TROIS ANS D'ESCLAVAGE CHEZ LES PATAGONS

CHAPITRE PREMIER

Comment il se fait que je pars pour Montévidéo, et dans quel but j'entreprends ce voyage.

Je n'avais encore que vingt-trois ans en 1855, fort peu d'expérience, quelque ambition, et je possédais par-dessus tout l'amour des voyages. Dès ma plus tendre enfance, je m'étais senti comme électrisé au récit de ceux de mon aïeul maternel Ulliac de Kvallant, officier de marine, qui, à vingt-deux ans, avait déjà fait trois fois le trajet des Grandes-Indes et que la fortune avait daigné favoriser d'un de ses plus gracieux sourires. Plus tard la lecture développa encore chez moi cette passion d'une manière plus prononcée. J'avais tellement foi dans ma réussite au loin, que me voyant sans un avenir de mon goût, je pris subitement la fatale résolution de m'expatrier pour quelques années que je me proposais d'employer aussi fructueusement que possible, tant au profit de ma mémoire qu'à celui de ma bourse. Je songeais au bonheur que je ressentirais s'il m'était permis de mettre un terme aux inexorables coups du sort qui s'appesantissait sur ma famille, et cette seule idée suffisait à me consoler de la douloureuse séparation que je m'imposais.

Je ne fis part de ma résolution à mes parents que quelques jours seulement avant mon départ. Ce fut pour chacun d'eux une triste surprise: mais quelques efforts qu'ils fissent pour me détourner de cette idée je n'en persistai pas moins dans ma résolution. C'est ainsi qu'après avoir reçu la visite de mon bien-aimé frère, qui m'était venu faire ses adieux et en même temps ceux de tous mes parents, je m'embarquai au Havre, dans le courant du mois d'août 1855 pour Montévidéo.

Nous mîmes à la voile par un temps magnifique, mais qui changea tellement dès la nuit suivante, que nous restâmes durant tout une quinzaine, exposés au gré des flots furieux de la Manche malgré tous les efforts que l'on fit pour entrer dans l'Océan Atlantique. Enfin le seizième jour le vent changea, la mer redevint calme, nous commençâmes à faire bonne route.

Il semblait en nous éloignant que le temps devenait de plus en plus radieux; nous naviguâmes de la sorte jusqu'à l'embouchure de la Plata sans avoir l'ombre d'un danger à redouter. Cependant nous ne devions point arriver à destination sans que je fusse à même de me rendre compte de l'horrible situation où se trouvent parfois les navigateurs; car à notre entrée dans la Plata, nous essuyâmes la plus horrible tempête que l'on puisse imaginer; et nous fûmes jetés sur le banc anglais où peu s'en fallut que nous ne périssions corps et bien. Nous ne dûmes notre salut qu'à la grande solidité du navire, qui heureusement était neuf, et au grand sang-froid de notre habile capitaine, qui sut ranimer l'énergie de ses hommes, un instant paralysés par la frayeur.

Une fois le danger passé, et le calme rétabli à bord, j'entendis de nouveau les hommes de l'équipage, se communiquer leurs projets de délassements et de plaisirs. Je ne cessais de les questionner sur Montévidéo, où tant d'autres venus avant moi avaient été assez heureux pour voir leurs désirs se réaliser; aux vœux de toutes sortes que je formais, vint encore se joindre la fébrile impatience de poser enfin le pied sur le sol américain que l'on me disait être si merveilleux.

Mais à peine arrivé je fus saisi d'une sorte de pressentiment de mauvais augure, quand d'épais tourbillons de fumée s'offrirent à ma vue, et que les premiers bruits qui frappèrent mon oreille, aux portes du Nouveau-Monde, furent ceux d'une vive fusillade et du canon entremêlés.

J'arrivais juste à temps, pour être le témoin d'une de ces insurrections si fréquentes dans les républiques de la Plata. Je me rendis à terre dès le lendemain matin, et malgré l'état de dissension du pays, je me sentis tout rempli d'aise de faire connaissance avec un peuple si nouveau pour moi, dont le langage éveilla de suite toute ma sympathie.

Je parvins non sans peine à me faire admettre dans un hôtel de modeste apparence, le premier que je trouvai sous ma main, et dont la porte était fortement barricadée intérieurement. Quoique j'eusse fait une traversée des plus heureuses, j'éprouvais le plus grand besoin de prendre quelque repos; mais il me fut impossible de dormir, car les cris de la populace et une vive arquebusade m'en empêchèrent. Le jour suivant, je fus sur pied dès l'aurore, mû par un désir ardent de parcourir la ville, ce à quoi je me hasardai, malgré les exclamations charitablement hostiles de mon hôte, qui, tout d'abord, craignait de perdre un pensionnaire; mais, bientôt rassuré dès qu'il sut que je lui laissais tout mon bagage en dépôt, il fut le premier à m'expliquer le peu de danger qu'il y avait à parcourir les rues durant le jour. Il disait vrai, car malgré les cris et la fusillade, la plupart des habitants s'y montraient aussi pour renouveler leurs provisions. J'eus bientôt parcouru les principales rues encombrées de soldats presque tous nègres, en haillons et les pieds nus, offrant l'aspect d'une véritable horde de brigands, et paraissant bien plus redouter les coups qu'ils sont sujets à recevoir, que soumis à une discipline quelconque, et auxquels, dans ces moments de troubles, on peut attribuer hardiment la plus grande partie des crimes et des désordres qui se commettent.

Dans ces pays lointains, c'est à peine si quelques hommes succombent dans un combat loyal; car les luttes sont purement dérisoires. Les nombreuses victimes que l'on y compte cependant, ont pour cause la vengeance que semble faciliter l'obscurité des rues non-éclairées pour la plupart. Il n'est pas rare, même en temps de paix, d'entendre la nuit, les gémissements de quelque malheureux attardé, ayant négligé de se faire reconduire par Los serènos ou veilleurs de nuit, qui moyennant une rétribution, illicite à vrai dire, se le transmettent de consigne en consigne jusqu'à son domicile. Ces veilleurs portent de la main gauche une lanterne, et tiennent une lance de la droite; leur armement se complète par un sabre. Ils doivent veiller à la sécurité des habitants et crier par les rues les heures et les variations du temps. Mais le sentiment du devoir est, pour eux, une chose tellement secondaire qu'il leur arrive fréquemment de se refuser à accompagner los ciudadanos—les citoyens—qui ne leur offrent point quelqu'argent. Et beaucoup d'entre eux poussent à un tel point l'amour de la propriété, qu'ils n'hésitent nullement à dépouiller ceux qu'ils accompagnent gratuitement.

Après un mois et demi de séjour à Montévidéo, pendant lequel je visitai tous les environs, le mauvais état des affaires générales, me mettant dans l'impossibilité d'employer fructueusement mon temps, et de me rendre par terre, soit à l'Assomption soit au Brésil, je me déterminai à gagner Buenos-Ayres, voyage que j'effectuai en une nuit avec le bateau à vapeur. Je trouvai cette ville également morcelée par une guerre intestine dont la fin ne pouvait encore se prévoir, ce qui m'empêcha, comme à Montévidéo, de faire usage de mes lettres de recommandations.

La vie des étrangers y étant fort compromise, je me vis de nouveau dans la nécessité de m'éloigner. Je songeai tout d'abord à Rosario, rendez-vous général des Européens; mais ne voulant pas avoir à me reprocher plus tard, d'avoir agi trop précipitamment, j'employai tous les moyens imaginables afin de me créer quelques relations avec des commerçants. Toutes mes tentatives furent vaines, et j'en revins à ma première idée de gagner Rosario après avoir exploré toutes les provinces Argentines.

Nous étions déjà au mois de février 1856. L'hiver commençant au mois de mai, je n'avais donc plus que deux mois pour trouver où me fixer. Après avoir visité au sud la Confédération argentine, Carmen sur le Rio-Négro, le fort Argentino et la baie blanche, j'errai parmi tous les districts Buenos-Ayriens, fort clair-semés à partir du Rio Quéquène, cours d'eau rarement tracé, et plus rarement encore dénommé sur les cartes. Ayant ainsi vainement parcouru le Tendil, l'Azul, le Bragado-Grande, le Bragado-Chico, Mûlita et jusqu'aux moindres hameaux et fermes qui relient entre elles ces diverses populations trop éloignées les unes des autres pour former une frontière proprement dite.

Reconnaissant qu'en vain, j'avais espéré rencontrer de meilleures chances sur ce sol moins battu des Européens, je voulus mettre mon premier projet à exécution. Dans ce but, je revins à Quéquène-Grande afin de me munir des provisions nécessaires à un semblable voyage, recevant sur ma route l'hospitalité des Estanceros ou fermiers spécialement adonnés à l'élève et au trafic du bétail.

De retour à Quéquène, j'y fis la rencontre d'un italien nommé Pédritto, comme moi fourvoyé dans ce district perdu. Nous ne tardâmes guère à lier connaissance; nous découvrîmes en causant, que nous étions arrivés l'un et l'autre en Amérique à quelques jours de distance seulement, animés tous deux du plus vif désir de nous créer une position sortable et que vu les nombreuses difficultés qui nous avaient assaillis en débarquant, nous avions formé le même projet de nous rendre à Rosario. Dès lors nous ne songeâmes plus qu'à nous réunir pour entreprendre ce voyage, d'autant plus difficile, que nous ignorions encore l'un et l'autre le langage espagnol, et que nous n'étions point cavaliers; ces raisons en nous privant de guides et de chevaux, nous forcèrent à voyager pédestrement. Nous confondîmes nos ressources pécuniaires, et nous achetâmes des armes et des munitions en quantité suffisante pour un mois; nous emportions chacun cinq livres de poudre, quinze livres de plomb, quelques provisions de bouche et de menus objets de rechange.

Nous n'ignorions point que des dangers et des difficultés sans nombre, viendraient nous assaillir, mais nous étions décidés à tout braver, nous ne prîmes d'autre précaution que celle d'acheter une boussole cadran solaire, et de faire un plan de route, où chaque journée de parcours était indiquée; puis nous partîmes avec cette confiance que donne à la jeunesse beaucoup de résolution et d'espoir.

Ce fut le 18 mai 1856 que nous fîmes les premiers pas sur le sol désert de la Pampa, dans la direction Ouest que nous devions suivre jusqu'à la Sierra Ventana seulement.

Mais ainsi que je l'ai déjà dit, cette époque de l'année qui coïncide avec l'hiver de ces régions, nous faisait craindre plus de mauvais que de beau temps.

En effet le lendemain de notre départ une pluie torrentielle, qu'augmentait encore un vent violent et glacial soufflant des profondeurs de la Patagonie, nous assaillit cruellement. Ce mauvais temps dura quatre mortels jours, pendant lesquels nous fûmes contraints pour nous reposer de nous étendre sur la terre détrempée, sans qu'il nous fut possible de chasser ni de faire du feu. Nous eûmes la plus grande peine à garantir nos armes, dont dépendait notre existence durant le cours du long voyage que nous commencions seulement et qui déjà s'annonçait pénible et dangereux.

Ce fut seulement dans la soirée du quatrième jour que la pluie cessa, et que survint fort à propos, un rayon de soleil qui ranima notre ardeur et nous permit de faire sécher nos vêtements. Durant les quelques heures que nous nous reposâmes, il nous fut loisible d'admirer les immenses plaines vertes et touffues qui se déroulaient à nos yeux, jusqu'à l'horizon sans bornes et dont le soleil couchant faisait ressortir toute la beauté.

Avant le retour de la nuit nous avions de nouveau endossé nos vêtements alors parfaitement secs, et nous pûmes profiter de la facilité que nous offrait la chasse aux viscachas (note A), pour renouveler nos provisions; car nous avions épuisé, ce jour même, le peu qui restait de notre pain trempé de pluie. Nos forces étant réparées et notre moral raffermi, nous consultâmes notre plan de route et notre boussole, puis nous prîmes la direction Sud-Est qu'elle nous indiquait, parfaitement convaincus que nous faisions bonne route pour le Rosaire. Notre marche devenait de plus en plus difficile, obstruée qu'elle était par une masse compacte de hautes herbes qui nous obligeant à lever les jambes outre mesure, nous fatiguaient extrêmement. De plus, la terre fort détrempée endommageait et élargissait tellement nos chaussures que nous étions fréquemment menacés de les perdre. C'est ce qui nous arriva en effet la nuit suivante et pendant la plus complète obscurité, alors que nous étions engagés dans un bas-fond vaseux, dont nous eûmes toutes les peines du monde à nous tirer. Comme il nous avait été impossible de nous procurer des souliers de rechange avant notre départ de Quéquène-Grande, nous fûmes dès lors réduits à affronter pieds nus, un sol souvent hérissé de pierres anguleuses ou d'épines et l'intensité du froid qui augmentait de plus en plus.

Vers la matinée du cinquième jour, malgré les nombreuses difficultés qui semblaient devoir s'opposer à notre marche, nous n'avions pas moins parcouru déjà une assez grande distance, lorsque dans la soirée qui suivit, nous rencontrâmes une rivière étroite, profonde et encaissée dans un terrain à pic qu'il nous fallut songer à traverser. Descendre au bord de l'eau fut un véritable travail, vu l'élévation de la rive escarpée; le reste du jour fut employé à rechercher un passage pour gagner le côté opposé. Quand nous réussîmes à le trouver il était déjà fort tard, et nous étions tellement accablés de lassitude, que nous préférâmes en remettre la traversée au lendemain. Le côté où nous étions paraissait du reste nous promettre un abri plus sûr contre le vent glacial qui ne cessait de souffler avec violence. Mais afin de nous garantir complètement de la température froide et humide, nous imaginâmes de creuser, avec nos couteaux, une grotte dans le flanc de la falaise escarpée. Ce travail achevé nous poussâmes la minutie jusqu'à brûler dans l'intérieur, un amas de broussailles pour en sécher les parois; et après avoir fait honneur à un excellent souper composé d'un gigot de gama, produit de notre chasse, nous nous installâmes dans notre réduit encore chaud, qui semblait promettre à nos corps brisés de fatigue une délicieuse nuit de repos.

Mais hélas! on ne ne songe jamais à tout! et dans notre grande préoccupation de bien-être, nous n'avions prêté aucune attention à la crue des eaux qui s'était déjà fait sentir dans le jour. A peine avions nous clos la paupière que notre grotte, soudainement envahie par l'eau tourbillonnante et rapide, faillit devenir notre tombeau. N'étant fort heureusement pas encore bien endormi, j'eus le temps d'éveiller mon compagnon et de saisir nos armes pour fuir.

Mais s'échapper n'était pas chose facile à deux hommes ainsi surpris par le danger au moment de leur premier sommeil. Il fallut nous frayer un chemin à travers les eaux déchaînées et les ténèbres, et nous servir de nos poignards comme d'échelons, pour franchir un escarpement élevé qui, battu à sa base par l'inondation, menaçait à chaque mouvement un peu brusque de notre part, de s'écrouler sur nous. Malgré tout notre sang-froid, il fallut que la providence nous vînt en aide, car malgré l'imminence du péril nous eûmes le bonheur d'atteindre sains et saufs le sommet de la falaise munis de toutes nos armes. Nous eûmes seulement à déplorer la perte d'une partie de nos munitions, de notre poudre et des menus objets de rechange que nous possédions, lesquels devinrent sous nos yeux, la proie du torrent impétueux. Cette nuit commencée sous de si tristes auspices s'acheva cependant dans un sommeil profond, et le lendemain à notre réveil, il ne nous serait resté du danger passé, qu'un souvenir fait plutôt pour nous encourager que pour nous abattre, si nous n'eussions pas été obligés d'attendre pendant deux longs jours de privation absolue et de famine, que la baisse des eaux nous permît de franchir la rivière.

Le troisième jour seulement nous en tentâmes le passage après avoir fait un paquet de nos hardes et l'avoir placé sur notre tête. Nous nagions d'une main, tandis que de l'autre nous nous efforcions de tenir nos fusils et nos revolvers hors de l'eau, mais ce n'était pas chose facile à exécuter. Le courant d'une force extrême nous entraîna dans un tourbillon où nous faillîmes périr tous deux; et lorsque enfin nous abordâmes la rive opposée nous étions totalement à bout de forces. Nous fûmes cependant assez heureux pour pouvoir faire un bon feu de racines qui ranima nos membres engourdis, fit sécher nos vêtements et nos armes que nous visitâmes avec le plus grand soin.

Si d'un côté ces douloureuses épreuves augmentaient notre confiance en nos forces et notre mépris du danger, d'un autre elles ralentissaient notre marche. En outre, nos pieds déjà en sang nous faisaient souffrir d'autant plus cruellement que nous n'avions plus aucun moyen de les garantir ni contre les aspérités du sol, ni contre l'influence de la gelée. Vers le milieu du jour pourtant, ayant eu l'heureuse chance de tuer une biche-gama (note B) que nous fîmes rôtir, un peu de gaîté se mêla à notre repas et le rendit délicieux. Du cuir de cet animal nous essayâmes de nous faire des sandales, mais cette chaussure délicate, en outre qu'elle ne pouvait suffire à nous garantir contre les pierres et les épines, se déchira promptement. Elle ne servit pas même à diminuer l'effet du froid intense sur nos plaies vives. Incapables désormais de doubler le pas, nous résolûmes afin de ne point prolonger notre voyage outre mesure de marcher jour et nuit en n'accordant aux besoins impérieux du sommeil et de la faim que le temps strictement nécessaire.

En dépit de ce calcul économique, nos provisions s'épuisèrent promptement sans qu'il nous fût possible de les remplacer, car nous étions entrés dans uno campo ou espace de pampas, au sud-ouest de quelques montagnes se ralliant à la sierra Ventana par les accidents d'un terrain d'une nature calcaire et où de nos yeux avides, pauvres voyageurs affamés, nous n'aperçûmes aucune trace d'animaux ni de végétation.

Le jour tout entier s'écoula lentement sans nous laisser entrevoir le moindre atôme qui put apaiser notre faim et notre soif. Le soir venu, ne trouvant aucun abri, nous fûmes réduits à nous coucher sur le sol pierreux et blanc de givre. Aux atroces tortures que nous faisait éprouver la faim, succéda l'inertie la plus complète. Grâce à Dieu pourtant, l'ardente fièvre que nous éprouvions vint clore nos paupières d'un sommeil de plomb, pendant lequel nos membres endoloris et accablés de lassitude, puisèrent de nouvelles forces. A notre réveil, nous reprîmes notre triste pélerinage à travers des plaines d'une nature salpêtrée et couvertes de nombreux étangs salés, de peu de profondeur, dont les eaux infectes, au goût de cuivre, reposent sur un lit de vase noire et nauséabonde dans laquelle disparaissent parfois les animaux attirés par la soif et trompés par la limpidité de l'eau.

Sur ces lacs se tenaient des myriades de phoénicoptères au long cou, au corps étroit sans queue, hauts sur pattes, et dont les ailes du ponceau le plus vif se détachaient avec éclat sur la blancheur irréprochable de toutes leurs autres plumes. A notre approche nous les vîmes s'envoler simultanément, leur cou tendu, leurs longues pattes jointes en arrière en forme de gouvernail, et fuir silencieusement avec la vitesse et la légèreté d'une flèche dont ils ont toute l'apparence. Je voulus en tirer quelques-uns, mais mon fusil ayant fait long feu je ne pus y réussir.

Bien que nos pieds fussent profondément écorchés et remplis d'épines, les angoisses de la faim nous avaient plongé dans un tel état de surexcitation et de délire qu'à peine nous faisions attention au douloureux contact de la terre gelée. Nos entrailles étaient atteintes de souffrances mille fois plus horribles que la mort.

Dans les courts instants de répit que nous laissa cette longue et cruelle journée nous mangeâmes de la terre et les premières racines qui nous tombèrent sous la main, sans pouvoir étancher notre soif, que semblait augmenter encore la vue continuelle des lacs salins. Mon compagnon, quoique beaucoup plus fort que moi, en apparence, ayant plus tôt ressenti les tristes effets de la faim et ayant aussi eu recours beaucoup plus tôt aux moyens extrêmes dont je parle était en proie à de telles souffrances qu'il se roulait sur le sol en poussant des cris déchirants qui n'avaient plus rien d'humain. La nuit ne revint pas sans que je fusse à mon tour plongé dans ce triste état. Nous nous reprochions l'un et l'autre notre voyage, dans les termes les plus amers; ou bien, dans les courts intervalles où la souffrance semblait ne plus avoir de prise sur nous, nous étions comme plongés dans une douce béatitude voisine de l'extase et, les larmes aux yeux, nous nous demandions réciproquement pardon de nos brusqueries.

La nuit suivante ne ramena point le sommeil dans nos sens torturés; nous demeurâmes les yeux ouverts sur le désert, et la pensée fixée sur notre triste situation. Le lendemain, troisième jour de jeûne, l'épreuve fut plus terrible encore; nous avions tous deux le délire. Nous échangeâmes jusqu'à des menaces et des voies de fait. Notre marche fut lente et souvent interrompue par la lassitude. Notre soif fut telle qu'à défaut d'eau, nous avalâmes jusqu'à des cailloux, et que nous eûmes recours pour l'apaiser à l'extrême et répugnant moyen dont parlent tant de relations de naufrages; ou bien encore, lorsque le terrain était humide de givre nous y promenions notre propre linge pour le tordre ensuite au dessus de notre bouche. Cédant de nouveau à la rage de la faim nous mangeâmes des racines que nous ne connaissions point, dont le goût était révoltant et qui nous indisposèrent gravement.

Le soir succéda à cet interminable jour, et le seul allégement que nous pûmes apporter à nos souffrances, fut un peu de feu alimenté par quelques rares épines glanées çà et là sur le sol de la pampa. Assis tous deux tristement autour de notre humble foyer, nous sentant trop faibles pour supporter plus longtemps l'horrible épreuve des angoisses de la faim, à bout de force et d'espérance nous sentîmes poindre l'un et l'autre en nous la terrible tentation de mettre fin à nos souffrances. Tout en préparant nos armes à cet effet, nous vînmes à penser amèrement au foyer de la famille, aux êtres chéris que nous ne devions plus revoir. Ces souvenirs nous conduisirent à élever notre âme à Dieu. L'invocation de son nom faite à haute voix nous fit sentir combien était grande la lâcheté qui s'était emparée de nous; notre courage se retrempa dans la prière et au plus profond désespoir succéda l'assoupissement: cette nuit-là nous dormîmes. Notre réveil fut moins triste que les précédents: nous nous sentîmes plus dispos quoique extrêmement faibles. Nos jambes fatiguées, meurtries et écorchées ne nous permettaient plus d'avancer que bien lentement.

Nous marchions cependant, aiguillonnés par le besoin de nourriture, lorsque quelques heures plus tard nous eûmes enfin le bonheur de reconnaître un changement dans la nature du sol, désormais sablonneux et planté de génériums-argentinus, ou cortadéras, en indien, Koëny, hautes touffes d'herbes qui ne se trouvent généralement qu'aux abords des étangs et des cours d'eaux. Le terrain devenait moins dur à nos pieds sanglants, et un peu plus loin nous atteignîmes effectivement un étang où nous pûmes étancher notre soif aride. C'était beaucoup déjà; mais à cette première trouvaille il nous en fallait ajouter une seconde, des aliments; car cette eau qui nous avait causé une si grande joie et nous avait tout d'abord soulagés devait rendre l'impression de la faim encore plus insupportable. En conséquence, nous nous mîmes en devoir d'inspecter les pourtours de l'étang en prenant chacun un côté opposé afin de nous rencontrer de temps à autre.

Une première exploration étant devenue infructueuse, je revenais anéanti, découragé, lorsqu'un bruit qui se fit entendre derrière moi au milieu des hautes herbes m'ayant fait tourner la tête, j'aperçus un puma qui épiait mes mouvements et semblait prêt à s'élancer de mon côté. Bien que cet animal n'ait rien dans sa taille et dans son allure du lion d'Afrique, dont les Américains lui ont donné le nom, ma première impression à sa vue, fut le saisissement; ma seconde fut de faire feu sur cet habitant du désert. Je l'atteignis en plein poitrail: rendu furieux par sa blessure, il se traîna vers moi en allongeant ses griffes comme pour me saisir; heureusement les forces vinrent à lui manquer, il me fut facile de l'achever à l'aide de mon poignard. Au bruit de la détonation, mon compagnon accourut. Il fut agréablement surpris du produit de ma chasse, et m'en félicita sincèrement, en s'assurant préalablement que le sang dont j'avais les mains couvertes était autre que le mien.

Nous dépouillâmes en peu d'instants le puma, que nous éventrâmes ensuite, en ayant soin de le maintenir sur le dos pour ne point perdre le sang que nous bûmes à même le corps. Peu d'instants après, accroupis autour d'un feu de broussailles, sur lequel nous flambâmes plutôt que nous ne fîmes cuire les quartiers de puma, nous nous gorgeâmes avec voracité de cette chair tout à la fois grasse et coriace, mais qui nous parut délicieuse.

Après tant de fatigues et de privations, un repos d'un jour ou deux nous parut indispensable. L'endroit où nous étions était favorable; nous y fîmes halte. Grâce aux nombreuses touffes de generium qui encadraient l'étang, il nous fut facile de nous abriter et de nous faire un lit plus moëlleux que la terre gelée. La fièvre nous quitta; mais l'état de nos pieds empirait; nous ne pouvions les poser à terre sans croire fouler du verre cassé. Après les avoir enveloppés de notre mieux avec les lambeaux de notre linge, nous jugeâmes prudent, néanmoins, de reprendre le cours de notre malheureux voyage en faisant usage de nos fusils comme de bâtons jusqu'à ce que nos plaies fussent suffisamment échauffées pour engourdir les douleurs qu'elles nous causaient. Nous prenions à tâche de nous distraire en formant des projets pour l'heureux jour où nous arriverions enfin à destination.

Nous cheminâmes de la sorte trois jours encore durant lesquels nous fûmes assez favorisés pour tuer un lièvre et un daim qui suffirent aux besoins démesurés de nos estomacs sur lesquels l'air vif du désert agissait d'une manière presque tyrannique. Loin de nous en désoler nous nous réjouissions au contraire extrêmement, car la nature du pays semblait par sa riche apparence nous présager d'abondantes chasses.

Mais il était écrit là-haut que tous les malheurs nous accableraient tour à tour et que nous aurions vainement surmonté les terribles tourments de la fatigue et de la faim. Une plus cruelle épreuve encore nous attendait: notre boussole, objet si précieux pour nous, s'était avariée, dans les eaux du torrent où nous avions failli périr; depuis lors, par une étrange fatalité, le soleil ne s'était point montré et nous n'avions pu remédier à ce grave inconvénient. Fatigués d'esprit et de corps, nous nous étions jusque-là contentés d'un simple coup d'œil sur l'instrument dont l'aiguille s'était rouillée dans son encastrement. Mon plan de route n'existait plus depuis longtemps déjà, lorsqu'au retour du soleil nous nous aperçûmes que nous avions fait fausse route, en suivant la direction sud-ouest, point diamétralement opposé à celui vers lequel nous devions marcher. Au lieu de côtoyer le territoire Indien nous nous y étions complètement engagés depuis longtemps déjà.

Quoique cette certitude fût accablante, nous tentâmes néanmoins de changer de direction, en nous rapprochant des montagnes que nous apercevions au loin devant nous, comptant y trouver plus de sécurité. Nous fûmes assez heureux pour repasser une rivière que nous avions déjà franchie la veille, et de les atteindre avant que le temps, déjà menaçant depuis le matin, ne devint mauvais. Nous pûmes nous y construire un petit réduit dans un des plis du terrain à l'aide des nombreuses pierres plates qui jonchaient le sol en cet endroit. Pendant quarante-huit heures, assiégés par une affreuse tourmente, nous restâmes blottis avec quelques provisions provenant de nos dernières chasses, sans pouvoir nous aventurer au-dehors; car la pluie et les rafales de vent faisaient ébouler de véritables avalanches de pierres de toutes les pentes rocheuses qui nous environnaient.

La tourmente apaisée, nous trouvâmes les matériaux d'un bon feu, dans les nombreuses épines—mamouël cêton—(note C), qui hérissaient le sol, et qui toutes portaient les traces d'un précédent incendie. Ce fut pour nous une preuve évidente du voisinage des Indiens; car nous n'ignorions pas, qu'il est dans leur habitude d'incendier ainsi les champs qu'ils abandonnent.

Avant de suivre la nouvelle direction que nous adoptâmes, lorsque notre boussole fut réparée, il était urgent de renouveler nos provisions de route, et par conséquent de rentrer dans la plaine où sous nos yeux un grand nombre de gamas se prélassaient au soleil du matin. Plusieurs légèrement atteintes nous échappèrent grâce à la distance et à leur agilité; une seule, blessée de deux coups de feu, nous parut hors d'état de fuir bien loin; nous nous élançâmes à sa poursuite avec toute l'ardeur que nous permettait la faiblesse de nos jambes. Déjà sa course paraissait se ralentir visiblement, et l'espoir de nous en rendre maître grandissait d'autant plus, quand soudain, au détour d'une éminence, nous vîmes avec terreur un parti d'Indiens qui étaient évidemment sur la piste d'une proie quelconque: homme ou gibier.

Regagner l'antre de la montagne et notre hutte, était ce que nous avions de mieux à faire; nous fûmes assez heureux pour exécuter ce mouvement de retraite sans être vus. Pendant deux longs jours, tapis dans notre cachette, appréhendant d'y être d'un moment à l'autre découverts et assaillis par un ennemi sauvage et sans pitié, nous ne tardâmes pas à y être assiégés par la faim. Obligés de tenter quand même une sortie le troisième jour, pour renouveler notre chasse, nous reprîmes confiance et espoir, en tirant à peu de distance une gama d'assez belle taille. Déjà je la chargeais sur mes épaules, lorsque les Indiens, fort nombreux cette fois, surgirent comme par enchantement de tous les replis du terrain et nous entourèrent en se livrant à une joie féroce, en poussant des cris gutturaux tout en brandissant leurs lances, leurs boleadoras, boules—en indien locayos—et leurs lazzos.

Rien ne me parut plus bizarrement triste, que l'aspect de ces êtres à demi nus, montés sur des chevaux ardents qu'ils manient avec une sauvage prestesse, ainsi que la couleur bistrée de leurs robustes corps, leur épaisse et inculte chevelure, tombant autour de leur figure et ne laissant entrevoir à chacun de leurs brusques mouvements, qu'un ensemble de traits hideux, auxquels l'addition de couleurs vives donnait une expression de férocité infernale.

Le résultat d'une lutte entre nous et cette bande, ne pouvait être douteux, mais nous jugeant perdus sans espoir, et regardant la mort en face, nous nous serrâmes la main, en nous exhortant mutuellement à une bonne et commune défense, puis nous fîmes feu sur les plus avancés de nos ennemis. Un d'entre eux, plus grièvement blessé que quelques-uns de ses compagnons, tomba de cheval; mais sa chûte n'arrêta point les autres qui se ruèrent en masse sur nous, pendant que nous nous empressions de recharger nos armes. Mon camarade, accablé par le nombre et percé de coups, tomba pour ne plus se relever. De mon côté, vivement pressé, je venais d'avoir l'avant-bras gauche transpercé par une des lances que je m'efforçais de détourner de ma poitrine, quand une de ces boules de pierre, dont se servent également les gauchos, soit pour renverser les chevaux sauvages au plus fort de leur course, soit pour assommer les bœufs, m'atteignit en pleine tête et me fit rouler inanimé sur le sol. Je reçus encore d'autres blessures et d'autres contusions, mais je n'en eus connaissance que quand je sortis de mon évanouissement et que je tentai de me relever, sans pouvoir y parvenir.

Les Indiens qui m'entouraient, voyant mes mouvements convulsifs, se disposaient à y mettre un terme en m'achevant, lorsque l'un d'eux, jugeant sans doute, qu'un homme aussi dur à mourir, ferait un utile esclave, s'opposa à leur dessein. Cet homme après m'avoir complètement dépouillé me lia les mains derrière le dos, puis me plaça sur un cheval aussi nu que moi-même et m'y assujettit étroitement par les jambes.

Alors commença pour moi un voyage vraiment terrible, et je renouvelai à un siècle et demi d'intervalle, à l'autre bout du monde, la course épouvantable de Mazeppa. La perte continuelle de mon sang me livra à une succession d'agonies et de faiblesses pendant lesquelles je me trouvai balloté de côté et d'autre comme un fardeau inerte, au galop d'un cheval sauvage qu'aiguillonnaient ses barbares maîtres.

Combien dura ce supplice? je n'en sais rien; tout ce que je me rappelle, c'est qu'à la fin de chaque jour on me déposait à terre sans me délier les mains; les Indiens craignant sans doute de ma part, malgré le triste état où je me trouvais, quelque tentative de fuite ou de suicide. Pendant tout ce long voyage qui me parut une éternité, je ne mangeai quoi que ce fût, bien que les Indiens m'offrissent de temps en temps des racines.

Arrivé au camp de la horde, lieu de notre destination, on enleva enfin les liens étroits qui m'avaient torturé les pieds et les mains au point qu'ils ne pouvaient m'être d'aucun usage. Incapable de me mouvoir je restai étendu sur la terre, au milieu de mes ravisseurs. Hommes, femmes, enfants, tous me contemplaient avec une curiosité farouche, sans qu'un seul d'entre eux cherchât à me procurer le moindre soulagement. Au récit de ma résistance sans doute, que mon maître renouvelait à chacun, des gestes menaçants m'étaient adressés.

Le soir seulement de cette demi-journée de poignantes émotions, on me présenta de la nourriture, à laquelle je ne me sentis pas encore la force de faire honneur; c'était de la viande crue de cheval, principal aliment de ces nomades. La nuit qui suivit, un monde de pensées m'accabla. Dans mon insomnie, j'avais toujours présente à la pensée, la mort de mon compagnon. Je formais mille conjectures sur la destinée que me réservaient les Indiens. La plus grande probabilité me paraissait être qu'ils me gardaient pour quelque solennel supplice: cependant il n'en fut rien.

Sans avoir la moindre pitié pour ma triste position dont ils se riaient, ils me laissèrent pendant plusieurs jours sans rien exiger de moi. Je pus ainsi donner quelque repos à mon corps brisé et voir l'état de mes nombreuses blessures s'améliorer un peu, sans autre secours que celui de la volonté divine et de l'application que je fis de certaines herbes.

Mais la nudité complète à laquelle j'étais condamné ne tarda point à me devenir des plus sensibles. A dormir sur la terre, sans abri, sans couverture, mon malaise augmenta; je gagnai des douleurs aiguës dans tous les membres. Puis à son tour vint la faim, une faim voisine de la rage pendant laquelle je tentai vainement de me nourrir d'herbes et de racines. Il fallut me résigner à ne dévorer que de la chair sanglante, comme le font les Indiens eux-mêmes; mais chaque fois que j'achevais un si répugnant repas, le cœur me manquait. Ce ne fut qu'à la longue que je parvins à surmonter l'horreur que ce genre de vie m'inspirait.

Que de fois un morceau de chair crue à la main, et réduit à disputer chaque bouchée de cet effroyable mets aux chiens affamés qui m'entouraient en s'entre-battant, je me suis laissé aller à établir mentalement une comparaison entre cet ignoble repas et la table élégamment ornée, couverte de linge éblouissant, de riches porcelaines et de brillants cristaux, autour de laquelle nos heureux d'Europe, dégustant avec insouciance les mets les plus délicats et les vins les plus généreux, font assaut de saillies spirituelles et de doux propos.