CHAPITRE XIII

Mendoza

Comment dépeindre les diverses émotions qui m'assaillirent lorsque épuisé de fatigue et de besoin j'entrai un soir dans Mendoza.

Il était environ huit heures. Le plus grand calme régnait dans toutes les rues où je m'étais engagé au hasard. Je n'avançais qu'à pas lents et tout en chancelant. A ma démarche et à mon triste costume, bien des Européens m'eussent regardé comme un être vil, succombant sous le poids d'une ignoble débauche. J'étais à bout de forces: le courage et l'espoir de trouver à qui m'adresser pour demander du secours me soutenaient seuls encore.

De rue en rue j'atteignis la plus aristocratique, dans laquelle la clarté s'échappant à flots de fenêtres richement tapissées guidait mes pas mal assurés. De joyeux éclats de voix frappèrent mon oreille et pénétrèrent profondément dans mon cœur brisé, éveillant tous mes souvenirs. Mû par un sentiment irrésistible, je m'approchai de la maison d'où ces voix semblaient partir. A travers les rideaux d'une mousseline riche et légère mes regards envieux purent plonger dans un somptueux intérieur où se tenait nombreuse compagnie. Je ne sais depuis combien de temps mes regards avides, se portant des uns aux autres s'obstinaient à y chercher quelques anciens amis lorsque des doigts habiles exécutèrent sur le piano le Réveil des Fées, morceau que j'avais entendu jouer bien des fois par ma sœur chérie.

Il se fit en moi une telle révolution pendant ces courts instants qui me rappelèrent tout un passé de bonheur, que les forces m'abandonnèrent; je m'affaissai sur le sol, les yeux remplis de larmes abondantes auxquelles succéda un sommeil douloureux.

Lorsque je m'éveillai, il me sembla sortir d'un rêve tout à la fois joyeux et pénible. Une profonde obscurité planait autour de moi; j'étais étendu sur la terre près de la maison dont chacun était sorti sans m'apercevoir.

Anéanti, ne sachant où diriger de nouveau mes pas, j'attendis le jour, qui ne tarda pas à paraître. Je fus assez heureux pour passer devant une maison où l'on parlait français. J'y entrai. Quand j'eus fait en partie le récit de mes malheurs, hommes et femmes me firent un touchant accueil, et m'entourèrent des principaux soins que réclamait mon triste état.

Que de fois dans ma souffrance ne me suis-je pas dit: quel est le Français, au sein de sa patrie, qui pourrait croire à la vraisemblance des malheurs auxquels sont exposés nombre de ses compatriotes dans un pays comme l'Amérique, que l'on croit civilisé, exploité même?

La ville de Mendoza était située, ainsi qu'on le sait, au pied des Andes. Elle était, comme toute la contrée qui l'environnait, arrosée par une multitude de canaux alimentés par le Rio de Mendoza, rivière qui bornait alors la partie occidentale de la ville. Du côté oriental de ce cours d'eau rapide, prenait naissance un petit canal ou rigole de six à huit pieds de largeur, qui alimentait toute la ville en passant par l'Alaméda, vaste boulevard, planté à chacun de ses côtés d'un double rang de peupliers, qui donnaient à cette promenade publique un aspect des plus majestueux et des plus ravissants. On y voyait affluer chaque soir, durant la belle saison une nombreuse société aristocratique, vêtue avec autant de goût que de luxe.

Ce spectacle charmant contrastait singulièrement avec le désert et silencieux aspect de toute la ville pendant le jour. Tous depuis le plus riche jusqu'au plus pauvre se livraient dans la journée aux douceurs d'une sieste qui durait généralement depuis midi jusqu'à cinq heures; et pendant ce temps on n'apercevait guère que quelques femmes, nonchalamment assises à leurs fenêtres dans le déshabillé le plus complet. Vers cinq heures seulement, lorsque le soleil commençait à perdre de sa force, la population qui semblait s'éveiller, s'animait soudain.

On voyait se mêler à la foule qui se pressait par les rues, des gauchos à cheval, vendant de côté et d'autre des fruits de toute espèce; ou bien des mendiants, également montés sur des chevaux, s'arrêtant aux portes et aux fenêtres, réclamant l'assistance publique en chantant des psaumes d'une voix nasillarde et lamentable. Enfin quelques grotesques idiots se voyaient, auxquels les enfants se plaisaient à prodiguer des gourmandises de toutes sortes pour jouir quelques instants de leurs tristes et répugnantes bouffonneries. Toutes les rues étaient d'un alignement parfait et d'une grande propreté; les maisons fort basses, de peu d'apparence à l'extérieur, mais généralement meublées avec beaucoup de luxe. On voyait aussi plusieurs églises remarquables, dans le voisinage de la place de la Victoire, au milieu de laquelle s'élevaient une fontaine et une colonne.

Mais à quoi bon essayer de dépeindre ici cette superbe cité qui après n'avoir longtemps éveillé dans mon âme que des tableaux de bonheur, des pensées de bénédiction et de gratitude, ne doit plus y évoquer désormais que des images lugubres et d'amers regrets.

Là vivaient dans la sécurité la plus profonde vingt mille âmes dont le reste du monde pouvait envier la calme existence; c'était la population la plus douce, la plus heureuse, la plus hospitalière du continent Américain. Le 19 mars 1861, les poètes Argentins appelaient encore Mendoza la perle, la reine de la zone fleurie qui s'étend au pied oriental des Andes..., le lendemain la mort passait sur ce paradis. «Quelques secondes ont suffi pour convertir ses riantes habitations, ses jardins, ses églises, ses colléges fréquentés par la jeunesse des provinces voisines, l'œuvre de trois siècles enfin en une épouvantable nécropole, en un monceau hideux de décombres, en un chaos de roches, de terre, de briques et de madriers brisés (Corresp. du Journal des économ).»

Suivant les géologues, le tremblement de terre qui a fait éprouver à Mendoza le sort d'Herculanum, et dont la commotion s'est fait sentir sur toute la ligne qui s'étend de Valparaiso à Buenos-Ayres, c'est-à-dire sur plus de dix-huit cents kilomètres, n'a pas été, comme le terrible phénomène de l'an 70, amené par la réouverture d'un volcan longtemps fermé, mais par la seule dilatation d'une masse de fluides élastiques, émanés du foyer central et projetés par lui dans les immenses cavités de la croute terrestre; une cause quelconque les a sans doute accumulés tout-à-coup au carrefour de plusieurs de ces sombres souterrains. Au-dessus de cette voûte ébranlée, disloquée par la pression de ces fluides était Mendoza: de là son immense ruine.

Chose étrange! on assure que sur ce monceau de débris informes, sur cet effroyable linceul qui recouvre quinze mille victimes humaines, les végétaux seuls sont restés debout, et que les fleurs continuent à prospérer et à sourire au milieu des émanations pestilentielles qu'exhale cette immense sépulture.

Le saule-pleureur était l'arbre favori des Mendozaniens; on le voyait partout chez eux; il était l'ornement de prédilection de leurs jardins, de leurs places, de leurs promenades; il ombrageait les cours de leurs demeures hospitalières, toujours ouvertes à l'étranger; aujourd'hui, comme le souvenir de gratitude que je leur ai gardé, il s'incline et pleure sur les morts.