Départ de Bombay.—La petite vérole se déclare.—Mascate.—Bandr-Abas.—Les Persans.—Le détroit de Kishm.—Bushire.—Le Schatel-Arab.—Bassora.—Le Tigre.—Tribus des Bédouins.—Ctésiphon et Séleucie.—Arrivée à Bagdad.
Le vapeur du nom de S. Ch. Forbes, de la force de quarante chevaux, commandé par le capitaine Lichtfield, n’avait que deux cabines, une petite et une grande. L’une avait déjà été louée depuis longtemps par un Anglais, M. Ross. L’autre fut envahie par quelques Persans riches, avec leurs femmes et leurs enfants. Il fallut donc me contenter d’une place sur le pont. Cependant je dînais à la table du capitaine qui, pendant toute la traversée, me combla de soins et de prévenances.
Le petit bateau était, dans toute la force du terme, surchargé de monde. L’équipage seul se composait de quarante-cinq hommes; ajoutez à cela cent vingt-quatre passagers, la plupart Persans, mahométans et Arabes; car M. Ross et moi nous étions les seuls Européens. Quand toute cette masse d’individus fut réunie, il n’y eut pas sur le pont la plus petite place vide. Pour aller d’un endroit à l’autre, il fallait grimper par-dessus des caisses et des coffres sans nombre, et prendre toutes les précautions imaginables pour ne pas marcher sur la tête ou sur les pieds des passagers.
Dans ces circonstances critiques, j’ai l’habitude d’embrasser d’un coup d’œil tout le terrain, pour me mettre à l’abri de la cohue et pour tâcher de découvrir un asile auquel personne ne songe. Je trouvai ce que je cherchais, et je fus plus heureuse que tous les passagers, et même que M. Ross; car la chaleur et les insectes l’empêchaient de dormir dans sa petite cabine. Mon choix s’était arrêté sur la place qui se trouve au-dessous de la table à manger du capitaine, fixée sur le pont d’arrière. Je m’installai, j’y étendis mon manteau et j’y fus assez bien, sans avoir à craindre que l’on me marchât sur les mains et sur les pieds, ou même sur la tête.
En quittant Bombay j’avais été un peu indisposée; aussi le second jour de la traversée je fus prise d’un petit accès de fièvre bilieuse. Pendant cinq jours j’eus à lutter contre le mal; je sortais avec peine de mon asile avant les repas, pour céder la place aux pieds de la société. Je ne pris pas de médicament (je n’en porte jamais avec moi), et j’abandonnai le soin de ma guérison à la Providence et à ma forte constitution.
Un mal bien plus dangereux que le mien éclata le troisième jour de notre voyage. Dans la grande cabine la petite vérole exerçait ses ravages. Dix-huit femmes et sept enfants y étaient entassés et étaient assurément moins libres que les esclaves sur les vaisseaux négriers; l’air y était empesté, et il leur était impossible de pénétrer sur le pont encombré d’hommes. Nous autres passagers du pont, nous tremblions que l’air vicié ne se répandît par les écoutilles ouvertes sur tout le navire. Les enfants étaient déjà atteints de la petite vérole avant de s’embarquer, mais personne n’avait pu s’en douter, car les femmes furent amenées à bord bien tard dans la soirée, couvertes de voiles épais et enveloppées de grands draps, sous lesquels elles portaient les enfants. Ce ne fut que le troisième jour, quand un des enfants vint à mourir, que nous apprîmes le danger dont nous étions entourés.
L’enfant, enveloppé dans un drap blanc, et attaché sur une petite planche chargée de quelques morceaux de charbon de bois ou de pierres, fut descendu dans l’eau par la planche à bascule. Les flots l’engloutirent aussitôt, et il disparut à nos yeux.
J’ignore si quelques parents ou quelque personne affectueuse assista à ces tristes obsèques, mais je ne vis couler aucune larme. La pauvre mère dévorait sans doute son chagrin dans le silence; il lui était défendu d’accompagner son pauvre enfant au dernier moment. Ainsi le voulait la coutume.
Il y eut encore deux cas de mort. Les autres malades guérirent, et heureusement l’épidémie s’en tint là.
30 avril. Aujourd’hui nous approchâmes beaucoup de la côte d’Arabie, et nous vîmes une chaîne de montagnes nues, qui n’était rien moins que belle.
Le lendemain 31 avril, nous aperçûmes, sur plusieurs beaux groupes de rochers, de petits donjons et des points fortifiés; enfin nous découvrîmes un grand fort sur une haute montagne, à l’entrée d’une baie.
Nous jetâmes l’ancre devant la ville de Mascate, située à l’extrémité de la baie. Cette ville, soumise à un prince arabe, est très-fortifiée et entourée de plusieurs rangées de rochers de formes étranges, également couronnés de tours et de forts. Le plus grand d’entre eux rappelle de tristes souvenirs. Il y avait là un ancien couvent de moines portugais; il fut attaqué une nuit par les Arabes, qui massacrèrent tous les moines. Cet événement eut lieu il y a à peu près deux cents ans.
Les maisons de la ville sont en pierre; elles ont de petites fenêtres et des terrasses en guise de toits. Deux soi-disant palais, dont un est habité par la mère du prince régnant, l’autre par le scheik (gouverneur), ne se distinguent des autres maisons que par une plus vaste circonférence. Plusieurs rues sont si étroites qu’il ne peut y passer que deux personnes de front. Le bazar, disposé à la turque, se compose de galeries couvertes, sous lesquelles les marchands se tiennent assis, les jambes croisées, devant leurs misérables marchandises.
La chaleur est très-étouffante dans la vallée de rochers où Mascate est encaissée (au soleil 41 degrés Réaumur); la lumière du soleil y est très-dangereuse pour les yeux, parce qu’elle n’est pas adoucie par la moindre verdure. Quelque loin que l’on porte la vue, on ne découvre nulle part ni arbre, ni buisson, ni le moindre brin d’herbe. Aussi tous ceux à qui leurs moyens le permettent tant soit peu, s’empressent, après avoir terminé leurs affaires, d’aller respirer le frais dans les villes situées le long de la mer. On ne trouve point ici d’Européens, le climat leur étant mortel.
Sur le revers de Mascate se trouve une longue vallée de rochers, dans laquelle on rencontre un village renfermant plusieurs tombes, et (chose merveilleuse!) un petit jardin avec six palmiers, un figuier et un grenadier. Ce village est plus grand et plus peuplé que Mascate; car il compte 6000 habitants, tandis que la ville n’en renferme que 4000. On ne peut se faire une idée de la misère, de la saleté et de la puanteur qui règnent dans ce village; les cabanes, qui semblent superposées l’une sur l’autre, sont très-petites, et seulement faites de roseaux et de feuilles de palmier. Toutes les immondices sont jetées devant les portes. Il faut beaucoup de résignation pour traverser un village de ce genre, et je suis étonnée que la peste ou d’autres épidémies n’y sévissent pas sans cesse. Les ophthalmies et la cécité y sont d’ailleurs des accidents très-fréquents.
De cette vallée[118] j’entrai dans une autre qui contient la plus grande curiosité de Mascate: c’est un assez grand jardin qui, avec ses palmiers, ses dattiers, ses fleurs, ses plantes et ses légumes, offre réellement l’image d’une oasis dans le désert. Cette végétation est due en grande partie à une irrigation infatigable. Le jardin appartient à un prince arabe. Mon guide me semblait être très-fier de cette merveille; il me demanda s’il y avait d’aussi beaux jardins dans mon pays.
Les femmes de Mascate portent une espèce de masque en étoffe bleue retenu par des agrafes ou des fils de fer, et qui ne touche pas la figure. Ce masque est coupé entre le front et le nez, de sorte que l’on voit quelque chose de plus que les yeux. Elles ne mettent ce masque que quand elles s’éloignent de la maison; chez elles et devant leurs cabanes, elles ont la figure découverte. Toutes les femmes que j’eus occasion de voir étaient laides; les hommes n’avaient pas non plus les traits délicats et fiers que l’on trouve si souvent chez les Arabes. Beaucoup de nègres servent ici comme esclaves.
J’avais fait mes excursions durant la plus grande chaleur (41 degrés Réaumur au soleil), et encore un peu épuisée de ma maladie, quoique je ne m’en fusse pas ressentie le moins du monde.
On m’avait prévenue à différentes reprises et on m’avait assuré que les rayons ardents des pays chauds étaient très-nuisibles aux Européens qui n’y étaient pas habitués, qu’on y gagnait souvent des fièvres et des coups de soleil. Mais si j’avais écouté tous ces avis, j’aurais fini par ne rien voir. Je ne me laissai pas dérouter: je sortais par la pluie et par le soleil, comme cela se présentait; aussi je vis toujours plus de choses que mes compagnons de voyage.
Le 2 mai, de grand matin, nous mîmes de nouveau sous voile.
Le 3 mai nous entrâmes dans le golfe Persique, et nous longeâmes d’assez près l’île d’Ormus. Les montagnes de cette île se distinguent par leurs teintes miroitantes. Beaucoup d’endroits scintillaient comme s’ils avaient été couverts de neige. Les montagnes contiennent beaucoup de sel, et tous les ans il vient de nombreux bateaux d’Arabie et de Perse pour en emporter des cargaisons.
Le soir, nous arrivâmes à la petite ville de Bandr-Abas, où nous jetâmes l’ancre.
4 mai. Bandr-Abas est située près de basses collines de sables et de rochers, séparées de montagnes plus hautes par une plaine étroite. Ici encore tout est sec et stérile; dans la plaine seulement on voit quelques petits groupes de palmiers.
Je regardais d’un œil de convoitise la côte de la Perse, dont j’aurais tant aimé à fouler le sol. Mais le capitaine me dissuada de mon projet de pénétrer dans ce pays avec mes vêtements européens. Il me fit remarquer que les Persans n’étaient pas aussi bons que les Hindous, et que, dans ces contrées reculées, l’apparition d’une Européenne était un événement si extraordinaire qu’on pourrait me recevoir à coups de pierres.
Par bonheur il se trouva sur le bateau un jeune homme à moitié Anglais, à moitié Persan (son père, un Anglais, avait épousé une Arménienne de Téhéran), qui parlait également bien les deux langues. Je le priai de m’emmener avec lui à terre; ce qu’il s’empressa de faire avec la plus grande amabilité.
Il me conduisit au bazar et me fit traverser plusieurs petites rues: le peuple accourut, il est vrai, de tous côtés, me regarda tout ébahi, mais ne montra pas la moindre velléité de me maltraiter.
Les maisons sont petites et construites dans le goût oriental. On y voit peu de fenêtres, elles sont très-petites et ont des terrasses au lieu de toits. Les rues sont étroites, sales et comme mortes; il n’y avait que le bazar qui fût animé. Les boulangers cuisaient ici le pain de la manière la plus simple, en présence même des chalands: ils pétrissent un peu de farine avec de l’eau dans une écuelle de bois; ensuite ils divisent la pâte en petits morceaux, qu’ils pressent et allongent de manière à les rendre minces et plats; puis ils passent dessus de l’eau salée et les collent dans l’intérieur d’un tuyau rond. Ce tuyau est en terre cuite; il a environ 45 centimètres de diamètre et 50 de long; il est enfoncé à moitié dans la terre, et on a pratiqué dans le bas un courant d’air. Des charbons de bois brûlent dans l’intérieur du tuyau, à l’extrémité inférieure. Ces morceaux de pâte sont cuits en même temps des deux côtés, le dessous par le tuyau ardent, le dessus par le feu de charbon. Je me fis donner une demi-douzaine de ces sortes de galettes qui, mangées chaudes, ont assez bon goût.
On peut facilement distinguer les Persans et les Arabes, que l’on voit encore en grand nombre; ils sont plus grands et plus forts, ils ont la peau plus blanche, les traits grossiers et assez expressifs, et un air très-sauvage et très-féroce. Leur costume ressemble à celui des mahométans. Beaucoup portent des turbans, d’autres des bonnets coniques en peau d’astracan noire, de 50 à 75 centimètres de haut.
On m’a raconté un si beau trait de reconnaissance de M. William Heborth, qui m’accompagna jusqu’à Bandr-Abas, que je ne puis m’empêcher de le redire à mes lectrices. Arrivé de Perse à Bombay, à l’âge de seize ans, il fut parfaitement accueilli par un ami de son père, qui non-seulement l’assista de son mieux, mais, grâce à son crédit, lui fit obtenir une bonne place. Marié et père de quatre enfants, ce généreux protecteur eut le malheur de faire un jour une chute de cheval, dont les suites funestes lui coûtèrent la vie. N’écoutant alors que la voix de son noble cœur pour s’acquitter envers son ancien bienfaiteur, il épousa la veuve, qui, beaucoup plus âgée que lui et sans fortune, était chargée de quatre enfants.
A Bandr-Abas, nous prîmes un pilote côtier pour passer le détroit de Kishm. A midi, nous nous embarquâmes.
Le passage du détroit de Kishm est sans danger pour les vapeurs, mais les navires à voiles l’évitent; car l’espace entre la terre ferme et l’île de Kishm étant souvent très-étroit, ils pourraient facilement être jetés sur la côte par des vents contraires.
L’île forme une vaste plaine, partout garnie de petits bosquets maigres et rabougris. Beaucoup de personnes de la côte voisine viennent y chercher du bois.
Le capitaine m’avait fait des récits pompeux de la beauté de cette traversée, de la fertilité de l’île, des passages si étroits que les cimes des palmiers de l’île et de la côte se touchaient.
Il faut croire que depuis le dernier voyage du bon capitaine, un phénomène bien étrange avait eu lieu. Ces superbes palmiers élancés étaient transformés en méchants arbustes peu feuillus, et, aux endroits les plus resserrés, la terre ferme et l’île étaient au moins à un demi-mille de distance l’une de l’autre. Ce qui est étrange, c’est que M. Ross raconta plus tard la même chose; il ajouta plus de foi au récit du capitaine qu’à ses propres yeux.
A un des endroits les plus resserrés du détroit se trouve le beau fort de Lufth. C’est là qu’était encore, il y a quinze ans, le siége principal des pirates persans. A la suite d’un combat naval entre les Anglais et les pirates, plus de 800 de ces derniers furent tués, un grand nombre fut fait prisonnier, et toute la bande détruite. Depuis ce temps, la sûreté du pays n’a plus été troublée.
Le 5 mai, nous sortîmes du détroit, et, trois jours après, nous jetâmes l’ancre à Bushire.
Dans le golfe Persique, nous rencontrâmes passablement d’algues et de mollusques. Ces derniers, d’un blanc laiteux, avaient beaucoup de filaments et la forme d’agarics; d’autres, d’une couleur rose, étaient marqués de petites taches jaunes. On trouvait aussi bon nombre de serpents marins.
8 mai. La ville de Bushire est dans une plaine, à 6 milles de la chaîne de montagnes, dont la cime la plus élevée, appelée Hormutsch par les Persans, et Halalu par les Anglais, a plus de 1700 mètres.
La ville compte 15 000 habitants; son port est le meilleur de la Perse, mais il a l’air très-sale.
Les maisons sont si serrées et si rapprochées, qu’on peut facilement passer de l’une à l’autre en enjambant, et qu’il ne faut pas beaucoup d’adresse pour s’enfuir par-dessus les toits. En effet, les terrasses sont bordées par des murs qui n’ont pas plus de 30 à 70 centimètres. Sur plusieurs maisons, on voit des tuyaux de cheminée carrés de plus de 5 à 6 mètres, que l’on peut ouvrir en haut et sur les côtés; ils servent à intercepter le vent et à répandre la fraîcheur dans les appartements.
Les femmes se voilent tellement le visage, que je ne sais pas comment elles font pour trouver leur chemin; les plus petites filles imitent déjà cette coutume. Elles portent des anneaux aux narines, aux bras et aux pieds, moins cependant que les femmes hindoues. Les hommes sont tous armés, même chez eux, de poignards ou de couteaux; dans la rue, ils sont en outre munis de pistolets.
Nous restâmes deux jours à Bushire, où je fus parfaitement bien traitée chez le résident, le colonel Hennelt.
J’aurais bien voulu quitter le bateau à Bushire pour aller visiter les ruines de Persépolis et pour continuer mon voyage par terre jusqu’à Schiras, Ispahan, Téhéran, etc.; mais de grands troubles avaient éclaté dans ces districts, infestés en outre par de nombreuses hordes de brigands. Je fus forcée de changer mon plan et de me rendre provisoirement à Bagdad.
Le 10 mai, dans l’après-midi, nous quittâmes Bushire. Le 11, j’eus le bonheur de voir un des plus célèbres fleuves du monde, le Schatel Arab, le fleuve des Arabes, formé de la jonction de l’Euphrate, du Tigre et du Kaurun, et dont l’embouchure ressemble à un bras de mer. Le Schatel Arab conserve son nom jusqu’au delta du Tigre et de l’Euphrate.
12 mai. En quittant la mer, nous dîmes aussi adieu aux montagnes; des deux côtés du fleuve, nous avions devant nous des plaines immenses couvertes de bois de dattiers.
A vingt milles au-dessous de Bassora, nous entrâmes dans le Kaurun pour déposer quelques passagers près de la petite ville de Mahamlbah, située tout à l’entrée du fleuve. Nous revînmes aussitôt sur nos pas, et le capitaine déploya beaucoup d’habileté pour faire tourner le bateau dans un espace très-restreint. Dans notre inexpérience de l’art nautique, cette manœuvre nous inspira quelques craintes. A chaque instant, nous croyions que l’avant ou l’arrière allait donner contre la côte; mais la manœuvre réussit au delà de nos espérances. Toute la population de Mahambrah était assemblée sur le rivage; elle n’avait pas encore vu de vapeur, et prit le plus grand intérêt à cette audacieuse entreprise.
La ville de Mahambrah a essuyé, il y a six ans, une terrible catastrophe.
Placée alors sous la souveraineté turque, elle fut attaquée et pillée par les Persans. Presque tous les habitants, au nombre de cinq mille, périrent à cette occasion. Depuis ce temps, Mahambrah appartient aux Persans.
Vers midi, nous arrivâmes devant Bassora[119].
On ne découvre, depuis le fleuve, que quelques fortifications et de grands bois de dattiers. La ville est placée derrière ces bois, à un mille et demi dans l’intérieur du pays.
La traversée de Bombay à Bassora, à cause des moussons défavorables, avait duré dix-huit jours, et avait été un des plus pénibles voyages que j’eusse faits jusqu’alors. Toujours sur le pont et au milieu d’une foule compacte de passagers, par une chaleur qui à midi, même à l’ombre de la tente, s’élevait jusqu’à trente degrés, je ne pus changer qu’une seule fois, à Bushire, de linge et de vêtements. Cet état est d’autant plus affreux qu’on ne peut pas se débarrasser de la vermine dont on est gratifié par ses voisins. Aussi il me tardait de retremper mes forces épuisées dans un bain de propreté.
Bassora, une des grandes villes de la Mésopotamie, n’a parmi ses habitants qu’un seul Européen. J’avais une lettre pour l’agent anglais, M. Barseige, Arménien de naissance, dont, faute d’hôtel, je fus forcée de réclamer l’hospitalité pour quelques jours. Le capitaine Lichtfield lui présenta ma lettre et lui fit part de ma requête, que l’aimable Arménien eut la politesse de refuser tout net. Le bon capitaine mit alors son bateau à ma disposition, ce qui m’assura au moins un asile pour les premiers moments.
Je trouvai beaucoup d’amusement à voir débarquer les femmes persanes: elles auraient été des beautés de premier ordre, des princesses du harem du Sultan, qu’on n’aurait pas pu prendre plus de précautions pour les soustraire aux regards indiscrets des passagers et des hommes de l’équipage.
Grâce à mon sexe, on ne me traita pas avec la même rigueur, et je pus voir furtivement les dix-huit femmes renfermées dans la cabine; mais j’affirme qu’il n’y en avait pas une seule que l’on pût appeler belle. Les maris se placèrent sur deux rangs, depuis l’escalier de la cabine jusqu’à celui du bateau, et, déployant en l’air de grands mouchoirs, ils formèrent des murs mobiles et nullement transparents. Les femmes sortirent peu à peu de la cabine; elles étaient tellement couvertes de mouchoirs, qu’il fallut les guider comme des aveugles. Elles se blottirent entre les mouchoirs tendus et attendirent qu’elles fussent toutes réunies: alors toute la troupe, c’est-à-dire le mur avec les belles qu’il protégeait, se mit en mouvement et avança pas à pas. C’était vraiment pitié de voir ces malheureuses descendre l’escalier étroit pour entrer dans le bateau bien couvert qui les attendait. A chaque instant l’une ou l’autre trébuchait et manquait de tomber. Leur débarquement prit une grande heure.
13 mai. Le capitaine vint me prévenir qu’un missionnaire allemand se trouvait par hasard à Bassora, et qu’ayant plusieurs chambres, il pourrait peut-être m’en céder une. Je me rendis aussitôt chez ce missionnaire, qui, en effet, eut la complaisance de m’accorder une chambre où il y avait même un foyer. Je ne pus me défendre d’une certaine émotion en prenant congé du bon capitaine, dont je n’oublierai jamais l’amabilité et la complaisance. C’était réellement un excellent homme, et cependant les pauvres matelots, la plupart hindous et nègres, étaient traités sur son bateau plus mal que partout ailleurs. C’était le fait des deux pilotes, qui accompagnaient presque chaque parole de coups de poing et de bourrades. A Mascate, trois de ces malheureux matelots s’enfuirent.
L’Européen chrétien est au-dessus de l’Hindou païen et du musulman pour les connaissances et les lumières; mais que ne lui ressemble-t-il un peu pour la bonté et la bienveillance!
On attendait à Bassora sous peu de jours un petit vapeur de guerre anglais qui, pendant neuf mois de l’année, fait le service des lettres et des paquets entre Bassora et Bagdad, et dont le capitaine est assez bon pour emmener les passagers européens qui, par extraordinaire, s’égarent dans ce pays[120].
Le peu de jours que je passai à Bassora, je les employai à visiter les restes de son ancienne splendeur.
La ville de Bassora, appelée aussi Bassra, fut fondée en 656, sous le calife Omar. Après avoir passé alternativement de la domination des Turcs sous celle des Persans, elle a fini par rester au pouvoir des Turcs.
On ne découvre plus aucune trace des belles mosquées et des caravansérais d’autrefois. Les murs de la forteresse sont peu solides et à moitié délabrés; les maisons sont petites et d’un aspect mesquin, les rues tortueuses, étroites et sales; le bazar se compose de galeries couvertes, et, chose étonnante, on n’y voit que de misérables boutiques et pas un seul beau magasin: cependant Bassora est la principale place de commerce et l’entrepôt des marchandises de l’Inde destinées pour la Turquie.
Dans le bazar il y a beaucoup de cafés et quelques caravansérais passables.
Une grande place, qui ne se distingue pas précisément par la propreté, sert pendant le jour comme marché au blé, et le soir on trouve devant un grand café plusieurs centaines d’étrangers qui prennent du café et qui fument leur narguileh.
Bassora présente beaucoup de ruines modernes qui datent de 1832, époque à laquelle la peste enleva presque la moitié de ses habitants. On traverse bien des rues, bien des places où l’on ne rencontre que des maisons abandonnées ou à moitié écroulées. Dans tous les lieux où, il y a à peine vingt ans, l’homme actif déployait son industrie, on ne voit aujourd’hui que décombres et ruines, et des buissons et des palmiers poussent entre les murs renversés.
La situation de Bassora ne passe pas pour être saine; la plaine d’alentour est d’un côté coupée par des fossés innombrables qui, remplis à moitié de vase et d’immondices, répandent des émanations pestilentielles, et occupée de l’autre côté par des bois de dattiers qui empêchent tout courant d’air. La chaleur y est si grande, que dans presque toutes les maisons on trouve un appartement pratiqué un ou deux mètres plus bas que la rue, et n’ayant de petites fenêtres que dans le haut des cintres. C’est dans ces appartements qu’on se tient pendant la journée.
La plus grande partie de la population se compose d’Arabes; le reste consiste en Persans, en Turcs et en Arméniens.
Les Européens, comme nous l’avons dit, manquent complétement. On me conseilla, pour mes excursions, de m’envelopper dans un grand mouchoir et de mettre un voile. Je me conformai au premier avis, mais je ne pus endurer le voile dans cette grande chaleur. J’allai la figure découverte, et quant au mouchoir (isar), je le portais si maladroitement, que mes habits européens se laissaient voir par tous les bouts. Cependant personne ne m’insulta.
Le 16 mai arriva le vapeur Nitocris. Il était petit, de la force de 40 chevaux, mais très-propre et très-gentil. Le capitaine, M. Johns, se déclara tout disposé à m’emmener, et le premier officier, M. Holland, m’abandonna même sa cabine. On ne me fit rien payer pour la traversée ni pour la nourriture.
Sans cette bonne fortune, le voyage de Bassora à Bagdad aurait été des plus pénibles et des plus désagréables. En bateau, la traversée dure de quarante à cinquante jours, la distance étant de 500 milles, et le bateau étant presque toujours traîné par des hommes. Par terre, la distance n’est que de 390 milles; mais la route traverse des déserts infestés par des hordes de brigands et des tribus de Bédouins nomades, dont il faut acheter chèrement la protection.
17 mai. A onze heures du matin nous levâmes l’ancre et nous profitâmes de la marée, qui se fait sentir depuis l’embouchure jusqu’à 120 milles en amont du fleuve.
Dans l’après-midi nous arrivâmes à l’extrémité de Korne, appelé aussi le Delta (45 milles de Bassora). C’est ici que l’Euphrate et le Tigre mêlent leurs eaux. Les deux fleuves sont également grands, également rapides; et, comme on ne sut probablement pas auquel des deux on laisserait son nom, on l’enleva à chacun des deux, et on les appela Schatel.
Ce qui donne à cet endroit plus d’importance encore, ce sont les assertions de beaucoup d’écrivains qui prétendent démontrer, par des preuves irrécusables, que le paradis terrestre était là. S’il en est ainsi, notre bon père Adam, après avoir été chassé de ce lieu de délices, a fait une fameuse course pour arriver sur le pic qui porte son nom, à Ceylan.
Nous entrâmes dans le Tigre; pendant trois milles, nous jouîmes du spectacle des beaux bois de dattiers que nous n’avions jamais perdus de vue depuis l’embouchure du Schatel Arab jusqu’à Korne. Voilà qu’ils disparurent tout à coup; mais, des deux côtés, on apercevait une belle et riche verdure, et de superbes champs de blé alternaient avec de larges pelouses couvertes en partie de buissons ou d’arbustes touffus. Mais cette fertilité ne règne pas à plus de quelques milles dans l’intérieur du pays. Si l’on s’éloigne du fleuve, on ne trouve qu’un désert.
Dans plusieurs endroits, nous vîmes de grandes tribus de Bédouins qui avaient dressé leurs tentes sur de longues files, d’ordinaire tout au bord du rivage. Quelques-unes de ces hordes avaient des tentes assez grandes, tout à fait couvertes; d’autres, au contraire, n’avaient étendu sur quelques pieux qu’une natte de paille, un drap ou quelques peaux qui préservaient à peine les têtes de ces malheureux contre les rayons ardents du soleil. En hiver, où le froid est souvent assez intense pour qu’il gèle, ils ont les mêmes demeures et les mêmes vêtements qu’en été. C’est aussi dans ce temps que la mortalité est la plus grande chez eux. Ces hommes ont l’air de vrais sauvages, et ne sont vêtus que de couvertures d’un brun foncé. Les hommes en tiennent un morceau entre les jambes, et en roulent un autre autour du corps. Les femmes s’en enveloppent entièrement; les enfants vont souvent tout nus jusqu’à l’âge de douze ans. Leur teint est d’un brun très-foncé, leur figure un peu tatouée; hommes et femmes tressent leurs cheveux en quatre nattes qui descendent jusqu’aux tempes, puis vont retomber par derrière. Les armes des hommes se composent de gros gourdins; les femmes aiment beaucoup à se parer de perles de verre, de coquillages et de lambeaux de couleur; de grands anneaux leur traversent les narines.
Ces Arabes sont tous divisés en tribus, et placés sous la suzeraineté de la Porte, à laquelle ils payent une redevance. Mais ils n’obéissent qu’aux scheiks (juges ou chefs) de leur choix; plusieurs de ces chefs réunissent jusqu’à quarante ou cinquante mille tentes sous leur sceptre. Les tribus agricoles ne quittent pas l’établissement où elles se sont fixées; quant à celles qui élèvent des troupeaux, elles mènent une vie nomade.
A moitié route de Bassora à Bagdad, on aperçoit la grande et haute chaîne de montagnes de Louran; quand le ciel est pur, on voit, dit-on, leurs pics de plus de trois mille mètres, couverts d’une neige éternelle.
On approche du vaste théâtre des exploits de Cambyse, de Cyrus, d’Alexandre et d’autres conquérants. Chaque place de ce sol est riche en souvenirs historiques. Les contrées sont toujours les mêmes; mais que sont devenues leurs cités et leurs puissants empires? Des monceaux de terre qui recouvrent des décombres, des murs délabrés sont les restes des cités les plus superbes, et là où il y avait autrefois de grands États florissants, on voit aujourd’hui des déserts et des steppes que traversent des hordes rapaces.
Les Arabes agriculteurs sont eux-mêmes exposés aux agressions de leurs compatriotes, surtout à l’époque de la moisson. Pour se préserver autant que possible de ces rapines, ils transportent leur récolte dans de petits endroits fortifiés, dont je vis un grand nombre entre Bassora et Bagdad.
Pendant notre voyage, nous prîmes plusieurs fois du bois, et nous pûmes alors approcher sans crainte des habitants, tenus en respect par notre équipage imposant et bien armé. M’étant un jour laissé entraîner dans le fond d’un taillis par de beaux insectes, je me trouvai aussitôt entourée par une bande de femmes et d’enfants; je jugeai plus sage de retourner près de l’équipage, non pas que j’eusse peur de ces braves gens, mais ils me prenaient les mains, touchaient mes habits, voulaient mettre mon chapeau de paille, et ces familiarités ne m’étaient pas précisément agréables, à cause de leur extrême saleté. Les enfants avaient l’air excessivement mal tenus: plusieurs étaient couverts de boutons et de petits ulcères; tous, grands et petits, avaient toujours les mains fourrées dans leurs cheveux.
Aux endroits où nous relâchions, on nous apportait d’ordinaire des moutons et du gi (beurre), qu’on vendait très-bon marché. Un mouton coûtait tout au plus cinq krans[121]. Ces moutons étaient très-gros et très-gras, avaient une laine longue et épaisse, et une grosse queue d’environ 35 centimètres de long et 20 de large. Je n’avais jamais vu sur aucun bateau une nourriture comparable à celle de notre équipage. Ce qui me plut encore davantage, ce furent les bons procédés du capitaine envers les indigènes, assimilés en tout aux matelots anglais. Je ne trouvai nulle part ailleurs plus d’ordre et plus de propreté, ce qui prouve qu’on n’a pas toujours besoin de recourir aux coups et aux bourrades, comme on me l’avait assuré si souvent.
Dans les endroits couverts d’herbes et de buissons, nous vîmes plusieurs bandes de sangliers. Il n’y manque pas non plus de lions, qui descendent surtout des montagnes pendant les grands froids, et qui enlèvent des vaches et des moutons. Il est très-rare qu’ils s’attaquent à l’homme. Je fus assez heureuse pour voir deux lions, mais à une si grande distance, que je n’ose affirmer qu’ils surpassent en grandeur et en beauté ceux des ménageries d’Europe. Parmi les oiseaux, les pélicans furent assez aimables pour venir nous faire leur cour par troupes.
21 mai. Ce jour-là, nous vîmes les ruines du palais Khuszew Anushirwan à Ctésiphon.
Ctésiphon, d’abord capitale de l’empire parthe, puis du nouvel empire perse, fut détruite au VIIe siècle par les Arabes. Presque en face d’elle, sur la rive droite du Tigre, était Séleucie, une des plus célèbres villes de la Babylonie, qui, du temps de sa splendeur, avait 600 000 habitants, la plupart Grecs, et une constitution libre et indépendante.
On aperçoit d’abord les ruines de Ctésiphon de face, puis par derrière, car le fleuve décrit une grande courbe, et se replie sur lui-même de plusieurs milles. Comme j’ai fait depuis une excursion de Bagdad à Ctésiphon, j’aurai l’occasion plus tard d’en donner une description.
L’ancienne ville des califes apparaît de loin, merveilleusement grande et belle; mais malheureusement elle perd beaucoup de son importance quand on la voit de près. Les minarets et les coupoles, revêtus de briques de couleur, jettent un vif éclat aux rayons du soleil. Les palais, les portes de la ville, les fortifications, bordent à perte de vue les rives du Tigre aux teintes jaunes, et des jardins plantés de dattiers et d’autres arbres fruitiers couvrent l’immense plaine.
A peine avions-nous jeté l’ancre, qu’une masse d’indigènes vinrent entourer le bateau. Ils se servent de singuliers bâtiments, qui ressemblent à des corbeilles rondes tressées de fortes feuilles de palmiers, et revêtues d’asphalte. On les appelle guffers; leur diamètre est de deux mètres, et leur hauteur d’un mètre. On y est en toute sûreté, ils ne chavirent jamais et ils n’ont pas besoin de beaucoup d’eau. Leur invention remonte à des temps très-reculés.
J’avais une lettre pour le résident anglais, M. Rawlinson; mais M. Holland, le premier officier du vaisseau, m’ayant offert sa maison, je la préférai, parce que M. Holland était marié, tandis que M. Rawlinson ne l’était pas. Je trouvai dans Mme Holland, née à Bagdad, une femme très-jolie et très-aimable qui, âgée de vingt-trois ans, avait quatre enfants dont l’aîné avait huit ans.
Bagdad.—Principaux édifices.—Climat.—Fête donnée par le résident anglais.—Le harem du pacha de Bagdad.—Excursion aux ruines de Ctésiphon.—Le prince persan Il-Hany-Aly-Culy-Mirza. Excursion aux ruines de Babylone.—Départ de Bagdad.
Bagdad, capitale de l’Assyrie et de la Babylonie, fut fondée au VIIIe siècle, sous le calife Abou-Giafar-Almansour. Un siècle plus tard, sous le règne de Haroun-Al-Radschid, le meilleur et le plus éclairé de tous les califes, la ville atteignit son plus haut degré de splendeur, mais cent ans après elle fut détruite par les Turcs. Prise par les Persans au XVIe siècle, elle demeura constamment une occasion de discorde entre les Turcs et les Persans, et, bien qu’incorporée à l’empire ottoman au XVIIe siècle, le schah Nadir chercha encore, au XVIIIe, à l’enlever aux Turcs.
La population actuelle comprend environ 60 000 âmes: on compte à peu près 45 000 Turcs; le reste se compose de juifs, de Persans, d’Arméniens, d’Arabes, etc. Il n’y a guère plus de cinquante à soixante Européens. La ville occupe les deux rives du Tigre, mais c’est principalement sur la rive orientale qu’elle se développe. Elle est entourée de murailles fortifiées en briques, interrompues par de nombreuses tours; mais les murailles et les tours sont faibles et lézardées, et les canons dont elles sont munies ne sont pas en très-bon état.
Je dus me procurer avant tout un isar (grande toile pour envelopper tout le corps), un petit bonnet (finer), avec un mouchoir (baschlo) qui, roulé et entrelacé autour du finer, forme une espèce de turban. Quant au bouclier roide et épais, tissé de crin, qui couvre le visage, je ne m’en servis pas, parce qu’on étouffe presque dessous. On ne peut pas se figurer de costume plus incommode pour les femmes que celui qu’on porte dans ce pays. L’isar ramasse la poussière du sol, et il faut une certaine adresse pour le tenir de manière à ce que tout le corps reste enveloppé. Je plaignais beaucoup les pauvres femmes, souvent forcées de porter encore un enfant ou un paquet, ou bien d’aller laver le linge à la rivière. Elles n’en revenaient jamais sans être trempées. Les plus petites filles même sont vêtues ainsi quand elles sortent.
Grâce à mon costume oriental, et même sans me couvrir le visage, je pus circuler librement partout. Je commençai par visiter la ville, qui n’offre plus rien de curieux, tous les anciens édifices du temps des califes ayant disparu. Les maisons, construites en briques cuites et en briques crues, n’ont qu’un étage. Les murs de derrière donnent tous sur les rues; il est rare de voir un balcon avec de petites fenêtres étroitement grillées. Il n’y a que les maisons dont les façades ont vue sur le Tigre qui soient exceptées de la règle commune: elles ont des fenêtres régulières et sont quelquefois très-jolies. Quant aux rues, elles ne sont pas très-larges, mais en revanche elles sont pleines de boue et de poussière. Le pont de bateaux jeté sur le Tigre, dont la largeur est ici de 230 mètres, est le plus misérable que j’aie jamais vu. Les bazars sont très-vastes. L’ancien bazar, reste des premières constructions de Bagdad, offre encore des traces de beaux piliers et de belles arabesques, et le kan Osman se distingue par un beau portail et par de hautes voûtes en forme de coupole. Les principaux passages sont si larges qu’un cavalier et deux piétons peuvent aller de front. Les marchands et les artisans sont ici, comme dans tout l’Orient, répartis dans des rues ou des passages. Les beaux magasins se trouvent dans les maisons particulières ou dans les kans des bazars. De méchants cafés se rencontrent partout en grand nombre.
Le palais du pacha, vaste édifice sans goût et sans magnificence, n’est imposant que de loin. Les mosquées sont assez rares, et, à part des incrustations de carreaux de briques, elles n’offrent rien de remarquable.
Pour pouvoir embrasser Bagdad d’un seul coup d’œil, je montai avec beaucoup de peine sur la plate-forme extérieure d’une des coupoles du kan Osman, et je fus réellement surprise de l’étendue et de la jolie position de la ville. On a beau parcourir dans tous les sens les rues étroites et uniformes d’une ville orientale, on ne peut jamais s’en faire une idée, car une rue ressemble à l’autre, et toutes ensemble offrent l’image des corridors d’une prison. Mais, du point élevé où j’étais postée, je dominais toute la ville avec ses maisons innombrables, dont une grande partie sont situées au milieu de jolis jardins; je voyais à mes pieds des milliers de terrasses, et surtout le beau fleuve qui dans cette cité, longue de plus de cinq milles, roule ses eaux à travers de sombres bois de palmiers et d’arbres fruitiers.
Toutes les maisons, comme je l’ai déjà fait remarquer, sont bâties en tuiles, dont la plupart, dit-on, ont été apportées par l’Euphrate des ruines de Babylone. En considérant de plus près les fortifications, on y retrouve encore des traces des premières constructions. Les tuiles dont on s’est servi pour les élever ont près de 70 centimètres, et ressemblent à de belles dalles en pierre.
Les maisons, plus jolies à l’intérieur qu’au dehors, ont des cours propres et pavées, beaucoup de fenêtres, etc. Les chambres sont grandes et hautes, mais elles ne sont pas meublées si magnifiquement qu’à Damas. Pendant l’été, il fait si chaud à Bagdad qu’on change de domicile trois fois par jour. Le matin, on se tient dans les chambres ordinaires; vers neuf heures, on se réfugie dans les appartements souterrains, appelés sardabs, qui, à l’instar des caves, sont souvent à cinq ou sept mètres sous terre, et on y passe toute la journée. Au coucher du soleil, on se rend aux terrasses pour y recevoir des visites, y causer, y prendre du thé, et on y reste jusqu’au milieu de la nuit. C’est là le moment le plus agréable; les soirées sont fraîches et on se sent renaître. Beaucoup de personnes prétendent que la nuit la lune jette plus d’éclat que chez nous, mais je n’ai pas trouvé cela. On dort sur les terrasses, sous des moustiquaires qui enveloppent tout le lit. Pendant le jour, la chaleur monte dans les chambres jusqu’à 30 degrés, au soleil elle va de 40 à 44; dans les sardabs, elle dépasse rarement 25 degrés. En hiver, les soirées, les nuits et les matinées sont si froides qu’on fait du feu dans les cheminées.
Le climat de ce pays est regardé comme très-sain, même par les Européens. Cependant il y règne une maladie qui serait un grand sujet d’épouvante pour nos jeunes personnes, et qui ne frappe pas seulement l’indigène, mais tout étranger qui passe quelques mois à Bagdad: c’est un affreux bouton que l’on appelle la marque de dattes ou la bosse d’Alep.
Ce bouton, d’abord de la grosseur d’une tête d’épingle, prend peu à peu l’étendue d’un clou, et laisse de profondes cicatrices. D’ordinaire il paraît à la figure. Sur cent visages, on n’en trouve peut-être pas un seul qui soit exempt de ces vilaines marques. Lorsqu’on n’en a qu’une, on peut s’estimer fort heureux; ordinairement, on n’en a pas moins de deux ou même trois. Les autres parties du corps n’en sont pas non plus exemptes. Ces ulcères se montrent généralement quand les dattes commencent à mûrir, et ils ne grossissent que l’année d’ensuite, vers la même époque. On a cette maladie une fois dans sa vie; les enfants en sont pour la plupart atteints. On ne fait rien pour combattre ce mal, l’expérience ayant prouvé qu’il n’y a pas de remède pour le guérir. Les Européens ont essayé, mais sans succès, de s’en préserver par l’inoculation.
Ce mal se retrouve dans quelques contrées le long du Tigre. A quelques milles du fleuve, on n’en rencontre plus la moindre trace. On devrait en induire qu’il provient de l’évaporation de l’eau ou de la vase qu’elle dépose. Cependant le premier fait ne semble pas fondé; car le fléau épargne tout le personnel de l’équipage du vapeur anglais, qui reste toujours sur le bateau, tandis qu’il frappe tous les Européens qui habitent à terre. Un de ces derniers fut atteint de quarante ulcères, et il souffrit, dit-on, le martyre. Le consul français, forcé de séjourner à Bagdad plusieurs années, n’y amena pas sa femme, pour ne pas l’exposer à ce désagrément inévitable. Je ne restai que peu de semaines en ce pays, et il me vint également à la main un petit ulcère, qui finit aussi par devenir gros comme un écu, mais il ne pénétra pas bien avant dans les chairs et ne laissa pas de cicatrice. Je triomphais déjà d’en avoir été quitte à si bon marché. Mais hélas! il ne devait pas en être ainsi. Six mois plus tard, déjà de retour en Europe, ce mal me prit avec tant de force que, couverte de treize de ces boutons, j’en restai marquée plus de huit mois.
Le 24 mai, je fus invitée par le résident anglais, M. Rawlinson, à une grande fête qu’il donna pour célébrer l’anniversaire de la naissance de la reine Victoria. Au dîner, il n’y eut que des Européens; mais à la soirée, on admit toutes les notabilités du monde chrétien, tels que Grecs, Arméniens, etc. La fête eut lieu sur les belles terrasses de la maison. On s’y promenait sur des tapis moelleux; on s’asseyait, on se reposait sur des divans élastiques; les terrasses, la cour et le jardin étaient éclairés a giorno. Les rafraîchissements les plus délicats circulaient sans cesse, et l’Européen ne pouvait guère s’apercevoir qu’il était si éloigné de sa patrie. Ce qui produisit moins d’illusion, ce furent deux orchestres, dont l’un exécutait des morceaux européens, l’autre des airs nationaux. Des feux d’artifices, avec des ballons lumineux et des flammes de Bengale, servirent encore d’amusement. Un banquet splendide termina la fête.
Parmi les femmes et les jeunes filles, il y avait quelques beautés remarquables; mais toutes avaient des yeux séduisants qu’aucun jeune homme n’aurait pu regarder impunément. L’art de teindre les cils et les paupières y est sans doute pour beaucoup. Tout cil qui dépasse la ligne régulière est arraché avec soin, et remplacé artistement par le pinceau. C’est ainsi qu’on produit la plus belle forme arquée, et, en teignant encore les paupières, on augmente infiniment la beauté et l’éclat de l’œil. La plus humble servante recherche tout aussi soigneusement que la plus grande dame ces embellissements factices.
Les femmes étaient vêtues à la manière turco-grecque. Elles portaient de larges pantalons de soie, attachés autour de la cheville, et par-dessus des cafetans brodés d’or, dont les manches, serrées contre les coudes, étaient fendues ensuite et retombaient des deux côtés des bras, couverts par les manches de soie de la chemise. Au milieu étaient fixées des ceintures roides, larges comme la main, ornées sur le devant de boutons énormes, et sur les côtés de boutons plus petits en or émaillé et ciselé. Des perles montées, des pierres fines et des anneaux d’or brillaient à leurs bras, à leur cou et sur leur poitrine. Sur la tête elles portaient un joli petit turban, enlacé de chaînes ou de dentelles d’or. Beaucoup de minces tresses de cheveux se glissaient parmi ces dentelles et descendaient jusqu’aux hanches. Malheureusement plusieurs de ces belles avaient le mauvais goût de teindre leurs cheveux avec de l’orpin, ce qui leur faisait perdre leur brillante couleur noire et les changeait en une chevelure terne, d’un rouge foncé.
Quelque joli que fût ce cercle de femmes, il finissait par être monotone à voir; car le silence et l’immobilité régnaient parmi ce sexe, qu’on accuse d’ordinaire de trop de loquacité, et aucune de ces aimables figures n’exprimait le moindre sentiment ni la moindre émotion; il leur manquait l’esprit et l’instruction, le charme de la vie. Les filles indigènes n’apprennent rien; elles passent pour très-instruites quand elles savent lire la langue de leur pays, l’arménien ou l’arabe, et, en ce cas, on ne leur met entre les mains que des livres religieux.
Je trouvai plus d’animation lors d’une visite que je fis quelques jours plus tard au harem du pacha. Le rire, le babil et le badinage ne discontinuèrent pas un instant. Aussi en fus-je étourdie. On s’attendait à ma visite, et les femmes, au nombre de quinze, étaient magnifiquement vêtues de la manière que je viens de décrire, si ce n’est que les cafetans étaient plus courts et les turbans ornés de plumes d’autruche.
Je ne trouvai parmi ces dames aucune beauté remarquable; à part de beaux yeux qu’elles avaient toutes, leurs traits manquaient de noblesse et d’expression.
Le harem d’été où l’on me reçut était un joli édifice, bâti dans le goût le plus moderne, à l’européenne, avec de hautes et de belles fenêtres. Placé au milieu d’un petit potager, il était entouré d’un jardin fruitier plus grand.
Après plus d’une heure passée dans cette bruyante société, on servit des mets sur une table, et on mit des chaises tout à l’entour. La première femme ou la favorite passa la première, se mit à table et n’attendit même pas que nous fussions assises, mais porta immédiatement ses mains aux différents plats, et réunit en un tas les morceaux qu’elle aimait le mieux. Je fus aussi obligée de me servir de ma main pour manger, car il n’y avait ni couteau ni fourchette dans toute la maison; ce ne fut que vers la fin du repas qu’on m’apporta une grande cuiller d’or à thé.
La table était chargée de viandes succulentes, de pilaus apprêtés de différentes manières, et d’une quantité de sucreries et de fruits. Tous ces mets étaient excellents, et il y en avait un surtout qui ressemblait à s’y méprendre à nos beignets.
Quand nous eûmes mangé, les dames qui n’avaient pas trouvé place d’abord se mirent à table. A côté d’elles vinrent s’asseoir quelques-unes des premières servantes; après elles arrivèrent les dernières esclaves, parmi lesquelles il y avait quelques vilaines négresses. Celles-ci se mirent aussi à table et mangèrent ce qu’on leur avait laissé.
Après le repas, on servit du café noir dans de petites tasses, et on apporta des narguilehs. Les petites tasses étaient placées dans des gobelets d’or, richement ornés de perles et de turquoises.
Les femmes du pacha ne se distinguent de leurs suivantes et de leurs esclaves que par le costume et la toilette; elles ne diffèrent nullement entre elles par les manières. Les servantes s’asseyaient sans façon sur les divans, se mêlaient familièrement à la conversation, fumaient et prenaient du café avec nous. Les esclaves et les serviteurs sont traités avec bien plus de bonté et plus d’indulgence que dans les maisons européennes.
Les Turcs seuls ont des esclaves.
Autant on est rigide, dans tous les endroits publics, sur l’observation des mœurs et des convenances, autant on se montre relâché à cet égard dans les harems et dans les bains. Pendant qu’une partie des femmes était occupée à fumer et à prendre du café, je me glissai inaperçue dans quelques pièces voisines. Au bout de quelques minutes, j’en avais assez vu pour ressentir la plus vive pitié et la plus profonde horreur pour ces pauvres créatures, qui par l’oisiveté, par le manque de connaissance et par l’absence de toute morale, se dégradent au point de profaner le nom de l’humanité.
Je ne fus pas moins attristée par la visite d’un bain public de femmes. Là on voyait pêle-mêle des enfants, de jeunes filles, des femmes et des matrones; les unes se faisaient laver et teindre les mains, les pieds, les ongles, les sourcils, les cheveux, etc. D’autres se faisaient arroser et parfumer d’huiles et d’essences odorantes. Au milieu de tout cela folâtrait la jeunesse, et, ce qu’il y avait de pis, une grande partie de la société se figurait sans doute être dans le paradis, du temps où il n’avait pas encore été question de la pomme d’Ève. Les propos et les discours tenus dans ces bains répondent, dit-on, à la conduite, ce qui se conçoit du reste parfaitement. Pauvre jeunesse, où puiserais-tu le sentiment de la décence et de la pudeur, si tu assistes dès la plus tendre enfance à ces scènes et à ces conversations?
En fait de curiosités, je vis encore le monument funéraire de la reine Zobiedé, épouse favorite du calife Haroun al Radschid. Ce monument est intéressant, en ce qu’il diffère beaucoup des constructions ordinaires des mahométans. Au lieu de belles coupoles et de beaux minarets, une tour d’une très-faible hauteur s’élève sur un petit édifice octogone; cette tour ressemble beaucoup à celles que l’on voit au-dessus des temples ou pagodes des Hindous. Dans l’intérieur se trouvent trois simples tombeaux en maçonnerie; dans l’un repose la reine, dans les autres sont déposés les membres de la famille royale. Tout l’édifice est construit en tuiles, et fut jadis, à en juger par quelques traces, voûté de beau ciment, incrusté de briques de couleur et orné d’arabesques.
Tous ces monuments sont sacrés pour le musulman; aussi vient-il souvent de loin y faire ses dévotions. Un bonheur auquel il aspire tout aussi ardemment, c’est d’acquérir, dans le voisinage, une tombe qu’il puisse montrer avec orgueil à ses parents et à ses amis. Aussi tout autour on voyait de grandes places couvertes de sépultures.
En revenant de ce mausolée, je fis un petit détour pour voir le quartier de la ville ravagé et tombé en ruines à la suite de la dernière peste.
M. Swoboda, un Hongrois, me peignit l’horrible état dans lequel se trouvait alors Bagdad. Après s’être pourvu suffisamment de vivres, il s’était cloîtré entièrement avec sa famille et une domestique, et ne recevait du dehors que de l’eau fraîche. Il avait calfeutré avec soin les portes et les fenêtres, et n’avait permis à personne de monter sur la terrasse, ni même de respirer l’air du dehors.
Grâce à ces précautions hygiéniques, il échappa au terrible fléau avec sa famille et sa domestique, tandis que, dans les maisons voisines, des familles entières périrent. Comme on ne pouvait pas enterrer tous les morts, on laissa les corps se corrompre à l’endroit même où ils étaient tombés.
Quand l’épidémie eut disparu, les Arabes du désert vinrent s’abattre sur ce malheureux quartier pour voler et piller. Ils pénétrèrent sans peine dans les maisons vides et triomphèrent facilement des malheureux habitants qui avaient survécu. M. Swoboda aussi se vit obligé de se racheter en payant un tribut à ces oiseaux de proie.
J’eus hâte de m’éloigner de ces tristes lieux, et je me dirigeai avec plaisir vers les jardins riants qu’on trouve à chaque pas à Bagdad et dans les alentours.
Cependant ces jardins ne sont pas dessinés et plantés avec art; ce sont simplement des bois épais d’arbres fruitiers de toute espèce, tels que dattiers, pruniers, abricotiers, pêchers, figuiers, mûriers, etc., entourés d’un mur en tuiles; il n’y règne ni ordre ni propreté; on n’y voit ni pelouses ni parterres de fleurs, ni même des chemins régulièrement tracés; mais on y rencontre beaucoup de canaux, car il faut remplacer la pluie et la rosée par des irrigations artificielles.
Je fis de Bagdad deux grandes excursions, une aux ruines de Ctésiphon, une autre à celles de Babylone. Les unes sont à 18 milles et les autres à 60 milles de Bagdad.
Pour ces deux excursions, M. Rawlinson me donna de bons chevaux arabes et un serviteur de confiance.
A moins de passer la nuit dans le désert, il fallait faire la course de Ctésiphon, aller et retour, dans un jour, c’est-à-dire depuis le lever jusqu’au coucher du soleil: car à Bagdad, comme dans toutes les villes turques, les portes sont fermées après le coucher du soleil, et on remet les clefs au commandant de la ville. On les ouvre avec le lever du soleil.
L’aimable Mme Holland voulut me charger d’abondantes provisions; mais en voyage j’ai pour règle de renoncer à toute espèce de superflu. Quand j’ai l’assurance de trouver des hommes aux lieux où je me rends, je n’emporte pas de vivres, car je puis manger ce que mangent mes semblables. Si leur nourriture n’est pas de mon goût, c’est que je n’ai pas beaucoup d’appétit; et alors je jeûne jusqu’à ce que la faim me fasse tout trouver bon. Je n’emportai que ma gourde en cuir, qui me fut également inutile, car nous approchâmes souvent des canaux du Tigre, et nous passâmes même près de ce fleuve, quoique la plus grande partie de la route traversât le désert.
A moitié route, nous franchîmes le fleuve Dhyalah dans un grand bateau.
De l’autre côté du fleuve, habitent, dans des trous maçonnés, quelques familles qui vivent du fermage de la traversée. J’eus le bonheur de trouver pour me restaurer du pain et du petit-lait. On commence déjà à découvrir les ruines de Ctésiphon, quoiqu’elles soient encore éloignées de neuf milles. En trois heures et demie, nous avions parcouru toute la distance de Bagdad jusqu’aux ruines.
Ctésiphon s’était élevée jadis au rang des plus puissantes villes qui avoisinent le Tigre; elle venait après Babylone et Séleucie. En été, les souverains persans demeuraient à Ecbatania, en hiver à Ctésiphon. Cependant les ruines que je venais visiter se composent plutôt de quelques fragments du palais du schah Chosroès. On voit encore le portail à voûte colossale avec la porte, une partie de la principale façade et quelques parois latérales; tout cela est encore si solide, que les voyageurs pourront jouir pendant plusieurs siècles de ces débris imposants. Le cintre de la porte Touk-Kosra est le plus élevé de tous les portiques connus. Il a 30 mètres, c’est-à-dire cinq de plus que la principale porte de Fattipore Sikri, que beaucoup de voyageurs citent comme la plus élevée. Le mur, au-dessus de la voûte, a encore plus de 5 mètres.
Sur la façade du palais, on a taillé, de haut en bas, de petites niches avec des arcs, des colonnes et des lignes, etc. Le tout paraissait revêtu d’un fin ciment, dans lequel sont incrustées en cuivre, par-ci par-là, de charmantes arabesques.
Vis-à-vis de ces ruines, sur la rive occidentale du Tigre, on voit quelques restes des murs de Séleucie, première capitale de la Syrie, sous la dynastie macédonienne des Séleucides.
Sur les deux rives, on aperçoit tout autour, dans de vastes étendues circulaires, de petits tertres où l’on trouve, à une faible profondeur, des tuiles et des décombres.
Non loin des ruines du palais, s’élève une simple mosquée qui renferme le tombeau de Selaman Pak, adoré comme un saint, parce qu’il fut l’ami de Mahomet. On ne poussa pas la tolérance jusqu’à me laisser pénétrer dans cette mosquée; il fallut me contenter d’un coup d’œil furtif à travers la porte ouverte. Tout ce que je pus distinguer, ce fut un tombeau en tuiles entouré d’un treillage de bois peint en vert.
Déjà, en arrivant aux ruines, j’avais aperçu beaucoup de tentes sur le bord du Tigre. Ma curiosité m’engagea à les examiner. J’y trouvai tout comme chez les Arabes du désert, si ce n’est que les hommes me paraissaient moins sauvages et moins barbares. J’aurais passé au milieu d’eux sans crainte bien des jours et bien des nuits. Cela provenait peut-être aussi de ce qu’à force de les voir je m’étais faite à leurs manières.
Mais une visite bien plus agréable m’était réservée. Pendant que je demeurais encore chez ces sales Arabes, arriva un Persan; il me montra quelques jolies tentes dressées à peu de distance, et me fit un discours auquel je ne compris rien. Mon interprète m’apprit qu’un prince persan demeurait sous ces tentes, et qu’il me faisait prier par cet envoyé de venir le voir. J’acceptai cette invitation avec beaucoup de plaisir, et je fus reçue très-gracieusement par le prince, appelé Il-Hany-Aly-Culy-Mirza.
C’était un beau jeune homme, qui prétendait savoir le français, mais il n’en savait pas long; car toute sa science se bornait à ces mots: «Vous parlez français?» Heureusement, un des hommes de sa suite parlait un peu mieux l’anglais, de sorte que nous pûmes causer ensemble tant bien que mal.
L’interprète me dit que le prince habitait ordinairement Bagdad, mais que la chaleur insupportable l’avait engagé à établir sa résidence pendant quelque temps en plein air. Il était assis, sous une simple tente ouverte, sur un divan peu élevé, et sa suite était étendue sur des tapis. A ma grande surprise, il eut assez d’usage du monde pour m’offrir une place à côté de lui sur le divan. Notre conversation s’anima bientôt singulièrement, et son étonnement augmenta à chaque mot, quand je lui parlai de mes voyages. Pendant notre conversation, on me présenta un narguileh d’une beauté rare. Il était en émail d’or azuré, garni de perles, de turquoises et de pierres précieuses. Je tirai quelques bouffées par politesse; on servit aussi du café et du thé, et à la fin le prince m’invita à dîner. Une nappe blanche fut étendue par terre, et on mit dessus de grands pains plats en guise d’assiettes. Pour moi seule on fit une exception: on me donna une assiette et un couvert. On servit beaucoup de viandes, entre autres tout un agneau avec la tête, qui n’avait pas précisément l’air très-appétissant, plusieurs pilaus et un grand poisson frit. Dans les intervalles laissés par les plats, on avait mis des écuelles remplies de lait caillé épais et délayé, et des pots de sorbets. Dans chaque écuelle, il y avait une grande cuiller. Un domestique découpa l’agneau avec un couteau et avec la main. Il distribua les portions aux convives en posant la part de chacun sur son assiette de pain. On mangeait de la main droite. La plupart déchiquetaient la viande ou le poisson, passaient les morceaux dans un des pilaus, puis pétrissaient le tout en une boule qu’ils se fourraient dans la bouche. Plusieurs mangeaient les viandes grasses sans pilau; ils essuyaient sur leur pain, après chaque bouchée, la graisse qui leur coulait des doigts. Tout en mangeant, ils buvaient souvent du lait ou prenaient des sorbets, en se servant tous de la même cuiller. A la fin du repas, quoique le Prophète défende sévèrement l’usage du vin, le prince en fit apporter. C’était, à ce qu’il prétendait, à cause de moi. Il m’en versa un petit verre et en but lui-même deux, l’un à ma santé, l’autre à celle de sa famille.
Quand je lui racontai que je me proposais d’aller en Perse, c’est-à-dire à Téhéran, il m’offrit d’écrire une lettre à sa mère, qui, étant à la cour, pourrait m’y faire introduire. En effet, il écrivit aussitôt sur ses genoux, à défaut de table, imprima son sceau sur la lettre, me la donna, et me pria en même temps, en souriant, de ne pas dire à sa mère qu’il avait bu du vin.
Après le dîner, je demandai au prince s’il me serait permis de faire une visite à sa femme, car j’avais appris qu’il avait emmené avec lui une de ses femmes. Ma demande ayant été agréée, on me conduisit aussitôt dans un édifice voisin, qui, autrefois, avait servi de petite mosquée.
Je fus reçue dans un appartement frais et voûté, par une des plus belles jeunes femmes que j’eusse jamais vues dans un harem. Elle était de taille moyenne; tout dans sa personne avait les proportions les plus régulières, ses traits étaient nobles et d’une forme vraiment antique; elle me regarda mélancoliquement de ses grands yeux, car la malheureuse enfant n’avait pas la moindre société, à part une vieille servante et une jeune gazelle.
Son teint, il est vrai un peu artificiel, était d’une blancheur éblouissante; un incarnat délicat se reflétait sur ses joues; seulement ses sourcils me semblaient avoir été gâtés à force d’art. Ils étaient couverts d’une raie bleue foncée, large d’un pouce, qui, formant deux arcs unis, s’étendait d’une tempe à l’autre et donnait à sa figure un air sombre et peu naturel. Ses cheveux n’étaient pas teints, mais ses mains et ses bras étaient un peu tatoués. Elle me dit qu’on lui avait fait subir cette vilaine opération dès son enfance; car c’est une coutume souvent observée par les mahométans.
Le costume de cette belle était le même que celui des femmes du harem. Seulement, au lieu du petit turban, elle avait passé délicatement autour de sa tête un mouchoir de mousseline blanche, qu’elle pouvait en même temps ramener sur sa figure, en guise de voile.
Notre conversation ne fut pas précisément très-animée, l’interprète n’ayant pas pu me suivre dans ce sanctuaire. Réduites à nous regarder l’une l’autre, il fallut nous contenter du langage des signes.
Quand je fus retournée auprès du prince, je lui témoignai mon ravissement de la rare beauté de sa jeune épouse, et je lui demandai quel pays avait donné le jour à cette charmante houri. Il me dit qu’elle était du nord de la Perse, et m’assura en même temps que ses autres femmes (il en avait quatre à Bagdad, et quatre à Téhéran auprès de sa mère), la surpassaient encore en attraits.
Au moment où je me disposais à prendre congé du prince pour retourner chez moi, il me proposa de rester encore un peu pour entendre la musique persane.
Bientôt parurent deux minstrels (ménestrels), dont l’un avait une espèce de mandoline à cinq cordes; l’autre était un chanteur. Le musicien fit un assez joli prélude, joua des mélodies persanes et européennes, et sut tirer un grand parti de son instrument. Le chanteur, d’une voix de fausset, fit des roulades et des trilles infinis. Malheureusement, sa voix n’était ni pure ni formée. Cependant, je n’entendis guère de fausses notes, et tous deux gardèrent bien la mesure. Les airs et les chants avaient assez d’étendue, de variété, de mélodie. Il y avait longtemps que je n’avais rien entendu de pareil.
Avant le coucher du soleil, j’étais revenue à Bagdad sans être trop fatiguée de mon voyage de trente-six milles à cheval, de mes courses à pied, et de la chaleur qui était épouvantable. Deux jours plus tard, le 30 mai, à cinq heures de l’après-midi, je partis pour les ruines de la ville de Babylone.
Le district dans lequel sont situées ces ruines s’appelle Irak Arabi; il comprend l’ancienne Babylonie et la Chaldée.
Dans la soirée, je fis encore 20 milles jusqu’au kan Assad. Les palmiers et les arbres fruitiers devenaient toujours plus rares; peu à peu, toute trace de culture s’effaça, et je me trouvai en plein désert, n’apercevant plus rien de ce qui réjouit et repose la vue. On ne découvrait de loin en loin que quelques rares herbes basses, à peine suffisantes pour le sobre chameau. Elles disparurent même complétement, peu de milles avant Assad, et, de cet endroit jusqu’à Hilla, le désert se montra sans interruption dans sa nudité aussi triste que monotone.
Nous passâmes près de l’emplacement où s’élevait jadis la ville de Borosippa, et où doit encore se trouver un pilier du palais de Nourhivan. Mais je ne le découvris nulle part, quoique tout le désert se déroulât devant moi et qu’un beau coucher de soleil répandît assez de lumière. Je me contentai donc d’en voir l’emplacement, et je me rappelai en même temps avec transport que c’était à cet endroit qu’on avait conseillé à Alexandre le Grand de ne plus retourner à Babylone.
Au lieu du pilier, je vis les vestiges d’un grand canal et de plusieurs petits canaux. Le grand canal joint l’Euphrate au Tigre, et tous servaient autrefois à arroser le pays, mais aujourd’hui ils sont presque entièrement dégradés.
31 mai. Jamais je n’avais vu tant de chameaux que ce jour-là. J’en comptai près de sept à huit mille. Comme la plupart marchaient presque à vide, et ne portaient qu’un petit nombre de tentes, avec quelques femmes et quelques enfants, je présume que c’était sans doute une tribu qui émigrait vers de nouvelles places fertiles. Dans cette quantité de chameaux, je n’en distinguai que peu qui, par leur blancheur, pussent être comparés à la neige. Les chameaux blancs sont très-estimés par les Arabes, qui les vénèrent en quelque sorte comme des êtres supérieurs. A l’extrémité de l’horizon, ces animaux aux jambes hautes et effilées me faisaient l’effet de groupes de petits arbres; aussi je les considérai d’abord comme tels, et j’éprouvais une agréable surprise de rencontrer quelque trace de végétation dans ce désert immense: mais la forêt, à l’instar de celle de Macbeth dans Shakspeare, s’avança vers nous, les troncs prirent la forme de pieds, et les cimes des arbres devinrent des corps.
J’eus aussi occasion de voir une espèce d’oiseaux qui m’était complétement inconnue. Ils ressemblaient par leur couleur et leur forme aux petits perroquets verts, appelés peroquitos; seulement leurs becs étaient un peu moins gros et moins recourbés. Ils se tenaient, comme des souris, dans de petits trous pratiqués dans la terre. Je les vis par bandes dans deux endroits du désert, et justement dans les parties les plus stériles, où l’on ne découvrait nulle part la moindre trace de végétation.
Vers les dix heures du matin, nous nous arrêtâmes, mais pour deux heures seulement, dans le kan Nasri, parce que je voulais absolument coucher à Hilla. La chaleur monta à plus de 45 degrés. Mais ce qu’il y eut encore de plus insupportable, ce fut un vent brûlant qui nous accompagna sans cesse, et qui nous chassa dans la figure des tourbillons de sable chaud. Nous passâmes souvent, comme la veille, près de canaux à moitié ensevelis dans les sables.
Les kans de cette route sont les plus beaux et les plus sûrs que j’aie jamais rencontrés. Ils ressemblent au dehors à de petits forts; un haut portail donne accès dans une vaste cour, entourée de toutes parts de larges et belles galeries dont les murs épais sont bâtis de briques. Dans ces galeries, on voit rangées les unes contre les autres des niches dont chacune est assez grande pour recevoir trois ou quatre personnes. Devant les niches, mais également sous les galeries, il y a des places pour le bétail. On a élevé en outre dans la cour une terrasse haute de près de deux mètres, où l’on dort dans les nuits brûlantes. Il y a également beaucoup d’anneaux et de pieux pour attacher les animaux, afin qu’ils puissent aussi passer la nuit en plein air.