La guerre était, dans son principe, une guerre populaire. Il serait à peine exagéré de dire que c’était la guerre de la Douma. Entre 1909 et 1914, entre la remise par M. de Pourtalès des deux ultimatums, dont le premier, de tous points semblable au second, avait déterminé un recul de la Russie que le patriotisme russe avait ressenti comme une humiliation, bien souvent la Douma avait exprimé le désir d’une politique étrangère plus vigoureuse. L’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche avait laissé une profonde amertume. L’éclipse que le prestige de la Russie avait subie en Orient avait été déplorée, critiquée à plus d’une reprise à la tribune du palais de Tauride. Aussi, lorsque l’empereur prit la défense de la Serbie menacée, puis quand il repoussa l’ultimatum de l’Allemagne, la Douma se reconnut dans cette résolution. Elle avait contribué, pour une part certaine, à ce retour à la fierté. Elle le salua comme une réparation. C’est d’ailleurs le propre mot qui fut employé, à la grande séance du 8 août, par l’orateur des nationalistes, M. Balachef : « A l’heure difficile et glorieuse que nous vivons, la Russie est appelée à réparer quelques-unes de ses erreurs historiques. » Et quand M. Milioukof vint déclarer à son tour : « Nous luttons pour libérer notre patrie d’une invasion étrangère, pour libérer l’Europe et le Slavisme de l’hégémonie germanique », il fut accueilli par des « bravos à gauche ».
Au fond, le nationalisme était la tendance dominante de cette Douma, la quatrième depuis la charte d’octobre 1905. Le mélange des idées de liberté et de nationalité s’était vu en France au XIXe siècle lorsque les libéraux combattaient à la fois la monarchie et les traités de 1815. Il s’était vu en Allemagne et en Italie où les efforts pour obtenir un régime constitutionnel s’étaient confondus avec les aspirations unitaires. On l’avait revu à Constantinople en 1908 avec les Jeunes-Turcs. Ce mouvement historique continuait, par la Russie, son tour du monde. Il suffira de rappeler les congrès « néo-slaves », qui s’étaient tenus à plusieurs reprises durant les années qui ont précédé la guerre. Le panslavisme renaissait sous une forme nouvelle. Au lieu d’être l’héritage de la « Sainte Russie », il se trouvait désormais associé à la doctrine politique du libéralisme. Il ne faut pas oublier, par exemple, pour comprendre les choses, que M. Milioukof aura été le premier à désigner Constantinople comme un des buts de guerre de la Russie. Le 24 mars 1916, plus de six mois avant que M. Trépof, durant son bref passage aux affaires, eût à son tour proclamé la nécessité pour l’empire russe de dominer le Bosphore, M. Milioukof avait dit à la Douma : « Nous voulons une sortie vers la mer libre. Nous n’aurions certes pas déclaré la guerre dans l’unique dessein de réaliser ce désir ; mais, puisqu’elle est commencée, nous ne la terminerons pas sans obtenir cette sortie. Notre intérêt consiste à nous annexer les Détroits. »
C’était la vieille idée impériale trouvant de nouveaux interprètes. Quelle différence, on le voit, entre les hommes qui voulaient régénérer la Russie par la guerre et ceux qui, en 1905, avaient tenté d’exploiter les défaites de Mandchourie pour faire la révolution ! Le manifeste de Viborg, après la dissolution de la première Douma, avait invité le peuple russe à refuser l’impôt et le service militaire. En 1914, les libéraux de la quatrième Douma lui demandaient de ne pas marchander les sacrifices pour la guerre jusqu’au bout.
Rénover la Russie par la liberté pour la faire plus grande et achever ses destinées nationales, c’était, au fond, une idée d’intellectuels, une idée de bourgeois. Cette quatrième Douma, elle était bourgeoise, en effet. Comment, de cela aussi, l’Empereur ne s’est-il pas rendu compte ? C’était à la suite des restrictions du droit électoral opérées en 1907 et en 1911, que la quatrième Douma avait été élue. Cens, curies, découpage des circonscriptions, tout avait été combiné pour obtenir une Douma souple et gouvernable. Cette Douma, on l’avait obtenue. Et il suffisait d’un peu de mémoire pour comprendre qu’au fond c’était une Douma « introuvable » et que l’on devait s’estimer heureux de l’avoir telle qu’elle était, lorsqu’on la comparait aux premières expériences du régime constitutionnel, aux premiers résultats des consultations populaires.
Nous croyons, sans pédantisme, pouvoir dire que ce qui aura surtout manqué à Nicolas II, parmi ses précepteurs, c’est un bon professeur d’histoire. Il est fâcheux pour lui, sa dynastie et son Empire, qu’à aucun moment il ne se soit trouvé quelqu’un pour lui montrer l’exemple de ce que d’autres monarchies avaient fait pour retremper leurs forces dans un grand courant national. Le passage de l’absolutisme au régime constitutionnel se trouvait étrangement facilité par la guerre. L’occasion s’offrait aux Romanof de prendre cet élixir de jeunesse qui avait si bien réussi à la maison de Savoie, grâce au Risorgimento, à la maison de Hohenzollern, grâce aux deux guerres de 1866 et de 1870. Victor-Emmanuel et Guillaume Ier, chacun à son heure, avaient renouvelé leurs traditions, rompu avec leurs conservateurs : Bismarck, dans ses Souvenirs, a fait la théorie de ce Bruch mit den Conservativen, de cette rupture avec les anciens partis, encombrants et compromettants, et qui entraînent à la ruine les gouvernements qui ne savent pas se dégager à temps pour rallier des éléments nouveaux. Savoie et Hohenzollern s’étaient bien trouvés de la recette. C’est ainsi que les libéraux prussiens, si acharnés dans leur opposition jusqu’en 1870, avaient formé ensuite ce parti national-libéral, le plus fidèle soutien de Bismarck et de la politique d’Empire et qui, comme l’ordre même des mots l’indiquait, avait fini par subordonner son libéralisme à son nationalisme. On sait que, dans la guerre présente, le parti national-libéral s’est montré aussi « annexionniste », aussi pangermaniste, aussi outrancier, que les plus qualifiés des conservateurs, en sorte que, pour rétablir l’équilibre et pour respecter la loi de physique politique qui pourrait s’appeler « loi de Bismarck », le chancelier de Guillaume II a été conduit à se rapprocher de la fraction modérée de la social-démocratie. Il ne tenait qu’à Nicolas II d’acquérir de la même manière ses « nationaux-libéraux ».
En réalité, et c’est ce qui va nous faire comprendre le cours des choses, le libéralisme russe avait engagé son avenir dans la guerre. Il jouait sa fortune sur la victoire. Si le défi de l’Allemagne, qui n’avait pas été relevé en 1909, l’avait été en 1914, c’était, pour une part, aux critiques que la Douma avait faites de la politique d’effacement que ce résultat avait été dû. Le sentiment et les théories des libéraux étaient intéressés dans cette lutte contre le bloc austro-allemand. Leur responsabilité ne l’était pas moins. Ils avaient tout approuvé, les crédits, les hommes, les sacrifices que la guerre impose aux nations. Si la guerre se terminait mal, ce n’était pas seulement l’idée slave et le patriotisme de la Douma qui auraient à souffrir. Ce serait la Douma elle-même qui serait atteinte. Réactionnaires ou révolutionnaires « défaitistes » la guettaient également, l’attendaient au résultat pour l’en accabler. C’est ainsi qu’indépendamment même de tout sentiment et de toute idéologie, l’instinct de la conservation, et, aussi, on ne sait quel appel des dieux, devaient entraîner la Douma à pousser la guerre à fond, à consacrer à la guerre, surtout par ses Commissions, son activité et ses forces, — ce qui, justement, devait l’introduire, avec la bureaucratie, dans un conflit qui aura été prompt à dégénérer en duel à mort.