X
SŒUR ANNE, MA SŒUR ANNE

. . . . . . . . .

Marlowe.

Buisson creux ; j’ai passé une nuit entière à guetter un amant qui n’est pas venu, qui ne s’est même pas fait excuser ; j’ai appris à compter les minutes, à tuer le temps en le coupant en mille petits morceaux. Voilà une nuit dont je me souviendrai.

J’ai perdu la bonne habitude de me moquer de moi-même ; certainement je ne retrouverai pas une aussi belle opportunité. Je me suis postée en bas, dans le vestibule ; les domestiques s’étaient défilés à la suite de Roger. Aucun bruit dans l’hôtel ; mon cœur marquait les secondes.

A dix heures dix, on frappe trois coups discrets ; je me précipite : c’est le fiancé de ma cuisinière qui la venait prendre pour le bal ! « Elle est partie ! »

Bon ; dix minutes après, trois coups discrets, je saute. C’est un commissionnaire qui se trompe de porte.

A dix heures et demie, trois coups discrets. Je bondis : l’homme du Petit Temps me glisse sa feuille.

A partir de ce moment, plus de fausse alerte ; le noir du vestibule me gagne ; je monte avec la confuse espérance que ça LE fera venir plus vite. J’ouvre un livre, le livre de l’attente ; je relis la même page sans me lasser ; je cache la lampe, et je vais à la croisée surveiller la rue, secouée d’espérance dès que j’entends des pas ; une ou deux fois, j’ai cru le reconnaître en d’obscurs passants. Je me suis jetée dans les escaliers, je collais mon oreille à la porte… des pas qui se rapprochent, qui passent, qui s’éloignent. Est-on bête ! Je remonte, je marche de long en large, méditant une scène de reproches, plus amère à mesure que la nuit s’avance. Viendra-t-il ? — Il peut encore venir ! — Il ne viendra plus ! »

A quatre heures du matin, les domestiques sont rentrés dans un brouhaha de gaieté étouffée ; j’ai éteint la lumière ; le petit jour frais m’a chassée de la fenêtre ; je me suis endormie tout habillée sur mon lit, abrutie de fatigue.

Le lendemain, j’étais en lambeaux ; je me suis réveillée à midi et j’ai mis de l’ordre parmi mes raisonnements : « Ou bien il est malade, ou bien il n’a pas reçu ma lettre. » Je n’ai pas supposé un instant qu’il se fût volontairement refusé à cette entrevue qu’il avait tant souhaitée. J’ai donc écrit une carte-télégramme rageuse quoique en petit nègre (sa langue maternelle) :

Pourquoi n’être pas venu ? Ai attendu cinq heures, prière répondre vite ; inquiète ; écrire sous double enveloppe, madame Suzanne Breuillard, 5, rue de Prony.

Le soir, nous dînons chez les Breuillard ; je profite de ce que Roger a le dos tourné pour demander à Suzanne :

— Pas de lettres ? Germaine rentre chez sa mère ; elle doit s’arrêter une journée à Paris et m’avertir.

— Je n’ai rien reçu.

— Oh ! c’est désolant ! elle repartira sans que je l’aie vue.

— Si j’ai quelque chose demain matin, je te l’apporterai moi-même.

Ce matin, rien ; tantôt, rien ; Suzanne, qui est la prévenance même, n’aurait pas gardé la lettre ; elle se fût hâtée de me l’envoyer. Je lui ai adressé deux fois Mariette qui est revenue les mains vides.

Il me paiera ça !

S’il était malade, il aurait trouvé moyen de m’en aviser.

Au fait, il est peut-être gravement malade. Comment me renseigner ?

J’ai peur d’apprendre qu’il est parti, que je ne le verrai plus.