La Pampa et les Pampéens.
Les variations du climat de la Pampa sont des plus régulières. Elle subit une grande différence de température l'été et l'hiver. Ce dernier y est presque aussi froid que le mois de décembre en France. Il n'y neige point cependant, mais le matin la terre est toujours couverte de givre. La glace n'atteint jamais plus d'un pouce et demi d'épaisseur environ. Par contre-coup, l'été y est d'une chaleur accablante. Dès l'aube, l'horizon forme une ligne sombre et dense, qui ne s'éclaircit que petit à petit, et au fur et à mesure que le soleil se lève: l'on voit alors l'herbe touffue de ces immenses plaines se dépouiller d'une partie de la bienfaisante rosée du matin, qui en s'évaporant produit les plus singuliers effets de mirage. La force du soleil se fait vivement sentir à toutes les créatures vivantes. Les chevaux et les bœufs sauvages qui peuplent ces plaines en ressentent une telle fatigue, qu'ils se livrent, ainsi que les hommes, à une sieste qui semble pour tous un repos aussi naturel que nécessaire.
On trouve dans toute la Pampa, des différences sensibles d'atmosphère. Dans les régions Mamouelches—boisées—l'air est des plus secs; et chez tous les êtres, quels qu'ils soient, on ne trouve aucune apparence de transpiration. J'ai vu même maintes fois des animaux tués par la chaleur, gisant sur la plaine aride desséchés dans leur peau; mais dans la latitude de Buenos-Ayres et de la Baie-Blanche, par les 70 et 71 degrés de latitude, régions où abonde la plus magnifique luzerne que l'on puisse imaginer, la végétation démontre clairement l'humidité du climat. La rosée dans ces parages ressemble plutôt à des pluies lentes et fines, ou à des brouillards épais. La viande et les animaux morts s'y corrompent fort vite et les plaies sont très-difficiles à guérir. Cependant, qui le croirait? malgré cette humidité constante, les Indiens dorment tous presque nus sur la terre sans en être jamais incommodés.
Les Pampéens n'ont pas plus de résidence fixe que les Puelches ou les Patagons. Ils errent d'un lieu à un autre au fur et à mesure que l'herbe est consommée par leurs bestiaux; mais jamais ils n'abandonnent un parage quelconque sans avoir achevé avec le feu l'œuvre de destruction commencée par les animaux. Les Pampéens occupaient autrefois toute la partie comprise entre les différentes provinces de Buenos-Ayres, le Rio-Colorado et les Mamouelches, qui sont encore actuellement leurs limites occidentales et septentrionales; cependant ils ne s'en éloignent que fort peu. Ils se tiennent principalement dans la partie Nord, Nord-Ouest, environ par les 68 et 69e de longitude et parcourent toute l'étendue comprise entre les 33e et 38e d° de latitude. Parfois, cependant, il leur arrive de se confondre momentanément avec les Mamouelches, ou d'opérer leur retraite beaucoup plus au loin surtout lorsqu'ils redoutent quelque agression. Cette alliance a lieu principalement à leur retour de ces grandes expéditions dans lesquelles ils se livrent aux plus atroces cruautés.
Il est à croire que ces êtres barbares ont comme nous, à leur insu, une conscience qui parle plus fort que leur volonté, car ils sont souvent pris de frayeurs telles, que sans autre motif qu'un cauchemar, ils se prennent à fuir soudain au beau milieu de la nuit, en jetant le cri d'alarme, et de même que des moutons fourvoyés, ils se suivent les uns les autres, délaissant la plupart du temps les parages où quelques heures encore auparavant ils se regardaient comme étant dans la plus grande sécurité. Ces fuites ressemblent absolument à une déroute pendant laquelle ils abandonnent en chemin tout le bétail qu'ils ne peuvent chasser au galop devant eux. Les points où ils dressent leurs tentes ne présentent plus à leur départ qu'un aspect dégoûtant, véritable chenil où se trouvent entassés pêle-mêle les ossements des animaux dont ils se sont nourris, des lambeaux de cuirs pourris et des cardes de laine émanant une fétide odeur; au milieu de ce tout nauséabond se pavanent quelques vautours et quelques éperviers cherchant nonchalamment à y découvrir encore quelques lambeaux de chair putréfiée.
Ces oiseaux sont généralement d'une hardiesse telle que j'eus souvent mille et mille peines à les empêcher de prendre leur part des animaux que nous abattions les Indiens et moi. Je n'avais point le temps de ramasser mon couteau ni celui de retourner mon gibier pour achever d'en détacher le cuir que déjà ils étaient installés sur l'animal. Quelquefois je m'amusais à jeter en l'air des morceaux sanglants auxquels ils ne laissaient pas le temps de retomber. Je les ai vus aussi s'établir sur le dos malade des chevaux ou des mulets et les déchiqueter malgré les contorsions des pauvres victimes inquiètes et furibondes, qui les oreilles couchées et le dos tendu, sautillaient de l'arrière-train en agitant convulsivement la queue, afin de les éloigner.
Les Pampéens étaient autrefois beaucoup plus nombreux qu'ils ne le sont actuellement; mais ils sont très-affaiblis par leurs incessantes guerres avec les Espagnols. Encouragés par l'impunité dans laquelle on laissait leurs sanglantes incursions, ils s'y livraient presque constamment et ne craignaient point non plus de résider dans le voisinage des provinces Argentines, à l'ouest de la Sierra-Ventana. Ils affectionnaient ces parages en raison de sa proximité des peuplades Hispanos-Américaines et de son incomparable fertilité. Ils le nommèrent Pouanemapo, ou terre de Pouane, un de leurs caciques célèbres, lequel y naquit et y mourut vaillamment dans une surprise nocturne des gauchos de Rosas. Il est véritablement à croire que les Indiens, tout habitués qu'ils fussent aux luttes sanglantes, n'en eurent jamais à soutenir d'aussi acharnée et d'aussi terrible que celle de cette nuit si fatale pour eux; car bien qu'ils soient braves et fort entreprenants, ils semblent frappés de stupeur dès que le souvenir de cette défaite est évoqué. Aucun d'entre eux n'ose s'aventurer dans le pays de Pouane, dont, disent-ils, Houacouvou—Dieu—leur a interdit l'accès à tout jamais sous peine de mort.
La taille des Pampéens est inférieure à celle des Puelches et à celle des Patagons. A quelques exceptions près, ils n'ont guère plus de cinq pieds huit à neuf pouces en moyenne. Ce sont les Indiens les plus foncés en couleur. Ils sont d'un brun olivâtre très-prononcé; quelques-uns même sont presque noirs. Leur peau est d'une grande finesse dans toutes les parties du corps; elle est douce comme du satin et même brillante. Ils exhalent une odeur particulière qui, loin d'être aussi forte que celle des nègres, l'est cependant plus que celle des Européens. Leur peau devient plus brillante et comme huileuse, à l'action du soleil; il me fut facile de m'en convaincre au toucher.
Le front des Pampéens est légèrement bombé mais non fuyant; leur figure est aplatie et longue. En général ils ont le nez court et épaté; quelques-uns l'ont aussi mince, long et recourbé, à l'instar des becs d'oiseaux de proie. Ils ont les yeux presque horizontaux, mais ainsi que les Patagons orientaux, la manière dont ils s'épilent les sourcils prête beaucoup à leur donner cet aspect. Ils ont tous, sans exception, les pommettes fort saillantes, la bouche très-grande et béante, les lèvres grosses. Leurs dents sont comme celles de leurs voisins les Puelches et les Patagons, c'est-à-dire petites, fort blanches et admirablement rangées. La barbe leur pousse fort tard. Leurs cheveux sont abondants, d'un noir de jais et très-gros. Quelques-uns parmi eux les relèvent sur le sommet de la tête, mais les autres les séparent simplement en deux et les retiennent à l'aide d'un morceau d'étoffe ou d'une lannière de cuir. Mais tous dans les combats les laissent flotter sur leur figure afin de ne pas voir le danger qui peut les menacer.
Plus que jamais, on trouve maintenant chez les Pampéens des types assez réguliers: ce sont les enfants d'Indiens et de captives. Ces Indiens se font remarquer par un degré d'intelligence bien supérieur à celui de tous les autres nomades, les Araucaniens exceptés toutefois. Ils stationnent assez volontiers plusieurs mois de suite dans le même endroit. Leurs tentes sont, ainsi que celles des Puelches, confectionnées en cuir, mais elles sont plus spacieuses et plus régulières. Il y règne un certain ordre et une grande propreté; ce qui n'empêche pas cependant qu'ils soient couverts de vermine.
Le type des femmes est en quelque sorte plus désagréable que celui des hommes qu'elles surpassent en laideur et auxquels elles ressemblent beaucoup. Elles sont grandes aussi, mais cependant pas autant qu'on pourrait se le figurer; il existe entre leur taille et celle des hommes de plus grandes proportions qu'on ne saurait en trouver entre les hommes et les femmes d'Europe; mais ces proportions ne sont pas assez générales pour en calculer la différence. Les plus grandes n'ont guère plus d'un mètre cinquante-quatre à cinquante-cinq centimètres. Il s'en trouve bien cependant quelques-unes qui atteignent la taille des hommes, mais la majorité d'entre elles sont en quelque sorte plus petites. Elles exercent beaucoup leurs forces physiques; elles manient le lazzo et la boleadora avec beaucoup d'adresse. Leurs épaules larges et carrées encadrent une poitrine fort bombée mais disgracieuse; car elles ont l'habitude de se détirer et de se masser les seins dès qu'elles deviennent mères, afin, disent-elles, de pouvoir offrir une plus grande quantité de lait à leurs enfants. Cet usage se propage même à l'égard des vaches laitières. Très-surpris de cette coutume, je résolus de m'assurer du résultat qu'elle pouvait avoir: j'en fis l'expérience sur une jeune vache dont je mesurai le lait avant comme après l'opération. J'eus lieu de rester convaincu de la véracité du fait. Les Pampéennes ont les membres peut-être un peu courts, comparativement au tronc, mais généralement replets et arrondis.
La démarche de toutes les femmes Indiennes est des plus disgracieuses; plus particulièrement encore celle des Pampéennes qu'un certain sentiment de décence oblige à s'asseoir différemment des hommes, qui s'accroupissent à la façon Orientale, les jambes croisées sous eux. Elles doublent la jambe gauche, la pointe du pied reposant sur le sol, puis elles s'asseyent sur le talon et passent la jambe droite par-dessus la cuisse gauche, en ayant soin de mettre cet autre pied à plat à côté de l'autre afin qu'il leur soit possible de se maintenir ainsi en équilibre les jambes serrées. Cette posture fatigante à laquelle elles s'habituent dès l'enfance, leur dévie extraordinairement la hanche gauche, leur tourne cette jambe en dedans, et les fait boîter de toute cette partie. Elles ont les mains petites, fort bien faites et rarement maigres. Leurs articulations ainsi que celles des hommes sont fines; leurs pieds sont petits, mais larges. Si leurs formes ne sont pas belles, du moins elles annoncent une très-grande force.
Ces femmes sauvages s'entourent la taille d'une pièce d'étoffe le plus souvent fabriquée par elles-mêmes avec la laine de leurs moutons qu'elles filent et teignent artistement. Ce vêtement les couvre depuis les épaules jusqu'au-dessus du genou seulement; on dirait un fourreau d'où sortent tête, bras et jambes, sans harmonie et sans art. Ce costume est fixé à la partie supérieure par une énorme broche ronde—toupouh—en argent, dont la tête large, plate et mal battue, rappelle assez le fond d'une casserole bien étamée. A la hauteur des hanches, elles s'entourent d'une large ceinture de cuir cru, ornée de dessins de différentes couleurs et de parties velues, ou bien encore couverte de perles grossières entremêlées avec art et assujetties avec des fibres extraites de la viande. Leurs cheveux sont séparés en deux nattes fort longues qui leur pendent quelquefois jusqu'aux talons et aux extrémités desquelles elles suspendent quelques ornements de cuivre ou d'argent.
Quelques femmes se contentent d'enrouler leurs nattes autour de la tête en forme de diadême et de les attacher avec des lacets de laine rouge ou jaune de la largeur de deux doigts: toutes se suspendent des boucles d'oreilles carrées d'une si grande dimension qu'elles reposent sur leurs épaules.
Les plus riches ou les plus considérables d'entre elles portent aussi un collier de cuir de la largeur de trois doigts et très-serré, garni superficiellement de demi-perles de métal qu'elles fabriquent ainsi qu'il suit:
D'abord elles battent pour le réduire en feuilles le métal dont elles peuvent disposer; ensuite elles découpent des rondelles d'égale grandeur et les estampillent à l'aide de deux os de cheval, dont l'un creusé sert de matrice, et l'autre en relief qui tient lieu de tampon. Chaque perle repoussée est perforée de deux petits trous sur le côté pour être enfilée et cousue au cuir. La largeur et la complète absence de souplesse de ce singulier ornement semblable à des colliers de chiens, les empêchent de mouvoir la tête et donne à l'air important qu'annoncent les figures de celles qui en sont parées un aspect des plus comiques.
Les plus jeunes se font des bracelets de perles de plusieurs couleurs au-dessus des chevilles et des poignets où ils restent à demeure, et toutes, jeunes ou âgées, les jours de fêtes, entremêlent à leur chevelure une sorte de bonnet ou de résille en perles bleues et blanches qui leur retombe sur le front, leur couvre les pommettes, et maintient leurs nattes séparées.
Les Pampéennes sont très-actives et très-empressées auprès de leurs maris; elles subissent sans murmurer toutes leurs exigences. Ceux-ci emploient généralement à se reposer tout le temps qu'ils ne consacrent pas à chasser ou à dompter leurs chevaux. Dans les changements de résidence, ce sont encore les femmes qui prennent le soin de transporter tout ce qui concerne le ménage. Elles chargent les chevaux et sellent celui de leur mari puis le leur, sur lequel elles s'installent ensuite avec trois ou quatre enfants. Dans cet équipage, elles rassemblent le troupeau et le chassent devant elles avec la lance de leurs seigneurs et maîtres, lesquels montés sur leurs meilleurs coursiers, sans autre charge que leurs lazzos et leurs boleadoras, se livrent, chemin faisant, au plaisir de la chasse, sans paraître songer le moins du monde à leur famille, quel que soit l'attachement qu'ils aient pour leurs enfants.
Arrivés à destination, ce sont encore les femmes qui déchargent les chevaux et qui réinstallent au plus vite la tente sous laquelle viennent s'étendre leurs maris, tandis qu'elles leur préparent des aliments. Après avoir rétabli l'ordre dans le ménage et prodigué des soins à leurs enfants, pour se reposer des fatigues du jour elles filent de la laine et tissent des manteaux pour toute la famille. C'est vraiment curieux de voir l'habileté et la perfection qu'elles déploient dans ces sortes de fabrications: elles n'ont d'autres métiers que ceux qu'elles se font elles-mêmes, et qui ont la forme d'un cadre dont deux des traverses parallèles supportent des fils croisés et bien tendus. Les fils destinés à servir de trame sont pelottés sur des morceaux de bois pointus qui servent de navettes; pour remplacer le peigne de nos tisserands, elles font usage d'une petite palette bizautée. Ces tissus, malgré les nombreuses imperfections des outils dont ces femmes disposent leur font vraiment beaucoup d'honneur, car on les peut comparer à ceux qui sortent de nos fabriques. Ils sont toujours enjolivés de dessins réguliers et originaux formés de laines de plusieurs couleurs. Pendant mon long séjour dans cette tribu j'en vis plusieurs de fort remarquables par leur finesse, mais un principalement sur lequel était représenté avec une rare perfection le portrait du général Urquiza auquel il fut offert; ce personnage ne sachant de quelle manière témoigner son admiration pour cette œuvre de patience la couvrit de pièces d'or.
Les Pampas pour lesquels l'exercice du cheval est une obligation, s'installent le plus souvent d'un seul bond sur leurs coursiers affublés de selles en bois qui leur emboîtent parfaitement le dos et l'encolure. Les plus riches seulement ou les plus chanceux dans les pillages sellent leurs chevaux comme le font les gauchos.
Les femmes vont à cheval à l'instar des hommes, mais leurs selles diffèrent totalement. Ce sont plutôt de véritables échafaudages, composés de sept à huit cuirs de moutons superposés sur le dos du cheval et surmontés de deux rouleaux de jonc—salmas—recouverts de cuirs souples peints en rouge et en noir; le tout est solidement fixé à l'aide de deux sangles en cuir cru. Pour grimper sur cet appareil elles se servent d'un étrier passé au cou du cheval en forme de baudrier.
Les Pampéens s'épilent avec beaucoup plus de soin que les Indiens des autres tribus; ils déploient aussi plus de coquetterie dans l'art de se tatouer. Hommes et femmes s'entr'aident aussi bien dans cette occupation que pour se purger le corps et la tête des nombreux insectes dont ils sont assaillis et qu'ils mangent même en prenant leur repas. Ces Indiens possèdent des ustensiles de cuisine, tels que marmites de fonte—chaïas,—des broches en fer—cangnecaouëts—provenant de pillages. Ils font en partie cuire leurs aliments. Les femmes que regarde ce soin préparent la viande d'une manière toute particulière: elles font bouillir de l'eau dans laquelle elles plongent quelques morceaux de chair qu'elles retirent aussitôt blanchis, puis elles les servent dans de petites écuelles en bois avec un peu de ce succulent bouillon—caldo—très-fortement salé et obtenu ainsi en moins d'un quart d'heure. Cependant, disons-le, parfois aussi je les ai vus manger de la viande bien rôtie; mais leur instinct naturel les porte à la préférer toute crue, bien saignante. Ils dévorent avec joie les poumons—carêtone,—le foie—quèhs—et les rognons—cousanoh—tout sanglants, et ils boivent le sang chaud ou caillé.
Les hommes sont aussi fort industrieux et patients. Leur adresse s'exerce surtout à tresser des harnais qui sont très-recherchés des Hispanos-Américains. Les plus riches fermiers et les caballeros mettent un certain orgueil à en affubler leurs chevaux. Leurs rênes, leurs cordons d'étriers et leurs sangles, sont parfois aussi souples et aussi bien tressés que les objets que l'on fait chez nous avec des cheveux. Ces articles, ainsi que les manteaux de cuir de guanacos, les plumes d'autruche et les cuirs de toute espèce qu'ils auraient la faculté d'échanger, suffiraient seuls à enrichir les Pampas s'ils n'étaient pas aussi inconstants. Les ouvertures de paix qu'ils renouvellent si souvent, n'ont d'autre but que de se pourvoir gratis de tabac, de sucre, de yerba et de liqueurs fortes. Mais dès qu'ils voient leurs provisions s'amoindrir, ils rentrent de nouveau dans la voie des hostilités et recommencent leurs terribles invasions qui sont tout à la fois la ruine et la mort d'un grand nombre d'habitants.
Dans leurs expéditions les Indiens ne respectent pas plus les femmes d'âge que les hommes; ils les assassinent. Ils n'épargnent absolument que les jeunes filles dont ils font leurs femmes privilégiées sous le rapport de l'affection. Les tout jeunes enfants deviennent des esclaves, à la garde desquels ils confient leurs troupeaux, quand ils ne les vendent pas aux Indiens des tribus éloignées, soit aux Mamouelches ou aux Araucanos, qui dans leurs visites annuelles leur apportent des éperons et des étriers d'argent grossièrement faits et en échange desquels ils sacrifient volontiers la plus grande partie de leurs troupeaux, jusqu'à leurs captifs et captives même. Les Araucaniens échangent généralement leurs étriers et leurs éperons dont la valeur intrinsèque ne dépasse pas 20 à 30 piastres (100 à 150 francs) contre quinze à seize bœufs qu'ils ne vendent pas moins de 25 à 30 piastres chaque, au Chili. Et comme jamais aucun d'eux ne se hasarde à franchir la Cordillière sans un certain nombre de ces objets, plus une pacotille composée d'indigo—anil,—de mantes—Pilquènes,—d'ustensiles nécessaires au tatouage et de perles de diverses couleurs—cuentas—à échanger, comme il est dit plus haut, on comprend quelle peut être leur richesse puisqu'ils ne regagnent jamais leur pays sans être possesseurs de 3 à 400 bêtes à cornes et d'un assez grand nombre de chevaux dont la vente leur est pour le moins aussi avantageuse.
Les Araucaniens, bien qu'ayant la même origine que les Patagons, les Puelches, les Pampéens et les Mamouelches, mènent cependant une existence matériellement différente à laquelle les forcent et la restriction de leur territoire et l'impossibilité où ils se trouvent d'envahir les provinces du Chili, dont les frontières sont bien autrement gardées et défendues que celles de la République Argentine. Au lieu de vivre à l'état nomade, comme les Indiens de la côte orientale, les Araucaniens sont groupés par villages, ils habitent des maisons en bois suffisamment grandes pour plusieurs familles. Ils sont fort ingénieux et travailleurs. Ils cultivent le maïs—ouah—et le froment—cévada—ainsi que différents légumes, tels que: pommes de terre—Ponnieux,—oignons—céboyats,—haricots—Porotos.—Ils font grand cas du melon et de la pastèque qu'ils récoltent presque en aussi grande quantité que les abricots, les prunes et les pommes sauvages, ce qui les met à même de faire de copieux festins. Ils mangent généralement de la viande cuite ou rôtie, du meurkeh ou farine de maïs grillée à laquelle ils adjoignent du laitage ou de la graisse de cheval. Malgré ces diverses apparences de civilisation, ils se régalent volontiers de foie et de rognons crus saucés dans du sang caillé.
Il y a en Araucanie deux groupes de population fort distincts par leur caractère, que l'on désigne généralement au Chili comme dans la province de Buenos-Ayres sous les noms de haute et basse Araucanie.
La première se compose d'Indiens et d'Espagnols. Il est à la connaissance de tous, que les Indiens qui la composent sont d'un commerce facile et agréable, qu'ils aiment à mélanger leur sang à celui des chrétiens par les liens du mariage, ce qui ne les empêche pas toutefois de vivre libres de tout joug dans le voisinage de Santiago, de Constuccion, de Nacimiento, de Las-Angles et de Talca, où ils s'introduisent encore parfois en masse à la faveur des dissensions politiques. En bons Indiens qu'ils sont, ils ont conservé le goût du pillage; néanmoins, ils sont fort hospitaliers et l'on peut sans crainte aucune se hasarder chez eux. Il n'en est pas de même de la basse Araucanie qui n'est peuplée que d'êtres beaucoup plus primitifs, aux yeux desquels un chrétien, de quelque nation qu'il soit, est un ennemi contre lequel ils ne sauraient trouver trop de moyens d'exercer leur férocité. Ce sont les Patagons de l'Araucanie bien que séparés de ces derniers par les Cordillières. Ils ont la plus grande répulsion pour tout ce qui sent la civilisation.
Malheur aux pauvres chrétiens qui tombent entre leurs mains, car pour leurs familles ils peuvent être rayés du nombre des vivants. Parmi les nombreux exemples que l'on pourrait citer à l'appui de ce que j'avance, le suivant en est, par son authenticité, une preuve irrécusable.
Quelque temps avant sa mort prématurée qui a jeté le deuil dans le monde scientifique, monsieur Geoffroy Saint-Hilaire qui m'avait honoré du plus bienveillant accueil, me disait qu'il considérait comme à tout jamais perdu pour sa famille l'un de ses parents tombé entre les mains des Indiens de la basse Araucanie. En déplorant ce terrible malheur il me disait combien il aurait souhaité que son parent fût retenu prisonnier dans la haute Araucanie d'où il lui aurait été facile de l'arracher.
L'Araucanie a donc, ainsi que la Patagonie, ses légendes ténébreuses.
Quant aux Pampéens ils sont essentiellement chasseurs, et ils deviennent pour ainsi dire de plus en plus nomades par l'habitude qu'ils ont de se nourrir de la chair de leurs coursiers, tout en franchissant très-rapidement les plus grandes distances. Ils n'hésitent point à faire de cinq à six cents lieues pour dévaster les peuples Hispanos-Américains. Fort riches en troupeaux, ces Indiens pourraient facilement se passer de la chasse; mais comme elle est pour eux un grand divertissement ils s'y livrent toute l'année; mais cependant avec beaucoup plus d'ardeur pendant les mois d'août et de septembre, époque du printemps dans l'hémisphère sud. C'est en cette saison qu'ils font d'amples provisions de jeunes pièces de gibier dont ils sont extrêmement friands, ou bien encore d'œufs de perdrix et d'autruches. Ils prennent fort adroitement de jeunes gamas vivantes avec lesquelles se divertissent les enfants, auxquels ils donnent aussi pour nourriture les œufs de perdrix, tandis que ceux d'autruches, moins délicats, sont mangés en commun dans la famille. Ils les cassent comme nous le faisons d'un œuf à la coque et les font cuire assis dans la braise de fiente en ayant soin de mêler le jaune et le blanc à mesure que la cuisson s'opère. On trouve toujours ces œufs en très-grand nombre. Les Indiens ne mangent que ceux qui sont en nombre pair, et font fi des autres qu'ils prétendent ne pas être fécondés.
Pour chasser l'autruche et la gama les Indiens s'assemblent en grand nombre, sous la direction d'un cacique qui remplit les fonctions de grand veneur. Il fait partir les chasseurs par groupes, dans différentes directions afin de cerner un espace de deux ou trois lieues; chacun de ces groupes, arrivé à l'endroit qui lui a été assigné, brûle en forme de signal, quelques herbages secs. Quand tous sont à leur poste, à un nouveau signal donné par le cacique, ils se déploient sur un rang et marchent lentement vers le centre du cercle qu'ils forment, jusqu'à ce que la distance qui les sépare les uns des autres ne soit plus que de sept ou huit longueurs de cheval. Ils s'arrêtent alors, leurs locayo—boléadoras—en main. A leurs cris, les nombreux chiens sauvages qui les accompagnent s'élancent pour harceler les autruches et les gamas ainsi cernées. Ces animaux poursuivis de près et souvent mordus, cherchent à fuir en passant entre les courts intervalles que se sont ménagés les chasseurs, afin de pouvoir leur lancer une multitude de boules qui manquent rarement leur but. Les animaux pris sont dépouillés avec une dextérité incroyable, ce qui donne aux chasseurs la facilité de continuer leur exercice, jusqu'au moment où le cercle, trop rétréci, mette en présence la masse des Indiens. Fort rarement les chasseurs reviennent près de leurs familles sans avoir pris sept ou huit pièces de gibier dont le sang qu'ils boivent avec délices est toute leur nourriture durant la chasse qui dure les deux tiers du jour.
Après la chasse, les cuirs des divers animaux tués sont étendus sur le sol à l'aide de piquets en ossements; une fois séchés ils sont salés pour en préserver la fourrure de toute atteinte; les Indiens les conservent ainsi que les plumes d'autruches pour les échanger à la première occasion contre du sucre, de la yerba, du tabac et des liqueurs alcooliques dont ils sont très-friands.
La population Indienne tend à décroître d'année en année; mais cette décroissance frappe plus particulièrement les Pampéens et les tribus du Nord, chez lesquelles les femmes sont en minorité, par suite des guerres terribles que leur firent les gauchos de Rosas, ainsi que je l'ai déjà dit. En plusieurs occasions les Indiens furent réduits à fuir; ils se réfugièrent dans les contreforts des Cordillières les plus rapprochés du Chili, dans le voisinage des Araucaniens. Leurs femmes ayant perdu tout repos et se voyant, à tous moments exposées à devenir captives des Argentins, abandonnèrent leurs maris et s'en furent en Araucanie. Le petit nombre de celles qui eurent le courage de rester fidèles à leurs époux, les Pampéens, dont l'état actuel est encore de guerroyer avec les Espagnols, fut bien loin de leur suffire lorsqu'ils revinrent habiter leurs anciens terrains de parcours. Et malgré le grand nombre de femmes qu'ils ont captivées depuis et celles qu'ils enlèvent encore chaque jour, la moyenne est d'une pour quatre à cinq hommes.
Chez les Araucaniens, par contre coup, le nombre des femmes est de beaucoup supérieur à celui des hommes. Les mœurs indiennes autorisant la possession de plusieurs femmes, on voit des hommes qui en ont cinq ou six, et le grand cacique Calfoucourah, avec lequel j'ai vécu en a jusqu'à trente-deux. Il résulte de cette disproportion de nombre entre les deux sexes, que la plupart des Indiens, trop pauvres pour se passer le luxe d'une compagne, sont forcés de rester célibataires. Ils n'ont de rapports qu'avec celles qui sont libres, lesquelles peuvent, sans être exposées à aucune réprimande, leur accorder des faveurs. Malgré cette étrange coutume, on ne sera pas peu étonné de savoir qu'une fois mariées, elles deviennent fidèles à leurs maris et sont de fort bonnes ménagères.
Chez tous les peuples dont je retrace les principaux traits, le mariage est, ainsi que chez nous, considéré comme un acte important, et comme la source d'une vie honnête et heureuse. Il s'opère sous forme de trafic, ou échange d'objets et d'animaux divers contre une femme.
Un Indien est toujours satisfait lorsqu'il rencontre une future à la veille d'être mère. Les parents ne livrent leur fille qu'à l'acheteur le plus riche et le plus généreux.
Lorsqu'un Indien est désireux de contracter une union et qu'il a jeté les yeux sur quelque fille du voisinage, il s'en va visiter tour à tour tous ses parents et tous ses amis; il leur fait part de son désir et les prie d'être pour quelque chose dans la réussite de son projet. Chacun d'eux, selon son degré de parenté ou d'amitié, lui donne ses conseils et son approbation dans un discours fort long approprié à la circonstance et lui vient en aide en lui faisant un don quelconque. Ces cadeaux consistent généralement en chevaux, bœufs, étriers ou éperons d'argent et quelques pièces d'étoffes provenant de leurs pillages.
Dans une réunion antérieure à la célébration du mariage, les parents et les amis du futur fixent le jour où la demande devra être faite. La veille au soir, chacun revêt ses plus beaux ornements et se réunit au prétendant afin d'aller secrètement se poster à proximité de la demeure de la jeune fille convoitée, de manière à pouvoir dès l'aube matinale entourer les parents de la jeune personne auxquels ils font la demande dans les termes les plus pressants, les plus touchants et les plus poétiques; on évite toutefois de prononcer le nom du prétendant, jusqu'au moment où ils entrevoient chance de succès. Pendant ce temps le futur époux se tient caché à l'écart avec tous ses dons, selon les règles du décorum. Après une très-longue énumération des qualités de leur fille, témoin oculaire mais invisible de cette cérémonie, dont le rôle est de verser quand même d'abondantes larmes, les parents ne manquent point de témoigner d'une grande répugnance et d'une grande peine à se séparer de leur enfant; puis ils finissent par consulter sa volonté, en se réservant le droit d'accepter ou de repousser l'ouverture qui leur est faite, dans le cas où elle ne leur présenterait pas un avantage suffisant. A ce moment, l'arrivée du futur et la vue des dons qu'il leur destine arrachent presque toujours le consentement de ces êtres cupides, et leur arrogante fierté disparaît sous un demi-sourire de satisfaction. Le reste de la journée se passe en famille; chaque membre s'empare incontinent du présent qui lui est fait. Une jeune jument bien grasse, donnée et sacrifiée par le jeune époux, préparée par toutes les femmes et servie par la nouvelle mariée, fournit le menu d'un banquet succulent arrosé de nombreuses libations d'eau. Aucun des invités ne peut ni ne doit s'absenter pendant toute la durée de cette fête, à la fin de laquelle il ne doit rester de l'animal dévoré que la peau et les os. Ces derniers, bien rongés, sont assemblés par les parents des époux et enterrés par eux dans un endroit en évidence, en souvenir de l'union qui, dès ce moment, se trouve consacrée.
Après cette cérémonie obligatoire, toute l'assemblée se dispose à accompagner en grande pompe les nouveaux mariés, chez lesquels doit avoir lieu dans la journée une réminiscence de festin. Les parents de la jeune femme se munissent du cuir de la jument dévorée le matin et sitôt arrivés à la demeure de leur gendre, le remettent au jeune ménage en l'aidant à se construire un abri.
Pendant les jours suivants, une foule de visiteurs poussés par la curiosité se pressent dans l'intérieur du jeune couple et les félicitent mutuellement de leur heureux choix. Chacun s'enquiert près de la femme des qualités ou des défauts du mari, et près de celui-ci de celles de sa moitié. Les questions sont fort étendues, d'une crudité et d'une indiscrétion incroyables, sans que la délicatesse en paraisse froissée. Au contraire, les jeunes époux semblent très-flattés de cette marque d'intérêt. Les Indiens sont très-dissimulés; aussi la femme, tant par politique que pour s'acquérir la réputation d'être bonne et aimable offre-t-elle à tous ses visiteurs, soit de la viande, soit de l'eau ou bien du tabac, en leur adressant quelques paroles polies et flatteuses enjolivées d'un sourire débonnaire, même à ses ennemies, lorsqu'elle en a.
S'il arrive que les époux ne peuvent sympathiser après une cohabitation plus ou moins longue, ils se séparent à l'amiable sans que les parents fassent des difficultés pour restituer les objets qu'ils ont reçus de l'épouseur. Celui-ci d'ailleurs, dans sa générosité, leur en laisse toujours une partie en dédommagement du préjudice qu'il est censé leur avoir causé en les séparant de leur fille et en la leur rendant sans enfants. Celle-ci peut de nouveau être demandée et contracter une nouvelle union.
L'habitude des Indiens est d'être d'une très-grande sévérité à l'égard de leur femme dans les premiers temps du mariage; quelques-uns poussent même la cruauté jusqu'à les frapper de leurs boléadoras pour les rendre, disent-ils, humbles et soumises. La femme doit respecter et vanter tous les actes de son mari, et se taire dès qu'il prend la parole. Quelques-unes cependant refusent de se soumettre à cette humilité et s'attirent des mauvais traitements continuels. Les plus hardies s'affranchissent de ces violences par une brusque séparation. Elles avisent leurs parents qui s'arment alors et la reprennent de vive force, ce qui devient la source d'une haine implacable des deux parts; car non-seulement le mari perd sa femme, mais on lui retient encore les deux tiers de ce qu'il a donné pour l'obtenir.
Quand les mauvais traitements que l'Indien inflige à son épouse sont basés sur son infidélité, l'homme conserve tous ses droits et son autorité; il peut la mettre à mort ainsi que son complice; mais, généralement très-avare, il préfère d'abord conserver son épouse et rançonner ensuite le délinquant, lequel a le droit de racheter sa vie lorsque ses moyens le lui permettent; cependant il arrive souvent, (j'en ai été témoin) que sans rime ni raison, l'accusation a été faite par suite d'un calcul et d'une cupidité à laquelle l'accusé ne peut en aucune manière se soustraire.
A partir du moment où l'époux a reçu satisfaction, il lui est interdit de faire à sa femme aucune allusion sur sa conduite illicite; il deviendrait passible des reproches de sa famille dans le cas où il la maltraiterait encore à ce sujet.
Lorsqu'un Indien, animé du désir de contracter une union, échoue dans son projet ceux qui l'accompagnent prennent fait et cause pour lui et échangent des injures avec la famille qui a refusé d'accueillir leurs ouvertures. Très-souvent, même à la suite de cette déception, il résulte une mêlée effroyable des deux parts.
Les Indiens ne dispensent leurs femmes d'aucun travail, même pendant la dernière période de leur grossesse: on voit celles-ci sans cesse occupées d'une chose ou d'une autre jusqu'au moment de leur délivrance qui a lieu avec une facilité surprenante dont les a douées cette divine Providence qui n'abandonne aucun misérable. Lorsqu'elles sentent que leur enfant va venir au monde, elles se transportent au bord de l'eau et se baignent avec lui dès qu'il a vu le jour. Elles ne se font jamais aider dans ces circonstances si difficiles pour les femmes Européennes; puis sitôt qu'elles sont délivrées, elles reprennent le cours de leurs occupations journalières sans qu'aucune indisposition résulte jamais d'un semblable traitement.
Chez ces êtres presque primitifs les enfants ne sont pas à beaucoup près aussi nombreux qu'on serait porté à le croire; car l'existence d'un nouveau-né est soumise à l'appréciation du père et de la mère qui décident de sa vie ou de sa mort.
Leur superstition leur fait regarder comme des divinités les enfants phénomènes principalement ceux qui naissent avec un plus grand nombre de doigts que celui voulu par la nature, soit aux pieds soit aux mains. Selon eux c'est un présage de grand bonheur pour leur famille. Quant à ceux qui sont tout-à-fait difformes (le cas est rare) ou dont la constitution ne leur paraît pas propre à résister à leur genre d'existence, ils s'en défont en leur brisant les membres ou en les étouffant, puis ils les portent à quelque distance où ils les abandonnent sans sépulture aux chiens sauvages et aux oiseaux de proie. Si l'innocent petit être est jugé digne de vivre, il devient dès l'instant l'objet de tout l'amour de ses parents qui au besoin se soumettraient aux plus grandes privations pour satisfaire à ses moindres besoins ou à ses moindres exigences. Ils étendent leur nouveau-né sur une petite échelle qui lui tient lieu de berceau. La partie supérieure de son petit corps repose sur des traverses ou échelons rapprochés les uns des autres et garnis d'un cuir de mouton, tandis que la partie postérieure s'emboîte dans une sorte de cavité que forment les autres échelons placés au-dessous des montants. L'enfant est maintenu dans cette position par des lannières fort souples enroulées en dessus des cuirs qui lui tiennent lieu de linge.
La longueur de ce berceau dépasse celle de l'enfant d'environ un pied à chaque extrémité. Aux quatre coins sont attachées d'autres lannières qui servent à le suspendre horizontalement durant la nuit au-dessus du père et de la mère auxquels un autre cordon de cuir permet de bercer cette petite créature sans se déranger. Tous les matins, ces petits êtres sont rendus à la liberté de mouvement pendant le temps nécessaire à l'entretien de leur propreté; ou bien encore, lorsqu'il fait du soleil, leur mère les étend sur une peau de mouton pour qu'ils acquièrent la force et la vigueur que leur communique cet astre bienfaisant. Lorsqu'il pleut ou qu'il fait froid, ils restent emmaillottés et dans l'intérieur du roukah; ils sont placés verticalement, adossés à l'un des montants de la tente, de même qu'une échelle appuyée au long d'un mur. Leur mère se tient en face d'eux, les regardant sans cesse et leur donnant fréquemment le sein, ou bien encore des petits morceaux de viande sanglante qu'ils sucent.
Les femmes allaitent leurs enfants jusqu'à l'âge de trois ans; si pendant ce temps elles en ont d'autres, elles n'en continuent pas moins de les nourrir avec le nouveau-venu, sans qu'elles ni eux en souffrent aucunement. Les moindres caprices de ces petits êtres, sont des lois pour les parents et pour leurs amis, qui à l'exemple des père et mère se soumettent à toutes leurs volontés. A peine ces enfants commencent-ils à se traîner sur les mains, qu'on laisse déjà à leur portée couteaux et autres armes, dont ils se servent indifféremment pour frapper ceux qui les contrarient, à la grande satisfaction des parents qui, dans ses colères enfantines, se plaisent à voir le germe précoce des qualités voulues pour faire un bon ennemi de la chrétienté.
Les seules indispositions communes aux enfants sont des douleurs dans les membres et une espèce de croup. Leurs douleurs sont traitées par le massage et les douches froides. Le remède qu'emploient les Indiens pour la guérison du croup est assez violent: il consiste en un mélange d'urine putréfiée au soleil, sorte d'alcali, et de poudre à tirer provenant de quelque pillage; ou bien à défaut de poudre d'alcali seul. Il n'est jamais administré plus d'une cuillerée à l'enfant. L'effet de ce remède violent se traduit promptement sous forme de vomissements, et la guérison est généralement complète au bout de quelques heures. Parfois, j'ai vu les enfants tout à coup couverts de boutons d'une cuisson et d'une démangeaison insupportables qui leur faisaient pousser d'horribles cris et verser d'abondantes larmes; alors, immédiatement leurs mères s'empressaient d'embraser quelques—mey veca—bouses de vaches sèches dont elles employaient la cendre brûlante à les frictionner en même temps qu'elles leur mouillaient le corps avec de l'eau renfermée dans leur bouche. A en juger par l'inquiet empressement que déploient les Indiennes à traiter ainsi leurs enfants, j'ai tout lieu de penser qu'elles redoutent beaucoup les suites de ces éruptions subites qui ont, du reste, toute l'apparence de la petite vérole.
A quatre ans, car les Indiens comptent par années d'un hiver ou d'un printemps à l'autre, ils soumettent leurs rejetons, garçons et filles, à la cérémonie du percement d'oreilles, qui fait aussi époque dans leur vie que le baptême chez nous. Cette cérémonie a lieu comme il suit. Le père fait don à son enfant d'un cheval brun rouge, dont les allures plus ou moins douces sont en rapport avec son sexe. On le renverse sur le sol, les pieds fortement liés, au milieu de nombreux invités en costume de fête, parmi lesquels figurent au premier rang tous les parents. L'enfant dont on a orné tout le corps de peintures bizarres est couché sur le cheval, la tête tournée vers l'Orient, soit par le chef de la famille soit par le cacique de la tribu quand il lui plaît d'honorer la fête de sa présence. Les femmes placées au second rang entonnent un chant criard et monotone, dont chaque strophe se termine en un ton grave et sourd ayant pour but d'implorer la protection de Dieu. Durant ce temps a lieu le percement des oreilles qui s'opère avec un os d'autruche bien effilé. Dans chaque trou le président de la fête passe un morceau de métal d'un poids suffisamment convenable pour agrandir ces trous et pour allonger les oreilles. Ensuite il s'arme du même os d'autruche et fait à chacun des assistants une incision dans la peau, soit à la naissance de la première phalange de la main droite, soit au défaut du jarret droit. Le sang qui sort de cette blessure est offert à Houacouvou—Dieu directeur des esprits malfaisants—pour le conjurer d'accorder une heureuse et longue existence au nouvel élu. Après quoi, ainsi qu'il est d'usage dans toutes leurs fêtes, une jument grasse fait le menu d'un festin offert à la réunion. Les os des côtes sont de préférence donnés aux plus proches ou aux plus intimes qui, après les avoir convenablement rongés, les déposent aux pieds de l'enfant, s'engageant ainsi à lui faire un don quelconque dans le plus bref délai. Ces cadeaux consistent en chevaux, bœufs, éperons ou étriers d'argent qui lui constituent une dot.
L'éducation sérieuse des enfants commence sitôt après la cérémonie du percement d'oreilles. Lorsqu'ils atteignent leur cinquième année, ils montent seuls à cheval en se saisissant à la crinière et en appuyant tour à tour leurs petits pieds sur les jointures de la jambe droite de leurs coursiers; le plus souvent ceux-ci partent comme un trait emportant ainsi leurs cavaliers avant qu'ils n'aient pris le temps de s'installer complètement. A cet âge, les enfants se rendent déjà fort utiles et gardent le bétail. Ils deviennent bien vite experts dans l'art de jeter le lazzo et de lancer la boléadora; ensuite ils apprennent à manier la lance et la fronde; en sorte qu'à dix ou douze ans, époque à laquelle ils ont certes plus d'apparence et de force qu'un Européen de vingt à vingt-cinq ans, leur éducation étant complète, ils prennent part aux excursions des tribus et participent aux razzias dans lesquelles ils se montrent généralement d'une témérité et d'une audace incroyables.
Quelques femmes suivent assez souvent leurs maris dans ces lointaines expéditions; notamment celles des caciques. Leur rôle consiste à rassembler avec l'aide de leurs enfants tous les troupeaux épars et à les entraîner avec prestesse, tandis que la horde est aux prises avec les soldats ou avec les fermiers.
On ne saurait s'imaginer quelle adresse et quelle bravoure les Indiens déploient en ces circonstances, quoique munis seulement d'armes tout-à-fait primitives. Ils ne reculent jamais devant une armée de troupes régulières; la fusillade, le canon même, ne suffisent pas toujours pour les repousser dans leurs agressions. Ils se meuvent en tous sens sur leurs chevaux avec une facilité et une promptitude telles, que maintes fois, lorsqu'on les croit atteints de blessures, on est tout étonné de les voir s'avancer de nouveau plus menaçants encore, faisant voltiger leurs lances avec une vélocité et une adresse diaboliques. Lorsqu'ils sont aux prises avec la cavalerie espagnole ils témoignent de leur joie en poussant des cris féroces et effrayants. Ils lancent souvent devant eux des chevaux indomptés à la queue desquels ils attachent des lambeaux de cuirs secs ou des herbes enflammées qui leur donnent un accès de folle frayeur bientôt communiquée à ceux des soldats sur lesquels ils vont fondre comme un terrible ouragan. Profitant de ce désordre, les Indiens se ruent spontanément sur les restes épars des escadrons et les achèvent dans un sanglant carnage. Quant à l'infanterie, dont ils font fort peu de cas, car les soldats argentins sont de si mauvais tireurs qu'ils semblent avoir peur de leurs armes à feu, ils ne l'attaquent qu'en dernier lieu et l'anéantissent promptement.
Lorsque quelques Indiens tombent dans la mêlée, ils sont relevés par leurs compagnons qui les ramènent chez eux et les soignent en chemin; s'ils succombent pendant le trajet ils sont enterrés sans aucune cérémonie; mais ceux qui meurent sous la tente, au sein de leurs foyers sont inhumés avec pompe.
Quelle que soit la manière dont un Indien quitte ce monde, les autres se refusent de croire à sa mort; ils prétendent que lassé de vivre toujours sur cette terre, leur compagnon désireux de visiter d'autres régions, connues de lui seul, les abandonne uniquement dans ce but. Ils le revêtent de ses plus beaux ornements et l'étendent sur le cuir qui lui a servi d'abri. A chacun de ses côtés, ils placent ses armes et ses objets les plus précieux; après quoi ils l'enroulent dans ce cuir et l'attachent fortement à de courts intervalles avec son propre lazzo. Ils placent cette sorte de momie sur son cheval favori, auquel ils rompent préalablement la jambe gauche de devant, afin que par ses génuflexions forcées il ajoute encore à la tristesse de la cérémonie. Aux veuves du défunt se réunissent toutes les femmes de la tribu; elles poussent des cris lamentables et pleurent ensemble, en s'interrompant de temps à autre pour faire entendre un chant de circonstance dans lequel elles font l'éloge du défunt et lui reprochent amèrement son ingratitude d'avoir abandonné ses femmes, ses enfants et ses amis. Les hommes, mornes et silencieux, les mains et la figure peintes en noir, avec deux grandes taches blanches au-dessous des paupières, escortent à cheval le corps, jusqu'à la la plus prochaine éminence au sommet de laquelle ils creusent une sépulture peu profonde. Une fois que le corps y est enfoui, ils abattent sur l'emplacement même, d'abord le cheval porteur des dépouilles de son maître et plusieurs autres ainsi que quelques moutons destinés, selon leur superstition, à servir d'aliments au défunt pendant tout le trajet qu'il doit effectuer pour atteindre le but de son voyage. Les objets de non valeur laissés par le défunt deviennent la proie des flammes, afin d'effacer de lui tout souvenir. Les femmes, après avoir pendant plusieurs jours de suite donné des marques de la plus profonde douleur en se frappant la tête du poing et en s'arrachant les cheveux, accompagnent les veuves au domicile de leurs parents respectifs où elles sont tenues de rester plus d'un an sans contracter aucune liaison ni d'autre union, sous peine de mort pour elles et leurs complices; usage auquel elles se conforment scrupuleusement.
On comprend que ce ne fut pas, pour un esclave comme je l'étais, l'affaire de quelques jours, ni même de quelques mois, que de recueillir les diverses observations que je mets aujourd'hui sous les yeux du lecteur.
Tombé, ainsi que je l'ai dit entre les mains des Poyuches; après avoir été tout d'abord entraîné dans les plaines froides, sauvages et stériles du sud, où les vents impétueux et les révolutions subites de l'atmosphère, caractères inhérents aux extrémités polaires des grands continents, se manifestent avec plus de violence peut-être que sur un autre point péninsulaire du globe; après plusieurs mois, vendu par mon premier maître à un second, puis à un troisième, ainsi qu'on l'a vu; de vente en vente, de tribu en tribu, je fus insensiblement ramené vers le nord en deçà du Colorado. Changer de place n'était changer ni de condition ni d'occupation. Tous les jours s'écoulaient pour moi longs et tristes, et au sein des Pampas mes souffrances s'accrurent encore de la fastidieuse surveillance à laquelle j'étais soumis; de sorte que ma position devint véritablement insoutenable.
Si pendant le cours de la belle saison, le splendide coup-d'œil de la fertile Pampa, et la variété de mes occupations devenaient parfois la source de quelques distractions inespérées, bien trop vite hélas, le retour de l'hiver redonnait à ces vastes plaines, désormais nues et blanches de givre, l'aspect le plus triste et le plus désolant. Durant le jour, l'immense solitude dont j'étais entouré, n'était guère troublée que par les cris aigus de quelqu'oiseau de proie s'abattant sur un cadavre en putréfaction que lui disputaient les chiens sauvages, ou bien encore par quelques troupeaux épars et par quelques groupes de nomades que l'on reconnaissait facilement à leurs longues lances ornées de plumes de nandous. Enfin la nuit, les aboiements plaintifs et prolongés de plusieurs milliers de chiens errants, les rugissements du puma et du jaguar affamés répétés au loin par de nombreux échos, composaient avec les sourds mugissements du glacial pampéro, la seule et lugubre harmonie des Pampas.
Il y avait déjà longtemps que j'étais captif, mais je ne pouvais me faire à la vie d'esclavage qui m'était imposée. J'avais des maîtres directs mais cependant chacun avait le droit de me commander dès qu'il me rencontrait au camp. Je devais même la plus entière soumission aux enfants, dont le bonheur était de me faire des cruautés de toutes sortes. Ils me lançaient des pierres avec leurs frondes, ou me jetaient leurs boléadoras à travers le corps au risque de me blesser; ou bien encore lorsqu'ils étaient à cheval, ils me prenaient au lazzo par l'un des membres et s'amusaient à me traîner au galop de leurs chevaux: tout cela à la grande satisfaction de leurs parents, fort peu préoccupés du triste état dans lequel je me trouvais à la suite de ces jeux sanglants. Lorsque les Indiens s'approchaient de moi dans de bonnes dispositions d'esprit, ils s'amusaient, par pure forme de plaisanterie à me souiller le visage avec du sang ou avec n'importe ce qu'il leur tombait sous la main; quelquefois, ils me saisissaient aux cheveux et me les tiraient en tous sens, jusqu'à ce que la douleur m'arrachât quelques plaintes, ou bien jusqu'à ce qu'il leur en restât une certaine quantité entre les mains. A la suite de ce divertissement qui leur est très-commun, j'avais, souvent pendant plusieurs jours, la tête enflée et endolorie, au point de ne pouvoir toucher même à ma chevelure. L'obligation dans laquelle je me trouvais de leur sourire avec un air de contentement et de gaieté, sous peine d'être plus longtemps martyrisé de la sorte, me donnait parfois des accès d'emportement qui faillirent m'être funestes. Les femmes se livrent également, soit entre elles, ou avec les hommes, à ce plaisir de bonne compagnie, sans que cela soit au détriment de leur chevelure qui résiste parfaitement à ces brusques assauts.