CHAPITRE IX

Orgies des Indiens.—Leurs différentes boissons. Je me construis une case.—Sciences des Indiens.

Sans exception de tribu, de rang, de sexe ou d'âge tous les Indiens aiment à s'enivrer.

L'ivresse est chez eux considérée comme le nec plus ultrà du bonheur, et pour une rasade de liqueur bientôt ingurgitée ils donnent volontiers jusqu'à leurs plus précieux objets. Ils n'en sont cependant point avares, car dès que l'un d'eux revient de quelque lointain voyage et qu'il apporte de l'alcool, toute la horde semble prendre à tâche de ne pas même lui laisser le temps de desseller ses chevaux; elle envahit aussitôt son domicile dans l'espoir de déguster gratis une partie de cette liqueur tant convoitée. Le propriétaire du roukah contente de son mieux tous ces importuns auxquels il fait l'accueil le plus gracieux.

Les Indiens boivent souvent pendant plusieurs jours consécutifs et en plein soleil sans que leur santé en souffre aucunement; ils conservent même toute leur mémoire pendant le plus fort de leur ivresse, et si le hasard a mis entre leurs mains une bouteille, on peut être tranquillisé sur son contenu qui ne saurait se renverser par suite de l'habitude qu'ils ont de mettre un doigt dans le goulot et de la saisir fortement entre les autres.

Je n'ai jamais rien vu d'aussi dégoûtant et de plus extraordinaire que ce mélange d'hommes et de femmes sauvages entassés pêle mêle, parlant, chantant ou hurlant tour à tour, se traînant sur le siége ou sur les mains pour chercher à se dérober les uns aux autres quelques gouttes de liqueur, ou pour s'invectiver de la plus rude façon. Ces orgies s'achèvent rarement sans coup férir, car les Indiens ont ainsi que les hommes civilisés la fâcheuse habitude de choisir ces moments pour raconter leurs hauts faits. Et comme au récit de leurs exploits il arrive fréquemment que le mot ouignecaé—chrétien—est prononcé, la haine qu'ils éprouvent pour ces derniers se traduit souvent par d'effroyables mêlées, dans lesquelles hommes et femmes se croyant sans doute attaqués par les Espagnols s'entretueraient immanquablement si, quelques-uns moins ivres ou plus raisonnables ne parvenaient à désarmer les mutins.

Les Indiens transportent la liqueur à dos de cheval; ils la mettent dans des peaux d'autruches ou de moutons, mais ils préfèrent généralement ces dernières comme étant plus faciles à préparer et d'une plus grande contenance. Ils en font des outres auxquelles ils donnent le nom de ounékas et qui résistent parfaitement à la pression des sangles. Ils les préparent de la manière suivante: ils égorgent les moutons, en séparent la tête et retirent la peau tout d'une pièce en pratiquant seulement une ouverture depuis le bas d'une des jambes de l'arrière-train jusqu'à la panse, par où ils trouvent moyen de faire passer le corps entier; ensuite ils font des ligatures au cou et à l'arrière-train, puis ils gonflent la peau pour la tondre et la laver; enfin après l'avoir fait sécher ils l'assouplissent en la frottant entre leurs mains.

Si les Mamouelches sont moins favorisés que les Puelches et les Pampéens, car il se passe parfois bien du temps avant qu'ils puissent se procurer du Ouignecaë Poulcou—liqueur des chrétiens,—ils n'en trouvent pas moins les moyens de s'enivrer assez fréquemment durant l'été et l'automne, à l'aide de boissons de leur fabrication. La nature qui les prive de certains fruits qu'on s'attendrait volontiers à trouver dans les vastes forêts qu'ils habitent, leur en donne quelques-uns dont ils savent tirer bon parti: l'algarrobe par exemple qui sert à l'engrais de leurs troupeaux et à fabriquer de la liqueur, le piquinino—trulcaouèt,—et une espèce de figue de Barbarie dont la saveur est des plus agréables.

Les Indiens cueillent de grandes quantités d'algarrobes qu'ils écrasent entre deux pierres et qu'ils mettent dans des poches de cuir remplies d'eau, afin d'obtenir le soé-Poulcou, boisson qu'ils laissent fermenter pendant plusieurs jours et sur laquelle se forme une écume qu'ils enlèvent avec soin; ils y ajoutent une autre portion d'algarrobe bouilli et mêlent le tout en l'agitant fortement. Cette préparation est assez agréable et les enivre complètement; mais ils n'en peuvent boire une grande quantité sans avoir à redouter de violentes coliques et des contractions nerveuses qui les abattent complètement. Ils mangent aussi de l'algarrobe cru mais avec beaucoup de réserve, car ce fruit quoique très-sucré contient un acide qui leur fait enfler les lèvres, les gencives et la langue, et leur occasionne en même temps une brûlante sécheresse qui empêche souvent les moins raisonnables de manger pendant un ou deux jours.

Le Trulcaouët connu des Espagnols sous le nom de piquinino est pour le moins aussi abondant que l'algarrobe, et il est beaucoup plus apprécié des Indiens qui, de même que des enfants, sont grands amateurs de toutes choses sucrées. La forme de ce fruit est ovale; il a la grosseur d'un pois. Il y en a de deux sortes: le rouge et le noir. Son goût est des plus agréables, mais ce fruit est tellement délicat que sous la plus légère pression toute la partie charnue se transforme en une liqueur épaisse. L'arbrisseau qui le donne n'atteint pas plus de quatre à cinq pieds de hauteur. Il est fort touffu, a des branches délicates et flexibles hérissées d'une infinité de petites épines qui, lorsque l'on veut faire la cueillette à la main, se brisent dans les chairs où l'introduction de leur venin occasionne de petites tuméfactions douloureuses. Ses feuilles sont petites, rondes et d'une couleur vert pré. Si les Indiens étaient réduits à cueillir ce fruit à la main, malgré toute leur patience, ils ne pourraient satisfaire leur avide gourmandise; aussi emploient-ils un moyen aussi simple que commode qui les garantit de toute piqûre et leur permet d'emplir en quelques instants les petits sacs dont ils se munissent pour les transporter: ils déposent au pied de l'arbrisseau un grand cuir sur lequel ils font tomber tous les fruits en frappant légèrement chaque branche avec un petit bâton. Quand ils en ont récolté ainsi une quantité suffisante à leurs besoins, ils les vannent avec un autre cuir de mouton soigneusement pelé et parfaitement tendu sur un cerceau, pour en séparer les nombreuses feuilles et les épines qui, malgré toutes leurs précautions, s'y mêlent le plus souvent. Cette opération terminée, ils se bourrent à qui mieux mieux, remplissent leurs petits sacs qu'ils suspendent de chaque côté de leurs selles, puis ils rejoignent au galop leur résidence, où de nombreux paresseux, abusant du titre de visiteurs, viennent se régaler à leurs dépens. Cependant malgré leur grande affluence, ces gourmands ne sauraient absorber toute la provision, car, la maîtresse du logis, en dépit de ses hôtes indiscrets, leur enlève résolument la plus grande portion transformée en liqueur, et la verse dans un cuir de cheval arrondi en forme de vase où elle la laisse fermenter pendant quatre à cinq jours. Au bout de ce temps, ayant ainsi obtenu une liqueur sucrée et délicieuse assez analogue à du sirop de groseille, elle réunit plusieurs amis qui la dégustent avec bonheur. L'effet de cette liqueur, fort agréable au palais, ne tarde pas à se produire, car elle enivre presque instantanément. Toutefois les entrailles n'en souffrent aucunement, tandis que le fruit mangé en certaine quantité cause une irritation douloureuse et resserre tellement le corps que les Indiens avalent force graisse de cheval, leur seul remède dans ces cas.

Les Mamouelches avaient pour moi une telle considération qu'il fallait que je prisse part à tous leurs plaisirs et festins: c'est ainsi que j'eus occasion de goûter de leurs liqueurs. Malgré toutes leurs bonnes grâces, preuves évidentes du cas qu'ils faisaient de ma personne, souvent la joie que ces Indiens manifestaient en ma présence me rappelait encore plus vivement ma triste position et rendait plus cuisant le souvenir de ma famille et de ma patrie. Alors des larmes amères envahissaient mes paupières. Heureusement les Indiens se méprenaient sur leur cause; elles leur paraissaient aussi naturelles que les leurs produites par l'ivresse, et flattés à la vue de ce qu'ils croyaient n'être chez moi qu'un instinct d'imitation, ils me prodiguaient leur tabac en signe de sympathie.

Quelquefois ils me forcèrent à leur chanter quelque chose dans mon langage. Ne pouvant me soustraire à leur désir, et bien que je n'en eusse aucune envie, je leur chantais ce qui me passait par la tête; puis, comme ils m'en demandaient souvent la traduction, je la leur donnais toujours à leur avantage, en sorte que je les laissais ainsi dans la conviction que je ressentais pour eux la plus sincère amitié.

Dans mon malheur, je n'avais jamais été si heureux qu'au milieu de cette peuplade, où en ma qualité de tchilca-tuvey—écrivain du grand Cacique—je jouissais de la considération générale et d'un certain crédit. Sur ma demande je fus autorisé par Calfoucourah à me construire une petite case en jonc, près de sa tente. Il prit plaisir à me voir exécuter ce travail dont il suivait journellement les progrès. Cette petite habitation était divisée de manière à m'offrir toutes les commodités possibles. Elle était carrée et partagée en trois compartiments, dont l'un me servait de chambre à coucher, l'autre de cuisine, et enfin le dernier qui correspondait à la porte d'entrée, servait à déposer ma selle et mes ustensiles de chasse. J'avais tressé une natte qui, parfaitement tendue sur un cadre, me servait de lit, et j'avais exhaussé le sol afin de me garantir de l'humidité. La toiture plate et un peu inclinée me servait de terrasse; j'y montais à l'aide d'une petite échelle de jonc, dont les échelons étaient solidement fixés avec des bouts de lazzo. Dans la cuisine j'avais creusé une sorte de fourneau au-dessus duquel je suspendais la viande que je voulais faire rôtir. Comme j'étais assez éloigné des étangs je m'étais creusé un puits d'environ deux mètres dans lequel l'eau abondait. Calfoucourah m'honora souvent de ses visites, et lorsqu'il se présentait chez moi, il avait la bonté d'agir avec autant de bienveillance que lorsqu'il visitait ses amis; jamais il ne s'en retournait sans s'être enquis de tout ce dont je pouvais avoir besoin, pour me l'envoyer aussitôt.

Ses femmes alors au nombre de trente-deux, étaient chargées, à tour de rôle, de me fournir des aliments, attention que je savais reconnaître scrupuleusement du reste, par quelques prévenances qui me valaient toutes leurs bonnes grâces.

Calfoucourah consacrait généralement à sa nombreuse famille tous les instants que ne lui enlevaient pas les visiteurs et les affaires. Quand il recevait, il était généralement assisté de deux de ses épouses: l'une jeune, l'autre âgée. Il partageait ses repas avec la première, tandis que l'autre était chargée d'entretenir sa pipe constamment pleine et allumée. Elle allait et venait sans cesse pour transmettre ses ordres aux uns et aux autres, et elle faisait distribuer à boire et à manger aux visiteurs. Calfoucourah était père de nombreux enfants; car chacune de ses femmes lui avait donné fils et filles; mais son grand âge ne lui permettant plus d'être assez empressé auprès de celles que le temps n'avait pas encore flétries, il en résultait qu'elles lui faisaient des infidélités qui maintenaient sa jalousie en éveil. Comme il jouissait d'une excellente vue, pendant la plupart des nuits il sortait sans bruit de sa tente et rôdait aux alentours pour tâcher de les surprendre en défaut. Lorsqu'il y parvenait, il les frappait ainsi que leurs complices, soit avec un couteau ou avec une boléadora. Quand il leur avait joué de ces sortes de tours, il rentrait se coucher aussi tranquillement que si rien d'extraordinaire ne se fût passé; mais le lendemain matin il envoyait chercher les délinquants, et se les faisait amener devant lui: la femme recevait une sévère réprimande; quant à l'homme, il le condamnait à payer une forte rançon ou à mourir.

Malgré ses cent trois ans, ce vieillard montait souvent à cheval, et presque aussi lestement que les plus jeunes. Il affectionnait beaucoup la chasse où il donnait encore des preuves de la plus grande adresse, et au besoin, il maniait aussi la lance avec autant de dextérité que le premier venu de ses soldats. Lorsqu'il était entouré d'un nombreux auditoire, sa voix grave et sonore, dominant le brouhaha de la foule compacte, se faisait entendre souvent pendant plusieurs heures consécutives; il ne s'interrompait que pour recommencer encore, après avoir seulement pris le temps de humer quelques bouffées de tabac.

On a souvent supposé, ainsi que le dit lui-même d'Orbigny, et cela faute de connaissances positives, que la langue Patagone est peu étendue, grossière même; qu'elle manque de termes pour exprimer complètement une pensée, une idée fixe, ou bien encore la passion. C'est une grave erreur. Il ne faut pas croire que les peuples chasseurs dont je parle, tantôt isolés dans des forêts vierges, ou jetés au milieu de plaines sans bornes, soient privés de formes élégantes de langage, de figures riches et variées; ils s'expriment au contraire, selon les circonstances, avec beaucoup de netteté et même de poésie. Qu'auraient donc pu dire d'ailleurs ces infatigables orateurs que j'ai vus chez les Patagons, chez les Puelches, et que je retrouvai encore chez les Pampéens et chez les Mamouelches et qui ainsi que Calfoucourah, dont j'ai parlé plus haut, savaient si bien émouvoir leur auditoire et l'animer de leurs discours? Leur langage n'est, il est vrai, composé que d'un nombre limité de mots, dont les uns servent à dénommer tous les objets qu'ils ont constamment sous les yeux et les autres de simples mots de convention, qui, entremêlés les uns aux autres et intercalés de telle ou telle manière, rendent l'expression de la pensée; mais ils la rendent toutefois complète, sans lacunes ni imperfections.

Les Indiens savent parfaitement bien compter; ils emploient des noms de nombres qu'ils classent ainsi que nous, par dizaines. Ils arrivent ainsi jusqu'à cent, et de cent à mille etc. Leurs unités sont:

Quinié-Opouh-colah-melly-quetchou-cayou-
Un-deux-trois-quatre-cinq-six-
réulley-pourah-ailliah-Mary, Mary-quinié,-
sept-huit-neuf-dix-onze-
mary-opouh,-mary-colao,-mary-melly,-mary-quètchou,-
douze-treize-quatorze-
-mary-cayou,-mary-reulley,-mary-pourah,-
quinze-seize-dix-sept-dix-huit-
mary-ailliah,-opouh-mary.
dix-neuf-vingt.

Bien qu'ils ne sachent ni lire ni écrire, ils résolvent presque instantanément des calculs qui nous demanderaient souvent beaucoup de temps. Ils se servent pour cela, soit de brins d'herbe, de petits éclats de bois de différentes longueurs, ou bien encore de cailloux de grosseurs variées. Les uns, les plus courts ou les plus petits, représentent les unités; les autres, les plus grands ou les plus gros, représentent les dizaines; et jamais ils ne se trompent dans leurs comptes, quelque importants qu'ils soient. Ils enseignent cette science à leurs enfants dès l'âge le plus tendre, de sorte que grâce à leur prodigieuse mémoire, hommes, femmes et enfants indifféremment, sont capables d'étonner nos meilleurs calculateurs.

Les années pour eux se comptent d'un hiver à l'autre; ils les nomment tchipandos et ils les subdivisent par lunes qu'ils nomment quiènes. S'ils veulent parler de la lune dans laquelle ils sont, ils disent tefa-tchi-quiène ou bien de celle à venir ils disent: quiène-oulah. A défaut d'heures, ils calculent la durée du temps parcouru ou à parcourir sur la marche du soleil: le matin ou l'aube se nomme Pouh liouène, midi ou milieu du jour renny-enneteu, la soirée épey-poune, la nuit poune. Malgré toute cette possibilité de se rendre compte exactement de la durée de leur vie, les Indiens négligent de s'en préoccuper; cela ne se fait guère que pour les caciques de chaque tribu respective. Ils ont aussi quelques connaissances en astronomie, et savent parfaitement s'orienter nuitamment, à l'aide des astres auxquels ils donnent des noms particuliers; étude qui m'a aidé dans ma fuite.