boy jusque dans le bassin du Chari, il l’accompagna ensuite à Brazzaville et resta quelque temps à la mission catholique où il a appris à parler à peu près le français. C’est aujourd’hui un grand garçon d’une vingtaine d’années, à l’air intelligent, bien qu’il se grise quelquefois. Il est trop renseigné sur les boissons fermentées que l’on peut consommer dans le Haut-Oubangui. Les banziris font usage du Pata, sorte de bière de maïs. Les Bandas s’enivrent avec le Pipi obtenu en faisant fermenter la farine de sorgho non germé. C’est une mixture détestable qui est loin de valoir l’excellente bière de sorgho des Saras analogue au dolo de nos Soudanais.

Sur la rive belge on fabrique du vin de palme avec la sève du palmier à huile (Elæis), mais on ne se sert jamais de la sève du Palmier Borassus que j’ai vu utiliser pour cet usage seulement dans la Haute-Volta ou Soudan occidental. Le poste de Mobaye est le paradis des buveurs : on retire aux environs un excellent vin de palme d’un grand Raphia nommé Bambou par les Européens. « A cet endroit, dit Bourounga, pour 0 fr. 50 on vous donne deux dames-jeannes de 15 litres chacune pleines de vin de palme. » Le sultan Rafaï était un alcoolique raffiné. Avec un canon de fusil en guise d’alambic, il distillait le jus fermenté de la canne à sucre et ingurgitait l’affreuse liqueur. « Enfin, ajoute Bourounga, à la mission de Bessou, le père Moreau fabrique de l’eau-de-vie de papaye que les Blancs aiment bien aussi, mais c’est très fort ! »

En me racontant ces choses, mon compagnon fume sa pipe, véritable objet d’art banziri. Elle se compose d’un grand fourneau en terre cuite vernissée, couleur noir d’ébène et à surface couverte d’arabesques assez élégantes.

Ce fourneau est recourbé et s’emmanche sur une corne d’antilope qui sert de tuyau à la pipe. Pour remplir le fourneau il faudrait au moins 50 grammes de tabac. Celui fumé par les indigènes est simplement préparé en séchant au soleil des feuilles de Nicotiana tabacum. Les Européens et les Sénégalais les font sécher à l’ombre dans une case. Au bout du troisième jour on met les feuilles dans une caisse et on arrose de temps en temps avec de l’eau. Le tabac ainsi préparé, au dire de Martret, vaut celui de France.

Notre pirogue vient heurter devant un village banziri des parcs clayonnés destinés à capturer le poisson. Les enclos de ces parcs ont 2 mètres de hauteur et limitent un espace de 10 à 12 mètres carrés. Les clayons sont faits avec des chaumes rigides reliés transversalement par des ficelles. L’ensemble représente un travail très soigné, fait avec un goût que l’on ne trouve pas dans les enclos grossiers des pêcheurs mbouakas. On déplace périodiquement ces parcs et on les dispose de manière qu’ils soient toujours à la limite de l’inondation, souvent dissimulés entre des touffes d’arbustes. On rencontre encore le long des berges de la rivière des paniers clayonnés en forme de nasses et servant également à pêcher le poisson qui est la base de la nourriture des Banziris. Ils capturent aussi parfois des crocodiles dont il existe trois espèces dans l’Oubangui. Une seule est dangereuse, c’est celle qui a des plaques verdâtres sur le dos (probablement le crocodile du Nil). Un individu de cette espèce a emporté en 1899 un Européen qui se baignait à la mission de Bessou. On n’a jamais retrouvé même la trace du corps. De temps en temps des pêcheurs disparaissent surpris par cet animal. Ils sont exposés à être saisis non seulement quand ils sont dans l’eau, mais aussi lorsqu’ils sont au bord de la rive. D’un coup de queue le crocodile les renverse et les entraîne rapidement avec sa gueule jusqu’à ce qu’ils soient complètement submergés. Il existe aussi un crocodile au corps complètement noir qui ne devient jamais très gros et n’est pas dangereux. Sa taille ne dépasse pas 2m,50 de longueur. La chair est très estimée et les indigènes lui font une chasse active. Le P. Moreau, directeur de la mission de Bessou, auquel nous devons la plupart de ces intéressants renseignements, a vu près de Liranga, au Moyen-Congo, cette espèce élevée dans des parcs spéciaux par les indigènes. Lorsque les animaux deviennent adultes, ils sont mangés ou vendus.

Les Banziris qui peuplent en cette région les rives du fleuve sont venus de l’E. où le gros de la tribu est encore fixé au confluent du Kouango et de l’Oubangui. C’est un des plus beaux types de l’Afrique centrale. Les femmes sont ordinairement bien faites et coiffées avec goût à l’aide de perles disposées avec art sur leur tête. Les hommes sont grands et robustes. Ce sont d’excellents piroguiers et des colporteurs de premier ordre. Avant l’arrivée des Européens, ils pénétraient déjà au centre du pays banda en remontant les rivières. Ils emportaient avec eux du bois rouge, des barrettes de cuivre, des perles. Ils remportaient en échange des esclaves. « Le Banziri, écrit Decorse, navigue, pêche, bavarde ou dort. Il a l’âme du chemineau. Il en a la gaîté, l’inconstance, l’aptitude à tout faire et à s’accommoder de tout. Les femmes sont des compagnes agréables ; les hommes des serviteurs débrouillards ; les chefs toujours d’humeur facile[19]. »

Nous arrivons à la mission de Bessou pour déjeuner ; le P. Moreau nous reçoit avec son urbanité habituelle. L’établissement a été créé il y a 6 années seulement et déjà, au point de vue agricole tout au moins, il est plein de promesses pour l’avenir. Il devrait être un enseignement pour nos administrateurs. Il est un vivant exemple de ce que l’on peut faire avec de l’esprit de suite, un labeur constant, de la méthode et un peu l’oubli de soi-même afin de faire œuvre durable. Nous ne parlerons point des maisons d’habitation installées avec un véritable confort, de la petite église luxueuse, des écuries et étables très bien conditionnées, parfaitement aérées et appropriées au pays. Ce qui est le plus extraordinaire c’est qu’on a tout fait presque avec rien. Nulle part peut-être au centre de l’Afrique les blancs n’ont mis autant la main à la pâte.

Au moment où nous l’avons visitée, la mission de Bessou possédait 35 à 40 hectares de terres consacrées aux cultures indigènes et en parfait état d’entretien, non compris une dizaine d’hectares appartenant aux familles catholiques du village indigène. Elle avait en outre 70 bœufs ou vaches venus du Tchad ou du pays de Senoussi, une dizaine de chevaux, 5 ânes, une centaine de moutons (dont une curieuse variété découverte chez les Bondjos), un grand nombre de chèvres. Ces animaux se portent bien ; la mouche tsé tsé existe aux environs, mais pas à l’endroit même où pâturent les troupeaux.

Au dire du P. Moreau la principale condition pour réussir l’élevage dans l’intérieur de l’Afrique est d’avoir de bons pâturages. Les meilleures herbes fourragères pour le bétail sont les petites graminées du Soudan : Panicum, Paspalum, Eleusine indica. Il faut y ajouter quelques espèces d’Andropogon et surtout une espèce annuelle qui est probablement l’Andropogon nigritanum. Partout où elle existe, on peut presque sûrement entretenir des troupeaux. C’est une grande herbe annuelle à chaumes s’élevant de 1 mètre à 1m,50 au moment de la floraison. En septembre les animaux la mangent encore très bien, mais c’est surtout lorsque l’herbe est courte, en jeunes pousses de 0m,40 au maximum qu’ils la recherchent. Elle peut alors former des prairies que l’on fait pâturer périodiquement et qui deviennent d’autant plus denses qu’on les fait paître plus souvent. Cependant à la fin de la saison des pluies, il faut laisser la plante monter pour qu’elle fleurisse, car elle est annuelle et elle ne se multiplie que par graines. Elle vient fort bien dans les terrains complètement débroussés qui ont été cultivés et s’établit aussi dans la brousse non défrichée. Un grand Andropogon atteignant 3 mètres de hauteur est aussi mangé par les vaches, mais les chevaux le refusent. Il en est de même d’un Penicillaria. Le bétail mange aussi avec avidité le sorgho sauvage très commun. Cela est d’autant plus étonnant qu’en certain pays le sorgho vert a été signalé comme toxique pour le bétail à cause de l’acide cyanhydrique qu’il renferme.

Une autre graminée qui tient une grande place dans les pâturages de cette contrée est l’Imperata cylindrica. C’est une grande herbe de brousse atteignant 1m,50 à 2 mètres de hauteur. La tige se termine par un gros épi cylindrique d’un blanc plumeux. Les feuilles larges et longues sont ordinairement employées pour couvrir les cases. Très répandue dans toute la région du Haut-Oubangui, c’est par excellence l’herbe caractéristique de ce pays. Des rapides de l’Eléphant à Bessou, elle couvre des milliers et des milliers d’hectares d’étendue. Les feuilles un peu coupantes sont ordinairement négligées dans les pâturages ; les animaux les mangent surtout à l’étable, mais ils en sont peu friands. Par sa densité et par son abondance dans les prairies qu’elle forme, elle peut néanmoins être une précieuse ressource pour l’élevage du bétail. Par contre cette plante est le fléau des cultures du pays. Elle s’implante dans les terres défrichées, même si elles sont bien cultivées dès la deuxième année et devient impossible à extirper. Les jardins, les champs de maïs ou de patates, se trouvent ainsi rapidement occupés par cette herbe et c’est principalement l’envahissement de l’Imperata qui amène les indigènes à déplacer, après quelques années, leur village pour aller s’établir dans une région où cette mauvaise plante n’existe pas encore. Au bout de 5 ou 6 ans le terrain abandonné est envahi par la grande brousse ou la forêt, et l’ombrage finit par tuer la graminée. A Bessou, les missionnaires luttent sans cesse contre sa propagation. Derrière la charrue, les enfants ramassent les rhizomes de l’Imperata qui ressemblent au chiendent et on les brûle ensuite. On l’empêche aussi de produire des graines en fauchant fréquemment les chaumes. Malgré cette lutte constante on est parfois forcé de lui abandonner des terrains qu’on avait eu beaucoup de peine à défricher. Une autre mauvaise herbe des cultures de la région, mais celle-là sans grande utilité (les enfants mangent les fruits) c’est l’Icacina senegalensis, petit arbuste formé d’un gros paquet de tiges poussant côte à côte et s’élevant à 0m,40 ou 0m,60. Pour le déterrer, il faut faire un trou profond de 0m,80 à 1 mètre. On rencontre alors un tubercule oblong, vertical, parfois beaucoup plus gros que la tête d’un homme.

Le P. Moreau et ses collaborateurs ont introduit à la ferme de Bessou des procédés de culture tout à fait analogues à ceux qu’on pratique en Europe. Les troupeaux sont soumis toutes les nuits à la stabulation avec une litière abondante qui permet d’obtenir de l’engrais de ferme. Dans la mauvaise saison ils sont alimentés avec du foin récolté à l’époque favorable. Le labourage se fait à la charrue construite par les missionnaires, attelée d’un cheval ou d’un couple de bœufs. Les transports s’effectuent à l’aide de carrioles construites aussi sur place. Toutes les cultures quelles qu’elles soient sont fumées avec des engrais de fermes et on les emploie en aussi grande abondance que le permettent les ressources dont on dispose. Le manioc est peu cultivé, on lui reproche de ne pas venir assez vite. On néglige aussi le bananier qui rend peu et occupe beaucoup de place. Le maïs est un aliment de luxe qui n’est distribué aux enfants de la mission que dans les grandes occasions. C’est avec sa farine que les missionnaires confectionnent le pain avec lequel ils se nourrissent toute l’année. C’est lui aussi qui leur fournit après germination et fermentation la boisson habituelle. Mais il exige pour réussir des terrains riches, de sorte qu’on n’en cultive guère que ce qu’il faut pour les Européens. Après des séries d’expériences et d’éliminations, le P. Moreau est arrivé à donner la préférence aux patates et aux labiées à tubercules alimentaires (Coleus rotundifolius et Coleus Dazo), ou pommes de terre des pays chauds[20]. Ce sont les plantes alimentaires qui produisent le plus vite et donnent les plus forts rendements.