Brabantio. — Avec le Maure, dites-vous ?
Shakespeare, Othello.
Tu es bien bonne de me remercier ; j’écris des pages et des pages, afin de me donner l’illusion de penser ; quand je suis lasse, je mets un point final, je signe et je t’adresse les feuilles, parce qu’il ne faut rien perdre ; tant mieux, si cela te distrait.
Oui, j’ai vu Cherbois ; en effet, il a le dossier, mais il m’a répondu carrément dès les premiers mots : « Je suis tenu à la plus absolue discrétion, il m’est impossible de parler. »
En fin de compte, il s’est un peu adouci, puis il m’en a confié plus que je n’en désirais ; ton mari est encore dans la période aiguë, il a soif de vengeance ; il arrête les passants pour leur exposer ton infortune ; il ne voit pas que plus il vous rend odieux, plus il se rend ridicule ; on commence à trouver qu’il a le malheur encombrant.
Pourtant il tient à son flagrant délit qui permet le divorce de plano (du latin juridique signifiant quelque chose comme : sans délai). J’ai demandé à Cherbois s’il y aurait moyen de modifier les termes de la demande en changeant les motifs invoqués par M. Censy ; il s’est débattu : « Jamais de la vie, impossible ! » Je lui ai dépeint la triste situation que ce divorce te créerait ; il a fouillé son arsenal de ruses :
— Il y aurait bien un moyen, à la rigueur, mais on ne peut l’employer qu’avec l’assentiment du principal intéressé, et surtout avec la complicité du juge.
— Ce serait ?
— … D’amener M. Censy à retirer sa demande en divorce. Le cas est assez fréquent ; nombre de maris, calmés par la solitude, arrêtent les hostilités. Voilà le premier point.
— Le second ?
— Ah ! c’est le plus difficile ; au bout d’un délai déterminé, M. Censy introduira une nouvelle demande fondée sur d’autres griefs : injures et sévices graves, ou incompatibilité d’humeur. Seulement il faudra que le juge ne se souvienne plus de la première demande ; il y a de grandes chances pour qu’il l’ait oubliée dans la masse des divorces qui défilent.
— Le juge, c’est vous, et dès lors ça marchera tout seul…
— Oh ! je vous en supplie ! N’abusez pas de ma bonté ; je vous en ai trop dit ! Attachez-vous surtout à gagner M. Censy.
Aussitôt j’ai couru chez les Sennerive ; ils m’ont promis d’intervenir auprès de Me Harduin-Béhague, l’avoué de la partie adverse. De mon côté, je m’arrangerai pour voir le Monstre en personne ; il ne se défiera pas de moi ; j’amènerai la conversation sur ses « ennuis » et je le chapitrerai discrètement.
J’ai tâté l’opinion ; elle t’est favorable. La marquise de La Pionid disait devant moi : « Pauvre petite Germaine ! elle avait épousé un homme qui m’aurait fait admettre l’Immaculée Conception ! » Mme Sambrez a riposté : « Moi, je lui en aurais voulu si elle ne l’avait pas trompé ! »
Mais on ne cache pas l’inquiétude générale ; au cas que le motif subsiste, tu auras une foule de résistances à vaincre. Notre chère société, forcée d’accepter le divorce, ergote aujourd’hui sur le grief. Je ne désespère pas, grâce à l’appui de Cherbois. Il m’a lu, pour mon édification personnelle, le procès-verbal de constat, qu’il a commenté en l’agrémentant de détails inédits ; tu aurais crié au commissaire : « Tiens ! c’est la première fois que mon mari a l’esprit d’à-propos. »
Tu as produit une grande impression sur le commissaire ; il a dit à Cherbois : « Ce mari est stupide ; jadis, il partageait sa femme ; maintenant on lui a pris, par sa faute, le peu qui lui en restait. »
J’ai relevé dans le procès-verbal une phrase exquise touchant « la nature de vos relations » avec Gérard ; j’admire les policiers qui se donnent une peine infinie pour décrire convenablement des choses inconvenantes.
— Tu avais deviné ; l’autre jour, Abdul-Hamid m’a suivie ; rien ne m’est plus désagréable que de me sentir filée. Ça m’énerve, m’irrite à un tel point que j’ai envie de pleurer presque. J’ai peur, très peur, j’ai la chair de poule dans le dos, et je m’affole, et je ris malgré moi ; tu aperçois le résultat, on me prend pour une jeune grue.
Quand j’ai quitté le Salon de Lecture, j’avais prévu ce qui m’arriverait ; le rasta se lèverait, courrait à ma suite, me bloquerait dans un coin obscur afin de m’adresser des propositions facétieuses. Ça n’a pas manqué ; je l’ai eu sur mes talons.
J’ai dégringolé les escaliers, j’ai enfilé les corridors, au grand trot ; il était aussi preste que moi ; j’arrive à le semer dans le labyrinthe de la Ganterie ; pendant qu’il croise devant les tribunes, je me sauve par les Parapluies ; à la Bonneterie, je respire un peu et je m’oriente pour la sortie. Bon ! Tandis que je me croyais en sûreté, il surgit de derrière la Lingerie et s’avance droit à moi. La surprise, la terreur aidant, j’ai perdu la tête, je me suis mise à rire, mais à tire sans pouvoir m’arrêter ; tu sais, quand le fou-rire me prend, il ne me lâche plus. Pour comble de déveine, j’étais seule avec lui, dans un bosquet sombre formé par des rideaux de drap ; pas un commis, pas un inspecteur !…
Abdul-Hamid était ravi ; il a souri en largeur (trente-deux dents, pas une de moins).
— Vous riez, tant mieux ! Vous n’êtes plus farouche, au moins !
Je continuais de plus belle ; alors il a froncé les petites moustaches noires qui lui servent de sourcils.
— Pourquoi vous moquez-vous de moi ?
— Je ne me moque pas, mais vous m’avez fait peur…
— Oh ! que je suis désolé ! Alors, c’est nerveux ?
— Oui, c’est nerveux… Laissez-moi.
— Ne puis-je pas vous être utile ?
— Nullement. Je vous prie de me laisser.
— Ce n’est pas bien ; je vous offre mes services et vous les repoussez !
Je m’étais un peu remise ; mais le fou-rire m’avait coupé la respiration et je restais accotée contre des douzaines de serviettes-éponges. Abdul-Hamid attira une chaise et me la tendit : je m’assis. Quelle imprudence ! Il apporta une autre chaise, s’assit à son tour ; et ce fut un déluge de questions.
— Allez-vous mieux ? Comment vous sentez-vous ? Désirez-vous des sels ? J’en ai. Je vous ai effrayée, n’est-ce pas ? Me pardonnerez-vous ?
Je répondais par monosyllabes : « Oui, non, heu ! » Au fond, le premier effroi passé, je n’étais pas très fâchée : ce petit incident inattendu m’était envoyé par le bon Dieu des gens qui s’ennuient.
Abdul-Hamid me regardait de tous ses yeux, ses beaux yeux noirs où il n’y a qu’un petit bout de blanc de chaque côté des larges prunelles (encore est-il plutôt jaune), de beaux yeux doux comme en ont les ânesses laitières.
Il me débitait un tas de compliments, m’affirmait que l’effroi m’allait à merveille ; enfin, il me demanda :
— Suis-je indiscret en vous priant de me dire votre nom ?
— Oui.
— Cependant, si je vous donne le mien ?
— Je n’en ai aucun besoin.
— Je vous le donne quand même ; je m’appelle Ramon Garcia de La Vega.
— Je l’aurais parié !
Après avoir lâché cette insolence étourdie, je me suis mordu les lèvres ; il était trop tard, Ramon Garcia de La Vega devenait soudain familier :
— Vous me prenez pour un rasta ; au fait, vous avez peut-être raison ; mais chez vous rasta désigne un aventurier ?
— Oh ! non ; il désigne aussi un étranger.
— Merci ; mettons que je sois l’un et l’autre. D’ailleurs vous avez le droit de me mal juger. En France, un homme bien élevé n’adresse pas la parole aux dames ; je l’avais oublié ; excusez-moi, puisque je ne suis qu’un rasta.
Ce n’était pas trop mal raisonné ; je lui affirmai que je ne lui en voulais plus.
— Alors, fit-il, prouvez-le-moi en me disant votre nom !
Il me passa par la tête une fantaisie de rapin. Roger prétend que je ressemble à Clara Tender, des Variétés ; je suis un peu grande comme elle, j’ai des yeux bleus qui rient comme les siens, je me coiffe comme elle ; nous sommes du même blond-cendré précieux ; j’ai le menton un peu plus volontaire et la bouche mieux indiquée ; à cela près, je pourrais jouer les Clara Tender à Rio-de-Janeiro ; aussi je répondis, sans broncher :
— Vous ne m’avez pas reconnue ? Je suis madame Clara Tender, du théâtre des Variétés.
— Ah ! vraiment ! Alors j’ai eu le plaisir de vous entendre, pas plus tard qu’hier ; vous avez une voix agréable et de particulières qualités de travesti ; je vous ai surtout applaudie dans vos couplets du deuxième acte… vous savez… aidez-moi à me rappeler…
J’étais très embarrassée ; je ne suis pas allée aux Variétés depuis six mois, j’ignorais ce qu’on y jouait. Je détournai la conversation ; mais le señor de La Vega tenait à son idée, il me ramenait sur l’obstacle, m’interrogeant sur les interprètes. Je lui citai des noms au hasard : Taskin, madame Galli Marié, Galipaux, etc.
Durant dix bonnes minutes, je m’amusai à le faire poser ; enfin je me levai :
— Il faut que je rentre, j’ai répétition.
— A cinq heures ? Tiens ! c’est curieux !
— Oui ; je serais à l’amende si j’arrivais en retard.
— Soit, partez, madame la comtesse.
Madame la comtesse était prise à son attrape-nigaud ; c’était le rasta qui s’était offert mon pastel. Comment avait-il découvert mon titre ? Je ne m’étais pas coupée ?
— Moi, comtesse ? Vous vous trompez, monsieur.
— Vous n’êtes pas Clara Tender ; elle joue en ce moment à Saint-Pétersbourg. Il y a, depuis trois jours, relâche aux Variétés. Et puis je connais Tender, elle est moins jolie que vous. Et puis votre couronne est marquée sur votre petite bourse, au-dessus de vos initiales.
— Vous êtes subtil comme un mage ; dites-moi mon nom, maintenant.
— Je vous avoue que je l’ignore ; dites-le-moi, je le saurai.
— Par exemple !
Je feignis de me lever ; il me fit rasseoir.
— N’étant pas Clara Tender, vous n’avez pas de répétition qui vous appelle à cinq heures ; vous n’avez donc aucun prétexte pour vous retirer.
Je me fâchai :
— Allons, cette plaisanterie a trop duré.
— Ce n’est pas mon avis.
— Laissez-moi partir.
— Oui, si vous me promettez que je vous reverrai.
— … Dans un monde meilleur, n’en doutez point.
— Alors vous ne partirez pas.
— Et si j’appelle ?
— On viendra, il y aura scandale, on prendra votre nom et votre adresse ; ce sera pour moi une excellente occasion de les connaître… Mais non, je vous relâche sans conditions ; accordez-moi seulement la faveur de vous voir de loin, le soir, par exemple, au théâtre !
J’avais hâte de partir, je répondis :
— Puisque ça vous fait plaisir, j’y consens.
— Alors, à ce soir, au Bouis-Bouis.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— Le nouveau cabaret artistique, rue Caulaincourt, à Montmartre.
— Entendu !
Et je pensais à part moi : « Mon bon, ce soir, au Bouis-Bouis, on pourra toujours commencer sans m’attendre. »
Pendant que je réfléchissais, Abdul-Hamid multipliait les effets de dents, les effets d’yeux, les effets de bagues, les effets de moustache ; après m’avoir répété : « A ce soir, au Bouis-Bouis », il me laissa le chemin libre, et j’oubliai de lui confier que Montmartre m’horripilait.
Il m’accompagna jusqu’à la porte ; là, il fit mine de me quitter ; mais j’étais sûre qu’il me filerait ; aussi, une fois en voiture, j’ai dit au cocher : « Allez au Bois, et vite, je suis en retard. » Derrière la vitre d’espionnage, j’ai suivi le manège désespéré de mon galant, sautant dans une Urbaine afin de me pister ; debout dans le fiacre, il excitait le cocher ; mais, en deux minutes, il était réglé. Alors je suis rentrée.
Naturellement, j’ai omis de rapporter à Roger cette histoire qui m’a beaucoup divertie ; si mon amoureux n’avait pas été un affreux rasta, j’aurais continué l’intrigue, quitte à l’arrêter au moment où ce fût devenu sérieux ; je serais allée le soir au Bouis-Bouis (Roger adore ces endroits, il m’y aurait emmenée sans se faire prier), j’aurais retrouvé Pain-d’Épice, nous aurions échangé des coups d’œil définitifs.
C’est l’Aventure ; elle me tenterait, avec un partenaire de mon choix ; mais vois-tu que l’on m’ait rencontrée, en train de flirter avec le tzigane à l’ombre des métrages de draps, entre une pile de serviettes-éponges et un donjon carré de coupons de toile écrue ? Tableau !
Qu’est-ce que Ramon Garcia de La Vega ? (Une signature qui doit lui coûter cher quand il télégraphie.) Que pense-t-il de moi en ce moment ? Tu ne te figures pas comme il était drôle, aiguisant sa moustache et roulant des prunelles engageantes ; il pensait clairement : « Voyons ! ne boudez pas contre votre faim ! Je suis joli garçon, ça saute aux yeux ; je n’ai pas coutume d’attendre le bon plaisir de ces dames, moi ; décidez-vous vite. » Et il agitait ses nombreuses pièces de joaillerie.
Tu te moqueras de moi, en compagnie de Gérard, — je ne suis pas difficile sur le choix de mes passe-temps. Mon petit frère Jean avait enseigné une prière à ses camarades de collège : « Donnez-nous aujourd’hui notre choppin quotidien » (choppin désigne l’intrigue qui ne dure pas, la passade). Je prierais Dieu de m’accorder mon choppin quotidien, si j’étais sûre de m’en tirer toujours à si peu de frais ; mais je n’ai pas de chance, je ne charme que les nègres. Encore bien heureuse d’avoir pu échapper à celui-là, qui collait. Un peu plus et je le rapportais à Roger, pour le repas du soir.
Je t’embrasse bien fort, ma chérie ; je ne te plains pas, puisque tu as près de toi, chaque jour, ton cher amant. La règle de ce couvent n’est pas terrible ; envoie-moi l’adresse exacte pour moi et mes amies. Présente mes amitiés à Gérard. Valentine me charge de mille choses affectueuses pour toi. Écris à l’adresse de Suzanne Breuillard, elle est d’une obligeance parfaite.
Roger toujours imprenable, même avec pincettes.