DEUXIÈME PARTIE
AU MOYEN AGE

CHAPITRE I
DU CINQUIÈME SIÈCLE AU TREIZIÈME

LA PHILOSOPHIE N’EST QU’UN INTERPRÈTE DU DOGME. QUAND ELLE EST DÉCLARÉE CONTRAIRE AU DOGME PAR L’AUTORITÉ RELIGIEUSE ELLE EST UNE HÉRÉSIE. INTERPRÉTATIONS ORTHODOXES ET HÉRÉSIES. QUELQUES PHILOSOPHES INDÉPENDANTS

Le dogme

Après l’invasion des Barbares la philosophie, comme les lettres, se réfugia dans les couvents de moines et dans les écoles que les évêques instituaient et entretenaient auprès d’eux. Mais l’Église n’admet pas la libre recherche de la vérité. La vérité a été établie par les Pères de l’Église et fixée par les Conciles. Dès lors la vie philosophique pour ainsi parler qui ne s’est jamais interrompue prend un nouveau caractère. Dans l’intérieur de l’Église elle se couvre — je ne dis pas elle se déguise — sous l’interprétation du dogme ; elle est une sorte d’auxiliaire respectueux de la théologie, et c’est pour cela qu’on l’appelle « servante de la théologie », ancilla theologiæ. Quand elle s’émancipe, quand elle s’écarte du dogme, elle est une hérésie et toutes les grandes hérésies n’ont pas été autre chose que des écoles philosophiques et c’est pour cela que les hérésies doivent entrer dans une histoire de la philosophie. — Et enfin, mais seulement vers la fin du moyen âge, la pensée laïque, sans s’inquiéter du dogme et ne songeant plus à l’interpréter, crée des doctrines philosophiques exactement comme les philosophes de l’antiquité en inventaient en dehors de la religion et y étant ou hostiles ou indifférents.

La scolastique. Scot Érigène

La philosophie orthodoxe du moyen âge fut la scolastique. La scolastique consistait à amasser et à faire connaître les faits scientifiques, les faits de connaissance qu’il était utile qu’un honnête homme n’ignorât point et elle construisait dans ce dessein des encyclopédies ; d’autre part elle consistait non pas précisément à concilier la foi à la raison, non pas et encore moins à soumettre la foi à la critique de la raison ; mais à rendre la foi sensible à la raison, comme, du reste, ç’avait été l’office des Pères de l’Église et particulièrement de saint Augustin.

Scot Érigène, Écossais attaché à l’Académie palatine de Charles le Chauve, vivait au XIe siècle. Il était extrêmement savant. Sa philosophie est platonicienne ou plutôt son tour d’esprit est platonicien. Dieu est l’être absolu ; il est innommable puisque tout nom est une délimitation de l’être ; il est absolument et infiniment. Comme créateur de tout et incréé il est la cause en soi ; comme but auquel tout tend il est la fin suprême. L’âme humaine est d’essence impénétrable comme Dieu même ; aussi bien elle est Dieu en nous. Nous sommes déchus par le corps et en tant qu’êtres corporels, nous pouvons, par la vertu et particulièrement par la vertu de la pénitence, nous relever jusqu’à la hauteur des anges. Le monde est la création continue de Dieu. Il ne faut pas dire que Dieu a créé le monde, mais qu’il le crée ; car s’il cessait de le soutenir, le monde ne serait plus rien. Dieu est création continue et attraction continue. Il attire à lui tous les êtres et il finit par les avoir tous en lui. Il y a prédestination de tout à la perfection.

La science arabe

Ces idées, dont quelques-unes, comme on l’a vu, dépassent le dogme et sont au moins un commencement d’hérésie, sont toutes pénétrées de platonisme, surtout de néo-platonisme et font supposer que Scot Érigène avait une érudition grecque très étendue.

Un grand fait littéraire et philosophique au XIIIe siècle fut l’invasion des Arabes. Les mahométans ont envahi successivement la Syrie, la Perse, l’Afrique et l’Espagne, firent comme un croissant dont les deux pointes touchaient les deux extrémités de l’Europe. Or, élèves curieux et très avisés des Grecs asiatiques et africains, ils fondirent partout des Universités très brillantes et vite célèbres (Bagdad, Bassorah, Cordoue, Grenade, Séville, Murcie) et apportèrent à l’Europe un nouveau contingent de science, et par exemple tout Aristote dont l’Europe occidentale ne possédait presque rien. Des étudiants avides de savoir vinrent apprendre chez eux, en Espagne, tel Gerbert qui devint un grand érudit, qui professa à Reims et qui devint pape. Personnellement les Arabes furent souvent de très grands philosophes et il faut au moins ne pas ignorer les noms d’Avicenne (Xe siècle, néo-platonicien) et d’Averroès (XIIe siècle, aristotélicien ayant quelques tendances à admettre l’éternité de la nature évoluant d’elle-même à travers le temps). Leurs doctrines se propagèrent et surtout les livres anciens qu’ils faisaient connaître se répandirent. C’est d’eux que date le règne d’Aristote à travers tout le moyen âge.

Saint Anselme

Saint Anselme, au XIe siècle, Savoyard, qui fut longtemps abbé de Bec en Normandie et mourut archevêque de Cantorbéry, est un des plus grands docteurs en philosophie au service de la théologie qu’il y eut jamais. « Nouveau saint Augustin » (on l’a nommé ainsi), il part de la foi pour aboutir à la foi après qu’elle a été rendue sensible à la raison. Il dit, comme saint Augustin : « Je crois pour comprendre » (très persuadé que si je ne croyais pas je ne comprendrais jamais) et il ajoute, ce qui du reste était dans la pensée de saint Augustin : « Je comprends pour croire. » Saint Anselme prouvait l’existence de Dieu par les arguments les plus abstraits. Par exemple il disait : « Il faut une cause, une ou multiple ; une, c’est Dieu ; multiple, elle peut dériver d’une cause une et cette cause une c’est Dieu ; elle peut, dans chaque chose causée, être une cause particulière ; mais alors il lui faut supposer une force personnelle qui doit avoir sa cause elle-même et ainsi nous remontons à une cause commune et c’est-à-dire unique… »

Il prouvait Dieu encore par la preuve restée célèbre sous le nom d’argument de saint Anselme : concevoir Dieu, c’est prouver qu’il est ; la conception de Dieu est preuve de son existence ; car toute idée a son objet ; surtout une idée qui a pour objet l’infini suppose que l’infini existe ; car tout étant fini ici-bas, qui donnerait à l’esprit humain l’idée de l’infini ? Donc si le cerveau humain a l’idée de l’infini c’est que l’infini existe. L’argumentation peut être discutée, mais comme preuve d’une singulière vigueur d’esprit chez son auteur elle est indiscutable.

Bien spirituelle aussi l’explication de la nécessité de la rédemption ! Pourquoi Dieu-homme ? (c’est le titre d’un de ses ouvrages) dit saint Anselme. Mais parce que le péché à l’égard de Dieu infini est un crime infini. L’homme, fini et borné, ne pourrait donc jamais l’expier. Dès lors que peut faire Dieu pour venger son honneur, pour que satisfaction lui soit donnée ? Il ne peut que se faire homme sans cesser d’être Dieu afin que, comme homme, il fasse à Dieu une amende honorable à laquelle, comme Dieu, il donnera le caractère d’infinitude. Il est donc absolument nécessaire qu’à un moment donné l’homme fût Dieu, ce qui ne se pouvait faire qu’à la condition que Dieu se fît homme.

Réalistes, nominalistes et conceptualistes

C’est au temps de saint Anselme que commença la célèbre querelle philosophique des réalistes et des nominalistes et des conceptualistes. Nous sommes ici forcés d’employer les termes techniques ou de ne pas parler de cette querelle puisque cette querelle est surtout une querelle de mots. Les réalistes (dont était saint Anselme) disaient : « Les idées (idée de la vertu, idée du péché, idée de la grandeur, idée de la petitesse) sont des réalités ; elles existent, d’une existence spirituelle, évidemment, mais elles existent réellement ; elles sont : il y a une vertu, un péché, une grandeur, une petitesse, une raison, etc. ; et ceci était un souvenir très précis des idées de Platon. Il n’y a même que l’idée, que le général, que l’universel qui soit réel et le particulier n’a qu’une apparence de réalité. Les hommes n’existent pas, l’homme particulier n’existe pas ; ce qui existe, c’est l’homme en général et les hommes individuels ne sont que les apparences, que les reflets colorés de l’homme universel. » — Les nominalistes (Roscelin, par exemple, chanoine de Compiègne) répondirent : « Non : les idées générales, les universaux, comme vous dites, ne sont que des noms, que des mots, que des émissions de voix, que, si vous voulez, des étiquettes que nous mettons sur telle ou telle catégorie de faits observés par nous ; il n’y a pas de grandeur ; il y a un certain nombre de choses grandes et quand nous pensons à elles, sur l’idée générale que nous en concevons nous inscrivons ce mot : grandeur. Il n’y a pas d’homme ; il y a des hommes et le mot humanité n’est qu’un mot représentatif pour nous d’une idée collective.

Pourquoi les réalistes tenaient-ils tant à leurs universaux tenus pour des réalités et pour les seules réalités ? Mais pour bien des raisons. Si l’individu seul est réel, il n’y pas trois personnes en Dieu, il y a trois Dieux et l’unité de Dieu n’est pas réelle, elle n’est qu’un mot et Dieu n’est pas réel, il n’est qu’une émission de voix. Si l’individu n’est pas réel, l’Église n’est pas réelle ; elle n’existe pas, il n’existe que des chrétiens qui sont libres de leur pensée et de leur foi. Or l’Église est réelle et nous voulons qu’elle soit réelle et même qu’il n’y ait qu’elle de réelle et que les individus qui la constituent soient par elle et non par eux. (C’est exactement la doctrine, actuellement, de certains philosophes relativement à la société : la société existe indépendamment de ses membres ; elle a ses lois à elle indépendamment de ses membres ; elle est une réalité par elle-même ; et ses membres sont par elle et non elle par eux, et pour ce doivent lui obéir ; M. Durkheim est un réaliste.)

Abélard

Abélard, de Nantes, élève du nominaliste Guillaume de Champeaux, savant, artiste, lettré, incomparable orateur, essaya d’une conciliation. Il dit : « L’universel n’est pas une réalité, certainement ; mais il n’est pas non plus un simple mot ; il est une conception de l’esprit, ce qui est plus qu’une émission de voix. Comme conception de l’esprit, en effet, il vit d’une vie qui dépasse l’individu puisqu’il peut être commun à plusieurs individus, à beaucoup d’individus et puisqu’il leur est commun en effet. L’idée générale que j’ai et que j’ai communiquée à mon auditoire et qui revient de mon auditoire à moi est plus qu’un mot puisqu’elle est un lien entre mon auditoire et moi et une atmosphère où nous vivons moi et mon auditoire. L’Église ne serait qu’un mot ? A Dieu ne plaise que je le dise ! Elle est un lien entre tous les chrétiens ; elle est une idée générale qui leur est commune et qui fait qu’en elle chaque individu se sent plusieurs, se sent beaucoup, encore qu’il soit vrai que si elle n’était pensée par personne elle ne serait rien. » Au fond il était nominaliste, mais plus délié, plus subtil, plus profond aussi et plus précis et voyant mieux ce que Guillaume de Champeaux avait voulu dire.

Il fut du reste aussi condamné que lui.

En dehors de la grande querelle il avait des idées singulièrement larges et hardies. Moitié sachant l’antiquité, moitié la devinant, il l’estimait infiniment ; il y retrouvait, parce qu’il aimait à les y retrouver, toutes les idées chrétiennes : Dieu unique, Trinité, Incarnation, réversibilité des fautes, péché originel ; et il voyait moins de distance entre la philosophie ancienne et le christianisme qu’entre l’Ancien et le Nouveau Testament (cela tient à ce que le christianisme non primitif, mais constitué au IVe siècle, le seul que connaisse Abélard, s’est, précisément, assez profondément pénétré d’hellénisme). Il croit que le Saint-Esprit s’est révélé aux sages de l’antiquité aussi bien qu’aux juifs et aux chrétiens et que les païens vertueux ont pu être sauvés. — La morale d’Abélard est très élevée et très pure. Nos actes viennent de Dieu ; car il ne se peut qu’ils n’en viennent pas ; mais il nous laisse la faculté de ne pas obéir pour que la vertu existe, ce à quoi il tend ; car si la tendance au mal n’existait pas il n’y aurait pas possibilité d’effort contre le mal, point d’efforts, donc point de vertu ; Dieu, qui ne peut pas être vertueux, puisqu’il ne peut pas être tenté par le mal, peut être vertueux dans l’homme et c’est pour cela qu’il lui laisse la tendance au mal pour qu’il en triomphe et qu’il soit vertueux et que la vertu existe ; si même il nous induisait lui-même en tentation, sa tendance serait la même ; il ne nous y induirait que pour nous donner l’occasion de la lutte et de la victoire et donc pour que la vertu existât ; la possibilité du péché est la condition de la vertu et par conséquent même en admettant cette possibilité et surtout en l’admettant, Dieu est vertueux.

L’acte mauvais du reste n’est pas ce qu’il y a de plus considérable comme criminalité ; comme mérite ou démérite, l’intention vaut l’acte et celui-là (ceci est de l’Évangile pur et simple) est criminel qui a eu l’intention de l’être.

Hugues de Saint-Victor, Richard

Abélard est peut-être le plus libre esprit et le plus grand du moyen âge entier. Il faut encore nommer après ces grands noms Hugues de Saint-Victor, mystique un peu obscur, d’origine allemande ; le non moins mystique Richard qui, très persuadé que l’on n’atteint pas Dieu par le raisonnement, mais par le sentiment, enseigne à s’élever vers lui par un détachement de soi-même et par six degrés : de renoncement, d’élévation, d’élan, de précipitation, d’extase et d’absorption.