AU LECTEUR

J'ai publié il y a quelques mois, dans le Tour du Monde, un sommaire de mes aventures en Patagonie. Le mauvais état de ma santé fut la seule cause qui m'empêcha d'en faire tout d'abord la relation complète; néanmoins je n'avais pas renoncé à la réalisation de ce projet qu'aujourd'hui seulement, il m'est permis de mettre à exécution.

Pressé par de nombreux encouragements, ainsi que par les bienveillants conseils dont ont bien voulu m'honorer les personnes les plus distinguées, soit par leur science, soit par le rang élevé qu'elles occupent, je me suis déterminé à dépeindre les horribles souffrances que j'ai endurées pendant ma longue captivité, et à décrire les mœurs et les coutumes des diverses peuplades dont j'ai été l'esclave.

Ce livre n'a aucune analogie avec les nombreuses et romanesques relations de voyages qui ornent nos bibliothèques; il est tout simplement l'œuvre d'un malheureux voyageur éprouvé qui n'aurait sans doute jamais osé écrire, sans cette circonstance.

Je n'ai pas, ainsi que tant d'autres, cherché à imiter; je me suis purement et simplement borné à faire la narration scrupuleuse de mes aventures et celle des mœurs et coutumes des Patagons, des Puelches, des Pampas et des Mamuelches avec lesquels, par un enchaînement de circonstances malheureuses, j'ai dû forcément vivre pendant plus de trois ans et demi. La connaissance de leur langage et une longue habitude de leur genre d'existence, m'ayant mis à même de les considérer sous leur véritable point de vue, on pourra prendre pour termes de comparaisons avec tels ou tels écrivains que je m'abstiens de nommer, les diverses observations que j'ai pu faire.

Je ne me suis pas adonné plus spécialement à la science qu'à la littérature, mais étant le seul qui, jusqu'à ce jour, ait pu pénétrer aussi avant dans l'intérieur de la Patagonie, je me trouve par cela même plus que tout autre dans la possibilité de renseigner exactement le lecteur sur ses nomades habitants. J'ai l'espoir que ce récit d'une des phases terribles de mon existence, offrira quelqu'intérêt, et que la jeunesse entreprenante et inexpérimentée, qui chaque année s'expatrie, poussée, comme je le fus moi-même, autant par l'ambition que par l'attrait de l'inconnu, y trouvera une leçon salutaire.

Sur la carte qui figure à la fin de ce récit, j'ai tracé un itinéraire des parages où j'ai vécu pendant si longtemps. Ce travail ne pouvait être et n'est point d'une exactitude mathématique, car ayant été dans le plus complet état de dénument, je n'ai pas eu à ma disposition les instruments propres à déterminer les diverses positions des lieux que j'ai parcourus. Cependant, grâce à ma fidèle mémoire et au soin que j'ai toujours eu de remarquer les différentes directions que j'ai suivies avec les Indiens mes maîtres, grâce aussi à l'habitude que j'avais contractée d'évaluer les distances franchies avec les incomparables chevaux de ces régions lointaines, lesquels galopent facilement depuis l'aurore matinale jusqu'au tardif coucher du soleil, j'obtins pour moyenne, tout en faisant la part des difficultés du terrain, vingt-cinq lieues par jour. Toute approximative que puisse être cette mesure, elle n'est pas bien éloignée de la vérité; et l'on pourra s'en convaincre lorsqu'il sera permis de pénétrer dans l'intérieur de ces terres, ce qui ne saurait du reste manquer d'arriver un jour ou l'autre. Je dirai même plus, c'est que j'espère même qu'il sera possible de reconnaître les endroits que je désigne.

On se demandera sans doute pour quelle raison cette carte est écrite en langue inconnue? c'est, parce que, sachant le langage de ces nomades, j'ai acquis la certitude qu'on a jusqu'alors, non seulement tronqué les noms de leurs tribus, mais encore qu'on n'en connaît qu'un petit nombre. L'orthographe de ces noms diffère de celle généralement adoptée parce que je pense, que non seulement il est nécessaire de faire connaître ces diverses dénominations, mais qu'il est, pour le moins, aussi utile de leur conserver leur véritable prononciation indienne.

Ma délivrance ayant été aussi subite qu'imprévue, je n'ai pu rapporter aucun objet en souvenir de mon pénible voyage, de sorte que nombre de personnes ont peine à croire à la possibilité de mon retour après de semblables épreuves et que quelques-unes ont paru mettre en doute, les tristes et cruelles péripéties de mon exceptionnel voyage. Telle ne fut pas toutefois l'opinion de plusieurs membres de la science et particulièrement celle du bien regrettable M. Jomard, membre de l'Institut, qui parfaitement renseigné à cet égard, daigna me faire l'accueil le plus bienveillant. Cet homme illustre, qui jusque dans l'âge le plus avancé conserva toute la plénitude de ses facultés et dont le cœur resté jeune jusqu'au dernier instant, battit d'un si généreux enthousiasme pour les voyageurs éprouvés, m'honora de ses bons conseils et m'engagea à faire une relation pour laquelle il voulut bien me promettre sa précieuse coopération. Mais hélas! je ne devais point être assez heureux pour jouir d'une semblable faveur, car bientôt après la mort en le surprenant au milieu de ses travaux, l'arrachait au monde scientifique dont il avait été un si digne représentant.