Fig. 5. — Cultures de manioc dans le Haut-Oubangui.

Quant aux cultures des primitifs, elles sont assez restreintes. Les Banziris vivent de maïs, de poisson et d’un peu de manioc. Les Langouassis cultivent surtout du maïs et du mil (sorgho), un peu de manioc, pas ou presque pas de bananiers. Chez les Togbos on fait du manioc et du maïs. Chez tous on trouve un peu de patates, de Coleus, d’arachides, de pois arachides, de niébés (Vigna), de sésame et de nombreuses sortes de légumes sans grande valeur. L’Eleusine n’existe pas dans le pays. On le rencontre chez le sultan Rafaï qui en fait de la bière. Le petit mil (Penicillaria) ne se rencontre que plus au nord. Il fait son apparition chez les Ngapous et dans le pays de Senoussi. Il ne faut pas omettre les Cucurbitacées alimentaires qui jouent un très grand rôle dans cette partie de l’Afrique : d’abord les courges ou citrouilles dont il existe deux espèces en Afrique centrale, Cucurbita maxima et C. moschata et de nombreuses variétés. Les Lagenaria ou calebassiers présentent aussi un très grand nombre de variétés et les fruits avec lesquels on fabrique toutes sortes de vases depuis la gourde classique jusqu’aux grandes calebasses dans lesquelles les négresses préparent la cuisine, peuvent être mangés cuits lorsqu’ils sont suffisamment jeunes. On rencontre également çà et là quelques plants de pastèques et des Luffa susceptibles d’être consommés jeunes malgré leur amertume. Mais il existe surtout deux plantes spéciales à ces régions qui méritent de fixer un peu l’attention.

L’une est une espèce de Cucumis cultivée en grand dans toute l’Afrique centrale depuis la forêt congolaise jusqu’au centre du Baguirmi. Les Bandas la nomment Kokré ou Koukouré, les Banziris Sindou, les Mandjias d’un nom presque identique Sindo. On l’ensemence au commencement de l’hivernage dans les terres ameublies aux abords des villages, ainsi que dans les champs de maïs et de sorgho. La plante ramifiée, rampant sur le sol, ressemble beaucoup à un pied de concombre. Elle produit un grand nombre de fruits ayant aussi la même forme, mais complètement lisses à maturité, d’un blanc jaunâtre marbrés de vert et dont la dimension diffère beaucoup suivant les variétés. Il y en a qui ne dépassent pas la taille d’une olive, d’autres atteignent la grosseur d’un citron. Après la récolte du maïs, on laisse les Kokré achever de mûrir. Bientôt leur tige se dessèche, puis, les fruits, complètement jaunes et cependant encore très amers, commencent à pourrir. C’est à ce moment qu’on les récolte. Ils sont ensuite passés dans l’eau et lavés de manière à séparer les graines très petites, seule partie utilisable de la plante. Chaque famille fait des provisions abondantes de ces graines. On les soumet à la cuisson pour en extraire une huile qui sert à enduire le corps, ou plus fréquemment on les écrase et on les mange réduites en farine avec des herbes du pays en guise d’épinards.

La seconde plante est aussi probablement un Cucumis, mais ne l’ayant pas vue en fleur nous ne pouvons nous prononcer d’une façon certaine. Les peuples de race banda la nomment Doropo, les Banziris Lousou. On la cultive aussi dans les champs, mais elle ne semble pas sortir du bassin de l’Oubangui. Elle produit des fruits plus gros que le Kokré, mais beaucoup plus petits que les citrouilles (Kioukiou) en banda.

La forme de ces fruits diffère beaucoup suivant les variétés. Il en existe d’ovoïdes (avec un diamètre de 8 à 12 centimètres), d’ellipsoïdes, d’allongés en forme de bouteille et dans ce cas ayant une longueur de 15 à 20 centimètres et pouvant être étranglés à la base ; d’autres encore ont la forme d’une très grosse fraise. Les Doropo sont lisses et à maturité ils restent verts avec des marbrures blanchâtres. Certaines variétés sont presque complètement blanches surtout sur la face qui repose sur le sol. La chair est également blanchâtre. Chez les Boubous, au-dessus du Kouango, il en existerait une variété qui a la chair jaune. Les Doropo se mangent coupés en morceaux et cuits à l’eau avec ou sans graisse. Le P. Moreau nous fit déguster un ragoût de mouton dans lequel les pommes de terre étaient remplacées par des Doropo. Il fallait être prévenu pour s’apercevoir de la substitution. C’est donc encore une précieuse ressource pour l’alimentation de l’Européen aux colonies, ressource à ajouter aux Coleus alimentaires sur lesquels nous avons par ailleurs attiré l’attention.

Les missionnaires nous firent encore connaître tous les végétaux précieux qu’ils ont introduits à Bessou. Quoique leur installation fût encore très récente, on trouvait déjà en 1902, en état de produire, la plupart des arbres fruitiers des pays tropicaux : plusieurs variétés de manguiers, d’orangers, de citronniers, de cerisiers des Antilles (Eugenia Michelii), de goyaviers, de nombreux avocatiers, la châtaigne de Cayenne, l’arbre à pain châtaigne, la barbadine, la pomme-liane.

Ils avaient aussi tenté la culture du riz de montagne qui avait donné d’assez bons résultats ; les ensemencements de blé du Tchad n’avaient pas réussi.

Le 3 septembre nous retournâmes à Fort-de-Possel enthousiastes de la belle œuvre agricole accomplie en si peu de temps dans ce pays éloigné de tout centre civilisé et pleins d’espoir nous-mêmes pour l’avenir du jardin de cultures que nous voulions créer. Nous ne revenions pas les mains vides ; le P. Moreau nous avait laissé la liberté de prélever dans ses cultures toutes les graines que nous voudrions et même d’emporter des jeunes plants et des boutures pour les introduire dans les contrées encore plus sauvages où nous allions pénétrer.

Je fis une partie de la route à pied en suivant un petit sentier qui longe l’Oubangui et je pus ainsi visiter les groupements banziris installés en cet endroit. En cette période d’hivernage, les cultures de manioc et de maïs, les bananeraies et les plantes d’ignames et de haricots (Phaseolus lunatus) accrochés le long des enclos, les champs de manioc, assez étendus, donnaient véritablement à la contrée l’air d’un pays de cocagne. Je sus plus tard que cet aspect était trompeur puisque chaque année la famine faisait des ravages dans le pays et malheureusement pas seulement ici, mais aussi à proximité de presque tous les endroits où nous avons des postes et des chefs-lieux de cercle. Au lieu d’épargner des corvées et des fournitures de vivres aux peuplades qui ont laissé avec confiance les Européens s’installer auprès d’elles, nous leur demandons au contraire des prestations plus dures qu’à celles qui nous ont fermé pendant des années l’accès de leurs villages. Or, ces peuplades vivaient déjà péniblement avant notre arrivée. Aujourd’hui nous les forçons à subvenir, contre une rémunération en verroterie qui a si peu d’importance, à l’alimentation d’une armée de passagers, à celle de nos miliciens, de nos domestiques et de nos employés noirs, à celle enfin de nombreuses négresses qui, dans certains postes, tout en restant inactives, consomment des vivres produits par d’autres femmes de la brousse, qui, celles-ci, meurent de faim et sont obligées de laisser périr leurs enfants. Le plus élémentaire sentiment de justice commanderait que dans ces pays ingrats, privés de tout moyen de ravitaillement, on ne conserve pas dans un poste une seule bouche inutile. C’est là ou jamais le cas de dire : « ce qui est donné aux uns est volé aux autres ! »

A Fort-de-Possel, une mauvaise nouvelle nous attendait. Le Dr Decorse souffrait d’une crise d’entérite, redoutait un accès de dysenterie : c’était sans doute la conséquence de cette nuit froide et humide passée aux rapides de l’Oubangui. Ses appréhensions furent malheureusement justifiées par la suite. Dès le lendemain nous décidâmes qu’il irait se reposer à la mission de Bessou où il trouverait du lait frais et des vivres appropriés à son état. Il y resta près d’un mois mais ne s’y reposa guère, continuant à chasser avec passion et à chercher les renseignements que je l’avais chargé de recueillir sur la faune, l’anthropologie et l’ethnographie. Je ne devais le revoir que deux mois plus tard et pour bien peu de temps à Fort-Sibut où il parvint fin octobre encore plus souffrant. Nos exhortations pour le faire retourner en arrière furent inutiles. Pendant toute une année encore, de plus en plus malade, il se traîna énergiquement jusqu’au Tchad, recueillant une quantité énorme de matériaux d’études, accomplissant tout son devoir jusqu’au bout et s’il put revenir de ce lointain voyage, c’est qu’il avait réellement, comme un de nos amis l’a écrit par la suite, « la volonté de ne pas mourir ». Courtet ayant passé ses journées à organiser notre départ et à faire sécher au soleil tout notre matériel et nos pauvres collections, parvint heureusement à les sauver presque toutes.

Les pluies, depuis quelques jours, avaient diminué d’intensité et il était urgent de nous mettre au plus vite en marche afin d’installer, avant l’arrivée de la saison sèche, le jardin d’acclimatation et d’essais que nous devions fonder. Le lieutenant-colonel Destenave m’avait recommandé pour cet emplacement le poste de Fort-Sibut distant d’une centaine de kilomètres. En septembre deux voies existent pour atteindre ce poste : l’une, la route de terre, est une piste débroussée de 6 mètres de large qui, par les petits postes de Botinga, les Mbrous, et Yangoro atteint le chef-lieu du cercle. On l’effectue à pied, avec des chevaux du Chari quand il en arrive, mais la mouche tsé tsé et le climat les tuent si vite qu’il est fort rare qu’on puisse s’en servir. La seconde voie est le cours de la Tomi, rivière qui prend sa source près de celles de la Fafa, affluent du Bahr-Sara, et après des détours passe à Fort-Sibut où elle est déjà navigable pour les baleinières, puis elle descend vers l’Oubangui par un cours sinueux ; encombrée de rochers, et fréquemment bordée de grands arbres qui gênent beaucoup la navigation. Elle se réunit à la Kémo, 20 kilomètres environ à vol d’oiseau avant d’arriver au grand fleuve. Sur la route de terre les charges sont transportées sur la tête des porteurs, la plupart de race banda ; sur la Tomi elles sont placées dans des pirogues indigènes ou des baleinières apportées d’Europe et dirigées par des piroguiers banziris.

Nous ne pouvions songer à transporter nos deux cents charges d’un seul coup. Porteurs et piroguiers étaient rares, occupés à cette époque de l’année aux travaux de culture. De plus la montée des militaires allant relever leurs camarades au Tchad en avait pris un grand nombre et le pays souffrait déjà énormément de ces réquisitions permanentes. Je décidai de partir au plus vite avec Martret, abandonnant la plupart des colis de la mission à la garde de Courtet qui devait en assurer la montée dès que possible et poursuivre quelques études intéressantes qui restaient à faire à Fort-de-Possel. Nous quittâmes le poste le 7 septembre au matin, Martret remontait la Tomi dans une grande pirogue où il avait chargé ses précieuses plantes vivantes apportées de France et du Sénégal et renfermées dans deux serres Ward. La plupart étaient encore en bon état et cependant elles voyageaient depuis 4 mois ; la traversée de Bangui à la Kémo en avait tué quelques-unes. Je partis ensuite par la voie de terre. J’arrivai à Fort-Sibut le 9 septembre et Martret m’y rejoignit deux jours plus tard après avoir failli chavirer plusieurs fois et avoir vu la plupart de ses pagayeurs s’enfuir.

Le chemin de Fort-de-Possel à Fort-Sibut est aujourd’hui bien connu. Foureau l’a parcouru en 1900 dans la même saison que nous et en a donné une relation. En 1902 la route n’avait guère changé : la plupart des villages installés à proximité avaient émigré pour se soustraire aux corvées et aux prestations de vivres. Les quatre journées de marche que j’y effectuai me révélèrent une brousse tout à fait identique à celle que j’avais parcourue 3 ans plus tôt au S. du Soudan français (cercles de Kouroussa, Bougouni, Sikasso et Bobo-Dioulasso). L’aspect de la végétation était semblable, la flore de ces deux régions si éloignées était à peu près identique. Les espèces végétales sont les mêmes dans les deux contrées ou bien ce sont parfois des espèces très voisines, ayant le même port et se substituant les unes aux autres. Je rencontrai cependant sur les plateaux de latérite deux lianes en buissons que je n’avais encore jamais vues. L’une est un Mussænda que les Ndis nomment Debourou. C’est un arbuste sarmenteux à rameaux retombants formant des buissons de 2 à 4 mètres de hauteur. Les corolles grandes, d’un beau jaune et velues à l’intérieur, sont groupées en panicules assez denses. L’arbuste porte souvent en même temps des fleurs et des fruits mûrs. Ceux-ci sont des baies rougeâtres à maturité, de la grosseur d’une groseille à maquereau avec une pulpe sucrée et un peu acide contenant un grand nombre de graines très fines. Le goût de ce fruit rappelle un peu la groseille et le P. Moreau nomme la plante groseillier de l’Oubangui.

L’autre est une Landolphiée, Clitandra Schweinfurthii, qui porte à cette époque des fruits complètement sphériques, d’un vert-jaunâtre à maturité et renfermant quelques graines entourées d’une pulpe sucrée, comestible. C’est à tort que Foureau a signalé cette liane comme la source du caoutchouc du Haut-Chari. J’ai expérimenté fréquemment le latex qui s’écoule quand on incise l’écorce de la plante. Il m’a toujours donné des résines inutilisables. Il y a certainement eu confusion avec la liane Banga des Bandas qui est le Landolphia owariensis, vient dans les mêmes lieux, a souvent le même port et est la seule plante à caoutchouc du pays Banda.

Un arbre fruitier également très répandu sur les plateaux est le Ficus Vallis-choudæ nommé Ongo, par les Ndis et trouvé précédemment par Schweinfurth dans le Bahr-el-Ghazal. C’est de tous les Ficus connus en Afrique tropicale celui qui ressemble le plus à notre Ficus d’Europe par son port et par ses figues. Il forme des touffes de 3 à 7 mètres de haut avec des branches nombreuses, partant d’une souche commune, et souvent ramifiées dès la base. Les feuilles sont cordées, subrhomboïdales avec 5 ou 7 grosses dents. Les figues de 6 centimètres de diamètre, ont, à maturité, la taille et la couleur d’une belle pêche. Leur surface est veloutée, jaunâtre et marquée longitudinalement de marbrures pourprées, irrégulières. L’intérieur est creusé d’une grande cavité. La plupart des ovaires sont avortés et les autres hypertrophiés par la piqûre de la mouche des figues (probablement un Blastophaga). De nombreuses petites fourmis noires vont et viennent aussi à l’intérieur.

La chair des réceptacles (figues) est fade et faiblement sucrée. Lorsqu’ils sont très mûrs elle est mangeable, cependant les indigènes en sont peu friands.

La végétation de la contrée est d’une assez grande uniformité. C’est la grande brousse, c’est-à-dire une immense prairie (goussou en banda) de hautes graminées élevées de 2 à 3 mètres à feuilles souvent coupantes et à tiges raides comme de gros roseaux atteignant parfois la grosseur du petit doigt. Parmi elles dominent trois ou quatre espèces d’Andropogon et deux espèces de Panicum. Au milieu d’elles, et s’élevant à la même hauteur, apparaissent quelques plantes aux fleurs voyantes, jaunes, rouges, blanches, qui émaillent cette prairie. C’est tantôt un Hibiscus, ou quelque autre malvacée, tantôt, un Osbeckia, parfois une grosse touffe de thé de Gambie (Lippia adoensis). L’horizon est ordinairement très borné, à moins qu’on soit sur une hauteur ; les arbres et arbustes disséminés à travers cette prairie sont tantôt rapprochés les uns des autres, formant des buissons et des bosquets ininterrompus sous lesquels on peut cependant circuler facilement à la saison sèche. Au moment des pluies tout ce fouillis est enlacé d’herbes grimpantes avec des vrilles (légumineuses, cucurbitacées) ou de plantes volubiles (ignames sauvages, Ipomæa). Tantôt la brousse est beaucoup moins boisée, on ne voit que des arbres de 10 à 25 mètres de haut écartés d’une trentaine de mètres les uns des autres et arrivant rarement à se joindre par leurs branches : c’est dans ce cas la végétation de parc dans laquelle dominent les Lophira, les Daniella, les Combretum, les Terminalia, les Detarium, les Tamarindus, et même quelques arbres épineux (Acacia, Entada).

Ces arbres ne portent jamais d’épiphytes mais assez souvent des Loranthus, parasites, formant des touffes comme le gui et chargés constamment ou de fleurs roses, ou de fruits rouges. La terre n’est jamais nue et tous les vides laissés par les arbres sont remplis par les hautes herbes dont nous avons parlé. En octobre la plupart de ces plantes ont leurs grains mûrs et les tiges commencent à se dessécher. Les graines de certains andropogon munies d’arêtes accrochantes ou de longs barbillons pouvant s’enrouler en tire-bouchon les uns aux autres se réunissent en grosses boules le long des sentiers et sont emportés au loin par le vent. Les premiers incendies d’herbes commencent vers le 1er octobre à Fort-Sibut. A la fin de décembre la brousse est brûlée presque partout. A ce moment arrivent quelques petites pluies qui déterminent la germination de beaucoup de graines et font épanouir pas mal de fleurs au ras du sol. Les arbustes brûlés émettent aussi des repousses à cette époque. A la fin de mars un gazon épais tapisse déjà la plupart des emplacements si les pluies ont été précoces. Dans le courant de mai, les herbes sont suffisamment développées pour que l’ensemble ait l’aspect d’une prairie verdoyante haute seulement de 15 à 30 centimètres, les chaumes sortent ensuite et s’élèvent. C’est en juillet et août que cette grande brousse atteint son plein développement. Les animaux eux-mêmes y circulent alors difficilement. C’est d’ailleurs l’époque des amours et de l’élevage des petits pour beaucoup, notamment pour les grands fauves (panthères, lions, hyènes) et pour les grands herbivores (antilopes, buffles) et ces hôtes demeurent cantonnés en des districts limités où les chasseurs indigènes ne parviennent pas à les découvrir.

Les éléphants au contraire circulent à de fortes distances. La grande prairie est souvent coupée en tous sens par leurs pistes et les herbes sont piétinées suivant des lignes qui se recoupent souvent mais qui sont les seules voies que le naturaliste puisse suivre pour aller explorer cette jungle presque impénétrable.

Sur les plateaux ferrugineux la végétation est beaucoup plus rase, souvent même, si les grandes tables de latérite sont à nu, on ne rencontre que quelques rares brins d’herbes croissant entre les fentes de la pierre. Il apparaît ainsi çà et là dans la brousse des taches, larges parfois de plusieurs centaines de mètres, sans arbres, presque sans herbes, avec de nombreuses termitières en champignon sur le pourtour, là où il y a encore de la terre au-dessus de la roche.

La brousse en certains endroits revêt encore parfois une autre allure : elle est formée d’arbustes aux troncs rabougris très rapprochés les uns des autres, si bien que l’on ne pourrait pas circuler à cheval entre eux, même quand les herbes sont brûlées. Cela ressemble assez comme aspect à une forêt de chênes de l’O. de la France qui n’aurait pas été coupée depuis 25 ans. La plupart des arbres de la brousse, à l’exception des mimosées aux élégantes feuilles composées d’une infinité de folioles, n’ont pas d’originalité propre les distinguant beaucoup à distance des arbres des pays tempérés. Beaucoup ont les feuilles caduques. La plupart fleurissent de décembre à mars, souvent avant l’apparition des feuilles, et fructifient d’avril à juin. Chez quelques espèces les fleurs se succèdent sur le même arbre pendant plusieurs mois. C’est le cas par exemple du Cassia fistula, dont les magnifiques grappes de fleurs jaunes rappelant celles du cytise faux-ébénier s’observent en février, mars et avril.

Le paysage de la grande brousse dans le marais est encore très spécial. Là plus d’arbres, seulement de rares touffes d’arbustes. Les graminées y sont en général moins hautes. Il semble que c’est là surtout que l’éléphant préfère venir pâturer si l’on en juge par les nombreuses pistes qui se coupent en tous sens.

Enfin n’oublions pas de mentionner la galerie forestière aux arbres superbes, formant de larges traînées verdoyantes que l’on peut observer du haut d’un Kaga et qui indiquent la trace des moindres cours d’eau. Dans un autre chapitre, nous décrirons en détail l’architecture de l’une de ces galeries. La route de Fort-de-Possel à Fort-Sibut et à Fort-Crampel en coupe un très grand nombre, tantôt elles environnent de tous petits ruisseaux presque sans eau, tantôt des rivières de 15 à 20 mètres de large, et leur dimension n’est nullement proportionnée à l’importance du cours d’eau. Ainsi la Tomi n’a souvent qu’une seule rangée d’arbres sur chaque rive, alors que des ruisselets de 2 mètres de large sont souvent dissimulés sous une haute et épaisse galerie de plus de 100 mètres de largeur.

Le poste de Fort-Sibut a été fondé en janvier 1896, par la première mission Gentil et l’on y voyait encore en 1902 des citronniers et des papayers datant de cette époque. Son nom rappelle le Dr Sibut, membre de la deuxième expédition, mort dès son arrivée au Congo en 1898. L’installation du poste ne remonte réellement qu’à 1899, date à laquelle il a reçu le nom qu’il porte aujourd’hui. Auparavant son emplacement était désigné sous l’appellation de Krébedjé, nom du chef qui commande le village ndi voisin. C’est encore sous cette dénomination qu’on le désigne communément en Afrique centrale. Maistre était passé tout près de là en 1891, mais c’est à Gentil que revient l’honneur d’avoir trouvé le chemin de la Tomi navigable comme voie d’accès la plus courte pour aller au Chari. Les pièces démontées du Léon Blot furent transportées dans le courant de l’année 1896 au point terminus de la navigation de cette rivière. On y installa des bâtiments pour les recevoir et un petit jardin où furent semés les premiers papayers et citronniers apportés dans le pays.

Trois ans plus tard, en 1899, A. Rousset construisait des bâtiments plus durables et fondait un jardin plus étendu, il explorait les pays environnants. Il fut le principal organisateur du cercle de Fort-Sibut et l’introducteur de la plupart des arbres fruitiers qui existent dans le pays. Je ne pus malheureusement me rencontrer avec ce vaillant homme. J’appris à mon arrivée dans le pays où il avait accompli tant d’efforts son récent départ pour la Fafa où avec la collaboration de M. Perdrizet il lança la première baleinière qui lui permit de descendre le cours de Bahr-Sara jusqu’à son confluent avec le Bamingui.

Nous fûmes très bien reçus par l’administrateur qui lui avait succédé, M. Gaboriaud auquel le lieutenant-colonel Destenave avait annoncé notre arrivée. Dès le 10 septembre nous nous mîmes à parcourir la brousse aux environs afin de déterminer l’emplacement qui conviendrait pour l’installation du jardin d’essais. Notre attention fut bientôt attirée par un grand terrain d’une trentaine d’hectares limité par la Tomi à l’E., au S. par la cour du poste et au N. par une petite galerie forestière.

Le 14 septembre Martret commençait les premiers défrichements avec une équipe d’une dizaine de manœuvres indigènes, tout à fait inexpérimentés.

Fig. 6. — Sous bois au bord d’un ruisseau.

Quelques jours plus tard il put ensemencer ses graines les plus précieuses et transplanter nos jeunes plantes qui s’étiolaient dans leurs caisses vitrées. On vit successivement germer les citronniers, les mandariniers, les orangers et une foule d’autres plantes utiles apportées du muséum, du jardin colonial de Nogent, enfin de la maison Vilmorin-Andrieux qui avait gracieusement mis à notre disposition toutes les richesses inépuisables mentionnées sur ses catalogues. En 2 mois 460 espèces ou variétés de plantes utiles furent ensemencées ou transplantées.

II. — DE FORT-SIBUT A LA HAUTE-KÉMO ET A LA HAUTE-OMBELLA

Délivré de gros soucis du côté du jardin d’essais, je songeai, en attendant l’arrivée de Courtet, à aller faire une tournée dans l’intérieur pour prendre contact avec les indigènes, avec la flore et reconnaître les ressources de la contrée surtout en ce qui concernait le caoutchouc. J’avais déjà la conviction qu’il n’existait qu’une seule espèce de plante pouvant être exploitée, la liane Banga. L’arbre à caoutchouc (Iré) et plusieurs lianes qui donnent d’excellente gomme élastique avaient disparu de la brousse depuis Bangui.

Je fis vers l’E. de Fort-Sibut une première excursion d’une huitaine de jours au pays des Kas et des Mbis, deux tribus de race banda vivant près de la Haute-Kémo.

Je traversai la Tomi le 22 septembre au matin avec une quinzaine de porteurs ndis.

Il n’y avait pour tout sentier qu’une piste à peine frayée serpentant à travers les hautes herbes élevées de plus de 3 mètres et en partie couchées sur la voie. Mon cheval ne pouvait parvenir seul à se frayer un chemin dans cette immense mer d’herbe ; je dus placer en avant un yacoma pour ouvrir un passage. Nous avions à peine fait 2 kilomètres qu’une tornade violente éclata. Pendant une heure les nuages déversèrent des torrents d’eau. La pluie est une chose à laquelle on prête peu d’attention au centre de l’Afrique. Au bout de deux minutes on est trempé même avec des vêtements imperméables, qui bientôt se collent sur le corps ; leur poids augmente et l’on continue à avancer avec indifférence sous la pluie qui gicle de tous côtés. Il est cependant difficile d’imaginer ce qu’est la marche pendant une tornade dans une grande jungle comme celle où nous nous trouvions. Il faut naturellement mettre pied à terre, le cheval ne pouvant plus bouger. Le sentier devient bientôt un ruisseau torrentueux, l’eau boueuse arrive à la cheville et peut monter au-dessus des genoux, puis de grandes mares se forment çà et là et si l’on n’a pas un guide connaissant le chemin à fond, il est presque impossible de reconnaître la piste que l’on veut suivre dans les mille ruisseaux qui se croisent en tous sens sous les herbes. Puis quand la pluie a cessé, on continue encore à recevoir des douches d’eau pendant plusieurs heures, de tous les chaumes et de toutes les branches que l’on heurte en avançant.

Après quelques heures de cette marche pénible nous nous arrêtons dans un petit village de culture. Pendant que les porteurs mangent d’un seul coup la provision entière de vivres qu’ils ont apportée pour tout le voyage, je mets des vêtements secs et je répare dans les caisses non fermées les dégâts.

Nous repartons ensuite et tout le reste de la journée nous avançons sous un ciel non ensoleillé dans une atmosphère lourde et humide. La nuit épaisse nous surprend et bientôt je suis arrêté par une rivière profondément encaissée, dans laquelle, à la suite de l’orage, une haute masse d’eau jaunâtre roule impétueusement. Un pont formé de lianes enchevêtrées sert aux indigènes en temps ordinaire à passer d’une rive à l’autre. En ce moment il baigne dans le torrent et par prudence nous campons sur la berge jusqu’au lendemain matin.

23 septembre. — Nous avons bien fait de ne pas franchir le pont dans l’obscurité. Une partie a été disloquée par le courant et il faut passer plus d’une heure à le rétablir. Nous reprenons la marche à travers les herbes mouillées et nous arrivons à 10 heures devant une longue traînée d’arbres qui indique le cours de la Kémo. Nous devons être un peu en amont du poste disparu établi autrefois par Dybowski. La rivière est large en ce point d’une trentaine de mètres. De très gros arbres sont penchés sur le fleuve dont les branches descendent tellement bas que beaucoup sont en partie recouvertes par l’eau. Il serait impossible de se diriger en cette saison même avec une petite pirogue à cause des obstacles créés par tous ces troncs et rameaux d’arbres à demi-noyés et heurtés violemment par le courant. La crue lèche presque le haut du lit ; nous sommes sans doute à l’époque du maximum de hauteur des eaux. La pluie de la veille a encore accentué la violence du courant. Nous franchissons la rivière sur un grand pont de lianes avec mille précautions. Les porteurs avec leur charge sur la tête ne peuvent s’y aventurer que deux ou trois à la fois tant il est fragile et ils avancent avec une sage lenteur. Enfin au bout d’une heure ils sont tous sur la rive opposée, sans que nous ayons le moindre accident à déplorer.

Pendant ce temps le milicien bambara a passé le cheval à la nage, chose très difficile à cause de la violence du courant et des nombreuses branches encombrant le lit. Il a fallu trouver un endroit aussi favorable que possible et les habitants du village voisin, familiarisés avec la rivière dans laquelle ils pêchent aux basses eaux, nous ont été de précieux guides. Le cheval a d’abord été amené à un endroit où la berge est en pente pour ne pas qu’il perde pied immédiatement. Une dizaine d’hommes se sont jetés à l’eau et les uns accrochés aux branches baignées dans la rivière, les autres à la nage et se maintenant aux premiers, ils ont formé une espèce de pont humain qui avait pour but de maintenir et de seconder le palefrenier nageant en avant du cheval en tenant le licol entre ses dents. La violence du courant est telle que sans ces précautions le cheval et son conducteur seraient certainement entraînés. Les noirs sont vraiment admirables dans ces opérations où il faut une sûreté de soi-même absolue. Une demi-seconde de distraction de la part d’un homme pourrait en faire noyer plusieurs. Ils s’acquittent de cette tâche sans mot dire dans un silence émotionnant. J’ai eu soin préalablement d’éloigner les boys qui sont ordinairement très gênants en ces circonstances : si on les laisse faire, ils sont toujours disposés à donner des ordres et ce sont ordinairement des « mouches du coche » dont il faut se défier.

En courant les routes d’Afrique j’ai, du reste, appris à intervenir moi-même le moins souvent possible pour commander les noirs dont j’utilisais les services et, dans les circonstances difficiles, telles que le passage d’une rivière dangereuse, je les ai toujours laissés agir à leur guise. Je n’ai jamais eu à le regretter : jamais il ne m’est arrivé le moindre accident, tandis que j’ai vu des Européens qui voulaient tout diriger avoir parfois des mésaventures fort désagréables. Il m’est même arrivé plus d’une fois de passer une rivière ou un fleuve à la nage sans savoir nager et cependant sans la moindre appréhension. Je me laissais simplement conduire par quelques nageurs robustes dans lesquels j’avais beaucoup plus confiance qu’en moi-même. Mais par contre quand quelque noir, dont l’expérience et la bonne volonté m’étaient connues, me disait : « Il ne faut pas faire telle chose, ce serait dangereux », j’ai rarement passé outre. Je continuais néanmoins à aller où je voulais, mais par de longs détours. Cela m’est arrivé plus tard dans le Baguirmi au moment de l’inondation et dans les Bahr du lac Tchad.

« La première condition pour être explorateur, disait Savorgnan de Brazza, est d’être armé d’une forte dose de calme et de patience. »

Donc le passage de la Kémo, en pleine crue à l’aller comme au retour quelques jours plus tard, s’accomplit sans trop de peines, mais en y mettant tout le temps nécessaire.

Pour les Mbis chez lesquels nous nous trouvions, la rivière que nous venions de franchir se nomme Kouma ou Gouma, la particule gou (ou kou ?) signifiant eau. Ils ont quelques petites pirogues pour la remonter ou la descendre, mais ils ne s’avancent jamais qu’à une faible distance de leur village.

Nous trouvons au poste de la Kémo l’accueil réconfortant du garde pavillon le sénégalais Lati Faye. La race Sérère à laquelle il appartient est réputée comme la moins avancée de toute la Sénégambie, bien à tort, car c’est elle qui produit une grande partie des 15 millions de francs d’arachides exportées chaque année par Rufisque. Il habite depuis 5 ans la région du Haut-Oubangui et a parcouru une partie du cercle de Krébedjé. Sa connaissance parfaite de la langue Banda l’a fait placer il y a environ six mois dans ce poste où il peut rendre des services particulièrement utiles. Il parvint en effet à entretenir de bonnes relations avec le chef du village Griko et à nous le faire connaître, malgré sa peur terrible des blancs qui jusqu’ici le faisait fuir dans la brousse à la moindre nouvelle du passage d’un administrateur. A force de se moquer de cette crainte singulière chez un guerrier comme lui, Lati Faye le décida à venir me voir. Le début de l’entrevue ne fut pas sans incidents : mon lorgnon lui semblait une machine diabolique inventée par les blancs pour ensorceler et même pour tuer leurs ennemis ; mais enfin, grâce à la diplomatie du sénégalais, Griko ne s’occupa pas autrement de cette « manière de blanc » et je vis arriver, peu après cette première rencontre, les principaux notables de son village et toute une troupe de femmes, d’enfants, chargés de provisions pour mes hommes. Les calebasses, pleines de farine de manioc, d’arachides s’amoncelèrent dans la cour du poste. Mes largesses en perles et en sel me valurent l’amitié de ces gens. Toute la soirée se passa en conversation avec les chefs accourus de toutes parts me saluer et m’offrir le traditionnel poulet. A tous j’ai dit le but de mon voyage, notre désir de voir les nègres travailler et l’intérêt que nous attachions surtout à la récolte du caoutchouc. Le lendemain à mon réveil un tam-tam s’organisait en mon honneur dans la cour du poste.

Grâce aux bonnes dispositions de Griko, je pus visiter à mon aise le village de Mboukou, et compléter mes études sur l’habitation chez les Mbis.

Un village se compose d’une série de groupes de cases ou soukalas, chacune régie par un chef dépendant du Makongui ou chef de toutes les soukalas. Quelques-unes sont administrées par les hommes mêmes de Griko qui jouent en quelque sorte le rôle de contre-maîtres (ziango). D’autres appartiennent à son père, à ses frères, à de simples particuliers.

Chaque soukala est entourée de plantations (kendé) de manioc, de maïs, de patates, d’arachides, de Vigna, de Woandzeia. Aux abords immédiats, on trouve du tabac[21], des Corchorus, de l’oseille de Guinée (gombo), de grands pieds de Tephrosia pour la pêche, enfin partout en abondance une grande Acanthacée à fleurs bleues dont les cendres fournissent le sel indigène[22].

Les cases de la soukala, au nombre de 2 à 10, sont réunies autour d’une cour assez vaste, ordinairement plane[23]. Le sol de cette cour est ordinairement nu et la terre battue. Cependant on trouve quelquefois au milieu un arbuste sur lequel grimpent des ignames, des Lagenaria, des Luffa. Çà et là aussi, des touffes de plantes fétiches[24], le plus souvent des euphorbes cactiformes ; puis quelques pierres servant de foyer ou d’aiguisoir, des marmites où l’on prépare les aliments et le sel. Chaque femme sait faire elle-même ces poteries : elle pétrit l’argile à la main, la moule dans des cavités creusées dans le sol, l’ornemente à l’aide d’un manche en bois sculpté, puis cuit ces vases à grand feu. Au milieu de la cour, on voit souvent une petite case où le noir se repose dans la journée, sorte de hangar à claire-voie, à toiture souvent ronde ou conique : c’est le kimbiri. Parfois le mil est amoncelé dans des greniers surélevés de 0m,50 à 0m,80, arrondis, à murs de clayonnage, à toiture conique en paille. Les Mbis appellent ces magasins, assez semblables à ceux des Wolofs, des ndenda yourou. Dans ce même espace on construit à la fin de l’hivernage un mur en baguettes de bois tressées ou retenues par des lianes et, aussitôt après la récolte, on y met les épis de maïs. Ils y sèchent parfaitement, même quand le temps est pluvieux, sans que l’on ait à craindre les terribles ennemis des provisions de grains, insectes ou rongeurs. En ce moment on voit partout de ces espaliers (yoyo bonya) et les cases luttent à qui possèdera le plus grand. Ordinairement ils ont 5 mètres de haut sur 6 à 10 mètres de long, dimension dépassée par celui de Griko. Autour de tout cela, quantité de poules et de cabris qu’on rentre la nuit dans les cases. Quand il y a une grande termitière à proximité, on y perce un trou et on y loge les poulets : nouvelle utilisation de ces chambres souterraines qui ailleurs servent de four à cuire le pain et de magasin pour la récolte du salpêtre.

Les cases des Mbis, d’aspect très élégant, sont de forme circulaire ; le sommet, non conique, mais arrondi, est souvent dépassé par une pointe de 0m,50 à 1 mètre. Le diamètre varie de 4 à 8 mètres, et la hauteur maximum, de 4 à 6. Les murs, en pisé, s’élèvent à peine de 0m,50 au-dessus du sol, mais le plus souvent, l’intérieur est creusé de 0m,50 à 1 mètre. On pénètre à l’intérieur par une seule porte étroite, haute à peine de 0m,30 à 0m,60 au-dessus du niveau extérieur du sol. Cette porte est pratiquée dans une sorte d’auvent en saillie de 0m,40 et est aussi recouverte de paille : en retroussant cette paille on peut, en se courbant, s’épargner de ramper pour entrer. L’intérieur est souvent divisé en 2 ou 3 compartiments par des piquets. Lorsqu’un chef important possède plusieurs femmes, chacune a d’ordinaire une case avec les enfants qui lui sont propres.

Après cette randonnée, je restai près de 3 semaines à Fort-Sibut, retenu par la récolte et la préparation des plantes dont la plupart sont en fleurs à cette époque. J’ai ainsi réuni près de 400 espèces dans les environs immédiats du poste. Quelques accès de fièvre contribuèrent encore à retarder le voyage que j’avais projeté vers la Haute-Ombella. Je ne pus partir vers l’E. que le soir du 18 octobre, accompagné de 12 porteurs. L’étape fut courte[25], 7 à 8 kilomètres à peine, à travers les hautes herbes, la brousse claire, les épaisses galeries, et bientôt nous arrivions chez Okomekiou, où j’eus la bonne fortune d’assister à la fabrication du sel indigène avec les cendres de la Lippia et de l’Eleusine indica.

Le lendemain 19 octobre nous nous mîmes en route dès 5 heures du matin. Les nuits étant notablement plus froides depuis 48 heures, une abondante rosée recouvre les plantes et rend la marche assez pénible, moins toutefois que la chaleur de midi. Durant cette matinée, le soleil ne parut pas, sans pourtant que le temps fût lourd. A 10 heures, on entend au lointain quelques faibles coups de tonnerre ; à 11 heures et demie l’eau tomba, doucement d’abord, puis avec intensité ; enfin le ciel s’éclaircit vers midi.

Ce sont les derniers jours de l’hivernage. Une grande partie des arbres ont perdu leur belle teinte verte et les feuilles jaunissent ; dans la brousse où mûrissent les graines des Andropogonées, certaines places sont déjà brûlées le long des sentiers. Le pays présente toujours les mêmes grandes tables de latérite, entaillées tous les 50 à 60 mètres par de petits ruisseaux qui rendent la marche très pénible. Ils n’ont pourtant le plus souvent que 2 à 4 mètres de large avec une profondeur (à cette époque, 19 octobre) de 20 à 40 centimètres. Mais il n’est point rare que ces rivières lilliputiennes présentent des escarpements élevés de plus de 20 mètres au-dessus du niveau des fortes crues ; presque toujours l’une des berges est beaucoup plus haute que l’autre et forme le rebord d’une table rocheuse. De plus ces versants abrupts sont couverts d’un fouillis de souches et de racines, d’arbres tombés, à travers lesquels on a peine à conduire le cheval. Une végétation abondante et variée enveloppe ces marigots depuis les gigantesques cailcédrats et fromagers jusqu’aux humbles acanthacées. Les vieux troncs d’arbres et les rocs sont tout enveloppés de mousses spéciales à cette station dont la fraîcheur est encore embellie par les broderies que forment les frondaisons de fougères les plus diverses. Parfois d’élégants petits Dracæna ou les hautes ramures du Kokoro[26], dont les cymes florales d’un blanc éclatant dissimulent le feuillage. En dehors de ces galeries, les arbres de la brousse sont très clairsemés (Tamariniers).

Fig. 7. — Bananier sauvage dans la brousse.

Si difficile que soit le chemin dans ces abords, il est pourtant assez fréquenté à en juger par la largeur de la piste et par la rencontre d’une vingtaine de voyageurs chargés de farine de manioc ou de mil pour le poste. Nous traversons quelques villages presque déserts : Gono, Viamba, Diapira ; enfin, à 11 heures et demie, nous arrivons chez Ouaka qui s’enfuit à notre approche. Son village se compose de 5 cases et d’un hangar. Il est impossible d’évaluer de prime abord la richesse de ces agglomérations. Les cultures de patates semblent étendues, mais le noir a soin de les pratiquer dans la brousse. Au pourtour de son habitation, il ne plante guère que du gombo, l’acanthacée salifère et surtout du tabac[27]. De même, il cache en quelque lieu ignoré ses poulets, ses cabris. Les chiens, au contraire, errent autour des cases ainsi que souvent des couvées de pintades.

Le 20 octobre, nous partons à 6 h.40 sous un ciel découvert qui promet une grande chaleur. Nous allons marcher toute cette journée vers le S.-S.-O, par un étroit sentier qui disparaît souvent sous les hautes herbes toutes humides de rosée et que les éléphants semblent suivre plus souvent que les indigènes. Nous traversons d’abord des terrains plats où sont disséminées les cultures d’Ouaka et de ses hommes, soit 3 ou 4 hectares de patates et de sorgho. Les patates appartiennent toutes à l’espèce à tiges rampantes et à feuilles entières cordiformes. Elles sont soigneusement sarclées et butées. Je suis surpris de voir le mil si peu avancé : il n’épie pas encore et pourtant les pluies semblent près de prendre fin. Le terrain devient ensuite rocheux ; on rencontre de grandes tables de gneiss complètement nues où les indigènes viennent sécher leur farine de manioc.

Puis à 4 kilomètres et demi d’Ouaka, une grande plaine basse succède à la brousse, ou plutôt un marais à hautes cypéracées, avec quelques Phœnix. On y observe des dépressions, mais l’eau semble n’avoir que peu d’écoulement. A 10 heures, nous franchissons le marigot de Yalli, large de 3 mètres et profond de 0m,15 : les eaux coulent lentement sur le fond de sable. Dans l’ombre de la galerie, qui s’étend sur 200 mètres, j’ai rencontré un petit bambou rameur dont les chaumes s’élèvent jusqu’à 2m,50 de haut. Sur les graviers du lit, en un endroit bien abrité, se trouvent quelques touffes de Colocasia antiquorum ?[28]. Des gousses d’Owala sont tombées sous le couvert de la galerie. Vers 11 heures, nous arrivons au marigot de Gouoro, profondément encaissé et coulant entre de gros blocs de pierre. Les filets d’eau, relativement profonds quelquefois (0m,25), vont d’un cours rapide vers le N.-O., vers la Tomi. Le lit est large de 8 mètres. A midi, j’ai étudié plus en détail le marigot d’Ounga, qui coule dans la direction N.-S.-S.-O. Ses rives extrêmement escarpées ont 15 mètres à pic sur la rive droite, 5 à 7 mètres sur la rive gauche. Le lit large de 5 mètres ne contient que 0m,10 d’une eau claire, très agréable. Elle court entre de gros blocs tabulaires ou arrondis de gneiss typique, dont la partie émergée est recouverte de mousses, de lichens, d’hépatiques. Parfois le lit est presque entièrement obstrué par ces rocs dont la plupart sont bien en place. Dans les endroits au cours plus lent, le fond est formé de graviers de quartz plus ou moins opaque, de roches granitoïdes et de la roche ferrugineuse dont quelques blocs çà et là se sont effondrés dans le ruisseau. Les bords sont peuplés de Khaya africana, et autres légumineuses[29].

L’après-midi, nous parcourons pendant 2 heures et demie une grande plaine marécageuse où abondent les traces des éléphants qui viennent pâturer autour des quelques Phœnix. A droite et à gauche, des Kagas dont les cimes dominent le pays d’une cinquantaine de mètres. Devant nous, vers le S.-O., se profilent des hauteurs boisées. La plaine elle-même n’est couverte que d’arbustes chétifs : Vitex cuneata, Parinarium, Terminalia, Acridocarpus plagiopterus. La pluie nous surprend à 5 heures et demie tandis que nous cheminons dans les hautes herbes et nous oblige à camper dans la brousse.

Nous n’étions malheureusement pas quittes à si bon marché. A 2 heures du matin, une tornade épouvantable éclata ; l’eau tomba à torrents de 3 à 4 heures, puis moins fort, mais sans interruption jusqu’à 8 heures et demie. Le débit du petit marigot près duquel nous nous étions arrêtés a triplé depuis hier soir. Inquiets de savoir si nous parviendrons à franchir l’Ombella dans ces conditions, nous partons cependant, le ciel s’étant complètement éclairci. Pendant une heure, c’est à travers des herbes hautes de 3 mètres qu’il nous faut tâcher de ne pas perdre notre sentier au milieu du dédale des pistes des éléphants. Puis nous arrivons dans une place à végétation moins puissante, l’herbe est même brûlée par endroits. Si lugubre que soit la vision des chaumes et des troncs noircis, on éprouve un certain soulagement à penser que la route va être moins difficile. Vain espoir ! les porteurs souffrent horriblement à marcher nu-pieds sur les chicots calcinés et le cheval lui-même a peine à avancer. Ces traversées sont d’ailleurs de courte durée. Nous escaladons un kaga dont les herbes ne sont pas brûlées, puis nous rencontrons l’emplacement d’un ancien village[30] du chef Oualiko (ou Ouariko) qui a émigré il y a quelques mois sur la rive droite de la Yambéré[31].

Nous entendons le fracas des chutes de la rivière, 200 ou 300 mètres avant d’y arriver. En ce moment, gonflée par les averses, c’est un véritable torrent. Elle mesure 15 mètres de large sur 1m,50 à 2 mètres de profondeur. Au coude où nous la franchissons à gué, les eaux se précipitent sur plusieurs tables de granit[32] barrant la rivière et les franchissant en deux chutes ; la différence de dénivellation est de 2 mètres environ. Sur le bord supérieur de la première de ces chutes, la profondeur est de 0m,50 seulement : toutefois les remous obligent à prendre certaines précautions pour passer. La rivière en cet endroit est bordée de grands arbres, mais aucun ne s’avance loin[33] ; il n’y a pas en somme de véritable galerie.

A 3 heures, nous repartons vers le nouveau village de Oualiko, situé à 4 kilomètres du coude de la Yambéré, mais après une route pénible au milieu des hautes herbes, nous ne trouvons à l’étape espérée ni indigènes ni cases. Seuls quelques champs de mil et de patates montrent que ce lieu fut habité. Ce contre-temps nous force à aller camper au village de Mgouma, Kenji.

Le jour suivant nous amena, après la traversée de Gouaga (Bandéro), au village de Nguingé, entouré de belles cultures de mil, de patates et de tabac et ombragé de superbes Khayas[34]. Il appartient à Dati. Celui-ci nous annonça pour le lendemain (23 octobre) une étape longue et difficile jusque chez Kono : kagas inaccessibles, rochers abrupts, etc. C’était heureusement exagéré. Malgré de nombreux arrêts nous avons franchi en 3 heures et demie la distance, qui est de 12 à 15 kilomètres. Les kagas se réduisent à une simple montée et à une descente assez raide à 2 kilomètres de chez Kono. En quittant Dati, on longe le petit marigot de Mbaoua, large à peine de 3 mètres, profond de 0m,05, mais intarissable. Il s’en va dans le Nord et les Mbrous qui m’accompagnent en font un affluent de la Fafa, rivière qui se jetterait dans la Yambéré à l’E. de Nguingé[35]. La végétation de ses rives est d’une richesse surprenante : j’y ai retrouvé quelques-uns des plus beaux représentants de la flore congolaise et notamment le majestueux Musanga Smithii, le Combretum à grandes bractées écarlates mêlés à de gigantesques fromagers, à des Khaya, etc. Puis, pendant une heure et demie, nous avons marché dans une brousse d’une monotonie désespérante. J’ai cependant été assez heureux pour découvrir la plante bien connue du Sénégal et du Soudan, le Nété (Parkia biglobosa)[36], dont les grosses inflorescences en forme de boules rouges pendent à cette époque aux arbres et rompent la monotonie de cette végétation steppique si pauvre en fleurs à la fin de l’hivernage. Sur les pentes des collines, à proximité des ravins, j’ai vu aussi le kokoro en fleurs : les arbres ressemblent en ce moment à d’immenses bouquets d’une blancheur virginale. Toujours pas de palmiers, même le rônier reste introuvable depuis notre départ de Krébedjé.

A la moitié de l’étape, on aperçoit, se profilant devant nous et à notre gauche, les hauteurs de Kono. Leur aspect imposant disparaît à mesure que nous approchons ; leur altitude moyenne ne dépasse guère 50 mètres. Leur revêtement de roches ferrugineuses et de végétation ne permet d’en discerner la constitution géologique que grâce aux blocs éboulés : c’est du gneiss, coupé de filons. La colline que nous gravissons est couverte de bois épais sur le sommet et sur la pente méridionale très raide ; le versant septentrional au contraire est cultivé par les hommes de Kono. Son village est situé dans une dépression arrosée par un marigot, large de 3 mètres, le Gouabia, et dominée par le Kaga Ngonau au N.-E. (80 mètres d’altitude relative). Il est entouré de grands champs de mil, en train d’épier, de patates actuellement en fleurs, de manioc et de jardins renfermant l’igname, le taro, le dazo, l’arachide, la Woandzeia, le sésame, le tabac et le haricot niébé en quantité. Le chef me fait un excellent accueil, vient me voir plusieurs fois dans la journée en m’apportant les cadeaux habituels : cabris, poulets, œufs, patates, farine de mil, de manioc et de maïs. J’essaie de me renseigner sur le pays situé au N. vers Paraco : Kono me le dépeint comme absolument inhabité et impénétrable.

Le 24 octobre, après avoir traversé les rapides de la Boma (10 mètres de large) et laissé à notre droite le Kaga Do, j’arrivai au poste de Diouma, où je consacrai quelques jours à la récolte et au séchage des plantes. Ce poste est formé d’une cour d’un hectare et demi, barrée par la Boma et un petit marigot, où s’élèvent sur pilotis trois bâtiments en pisé, longs chacun de 15 mètres. Le chef, avec ses 14 tirailleurs, assure la soumission des Mbrous, sur lesquels je recueillis quelques renseignements ethnographiques. Ils ne connaissent ni le mil ni le manioc qu’ils achètent au N., chez les Mandjias. J’appris d’eux que le palmier à huile (Mbimé) existe dans quelques villages près de Krébedjé : Koungari, Diapira, et que le bambou (Ngara), absent de cette contrée, ne se trouve pas au N. avant Ungouras.

La fièvre retarda mon voyage de retour à Fort-Sibut (1er-4 septembre) par le village de Koussougou[37] dominé par plusieurs kagas. A 2 kil. 500 de ces cases, je repassai la Yambéré en un point où la rivière, ordinairement large de 15 mètres et profonde de 1m,50 à 1m,70, franchit en rapide des rochers granitoïdes[38] ; puis je rencontrai 4 marigots, toujours du même type : peu larges, peu profonds et très encaissés. Le pays prend ensuite un caractère tout spécial par suite de la facilité à se laisser éroder de la roche constitutive ; c’est une roche ancienne à cristaux d’orthose empâtés dans un ciment granitoïde. Sa décomposition a dégagé d’énormes monolithes parfois debout, des tables posées en équilibre instable sur des blocs gigantesques ; d’autres amas de rocs, où disparaissent çà et là quelques ruisselets, formant des grottes où s’abritent parfois les Mbrous ou les Ndis de passage et qui seraient peut-être intéressantes à fouiller.