CHAPITRE IX
DIX-NEUVIÈME SIÈCLE : FRANCE

L’ÉCOLE ÉCLECTIQUE : VICTOR COUSIN. L’ÉCOLE POSITIVISTE : AUGUSTE COMTE. L’ÉCOLE KANTISTE : RENOUVIER. POSITIVISTES INDÉPENDANTS ET COMPLEXES : TAINE, RENAN

Laromiguière, Royer-Collard

Au sortir de l’école de Condillac, la France connut Laromiguière qui était une sorte de Condillac adouci, moins tranchant et sur qui l’influence de Rousseau n’avait pas été insensible ; mais il n’était guère qu’un professeur de philosophie clair et élégant. Royer-Collard introduisit en France la philosophie écossaise (Thomas Reid, Dugald Stewart) et n’en sortit point, et ne la dépassa pas ; mais il l’exposait avec une magnifique autorité, et avec une invention remarquable de formules nettes et magistrales.

Maine de Biran

Maine de Biran fut un rénovateur. Il se rattacha à Descartes et renoua la chaîne, depuis si longtemps interrompue. Il attacha son attention à la notion du moi. En pleine réaction contre le sensualisme de Condillac, il restitua au moi une activité propre ; il en fit une force qui ne se borne pas à recevoir les sensations, lesquelles se transforment d’elle-même, mais qui les saisit, les élabore, les enchaîne, les combine. Pour lui, donc, comme pour Descartes, mais à un point de vue nouveau, le fait volontaire est le fait primitif de l’âme, et la volonté est le fond de l’homme. Du reste la volonté n’est pas tout l’homme ; l’homme a pour ainsi dire trois vies superposées, du reste très étroitement unies entre elles et qui ne peuvent pas se passer l’une de l’autre : la vie de sensation, la vie de volonté et la vie d’amour. La vie de sensation est presque passive, avec un commencement d’activité qui consiste à classer et à organiser les sensations ; la vie de volonté est proprement la « vie humaine » ; la vie d’amour est la vie d’activité et de volonté encore, mais qui unit la vie humaine à la vie divine. Par la subtilité ingénieuse et profonde de ses analyses Maine de Biran s’est placé au premier rang des penseurs français et, en tout cas, c’est un des plus originaux.

Victor Cousin et ses disciples

Victor Cousin, qui subit presque concurremment, ce semble, les influences de Maine de Biran, de Royer-Collard et de la philosophie allemande, céda très vite à une tendance qui est très française, qui du reste est peut-être bonne et qui consiste à voir « quelque chose de bon dans toutes les opinions » et il fut éclectique, c’est-à-dire emprunteur. Sa maxime, qu’il avait sans doute lue dans Leibniz, était que les systèmes sont « vrais par ce qu’ils affirment et faux par ce qu’ils nient ». Partant de là, il s’appuyait sur la philosophie anglaise et sur la philosophie allemande en corrigeant l’une par l’autre. Personnellement sa tendance était de faire sortir la métaphysique de la psychologie et de prouver Dieu par l’âme humaine, et les rapports de Dieu avec le monde par les rapports de l’âme humaine avec la matière. Chez lui, Dieu est toujours une âme humaine agrandie. Toutes les philosophies, du reste, et toutes les religions ont un peu le penchant à considérer les choses ainsi ; mais cette tendance est chez Cousin plus particulièrement sensible. Au cours de sa vie qui fut diverse, et tantôt celle d’un professeur tantôt celle d’un homme d’État, il varia un peu et avant 1830, il devenait très hegelien et après 1830 il remontait vers Descartes, s’attachant surtout à faire de l’enseignement philosophique un sacerdoce moral, très prudent, très sensé, en grande défiance des témérités inattaquables et en rapports sympathiques avec l’autre. Ce qui est resté de l’éclectisme c’est une chose excellente, le grand souci de l’histoire de la philosophie, qui n’avait jamais été en honneur en France et qui, depuis Cousin, n’a pas cessé d’y être.

Les principaux disciples de Cousin ont été Jouffroy, Damiron, Émile Saisset et le grand moraliste Jules Simon, connu du reste par l’important rôle politique qu’il a joué.

Lamennais

Lamennais longtemps célèbre par son grand livre : Essai sur l’indifférence en matière de religion, puis, quand il eut rompu avec Rome, par ses Paroles d’un croyant et autres livres d’esprit révolutionnaire est surtout un publiciste ; mais il a été un philosophe proprement dit dans l’Esquisse d’une philosophie. Pour lui, Dieu n’est ni le créateur, comme l’entendaient les premiers chrétiens, ni l’être d’où émane le monde, comme d’autres l’ont pensé. Il n’a pas créé le monde de rien ; mais il l’a créé ; il l’a créé de lui-même, il l’a fait sortir de sa substance : et il l’en a fait sortir par un acte purement volontaire. Or il l’a créé à son image ; ce n’est pas l’homme seul qui est à l’image de Dieu, c’est le monde entier. Les trois personnes de Dieu, c’est-à-dire ces trois caractères, la puissance, l’intelligence et l’amour, se retrouvent, amoindries et défigurées, mais se retrouvent dans chaque être de l’univers. Ce sont, particulièrement nos trois puissances à nous, sous forme de volonté, raison, sympathie ; ce sont aussi les trois puissances sociales, sous forme de pouvoir exécutif, délibération et fraternité. Tout être individuel ou collectif, qui ne reproduit pas, imparfaitement, mais tous les trois sans qu’il en manque un, les trois termes de cette trinité a en lui un principe de mort.

Auguste Comte

Auguste Comte, mathématicien, versé du reste dans toutes les sciences, a construit une philosophie surtout négative, malgré sa grande prétention qui était de remplacer les négations du XVIIIe siècle par une doctrine positive ; il a surtout dénié toute autorité et dénié le droit d’être à la métaphysique. La métaphysique ne doit pas exister, n’existe pas, du reste, est un pur rien. Nous ne connaissons rien, nous ne pouvons rien connaître ni du commencement ni de la fin des choses, ni de leur essence, ni de leur but ; la philosophie s’est toujours proposé une explication générale de l’univers ; c’est précisément cette explication générale, toute explication générale de l’ensemble des choses, qui est impossible. Voilà la partie négative du positivisme. C’est la seule qui ait subsisté et qui soit le credo ou plutôt le non credo d’un assez grand nombre d’esprits.

La partie affirmative des idées de Comte était celle-ci : ce qu’on peut faire, c’est une classification des sciences et une philosophie de l’histoire. La classification des sciences selon Comte, allant du plus simple au plus composé et c’est-à-dire de la mathématique à l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie pour aboutir à la sociologie, est généralement considérée par les savants comme intéressante, mais arbitraire. La philosophie de l’histoire selon Comte est celle-ci : l’humanité passe par trois états : l’état théologique, l’état métaphysique, l’état positif. L’état théologique (antiquité) consiste en ceci que l’homme explique tout par des miracles continus ; l’état métaphysique (temps modernes) en ceci que l’homme explique tout par des idées qu’il continue encore de considérer un peu comme des êtres, par des abstractions, des entités, principe vital, attraction, gravitation, âme, faculté de l’âme, etc. L’état positif consiste en ceci que l’homme explique et expliquera surtout toutes choses ou plutôt se borne et se bornera à les constater par les liens qu’il verra qu’elles ont entre elles, liens qu’il se bornera à observer et puis à contrôler par l’expérimentation. Du reste il y a toujours quelque chose de l’état suivant dans l’état qui précède et les anciens n’ont pas ignoré l’observation et il y a toujours quelque chose de l’état précédent dans l’état qui suit et nous avons encore des habitudes d’esprit théologiques et des habitudes d’esprit métaphysiques, des résidus théologiques et métaphysiques et peut-être en sera-t-il toujours ainsi : mais que la théologie décline au moins devant la métaphysique et la métaphysique devant la science, c’est le progrès.

D’abondant, Comte dans la dernière partie de sa vie, comme pour donner raison à sa doctrine des résidus et pour en donner un exemple, a fondé une sorte de religion, une pseudo-religion, la religion de l’humanité. Il faut adorer l’humanité en sa lente ascension vers la perfection intellectuelle et vers la perfection morale (et par conséquent il faudrait adorer surtout l’humanité à venir ; mais Comte pourrait répondre que l’humanité passée et présente est vénérable comme portant en son sein l’humanité à venir). Le culte de cette religion nouvelle est la commémoration et la vénération des morts. Ces dernières conceptions, fruits de la sensibilité et de l’imagination d’Auguste Comte, n’ont aucun rapport avec le fond de sa doctrine.

Renouvier

Après lui, par une réaction vigoureuse, Renouvier restaura la philosophie de Kant en la dépouillant du caractère trop symétrique, trop minutieusement systématique, trop scolastique en un mot qu’elle avait et en la rapprochant des faits et de lui devait sortir cette doctrine que nous avons signalée déjà, le « pragmatisme », qui mesure la vérité de toute idée à la conséquence morale qu’elle contient.

Taine

Très différent et se rattachant aux idées générales de Comte, Hippolyte Taine ne croyait qu’à l’observé, à l’expérimenté et au démontré ; mais, aussi familier avec Hegel qu’avec Comte, Spencer et Condillac, il ne doutait pas que le besoin de se dépasser et de s’évader de soi-même ne fût, lui aussi, un fait, un fait humain et éternel dans l’humanité et de ce fait il tenait compte, comme d’un fait observé et expérimenté, pour dire que si l’homme, d’une part est un « gorille féroce et lubrique », d’autre part il est un animal mystique et que

D’une double nature hymen mystérieux,

comme dit Hugo, cela explique toutes les bassesses, en idées et en actes, comme aussi toutes les sublimités, en idées et en actes, de l’humanité. Personnellement il était stoïcien et sa pratique était le développement continu de l’intelligence considéré comme condition et comme garantie de la moralité.

Renan

Renan, destiné à l’état ecclésiastique et de son éducation cléricale ayant toujours conservé une profonde empreinte, était cependant positiviste et ne croyait qu’à la science, en espérant tout d’elle dans sa première jeunesse et en continuant au moins, dans son âge mûr, de la vénérer. Ainsi formé et « positiviste chrétien » comme on a dit, et poète, par-dessus tout, il ne pouvait pas proscrire la métaphysique et il avait pour elle un faible qu’il se reprochait peut-être. Il se tirait de cette difficulté en disant que toutes les conceptions métaphysiques ne sont que des « rêves » ; mais, couvert, pour ainsi parler, par cette concession faite et cette précaution prise, il se jetait dans le rêve de tout son cœur et reconstituait Dieu, l’âme immortelle, la vie future, l’éternité, la création en leur donnant des noms nouveaux, imprévus et fascinateurs. Il n’y avait que l’idée de la Providence, c’est-à-dire de l’intervention particulière et circonstancielle de Dieu dans les choses humaines qui lui fût insupportable et contre laquelle il protestât toujours, répétant le mot de Malebranche : « Dieu n’agit pas par des volontés particulières ». Et encore il a fait un compliment qui semble sincère à l’idée de la grâce et s’il y a une intervention particulière et circonstancielle de Dieu dans les affaires humaines c’est bien la grâce selon toute apparence.

Il était surtout un amateur d’idées, un dilettante en idées, jouant avec elles avec un plaisir infini, comme un sophiste grec supérieur, et personne, dans toute la philosophie française, plus que lui ne rappelle Platon.

C’était du reste une âme charmante, un caractère très élevé et un écrivain merveilleux.

Guyau

Marie-Joseph Guyau, par ses essais sur l’art au point de vue sociologique, par ses essais d’une morale sans obligations et sans sanctions, surtout par ses admirables qualités d’écrivain et de poète (tant en prose qu’en vers), a donné aux esprits une secousse salutaire et une orientation peut-être juste, en tout cas très séduisante.

Aujourd’hui

Les philosophes français vivants, que nous nous bornerons à nommer parce qu’ils sont vivants et relèvent de la critique au jour le jour et non de l’histoire sont MM. Fouillée, Théodule Ribot, Liard, Durkheim, Izoulet, Bergson.

L’avenir de la philosophie

Il est impossible de savoir dans quel sens la philosophie va se diriger. L’histoire sommaire que nous en avons tracée montre assez, ce nous semble, qu’elle n’a aucunement une marche régulière et telle, qu’à voir comment elle a marché, on puisse conjecturer comment elle poursuivra sa route. Elle ne semble même nullement dépendre ou elle semble dépendre très peu, à telle ou telle date, de l’état général de la civilisation autour d’elle et même aux yeux de ceux qui croient à une philosophie de l’histoire, il n’y a pas, ce me semble, une philosophie de l’histoire de la philosophie. La seule chose que nous croyions pouvoir affirmer c’est que la philosophie existera toujours, comme répondant à un besoin de l’esprit humain et qu’elle sera toujours et un effort pour ramasser les découvertes scientifiques en quelques grandes idées générales et un effort aussi pour dépasser la science et chercher, comme elle pourra, le mot de l’énigme universelle, si bien que ni la philosophie proprement dite ni même la métaphysique ne disparaîtront jamais. La vie ne vaut, a dit Nietzsche, que comme instrument de la connaissance. Quelque avide que soit et que devienne, l’humanité de connaissances partielle, elle sera toujours passionnément et infatigablement curieuse de connaissance totale.