VII
LA SCÈNE DE L’ÉGLISE

Et si par ce sentiment tu es heureuse, nomme-le comme tu voudras : bonheur, cœur, amour, Dieu !

Gœthe, Faust.

Évidemment, je suis prise. Ton mandement m’a fait grand bien ; je me préparais à essuyer des reproches et tu m’approuves presque. J’en ai même quelque honte.

Tu me dis que tu es d’accord avec moi « sur le principe », mais que l’application t’en paraît défectueuse. J’estime que tu as tort. En effet, si j’aime Ramon, c’est que je devais l’aimer. « Il ne faut pas s’accorder au premier venu, tu le regretterais plus tard ; ce mulâtre n’est pas digne de toi. » Ne t’imagine pas que je sois à ce point aveugle sur le compte de mon chevalier ; je le juge comme au premier jour, lorsqu’il m’adressa la parole au Louvre : c’est un rastaquouère. Cependant je ne puis pas ne pas l’aimer. J’ai toujours gardé la plus grande lucidité d’esprit (ça n’aboutit qu’à me gâcher mon plaisir). Parbleu ! je me doute bien de ce qui m’attend ; cet homme-là possède des doigts à retourner le roi plus souvent qu’à son tour ; il n’est pas tourmenté par les préjugés, et je découvrirai sans doute dans son passé une foule d’accrocs mal reprisés. Je t’avoue qu’il me plaît un peu par ce côté mystérieux. Il me plaît parce qu’il n’a point une morale comme la nôtre, parce qu’il se décide selon des motifs simples, parce qu’il a un je ne sais quoi de cruel et d’exotique, inédit pour moi.

Ces hommes-là n’inquiètent point les maris ; lorsqu’ils ont de ces bonnes fortunes scandaleuses, on s’étonne et on s’enquiert vainement de ce qui les rend aimables. Ce n’est point leur présumée vigueur, car il faut justifier par d’autres raisons l’attrait du Tzigane pour des femmes qui ne sont point uniquement des Phèdres-à-Valaques. Il y a dans l’amour qu’elles lui vouent à la fois un souci de maternité falote, le bonheur de s’encanailler, de la curiosité, mêlés au plaisir d’être dominées. Quoi qu’il advienne, je ne me plaindrai pas. Glaris, de Pardieu et les autres ne m’ont pas eue ; c’est que je n’étais destinée ni aux uns ni aux autres. Ramon se présente et je cède… au moins je suis disposée à céder. Qui prétendra désormais que les grands magasins sont mal approvisionnés ? on y trouve jusqu’à des amants !

J’ai eu sept jours de méditations ; c’est-à-dire que je me suis efforcée de méditer sur mon cas ; tu sais comment on s’y prend ? On s’accoude à sa table, on pince son front entre le pouce et l’index et on se dit : Attention ! Examinons la situation froidement, ainsi que le ferait un indifférent. » Et aussitôt on se rappelle la dernière entrevue dans ses moindres détails, mais pas froidement, hélas ! A ce compte, il vaudrait bien mieux ne pas méditer, c’est trop dangereux. Que de fois, cette semaine, sous prétexte d’analyse mentale, je me suis complue à retrouver les sensations du Square Expiatoire et cette espèce d’anxieuse langueur où j’étais plongée tandis que Ramon me suppliait ! On n’arrive pas à être sincère avec soi-même lorsque l’on veut se juger ; il faut prendre son parti de sa propre duperie ; je m’y suis résignée, en sorte qu’aujourd’hui je songe à Ramon en toute franchise avec moi-même et je ne m’abuse plus sur les prétextes que je me donne de ces pernicieuses rêveries.

(Tout ça, en somme, c’est de la psychologie à deux sous le tas !)

Chose curieuse ! Roger m’intéresse ! Depuis quelque temps, j’aime le soir le rejoindre au petit salon et là, des heures entières, je l’écoute, et je le regarde. J’aurais cru qu’il me fût devenu odieux ; mais non. Je l’étudie et je guette impatiemment une modification de sa physionomie. Il n’est pas plus ridicule qu’à l’ordinaire, cela m’étonne ; quand il rentre à minuit après une longue séance de Société savante, il éprouve un réel plaisir à se retrouver dans son home, à me voir assise et lisant sous la lampe ; il s’assied en face de moi, nous causons ; il pense :

« C’est tout de même délicieux de posséder un chez-soi confortable agrémenté d’une petite épouse jolie, pas trop sotte, qui anime la maison ; je suis un être inqualifiable ; je ne devrais pas tromper la mère de mes éventuels enfants avec une grue stupide et odieuse. »

Et il s’attendrit, il a un bon sourire mouillé ; cet homme-là est un homme d’intérieur.

Jadis ces remords d’après-aimer, où il se mêle quelque sadisme, me crispaient. Maintenant je les apprécie ; moi aussi, j’ai mon attendrissement et je pense :

« Voilà un brave mari qui pleure sur mon sort, qui me plaint, qui bat sa coulpe ; et moi, épouse inqualifiable, je me prépare à le rendre digne de pitié ! Si jamais il apprend la vérité, elle lui gâtera toute son actuelle contrition. »

Le seul ennui est qu’en sortant de chez sa maîtresse Roger ne peut s’empêcher de vérifier ma tendresse conjugale et obligatoire :

— Tu m’aimes, hein ?

— Oui, oui.

— N’est-ce pas que tu m’aimes un peu tout de même ?

— Ah oui ! Que oui !

Il entame alors le programme des mensonges, me décrit la soirée où il aurait dû être ; je l’écoute, mais je m’évade ; en pensée, je cours à l’Autre, je suis auprès de lui, il m’embrasse et je défaille, je ferme les yeux, à l’exemple de la petite modiste entrevue au square.

Cependant mon mari dévide son historiette, tout heureux de mon attention :

— Comme tu es gentille, ce soir…

— Oui, oui.

Et il monte se coucher, rassuré. Propriétaire, va ! Il n’a pas aperçu l’amoureux caché dans mes prunelles, derrière mes cils, mon cher amoureux en cuir de Russie que j’évoquais au nez et à la belle barbe blonde de mon seigneur.


A propos, depuis que je t’ai écrit, j’ai commis un sacrilège. En somme, le Trop-Haut ne fera qu’en sourire : il doit y avoir des minutes où il est le Dieu désarmé. J’avais rendez-vous avec Ramon place Saint-Germain-des-Prés et, de là, il devait m’emmener dans le quartier. Mais, la veille, je rendis visite à madame Senambre qui me dit :

— Ma belle-sœur m’a chargée de vous rappeler qu’elle reçoit demain. Elle habite, depuis le 1er, rue Furstemberg, une délicieuse petite rue qui donne sur une place ; on dirait un coin de province.

A la description qu’elle me fait, je n’ai plus de doute ; un peu plus et je m’ébattais sous les fenêtres de madame Chaucer née Senambre.

Le lendemain, je retrouve mon prince charmant devant le portail de l’église ; je feins de ne pas le voir (des figurants, à proximité, guettaient des tramways) ; ce quartier est colonisé par des femmes d’universitaires, et j’en ai cinq ou six parmi mes relations qui campent aux alentours ; ces femmes-là sont toujours en attente de tramways. J’avais une peur verte d’être signalée. De ma propre initiative, je me réfugie dans l’église.

L’église Saint-Germain-des-Prés a été très bien organisée en vue des rendez-vous. Elle est sombre, fraîche, mystérieuse ; après le vestibule, on entre dans les ténèbres, ou plutôt on est saisi par la nuit ; les yeux encore éblouis du grand jour cherchent à discerner les formes qui glissent sans bruit dans l’obscurité. Çà et là, les ors d’un autel scintillent, éveillés par la courte flamme des cierges votifs. On entrevoit des dos courbés, des têtes coiffées du béguin noir.

Au fond, d’autres lueurs paraissent lointaines comme des feux de chaumière, reculent l’isolement du chœur : point de ces ornements absurdes dont les sanctuaires sont d’ordinaire surchargés ; des piliers solides, immuables ainsi que des dogmes, entre lesquels descend, de distance en distance, une petite lampe de voûte ; le calme est si profond que les frêles flammes ne tremblent point et ce sont comme de petites âmes brillantes en suspens dans la nuit.

A cette heure, il y avait dans les bancs quelques fidèles qui priaient ; les bas-côtés surtout étaient garnis de pieuses personnes penchées sur la planchette du prie-Dieu. J’entrai résolument dans un rang de chaises et je fis signe à Ramon de m’y rejoindre. J’étais assez perplexe, je craignais de scandaliser l’entourage en causant à voix basse avec un jeune homme ; car je m’étais jetée dans l’église à l’étourdie, afin d’y convenir d’un autre rendez-vous.

Mes voisins priaient à demi-voix, deux par deux, et j’admirais que la piété fût restée si vivace au cœur de ces Français tant calomniés, quand je m’aperçus que ces pieux fidèles étaient… des flirts, oui, ma chère enfant, des flirts. A genoux sur la chaise à haut dossier, ils se parlaient lèvre contre oreille ; même dans les églises, les amoureux pullulent.

« Il y en a partout, à Paris. Cherchez un coin écarté où vous espériez être seule. Vous êtes assurée d’y déranger deux personnes d’un sexe différent en train de se confier la mutuelle estime qu’elles ont l’un de l’autre. Musées, promenades, jardins publics, galeries, avenues ombragées ne sont que des décors d’intrigues ; il y a des amoureux sur l’Arc de Triomphe, dans la lanterne de l’échafaudage Eiffel, dans le dôme du Panthéon, dans les Tours Notre Dame ; j’en ai débusqué dans les souterrains qui s’enfoncent sous la gare Saint-Lazare ; j’ai surpris des couples enlacés, dans d’étroits passages aux environs de la rue Lafayette ; dès que deux amants ont adopté une de ces retraites, ils s’y retrouvent régulièrement ; il existe ainsi un nombre considérable de cachettes ignorées des indifférents. »


Je tiens ces détails de Ramon. Il s’est agenouillé sur la chaise voisine et nous avons joué notre partie dans le psaume d’amour profane murmuré dans le temple du Seigneur. Mon galant me chuchotait des niaiseries passionnées :

— J’ai pensé à vous, tous les instants de cette semaine !

— C’était votre devoir strict.

— Et vous ? avez-vous pensé à moi ?

Dieu ! que de questions inutiles ! Mais si on ne les répétait pas, de quoi remplirait-on les entretiens d’amour ? Je les subis sans colère, je suis habituée et j’en cherche d’aussi vaines, avec le seul souci de ne pas laisser tomber la conversation ; je sais par expérience que les entrevues où l’on ne dit rien sont les plus dangereuses.

Au milieu de notre entretien, une vieille est venue nous troubler ; elle s’est agenouillée à ma droite et elle s’est mise à parler tout haut au Seigneur ; craignant que le bruit de nos voix ne couvrît sa prière et l’empêchât d’arriver à l’oreille du Tout-Puissant, elle nous crie un « chut ! » irrité. Nous nous taisons : le cérémonial du rendez-vous ne varie pas ; après ces préliminaires, Ramon saisit ma main, c’est de règle ; le jeu de mains est la seule caresse permise en public, elle n’offusque pas la pudeur : les tripatouillages manuels ne se classent pas parmi les attouchements inconvenants ; les tarifs d’indignation ne le mentionnent point. Pourtant il existe mille façons d’énerver une main, d’y exécuter mille manèges voluptueux et subtils dont les conséquences s’étendent plus loin que le poignet. Si Ramon adore ce passe-temps, je ne le déteste point non plus ; ainsi débute le contact des épidermes et l’échange des fantaisies (Chamfort).

La vieille, ayant terminé son rapport intime au Seigneur, s’en fut maugréant des appréciations trop sincères à notre endroit. Nous reprîmes l’entretien où nous l’avions interrompu ; j’appris diverses choses que je n’ignorais pas, à savoir que mon partenaire me dédiait un sentiment de plus en plus vif, qu’il ne pouvait se contenter de ces rencontres furtives :

— Au moins, je ne vous suis plus indifférent ?

— J’ai beaucoup médité là-dessus ; vous ne m’êtes plus indifférent.

— Croyez-vous que vous arriverez à m’aimer ?

— Peut-être, je tâcherai.

— Il me faut une journée de vous, une grande journée.

— Ce n’est pas possible, je suis mariée.

— Allons donc ! Est-ce un empêchement ?

— Mon mari a coutume de m’avoir près de lui ; c’est même à cette seule fin qu’il m’épousa.

— Auriez-vous, parmi vos amies, une amie dévouée ?

— Oui, j’ai une amie très dévouée.

— Annoncez que vous passez une journée près d’elle, et venez avec moi.

Je me suis débattue ; j’ai cédé. Nous passerons cette journée de campagne. J’en ai trop envie. — Je me suis levée.

Dans le vestibule, aux yeux des mendiants habitués, nous nous sommes embrassés ; et je suis rentrée à pied, combinant mon plan d’escapade. Je compte que tu ne refuseras pas de m’aider, je dispose de toi ; notre vieille amitié m’y autorise, tu n’oseras pas te dérober ; il ne s’agit que d’une légère complaisance. Écris-moi, rue Brémontier, une petite lettre m’invitant à passer la journée chez les sœurs de Magdala (Écouen).

Envoie-la mardi soir pour mercredi, de façon qu’on l’apporte pendant le déjeuner ; entre l’œuf et la côtelette, Roger est à peu près traitable ; donc je te répondrai un mot d’acceptation, et cette après-midi-là, si tu ne me vois pas, tu penseras que ton amie a sauté le ruisseau.

Tu n’as aucune excuse, et tu ne peux rien me refuser, car je t’ai rendu un fier service : tiens-toi à la table : une… deux…

Ton mari retire sa demande en divorce !

J’ai enlevé l’affaire en une demi-heure. M. Censy dînait à la maison avant-hier avec les frères Schmack et de Pardieu ; après le café, je me suis arrangée pour attirer ton ex sur le canapé-aux-confidences ; il a donné dans le piège.

Vraiment, plaisanterie à part, il n’est pas mal en ce moment, M. Censy : on raconte qu’il aime chez une sorte de femme de lettres, laquelle tient un salon et reçoit des ratés mêlés à quelques publicistes sans gloire. Ce monde a la meilleure influence sur ton ancien époux ; il n’est plus timide, ne s’endort plus au dessert ; il cause et montre quelques idées qu’il a ramassées. J’avais toujours prédit que M. Censy finirait par le bas-bleuisme. Enfin il apprend à s’habiller : il soigne sa coiffure, il maigrit et il a l’air un tantinet vanné qui lui sied. Il fera un divorcé très présentable. Il y a ainsi, de par la ville, une foule de maris déplorables qui ont besoin de cette épreuve pour se révéler. D’ici un an, M. Censy épousera une jeune veuve qui aura souffert et il la rendra heureuse.

Donc, M. Censy a saisi la perche que je lui tendais ; il a parlé de toi ; il n’a plus de colère, ce sage.

— Je me suis montré de la dernière stupidité, dit-il ; ma chère épouse doit avoir une triste opinion de moi. J’étais d’un démodé, d’un coco ! Comment ai-je pu attacher tant d’importance à la propriété exclusive de sa jolie personne ?

— Qu’ouïs-je ! C’est vous qui parlez ? Vous autrefois si furieux !

— Oui, il paraît que la jalousie ne se porte plus. Un mari trompé ne s’indigne même pas ; il hausse les épaules et recommence sa vie, comme si de rien n’était.

— Vous pardonnez à Germaine ?

— On pardonnait encore en 1885 ; aujourd’hui, le pardon même est tombé en désuétude. On sourit, on se détourne ou on se sépare. Je n’ai pas encore le sourire.

— Vous tenez beaucoup au divorce ?

— J’y tiens, parce que j’ai peur que nous ne nous entendions jamais, Germaine et moi, et surtout parce qu’il y a eu scandale. J’aurais pu être un mari complaisant ; je ne veux pas être un mari plaisant.

— Vrai ! vous n’avez plus de haine contre votre femme ?

— Plus du tout ; j’ai dépassé ces mesquineries.

— Si elle vous demandait une chose assez facile, la lui accorderiez-vous ?

— Mais oui… à condition que nos intérêts n’en souffrissent pas. Elle vous a chargée d’une mission ?

— … En effet ; elle regrette infiniment ce qui s’est passé.

— Elle a tort ; moi, j’en suis ravi.

— Elle vous prie de retirer votre demande en divorce…

— Jamais de la vie !

— Attendez. Vous la retirez et trois mois après vous en introduisez une autre, pour incompatibilité d’humeur.

— Oh ! que d’affaires !

Je lui ai fait ressortir les inconvénients de sa position ; pour tous les deux, il valait mieux écarter le motif gênant. Puis, je l’ai entamé par le snobisme ; en se montrant généreux, il aurait le beau rôle, et puisqu’il mettait un point d’honneur à être tout à fait « Dernier Sganarelle », il devait vous faciliter le mariage.

Il a terminé la discussion :


— Je me concerterai avec mon avoué, Me Harduin-Béhague ; si c’est faisable, j’y consens d’avance ; je vous autorise à l’écrire à votre amie.

Veux-tu mon avis ? Ton mari te garde un petit quelque chose d’affection ; il parle trop de toi. Pas une allusion à Gérard.

J’espère que tu vas me bénir ; tu te marieras, grâce à moi, dans le plus bref délai. — Ah ! n’oublie pas ma lettre, c’est très important ; rappelle-toi : l’envoyer le soir pour qu’elle m’arrive par le courrier de midi.