DÉCADENCE DE LA SCOLASTIQUE. PRESSENTIMENT DES TEMPS NOUVEAUX. GRANDS MORALISTES. LA « KABBALE ». MAGIE
Décadence de la scolastique
Le XVIe siècle marque la décadence de la scolastique, mais sans rien apporter de très nouveau. Le « réalisme » est généralement abandonné et le « nominalisme », c’est-à-dire cette idée que les idées n’ont d’existence que dans les cerveaux qui les conçoivent, devient maître du champ de bataille. C’est ainsi que Durand de Saint-Pourçain reste célèbre pour avoir dit, ce qui est très audacieux à cette époque : « Exister, c’est être individuellement ». Guillaume d’Occam répète le mot en insistant : il n’y a de réel que l’individu. Cela allait loin, jusqu’à, au moins, tenir pour suspecte toute métaphysique et un peu toute théologie. Et en effet, quoique très croyant, Occam repoussait la théologie, conjurait l’Église de n’être pas savante, sa science ne prouvant rien et de se contenter de croire : « La science appartient à Dieu, aux hommes la foi. » Mais, ou plutôt d’autant plus, si les ministres de Dieu n’imposent plus par leur ambitieuse science, il faut qu’ils retrouvent tout leur empire sur les âmes par d’autres moyens et meilleurs. Il faut qu’ils soient des saints, il faut qu’ils reviennent à la pureté, à la simplicité, à la puérilité divine de l’Église primitive ; et ici il y avait comme un son avant-coureur de la Réforme.
Aussi bien Occam fut-il un des auxiliaires de Philippe le Bel dans sa lutte contre le Saint-Siège, fut excommunié et chercha asile auprès du duc de Bavière, adversaire du Pape.
Buridan. La liberté d’indifférence
Réalistes et nominalistes continuèrent à se combattre, quelquefois même matériellement, jusqu’au milieu du XVe siècle. Mais le nominalisme gagna toujours du terrain, ayant pour représentants célèbres, entre autres, Pierre d’Ailly et Buridan ; l’un réussit à devenir chancelier de l’Université de Paris, l’autre eut le succès d’en devenir recteur. Buridan est resté célèbre par sa mort et par son âne également légendaire. D’après une ballade de Villon, Buridan aurait été trop aimé par Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, puis par son ordre « jeté dans un sac en Seine ». Le fait, d’après le rapprochement des dates, paraît impossible. D’après la tradition, pour faire comprendre soit la liberté d’indifférence, soit que les animaux sont de pures machines, Buridan aurait assuré qu’un âne entre deux corbeilles pleines d’avoine, placées l’une à sa gauche, l’autre à sa droite, à égale distance de lui, ne se déciderait jamais pour l’une ou pour l’autre et mourrait de faim. On ne trouve rien de pareil dans ses ouvrages, mais il a pu dire cela dans un cours et ses écoliers s’en souvenir et le transmettre comme un proverbe.
Pierre d’Ailly, Gerson
Pierre d’Ailly, très grand personnage ecclésiastique, grand-maître du collège de Navarre, chevalier de l’Université de Paris, cardinal, chef dans les discussions des conciles de Pise et de Constance, réformateur très décidé des mœurs et coutumes de l’Église, n’avait pas une très grande originalité comme philosophe, mais soutenait les doctrines déjà connues du nominalisme avec une puissance de dialectique extraordinaire.
Il eut parmi ses élèves Gerson, chancelier lui aussi de l’Université de Paris, réformateur lui aussi très zélé et très énergique, ennemi plus déclaré encore et de la scolastique et du mysticisme et de l’ascétisme outré et de l’astrologie, éminemment moderne dans le meilleur sens du mot et qui eut des ennemis religieux et politiques qui l’honorent. Il a écrit beaucoup de petits livres de vulgarisation scientifique, religieuse et morale. On lui a longtemps attribué l’Imitation de Jésus-Christ qui, tout compte fait, ne lui ressemble guère ; mais qu’il aurait très bien pu écrire dans sa vieillesse, dans sa retraite, dans le silence paisible et résigné des Célestins de Lyon.
La kabbale
Dès le XVe siècle la Renaissance s’annonce, en philosophie comme en littérature, par une résurrection du platonisme. Mais c’était encore un platonisme singulièrement compris, mélange bizarre et dont on ne voit pas bien distinctement les origines (cette époque ayant été du reste très peu étudiée) de pythagorisme et d’alexandrinisme. Alors il y eut un incroyable engouement pour la kabbale ; doctrine longtemps secrète des juifs, couvée par eux en quelque sorte dans les ténèbres du moyen âge et ou se retrouvent des traces des plus sublimes spéculations et des plus basses superstitions de l’antiquité. Il y avait là une sorte de théologie panthéistique très analogue à celles des Porphyre et des Jamblique et des procédés de magie mêlée d’astrologie. Les kabbalistes croient que le sage qui, par sa science astrologique s’est mis en rapport avec les puissances célestes, peut s’asservir la nature, changer le cours des phénomènes, faire des miracles. La kabbale fait partie de l’histoire du merveilleux et des sciences occultes plus que de l’histoire de la philosophie. Cependant de vrais savants s’y initièrent et s’en entêtèrent, le prodigieux Pic de la Mirandole, Reuchlin, non moins extraordinaire comme humaniste et hébraïsant et qui courait grand risque entre les mains de l’inquisition de Cologne si Léon X ne l’avait sauvé. Cardan (mathématicien et médecin) fut un des savants de cette époque les plus pénétrés de kabbalisme. Il croyait à une sorte d’infaillibilité du sens intime, de l’intuition et traitait de vanités les sciences qui procèdent par lentes opérations rationnelles. Il se croyait mage et magicien. Il disait de lui avec vanité le plus grand bien et avec cynisme le plus grand mal. On a douté de sa sincérité et aussi de sa raison.
Magie
Voici encore Paracelse et Agrippa. Paracelse comme Cardan, croit à la lumière intense bien supérieure à la bestiale raison et fait songer à certaine philosophie de l’intuition toute contemporaine. Lui aussi se croyait magicien et médecin, guérissait par l’application de l’astrologie à la thérapeutique. Agrippa fit de même avec des fantaisies plus étranges encore, sceptique absolu, puis passant du mysticisme à la magie, à la démonologie, ayant de son temps et ayant gardé dans les siècles suivants la réputation d’un diable fait homme.