De la religion des Indiens
Comme j'ai déjà eu occasion de le dire, la croyance de tous ces sauvages décorés du nom d'Indiens, est identique. Ils reconnaissent deux dieux ou êtres supérieurs: celui du bien et celui du mal; ils admettent et respectent la puissance du bon Vita Ouènetrou,—le Grand Homme,—qu'ils considèrent comme le créateur de toutes choses. Ils n'ont aucune idée du lieu où il peut résider; ils prétendent seulement que le soleil, qu'ils considèrent comme son représentant, leur est envoyé par lui autant pour examiner ce qui se passe parmi eux, que pour réchauffer leurs membres engourdis pendant l'hiver et seconder la bienfaisante rosée qui, dès le printemps, fait éclore autour d'eux le magnifique tapis de verdure au milieu duquel se prélassent et se multiplient leurs troupeaux. La lune, autre représentant de Dieu, est selon eux uniquement chargée de les veiller et de les éclairer. Leur persuasion est qu'il existe autant de soleils et de lunes qu'il y a de pays et de terres différentes sur le globe.
Quant au dieu du mal—Houacouvou—ils disent que c'est lui qui, sur leurs prières journalières, rode autour du pays qu'ils habitent pour écarter d'eux tout maléfice et commander aux esprits malfaisants. Ils le désignent plus souvent encore sous le nom de Gualitchou—la cause de tous les maux de l'humanité.—On trouve encore chez eux quelques devins des deux sexes qui prédisent l'avenir et dont la vocation s'annonce par des espèces d'attaques d'épilepsie que leur occasionne l'usage d'une certaine plante dont ils gardent religieusement le secret. Ils n'ont plus, comme ceux d'autrefois, la prétention de voir jusqu'aux entrailles de la terre; car plusieurs d'entre eux furent massacrés pour avoir prédit à des chefs des faits sans accomplissement.
On ne trouve parmi les Patagons, les Puelches et les Pampéens, aucun prêtre ni fétiches. Les père et mère transmettent eux-mêmes la religion à leurs descendants, qui l'observent scrupuleusement. Ce fait est d'autant plus extraordinaire que chez les Kitchois et chez les Boliviens, leurs voisins, on trouve des idoles et les preuves irrécusables d'un culte intéressant, d'une origine fort ancienne.
Enfin, quelle que soit la simplicité de leur religion, la croyance des Patagons n'en est pas moins des plus profondes, ils en donnent des preuves à tous instants. Jamais un Indien ne boit ni ne mange sans avoir préalablement prié Dieu de lui accorder toutes choses nécessaires à sa vie, ni sans lui offrir la première part: il se tourne vers le soleil, envoyé de Dieu, en déchiquetant un peu de viande, ou en renversant un peu d'eau, action qu'il accompagne des paroles suivantes dont la formule sans être fixe varie cependant peu:
oh! chachai—vita ouènetrou—reyne
oh!—Père,—Grand homme,—roi de cette
mapo, Frénéan votrey—fille aneteux
terre,—fais moi faveur-cher ami,-tous les jours,
—comé que hiloto—comè que ptoco,
—d'une bonne nourriture,—de la bonne eau,
-comè què omaotu,—Povrè lagan intché,
—d'un bon sommeil,—Je suis pauvre moi,
—hiloto élaemy; tefa quinié-ouésah.—hilo
as-tu faim;—voilà-un-mauvais-manger.—
hiloto tuffignay.
—mange si tu veux.
Bien qu'ils aient rarement la facilité de se procurer du tabac, les Indiens n'en sont pas moins de grands fumeurs, car ils savent économiser celui qu'ils accaparent dans leurs chanceuses razzias. Après chaque repas, comme le matin dès leur réveil et le soir même au moment de se livrer au sommeil, ils s'adonnent à ce plaisir.
Dans chaque Roukah au nombre des objets indispensables, se trouve une pipe—quitrah—de leur fabrication, dont la forme est unique pour tous. Elle est faite le plus souvent d'une pierre rouge ou bleue provenant de la chaîne des Andes, taillée en parallélogramme fort étroit, de la longueur de dix centimètres environ, et surmontée d'une saillie en forme de cône renversé, creusée fort habilement avec un couteau, seulement jusqu'à moitié de l'épaisseur du parallélogramme avec lequel ce fourneau ne forme qu'une seule pièce. A l'un des bouts, qui tient lieu de galumet, ils font un autre trou d'un très-petit diamètre qui finit presque à rien à son point de jonction avec le fourneau de la pipe. Ce meuble simple, mais curieux, est généralement enrichi d'ornements faits avec des parcelles d'argent ou de cuivre fixées avec de la résine.
Les Indiens ne fument jamais le tabac seul; ils le mélangent avec de la fiente de cheval ou de bœuf sèche. La pipe étant bourrée, tous les fumeurs se couchent sur le ventre, et fument chacun à leur tour sept ou huit bouffées coup sur coup pour ne les rendre par les narines que quand, à demi-suffoqués, ils se sentent dans l'impossibilité de les garder plus longtemps. L'effet de cette exécrable fumigation intérieure les rend effrayants à voir, car leurs yeux se retournent aux trois quarts, on n'en voit plus que le blanc; ils se dilatent à un tel point, qu'on les pourrait croire prêts à sortir de leurs orbites. La pipe, qu'ils n'ont plus la force de retenir, s'échappe de leurs grosses lèvres, leurs forces les abandonnent, ils sont pris d'un tremblement convulsif et plongés dans une ivresse voisine de l'extase; ils renaclent bruyamment, en même temps la salive s'échappe à flots de leurs lèvres entr'ouvertes, et leurs pieds et leurs mains sont agités de mouvements semblables à ceux d'un chien à la nage.
Cet horrible et répugnant état d'abrutissement volontaire fait leur bonheur; il est l'objet de toutes leurs respectueuses sympathies; ils n'auraient garde de troubler les fumeurs pendant leur ivresse et considèreraient comme une insulte de leur rire au nez ou même de leur adresser la parole. Ils s'empressent de leur apporter de l'eau dans une corne de bœuf—motah—qu'ils plantent silencieusement dans le sol à côté d'eux.
Dieu, selon l'habitude, participe à cette réjouissance, car il lui a été préalablement offert par chacun trois ou quatre petites bouffées accompagnées d'une prière mentale.
Après avoir vidé tout d'un trait l'eau contenue dans le—motah,—les fumeurs, encore sous l'impression de leur récent anéantissement, ne pouvant mouvoir leurs bras ni leurs jambes, font un demi-tour sur eux-mêmes et restent couchés sur le dos pendant quelques moments pour se livrer aux douceurs du sommeil.
Les femmes, les enfants mêmes, prennent part à ce plaisir sans que nul ne songe à s'y opposer.
Parmi les fumeurs que comptent les nations Européennes, beaucoup contractent l'habitude d'absorber la majeure partie de leur fumée et ne comprendraient pas sans doute comment il se fait que les Indiens puissent ressentir les effets décrits ci-dessus, c'est pourquoi je leur dirai en passant que la cause doit en être attribuée au mélange du tabac avec des herbes odoriférantes, qui, bien que réduites à l'état de fiente, n'en conservent pas moins toute leur force.