Ces kans sont destinés à recevoir de grandes caravanes: ils peuvent contenir près de cinq cents voyageurs avec les bêtes de somme et les bagages, et sont construits par le gouvernement, et plus souvent encore par des gens riches qui croient s’assurer une place dans le ciel. Chaque kan est gardé par dix ou douze soldats. La porte est fermée le soir. Le voyageur n’a rien à payer pour le temps qu’il passe dans ces caravansérais.
En dehors du kan, et quelquefois même dans son enceinte, sont établies des familles arabes qui font le métier d’hôteliers, et qui fournissent aux voyageurs du lait de chamelle, du pain, du café noir, et parfois même de la viande de chameau ou de chèvre. Je trouvai le lait de chamelle un peu épais, mais la chair me parut si bonne que je la pris pour de la vache, et que je fus très-surprise quand mon guide me détrompa.
Quand des voyageurs sont pourvus d’un firman (lettre de recommandation) d’un pacha, un ou plusieurs soldats à cheval (dans les kans, tous les soldats ont des chevaux) les accompagnent dans les endroits dangereux, et, pendant les temps de tourmente, d’un kan à l’autre, sans la moindre rétribution. Comme j’étais munie d’un de ces firmans, je me fis escorter pendant la nuit.
Nous approchâmes assez tôt dans l’après-midi de Hilla, qui occupe aujourd’hui une partie de l’ancien emplacement de Babylone. De beaux bois de dattiers nous annoncèrent de loin la contrée habitée, mais nous masquèrent la vue de la ville.
A quatre milles de Hilla, nous nous détournâmes de la route, en prenant à droite, et nous arrivâmes bientôt au milieu de masses énormes, contre des montagnes formées de décombres, de murs et de monceaux de briques. Les Arabes appellent ces ruines Mujellibé. La plus grande de ces montagnes de briques et de décombres a une circonférence de plus de 700 mètres, et une hauteur de 47 mètres.
Babylone fut, comme on sait, une des plus grandes villes du monde. Les opinions sont partagées sur son fondateur. Les uns croient que c’est Ninus, d’autres Bélus, enfin il y en a qui disent que c’est Sémiramis. On raconte que, pour la construction de cette ville (fondée environ deux mille ans avant J.-C.), on convoqua deux millions d’hommes et tous les architectes et artistes de l’immense empire assyrien. On prétend que les murs d’enceinte avaient cinquante mètres de haut et près de sept mètres de large. Deux cent cinquante tours défendaient la ville, cent portes de bronze la fermaient, et elle avait une circonférence de près de 60 milles. L’Euphrate la divisait en deux parties. Sur chaque rive s’élevait un superbe palais. Un magnifique pont unissait les deux rives, et, du temps de la reine Sémiramis, on pratiqua même un tunnel sous le fleuve. Mais les plus grandes curiosités étaient le temple de Bélus et les jardins suspendus. Trois figures colossales en or massif, représentant des divinités, ornaient la tour du temple. On attribue la création des jardins suspendus, une des merveilles du monde, à Nabuchodonosor, qui voulait satisfaire un désir de son épouse Amytis.
Six cent trente ans avant J.-C., l’empire babylonien avait atteint le plus haut degré de sa splendeur. A cette époque, il fut conquis par les Chaldéens. Plus tard, il passa alternativement sous la domination des Persans, des Ottomans, des Tartares et d’autres peuples, jusqu’à ce qu’enfin il resta, depuis 1637 après J.-C., au pouvoir des Turcs.
Xerxès fit détruire le temple de Bélus ou de Baal. Alexandre voulut le faire restaurer; mais, comme il aurait fallu employer au moins dix mille hommes pendant deux mois (d’autres disent deux ans), seulement pour déblayer les décombres, il abandonna ce projet.
Des deux palais, l’un passe pour avoir été une citadelle, l’autre la résidence des rois. Malheureusement, les restes de ces constructions sont tellement dégradés, qu’ils ne permettent même pas à l’archéologue d’établir des inductions plausibles; cependant on présume que les ruines de Mujellibé proviennent de la citadelle. A un mille de là, on arrive à un monceau de ruines aussi grand, nommé El-Kasr. C’est là que se trouvait selon les uns le temple de Baal, selon d’autres le palais du roi. On voit encore des fragments massifs de murs et de piliers, et dans un enfoncement un lion en granit d’une forme si colossale, que de loin je le pris pour un éléphant. Il est en très-mauvais état, et, à en juger par ce qui reste, il ne semble pas avoir été l’œuvre d’un grand artiste.
Le mortier est d’une dureté remarquable. Les briques se briseraient plutôt que de s’en détacher. Elles sont toutes ou jaunâtres ou rougeâtres; elles ont près de 35 centimètres de long, presque autant de large, et 8 centimètres d’épaisseur.
Il y a dans les ruines d’El-Kasr un seul arbre délaissé, de la famille des conifères, tout à fait inconnus dans cette contrée; les Arabes l’appellent athalè, et le regardent comme un arbre sacré. Près du Bushire on en trouve, dit-on, plusieurs échantillons, et ils portent le nom de gaz ou de guz.
Quelques écrivains racontent sur cet arbre les choses les plus extraordinaires; ils affirment qu’il date du temps des jardins suspendus, et prétendent avoir entendu dans ses branches des sons plaintifs et mélancoliques, quand le vent l’agite avec violence. Certainement, tout est possible à Dieu; mais qu’un arbre rabougri, qui a à peine six mètres de haut, et dont le misérable tronc a tout au plus vingt-cinq centimètres de diamètre, soit âgé de trois mille ans, voilà ce qui me paraît par trop invraisemblable.
Le pays autour de Babylone était jadis si florissant et si fertile qu’on l’appelait le paradis de la Chaldée. Mais cette fertilité disparut aussi avec ses monuments.
Après avoir tout visité avec soin, je me rendis encore jusqu’à Hilla, au delà de l’Euphrate. On traverse le fleuve, qui a ici 143 mètres de large, sur un immense pont de quarante-six bateaux. On a posé, d’un bateau à l’autre, des planches et des canots qui à chaque pas se balancent de haut en bas; il n’y a pas de garde-fou sur les côtés, et l’espace est si étroit que deux cavaliers trouvent à peine assez de place pour passer à côté l’un de l’autre. Les vues, le long du fleuve, sont charmantes, la végétation y est encore belle, et quelques mosquées et de jolis édifices donnent de la vie à cette contrée florissante.
A Hilla, un riche Arabe me donna l’hospitalité. Comme le soleil penchait déjà vers son déclin, on m’assigna au lieu d’une chambre une magnifique terrasse. On m’envoya pour souper un excellent pilau, de l’agneau rôti et des légumes à l’étuvée, et pour boisson de l’eau et du lait caillé.
Ici les terrasses n’étaient point entourées d’un haut mur, circonstance dont je fus enchantée, car elle me permit d’observer la vie et la conduite de mes voisins.
Dans les cours, je voyais les femmes occupées à cuire du pain, absolument de la même manière que celles de Bandr-Abas. En attendant les hommes et les enfants étendirent des nattes de paille sur les terrasses et apportèrent des plats chargés de pilau, de légumes ou d’autres mets. Quand les pains furent cuits, on se disposa à manger. Les femmes s’assirent à côté des hommes, et je croyais déjà les Arabes de ce pays assez avancés en civilisation pour accorder une place à table à mon sexe. Mais, hélas! les pauvres femmes, au lieu de porter les mains aux plats, saisirent des éventails de paille pour éloigner les mouches importunes de la tête de leurs maîtres et seigneurs. Sans doute elles prirent leur repas plus tard dans l’intérieur de la maison, car je ne les vis manger ni dans la cour ni sur la terrasse. Enfin tout le monde vint se livrer au repos sur la terrasse; hommes et femmes s’enveloppèrent dans des couvertures jusque par-dessus la tête, et personne ne quitta la moindre pièce de son costume.
1er juin. J’avais commandé pour ce matin deux chevaux frais et deux Arabes comme escorte pour me rendre avec quelque sûreté aux ruines du Birs-Nimrod. Ces ruines sont à six milles dans le désert ou dans la plaine de Schinar, près de l’Euphrate, sur une colline en briques, haute de 88 mètres; elles consistent dans un pan de mur long de neuf mètres, et ayant d’un côté dix, et de l’autre douze mètres de hauteur. La plupart des briques sont couvertes d’inscriptions. A côté de ce mur sont plusieurs gros blocs noirs que l’on prendrait d’abord pour de la lave; mais, en y regardant de plus près, on reconnaît que ce sont aussi des débris de murs. On suppose que la foudre seule a pu produire une telle métamorphose.
On n’est pas non plus d’accord sur ces ruines. Quelques-uns les font remonter à la construction de la tour de Babel, d’autres à celle du temple de Baal.
De la pointe de la colline, on a une vue très-étendue sur le désert, sur la ville de Hilla avec ses charmants jardins de palmiers, et sur des monceaux innombrables de décombres et de briques. Il y a près de ces ruines un oratoire mahométan insignifiant; il se trouve, dit-on, à la même place où, suivant l’Ancien Testament, on jeta dans un brasier ardent les trois jeunes gens qui ne voulaient pas adorer les idoles.
Dans l’après-midi, j’étais de retour à Hilla. Je visitai la ville, qui doit avoir plus de 26 000 habitants, et je la trouvai bâtie comme toutes les autres cités orientales. Devant la porte de Kerbela, on voit la petite mosquée Esshems, qui renferme les dépouilles mortelles du prophète Josué. Elle ressemble tout à fait au monument funéraire de la reine Zobéide, près de Bagdad.
Vers le soir, la famille de mon aimable hôte me fit une visite avec d’autres femmes et d’autres enfants. Un sentiment naturel des convenances les avait empêchés de venir me voir le jour de mon arrivée, car ils me savaient fatiguée de ma longue course à cheval. Aujourd’hui encore je leur aurais fait grâce de leur visite, car les Arabes, riches ou pauvres, ont peu d’idée de la propreté. Pour me donner des marques de leur amitié, ils voulaient me mettre sur les bras ou sur les genoux les petits enfants tout barbouillés; je ne savais réellement comment faire pour me soustraire à ces gracieusetés. Beaucoup de ces enfants étaient couverts de boutons d’Alep, d’autres avaient de vilaines maladies d’yeux ou de peau. Quand les femmes et les enfants m’eurent quittée, mon hôte vint à son tour me voir. Lui, au moins, était proprement vêtu et montra plus de tact et plus d’usage du monde.
Le 2 juin, je quittai la ville de Hilla au coucher du soleil, et j’allai à cheval d’une seule traite jusqu’au kan de Scandaria (16 milles). Après m’y être arrêtée quelques heures, je fis encore seize milles jusqu’à Bir-Yanus. A une heure du matin, je me remis en route, accompagnée d’un soldat. A peine fûmes-nous à quatre ou cinq milles du kan que nous entendîmes un bruit extrêmement suspect. Nous nous arrêtâmes, et le domestique m’engagea à me tenir tout à fait tranquille, pour que l’on ne s’aperçût pas de notre présence. Le soldat descendit de cheval et se glissa plutôt qu’il ne marcha dans le sable, jusqu’à l’endroit dangereux, pour reconnaître les êtres. Je me sentais si fatiguée que, bien que seule au milieu des ténèbres de la nuit et dans un affreux désert, je m’endormis sur mon cheval, et ne m’éveillai qu’au retour du soldat qui, avec des cris de joie, vint nous apprendre que ce n’étaient pas des brigands qu’il avait rencontrés, mais bien un scheik allant à Bagdad avec sa suite.
Nous éperonnâmes nos chevaux et nous courûmes bride abattue jusqu’à ce que nous eûmes rejoint le cortége. Le scheik me salua en passant sa main par-dessus la tête, et la ramenant à sa poitrine, et me tendit son arme en signe d’amitié: c’était une massue avec un bouton en fer, qui, ornée de pointes très-nombreuses, ressemblait parfaitement à une soi-disant étoile du matin. Cette arme ne peut être portée que par un scheik.
Jusqu’au lever du soleil, je restai dans la société du scheik; mais ensuite je lançai mon cheval au galop, et dès huit heures du matin je me retrouvais dans ma chambre à Badgad, après avoir fait en trois jours et demi une course de 132 milles à cheval, et beaucoup de chemin à pied de côté et d’autre. On compte de Bagdad à Hilla 60 milles, et de Hilla à Birs-Nimrod, 6 milles.
Comme j’avais tout vu à Bagdad et dans ses environs, je voulais continuer mon voyage pour aller à Ispahan. Mais le prince persan Il-Hany-Aly-Culy-Mirza m’envoya un messager pour me prévenir qu’il avait reçu de très-mauvaises nouvelles de son pays, que le gouverneur d’Ispahan avait été assassiné, et que tout le pays était en révolte. Ne pouvant donc pas songer à entrer de ce côté en Perse, je pris la résolution d’aller d’abord à Mossoul et, une fois là, de prendre conseil des circonstances.
Avant de quitter Bagdad, je dois encore rappeler que j’avais eu dans le commencement bien peur des scorpions, parce que j’avais entendu dire et lu dans beaucoup de relations qu’il y en avait une grande quantité dans ce pays; mais, ni dans les sardabs ni sur les terrasses, je n’en vis jamais paraître, et, pendant un mois que je restai à Bagdad, on n’en trouva qu’un seul dans la cour. Je relate exprès ce fait, peu important en lui-même, pour mettre mes lecteurs en garde contre les récits et les rapports exagérés de beaucoup de voyageurs.
Voyage en caravane à travers le désert.—Arrivée à Mossoul.—Curiosités.—Excursion aux ruines de Ninive et au village de Nebijunis.—Seconde excursion aux ruines de Ninive; Tal-Nimrod.—Les chevaux arabes.—Départ de Mossoul.
Pour faire sûrement et sans grands frais le voyage de Bagdad à Mossoul, il faut se réunir à une caravane. Je priai M. Swoboda de m’indiquer un chef de caravane sûr. On voulut me dissuader de me hasarder seule parmi des Arabes, et on m’engagea à emmener au moins un domestique; mais, avec mes ressources bornées, cette dépense aurait été trop forte pour moi. D’ailleurs je connaissais déjà assez bien les Arabes, et je savais par expérience qu’on pouvait se fier à eux.
Le 14 juin, une caravane devait se mettre en route; mais les chefs de caravane, comme les capitaines de vaisseau, retardent toujours le départ de quelques jours. Aussi, au lieu de partir le 14, nous ne partîmes que le 17.
La distance de Bagdad à Mossoul est de 300 milles, que l’on fait en douze ou quinze jours. On voyage à cheval ou sur des mulets, et de nuit pendant les grandes chaleurs.
J’avais loué une mule qui, pour la somme modique de quinze krans, ou environ quinze francs, devait me transporter moi et mon bagage, il est vrai on ne peut plus exigu, à cent lieues de distance, sans que j’eusse à m’occuper de la nourriture de la mule ni de rien autre chose.
A cinq heures du soir, tous les voyageurs devaient être réunis dans le caravansérai, devant la porte de la ville. M. Swoboda m’y accompagna, me recommanda encore particulièrement au chef de la caravane et lui promit en mon nom un bon barschisch (pourboire), si pendant le voyage il prenait bien soin de moi.
J’allais donc entreprendre, à travers des déserts et des steppes, un pénible trajet de quinze jours, et, privée de toutes les commodités de la vie, affronter mille périls.
Voyageant comme le plus pauvre Arabe, je devais me résigner à être rôtie le jour par le soleil, à me coucher la nuit sur le sol brûlant, me contenter pour toute nourriture de pain, d’un peu d’eau, et m’estimer heureuse de pouvoir y ajouter quelques concombres et une poignée de dattes.
Je m’étais fait, à Bagdad, un petit vocabulaire de mots arabes pour être au moins en état de demander les choses les plus indispensables. Mais je parlais plus facilement par signes, et, grâce à ce moyen et à quelques mots que j’avais appris, je me tirai partout admirablement bien d’affaire. Même dans la suite je m’habituai tellement au langage des signes que, dans les endroits où je pouvais me servir d’une langue qui m’était familière, j’étais obligée de surveiller mes mains pour ne pas les laisser se mêler de la conversation.
Pendant que je prenais congé de M. Swoboda, on avait déjà mis mon bagage et un panier rempli de pain et d’autres petites choses dans deux sacs que l’on pendit aux flancs de ma mule. Mon manteau et mon coussin me servirent de siége, et tout allait au mieux; il ne restait plus qu’une difficulté, c’était de grimper sur ma monture, car je n’avais pas d’étriers.
Notre caravane était peu nombreuse. Elle ne se composait que de vingt-six bêtes, dont la plupart portaient des marchandises, et de douze Arabes, dont cinq marchaient à pied. Un cheval ou une mule porte, selon la nature des routes, de deux quintaux à trois quintaux et demi.
Nous partîmes à six heures du soir. A quelques milles de la ville, plusieurs voyageurs (c’étaient pour la plupart des marchands amenant des bêtes chargées) vinrent grossir notre caravane. Peu à peu le nombre des bêtes s’éleva jusqu’à soixante; mais il variait chaque soir, car toujours il restait quelques voyageurs en route ou bien il en venait d’autres. Souvent nous avions dans notre caravane des gens sans aveu dont j’avais plus peur que des brigands. Il arrive même quelquefois, dit-on, que des voleurs se joignent à une caravane pour exercer leur métier à l’occasion.
D’ailleurs je ne compterais jamais trop sur la protection des caravanes, puisque les personnes qui en font partie sont ordinairement des marchands, des pèlerins, qui n’ont peut-être jamais tiré une épée du fourreau ni lâché un coup de fusil. Une poignée de brigands bien armés viendrait, j’en suis sûre, facilement à bout d’une caravane composée de plus de cent hommes.
La première nuit nous fîmes dix milles, jusqu’à Jengitsché. La contrée était plate et stérile, sans champs cultivés, privée de cabanes et d’habitants. A quelques milles de Bagdad, il n’y avait plus la moindre trace de culture. Ce ne fut qu’à Jengitsché que nous vîmes des chaumes et des palmiers, qui prouvaient que l’activité de l’homme sait partout obtenir quelque chose de la nature.
Les voyages des caravanes sont très-fatigants; on marche, il est vrai, toujours au pas, mais sans discontinuer, pendant neuf ou douze heures. Par conséquent point de sommeil pendant la nuit, et le jour on reste étendu en plein air; mais la grande chaleur et parfois aussi les mouches et les moustiques empêchent de goûter le repos dont on a besoin.
18 juin. Nous trouvâmes à Jengitsché un kan, mais qui était bien loin de valoir pour la beauté et la propreté ceux que j’avais vus sur la route de Babylone; ce qu’il y avait de mieux, c’était sa position sur le Tigre.
Le kan était entouré d’un petit village. Poussée par la faim, je le parcourus en entier, et, en allant d’une cabane à l’autre, je fus assez heureuse pour me procurer un peu de lait et trois œufs; je mis aussitôt les œufs dans la cendre chaude, et, ramassant le tout, je remplis d’eau du Tigre ma gourde de cuir et je retournai fièrement au kan. Je mangeai sur-le-champ les œufs; quant au lait, je le réservai pour le soir. Ce repas, qu’il m’avait fallu conquérir avec tant de peine, me parut certes meilleur et plus savoureux que la table la plus somptueuse à un palais blasé!
En visitant le village, je reconnus, à beaucoup de maisons et de cabanes tombées en ruines, qu’il devait avoir été grand jadis. Ici encore la dernière peste avait enlevé la majeure partie des habitants. Il n’y restait plus qu’un petit nombre de familles réduites à la plus grande misère.
Je vis ici une nouvelle manière de faire le beurre. On versait la crème ou le lait dans une outre en cuir et on secouait jusqu’à ce que le lait se coagulât; on obtenait ainsi un beurre blanc comme la neige et que j’aurais pris pour du saindoux, si je ne l’avais pas vu faire en ma présence; pour le conserver, on le mettait dans une autre outre remplie d’eau.
Ce soir, nous ne nous mîmes en route qu’à dix heures, mais nous ne quittâmes nos montures qu’à Uesi, après un trajet continu de onze heures.
La contrée était moins stérile que de Bagdad à Jengitsché. Nous ne vîmes pas de petits villages sur la route, mais des aboiements de chiens et de petits groupes de palmiers nous firent supposer que les habitations ne devaient pas être bien loin. Au lever du soleil, une basse chaîne de montagnes nous réjouit la vue, et de petites chaînes de collines venaient de temps à autre interrompre la monotonie de la plaine.
19 juin. La veille, je n’avais pas été très-contente du kan de Jengitsché; aujourd’hui, j’aurais été enchantée d’en trouver un bien plus mauvais encore pour être au moins un peu garantie des impitoyables rayons du soleil. Mais, à défaut d’autre abri, nous campâmes sur des chaumes, loin de toute demeure d’homme. Le conducteur de la caravane, pour me procurer un peu d’ombre, mit bien une petite couverture sur deux petits pieux enfoncés dans la terre; mais la place était si petite et la tente artificielle si faible, que j’étais obligée de me tenir assise sans bouger, pour ne pas la faire crouler par le moindre mouvement. Combien j’enviais les missionnaires et les naturalistes qui entreprennent leurs pénibles voyages avec des chevaux de somme, des tentes, des provisions et des domestiques!
Enfin, plus tard, quand la chaleur montant toujours dépassa quarante degrés, je n’eus pour me rafraîchir que de l’eau tiède, du pain dur qu’il me fallut tremper dans de l’eau pour le rendre mangeable, et un concombre sans sel et sans vinaigre. Mais le courage et la persévérance ne m’abandonnèrent jamais, et je ne me repentis pas un seul instant de m’être exposée à ces privations et à ces fatigues.
A huit heures du soir nous partîmes, et à quatre heures du matin nous fîmes halte à Deli-Abas. Nous avions toujours longé la basse chaîne de montagnes. A Deli-Abas nous passâmes le fleuve Hassel sur un pont maçonné.
20 juin. Ici nous trouvâmes bien un kan; mais il était dans un tel état de dégradation qu’il nous fallut camper dehors, car dans ces ruines les serpents et les scorpions sont à craindre. Dans le voisinage du kan il y avait quelques douzaines de tentes arabes dégoûtantes de saleté. Dans l’espoir de trouver autre chose que du pain, des concombres, ou de vieilles dattes à moitié gâtées, je triomphai du dégoût que j’éprouvais, et je pénétrai dans plusieurs de ces misérables habitations de toile. Les Arabes m’offrirent du pain et du petit-lait. Ils avaient en outre des poules qui, accompagnées de leurs petits, se promenaient dans les tentes et cherchaient avidement quelques grains. J’aurais bien voulu acheter un poulet, mais, ne me sentant pas d’humeur à le tuer et à l’apprêter moi-même, je me contentai de mon frugal repas.
Dans ces contrées poussaient des fleurs (le fenouil sauvage) qui me rappelèrent ma chère patrie. Chez moi je n’avais pas seulement daigné les regarder; ici leur vue me causa beaucoup de plaisir. Je ne rougis même pas d’avouer qu’en les apercevant mes yeux s’humectèrent, je me penchai sur elles et je les saluai comme des amies bien-aimées.
Nous nous mîmes en route dès cinq heures du soir, car nous avions à parcourir la station la plus dangereuse de notre voyage, et nous désirions achever le trajet avant qu’il fît tout à fait nuit. L’éternelle plaine sablonneuse changea en quelque sorte de caractère. De durs cailloux sous les pieds de nos mules, des couches et des collines de roches alternaient avec de petites éminences de terre. Beaucoup de ces couches étaient creusées par l’eau, d’autres amenées et superposées par alluvion. Si cette étendue n’avait été que de 150 à 200 mètres, je l’aurais prise nécessairement pour un ancien lit de fleuve; mais, vu son immensité, elle me faisait plutôt l’effet d’une contrée désertée par la mer. Dans plusieurs endroits, on voyait des substances salées, dont les douces teintes cristallisées brillaient encore au milieu des ombres éclairées par le soleil couchant.
Cette contrée, qui a plus de cinq milles d’étendue, est dangereuse, parce que les collines et les rochers offrent d’excellentes embuscades aux brigands. Nos conducteurs étaient constamment à exciter nos pauvres bêtes. On les lançait à travers les rochers et les collines avec plus de rapidité que dans les plaines les plus unies. Sortis heureusement de ce pays avant qu’il fût entièrement enveloppé des voiles de la nuit, nous continuâmes ensuite notre voyage plus tranquillement.
21 juin. Vers une heure du matin nous longeâmes la petite ville de Karatappa, dont nous n’aperçûmes que les murs. A un mille au delà, nous campâmes encore sur des chaumes. Ici se terminèrent les plaines et les déserts immenses, qui firent place à un pays mieux cultivé et entrecoupé souvent de collines.
Le 22 juin nous fîmes halte dans le voisinage de la petite ville de Kuferi.
Il n’y a rien à dire de toutes les petites villes turques; comme elles sont aussi misérables les unes que les autres, on est content quand on peut se dispenser d’y entrer. Les rues sont sales, les maisons construites en terre glaise ou en briques non cuites. Les temples sont insignifiants; on ne trouve dans les bazars que de misérables boutiques remplies d’objets communs; les habitants, d’une saleté repoussante, ont le teint assez basané. Les femmes, déjà peu favorisées par la nature, s’enlaidissent encore à plaisir en se teignant les cheveux et les ongles avec de l’orpin, et en se tatouant les bras et les mains. A l’âge de vingt-cinq ans, elles paraissent déjà tout à fait fanées.
Le 23 juin, nous nous reposâmes toute la journée non loin de la petite ville de Dus.
Dans ce petit trou je fus frappée des entrées basses des maisons; elles avaient à peine un mètre de haut, de sorte que les habitants étaient presque forcés de ramper pour pénétrer chez eux.
Le 24 juin, nous stationnâmes près de la petite ville de Doug.
Je vis ici un monument qui ressemblait à celui de la reine Zobéide à Bagdad. Je ne pus savoir quel grand ou saint homme y était enseveli.
25 juin. A quatre heures du matin nous arrivâmes dans le pays de notre conducteur de caravanes, petit village situé à un mille de la petite ville de Kerkou. La maisonnette se trouvait avec plusieurs autres dans une grande cour sale, qui était entourée d’un mur et n’avait qu’une seule entrée. Cette cour ressemblait à un véritable camp; tous les habitants y dormaient pêle-mêle avec des mules, des chevaux et des ânes. Nos bêtes allèrent tout d’abord trouver leurs poteaux, et passèrent si près des gens endormis que je tremblai presque pour leur sûreté; mais ces bêtes sont circonspectes, et, comme les hommes le savent, ils ne bougent pas le moins du monde.
Mon Arabe était absent depuis trois semaines, et ne revenait chez lui que pour peu de temps; cependant, à part une bonne vieille, personne ne se leva pour le saluer, et même entre lui et cette vieille, que je pris pour sa mère, il n’y eut pas un mot affectueux d’échangé. Elle ne fit qu’aller et venir sans aider à quoi que ce fût, et elle aurait pu rester couchée aussi bien que les autres.
La maison de l’Arabe se composait d’une seule pièce, grande et haute, divisée en trois parties par deux cloisons intermédiaires qui ne se prolongeaient pas tout à fait jusqu’au mur de devant. Chacune de ces divisions avait près de dix mètres de long sur trois mètres de large, et servait à loger une famille. La lumière pénétrait par la porte d’entrée commune et par deux trous pratiqués en haut, sur le devant. On m’assigna dans une de ces cloisons une petite place pour y demeurer pendant le jour.
Je m’attachai avant tout à me mettre au courant des rapports de famille.
Je voulus deviner les degrés de parenté. Ce fut d’abord assez difficile, car il n’y eut d’expansion affectueuse que pour les tout petits enfants. Ils semblaient être un bien commun à tous. Enfin je finis par découvrir qu’il y avait dans la maison trois familles parentes entre elles: le grand-père, un fils et une fille mariés.
Le chef de la maison, un fort beau vieillard de soixante ans, était le père de mon conducteur. Je le savais déjà, le vieillard ayant fait partie de notre caravane. Le père, terrible ergoteur, se disputait à propos de la moindre bagatelle; le fils contredisait rarement et avec calme, et faisait toujours ce que demandait le père.
Les bêtes de la caravane appartenaient à tous deux en commun, et étaient conduites par eux, par un petit-fils de quinze ans et par quelques valets.
Arrivé à la maison, le vieux père s’inquiéta peu des mules, se contenta de donner des ordres et alla se livrer au repos. Il jouait parfaitement le rôle de patriarche.
Au premier abord, le caractère de l’Arabe semble froid et réservé: je ne vis ni le mari ni la femme, ni le père ni la fille, échanger entre eux une parole amicale. Ils ne disaient absolument que ce qui était indispensable. Mais ils témoignaient plus d’affection aux enfants. Ceux-ci pouvaient crier et faire du tapage tant qu’ils voulaient, on ne leur faisait pas le moindre mal, on ne les grondait seulement pas et on leur passait toutes les sottises. Mais, dès que l’enfant est grand, il doit à son tour supporter les caprices des parents, ce qu’il fait avec patience et avec respect.
A ma grande surprise, j’entendis ici les enfants appeler leur mère mama ou nana, le père baba, et la grand’mère été ou éti.
Les femmes restaient oisives toute la sainte journée; le soir seulement elles se mettaient à cuire du pain.
Je trouvai leur costume très-mal disposé et fort incommode. Les manches des chemises étaient si larges qu’il y avait entre elles et le bras presque un demi-mètre de distance; celles du cafetan étaient plus larges encore. Pour faire la moindre chose il leur fallait rouler leurs manches autour de leurs bras ou bien les nouer sur leur dos; mais, comme elles se défaisaient à tout instant, le travail était continuellement interrompu. En outre, les bonnes gens ne regardaient pas trop à la propreté, et se servaient de leurs manches aussi bien pour se moucher que pour essuyer les cuillers et la vaisselle. Leur coiffure n’était pas moins bizarre; ils enveloppent leur tête d’un grand mouchoir ployé en deux, par-dessus lequel ils en passent deux autres; puis ils jettent un quatrième mouchoir sur cet étrange bandeau.
Nous passâmes malheureusement deux jours dans ce triste endroit. Le premier jour, j’eus beaucoup à souffrir. Les femmes de tout le voisinage accoururent pour contempler l’étrangère. Elles commencèrent par examiner et toucher mes vêtements, puis elles voulurent m’enlever mon turban de dessus ma tête. Enfin, harcelée et excédée de ces importunités, je ne pus me débarrasser d’elles que par un acte d’autorité. J’en saisis une vivement par le bras et, lui faisant faire un demi-tour sur elle-même, je la mis si vite à la porte qu’elle se trouva dehors avant qu’elle eût eu le temps de se reconnaître. Je fis comprendre aux autres que pareille chose les attendait. Elles me crurent sans doute plus forte que je ne l’étais, car elles battirent en retraite.
Je traçai ensuite un cercle autour de ma place et je leur défendis de le franchir; elles obéirent également sans répliquer.
Il ne restait plus qu’à faire entendre raison à la femme de mon conducteur. Elle m’assiégeait toute la journée et me tourmentait sans cesse pour lui donner quelques-uns de mes effets. Je lui fis cadeau de quelques bagatelles, car j’avais avec moi si peu de chose que, si je l’avais écoutée, elle aurait fini par ne me rien laisser. Par bonheur, son mari étant rentré, je l’appelai pour me plaindre de sa femme, et je feignis de vouloir quitter sa maison et de chercher un refuge ailleurs, car je savais parfaitement que l’Arabe regarde le départ d’un hôte comme un grand déshonneur. Aussitôt il se mit à gronder bien fort sa femme, qui depuis ne m’obséda plus. En tout lieu et en tout temps je suis parvenue à faire respecter ma volonté: tant il est vrai que l’énergie et le sang-froid imposent aux hommes, qu’ils s’appellent Arabes, Persans, Bédouins ou autrement.
Vers le soir je vis, à ma grande joie, mettre sur le feu une marmite qui contenait de la viande de mouton. Depuis huit jours je n’avais vécu que de pain, de concombres et de quelques dattes; aussi je sentais un désir et un besoin extrêmes de me réconforter d’un mets chaud, solide et nourrissant. Mais mon appétit commença à diminuer singulièrement quand je vis la manière dont on préparait le ragoût. La bonne vieille (la mère de mon conducteur) mit tremper dans un pot rempli d’eau quelques poignées de petits grains rouges avec une quantité prodigieuse d’oignons. Au bout d’une demi-heure, elle fourra ses mains sales dans le pot, mêla et pressa le tout, prit successivement les grains par petites portions dans sa bouche, les mâcha et les recracha dans le pot; puis elle saisit un chiffon sale, fit passer la sauce et la versa par-dessus la viande de la marmite.
Je m’étais bien proposé de ne pas toucher à ce ragoût; mais quand il fut fait et que je sentis l’agréable odeur qu’il répandait, mon appétit se réveilla avec une telle force que je ne pus tenir à ma première résolution; je me rappelai d’ailleurs que j’avais déjà mangé bien des choses qui n’avaient pas été préparées avec plus de propreté. Ce qu’il y avait seulement de fâcheux pour le repas présent, c’est que tout s’était passé sous mes yeux.
La soupe avait une couleur bleu foncé et un goût aigre assez prononcé, ce qui tenait aux grains qu’on y avait mis; mais elle me fit beaucoup de bien, et me ranima et me fortifia au point que je perdis jusqu’au souvenir de mes fatigues.
Le lendemain soir, j’espérais qu’on nous servirait avant le départ un repas aussi friand que celui de la veille; mais l’Arabe ne vit pas d’une manière aussi prodigue. Il fallut nous contenter de quelques concombres sans sel, sans vinaigre et sans huile.
26 juin. A neuf heures du soir nous quittâmes le petit village et dépassâmes Kerkou. Au lever du soleil nous montâmes une petite colline, sur le sommet de laquelle nous attendait un aspect imposant: une chaîne de montagnes haute et majestueuse s’étendait à perte de vue le long d’une immense vallée, et formait la ligne de démarcation entre le Kourdistan et la Mésopotamie.
Dans cette vallée se trouvaient les plus belles fleurs: des clochettes, des roses trémières, des immortelles et de superbes plantes acanthacées. Parmi ces dernières, je remarquai surtout une espèce que l’on rencontre souvent chez nous, mais qui n’y devient pas aussi belle, c’est l’échinops. Leurs calices, épis ou boules, sont de la grosseur du poing et remplis de fleurs bleues très-délicates. Çà et là on voit pour ainsi dire des champs couverts de ces plantes. Le paysan les coupe et les brûle pour remplacer le bois, qui est ici un article de luxe, puisqu’on ne trouve d’arbres nulle part.
Nous vîmes aussi quelques bandes de gazelles qui, gaies et alertes, passèrent en sautant à côté de nous.
Le 27 juin, nous campâmes dans le voisinage de la misérable petite ville d’Attum-Kobri. Avant d’y arriver, nous passâmes sur deux anciens ponts romains le petit fleuve Sab (appelé par les indigènes Attum-Su, eau d’or). Je vis plusieurs ponts semblables en Syrie. Ils sont bien conservés et pourront encore longtemps témoigner de l’ancienne domination des Romains. Leurs arches, excessivement larges et élevées, reposent sur de puissants piliers, et toute la construction est faite en grosses pierres de taille; seulement, la montée et la descente sont si roides que les bêtes sont obligées de grimper comme des chats.
Le 28 juin, nous arrivâmes à la petite ville d’Erbil, appelée autrefois Arbèle[122], où, à mon grand déplaisir, nous restâmes jusqu’au lendemain soir. Cette petite ville est fortifiée et située sur une colline isolée au milieu de la vallée. Heureusement nous campâmes près de quelques maisons du faubourg, au pied de la colline. Je trouvai une hutte occupée par quelques personnes en compagnie de deux ânes et de plusieurs poules. La propriétaire, femme arabe d’un extérieur dégoûtant, me céda une petite place en échange d’une faible rétribution, et ainsi je me trouvai au moins garantie contre les rayons brûlants du soleil. Voilà à quoi se bornèrent toutes mes aises. Comme cette hutte était, comparativement aux autres, un vrai palais, tous les voisins s’y tenaient constamment. Depuis le grand matin jusqu’à la nuit, où l’on allait s’établir sur les terrasses ou bien par terre devant la maisonnette, il y avait toujours chambrée complète. Les uns venaient pour causer; d’autres apportaient même de la farine et pétrissaient leur pain au milieu du cercle, pour ne rien perdre de la conversation. Au fond de la pièce, on baignait les enfants et on faisait la chasse à leur vermine. Au milieu du tintamarre général, les ânes se mettaient à braire et les poules salissaient tout. Les désagréments d’une telle société sont bien certainement pires que la faim et la soif.
A la louange de ces bonnes gens, je dois dire qu’ils se conduisirent envers moi d’une manière extrêmement convenable, quoique ce fût un va-et-vient constant, non-seulement de femmes, mais aussi d’hommes de la classe la plus basse et la plus pauvre du peuple. Les femmes même me laissèrent ici en repos.
Le soir, avant notre départ, on fit cuire de la viande de mouton dans un chaudron où l’on avait trempé du linge sale. On ôta le linge, mais on ne nettoya pas le chaudron, et on prépara la soupe à la viande absolument comme dans la maison de notre conducteur.
Le 30 juin, nous fîmes halte dans le petit village de Sab. Nous passâmes le grand Sab sur des bateaux d’une espèce particulière, dont l’invention remonte certainement à la plus haute antiquité. Ils s’appellent rafft et se composent d’outres en cuir gonflées, attachées ensemble au moyen de quelques perches sur lesquelles on pose des planches, des joncs et des roseaux. Dans notre rafft entraient vingt-huit outres; il avait plus de deux mètres de large, était presque aussi long, et portait trois charges de chevaux et une demi-douzaine d’hommes. Comme notre caravane comptait trente-deux bêtes chargées, nous mîmes une demi-journée à les passer. Les bêtes étaient attachées quatre ou cinq ensemble et traînées à la longe par un homme assis à califourchon sur une outre gonflée. Aux animaux plus faibles, tels que les ânes, on attachait sur le dos une outre à moitié gonflée.
La nuit du 30 juin au 1er juillet, la dernière de notre voyage, fut une des plus pénibles; nous fîmes une marche de onze heures. A moitié route, nous arrivâmes à la rivière Hasar, appelée Gaumil par les Grecs, et célèbre par le passage d’Alexandre le Grand. La rivière étant large, mais peu profonde, nous la traversâmes sur nos montures. Nous longeâmes toujours, à peu près à la même distance, la chaîne de montagnes; çà et là seulement s’élevaient quelques caps ou quelques collines basses toutes nues. Ce qui frappe dans cette partie de la Mésopotamie, c’est l’absence d’arbres; pendant les cinq derniers jours je n’en vis pas un seul. On conçoit donc facilement qu’on trouve dans ce pays beaucoup de gens qui n’en ont jamais vu. Il y a des étendues de vingt à trente milles où il ne pousse pas le moindre arbuste. Il est encore heureux que du moins l’eau n’y manque pas. On rencontre chaque jour une ou deux fois des rivières plus ou moins grandes.
Ce n’est que dans les cinq derniers milles qu’on aperçoit la ville de Mossoul. Elle est située au milieu d’une très-grande vallée, sur une colline peu élevée, sur la droite du Tigre, qui est déjà ici beaucoup plus étroit que près de Bagdad.
A sept heures du matin nous arrivâmes à Mossoul.
J’étais parfaitement allègre: cependant quinze jours s’étaient passés depuis que je n’avais rien pris de chaud, si ce n’est deux fois la soupe au mouton couleur d’encre, à Kerkou et à Erbil, et, sans parler des chaleurs épouvantables, des longues traites à dos de mule et d’autres fatigues, j’avais été forcée de garder sur moi nuit et jour les mêmes vêtements; je n’avais pas même pu changer de linge.
Je descendis d’abord dans le caravansérai, et je me fis conduire ensuite chez le vice-consul anglais, M. Rassam, qui, déjà instruit de mon arrivée par une lettre du résident anglais à Bagdad, M. Rawlinson, m’avait fait préparer une petite chambre.
Je commençai par visiter la ville, dont les curiosités n’offrent rien de bien remarquable. Elle est entourée de fortifications et compte environ 25 000 habitants, parmi lesquels se trouvent à peine une douzaine d’Européens. Les bazars sont vastes, mais ne brillent nullement par leur beauté. Entre ces bazars se trouvent beaucoup de cafés et quelques kans; les entrées des maisons sont toutes étroites, basses, et munies de fortes portes!
Cette disposition rappelle les temps passés, où l’on n’était jamais à l’abri de surprises hostiles. Dans l’intérieur on voit de superbes cours, de hautes chambres carrées avec de belles entrées et des fenêtres au vaste cintre. Les chambranles des portes et des croisées, les escaliers et les murs des pièces du rez-de-chaussée, sont généralement faits d’un marbre qui, sans être très-fin et très-brillant, est cependant plus beau à voir que de la brique. Une riche carrière de marbre se trouve tout auprès des portes de la ville.
A Mossoul, on passe également les heures brûlantes de la journée dans les sardabs. La plus grande chaleur règne au mois de juillet, où souvent le samoun brûlant du désert voisin souffle sur la ville. Pendant mon court séjour à Mossoul, il y mourut subitement beaucoup de monde. On attribua cette mortalité extraordinaire à la recrudescence de la chaleur. Les sardabs mêmes ne préservent pas contre les miasmes continuels, car la chaleur y atteint jusqu’à 29 degrés.
La gent volatile est aussi excessivement incommodée de cette température. Les poules et les oiseaux ouvrent leurs becs tout larges, et tiennent leurs ailes aussi éloignées que possible de leur corps. Les hommes sont affectés de maux d’yeux; mais les boutons d’Alep sont plus rares à Mossoul qu’à Bagdad, et les étrangers n’en subissent pas la fatale influence.
Tout en souffrant beaucoup de la chaleur, je me trouvai parfaitement bien, surtout sous le rapport de l’appétit. Je crois que j’aurais pu manger à toute heure du jour; cela tenait sans doute à la diète rigoureuse que j’avais observée malgré moi pendant mon trajet dans le désert.
Ce qu’il y a de plus curieux à voir à Mossoul, c’est le palais du pacha, situé à un demi-mille de la ville. Il se compose de plusieurs édifices avec leurs jardins, et il est entouré de beaux murs par-dessus lesquels la vue peut s’étendre, parce que le palais est plus bas que la ville. Il se présente bien de loin, mais il perd à être regardé de près. Dans les jardins, il y a quelques beaux groupes d’arbres dont on apprécie d’autant plus le charme que ce sont les seuls qu’on trouve au loin à la ronde.
Pendant mon séjour à Mossoul, il passa par hasard beaucoup de troupes turques. Le pacha alla au-devant d’elles à cheval et fit ensuite son entrée dans la ville en tête des fantassins. Pour la cavalerie, elle resta hors de Mossoul et campa le long du Tigre. Je trouvai ces troupes infiniment mieux équipées et plus exercées que celles que j’avais vues à Constantinople en 1842. Elles avaient des culottes blanches, des vestes de drap bleu avec des parements rouges, de bons souliers, etc.
Dès que je fus tant soit peu reposée des fatigues de mon voyage, je priai mon aimable hôte de me donner un domestique pour me conduire aux ruines de Ninive. Mais, au lieu d’être réduite à un domestique, j’y allai en compagnie d’une sœur de Mme Rassam et d’un certain M. Ross. Nous visitâmes un matin les ruines voisines, sur la rive opposée du Tigre, près du petit village de Nebi-Junus, en face de la ville, et un autre jour, les ruines plus éloignées, situées en aval, à 18 milles, et appelées Tel-Nemrod.
Au dire de Strabon, Ninive était encore plus grande que Babylone. Elle passe pour avoir été la plus grande ville du monde. Il fallait trois journées entières pour en faire le tour. Les remparts, défendus par quinze cents tours, avaient plus de trente mètres de haut, et trois voitures pouvaient y passer de front. Le roi assyrien Ninus fonda Ninive, environ 2200 ans avant Jésus-Christ.
Aujourd’hui, tout est couvert de terre; seulement, quand le laboureur trace des sillons dans les champs, il rencontre de temps à autre des fragments d’une brique, quelquefois même d’un marbre. Des chaînes de collines plus ou moins élevées, qui dominent l’immense plaine sur la rive gauche du Tigre, et dont on n’aperçoit pas la fin, couvrent, on peut l’assurer avec certitude, les restes de cette ville.
En 1846, la Société du musée britannique envoya un savant distingué, M. Layard, à Mossoul, pour y faire des fouilles. C’était la première tentative qu’on eût jamais faite, et elle réussit on ne peut mieux.
On creusa près de Nebi-Junus plusieurs conduits dans les collines, et on rencontra bientôt de grands et superbes appartements; les murs étaient revêtus d’épais carreaux de marbre, dans lesquels on avait taillé des reliefs de haut en bas. On y voyait des rois avec leur couronne et leurs insignes, des divinités avec de grandes ailes, des guerriers avec leurs armes et leurs boucliers, des prises de villes, des marches triomphales, des cortéges de chasse, etc. Malheureusement, il manquait aux dessins la justesse du coup d’œil et des proportions, la noblesse des formes et la perspective. Les collines qui couronnaient les forts étaient à peine trois fois aussi hautes que les assaillants. Les champs touchaient aux nuages, on distinguait à peine les arbres des nénufars, et les têtes des hommes et des animaux étaient toutes faites sur le même modèle, et toutes de profil[123]. Sur beaucoup de murs, on trouvait ces signes ou caractères qui forment l’écriture dite cunéiforme, et que l’on ne rencontre que sur les monuments persans et babyloniens.
De tous les salons et appartements découverts à cette époque, il n’y en avait qu’un seul dont les murs, au lieu d’être incrustés de marbre, étaient revêtus de ciment fin. Mais, malgré les plus grands soins, il fut impossible de les conserver. Exposé à l’air, le ciment se fendit, éclata et se détacha. A la suite du terrible incendie qui mit toute la ville en cendres et en ruines, le marbre a été en partie calciné, dégradé. A mesure qu’on déterre les briques, elles se cassent en morceaux et se pulvérisent. Tant de beaux appartements, tant de marbres couverts de peintures et d’inscriptions, ont conduit à la conviction que ce sont là les ruines d’une ancienne demeure royale.
Beaucoup de marbres, ornés de reliefs et de caractères cunéiformes, ont été détachés avec soin des murs, et envoyés en Angleterre. Pendant mon séjour à Bassora, je vis près du Tigre toute une cargaison de ces antiquités, parmi lesquelles se trouvait même un sphinx.
Au retour, nous visitâmes le village de Nebi-Junus, situé près des ruines, sur une petite éminence. Il n’est curieux que par une petite mosquée qui renferme les cendres du prophète Jonas, et où des milliers de fidèles se rendent tous les ans en pèlerinage.
Dans cette excursion, nous passâmes par beaucoup de champs où l’on était occupé à séparer le blé de la paille, par un procédé tout particulier. On se servait pour cela d’une machine composée de deux cuves en bois, entre lesquelles on avait pratiqué un cylindre avec huit ou douze longs couteaux ou couperets, larges et émoussés. La machine ressemblait à un petit traîneau de paysan, et deux chevaux ou deux bœufs la tournaient sur des bottes de blé, défaites et étalées, jusqu’à ce que tout fût réduit en paille hachée. Cette paille était ensuite jetée en l’air par pelletées, pour que le vent la séparât des grains.
Nous terminâmes cette excursion par la visite des sources sulfureuses qui se trouvent presque au pied des murs de Mossoul. Ces eaux minérales ne sont pas chaudes; cependant elles semblent renfermer beaucoup de soufre, car on le sent de loin. Elles jaillissent dans des bassins formés par la nature, qu’on a entourés de murs de près de trois mètres de hauteur. Tout le monde peut s’y baigner, sans bourse délier; car ici, on n’est pas aussi économe ni aussi avare qu’en Europe des dons de la nature. Certaines heures sont conservées aux femmes, d’autres aux hommes.
Le lendemain, nous allâmes à cheval jusqu’à la mosquée Elkosch, située près de la ville, et où Sem, fils de Noé, a trouvé une sépulture. On ne nous permit pas de pénétrer dans ce sanctuaire, ce qui ne fut sans doute pas une grande perte pour nous, car tous ces monuments se ressemblent et ne se distinguent les uns des autres ni par la structure ni par l’ornementation intérieure.
Les fouilles de Ninive sont faites sur une plus grande échelle près de Tel-Nemrod, contrée où les buttes sont plus nombreuses et plus serrées. Tel-Nemrod est situé à dix-huit milles au-dessous de Mossoul.
Un soir, nous nous mîmes dans un rafft artistement fait, et nous descendîmes au clair de lune, le long des rives peu attrayantes du Tigre. Au bout de sept heures, environ à une heure du matin, nous abordâmes près d’un misérable village qui porte le nom orgueilleux de Nemrod. Nous éveillâmes quelques-uns des habitants, tous couchés devant leurs cabanes; nous fîmes allumer du feu, et nous campâmes jusqu’à l’aube du jour, sur quelques tapis que nous avions apportés avec nous.
Au petit jour, nous montâmes à cheval (on trouve des chevaux dans tous les villages), et nous nous rendîmes à l’endroit où se faisaient les fouilles, à un mille du village. Nous vîmes beaucoup de buttes découvertes, mais non pas comme à Herculanum, près de Naples, des maisons, des rues, des places entières, et même la moitié d’une ville. Ici, on n’a mis au jour que des salons isolés, ou tout au plus trois ou quatre pièces contiguës, dont les murs extérieurs ne sont pas même dégagés de la terre, et où l’on ne voit ni fenêtres ni portes.
Les objets découverts ressemblent tout à fait à ceux que l’on rencontre dans le voisinage de Mossoul, seulement on les trouve en plus grande quantité. Je vis, en outre, quelques divinités et quelques sphinx taillés en pierre. Les premières représentaient des animaux à tête humaine; elles étaient à peu près de la grosseur d’un éléphant. On avait trouvé quatre de ces statues, mais deux étaient extrêmement endommagées. Les autres, sans être en très-bon état, étaient cependant assez bien conservées pour que l’on pût s’apercevoir qu’à l’époque où elles ont été faites, la sculpture n’était pas encore arrivée à un haut degré de perfection. Les sphinx étaient petits, et avaient malheureusement encore plus souffert que les taureaux divins.
Peu de temps avant mon arrivée, un obélisque peu élevé, un petit sphinx bien conservé, ainsi que d’autres objets, avaient été envoyés en Angleterre.
Les fouilles commencées près de Tel-Nemrod ont été interrompues depuis un an, et M. Layard a été rappelé à Londres. Dans la suite, on ordonna même de combler les places découvertes, parce que les Arabes nomades commençaient à tout endommager. Quand nous arrivâmes à Tel-Nemrod, on avait déjà exécuté en partie cet ordre, mais bien des endroits restaient encore à découvert.
Près de Nebi-Junus, on continue toujours les fouilles, auxquelles est affectée une somme annuelle de cent livres sterling.
Le résident anglais à Bagdad, M. Rawlinson, s’est familiarisé d’une manière toute particulière avec l’étude de l’écriture cunéiforme. Il la déchiffre parfaitement, et on lui doit beaucoup de traductions.
Nous revînmes à Mossoul en cinq heures et demie. On ne saurait se faire une idée de ce que peuvent supporter les chevaux arabes. On ne leur accorda à Mossoul qu’un quart-d’heure de repos, on ne leur donna que de l’eau, et pendant la plus grande chaleur du jour, ils furent obligés de faire le trajet de retour (18 milles).
M. Ross me raconta que cela n’était rien comparativement aux courses qu’on fait faire aux chevaux de poste. Les stations que ces pauvres bêtes ont à parcourir sont éloignées de douze à dix-huit lieues (chaque lieue est évaluée à quatre milles anglais). On peut voyager de cette manière en poste de Mossoul, par Tokat, jusqu’à Constantinople. Les meilleurs chevaux arabes se trouvent autour de Bagdad et de Mossoul.
Un chargé d’affaires de la reine d’Espagne venait justement d’acheter douze superbes chevaux de race (huit juments et quatre étalons), dont le plus cher revenait sur les lieux à cent cinquante livres sterling. Ils étaient placés dans l’écurie de M. Rassam. Leurs belles têtes à longue et mince encolure, leurs corps sveltes et leurs pieds délicats, auraient enthousiasmé tout amateur de chevaux.
Enfin, à Mossoul, je pouvais, sinon sans grands dangers, du moins avec l’espoir de mener à fin mon entreprise, songer à faire le voyage de Perse si ardemment désiré. Je cherchai une caravane allant à Tauris. Malheureusement je n’en trouvai aucune qui s’y rendît directement. Il fallut donc me résigner à des haltes forcées et à de longs détours, ce qui était d’autant plus fâcheux que je ne devais, à ce qu’on me disait, rencontrer aucun Européen pendant tout le trajet.
Ces considérations ne me firent point reculer. M. Rassam fit prix en mon nom pour le trajet de Mossoul à Ravandus, et me donna une lettre de recommandation pour un des naturels du pays. Je me fis un petit vocabulaire de mots arabes et persans, et le 8 juillet, avant le coucher du soleil, je quittai l’aimable famille Rassam.
Au moment de partir, je ne pus me défendre d’une certaine inquiétude, et je n’osai guère me flatter d’un heureux succès. Aussi, j’envoyai de Mossoul en Europe mes papiers et mes notes, afin que, si l’on me dévalisait et me tuait, le journal de mon voyage parvînt du moins à mes fils[124].