Mets ta main, ta p’tite main,Ta main dans la mienne.(Vieille chanson.)
Une désolation ! Cherbois n’est plus juge, il monte en grade, il est vice-président ! Ce vieux singe a tant intrigué qu’il s’est fait nommer. Quel dommage ! Tout marchait à souhait ; j’avais averti en sous-main Me Harduin-Béhague des bonnes dispositions où se trouvait Cherbois ; Harduin-Béhague, qui avait d’abord assez mal reçu les Sennerive, s’était aussitôt humanisé ; et, par conséquent, ton mari commençait à donner des signes d’apaisement.
Maintenant, il a repris son assurance, Me Harduin-Béhague hausse les épaules quand on lui parle conciliation ; il lâche des phrases sur l’intégrité de la Magistrature (penses-tu ?).
Je suis sûre que l’affreux Cherbois connaissait d’avance le mouvement ; et s’il ne m’a pas avertie, c’est qu’il voulait profiter de l’occasion pour être aimable à peu de frais.
Le nouveau juge est un sieur Buscher de Lacostevieille ; la question se pose : fera-t-il du zèle ou n’en fera-t-il pas ? Dans le premier cas, rien à essayer, au moins provisoirement ; attendre quelques semaines et tâcher de se faire oublier. Dans le second cas, j’agirai par le ministère…
Ne me remercie pas ; j’adore intriguailler. J’aurais été une femme d’action, « si les circonstances l’avaient permis » ; je regrette de n’avoir pas vécu au temps de la Grande Mademoiselle ; moi aussi, j’aurais fait tirer le canon, et j’aurais commandé en chef. Je me serais contentée de vivre au temps de madame de Staël et de l’aider à taquiner l’empereur ; j’en suis réduite à taquiner M. Censy.
Je me remue, je te recrute des alliés ; d’ici un mois, je tutoierai tout le personnel de la Justice. On n’imagine pas l’influence qu’une femme, une pauvre femme, peut prendre dans une administration, voire dans un tribunal. On me cite une chère Madame qui fait la pluie et le beau temps à la 20e chambre ; le Président, le Greffier, les Conseillers sont à ses genoux ; trois ou quatre grands avocats se roulent à ses pieds. Et elle n’est pas d’une beauté rare ; non, elle a le tour de main pour dompter la magistrature assise. (Elle la couche, probablement.)
Roger ne se doute pas de mes démarches ; il persiste à plaindre Censy et à le consoler.
Tu désires des nouvelles du Tzigane ; je l’ai revu ! Par le plus grand des hasards.
Il m’avait donné rendez-vous au Bouis-Bouis pour le soir même ; le soir même, j’étais, moi, dans mon joli dodo, et je pensais à la tête anxieuse de mon Pays-Chaud guettant la porte d’entrée avec l’espérance de m’en voir surgir.
Cette nuit-là, j’ai eu des rêves compliqués où je m’évoquais courant à travers le Louvre, à bride abattue, tandis qu’Abdul-Hamid me poursuivait en jouant le Beau Danube bleu sur un alto, et il me criait : « N’ayez pas peur, je ne suis pas méchant ; donnez-moi seulement votre adresse. »
Et nous traversions des couloirs, nous grimpions des escaliers : et j’étais très vexée parce que nous croisions le président Cherbois, qui ne daignait pas me saluer ; je me suis réveillée le lendemain, brisée de fatigue ; je t’ai écrit deux jours après et je suis allée moi-même mettre ma lettre à la poste, rue Meissonier.
A dîner, Roger me dit :
— Sortons-nous ce soir ?
Je n’avais aucune « idée de théâtre ». Mais j’étais dans un bon jour, Roger m’agaçait moins que d’habitude ; je lui répondis :
— Si ça vous fait plaisir.
— Voulez-vous que nous allions à Montmartre ?
— Soit ; autant Montmartre qu’ailleurs.
— On vient d’ouvrir un cabaret artistique…
— Encore ?
— C’est très amusant ; votre cousine Valentine y a passé une heure avec son mari ; elle s’est follement amusée. On dit là, paraît-il, des choses tellement raides qu’on ne les comprend plus.
— Comment s’appelle ce pince-grue ?
— Le Taudis… attendez, non ! Le Bouis-Bouis ! Pourquoi riez-vous ?
— C’est le nom qui m’égaie.
Je ne pouvais pourtant pas lui dire ? « Je pense que votre invitation arrive trois jours trop tard ! »
Bon ; je m’habille (il paraît qu’il faut s’habiller), nous partons ; après un tas de recherches, nous trouvons le Bouis-Bouis au fond d’un quartier sinistre, tout en haut de la Butte ; seulement, à la porte du cabaret, une file d’équipages chics. Roger renvoie la voiture : « Nous rentrerons en fiacre. » Rien ne m’est plus désagréable.
Nous pénétrons dans l’établissement ; tu n’as pas idée d’une chaufferette pareille : une toute petite salle où l’on a casé douze rangées de dix fauteuils (comment ? je me le demande encore) devant une estrade supportant un piano droit et deux paravents ; là-dedans, cent cinquante personnes empilées ; une chaleur de bain turc, une atmosphère composée de tous les relents humains, mêlés aux muscs et aux parfums des filles, aux odeurs de pétrole et de gaz.
La décoration est fruste : des lampions éclairés à l’électricité, des éventails japonais, des affiches illustrées, des masques, et des peintures bizarres ; les tentures sont en toile d’emballage.
Quant à l’assistance, rien que des habits et des toilettes ; beaucoup de « du monde » ravis de respirer dans cette étuve innommable et beaucoup de grues dispendieuses ; tout ce monde est ému à l’idée de voir « des artistes » de près. Les artistes-chansonniers sont en général des Messieurs mal vestonnés qui, les mains dans les poches, chantent tantôt des choses gaies avec un air triste, tantôt des choses tristes avec un air gai ; une ou deux dames viennent de temps en temps filtrer leur vinaigre dans les Chansons ingénues où il est question de Chevaliers, de Damoiselles, de Pages, de destriers et de tout le bric-à-brac moyenâgeux ; il y a encore pour elles les Chansons villageoises ; Colin et Jeannette s’en vont au bois joli cueillir la fraise, la cerise, la framboise, les mûres, les noix ou tout autre fruit à influence évidemment aphrodisiaque ; tous deux se laissent choir sur la mousse, sous la feuillée, et Colin montre à Jeannette… Non, ces choses-là me crispent comme si on me frottait la plante des pieds avec du papier de verre.
Et le troubadour sentimental ! Le seul de la bande qui ait une redingote et une cravate 1830, et qui chante la romance amoureuse : « Nous nous sommes aimés… nous ne nous aimons plus… tu en aimes une autre… oh ! comme on s’aimait ! Ah ! Ta main, ton bras, ton col, ta taille, ta poitrine, ta perfidie, ton inconstance… » Ces mécomptes amoureux sont soupirés par de jeunes gens à tête d’expéditionnaire ou de calicot ; on imagine mal qu’ils aient l’âme ravagée par le regret des amours défuntes.
Le spectacle m’écœurait ; cependant les femmes honnêtes paraissaient s’amuser beaucoup ; les grues s’ennuyaient, mais elles ne voulaient pas être en reste avec les femmes honnêtes, et elles craquaient leurs gants à force d’applaudir. Et il se défilait, et il en défilait toujours des « cher camarade Un Tel dans ses Chansons ignobles » ou des « Bon poète Machin dans ses Stances malpropres » ; ils partaient du fond de la salle, dérangeaient les spectateurs pour gagner l’estrade et, après avoir béni l’assistance d’un regard de mépris las, ils jetaient leurs couplets, va-comme-je-te-chante, ce sera toujours trop bon pour eux. On avait envie de leur crier : « Vous savez, si vous vous ennuyez, vous pouvez vous en aller, nous ne réclamerons pas l’argent. »
Je me penchai vers Roger :
— Vous ne trouvez pas que c’est encore plus idiot que le café-concert ?
— Mais non, je vous assure.
Il s’amusait, le misérable ! A l’entr’acte, pendant que l’on faisait semblant de renouveler l’air, j’effectue de nouvelles tentatives pour partir ; mon mari me répond :
— Si vous n’êtes pas fatiguée, restons pour la Revue.
Il y avait encore une Revue ! Vadrouille-Revue ! Je rageais ; impossible de bouger. J’étais prise entre le « conjoint mâle » et une forte personne à figure rouge que la chaleur vernissait ; au moment où l’on frappe les trois coups, j’entends la voix du placeur qui crie derrière moi : « Monsieur ! tenez… par ici… il y a une place vide à côté de Madame ! »
Madame, c’était moi ; je l’appris en voyant entrer dans notre rangée, qui ?… tu l’as deviné, le señor Ramon Garcia de La Vega, déjà nommé, externe. En m’apercevant, il entamait un heureux sourire, précurseur des paroles significatives, quand je me penchai vers Roger sous prétexte de lui demander son programme ; le sourire ci-dessus s’effaça soudain. Chocolat prit l’air indifférent de l’homme sans arrière-pensée ; il s’assit près de moi, c’est-à-dire qu’il inséra le quart d’un rein entre moi et la dame opulente ; puis, graduellement, par des pesées successives, il repoussa cette dernière et parvint enfin à installer un rein entier ; cela lui suffit.
Je t’avoue que le cœur me battait un peu fort ; une farandole de questions me traversa la tête : « Comment a-t-il su que je serais là ce soir ? Est-il venu chaque soir depuis l’autre jour ? Que me veut-il ? A-t-il compris que je suis avec mon mari ? M’adressera-t-il la parole ? » Du coin de l’œil, je l’observais ; on eût juré qu’il prenait le plus vif intérêt au spectacle.
Quel spectacle ? Je n’en sais ma foi rien ; j’entendais confusément qu’il s’agissait d’une Moralité pour goîtreux, jouée par des personnages allégoriques tels que la Vadrouille, le Toupet et la Noce ; chacune de ces idées générales chantait à son tour un couplet sur les guêtres du Président, sur les divers ministres, sur la Russie, sur des événements d’un intérêt périmé, le tout relié par des calembours d’un autre âge. Près de moi, Roger riait aux éclats, et je suppliais intérieurement la Providence :
« Mon Dieu, que mon mari ne s’aperçoive de rien ! »
Il est d’une jalousie ridicule ; il suffit que l’on me regarde un peu longtemps pour qu’il se croie offensé ; encore, s’il s’en prenait à ceux qui me regardent, mais il s’en prend à moi qui n’en puis mais ! Jusqu’ici, l’admiration à moi témoignée par mes contemporains ne m’a rapporté que des scènes épouvantables.
Juste à ce moment de mes réflexions, je sens quelque chose qui frôle mon gant ; je veux retirer ma main, pas moyen ; une autre main la retient enfermée ; à l’abri de son pardessus qu’il avait plié et disposé sur son bras gauche, mon voisin s’était emparé de mes phalanges et les tenait captives dans sa paume droite.
Qu’est-ce que tu eusses fait à ma place ? J’aurais dû avertir Roger ; je m’en abstins, pour les raisons exposées plus haut ; il y aurait eu esclandre, échange de gifles peut-être. Me dégager ? ouitche, essaye ! Et puis, impossible de remuer sans attirer l’attention de mon mari ; ma main se débattait ainsi qu’une souris prise au piège ; insensiblement et toujours à l’abri de son paletot, le brigand finit par maîtriser mon avant-bras en l’insérant entre son coude et son torse ; tu vois d’ici le drame intime ; j’avais une peur atroce que Roger ne se détournât vers nous. Heureusement, tandis que je me démenais, on projetait sur un écran des images lumineuses, au bénéfice desquelles on avait baissé la lumière. Je renonçai à lutter.
Alors, maître de la situation, Abdul-Hamid desserra un peu les doigts et se mit à me caresser la main doucement, très doucement. J’éprouvai une curieuse impression, à la fois agaçante et délicieuse ; je la ressentais à travers le gant, elle était ainsi lointaine et précise à la fois. Ayant pris mon parti de ce que je ne pouvais empêcher, je passai cinq minutes vraiment inédites ; tu n’as pas idée de tout ce qui me tourbillonna dans le cerveau durant ces instants ; je vécus un roman fantastique, rempli de péripéties folles et d’incidents assez baroques. Cette caresse, d’une sensualité si vague, me poussa vers des rêveries que je n’avais jamais eues avec cette netteté. Même aux heures de sommeil où la cohue des visions se presse en notre tête, je n’avais pas connu un pareil désarroi…
Enfin il lâcha ma main et je sentis presque du regret que cela n’eût pas plus duré ; mais il était temps que le jeu cessât. On releva la rampe, tandis que le piano attaquait une marche de sortie. Je me ressaisis ; j’étais furieuse, je m’en voulais de m’être abandonnée à ce manège.
Dame ! il faut bien l’avouer : à la fin, le bras ne serrait plus…
Je résolus de perdre mon Espagnol dans la foule ; j’y réussis en tirant Roger d’autorité ; c’est-à-dire que je gagnai quelques mètres d’avance, suffisants pour nous permettre de donner notre adresse au fiacre sans être entendus. Comme nous partions, mon persécuteur sortait du Bouis-Bouis ; le cocher disait à Roger :
— C’est dans le quartier Monceau ?
— Oui.
L’autre a dû saisir le renseignement au vol ; mais s’il me déniche dans le quartier Monceau, sans avoir ni mon nom ni mon adresse, c’est qu’il possède une riche persévérance.
Ne te moque pas de moi ; en somme, je suis désolée de me savoir aux trousses une espèce de Mexicain ; je n’ose plus quitter l’hôtel, je redoute de le trouver de planton à ma porte ; et si on apprenait une pareille histoire, quel ridicule ! « Oh ! la petite comtesse de Luz qui flirte avec un homme jaune ! » Et les interrogations narquoises : « Qui était ce Jus-de-Réglisse, qui vous serrait de si près au Bouis-Bouis ? »
Ne montre pas ma lettre à Gérard, je t’en supplie ; il n’est pas assez discret ; gardons nos secrets entre femmes.
J’ai fait toutes les commissions indiquées dans ta lettre ; j’ai vu le fourreur, il prendra ton manteau de ta part chez M. Censy, avec les autres pelleteries ; nous sommes en avril, c’est le printemps, sauf erreur, car le froid est plus pinçant que jamais. Je vois tous les trois jours Valentine le soir. Chaque fois elle me confie mille amabilités à ton adresse. C’est de la monnaie de guenon ; si tu ne t’arranges pas avec ton mari, les plus empressées te tourneront le dos, voilà mon avis.
La modiste livrera dans une quinzaine ; les modes ne sont pas encore sorties, à cause du froid. Pour les gaufrettes, tu les recevras par colis postal ; j’ai mis sur la boîte : Médicaments, afin de rassurer les Sœurs.
Je t’embrasse bien fort ; amitiés à Gérard.