[7] Montesquieu.
[8] Id.
[9] Cet excellent Claude Dupin, qu’il faut honorer, non seulement comme bisaïeul de George Sand, mais comme mari de la protectrice de Rousseau et comme fort bon économiste, fait cette remarque sur ces mots de Montesquieu : « Cette vertu, que Montesquieu va définir : « l’amour de la patrie », n’est point un renoncement à soi-même. Au contraire, loin de porter l’homme à l’abnégation de ses intérêts, elle lui donne un extrême désir de voir l’État florissant et tranquille. Dans cette prospérité et cette tranquillité publique le citoyen trouve à la fois sa tranquillité particulière, son indépendance, la possession et la jouissance paisible de ses biens, l’espérance de les augmenter par la liberté du commerce et celle d’être élevé à de plus hautes dignités. » — Fort bien ; mais comme la plupart du temps, ce que la vertu politique, ce que l’amour de la patrie demande au citoyen, c’est une mise de fonds — je parle à un économiste — dont ses arrière-neveux seulement recueilleront le bénéfice, c’est parfaitement une grande abnégation et un grand renoncement à soi-même, ou une considération de ses arrière-neveux et des arrière-neveux des autres, qui est précisément amour de la patrie et abnégation en sa faveur, qu’il faut au citoyen pour consentir les sacrifices que la vertu politique lui demande. Claude Dupin n’est pas seulement peu idéaliste, il est un peu myope. Je dis cela en passant pour faire comprendre les rapports qu’il y a entre la religion et la patrie et aussi pourquoi le peu religieux Montesquieu a été jusqu’à dire : « Les principes du christianisme, bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques et cette crainte servile des États despotiques. »
Quelquefois aussi la prospérité commerciale et industrielle amenant la richesse et la richesse ne produisant pas d’autres sentiments, chez ceux qui ne la possèdent pas et même chez ceux qui la possèdent, que le désir de l’acquérir, ce mobile l’emporte sur tous les autres, et dès qu’il l’emporte il n’y a plus de place dans les âmes pour l’abnégation, le renoncement et autres vertus républicaines, lesquelles disparues il ne reste que le combat pour la vie entre citoyens.
L’ambition aussi, militaire ou autre, contribue beaucoup à faire passer une nation de l’état d’âme aristocratique à l’état d’esprit démocratique. L’ambition est la chose du monde la plus favorable et la plus défavorable à l’agrandissement de la patrie. Quand elle est volonté de puissance, elle tire de l’individu tout ce qui est en lui et, pour ainsi dire, un peu plus et en fait une cellule sociale d’une richesse extraordinaire, d’où il suit que l’ambition sous cette forme est un immense bienfait pour la société et un devoir pour l’individu. Quand elle est avidité de jouissances ou exigence de la vanité, elle ne développe plus les facultés utiles et nobles de l’homme, mais seulement ses facultés industrielles. Elle s’accommode de l’intrigue, de la courtisanerie, du charlatanisme, des compromissions, des transactions, des marchés, des fourberies, des escroqueries qui échappent à la loi, de tout ce qu’on peut appeler les brigandages sociaux.
Or, de ces deux ambitions, la première s’ajuste bien au régime aristocratique, la seconde a besoin, soit du régime monarchique, soit du régime démocratique. La première consistant en ceci : un homme de la classe noble veut gouverner ; un homme de la classe plébéienne veut entrer dans la classe noble ; est à son aise dans le régime aristocratique, parce qu’on ne gouverne jamais seul et qu’il faut, pour gouverner, s’associer des compagnons de gouvernement et des instruments de gouvernement qu’on ne trouve jamais que dans une classe dressée aux affaires et qui les connaisse pour ainsi dire héréditairement, οἴκοθεν; parce que l’homme du peuple qui veut participer au gouvernement, entrer dans la classe des gouvernants, ne le peut honnêtement, méritoirement et utilement, que quand il se fait juger, non par la foule qui ne connaît rien aux affaires, mais par une classe qui les connaît, qui s’aperçoit qu’il les connaît et qui l’adopte, ayant intérêt à l’adopter pour avoir une force de plus en elle et contre elle une force de moins.
Quelques mois avant sa mort, Thiers croyait revenir au pouvoir et s’y maintenir de nombreuses années ; c’est « très humain ».
« Et Gambetta ? lui dit-on.
— Je prends Gambetta. Je lui donnerai un ministère.
— Lequel ?
— Les affaires étrangères.
— Hé !
— Oui. Il connaît la France. Il ne la connaît pas mal. Mais il ne connaît pas l’Europe, et il aura besoin de moi pour la connaître. Je la lui apprendrai. »
Ceci est l’image même d’une aristocratie adoptant un homme nouveau.
Quant à l’ambition qui est désir de jouissance ou exigence de vanité, elle ne s’accommode que d’une monarchie ou d’une démocratie, parce que c’est là que ses moyens, intrigue, courtisanerie, charlatanisme, fourberie, sont de mise et portent fruit. Montesquieu remarque très judicieusement que l’ambition personnelle est pernicieuse dans une république et a de bons effets dans une monarchie, en ce sens qu’elle donne la vie à ce gouvernement, sans y être dangereuse, parce qu’elle y peut être sans cesse réprimée. Il est vrai ; mais si l’ambition peut être en effet réprimée dans une monarchie forte, d’une part elle ne laisse pas d’y être dangereuse quand l’ambitieux plaît au prince, d’autre part la monarchie a justement ce défaut que l’ambition vulgaire y est comme chez elle, captant par de bas moyens la faveur souvent facile à séduire d’un seul homme ; et l’ambition supérieure y est gênée et réprimée, consistant à vouloir gouverner, ce qu’il est rare que le prince permette.
Que l’ambition vulgaire et funeste à l’État soit exactement dans les mêmes conditions de ses exercices et démarches dans la monarchie et la démocratie, c’est, je crois, ce que le fameux passage, un peu déclamatoire, mais au fond très juste, de Montesquieu sur « les cours » démontrera assez bien : « L’ambition dans l’oisiveté, la bassesse dans l’orgueil, le désir de s’enrichir sans travail, l’aversion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, l’abandon de tous ses engagements, le mépris des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du prince, l’espérance de ses faiblesses… forment, je crois, le caractère du plus grand nombre des courtisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps. »
Rien de plus exact ; mais remplacez le mot prince par le mot peuple, relisez tout le passage et voyez si tous les mots, littéralement, ne s’appliquent pas aux courtisans de la démocratie aussi bien qu’aux courtisans de la monarchie et même peut-être un peu plus ? Mutato nomine de te fabula narratur. L’ambitieux vulgaire, l’ambitieux de titres et d’argent, a donc besoin de la monarchie ou de la démocratie ; il a besoin de Τύραννος ou de Δῆμος, et ce n’est que l’aréopage qui le gêne.
Donc, quand, dans un peuple, l’ambition malpropre, ou seulement l’ambition enfantine, par opposition à l’ambition virile, commence à se répandre, à gagner, à l’emporter sur l’autre, la gent ambitieuse vise, assez indifféremment, à la monarchie ou à la démocratie. C’est l’histoire des démagogues d’Athènes, des démagogues romains, démagogues d’abord, césariens ensuite, des démagogues français, jacobins d’abord, napoléoniens ensuite, c’est l’histoire universelle. De la valeur de l’ambition dépend ou l’aristocratisme ou le démocratisme et le monarchisme ; la dégradation de l’ambition incline les peuples à la démocratie ou à la monarchie absolue, fait passer, contribue à faire passer les peuples de l’état d’esprit aristocratique à l’état d’esprit contraire.
Une cause encore de ce passage, quelquefois brusque, de l’état aristocratique à l’état démocratique, est la disparition, dans un peuple, de la classe moyenne. La classe moyenne n’est pas seulement l’échelon intermédiaire entre la plèbe et la classe dirigeante. Elle est l’usine d’élaboration du plébéien ascendant à la classe haute. Elle ménage « l’étape » et fait que l’étape est fournie dans des conditions favorables et heureuses. Le fils, intelligent et de toutes façons bien doué, d’un plébéien a besoin de ne pas passer brusquement de la plèbe dans le patriciat, où il serait maladroit, malavisé, inexpérimenté et dépaysé. Il faut, ou que lui-même fasse un stage dans la classe moyenne pour s’y affiner, avant d’entrer dans la classe dirigeante, ou, et plus souvent, que son fils seulement, après le stage fait par son père, pénètre dans la classe supérieure. La classe intermédiaire est le laminoir de la plèbe se dirigeant vers le patriciat. Il faut donc qu’elle existe. Elle a une importance sociale considérable et comme une mission sociale de premier ordre. Or, il arrive qu’elle disparaît. C’est même très facile et par conséquent très fréquent. L’encombrement des carrières qui lui sont réservées, les difficultés, en conséquence, de la vie, les mariages tardifs, le peu de postérité, diminuent l’importance numérique de la classe moyenne. Elle disparaît ou plutôt se renouvelle, par l’accession de la plèbe, mais si rapidement, qu’elle n’est plus une classe, qu’elle n’est plus constituée et stable, qu’elle n’est plus conservatrice de traditions, de mœurs, de coutumes, d’idées générales, de préjugés, si l’on veut, qui lui soient propres ; elle n’est plus qu’une plèbe dégrossie. Alors l’aristocratie se trouve directement et sans intermédiaire en contact avec la plèbe ; alors la difficulté, pour la plèbe, d’entrer dans le patriciat est plus grande ; car l’étape régulière raccourcit les distances, bien loin qu’elle les augmente ; et l’aristocratie, qui puisait ses recrues dans le plébéianisme affiné, hésite, non sans quelque raison, à les puiser dans cette classe intermédiaire qui n’est plus que le plébéianisme brut, ou peu s’en faut, et le jeu naturel, si salutaire, de l’ascension et de la cooptation est détruit. Une des causes du brusque passage, à Rome, de l’aristocratie à la démocratie césarienne, est qu’il n’y a jamais eu à Rome de classe moyenne nombreuse, considérable et solidement constituée.
Une cause encore, et peut-être la plus importante, de ce passage est l’infiltration des peuples étrangers dans une nation. Si, par suite soit de l’abaissement de la natalité, soit de la nonchalance des citoyens, le peuple A est insensiblement pénétré par un très grand nombre d’individus du peuple B, il se produit une invasion pacifique, une invasion à l’amiable, beaucoup plus dangereuse que l’invasion guerrière et torrentielle. Le peuple A est encombré de métèques qui affaiblissent en lui le sentiment national. Il faut bien s’entendre. Le métèque n’est point l’ennemi du peuple qui l’a adopté. Souvent même il l’aime. Mais il l’aime d’une manière qui n’est pas favorable à la grandeur, à la force de ce pays. Il l’aime parce qu’il s’y trouve bien. Il le tient pour sa patrie dans le sens du proverbe : ubi bene, ibi patria. Or, c’est le contraire qui fait le vrai patriotisme. Le vrai patriote est celui qui dit : quamquam male, ibi patria, et qui regrette à l’étranger le malaise même qu’il éprouvait dans son pays. Le métèque, donc, aime sa nouvelle patrie, à condition qu’il y soit à l’aise. C’est lui qui sera très favorable à l’abolition du service militaire, aux impôts supportés uniquement par la classe riche, c’est-à-dire ne produisant presque rien, en un mot à toutes les mesures démocratiques, et qui se dérobera le plus possible à tous les sacrifices que le vrai patriote, que l’autochtone consent avec joie.
Cette infiltration de l’élément étranger dans un peuple fut la cause principale de la décadence d’Athènes, de la décadence de Rome. On a remarqué que l’empire romain ne fut pas conquis par les « barbares », qu’il se donna progressivement aux barbares, leur accordant des terres, les prenant comme soldats, comme Athènes prenait des mercenaires, les admettant à l’empire, lentement imbibé par eux, si bien que la conquête était faite quand l’invasion se déchaîna. Sans insister sur ceci qui est un peu en dehors de notre sujet, il paraît peu douteux aux historiens que dès le temps des guerres civiles, le grand nombre d’étrangers devenus citoyens romains avait changé l’esprit de la ville et fait de Rome une espèce d’Antioche ou de Corinthe. La ville mondiale sera toujours cosmopolite ; la ville cosmopolite ne se considérera jamais comme un camp ; la ville qui ne se considérera pas comme un camp sera toujours prête, soit à la démocratie, soit à la monarchie despotique.
Voilà d’où partent l’instinct démocratique et la démocratie elle-même. Où mènent-ils ?
Il faut remarquer d’abord que l’instinct démocratique développe extraordinairement vite ses conséquences, parce qu’il s’entraîne lui-même avec une extraordinaire rapidité. Dès qu’il domine, il est unanime. En effet, n’y ayant pour l’aristocrate lui-même, et pour le plus aristocrate des aristocrates, d’autre moyen d’être quelque chose que de plaire au peuple pénétré de sentiments démocratiques, ou ce sont tous les moyens démocratiques qu’il emploiera, flatteries, mercantilisme, surenchères, charlatanisme, et il ne fera que confirmer dans la nation l’état d’âme démocratique ; — ou il s’abstiendra, dira, comme Nietzsche, que s’occuper de politique est une « indécence » et deviendra un émigré à l’intérieur, c’est-à-dire ne comptera pour rien, non seulement comme influence, mais même comme unité dans l’État ; — et dans les deux cas la démocratie suivra son cours, de plus en plus précipité. Pour que l’aristocratie existe (et c’est un truism), il faut que le peuple surtout soit aristocrate.
Une fois que l’instinct démocratique s’est emparé de l’âme d’un peuple, il l’amène successivement à toutes les démarches qui peuvent et qui doivent dissoudre et pulvériser ce peuple même. En effet, le démocratisme c’est l’amour de la justice, c’est-à-dire de l’égalité, étant entendu, en bon esprit démocratique, que dès qu’il y a inégalité il y a injustice et qu’il est juste que tout homme soit exactement autant qu’un autre.
Or l’esprit égalitaire s’attaque d’abord à toutes les inégalités sociales. Le privilège de la naissance paraît monstrueux : « Vous vous êtes donné la peine de naître. » Pour cela, en vertu de cela, vous êtes chef. Y a-t-il rien de plus inique ? Les privilèges dus à la naissance seront abolis. On ne naîtra plus chef, on ne naîtra plus noble.
Bien. Mais, s’il vous plaît, naître riche n’équivaut-il pas à naître noble ? Non seulement il y équivaut ; mais il est un avantage beaucoup plus considérable. Montesquieu fait remarquer que naître noble, en 1740, fait gagner à un enfant une vingtaine d’années sur les autres. Voltaire dit exactement la même chose de la richesse et il a tout autant raison, beaucoup plus, puisqu’avec l’argent on achète la noblesse, ce qui fait que l’enfant qui naît riche est plus favorisé dès sa naissance que l’enfant qui naît pauvre. La richesse est donc une inégalité de naissance tout autant, au moins, que la noblesse. Donc il faut abolir l’enfant naissant riche, il faut abolir l’héritage. Ut fiat æqualitas. La noblesse, en disparaissant, a découvert une autre inégalité qu’elle cachait et qui apparaît.
Bien. Mais détruire l’héritage suffit-il ? Non ; car il suffit que le père soit riche jusqu’à sa mort pour que l’enfant ait un privilège de naissance. Il sera mieux élevé, mieux instruit, mieux dressé, mieux armé ; il aura le privilège de l’éducation que sa naissance lui aura valu. Encore deux classes : celle de ceux qui ont pu être élevés, celle de ceux qui n’ont pas pu l’être. Il ne suffit donc pas d’abolir l’héritage, il faut abolir la richesse elle-même, l’aisance elle-même, ou la faire égale entre tous. Ut fiat æqualitas. L’héritage, en disparaissant, a découvert une autre inégalité qu’il cachait et qui apparaît.
Bien. Que la richesse disparaisse. Mais, ce n’est encore rien. L’on n’a aboli que les inégalités sociales. On se trouve en présence des inégalités naturelles. Tel homme est plus intelligent qu’un autre, plus ingénieux, plus adroit, plus habile, plus éloquent, d’une capacité de travail plus grande. Voilà les inégalités naturelles. Sont-elles plus justes parce qu’elles sont naturelles ? En quoi ? Pourquoi ? Elles ne sont pas plus justes et elles sont plus douloureuses. Elles sont plus douloureuses que les inégalités sociales, parce que, même quand on souffrait le plus de celles-ci, on a toujours senti qu’on pouvait les abolir ; tandis que les inégalités naturelles, on sent qu’elles sont indestructibles. Mme de Staël a un mot très juste, et même profond, parmi tant d’autres ; elle dit : « La Révolution française n’a pas établi l’égalité. Elle a remplacé une inégalité par une autre. Elle a remplacé les inégalités sociales par les inégalités naturelles. » Évidemment ! Elle a remplacé les inégalités sociales — ou plutôt quelques-unes ; car elle n’a pas ôté l’inégalité des fortunes — par l’inégalité naturelle : différence d’intelligence, d’adresse, d’habileté et de puissance de travail entre les hommes.
Or, en cela, le but étant l’égalité, elle a rétrogradé plutôt qu’avancé. Car les inégalités sociales contrariaient les inégalités naturelles, les refoulaient et les réprimaient : un enfant bien doué était, par les enfants bien nés, bien élevés et bien rentés, empêché de percer et d’arriver à la lumière, au développement de lui-même et à la puissance. Si l’inégalité sociale avait absolument empêché les inégalités naturelles de sortir leur effet, elle eût bien mérité de l’égalité, les inégalités naturelles étant, quand elles sont laissées libres, beaucoup plus envahissantes, dominantes, accapareuses et oppressives que les inégalités sociales, lesquelles se contentent le plus souvent d’honneurs et d’oisiveté. Donc, à avoir supprimé les inégalités sociales, en supposant qu’on les ait détruites, on n’a rien fait pour l’égalité, et peut-être au contraire. Les privilèges sociaux, en disparaissant, ont découvert les privilèges naturels qu’ils cachaient et qui apparaissent. Il faudrait supprimer les inégalités naturelles elles-mêmes et les inégalités naturelles surtout, ut fiat æqualitas.
On ne peut pas les détruire, mais on peut les neutraliser. A mon avis on ferait mieux de les détruire, toute vaine sensibilité mise de côté. A Sparte on immolait sans pitié les enfants mal conformés. Pourquoi ? parce que Sparte était une société aristocratique qui ne voulait conserver comme citoyens que « les meilleurs » au point de vue de la défense du pays. Une société démocratique doit faire la même chose, c’est-à-dire l’inverse, et ostraciser par la mort les enfants bien doués, qui sont une menace pour l’égalité.
Sans aller jusque-là, si, je ne sais pourquoi, du reste, on ne veut pas y aller, on peut neutraliser les inégalités naturelles. On peut faire à leur égard ce qu’on fait à l’égard des « fils de rois » : car précisément ils sont des « fils de rois » selon la terminologie de Gobineau. A l’égard des fils de rois, on peut, soit les tuer, soit les réduire à l’impuissance. La première République a tué Louis XVI parce qu’il émigrait ; la troisième République a forcé ses petits-neveux à émigrer parce qu’ils résidaient. Il n’y a pas illogisme, il y a deux façons différentes de réduire à rien. De même à l’endroit des hommes supérieurs par l’intelligence, l’adresse ou la puissance de travail, il faut pratiquer l’ostracisme déprimant ; il faut pratiquer la stérilisation ; il faut en faire des émigrés à l’intérieur, en ne leur accordant ni faveurs, ni honneurs, ni places, ni fonctions, ni occasions de travailler, et les ramener ainsi à un nirvana inoffensif. Ut fiat æqualitas.
C’est le système de Babeuf que j’expose ici, de Babeuf, le plus logique et peut-être le seul logique des révolutionnaires démocrates. C’est du reste, instinctivement et fatalement, le système que suivent les démocraties en abaissant progressivement le niveau de leurs délégations parlementaires et par là le niveau des fonctionnaires de l’État, puisque ce sont leurs délégations parlementaires qui indirectement, mais réellement, nomment ceux-ci ; et du reste, en faisant progressivement de toutes les fonctions des fonctions d’État, pour que tout ce qui agira dans l’État passe sous ce niveau toujours et indéfiniment rabaissé ; et encore en mêlant à toute nomination des questions politiques afin que soit préféré à l’homme compétent, celui qui, se sentant incompétent, aura remplacé l’aptitude par une opinion politique, supériorité qu’il est toujours à la portée de tout le monde de se donner.
Ainsi la démocratie, éliminant peu à peu toute supériorité inventée par l’instinct social, puis toute supériorité inventée par la nature, affaiblit les muscles et les nerfs de l’État ; ut fiat æqualitas, ce qui est, au point de vue qu’elle a adopté, non seulement le souverain bien, mais le seul bien.
Telles sont, selon moi, les transitions par lesquelles les peuples passent de l’instinct aristocratique à l’instinct démocratique et de l’état aristocratique à l’état de démocratie intégrale.