La Médecine chez les Indiens
On ne trouve point parmi les Indiens d'individus pratiquant spécialement la médecine parce d'abord ils ne sauraient avoir suffisamment de confiance dans leurs semblables, quels que puissent être leurs liens d'amitié ou de parenté; ensuite parce que la prévoyante nature les a doués d'une intelligence et d'un instinct assez grands pour faire eux-mêmes et avec succès l'application des différents remèdes qu'elle a mis à leur portée.
Il n'est pas rare de voir chez eux des enfants à la recherche de quelques simples nécessaires à leur propre guérison. Ils sont donc, ainsi qu'on peut en juger, médecins d'eux-mêmes. Je les ai souvent vus faire preuve de certaines connaissances anatomiques, soit dans la manière d'opérer les animaux ou dans celle de panser de graves blessures, telles que ruptures de bras ou de jambes. Ils sont tellement durs à la souffrance, qu'à peine dans ces cas si graves font-ils entendre quelques plaintes. Ils se pansent eux-mêmes avec le plus grand sang-froid. S'ils ont la jambe cassée, ils s'étendent à plat sur le sol de manière que la fracture ait un point d'appui. Ils replacent les os, puis se font à l'aide de quelques pierres tranchantes, dont ils ont soin de raviver les arêtes anguleuses, un certain nombre d'incisions longues et profondes autour et à l'endroit même de la rupture; ils y appliquent ensuite une sorte de cataplasme composé d'herbes fraîches écrasées entre deux pierres et arrosées d'urine putréfiée qui ne leur manque jamais et remplit chez eux l'office d'alcali: enfin ils s'éclissent avec des joncs d'eau, et restent de quinze jours à trois semaines seulement immobiles. Au bout de ce temps, ils commencent à marcher, quelquefois même ils montent déjà à cheval. Les propriétés des herbes qu'ils emploient sont telles que même dans les plus fortes chaleurs aucun cas de gangrêne ne se déclare, et que si la rupture n'a pas été franche et nette, les petits éclats sortent d'eux-mêmes au dehors par les incisions, sans occasionner plus de souffrances au patient dont la complète guérison ne se trouve guère retardée que de quelques jours. Pendant tout le temps nécessaire à son rétablissement, le blessé mange avec autant d'appétit et aussi fréquemment que s'il était dans son état normal.
Les Indiens sont ainsi que leurs enfants forts sujets aux douleurs dans la moëlle, mais ils se traitent plus durement. Ils se font avec un cataouet—os d'autruche en forme de poinçon—quelques piqûres d'où ils tirent le plus de sang possible, ou bien ils y apposent des petits cônes faits avec la matière cotonneuse que fournit le palmier, et les brûlent sur place. Ces sortes de moxas leur servent souvent aussi à se faire sur les deux avant-bras, des marques dont la grandeur et le nombre variables servent à distinguer entre elles les différentes tribus.
Les Indiens sont souvent sujets à de violents maux de tête; mais ils ont le talent de les faire cesser presqu'aussitôt qu'ils leur viennent, par l'application immédiate d'une macération d'herbe dont l'odeur rappelle celle de la feuille de cassis; l'effet en est presque instantané. Lorsque ce remède ne suffit pas, (cas très-rare), ils se poinçonnent, c'est le mot, la partie affectée, et selon la nature du sang qui sort de ces piqûres, ils se livrent à une foule de conjectures sur leur santé, qui, à les entendre, est toujours fort compromise.
Lorsqu'ils sont enrhumés ou lorsqu'ils sont pris d'étouffements, les Indiens font usage d'une racine fort commune dans leurs parages, et qui par ses nombreuses propriétés mérite quelque intérêt. Ils la nomment Gnimegnime ou traîtresse chatouilleuse. Sa forme est approchant celle du chiendent, mais beaucoup plus longue et plus régulière, ne présentant pas, comme celle-ci l'aspect d'une infinité de petites lignes brisées. Son enveloppe est d'un brun clair, l'intérieur blanc; en séchant elle ne conserve aucune élasticité; elle est au contraire fort cassante. La plante qui ne présente aucun intérêt, et dont les Indiens ne font point usage, car ils ne lui reconnaissent aucune propriété, a généralement de quinze à vingt centimètres de hauteur; ses feuilles étroites et longues sont d'un vert foncé; le sommet de la tige est surmonté d'une petite fleur jaune. Un seul bout de cette racine de la longueur d'une épingle, écrasé entre les dents et mêlé à la salive, surexcite la fonction des organes respiratoires et mûrit le rhume à l'instant, en laissant au palais un goût acidulé qui agace les gencives, la langue et le gosier d'une démangeaison insupportable et produit une douleur dans les glandes salivaires dont elle active les fonctions outre mesure. Dès que la partie acidulée est complètement absorbée, on éprouve un véritable bien-être par tout le corps et une agréable fraîcheur dans la gorge, il semble que les poumons soient dégagés et l'on respire avec beaucoup de facilité. Cependant ce remède, ainsi que tant d'autres, devient dangereux lorsqu'il est employé sans calcul. Les Indiens m'ont affirmé qu'une petite pincée suffit pour faire mourir dans les plus atroces souffrances. Je le crois en effet, car voulant en faire moi-même l'épreuve, j'avalai le jus d'un petit bout de cette racine, qui me causa dans la bouche et dans la gorge une démangeaison insipide; ma respiration devint tellement haletante et précipitée que, ne pouvant aspirer l'air dont la présence me mettait au supplice, je faillis être suffoqué. Je puis affirmer qu'on serait douloureusement asphyxié en surpassant la dose voulue. Ce ne fut qu'en me gardant bien de boire, et en retenant ma respiration, ainsi que le font les Indiens eux-mêmes, que je parvins à neutraliser les effets de ce remède violent.
Les Indiens emploient cette racine de différentes manières et dans différents cas; tant pour eux-mêmes que pour les animaux. Pour les maux d'yeux ils n'emploient que le jus. Ils s'en servent également pour détruire la vermine qui envahit les plaies de leurs chevaux ou de leurs autres bestiaux; ce qui est très-fréquent dans les parages boisés où les mouches abondent. Ils la réduisent en poudre presque impalpable et la mélangent avec les feuilles brûlées d'un petit arbrisseau qu'ils nomment tchilpet; ils font de ce mélange une pâte mouillée d'urine qu'ils introduisent dans la plaie après en avoir préalablement extirpé un à un tous les vers à l'aide d'un petit bâton pointu et après l'avoir lavée à plusieurs reprises avec de l'urine putréfiée. Quelques répétitions de cette opération suffisent pour que la guérison ait bientôt lieu. Je traitai ainsi avec bonheur plusieurs chevaux confiés à ma garde lesquels s'étaient fait de simples piqûres d'épines changées le lendemain en plaies déjà aussi grandes que la main: les Indiens me surent bon gré de ces soins auxquels je me livrais journellement, sans quoi leurs troupeaux auraient sensiblement diminué; car ils sont tellement paresseux et insouciants que tout animal blessé pendant les chaleurs, devient, en deux ou trois jours à peine, la victime des insectes rongeurs.
Les Indiens se nourrissant pour la plupart du temps de viandes crues, leur sang est par cela même rempli d'âcreté, et comme ils dorment fréquemment sur la terre humide ils ont presque tous des éruptions tuméreuses qui se traduisent en forme de clous ou d'entraxes dont ils souffrent beaucoup. Ils provoquent la maturité de ces abcès par l'application de cataplasmes de fiente d'animaux, toute chaude. Lorsqu'ils sont à terme, ils en extirpent le germe à l'aide d'un crin doublé, et le mangent ensuite entre deux bouchées de viande, prétendant ainsi conjurer toute récidive. N'est-il pas en vérité répugnant de trouver de si grands rapprochements entre des êtres humains et les chiens qui n'ont à leur service d'autre organe que la langue.
Quand les Indiens sont atteints de maladies contre lesquelles les remèdes sont sans effet, ils en attribuent la gravité à la malignité de quelque mauvais génie—gualiche,—qui échappant à la vigilance de Houacouvou—dieu du mal,—s'est réfugié dans le corps du patient. Afin de l'en faire déloger ils se réunissent en grand nombre, à l'insu du malade, et se précipitent tout-à-coup, armés de leurs lances, sur le roukah de celui-ci en frappant les cuirs de toute leur force et poussant des hurlements de fureur qu'ils entremêlent d'invocations. Ensuite ils pénètrent dans l'intérieur en se trouant au travers des cuirs un passage, et défilent un à un au pas de course, la lance en arrêt autour du malade que le premier entré a traîné au milieu de la case. Le malheureux patient éprouve généralement une grande frayeur et succombe presque toujours à la suite de cette violente émotion. Parfois, lorsque le sujet est jeune et qu'il parvient à se rétablir, il partage l'opinion de chacun en attribuant à quelque maléfice le dérangement de sa santé, et sa guérison au diabolique assaut que lui ont livré ses compagnons. Il est toujours accablé de questions auxquelles il répond avec emphase et fort longuement. Je ne dirai pas qu'il abuse de la crédulité de ses amis en leur faisant mille contes, car ils ne sont que l'expression de sa superstitieuse croyance.
Je fus moi-même un des principaux acteurs d'une semblable scène dans laquelle je sus plus tard avoir rempli le rôle bien involontaire de faiseur de miracles que selon eux, me valait ma qualité de chrétien. Il fallait, disaient-ils que je fusse véritablement un bon ouignecaë—chrétien—pour avoir si bien réussi.
Les Indiens possèdent plusieurs genres de poisons lents dont ils connaissent et savent parfaitement neutraliser les effets. Ce sont les femmes qui s'en servent; et elles les emploient aussi bien contre leurs ennemies personnelles que contre ceux de leur famille. La jalousie est pour elles la source d'une haine implacable, aussi est-ce bien plutôt entre elles que l'usage en est fréquent. Deux femmes jalouses l'une de l'autre se donneront bien de garde de dévoiler ce sentiment à qui que ce soit, et dès l'instant où elles se sentent ennemies, elles cherchent à s'attirer l'une chez l'autre dans le but de s'empoisonner mutuellement. Ces sortes de duels durent quelque fois assez longtemps, mais l'une d'elles finit toujours par succomber. Son ennemie, après avoir pris toutes les mesures propres à faire disparaître de chez elle toutes les traces du poison dont elle a fait usage, est une des premières à gémir sur le sort de la défunte dont elle fait à tous le panégyrique. Afin de se sauvegarder de toute accusation, car on ne saurait trouver contre elles aucune preuve accusatrice, elles agissent toujours sans complices.
Les Indiens ont pour habitude de faire l'autopsie de tous les trépassés dont la mort, soit tardive ou prématurée, est à leurs yeux un problème qu'ils tâchent de résoudre en cherchant avec soin dans tout l'œsophage, dans les rognons et dans le fiel où ils reconnaissent facilement la trace du principe morbide, lorsque le sujet est mort empoisonné. Quand ils acquièrent ainsi la preuve qu'un des leurs est victime d'une vengeance, ils emploient tous les stratagèmes imaginables pour découvrir l'auteur du crime. Malheur aux ennemis connus du défunt, car, seraient-ils innocents, l'opinion générale les accuse aussitôt et les parents de la victime les mettent à mort s'ils ne consentent à leur payer une forte rançon.
A moins de rares exceptions, les accusés, coupables ou non, repoussent toujours fort énergiquement l'accusation portée contre eux; ils préfèrent succomber les armes à la main en se défendant à outrance, plutôt que d'avouer leur crime. Le petit nombre de ceux qui ne font aucune résistance et qui font des aveux sont conduits sous bonne escorte devant le grand Cacique qui fixe lui-même le prix de leur rançon dont l'importance est toujours proportionnée au rang du défunt, car il y a chez eux comme parmi nous différents grades dans la société.