Dans l’après-midi nous allâmes encore jusqu’à Ale-Schach, endroit considérable avec un beau kan.
Nous y trouvâmes trois voyageurs qui faisaient également route pour Tauris. Mon guide se joignit à ces étrangers et convint avec eux de partir la nuit même. Je n’étais pas très-rassurée ni très-contente de cette société. Ces hommes étaient armés jusqu’aux dents et avaient l’air très-féroce. J’aurais préféré partir sans eux, seulement à la pointe du jour; mais mon guide m’assura que c’étaient de braves gens, et, me fiant plus à ma bonne étoile qu’à ses paroles, je montai à cheval une heure après minuit.
4 août. Bientôt mes craintes se dissipèrent, car nous rencontrâmes souvent de petites compagnies de trois à quatre personnes qui ne se seraient certes pas aventurées au milieu de la nuit, si la route avait été dangereuse. Il y eut quelquefois aussi de grandes caravanes de plusieurs centaines de chameaux, qui nous barrèrent souvent la route, de manière à nous forcer d’attendre une demi-heure pour les laisser passer.
Vers midi, nous arrivâmes dans une vallée où je voyais se dérouler devant nous une grande ville; mais elle avait l’air si peu imposant, qu’au premier abord je ne songeai même pas à en demander le nom. Plus nous en approchions, plus elle me parut délabrée. Les murs étaient à moitié démantelés, les rues et les places obstruées de décombres; beaucoup de maisons étaient en ruines. On aurait dit que l’ennemi ou la peste avaient exercé là leur ravage. Enfin, ayant demandé le nom de la ville, je crus avoir mal entendu quand on me dit que c’était Tauris.
Mon guide me conduisit à la maison du consul anglais, M. Stevens, qui, à ce que j’appris avec grand effroi, ne demeurait pas à Tauris même, mais à dix milles de là à la campagne. Cependant un domestique me dit qu’il allait chercher le docteur Casolani, avec qui je pourrais parler anglais. Au bout de quelques instants, je vis accourir un monsieur, dont les premières questions furent les suivantes: «Comment êtes-vous venue seule dans ce pays? Vous a-t-on dépouillée? Avez-vous été séparée de votre société et vous êtes-vous seule échappée?»
Mais quand je lui eus présenté mon passe-port et que je lui eus donné les renseignements demandés, il eut de la peine à me croire; il regardait comme une chose fabuleuse qu’une femme seule, ignorant la langue du pays, eût pu parvenir à se frayer un chemin dans ces contrées et parmi ces peuples. Aussi je ne pus pas assez remercier Dieu de la protection manifeste qu’il m’avait accordée dans ce voyage. Je me sentais si gaie et si contente, qu’il me semblait que la vie m’eût été donnée une seconde fois.
Le docteur Casolani m’assigna quelques chambres dans la maison de M. Stevens, et me dit qu’il enverrait immédiatement un messager au consul, et qu’en attendant je lui demandasse tout ce dont je pourrais avoir besoin.
Quand je lui témoignai combien j’étais surprise du misérable aspect et des vilains abords de Tauris, qui était pourtant la seconde ville du pays, il me dit que du côté par où j’étais venue on ne voyait pas bien la ville, et que la partie que j’avais parcourue n’appartenait pas à Tauris; ce n’était qu’un vieux faubourg presque abandonné.
Description de la ville de Tauris.—Le bazar.—Le temps de jeûne.—Behmen-Mirza.—Anecdotes sur le gouvernement persan.—Présentation au vice-roi et à sa femme.—Les femmes de Behmen-Mirza.—Visite chez une dame persane.—Le peuple.—Persécution des chrétiens et des juifs.—Départ.
Tauris (ou Tebris) est la capitale de la province Aderbeidschan, et la résidence de l’héritier présomptif du trône de Perse, qui a le titre de vice-roi. Située dans une vallée privée d’arbres, près des fleuves Ratscha et Atschi, cette ville, plus belle que Téhéran et Ispahan, compte 160 000 habitants, renferme beaucoup de tisseranderies et de fabriques de soie, et est regardée comme une des principales échelles de l’Asie.
Les rues, assez larges, sont d’ordinaire tenues proprement. Dans chaque rue il y a des canaux souterrains où l’on a pratiqué partout des ouvertures pour puiser de l’eau.
Quant aux maisons, tout ce qu’on en voit, comme dans les autres villes de l’Orient, ce sont des murs élevés sans fenêtres et avec de basses entrées. La façade donne toujours sur la cour plantée de fleurs et de petits arbres, à laquelle se rattache d’ordinaire un joli jardin. Les salles de réception sont grandes et hautes, et munies de rangées de fenêtres qui forment de vraies cloisons vitrées. Les salons sont moins bien ornés; d’ordinaire on n’y voit que quelques tapis et on n’y rencontre que rarement des objets de luxe et des meubles d’Europe.
En fait de belles mosquées, de palais et de tombeaux anciens ou modernes, il n’y a que la mosquée du schah Ali, déjà à moitié dégradée, mais qui ne souffre aucune comparaison avec les mosquées de l’Inde.
Le nouveau bazar est très-beau. Ses galeries et ses passages, hauts, larges et couverts, me rappelèrent le bazar de Constantinople. Seulement il a l’air plus frais, plus riant, car il est de construction plus récente. Les boutiques des marchands y sont également un peu plus grandes, et les marchandises, quoique moins riches et moins somptueuses que ne le prétendent bien des voyageurs, mais étalées avec plus de goût, se voient mieux, surtout les tapis, les fruits et les légumes. Les cuisines des traiteurs étaient aussi fort séduisantes, et les mets semblaient si appétissants et répandaient une si bonne odeur, qu’on se serait mis avec plaisir à table pour y dîner. Mais ce qui n’offrait rien d’attrayant, c’était la partie consacrée aux cordonniers. On n’y avait exposé que la chaussure la plus simple, tandis que l’on voit à Constantinople, derrière des armoires vitrées, des pantoufles et des souliers d’un grand prix, richement brodés d’or, et même garnis de perles et de pierres précieuses.
J’étais arrivée à Tauris dans un temps peu favorable, dans le mois de jeûne. Pendant ce mois, on ne mange rien depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, personne ne sort de chez soi, il n’y a pas de soirées, on ne fait et on ne reçoit aucune visite; on est toujours en prière. Les Persans observent si strictement ces commandements de leur religion, que plus d’un malade en est la victime; car pendant ces jours-là ils ne veulent prendre ni médicaments, ni potions, ni la moindre nourriture. Une seule bouchée leur ferait perdre, à ce qu’ils croient, la félicité qu’ils attendent de l’observation du jeûne. Quelques personnes éclairées s’affranchissent de ces prescriptions en cas de maladie; mais il faut alors que le médecin envoie au prêtre une déclaration écrite dans laquelle il expose qu’il y a nécessité de prendre des médicaments, des potions, etc. Quand le prêtre appose son cachet à ce document, l’indulgence est accordée. J’ignore si les mahométans ont emprunté ces indulgences aux chrétiens, ou bien si les chrétiens les ont empruntées aux mahométans. Ce qui est certain, c’est que les jeunes filles sont tenues d’observer le jeûne dès l’âge de dix ans, tandis que les garçons ne commencent que dans la quinzième année.
Malgré la sévérité du jeûne, j’eus, grâce aux grandes relations et aux grandes complaisances du docteur Casolani, le bonheur d’être introduite dans plusieurs des premières familles persanes et même à la cour.
Six mois encore avant mon arrivée en Perse, il n’y avait pas à Tauris de vice-roi, mais seulement un satrape ou gouverneur. A cette époque, le schah régnant, Nesr-I-Din[128], éleva la province Aderbeidschan en vice-royaume, et décréta que le fils aîné du souverain, l’héritier du trône, résiderait toujours à Tauris comme vice-roi, jusqu’à son élévation au trône.
Le dernier gouverneur de Tauris, Behmen Mirza[129], le frère du schah, était un homme très-sensé et très-juste. En peu d’années il mit la province Aderbeidschan dans un état florissant, et rétablit partout l’ordre et la sécurité. Ses succès excitèrent bientôt l’envie du premier ministre, Haggi-Mirza-Agassi, qui pressa le schah de destituer son frère, en lui faisant accroire que celui-ci entrait trop avant dans les bonnes grâces du peuple et pourrait bien, à la fin, se faire proclamer schah de Perse.
Le schah resta longtemps sourd à ces suggestions, car il aimait sincèrement son frère; mais le ministre n’eut pas de cesse qu’il n’eût fait prévaloir sa volonté. Behmen-Mirza, instruit de tout ce qui se passait à la cour, se rendit à Tauris pour se justifier devant le schah. Celui-ci l’assura de son appui et de sa satisfaction, et lui dit franchement qu’il pouvait rester à sa place si le ministre y consentait; il n’avait qu’à faire en sorte de lui plaire.
Mais Behmen Mirza apprit par ses amis que le ministre avait conçu contre lui une haine implacable; on lui disait qu’il courait le danger d’avoir les yeux crevés ou même d’être tué. On l’engagea à ne pas perdre de temps et à se soustraire par la fuite au cruel destin dont il était menacé. Il suivit ce conseil, se rendit en toute hâte à Tauris, et, après avoir réuni ses richesses, il se réfugia avec toute sa famille sur le territoire russe voisin. Quand il y fut arrivé, il s’adressa par écrit à l’empereur de Russie, et lui demanda sa protection, que celui-ci lui accorda de la manière la plus généreuse. Le czar écrivit au schah de Perse pour lui signifier que le prince n’était plus sujet persan, et que toute poursuite contre lui ou sa famille devait cesser; il lui fit assigner pour résidence un joli palais près de Tiflis, lui envoya des cadeaux précieux, et lui donna encore, à ce qu’on m’assura, une pension de 20 000 ducats par an.
Cette petite histoire prouve que le ministre Haggi-Mirza-Agassi domine entièrement le schah, qui a fini par le considérer comme un saint, l’adorer comme un prophète, et exécuter aveuglément tous ses ordres comme des oracles. Un jour le ministre, voulant faire passer une mesure très-importante, raconta au schah, en venant lui présenter ses hommages le matin, que la nuit il s’était éveillé et qu’il avait senti son corps s’élever en l’air. Enfin, en montant toujours, il était arrivé jusqu’au ciel, où il avait vu le père du roi, à qui il avait dû donner une idée du gouvernement de son fils. Heureux d’apprendre que la conduite du prince régnant était exemplaire, le feu roi lui faisait conseiller de continuer toujours de même; mais le schah, enchanté, car il avait beaucoup aimé son père, ne cessait de faire de nouvelles questions; et l’habile ministre finissait par lui déclarer que le défunt monarque désirait que l’on fît ou que l’on ne fît pas telle ou telle chose. Naturellement, le bon fils s’empressait d’accomplir les désirs de son père; car il ne doutait pas un instant de la véracité de son ministre.
On dit que le schah est un peu colère, et, quand ses accès le prennent, il ordonne l’exécution immédiate d’un coupable quelconque[130]. Mais le ministre a assez le sentiment de la justice pour chercher à empêcher la mort de ceux qu’il ne craint pas. Il a donc donné l’ordre, quand pareil cas se présente, de l’envoyer chercher aussitôt et de différer les apprêts de l’exécution jusqu’à son arrivée. Il paraît alors comme par hasard et demande ce qui se passe. Le schah, ne se possédant pas de fureur, raconte qu’il fait exécuter un criminel. Le ministre l’approuve sans réserve, et s’approche de la fenêtre comme pour consulter le ciel, les nuages et le soleil. Tout à coup, il s’écrie qu’il vaudrait mieux remettre l’exécution au lendemain; les nuages, le soleil ou le ciel étant en ce moment contraires, il pourrait facilement en résulter un malheur pour le prince. Cependant la colère du roi est à moitié passée, il agrée l’avis du ministre; le condamné est emmené, et d’ordinaire rendu à la liberté. Le lendemain, toute l’affaire est oubliée.
Voici encore une histoire intéressante. Le schah, ayant un jour conçu une grande haine contre un de ses gouverneurs, l’appelle à la cour pour le faire étrangler. Le ministre, qui était l’ami du gouverneur, s’y prit de la manière suivante pour lui sauver la vie. Il dit au schah: «Seigneur, je viens vous dire adieu, car je pars pour la Mecque.» Le schah, très-effrayé d’être privé si longtemps de son favori (le voyage de la Mecque dure au moins un an), lui demande, tout consterné, la cause de ce voyage. «Tu sais, Seigneur, que je n’ai pas d’enfants et que j’ai adopté le gouverneur que tu veux faire exécuter. Je perds mon fils et je veux aller en chercher un autre à la Mecque.» Aussitôt le schah lui répond qu’il n’en savait rien; mais que, puisqu’il en est ainsi, il ne veut pas faire exécuter le gouverneur, mais, au contraire, le laisser en place.
Le schah aime passionnément sa mère. Quand elle venait le voir, il se levait toujours et se tenait tout le temps debout pendant qu’elle était assise. Le ministre, très-irrité de ces grandes marques de respect, s’écria: «Tu es le roi, il faut que ta mère se tienne debout devant toi!» Enfin, à force d’insister, il l’emporta. Mais quand la mère vient dans un moment où le ministre n’est pas présent, le fils lui témoigne les mêmes marques de respect. Il ordonne alors sévèrement à ses gens de n’en rien dire au ministre.
Ces histoires, et plusieurs autres encore, me furent racontées par une personne digne de toute confiance. Elles peuvent servir à donner une faible idée du mode de gouvernement des Persans.
Ma présentation à la cour du vice-roi Vali-Ahd eut lieu quelques jours après mon arrivée. Je fus appelée une après-midi, avec le docteur Casolani, dans un des pavillons d’été du prince. La villa était située dans un petit jardin, lequel se trouvait dans un autre plus grand; ils étaient entourés tous deux de très-hautes murailles. A l’exception de prés, d’arbres fruitiers et de chemins poudreux, il n’y avait, dans le premier jardin, rien de remarquable que beaucoup de tentes remplies de soldats. Ceux-ci avaient le costume persan ordinaire, si ce n’est que l’officier de service avait ceint un glaive, et que le soldat de faction portait un fusil sur ses épaules. Ils ne se montrent en uniforme que dans très-peu d’occasions, et alors ils ressemblent un peu aux militaires européens.
A l’entrée du jardin, nous fûmes reçus par plusieurs eunuques. Ils nous conduisirent à une maison d’un étage, de peu d’apparence, située à l’extrémité de parterres de fleurs. Je n’aurais jamais cherché dans cette maison la résidence d’un héritier présomptif du trône de Perse, et cependant, c’était bien là qu’il habitait. A l’entrée étroite de la petite maison il y avait deux escaliers, dont l’un conduisait à la salle de réception du vice-roi, et l’autre à celle de sa femme. Le docteur fut introduit dans la première salle; quelques femmes esclaves me menèrent auprès de la vice-reine. Arrivée en haut de l’escalier, je quittai mes souliers et j’entrai dans une petite pièce fort gaie dont les parois étaient presque entièrement formées de hautes croisées. La vice-reine, âgée de quinze ans, était assise sur un simple fauteuil; non loin d’elle se tenait debout une matrone, la duègne du harem, et on m’avait préparé un fauteuil en face de la princesse.
J’eus le bonheur d’être reçue avec la plus grande distinction, car le docteur Casolani m’avait fait passer pour auteur, et avait ajouté que je publierais les aventures de mon voyage. Comme la princesse avait demandé si je ferais mention d’elle, et qu’on lui avait répondu que oui, elle résolut de se montrer dans sa plus belle toilette, pour me donner une idée du riche et superbe costume de son pays.
La jeune princesse avait un pantalon en étoffe de soie épaisse tellement plissé qu’il était roide et empesé comme nos anciennes jupes à paniers. Ces pantalons ont de vingt à vingt-cinq aunes de large et descendent jusqu’aux chevilles. Le buste, jusqu’aux hanches, était revêtu d’un corsage, mais qui n’était pas serré au corps, et auquel tenaient encore des rabats ou des basques de 15 centimètres de long. Les manches, longues, étroites et couvrant le bras, étaient bordées de garnitures larges comme la main, et pouvaient se croiser. Cet ajustement ressemblait aux corsages du temps des paniers. Le corset était d’une étoffe de soie épaisse et brodée artistement et avec beaucoup de goût en soie de couleur tout autour des bordures; on voyait une chemisette courte en soie blanche. La princesse avait roulé autour de sa tête un mouchoir de crêpe blanc à trois angles, qui faisait le tour du visage et était attaché sous le menton; par derrière, il descendait jusqu’aux épaules. Ce mouchoir était également très-bien brodé en or et en soie de couleur. Elle était parée de pierres fines et de perles d’une pureté et d’une grosseur rares, mais qui faisaient peu d’effet, car elles n’étaient pas montées en or, mais simplement traversées d’un fil d’or. Ce fil était attaché au haut du mouchoir de tête et se prolongeait jusque sous le menton.
Elle avait des gants de soie noire à jour par-dessus lesquels elle portait plusieurs bagues; autour des poignets, de riches bracelets de perles et de pierres fines. Elle était chaussée de bas de soie blancs.
La princesse n’était pas précisément une beauté de premier ordre; ses pommettes étaient trop prononcées et trop saillantes; mais, à tout prendre, c’était une bien aimable personne; elle avait de grands beaux yeux pleins d’intelligence, une jolie figure et quinze ans.
Son visage était très-délicat et peint en blanc et en rouge. Ses paupières et ses cils étaient bordés de raies bleues, qui, selon moi, la défiguraient plutôt qu’elles ne l’embellissaient. Sur le devant, au sommet de la tête, on découvrait une partie de sa brillante chevelure noire.
Notre conversation consistait en signes. Le docteur Casolani, qui parle très-bien le persan, ne pouvait pas, ce jour-là, passer le seuil sacré, car la princesse m’avait reçue en grande toilette, et par conséquent sans voile. Pendant cette muette conversation, j’eus le loisir d’examiner la vue qu’on avait des croisées et d’admirer la situation de la ville. Je m’aperçus alors de la grandeur et de l’étendue de Tauris et de la quantité de ses jardins. Mais ces derniers font tout son ornement, car elle ne brille pas par la beauté de ses constructions, et la grande vallée dans laquelle elle est située est aussi nue que les montagnes qui l’entourent, et n’offre aucun charme. La princesse parut enchantée de la surprise que je témoignai en voyant la grandeur de la ville et tant de délicieux jardins.
Vers la fin de l’audience, on apporta beaucoup de fruits et de sucreries sur de grandes assiettes. Je fus la seule à en manger, car les autres étaient forcés de jeûner.
De l’appartement de la princesse on me conduisit à celui de son époux, le vice-roi; le jeune prince me reçut assis sur un fauteuil au balcon d’une fenêtre. Grâce au titre d’auteur dont on m’avait gratifiée bénévolement, on avait aussi disposé pour moi un fauteuil. Les murs de la grande salle étaient lambrissés de boiseries et ornés de glaces, de dorures, de têtes et de fleurs peintes à l’huile. Au milieu se trouvaient deux grandes couchettes vides.
Le prince était habillé à l’européenne; il portait un pantalon blanc de drap fin, bordé de larges tresses d’or, un habit bleu foncé, dont le collet, les parements et les rebords étaient richement brodés d’or; des gants et des bas de soie blancs. Il avait sur la tête un bonnet fourré de près d’un mètre de haut. Cependant, ce n’est pas là le costume qu’il porte habituellement. En fait de modes, il change, dit-on, plus souvent que sa femme, et, selon son caprice, tantôt il revêt le costume persan, tantôt il s’enveloppe de châles de cachemire.
Je lui aurais donné au moins vingt-deux ans. Il a le teint d’un jaune pâle; il n’a l’air ni bon ni spirituel, il ne regarde personne en face, et son œil méchant évite toujours celui de son interlocuteur. Je plaignais au fond du cœur tout ce qui est soumis à son pouvoir. Pour mon compte, j’aimerais mieux être la femme d’un pauvre paysan que d’avoir le titre de sa première épouse.
Le prince m’adressa beaucoup de questions, que me traduisit le docteur Casolani, placé à quelques pas de nous. Ses demandes n’avaient rien de distingué et étaient des lieux communs sur mes voyages.
Le prince sait lire et écrire dans sa langue, et a aussi, dit-on, quelques notions d’histoire et de géographie. Il reçoit quelques journaux et écrits périodiques européens, dont l’interprète est chargé de faire quelques extraits. On prétend qu’au sujet des dernières grandes révolutions d’Europe[131], il dit que les souverains de l’Occident devaient être très-bons, mais aussi très-niais, pour se laisser chasser si facilement du trône. Il pense que les choses auraient marché tout autrement, si les monarques d’Europe avaient eu recours à des moyens efficaces, et s’ils avaient fait étrangler ou décapiter les rebelles. Il surpasse de beaucoup son père en cruauté, et malheureusement il n’a pas de ministre pour borner le cours de ses vengeances. Sa conduite est celle d’un enfant. A peine a-t-il donné un ordre qu’il le révoque un instant après. Et, au fait, que peut-on attendre d’un tout jeune homme qui n’a presque pas reçu d’éducation, et qui, marié à quinze ans, se trouve à dix-sept ans maître absolu d’une grande province avec un revenu d’un million de tomans[132], et dispose de tous les moyens pour satisfaire ses goûts sensuels?
Le prince n’a jusqu’ici qu’une seule femme légitime; mais il pourrait en avoir jusqu’à quatre; cependant il ne manque pas de belles amies, car telle est la coutume en Perse que, si le roi ou l’héritier présomptif apprend qu’un de ses sujets a une fille, une sœur ou une cousine d’une grande beauté, il l’envoie chercher. Les parents sont enchantés de cet honneur insigne; car, si la jeune fille est réellement belle, elle est certaine, quoi qu’il arrive, d’être bien établie. Si, au bout de quelque temps, elle ne plaît plus au roi ou au prince, il la marie à un ministre ou à quelque autre grand personnage. Quand elle a un enfant, elle est considérée comme femme légitime et reste toujours à la cour. Mais une famille est bien humiliée et bien affligée quand la jeune fille déplaît au souverain à la première vue. Elle est aussitôt renvoyée à ses parents; sa réputation de beauté est perdue, et elle ne peut pas de sitôt prétendre à un bon parti.
La vice-reine est déjà mère, mais malheureusement d’une fille; jusqu’ici elle est toujours la première épouse du prince, parce qu’il n’a pas encore de garçon d’aucune autre femme; mais celle qui a le bonheur de lui donner le premier garçon prend de droit la place de la première épouse et est respectée comme la mère de l’héritier présomptif. Grâce à cette coutume, les pauvres enfants se trouvent souvent exposés à être empoisonnés ou assassinés; car la femme qui a un enfant excite l’envie de toutes celles qui n’en ont pas, et cette envie s’accroît naturellement quand cet enfant est un garçon. Lorsque la princesse suivit son mari à Tauris, elle laissa sa fille sous la protection du grand-père, le schah de Perse, pour la préserver des persécutions de ses rivales.
Quand le vice-roi sort à cheval, quelques centaines de soldats ouvrent la marche; ces soldats sont suivis de domestiques armés de grosses cannes, qui crient au peuple de s’incliner devant le puissant souverain. Des employés, des soldats et des domestiques entourent le prince, et le cortége est encore fermé par des soldats. Le prince seul est à cheval, tous les autres sont à pied.
Les femmes du prince peuvent aussi parfois sortir à cheval, mais il faut qu’elles soient bien voilées et entourées d’eunuques, dont plusieurs courent en avant pour annoncer au peuple que les femmes du prince approchent. Aussitôt tout le monde doit s’éloigner du chemin où elles vont passer, et chacun se réfugie dans les maisons et les petites rues voisines.
Le docteur Casolani ayant appris aux femmes du prince Behmen, exilé, que je comptais aller à Tiflis, elles me firent prier de venir les visiter, afin que je pusse dire au prince que je les avais vues et que je les avais laissées bien portantes. Il fut permis au docteur de m’accompagner jusque dans la salle de réception. Comme ami et comme médecin du prince, qui n’était pas trop fanatique, l’accès auprès de ces dames lui fut accordé.
Cette visite n’offrit rien de très-remarquable. La maison était simple comme le jardin; les femmes s’étaient enveloppées dans de grands châles à cause de la présence du docteur. Plusieurs d’entre elles, en lui parlant, se cachaient même une partie du visage. Par le fait elles étaient jeunes, mais toutes paraissaient plus vieilles qu’elles ne l’étaient réellement. J’aurais donné au moins trente ans à la plus jeune, qui n’en avait que vingt-deux. On me présenta aussi une beauté brune, un peu massive, de seize ans, qui, achetée depuis peu à Constantinople, était venue grossir le harem du prince. Les femmes paraissaient traiter leur rivale avec bonté, et elles me dirent d’un ton bien cordial qu’elles se donnaient beaucoup de peine pour lui apprendre le persan.
Il y avait parmi les enfants une petite fille de six ans d’une extrême beauté, dont le charmant visage n’était pas encore défiguré par du rouge et du blanc, ni par des sourcils peints, comme ceux de tous les autres enfants; elle était vêtue tout à fait comme les femmes, et je vis que le costume persan était réellement, comme on me l’avait dit, un peu indécent. A chaque mouvement un peu vif, le corset s’ouvrait, et la chemisette de soie ou de gaze qui couvrait à peine la poitrine montait tellement qu’on voyait à peu près tout le corps jusqu’aux hanches. Je remarquai la même chose chez les servantes occupées à préparer le thé ou livrées à d’autres soins de ménage.
Une visite beaucoup plus intéressante fut celle que je rendis à Haggi-Chefa-Hanoum, une des femmes les plus distinguées et les plus éclairées de Tauris. Dès qu’on entrait dans la cour et dans le vestibule de la maison, on s’apercevait bien qu’il y régnait un grand esprit d’ordre. Nulle part, en Orient, je n’avais trouvé tant de propreté et tant de goût. J’aurais pris la cour pour le jardin, si je n’avais pas vu plus tard le véritable jardin depuis les fenêtres de la salle de réception. Les jardins de ce pays sont sans doute bien inférieurs aux nôtres, mais ils sont magnifiques comparativement à ceux de Bagdad. On y voit des fleurs, des allées de vigne et des berceaux; entre les arbres fruitiers on aperçoit des bassins riants et de superbes gazons.
La salle de réception était très-grande et très-haute; le devant et le fond (dont l’un donnait sur la cour, l’autre sur le jardin) étaient composés de fenêtres dont les carreaux, divisés en tout petits hexagones ou octogones, étaient enfermés dans de petits cadres de bois dorés. Il y avait aussi quelques dorures aux montants de la porte. Le parquet était couvert de tapis à la place où était assise la dame de la maison. Un autre tapis précieux était étendu sur le premier. En Perse on n’a pas de divans, mais seulement de gros coussins ronds contre lesquels on s’appuie.
Ma visite ayant été annoncée, je trouvai une grande réunion de dames et de jeunes filles, attirées sans doute par la curiosité de voir une Européenne. Leur costume était d’un grand prix, comme celui de la princesse; seulement la parure était moins distinguée. Il y avait parmi elles plusieurs beautés, mais elles aussi avaient des fronts trop larges et des pommettes saillantes. Ce que les Persanes ont de plus beau, ce sont les yeux, qui brillent autant par la grandeur que par la beauté de la forme et la vivacité de l’expression. On pense bien que la peau et les cils de ces dames ne manquaient pas d’être peints.
Ce cercle de dames était le plus agréable et le plus poli que j’eusse eu occasion de voir dans les maisons orientales; je pus causer en français avec la maîtresse de la maison par l’intermédiaire de son fils, âgé de dix-huit ans, qui avait reçu une excellente éducation à Constantinople. Non-seulement ce jeune homme, mais aussi sa mère et les autres dames étaient instruites et avaient beaucoup lu. Aussi le docteur Casolani m’assura que les jeunes filles des familles riches savent presque toutes lire et écrire. Elles l’emportent à cet égard de beaucoup sur les femmes turques. La maîtresse de la maison, son fils et moi, nous étions assis sur des chaises; les autres se tenaient accroupis autour de nous sur les tapis. Une table, la première que je voyais dans une maison persane, fut couverte d’une belle étoffe et chargée des fruits, des friandises et des sorbets les plus exquis. Ces derniers, ainsi que les sucreries, avaient été préparés par la maîtresse elle-même; il y avait là des amandes sucrées, des fruits confits, qui n’étaient pas seulement très-appétissants à l’œil, mais excellents au goût.
Pendant mon séjour à Tauris, les melons et les pêches se trouvaient en pleine maturité. Ces fruits étaient si parfaits, qu’on voyait bien que la Perse est leur véritable patrie. Les melons ont souvent une chair plutôt blanche ou verte que jaune; on peut la manger jusqu’à l’extrémité de la fine écorce, et, si quelque chose pouvait surpasser la douceur du sucre, ce seraient ces melons. Les pêches aussi sont excessivement juteuses, douces et parfumées.
Avant de quitter Tauris, il faut encore que je dise quelques mots du peuple. Le teint de l’homme du peuple est peut-être un peu plus que basané; dans la classe supérieure, chez les deux sexes, le teint blanc prédomine. Tous ont les yeux et les cheveux noirs; forts et hauts de stature, ils ont les traits, et surtout le nez, très-prononcés, et quelque chose de sauvage dans le regard. Les femmes des basses classes ne sortent jamais sans être scrupuleusement voilées. Les hommes un peu élégants portent en ville un surtout très-long en drap foncé, avec des manches tailladées qui descendent jusqu’à terre. Au milieu du corps ils ont une ceinture ou un châle; leur tête est couverte d’un bonnet fourré de peau de mouton noir et pointu. Les femmes de la classe ouvrière ne semblent pas très-malheureuses; dans mes voyages, je n’en vis que peu travailler aux champs, et je remarquai aussi à la ville que tous les travaux pénibles étaient faits par les hommes.
A Tauris, comme du reste dans toute la Perse, les juifs, les Turcs et les chrétiens sont détestés. Il y a environ trois mois, les juifs et les chrétiens se trouvèrent exposés aux plus grands dangers. Des bandes de populace ameutée, s’étant mises à parcourir les quartiers qu’ils habitaient, avaient commencé à piller, à détruire les maisons, à menacer de mort les pauvres habitants, et même à exécuter contre quelques-uns leurs menaces. Mais heureusement le gouverneur de la ville fut prévenu aussitôt de ces scènes d’horreur. En homme brave et résolu, il ne se donna pas même le temps de mettre un cafetan, mais, vêtu comme il était chez lui, il se précipita au milieu de la multitude égarée et parvint à la disperser par l’énergie de ses paroles.
Déjà, dès mon arrivée à Tauris, j’avais témoigné le désir de continuer mon voyage par Natschivan et Érivan jusqu’à Tiflis. Au commencement, on me donna peu d’espoir; car, me disait-on, depuis les derniers événements politiques de l’Europe, le gouvernement russe défendait aussi sévèrement que la Chine l’entrée de son empire à tout étranger. Mais M. Stevens me promit d’user en ma faveur de toute son influence sur le consul russe M. Anitschkow. En effet, grâce à sa puissante intercession, grâce aussi à mon sexe et à mon âge, on daigna faire une exception pour moi. Le consul russe ne m’accorda pas seulement la permission si ardemment désirée: il me donna en outre plusieurs bonnes recommandations pour Natschivan, Érivan et Tiflis.
On me conseilla de faire la route de Tauris à Natschivan (155 verstes, dont sept font un mille géographique) sur des bidets de poste, et d’emmener avec moi un domestique. Je suivis ce conseil, et je partis le 11 août, à neuf heures du matin. Plusieurs messieurs, dont j’avais fait la connaissance à Tauris, m’accompagnèrent jusqu’à quelques verstes hors de la ville, et, sur les bords d’une belle petite rivière, nous prîmes ensemble un déjeuner froid avant de nous séparer. Puis je continuai ma route, seule, il est vrai, mais pleine de confiance. N’allais-je pas dans des pays chrétiens, placés sous le sceptre d’un monarque qui savait faire régner l’ordre et la justice dans son empire?
Sophia.—Marand, en Perse.—Frontière russe.—Natschivan.—Voyage en caravane.—Nuit passée en prison.—Continuation de mon voyage.—Érivan.—Poste russe.—Les Tartares.—Arrivée et séjour à Tiflis.—Continuation de mon voyage.—Kutaïs.—Marand, en Géorgie.—Traversée sur le Ribon.—Redout-Kalé.
11 août. Les stations entre Tauris et Natschivan sont à des distances très-inégales; mais une des plus longues est la première, celle de Sophia, qui nous demanda six heures de marche.
Comme il était déjà trois heures quand nous arrivâmes à Sophia, on ne voulut pas me laisser aller plus loin ce jour-là. On me montra le soleil pour m’indiquer qu’il était trop tard, et on chercha à m’inspirer la crainte d’être attaquée, pillée et même assassinée par les brigands. Mais de pareilles insinuations ne m’effrayaient jamais, et après avoir découvert, non sans beaucoup de peine, qu’il ne fallait que quatre heures pour arriver à la station prochaine, je résolus de continuer mon voyage, et, au grand dépit de mon domestique, que j’avais loué jusqu’à Natschivan, j’ordonnai de seller d’autres chevaux.
Presque au sortir de Sophia, nous entrâmes dans des vallées rocheuses, étroites et désertes, que mon guide me dit être très-dangereuses, et où je n’aurais pas aimé à passer pendant la nuit. Mais en ce moment le soleil brillait de tout son éclat; aussi, en pressant le pas de mon cheval, je ne pouvais assez admirer les teintes de couleurs variées répandues sur les groupes pittoresques des masses de rochers. Les uns jetaient un reflet vert pâle, d’autres étaient comme enveloppés d’un voile à moitié transparent. Enfin plusieurs de ces rochers se terminaient en pointes dentelées et bizarres, et, vus de loin, ressemblaient à de beaux groupes d’arbres. Il y avait tant à voir, que je n’avais réellement pas le temps de songer à la peur.
A moitié route, nous rencontrâmes un joli petit village situé dans une vallée; puis nous gravîmes une montagne escarpée, sur la cime de laquelle je fus longtemps retenue par la vue surprenante d’une grande chaîne de montagnes.
Ce ne fut que vers les huit heures que nous arrivâmes à la station de Marand, mais sains et saufs et sans avoir perdu nos bagages.
Marand, riant et joli endroit qui s’étend dans une fertile vallée, fut la dernière ville persane par laquelle je passai. Les rues y sont larges et propres; les murs qui entourent les maisons et les jardins sont bien conservés, et on y trouve de petites places avec de belles fontaines bordées d’arbres.
Mais ce qui me plut moins que la ville, ce fut mon gîte de nuit. Il me fallut partager la cour avec les chevaux de poste. Mon souper se composa de quelques œufs frits, brûlés et trop salés.
12 août. Aujourd’hui, nous poussâmes jusqu’à Arax, étape frontière de la Russie. De Marand à Arax, il n’y a qu’une station, mais elle nous prit onze heures. Nous suivîmes le cours d’un petit ruisseau qui serpentait à travers des gorges et des vallées désertes. Nous ne rencontrâmes même pas le moindre hameau sur notre route, et, à l’exception de quelques petits moulins et des ruines d’une mosquée, je ne vis plus d’édifice dans l’empire persan. En général, la Perse est peu peuplée, ce qui tient au manque d’eau; car il n’y a pas de pays au monde qui ait plus de montagnes et moins de rivières. Aussi, l’air y est très-sec et très-chaud.
La vallée dans laquelle Arax est situé est grande et très-pittoresque, grâce à la forme étrange des rochers. Tout au fond de la vallée, on voit poindre une haute chaîne de montagnes, parmi lesquelles se distingue l’Ararat, qui a plus de 5000 mètres, et dans la vallée même s’élèvent des masses de rochers isolés et escarpés, semblables à des pans de mur et à des tours. Le rocher le plus considérable, ayant la forme d’un cône pointu d’au moins 3 ou 400 mètres de haut, est Ilan-Nidag (mont du Serpent).
Non loin de la chaîne avancée des montagnes, coule le fleuve Arax ou Araxes. Il sépare l’Arménie de la Médie. Son cours est excessivement rapide et ses vagues s’élèvent à une grande hauteur. Il sert de limite entre le territoire persan et la Russie. Nous passâmes ce fleuve en bateau. Sur la rive opposée, il y a quelques maisonnettes où l’on arrête le voyageur et où il doit prouver qu’il n’est ni brigand, ni assassin, et surtout qu’il n’est pas de la classe dangereuse des révolutionnaires. En outre on vous soumet encore pour quelque temps à la quarantaine, si la peste ou le choléra exercent justement leurs ravages en Perse.
Une lettre du consul russe de Tauris au premier fonctionnaire d’Arax me valut une réception très-polie. Grâce à l’absence de peste et de choléra, je n’eus point de quarantaine à faire; mais à peine me trouvais-je sur le sol russe que l’on commença, de la manière la plus effrontée, à me demander des pourboires. Le fonctionnaire avait parmi ses gens un cosaque qui prétendait savoir l’allemand. On me le dépêcha pour s’informer de mes désirs, mais mon coquin savait autant l’allemand que moi le chinois, c’est-à-dire trois ou quatre mots. Je lui signifiai que je n’avais pas besoin de lui; cela ne l’empêcha pas de tendre aussitôt la main et de réclamer un pourboire.
13 août. De grand matin je quittai Arax, accompagnée d’un inspecteur de douane, et je fis à cheval trente-cinq verstes jusqu’à la petite ville de Natschivan, située dans une des grandes vallées qu’entoure la haute chaîne de l’Ararat. Cette vallée est fertile; mais, comme tout le pays d’alentour, elle n’est pas riche en arbres.
Nulle part je n’eus jamais autant de peine qu’ici à me loger. J’avais deux lettres, l’une pour un médecin allemand, l’autre pour le gouverneur. Je ne voulus pas me rendre chez ce dernier en costume de village (car j’étais maintenant parmi des hommes civilisés, qui ont l’habitude de juger leurs semblables d’après l’habit). Comme il n’y avait pas d’hôtel à Natschivan, je comptais demander l’hospitalité au docteur. Je donnai à lire l’adresse de la lettre, écrite dans la langue du pays, à beaucoup de gens, en les priant de m’indiquer la maison; mais tout le monde secouait la tête et me laissait poursuivre mon chemin. J’arrivai ainsi à la douane, où l’on s’empara aussitôt de mon bagage, tandis qu’on me conduisait chez l’inspecteur. Celui-ci parlait un peu l’allemand, mais il ne fit non plus aucune attention à ma demande. Il m’intima l’ordre de me rendre au bureau de la douane et d’ouvrir mon petit coffre.
La femme et la sœur de l’inspecteur m’accompagnèrent. Je fus très-étonnée de cette politesse; mais je reconnus bientôt qu’un autre motif avait fait agir ces dames: elles voulaient savoir ce que je portais avec moi. Elles se firent donner des chaises, prirent place devant mon petit coffre, et à peine l’eus-je ouvert, que six mains (celles des deux dames et d’un employé de la douane) se mirent à fouiller dans mes effets. Une douzaine de petits papiers qui renfermaient des monnaies, des feuilles séchées et autres objets recueillis à Babylone et à Ninive, furent aussitôt ouverts et jetés çà et là. On sortit jusqu’au moindre petit bonnet, et il était aisé de voir qu’il en coûtait beaucoup à la femme de M. l’inspecteur de lâcher les rubans qu’elle tenait dans ses mains. Je finissais par croire que ce n’était qu’à présent que j’étais tombée entre les mains de sauvages.
Après qu’on eut examiné suffisamment le coffre, ce fut le tour d’une petite caisse qui renfermait mon plus grand trésor, une petite tête en relief de Ninive[133]. On prit un gros maillet de bois pour enlever le couvercle d’une caisse qui n’avait qu’un pied de long. Je trouvai cela un peu trop fort, et me jetant en travers de la caisse, je m’opposai à ce vandalisme. Heureusement il arriva encore une troisième dame, une Allemande[134]. Je m’empressai de lui dire ce qu’il y avait dans la caisse, en ajoutant que je ne me refusais pas à la laisser ouvrir; seulement je demandais qu’on y allât avec précaution et qu’on se servît d’une pince et de tenailles. Mais, le croira-t-on, on n’avait pas même ces instruments au bureau de la douane où il se présente tous les jours des cas semblables. Cependant j’obtins, non sans peine, que l’on brisât avec précaution le couvercle en trois morceaux. Quelque excitée que je fusse, je ne pus m’empêcher de rire des sottes figures que firent les deux dames de la maison et M. l’inspecteur de la douane, quand ils aperçurent les fragments de tuiles et la tête un peu endommagée. Ils ne pouvaient pas concevoir qu’on traînât avec soi de pareilles vétilles.
La dame allemande, Mme Henriette Alexandwer, m’engagea à prendre chez elle une tasse de café, et, quand elle apprit dans quel embarras j’étais pour me loger, elle m’assigna aussitôt une chambre dans sa maison.
Le lendemain je fis une visite au gouverneur, qui m’accueillit avec beaucoup de politesse et me combla de prévenances. Il me fallut aller demeurer immédiatement chez lui. Il me fit avoir un passe-port et tous les visas dont depuis mon entrée dans l’empire chrétien j’avais déjà eu besoin plus de six fois, et il négocia pour moi avec un Tartare dont la caravane allait à Tiflis. Avec la bonne dame Alexandwer je visitai la ville à moitié délabrée et le tombeau de Noé.
Natschivan, au dire des Persans, fut une des plus grandes et des plus belles villes d’Arménie; des écrivains arméniens prétendent même que Noé en a été le fondateur. La ville actuelle est tout à fait construite dans le style oriental; seulement un petit nombre de maisons modernes ont des fenêtres et des portes qui donnent sur la rue. La plupart du temps la façade est sur les petits jardins. Le costume du peuple ressemble encore passablement à celui des Persans; il n’y a que les fonctionnaires, les marchands et quelques particuliers qui soient habillés à l’européenne.
Du monument de Noé il ne reste plus qu’une pièce voûtée. Il n’existe plus de trace du dôme dont il semble avoir été recouvert autrefois, car les quelques ruines qui ont échappé à la destruction ne permettent de rien affirmer. Dans l’intérieur on ne voit ni sarcophage ni tombe; dans le milieu seulement se trouve un pilier en maçonnerie sur lequel repose le plafond. Tout le monument est entouré d’un mur peu élevé. Il est visité non-seulement par des pèlerins chrétiens, mais aussi par beaucoup de mahométans. Tous ces gens ont une singulière croyance: si la pierre qu’ils appuient contre le mur y reste collée, ils s’imaginent que la chose à laquelle ils ont pensé en le faisant est nécessairement vraie ou bien doit se réaliser, tandis que c’est l’inverse dans le cas contraire. Ce fait s’explique tout bonnement de la manière suivante: le ciment ou la chaux est toujours un peu humide; si l’on relève un peu la pierre plate en l’appuyant contre le ciment, elle s’y attache; mais si on l’appuie tout droit, elle tombe.
Non loin du tombeau de Noé, il y a un très-beau monument; malheureusement je ne pus savoir à quelle époque il appartenait et qui en était l’auteur. Il a la forme d’une haute tour dodécagone, dont les parois sont recouvertes de haut en bas des figures mathématiques les plus ingénieuses, triangles, hexagones, et à quelques endroits elles sont incrustées d’une argile bleue vernie. L’ensemble est entouré d’un mur qui forme une petite cour d’enceinte; à la porte d’entrée il y a de petites tours à moitié délabrées, qui ressemblent à des minarets.
17 août. Aujourd’hui je fus très-mal à mon aise, ce qui me causa d’autant plus de déplaisir que la caravane partait le soir. Il y avait déjà plusieurs jours que je ne pouvais rien prendre, et je ressentais un très-grand accablement. Cependant je quittai mon lit de repos et je montai sur un cheval de caravane, pensant que le changement d’air me guérirait plus promptement.
Par bonheur nous ne fîmes qu’un petit trajet, nous nous arrêtâmes non loin des portes de la ville, et nous y passâmes la nuit et toute la journée du lendemain.
Ce ne fut que le soir du 18 août que nous continuâmes notre route. La caravane ne transportait que des marchandises; les conducteurs étaient des Tartares. On fait d’ordinaire le voyage de Natschivan à Tiflis (500 verstes) en douze ou quinze jours; mais, à en juger par le commencement, je devais bien m’attendre à y mettre six semaines, car la première nuit nous fîmes à peine une lieue et la nuit d’ensuite nous ne fîmes guère plus de quatre lieues. A pied, j’aurais fait plus de chemin.
19 août. La position n’était vraiment pas supportable. Toute la journée nous restâmes étendus sur des champs de chaume déserts et exposés aux rayons du soleil le plus ardent. A neuf heures du soir seulement, nous montâmes à cheval, et quatre heures plus tard, à une heure après minuit, on fit halte de nouveau. La seule chose qui fût bonne dans notre caravane, c’était la nourriture. Les Tartares ne vivent pas d’une manière aussi frugale que les Arabes; tous les soirs on servait un excellent pilau fait avec de la bonne graisse et souvent même on y mettait du raisin sec ou des pruneaux. En outre on venait nous vendre des pastèques et des melons. Ces vendeurs, en grande partie des Tartares, choisissaient toujours un bon petit morceau qu’ils m’offraient sans jamais vouloir accepter d’argent.
Nous traversions toujours de grandes vallées fertiles autour du pied de l’Ararat. Aujourd’hui je vis cette majestueuse montagne d’assez près et dans toute sa magnificence. Je m’en étais déjà éloignée de quelques milles. Sa grandeur la fait paraître comme isolée et séparée de toutes les autres montagnes; mais elle se relie par de hautes collines à la chaîne du Taurus; sa plus haute cime est fendue, de sorte qu’il se forme une petite plaine entre les deux pointes, et c’est en ce lieu qu’après le déluge l’arche de Noé doit s’être engravée. Il y a des gens qui prétendent qu’on l’y trouverait encore, si l’on pouvait seulement déblayer la neige sous laquelle elle est ensevelie.
Dans les géographies modernes, la hauteur de l’Ararat est évaluée à près de 6000 mètres, tandis que dans les géographies anciennes on ne lui en donne pas même 4000. Les Persans et les Arméniens appellent le mont Ararat Macis. Les écrivains grecs le prennent pour une partie du Taurus. L’Ararat est tout à fait désert, et sa cime est couverte d’une neige qui ne fond jamais; au pied de cette montagne est le couvent Arakilvank, à l’endroit où Noé doit avoir établi sa première demeure.
Le 20 août, nous campâmes près du petit village de Gadis. Beaucoup de commentateurs de l’Écriture sainte placent le paradis en Arménie. En tout cas, l’Arménie est le théâtre des événements les plus célèbres. Il n’a été livré nulle part autant de batailles que dans ce pays, puisque tous les grands conquérants de l’Asie réduisirent successivement cette contrée sous leur domination.
21 août. Nous restâmes toujours dans le voisinage de l’Ararat; nous passions de temps à autre près des colonies russes et allemandes. Dans ces dernières, les maisons ressemblaient tout à fait à celles des villages allemands des montagnes. Le chemin était toujours très-raboteux et très-pierreux, et je comprends à peine comment il est praticable pour la poste.
Aujourd’hui il m’arriva une aventure très-désagréable.
La caravane fit halte près de la station de Sidin, à environ cinquante pas de la route de la poste. Vers les huit heures du soir, j’allai me promener jusqu’à la grande route; au moment où je me disposais à revenir sur mes pas, j’entendis le son des clochettes des chevaux de poste, je m’arrêtai pour voir les voyageurs. Il y avait dans la charrette ouverte un monsieur, et à côté de lui un Cosaque armé. Quand la voiture fut passée, je me retournai tranquillement; mais à ma grande surprise elle s’arrêta, et presque au même instant je me sentis saisie fortement par le bras. C’était le Cosaque qui cherchait à m’entraîner vers la voiture. Je m’efforçai de me débarrasser de lui, et de la main dont je pouvais disposer je montrai la caravane en criant que j’en faisais partie. Il me ferma aussitôt la bouche de son autre main et me jeta sur la voiture, où le monsieur m’empoigna et me retint de force. Le Cosaque sauta rapidement sur la voiture et le cocher lança les chevaux à fond de train. Tout cela se fit avec une si grande rapidité que je ne sus réellement pas où j’en étais. Les hommes me retenaient par les bras, et on ne me rendit la liberté d’user de la parole que quand nous fûmes assez loin pour que mes cris ne fussent plus entendus.
Par bonheur je n’eus pas peur. Je me figurai aussitôt que ces deux aimables Russes devaient dans leur zèle m’avoir prise pour une personne très-dangereuse, et avoir cru faire une capture très-importante. Quand on me permit de parler, ce fut pour répondre aux questions judicieuses que l’on m’adressait sur mon nom et ma patrie. Je savais assez de russe pour pouvoir donner les renseignements demandés; mais, au lieu de se contenter de mes réponses, ils me demandèrent mon passe-port; je leur dis qu’ils n’avaient qu’à envoyer chercher mon coffre, et qu’alors j’éclaircirais parfaitement ma position.
Nous arrivâmes enfin à la station de poste, où l’on me conduisit dans une chambre. Le Cosaque se tint avec son arme près la porte ouverte pour me garder à vue, et le monsieur, que je prenais, à ses parements de velours vert foncé, pour un employé impérial, demeura quelque temps dans la chambre. Au bout d’une demi-heure, le maître de poste, ou je ne sais quel autre personnage, vint m’examiner et entendre le récit du grand exploit, que lui firent en riant mes deux bourreaux.
Souffrant faim et soif, surveillée sévèrement, il me fallut passer la nuit sur un banc de bois, sans avoir ni drap ni manteau pour me couvrir. On ne me donna ni un morceau de pain ni une couverture; et pour peu que je fisse mine de me lever de mon banc pour me promener en long et en large dans la chambre, le Cosaque arrivait aussitôt, me saisissait par le bras et me ramenait à mon banc en m’enjoignant expressément de me tenir tranquille.
Vers le matin on apporta mes effets, je montrai mes papiers, et on me rendit la liberté. Mais au lieu de me faire des excuses des procédés sauvages dont on avait usé à mon égard, on se moqua encore de moi, et, quand je descendis dans la cour, tout le monde me montra au doigt et partagea les rires de mes geôliers.
Oh! mes bons Arabes! Oh! Turcs, Persans, Hindous, pareille chose ne m’est pas arrivée chez vous! J’ai traversé paisiblement vos pays! Avec quelle indulgence ne me traita-t-on pas sur les frontières de la Perse, quand je feignais de ne pas comprendre qu’on me demandait mon passe-port! Qui m’aurait dit que je rencontrerais tant d’obstacles et que j’essuierais tant d’avanies sur cette terre chrétienne?
Le 22 août je rejoignis la caravane, où l’on me reçut avec la plus vive cordialité.
23 août. La contrée reste à peu près toujours la même. D’une grande vallée on en découvre une autre. Ces vallées sont moins cultivées que celles de la Perse; cependant j’en vis une d’une assez belle culture, où les villageois avaient même planté des arbres devant leurs cabanes.
24 août. Station d’Érivan. Je fus heureuse d’être arrivée dans cette ville, car j’espérais y rencontrer quelques compatriotes et trouver par leur entremise une occasion pour arriver plus promptement à Tiflis. J’étais fermement résolue à quitter la caravane, car elle ne faisait pas plus de quatre lieues par jour.
J’avais deux lettres de recommandation, une pour le médecin de la ville, M. Müller, l’autre pour le gouverneur. Celui-ci était à la campagne. Mais le docteur Müller m’accueillit avec tant de bonté que j’eusse eu de la peine à trouver ailleurs une meilleure hospitalité.
Érivan[135], sur le Zengui, capitale de l’Arménie, compte environ 17 000 habitants. Située sur des coteaux dans une grande plaine, et bornée de tous côtés de montagnes, elle est entourée de quelques murs fortifiés. Quoique l’architecture commence déjà à dominer dans cette ville, elle ne brille ni par la beauté ni par la propreté. Ce qui m’amusa le plus, ce fut de me promener dans les bazars, non pas à cause des marchandises, qui n’offraient absolument rien de remarquable, mais à cause des costumes variés et en grande partie étrangers qui m’étaient inconnus.
J’y voyais des Tartares, des Cosaques, des Tcherkesses ou Circassiens, des Géorgiens, des Mingréliens, des Turcomans, des Arméniens, etc. C’étaient, pour la plupart, de beaux hommes forts, à la physionomie belle et expressive, surtout les Tartares et les Circassiens.
Leur costume ressemblait en partie à celui des Persans; le costume tartare ne se distinguait de celui des Persans du peuple que par les dentelles dont les bottes étaient garnies et par un bonnet beaucoup plus bas. La dentelle de la botte a souvent près de 10 centimètres de long, et elle est repliée en dedans à l’extrémité. Le bonnet est également pointu et en fourrure noire, mais de moitié plus bas.
Quant aux femmes de toutes ces diverses tribus, on n’en voit que peu dans les rues; elles sont toutes enveloppées depuis les pieds jusqu’à la tête, mais elles ne voilent pas leur figure.
Les Russes et les Cosaques ont les traits stupides des Calmouks; leur conduite répond parfaitement à leur physionomie. Je n’ai jamais vu de peuple plus cupide, plus grossier et en même temps plus servile. Quand je demandais quelque chose, ou bien l’on ne me répondait pas, ou bien on me faisait une réponse brutale, ou encore on me riait au nez et on me laissait là. Cette barbarie ne m’aurait peut-être pas tant frappée, si j’étais venue d’Europe.
Déjà à Natschivan j’avais eu l’idée de voyager par la poste; mais on m’en avait dissuadée, en m’assurant que, voyageant seule, je ne pourrais jamais me tirer d’affaire avec les aimables employés de la poste russe. Cependant, malgré tout, je résolus fermement à Érivan d’user de ce moyen de transport, et je priai M. le docteur Müller de m’aplanir les difficultés. Dans l’empire russe, pour avoir le droit de prendre des chevaux de poste, il faut se faire délivrer une permission (padroschna), acte politique important, que l’on ne peut obtenir que dans une ville, où se tiennent différentes administrations et divers bureaux; car pour se la procurer il ne faut pas faire moins de six courses: 1º chez le receveur de la cour des comptes; 2º à la police (naturellement avec son passe-port et son permis de séjour); 3º chez le commandant; 4º de nouveau à la police; 5º derechef chez le receveur, et 6º en dernier lieu, encore à la police. Dans la padroschna il faut indiquer exactement jusqu’où l’on veut aller; car le maître de poste ne pourrait pas vous laisser faire une verste au delà de la station indiquée. Ensuite il faut payer pour chaque cheval et par chaque verste un demi-kopeck (environ deux centimes et demi). Cela ne semble pas beaucoup au premier abord, mais cette taxe ne laisse pas d’être considérable, quand on pense qu’il faut sept verstes pour un mille géographique, et que l’on ne voyage jamais avec moins de trois chevaux.
Le 26 août à quatre heures du matin, la voiture de poste devait être devant la maison, mais six heures sonnèrent et rien ne parut. Si M. Müller n’avait pas eu la bonté d’aller lui-même à la poste, je n’aurais eu ma voiture que le soir. Enfin je partis à sept heures. J’eus ainsi un avant-goût de la rapidité avec laquelle je devais espérer d’être menée. On voyageait, il est vrai, très-vite; mais celui qui n’a pas un corps de fer ou une voiture à ressort bien rembourrée ne sera pas trop charmé de cette rapidité: on aimerait certainement mieux aller plus lentement sur ces vilaines routes raboteuses.
La voiture de poste, pour laquelle on paye dix kopecks par station, n’est autre chose qu’une très-courte charrette de bois découverte à quatre roues. Au lieu d’un siége on y met un peu de foin, et il reste juste assez de place pour un petit coffre sur lequel s’assied le postillon. Ces charrettes vous secouent d’une manière épouvantable; notez qu’il ne s’y trouve aucun appui, de sorte qu’il faut bien faire attention de ne pas être lancé dehors. L’attelage est composé de trois chevaux placés à côté l’un de l’autre; au-dessus de celui du milieu passe un arc-boutant en bois, auquel sont attachées deux ou trois clochettes qui font toujours un vacarme infernal. Qu’on joigne à cela le craquement de la voiture, les cris du cocher sans cesse occupé à exciter et à fouetter ses pauvres bêtes, et on comprendra facilement que l’équipage arrive souvent à la station sans le voyageur. Les gémissements de ce malheureux ne frappent point l’oreille du cocher. La répartition des stations est très-inégale, elles varient de quatorze à trente verstes.
Entre la deuxième et la troisième station, je traversai un terrain peu étendu où je trouvai une espèce de lave qui ressemblait parfaitement à la belle lave luisante et vitreuse d’Islande (agate noire appelé aussi obsidian), et que l’on prétend ne devoir se trouver que dans ce pays. La troisième station se trouve dans un village nouvellement établi qui s’étend le long du lac Liman.
27 août. Aujourd’hui, j’éprouvai de nouveau combien il est agréable de voyager par la poste russe. La veille au soir j’avais tout commandé et réglé d’avance; cependant, le lendemain, il me fallut éveiller moi-même l’employé de la poste, me mettre à la recherche du postillon, et être toujours sur les talons de l’un et de l’autre pour pouvoir partir. A la troisième station, on me fit attendre quatre heures les chevaux; à la quatrième, on ne m’en donna pas du tout; il fallut forcément y passer la nuit, quoique je n’eusse fait que quarante-cinq verstes dans toute la journée.
A partir de Delischan, la contrée change de caractère: les vallées se resserrent de manière à former des gorges étroites, et parfois les montagnes ne s’écartent que juste pour faire place à de petits villages et à quelques propriétés. Les masses de rochers aussi disparaissent peu à peu, et des bois touffus couvrent les hauteurs.
Près de Pipis, la dernière station de ma journée, s’élevaient tout contre la route des masses et des débris superbes de roches, dont quelques-unes avaient presque la forme de magnifiques colonnes.
28 août. J’eus des tracasseries continuelles avec les gens de la poste. Il n’est rien que je déteste autant que les querelles et les mauvais traitements; mais je crois que j’aurais été assez tentée de bâtonner ces gens pour leur faire entendre raison; car on ne peut pas se faire une idée de leur apathie, de leur flegme et de leur barbarie. On trouve les employés et les valets presque à toute heure du jour ou ivres ou couchés. Dans cet état, ils font ce qu’ils veulent, ne bougent pas de place et se moquent encore du pauvre voyageur. Ce n’est qu’à force de cris et de tapage qu’on finit par en décider un à sortir la charrette, un autre à la graisser, un troisième à donner à manger aux chevaux, qu’il faut souvent encore ferrer. Ensuite les rênes, le harnais, ne sont pas en ordre; il faut les attacher, les raccommoder: il en est ainsi d’une foule d’autres choses, qui se font toutes avec la plus grande lenteur. Si plus tard, dans les villes, je me plaignais de ces misérables stations de poste, on me répondait que ces pays ne se trouvaient que depuis trop peu de temps sous la domination russe, que la ville impériale était trop éloignée, et qu’une femme voyageant seule devait s’estimer heureuse de s’en tirer encore si bien.
A ces beaux raisonnements, je ne pouvais rien opposer, si ce n’est que dans les plus nouvelles possessions transmarines des Anglais, encore bien plus éloignées de la métropole, tout était parfaitement disposé et organisé, et qu’on expédiait aussi vite une femme sans domestique qu’un gentleman; car on trouve l’argent et les droits de la plus simple voyageuse aussi concluants que ceux d’un grand seigneur.
Il en est tout autrement dans une station de poste russe. Quand arrive un fonctionnaire ou un officier, tous courent, s’empressent à l’envi et font force courbettes, car on craint les coups et les châtiments. Les officiers et les employés appartiennent, en Russie, à la classe privilégiée, et se permettent une foule d’actes arbitraires. Quand ils ne voyagent pas pour affaires de service, ils ne devraient pas, si l’on suivait l’ordonnance, avoir plus de droits que tout autre particulier. Mais, au lieu de prêcher d’exemple et de montrer à la multitude que tout le monde est soumis aux lois et aux règlements, ce sont eux justement qui les foulent aux pieds. Ils envoient en avant un domestique ou prient un de leurs amis qui voyage d’annoncer aux stations qu’ils arriveront tel ou tel jour, et qu’il leur faudra huit ou douze chevaux. Si dans l’intervalle il survient quelque empêchement, une invitation à une chasse ou à un dîner, ou bien s’il prend à madame une migraine ou des vapeurs, monsieur remet simplement son voyage d’un ou de deux jours. Les chevaux sont toujours tenus prêts, et le maître de poste n’ose pas en disposer en faveur de simples particuliers[136].
Il peut donc arriver qu’on vous retienne un ou deux jours à la même station, et qu’avec la poste russe, qui vous conduit si vite, on n’avance pas plus qu’avec une caravane. Je mis bien des fois toute une journée à faire une station. Aussi je frissonnais toujours à la vue d’un uniforme, car je devais m’attendre à ce qu’on ne me donnât pas de chevaux.
A chaque relais de poste, il y a une ou deux salles pour les voyageurs et un Cosaque marié qui avec sa femme sert les étrangers et leur fait la cuisine. On ne paye rien pour la chambre, elle appartient de droit au premier arrivant. Le personnel chargé du service est aussi complaisant que les hommes préposés à l’écurie, et on a souvent de la peine à se procurer, à force d’argent, la moindre chose, soit quelques œufs, soit un peu de lait.
Si dans mon voyage en Perse j’avais couru de vrais périls, mon trajet à travers la Russie asiatique m’avait révoltée à tel point que je préfère, sans contredit, le premier.
A partir de Pipis, la beauté du paysage diminue à vue d’œil, les vallées s’élargissent, les montagnes s’abaissent, et les unes et les autres sont souvent nues et dépouillées d’arbres.
Je rencontrai aujourd’hui plusieurs troupes nomades de Tartares. Ces gens étaient assis sur des bœufs et sur des chevaux qui portaient en outre leurs tentes et leurs ustensiles. Venaient ensuite des troupeaux de vaches et de brebis. Les femmes tartares sont vêtues d’une manière à la fois très-riche et très-déguenillée.
Leur costume se compose presque toujours d’étoffe de soie ponceau brodée souvent de fils d’or. Elles portent de larges pantalons, un cafetan long et un autre cafetan plus court par-dessus; sur la tête elles ont une espèce de ruche faite d’écorce d’arbre, avec un tissu rouge, chargée de morceaux de fer-blanc, de coraux et de petites monnaies. Depuis la poitrine jusqu’à la ceinture, leurs robes sont également garnies de boutons, de clochettes, d’anneaux et autres objets semblables; de l’épaule descend un cordon auquel est attachée une amulette; elles ont de petits anneaux passés dans les narines. Elles s’enveloppent, il est vrai, de grands châles, mais elles laissent leur figure découverte.
Leur mobilier se compose de tentes, de jolis tapis, de chaudrons en fer et de cuvettes en cuir, etc. Les Tartares suivent pour la plupart la religion mahométane.
Les Tartares qui ne mènent pas une vie nomade ont de singulières habitations que l’on pourrait appeler de grandes taupières. Leurs villages sont en grande partie bâtis sur des coteaux et des collines, où ils creusent des trous de la grandeur de chambres spacieuses. La lumière n’y pénètre que par l’entrée ou la sortie. Celle-ci, plus large que haute, est garantie par un grand appentis de planches qui repose sur des poutres ou des troncs d’arbres. Rien n’est plus bizarre à voir qu’un pareil village, composé seulement d’appentis et n’ayant ni fenêtres ni portes, ni murs ni parois.
Les Tartares domiciliés dans les plaines y élèvent de grands tertres, construisent leur hutte en pierres ou en bois et la comblent de terre qu’ils affermissent de manière à ce qu’on ne découvre pas la moindre trace de leur demeure. Il n’y a que peu d’années encore qu’on voyait, dit-on, à Tiflis plusieurs de ces demeures souterraines.
29 août. J’avais encore une station de vingt-quatre verstes à faire pour arriver à Tiflis. Le chemin était comme partout, plein de trous, d’ornières et de pierres, et j’étais obligée de bien me serrer le front avec un mouchoir pour pouvoir supporter les cahots, ce qui ne m’empêcha pas d’avoir chaque jour de grands maux de tête. Mais ce ne fut qu’aujourd’hui que j’appris à bien connaître les désagréments de ma voiture. Non-seulement il avait plu toute la nuit, mais il continua toujours à pleuvoir. Les roues jetèrent tant de boue sur la charrette que je me trouvai bientôt enfoncée comme dans un bourbier; j’en avais la tête couverte, et ma figure même ne fut pas épargnée. De petites planches placées au-dessus des roues auraient suffi pour remédier à ce mal; mais qui s’occupe dans ce pays de la commodité du voyageur?
On ne découvre Tiflis qu’à la deuxième moitié de la station. L’aspect de cette ville me surprit beaucoup; elle est, sauf quelques clochers, bâtie dans le style européen, et depuis Valparaiso je n’avais pas vu une ville semblable aux villes d’Europe. Tiflis compte 50 000 habitants, elle est la capitale de la Géorgie[137], et n’est pas située bien loin des montagnes.
Beaucoup de maisons sont construites sur des collines, sur des rochers hauts et escarpés, ou bien adossées à des pans de rocher. De quelques-unes des collines, on a une vue magnifique sur la ville et sur la vallée. Cette dernière, au moment où j’y arrivai, ne paraissait pas très-jolie, parce que la rentrée de la moisson lui avait enlevé tout l’ornement des couleurs: elle ne brille pas non plus par l’abondance des jardins et des bosquets; en revanche, le Kour (appelé plus souvent Cyrus) coupe par ses beaux circuits la vallée et la ville, et, dans le lointain, brillent les sommets neigeux du Caucase. Une forte citadelle, Naraklea, est assise sur des rochers escarpés, juste devant la ville.
Les maisons sont grandes, pleines de goût, ornées de façades et de colonnes, et couvertes de tôle ou de tuiles. La place Erivanski est très-belle. Entre les édifices publics, on distingue surtout le palais du gouverneur, le séminaire grec et arménien et plusieurs casernes. Le grand théâtre, au milieu de la place Erivanski, n’était pas encore terminé. On voit que la vieille ville doit céder la place à la nouvelle. Partout des maisons sont démolies et on en construit de nouvelles; bientôt on ne connaîtra plus que par tradition les rues étroites, et il ne reste déjà de l’ancienne construction orientale que les maisons grecques et arméniennes. Les églises sont, pour le luxe et la grandeur, bien inférieures aux autres édifices; les tours sont basses, rondes et, la plupart du temps, couvertes de plaques vertes d’argile vernies. La plus ancienne église catholique s’élève sur un haut rocher dans la citadelle; elle sert uniquement de prison.