IX
OÙ LES ÉVÉNEMENTS SE DÉCIDENT ENFIN A SE PRÉCIPITER

Monsieur le curé, ma chemise brûle !

P. Verlaine, Pantoum.

Ma petite amie chérie, à l’heure où tu recevras cette lettre, le sacrifice sera consommé.

Y a plus à s’en dédire ! J’ai promis, je tiendrai ; une fois encore, le fauve aura dévoré le dompteur. Les ultimes accords sont terminés, le jour pris ; il ne reste qu’une formalité : l’entrée en possession. J’ai hâte d’en avoir fini avec l’appréhension du plaisir, et dès que je me serai donnée toute, dussé-je le regretter, j’éprouverai enfin le soulagement que confère, aux consciences timorées, une grande décision.

En somme, je suis à bout de forces, j’ai les nuits affreuses ; mes pauvres nerfs menacent de claquer, tant je les surmène. — Tu n’es plus au courant ; depuis ma lettre, je l’ai revu à deux reprises, et, dame ! il me traite en pays conquis !

D’abord au bois de Boulogne, dans un petit coin de feuillage perdu, inconnu, à vingt pas d’une allée encombrée d’équipages. Nous sommes restés une après-midi, si loin du monde et néanmoins si près ; j’ai perdu mes terreurs anciennes, je me lance bellement dans la bravade ; si on me surprend, tant pis ! Je n’ai plus le temps de m’attarder au soin mesquin de ménager la susceptibilité des gens qui passent et j’ai trop hâte d’être aimée…

Les gens qui passent, qui regardent, qui envient et qui blâment parce qu’ils ont envié : j’en faisais partie, il y a deux mois. Je considérais les couples enlacés sur les bancs et je me consolais de leur bonheur en m’affirmant supérieure. Il faut s’asseoir sur le banc, pour mépriser l’attitude méprisante des passants. Suis-je heureuse ? Je l’ignore encore ; je te le dirai quand se sera dissipée cette sorte d’angoisse douloureuse et sensuelle. Je constate la parfaite impossibilité de nouer deux pensées ; parfois j’essaie de me rendre compte — et je n’ai pas la force. Mon ironie fait relâche et se tait ce que j’appelle mon Chamfort intérieur. Demain, j’accomplirai la démarche la plus décisive de ma vie : je consacrerai mon premier amour.

Car il est vraiment mon premier amour ; certes j’ai commis en pensée et souvent ce que l’abbé Vigot appelle un adultère mental. Valentine, qui n’a pourtant rien à se reprocher, m’avouait avoir usé de ce subterfuge. Ainsi que bien des femmes, j’ai « transposé » certaines sensations conjugales, les attribuant en imagination à divers messieurs. Je n’obtenais que ce triste résultat : je me dégoûtais aussitôt desdits messieurs. (O les baisers que l’on donne aux maris en rentrant du bal !) Roger a de la sorte lésé à son insu une kyrielle d’amants imminents. Mon actuel amoureux échappe à cette épreuve ; je ne peux pas… placer sa tête sur les épaules maigres de mon mari.

Donc, l’autre jour, au Bois, après une frénésie de caresses, j’ai cédé ; à cette question :

— Quand serez-vous à moi ?

J’ai — brusquement et comme on se jette à l’eau — répondu :

— Quand vous voudrez ; tout de suite si vous voulez ; indiquez-moi où je dois vous rejoindre !

D’abord, il a paru stupéfait de cette victoire subite. — Un jour, au bal de l’Opéra, j’ai vu tirer la grande loterie, dont le lot principal était un landau, un landau superbe attelé de deux chevaux ; il échut à un petit employé de magasin qui trahit son ahurissement par un : « Fichtre ! quelle tuile ! » d’une sincérité navrante ; cela signifiait : « Qu’est-ce que je vais en faire ? Où remiserai-je la voiture ? Avec quoi nourrir les chevaux ? Et le cocher ? A qui vendre ça ? Et cette nuit, où l’abriter ? » Et pourtant il avait pris un billet !

Depuis, j’ai toujours observé la contrainte des hommes lorsqu’ils devaient prendre livraison des bonheurs espérés ; le bonheur est une chose embarrassante, qui se case mal dans une vie ordinaire, qui s’accorde mal avec les habitudes de résignation acquises ; le bonheur encombre !

Ce pauvre Ramon avait gagné son landau !

J’eus un serrement de cœur en apercevant sa mine gênée. Il m’avait saisie entre ses bras et me promenait sous les narines le cosmétique de sa moustache, en me répétant :

— Merci ! merci !… Vous êtes bonne ! Vous êtes bonne !

Cependant ses yeux fixaient dans le feuillage un point d’inquiétude et je suivais sur sa figure le défilé de ses réflexions :

— Il n’y a pas à reculer… faut marcher…

… Et il faut marcher tout de suite, sans hésitation…

… Où vais-je la mener, car je dois la mener dans un aimoir quelconque, sur-le-champ…

… Voyons ! je ne peux pas la mener chez moi !…

Et j’eus aussitôt la vision de ce chez-moi. L’autre semaine j’explorai la rue Hauteville, afin de prendre un avant-goût de l’hôtel Clifton. J’ai fini par le dénicher. C’est un de ces hôtels pour Roumains, comme il en fourmille aux alentours du Conservatoire ; au rez-de-chaussée, l’entrée sous une marquise sépare la salle à manger du parloir-salon ; dans la salle à manger, les serviettes pliées en éventail au-dessus des verres se font vis-à-vis sur la nappe éternellement préparée ; le soir tout resplendit de lumières ; dans le salon, le poker se joue de midi à trois heures du matin entre jeunes gens ornés de favoris coupés ras à mi-menton ; les journaux stagnent sur la table centrale ; un nègre dort sur le canapé. Mais j’ai deviné les chambres, les tapis fétides, les glaces au cadre écaillé, les gravures, une Vue du port de Calais et Coriolan chez les Volsques ; la pendule de cuivre estampé, sans globe, et deux chandeliers en plomb bronzé ; le lit, l’ignoble lit à rideaux, obscur comme une cave, et le linge gras, et la poussière, et le papier qui gondole, et les souillures de bougie sur le marbre-buvard de la table de nuit, la carpette gluante, les habits pendus au porte-manteau, la garniture de toilette lézardée, les bottines qui errent, le peigne qui traîne sur la cheminée, parmi des portraits de femmes et des lettres amoncelées.

J’ai visité cette chambre-là ; quand mon cousin Jacques s’est tué, nous avons dû le reconnaître, à l’hôtel où il était descendu ; on nous a menés au premier, au fond d’un couloir ; à côté, une flûte ânonnait des exercices. J’imagine le « chez-moi » de Ramon analogue à la chambre en question.

Il continuait à chercher :

— La mener dans un autre hôtel ? Tous les hôtels se ressemblent…

… Je n’ai pas le temps de louer une garçonnière, la classique garçonnière, du côté de la rue de Rivoli…

… Fichue organisation ; j’aurais dû prévoir. Oui… mais, frais considérables ! Et si ma garçonnière m’était restée sur les bras ?

… La mener dans un hôtel spécial ? Jamais ! c’est dangereux, surtout pour elle…

… Et puis, une Femme du Monde !

En pensant à ma qualité de femme du monde, il me regarda des pieds à la tête… Tout compte fait, j’étais d’un emploi difficile !

Alors, il chercha dans ses relations :

— Ai-je un ami qui me prêterait le local indispensable ?…

… Après tout, je n’ai besoin que d’une chambre, pas luxueuse, mais gaie…

… Il nous suffira de deux heures… au maximum…

… Je dois avoir ça, dans mes connaissances… Mais non ! je n’ai pas ça !…

… Ah ! si, un peintre ! les peintres prêtent volontiers leur atelier pour les aventures de ce genre… ils ne sont pas durs…

… Et puis le cadre est joli, pas banal… bons divans.

Mais non, aucun atelier ne se trouvait disponible ; ça s’arrangeait mal, décidément ; ce détail menaçait de ruiner nos projets, juste au moment où l’occasion se présentait de les mener à bien.

Comme les préliminaires sont longs à régler ! Rien de satisfaisant ne s’offrait, mon malheureux amant ne se surveillait plus ; il m’avait lâchée et il se pressait le cerveau, histoire d’en exprimer une idée : aucune ne sortait. Le silence devenant un peu humiliant, je me lançai dans une explication franche ; au fait, ce n’était pas la faute de Ramon s’il ne possédait pas une garçonnière à la Bourget, meublée de canapés-pièges.

— Vous êtes très embarrassé, avouez-le.

— Moi ? Pas du tout. De quoi serais-je embarrassé ?

— De votre conquête.

— Oh ! méchante, je suis tellement content que…

— Les mots vous font défaut. La vérité, c’est que vous ne savez pas comment organiser la victoire. Si j’étais méchante, j’attendrais sans rien dire. Allons ! je vous aiderai ; j’accepte ce que vous n’osez me proposer.

— Vous acceptez ?

— Oui.

— Oh ! que vous êtes bonne ! Vous voulez bien QUE JE VOUS ACCOMPAGNE CHEZ VOUS ?

Je ne m’attendais pas à cette réplique, et je répondis brutalement :

— Ah ! non ! par exemple !

— Je croyais…

— Chez moi, c’est chez mon mari.

— Je sais ; et après ? Chez votre mari, c’est chez vous.

— Écoutez, cher homme des cavernes ; je passe de l’amour en contrebande ; mais je ne pousse pas l’audace jusqu’à le déguster dans la cabane du douanier. Ces scrupules vous étonnent ?

— Oui ; toutes les fois qu’il va rue Jasmin, le douanier fait de la contrebande ; j’ai pris mes informations… C’est un agent de change qui est en titre, avec deux autres ; votre mari n’est que le quart de cet agent de change, paraît-il. Est-ce qu’il tergiverse, lui ?

— Moi, je ne tergiverse point, je vous dis : Non, pas chez moi. J’ai des ménagements à prendre, ne fût-ce qu’envers les domestiques.

— On les éloigne.

— Je n’ai aucun prétexte valable ; il semblerait étrange que je désirasse être seule à dix heures du soir.

— Si j’insiste, c’est que je n’ose pas vous avouer…

— Quoi ? Que l’hôtel Clifton n’est pas le dernier mot du confort ?

— Hélas !

— Je m’en doute, allez ; vous n’avez pas su prendre vos mesures, vous n’avez pas préparé ce que l’on a coutume de nommer le nid ?

— Je dois vous paraître bien maladroit, je n’ai rien préparé du tout ; et l’hôtel Clifton ne ressemble en rien à un nid.

— Tant pis ! je ne regarderai pas les murs…

— Je vous en supplie, ne m’infligez pas l’humiliation de vous recevoir dans ce taudis, au milieu des gens qui habitent là.

— Je me contenterai du taudis en attendant mieux

— Puisque vous êtes assez brave, soit, à demain !

— Vous viendrez me chercher.

Et la séance s’est terminée dans la mimique.

Le lendemain, je l’ai retrouvé sur l’esplanade des Tuileries, le long de la Seine ; il était quatre heures et demie ; Ramon était accoudé sur le parapet ; je me suis approchée de lui sans qu’il me vît ; j’avais disposé l’emploi de mon temps de façon à lui donner deux heures.

— Êtes-vous prêt ?

Il paraissait triste et m’embrassa distraitement :

— Je vous suivrai où vous voudrez.

Aucune réponse :

— Prenez garde ! ne me laissez pas le temps de réfléchir !

Il s’emporta :

— Vous êtes de mauvaise foi, vous vous offrez et vous vous refusez en même temps ; je vous répète que, pour toutes les raisons du monde, je ne puis vous conduire chez moi ; hier, en rentrant, j’ai dû me convaincre de cette impossibilité. Vous ne seriez pas en sûreté ; tous ces rastas sont curieux… et puis, moi, je suis habitué à voyager, je me contente aisément. Cette chambre triste !… et puis, la rue d’Hauteville est trop fréquentée… Parbleu ! vous n’ignorez aucun de ces empêchements. Toute la journée, j’ai cherché un « aimoir » qui fût digne de vous, je n’ai pas trouvé. Ce que je vous proposais hier était mal pratique ; en effet, je ne saurais aller chez vous, c’est trop dangereux et je comprends que vous ayez peur…

— Moi ? Peur !

— Oh ! peur du scandale… la démarche dépasse vos forces ; vous consentez à risquer tout, sauf votre réputation et votre tranquillité ; il ne faut pas exiger cela d’une femme ; j’étais odieux ; mais je ne sais pas, moi ; je suis, comme vous dites, un sauvage ; je pensais : « Une femme qui aime vraiment ne recule devant aucun sacrifice ; elle ne réserve rien d’elle », et je vous désirais dans le joli cadre que vous m’aviez décrit. — Vous, dans mon horrible chambre ? Ah ! non !… Je n’osais pas vous avouer ma détresse… je suis honteux de ma gaucherie… un autre aurait inventé un expédient… Accordez-moi un peu de délai, je chercherai encore…

Je ne puis t’exprimer ma déconvenue ; je m’étais promis trop de joie de cette journée, il me coûtait d’y renoncer ; déjà, j’avais fait une grosse concession en acceptant l’hôtel Clifton. Je fus plus lâche :

— Quel singulier personnage vous êtes ! Vous ne calculez pas que, si je vous introduis chez mon mari, je cours un grand danger et je vous expose aux pires représailles.

— Peuh ! Votre mari, je lui défends de bouger…

— Il ne vous obéira pas. Et je supporterai les conséquences de votre caprice.

Nous avons discuté cette question longuement ; il avait une façon si câline de me persuader, et lorsqu’il m’eut amenée à composition il fut si joyeux, que je n’eus aucun remords ; et pourtant l’occasion était belle d’en avoir !

A ma rentrée m’apparurent les difficultés que rencontrait notre projet. Roger ne sort pas ; deux domestiques sont de service dans la maison ; le concierge veille en permanence. Comment éloigner tout ce monde, ne fût-ce que pendant deux heures ?

Règle générale : ne contrarions pas les événements, ils s’arrangent à notre gré ; s’ils se dénouaient d’une façon plus régulière, ils nous pousseraient à croire à la Providence.

Comme, ce matin, je désespérais d’écarter Roger, il m’attira mystérieusement dans sa chambre :

— Êtes-vous capable de garder un secret ?

— Mon Dieu ! oui, je l’ai prouvé. De quoi s’agit-il ?

— Monseigneur le duc d’Orléans a désigné, en vue des élections prochaines, les membres d’un conseil secret, chargé de préparer les électeurs ; j’ai l’honneur de faire partie de ce conseil.

— Tiens ! vous aviez l’étiquette de républicain modéré.

— C’est dire que j’étais modérément républicain. Il entre dans les intentions de Monseigneur que nous persistions dans notre attitude. Le conseil se réunit ce soir ; nous arrêtons les termes d’une proclamation.

— C’est tout ?

— C’est tout. Monseigneur désire se maintenir dans une expectative résolue, dans une réserve énergique, sans toutefois céder un pouce de ses légitimes revendications ; c’est un Prétendant sans prétention, toute sa force est là. Nous rédigerons aussi les circulaires aux comités de province et nous organiserons les bureaux départementaux. Ces obligations me retiendront une partie de la nuit ; ne vous alarmez pas si vous ne me voyez pas rentrer.

Restaient ma femme de chambre et les autres : mais ce soir a lieu la fête annuelle des Gens de Maison. On m’a demandé discrètement la permission de m’abandonner toute seule dans l’hôtel ; je me la suis laissé arracher ; en sorte qu’à dix heures je serai tranquille ; l’air important de mon mari me rassure, il m’a dit la vérité ; j’ai six heures de liberté garanties. Ramon sera reçu par moi, je le lui ai télégraphié ce tantôt, en ce moment, il prépare son complet de séduction.

Ainsi j’aurai parachevé l’aventure ; je passe la revue de mes préliminaires états d’âme ; ils sont convenables ; pas d’impatience fébrile, pas de refus devant l’obstacle ; je sauterai gaillardement, j’ai tant reculé ce dénouement qu’il suscite chez moi à peine de la curiosité ; j’essaie de m’entraîner à l’aide de cette idée : « Tout à l’heure, un homme qui ne sera pas mon mari entrera dans cette chambre, exécutera une série de gestes d’une nature particulière ; il s’agit d’être attentive à ne pas gâter la conclusion de mon cher roman ; ça n’a pas d’importance en soi ; mais pour l’avenir, c’est gros de conséquences ; le malentendu en amour débute par un malentendu charnel ; si l’aventure se clôt par le : c’est-tout-ça ! du mariage, je suis volée ! »

Mais non, d’avance je prévois que ce ne sera pas comparable au déjà ressenti ; je suis fixée là-dessus, depuis — oh ! mon Dieu ! — depuis que je connais Ramon. Les petites mécaniques inconscientes qui déclanchent la sympathie restent invisibles à notre examen ; nous ne les connaissons que par leurs résultats ; cependant elles fonctionnent à notre insu dès que nous sommes en présence de celui qui nous aura complètement. Au Louvre, j’éprouvai non le coup de foudre auquel je ne crois pas, mais le courant ; aussitôt, comme dans les balances automatiques, les rouages ont fonctionné, lentement, mais… ça y est tout de même.

Je reconstitue la scène telle qu’elle se passera ; à son entrée, il débutera par un baiser sur les lèvres ; nous ne parlerons pas ; je le guiderai à travers les escaliers et les corridors ; j’aurai mon grand peignoir blanc, de coupe shakespearienne ; je tiendrai ma petite lampe ; nous entrerons dans ma chambre, et là, après une préface certainement courte, l’histoire se dénouera… c’est-à-dire que dix minutes après, je serai fixée sur moi-même : j’aurai eu la fameuse vibration dont tu me parlais, ou je ne l’aurai pas eue.

Vite, je ferme ma lettre afin que tu la reçoives demain matin. Je la jette moi-même rue Meissonier avant le dîner.

Plus que trois heures ! Ça brûle ! Ça brûle !