Les bazars et les kans n’offrent rien de remarquable; d’ailleurs, il y a ici, comme dans les villes d’Europe, des boutiques et des magasins. Plusieurs ponts larges sont jetés sur le Kour. La ville possède beaucoup de sources sulfureuses chaudes d’où elle tire son nom: Tiflis ou Tbilissi signifie ville chaude. Malheureusement la plupart des bains sont en mauvais état. De petites coupoles avec fenêtres couvrent les bâtiments où jaillissent les eaux. Le réservoir, les planchers et les murs sont revêtus en partie de grandes dalles de pierre; quant au marbre, l’on n’en voit pas beaucoup. Il y a des bains particuliers et des bains publics; l’accès des édifices où s’assemblent les femmes est interdit aux hommes. Cependant l’on est loin d’être aussi sévère ici qu’en Orient. Le monsieur qui eut la bonté de m’accompagner dans un de ces bains put sans obstacle parcourir les antichambres, qui n’étaient cependant séparées des bains que par une simple cloison de planches.

Non loin des bains se trouve le jardin botanique, qui a été établi à grands frais sur la pente d’une montagne. Les terrasses devraient être coupées artistement, soutenues par de la maçonnerie et comblées avec de la terre. Pourquoi avait-on choisi une place si défavorable? je pouvais si peu me l’expliquer, que je remarquai peu de plantes rares et ne vis partout que des ceps de vigne. Je croyais me promener dans un vignoble. La plus grande curiosité de ce jardin, ce sont deux ceps de vigne dont les troncs ont chacun un pied de diamètre. Ils sont tellement prolongés en berceaux et en allées, qu’on peut faire à leur ombre de jolies promenades. On tire de ces deux ceps plus de mille bouteilles de vin par an.

Sur une des terrasses les plus élevées, on a pratiqué dans le rocher une vaste et haute grotte dont toute la partie de devant est ouverte et forme une grande galerie voûtée. Dans les belles soirées d’été, on y donne des concerts, on y danse, on y joue la comédie.

Les dimanches et les jours de fête, le joli jardin du gouverneur est ouvert au public. On y trouve des balançoires, des jeux de bagues et deux orchestres. La musique militaire, exécutée par des soldats russes, ne valait pas celle que j’avais entendu exécuter à Rio-de-Janeiro par les noirs.

Quand je visitai l’église arménienne, le corps d’un jeune homme y était justement exposé. Il se trouvait dans un riche cercueil ouvert, revêtu de velours rouge et bordé de franges d’or. On avait jeté des fleurs sur le cadavre, qui était orné d’une espèce de guirlande et recouvert d’une fine gaze blanche. Les prêtres, dans leur superbe costume, accomplissaient les cérémonies funèbres, qui ressemblaient beaucoup à celles du culte catholique. La pauvre mère, à côté de laquelle le hasard m’avait fait agenouiller, se mit à sangloter tout haut, lorsqu’on se disposa à emporter les dépouilles mortelles de son fils bien-aimé. Moi aussi je ne pus me défendre de verser des larmes; je ne pleurai pas la mort du jeune homme, mais la profonde douleur de la mère accablée.

Je quittai cette scène de deuil pour visiter quelques familles grousiniennes et arméniennes. On me reçut dans des pièces spacieuses, mais dont la disposition intérieure était des plus simples. Le long des murs, il y avait des bahuts de bois couverts de peintures et ornés en partie de tapis. C’est sur ces bahuts que s’asseyent, mangent et boivent ces bonnes gens. Les femmes portent aussi un simple costume grec.

Dans les rues, on voit si souvent des costumes européens et asiatiques à côté l’un de l’autre, que la vue des uns ne frappe pas plus que celle des autres. Le costume le plus nouveau pour moi fut celui des Circassiens. Il se compose d’un large pantalon, d’une robe courte et plissée, avec une écharpe étroite et des poches de côté pouvant contenir de six à dix cartouches, de bottines bien justes à pointe recourbée et d’un petit bonnet fourré et serré. Les robes des gens aisés sont en drap bleu foncé très-fin et les bords garnis de franges d’or ou d’argent.

Les Circassiens se distinguent entre tous les peuples du Caucase par leur beauté. Les hommes, grands de taille, ont une physionomie très-régulière et beaucoup de souplesse dans leurs mouvements. Les femmes ont des formes délicates, la peau blanche, les cheveux foncés, les traits réguliers, la taille élancée et beaucoup de gorge. Dans les harems turcs, elles passent pour les plus grandes beautés. Je dois avouer que dans ceux de la Perse j’ai vu parmi les femmes persanes beaucoup plus de beautés que dans les harems turcs, lors même qu’ils étaient peuplés de Circassiennes.

Les femmes asiatiques qu’on rencontre ici dans les rues s’enveloppent de grands châles blancs; quelques-unes se cachent la bouche; peu d’entre elles se couvrent tout le visage.

Je ne puis pas dire grand’chose de la vie domestique des employés et des officiers russes. Cependant j’avais des lettres pour le directeur de la chancellerie, M. de Lille, et pour le gouverneur, M. de Yermaloff. Mais je n’eus guère le don de plaire à ces deux messieurs; sans doute ils furent formalisés de la manière franche et libre dont j’exprimai mon opinion sur le mauvais système de poste et sur les routes détestables du pays.

Je leur avais raconté mon arrestation avec quelques commentaires, et, pour mettre le comble à leur indignation, j’avais eu le malheur d’ajouter que ce court voyage sur le territoire russe m’avait complétement dégoûtée de mon ancien projet d’aller par le Caucase à Moscou et à Saint-Pétersbourg, et que je désirais prendre le chemin le plus court pour passer le plus tôt possible la frontière russe.

Si j’avais été un homme, ce langage hardi aurait bien pu me valoir un séjour plus ou moins long en Sibérie.

M. de Lille me recevait néanmoins toujours avec politesse, quand je venais le voir au sujet de mon passe-port; mais le gouverneur ne me montra même pas assez d’égards pour prendre le temps de le signer.

Après m’avoir remise d’un jour à l’autre, il plut à ce haut dignitaire d’aller passer deux jours à la campagne. Le jour de son retour se trouvant être un dimanche, on ne put songer à lui imposer un si grand travail; de sorte que je n’eus mon passe-port que le sixième jour.

Si, munie de lettres pour de hauts personnages, j’étais traitée ainsi, à quoi ne devaient pas être exposés de pauvres malheureux privés de tout appui!... Aussi j’appris qu’on les faisait souvent attendre deux ou trois semaines.

Le gouverneur général, le prince Woronzoff, n’était malheureusement pas à Tiflis. Je regrettais d’autant plus son absence qu’on me l’avait généralement dépeint comme un homme très-éclairé, plein de justice et d’humanité.

Ce qui m’amusa bien plus que mes courses chez le gouverneur russe, ce fut ma visite chez le prince persan Behmen-Mirza, à qui j’apportais des lettres et des nouvelles de sa famille restée à Tebris. Quoique le prince fût malade, il ne m’en reçut pas moins. On m’introduisit dans une grande salle, véritable hôpital, car il y avait là sur des tapis et des coussins huit malades, le prince, quatre de ses enfants et trois femmes. Tous avaient la fièvre. Le prince est un homme de trente-cinq ans, d’une extrême beauté. Il a l’air fort, sa figure ouverte exprime l’esprit et la bonté. Il parlait de sa patrie avec un profond chagrin; un sourire affectueux et douloureux se peignait sur ses traits quand je faisais mention de ses beaux enfants[138] et que je racontais avec quelle facilité et quelle sûreté j’avais parcouru les provinces placées naguère encore sous sa domination.

La connaissance la plus intéressante et en même temps la plus utile pour moi fut celle d’un Allemand, M. Salzmann, qui joint à une science approfondie de l’économie politique et de l’horticulture une extrême bonté de cœur. Il s’intéresse à tous les hommes, et particulièrement à ses compatriotes; aussi, partout où je prononçais son nom, on me parlait de lui avec la plus haute estime. Il a même été décoré par le gouvernement russe, quoiqu’il ne soit pas à son service.

M. Salzmann a construit une très-belle maison pourvue de toutes les commodités pour recevoir chez lui des voyageurs; il possède en outre, à dix verstes de la ville, un grand verger près duquel se trouvent des sources de naphte[139]. Quand il apprit que je désirais les voir, il m’invita aussitôt à y faire une partie avec lui. Ces sources sont situées tout près de Kour. On y a creusé des fosses carrées d’environ 25 toises de profondeur, et on y puise le naphte dans de grands baquets de bois. Cependant ce naphte est de l’espèce la plus commune, il est d’un brun foncé et plus épais que de l’huile. On en fait de l’asphalte, de la graisse pour les voitures, etc. Le fin naphte blanc, dont on peut se servir en guise de lumière et de feu, se trouve près de la mer Caspienne.

Il vaut encore la peine de faire une promenade à la chapelle de David, située sur une colline aux portes de la ville. On y voit, indépendamment des environs, qui sont superbes, un beau monument, élevé à la mémoire de l’ambassadeur russe Gribojetof, assassiné en Perse à l’occasion d’une insurrection. Au pied d’une croix artistement fondue en métal, est prosternée l’épouse éplorée qui la tient étroitement embrassée.

Lundi, 5 septembre, à onze heures du matin, je reçus mon passe-port. Une heure après je commandai ma voiture. M. Salzmann me conseilla d’aller encore visiter quelques colons allemands établis dans un rayon de 10 à 20 verstes autour de Tiflis; il s’offrit gracieusement de m’accompagner dans cette excursion; mais je n’en eus pas grande envie, d’autant plus que j’avais entendu dire qu’en général ces colons étaient déjà très-dégénérés, et que la paresse, la tromperie, la saleté, l’ivresse, ne régnaient pas moins chez eux que dans les colonies russes.

A trois heures de l’après-midi, je quittai Tiflis. Il y a tout près de la ville, sur la route, une croix en métal avec l’œil de Dieu, sur un piédestal en granit taillé, et entouré d’une balustrade de fer. Une inscription annonce que le 12 octobre 1837 Sa Majesté Impériale a versé en ce lieu, mais qu’elle a eu l’insigne bonheur de ne se faire aucun mal. «Élevé par les sujets reconnaissants.» Cet accident semble donc avoir été un des événements les plus importants de la vie du grand monarque, puisqu’on a voulu en perpétuer le souvenir par un monument. Il est certain que ce monument n’a pas été élevé sans l’assentiment de l’empereur. Je ne saurais dire encore qui mérite plus d’admiration ou du peuple qui l’a élevé, ou du monarque qui l’a permis.

Mon trajet pour ce jour-là se réduisit à une seule station; mais elle fut si longue que je n’y arrivai que le soir. Je ne pouvais songer à continuer mon voyage, car les routes, non-seulement ici, mais dans presque toutes les provinces, sont si peu sûres qu’on ne peut voyager le soir ou la nuit sans une escorte de Cosaques dont on trouve à chaque station une petite escouade affectée à ce service.

Les environs offraient assez de variété; de jolies collines enfermaient de riantes vallées, et sur les cimes de plusieurs montagnes on voyait des ruines de forts et de citadelles. Dans ces contrées, comme dans l’ancien empire allemand, il fut aussi un temps où les seigneurs se faisaient la guerre l’un à l’autre et où personne n’était sûr ni de ses biens ni de sa vie. Les seigneurs demeuraient dans des châteaux fortifiés placés sur des collines ou des montagnes, portaient des armes et des cuirasses, et, quand l’ennemi faisait des invasions dans le pays, les sujets se réfugiaient dans les châteaux forts. Il y a encore aujourd’hui à ce qu’on prétend, des gens qui portent des cottes de mailles de fer ou de fil de laiton, et des casques en guise de bonnets. Cependant je ne vis rien de tout cela.

Le fleuve Kour ne nous abandonna pas. Non loin de la station on passe sur un beau pont assez long, mais si mal placé qu’on fait pour y arriver un détour de toute une verste.

6 septembre. La route devient toujours plus romantique. Des bosquets et des bois couvrent les collines et les vallées, et dans les campagnes le blé turc à haute tige déploie sa riche végétation. Il ne manque pas non plus de vieux forts et de châteaux. Vers le soir, après avoir fait avec beaucoup de peine quatre stations, j’arrivai à la petite ville de Gory, dont la situation est des plus ravissantes. Entourée au loin, comme d’un amphithéâtre, de montagnes boisées, elle se trouve cernée de près par de jolis groupes de coteaux. Presque du sein de la masse des maisons, s’élève une colline dont la cime est couronnée d’une belle citadelle. La ville possède quelques jolies églises, quelques édifices particuliers, des casernes et un bel hôpital. Ici les villes et les bourgs perdent déjà tout à fait leur caractère oriental.

Quand il fait clair, on voit constamment le Caucase, dont les trois chaînes, entre la mer Caspienne et la mer Noire, forment les frontières naturelles de l’Asie et de l’Europe. Ses plus hautes cimes sont l’Elberous et le Karbeck, qui, suivant une géographie moderne, ont 5600 et 4800 mètres d’élévation. Ces montagnes étaient toutes couvertes de neige.

7 septembre. Aujourd’hui j’allai en une seule étape jusqu’à Suram; on ne put pas m’expédier au delà, car douze chevaux avaient été commandés pour un officier revenant des eaux avec sa femme, une dame de compagnie et leur suite.

Suram est située dans une vallée fertile, au milieu de laquelle s’élève un beau rocher avec les ruines d’un vieux château.

Pour chasser ma mauvaise humeur, je fis une promenade à ce vieux château. Quoiqu’il fût déjà passablement délabré, on voyait cependant par les grandes voûtes, les pans de murs imposants échappés à la destruction, que les nobles chevaliers devaient avoir eu là une superbe résidence.

En revenant par des prés et des champs, rien ne m’étonna plus que le riche attelage des charrues. La terre était friable et sans pierres, et douze ou quatorze bœufs traînaient la charrue dans une plaine magnifique.

8 septembre. Les montagnes se resserrent, la nature devient toujours plus belle; des plantes grimpantes, du houblon et des vignes sauvages, montent jusqu’au faîte des arbres, et au-dessous les buissons sont si forts et si épais, que cette végétation me rappela un peu celle du Brésil.

La troisième station conduisait en grande partie le long du fleuve Mirabka par une vallée resserrée. La route entre le fleuve et les pans de rocher était si étroite, que dans beaucoup d’endroits il n’y avait de la place que pour une voiture. Souvent il nous fallut nous arrêter pendant dix et même vingt minutes pour laisser passer des charrettes chargées de bois, dont nous rencontrâmes une grande quantité. Et voilà ce qu’on appelle une route de poste!

La Géorgie est déjà rangée depuis près de cinquante ans sous la domination russe, et il n’y a que peu de temps qu’on y construit par-ci par-là quelques chaussées. Si l’on revenait une cinquantaine d’années plus tard dans le pays, on les trouverait peut-être ou achevées ou abandonnées. On n’y manque pas seulement de routes, mais aussi de ponts. On passe dans de misérables bacs les rivières profondes, telles que la Mirabka. Celles qui ont moins de profondeur, on les passe en voiture. Pendant les grandes pluies, la fonte des neiges dans les montagnes, les rivières grossissent à tel point, que le voyageur est obligé d’attendre des journées entières ou d’exposer sa vie. Quelle énorme différence entre les colonies de la Russie et celles de l’Angleterre!

Le soir j’arrivai tard, toute trempée et couverte de boue, à la station qui se trouve à deux verstes de Kutaïs. Il est assez singulier que les maisons de poste soient d’ordinaire à une ou deux verstes des bourgs ou des villes; on se trouve ainsi dans la nécessité de chercher une occasion de transport particulier quand on a des commissions pour ces endroits.

9 septembre. Kutaïs, avec ses dix mille habitants, est situé dans un vrai parc naturel; tout le tour de la ville est verdoyant et présente une riche végétation. Parmi les maisons riches et élégantes, les clochers et les casernes, peints en vert, font assez bon effet. La rivière assez considérable de Ribon[140] sépare la ville de la grande citadelle, assise d’une manière très-pittoresque sur une colline très-riante.

Le costume du peuple est aussi varié qu’à Tiflis. La coiffure du paysan mingrélien est vraiment des plus comiques: il porte une plaque ronde de feutre noir en forme d’assiette, qu’il attache avec un cordon sous le menton. Les femmes portent souvent une coiffe tartare, appelée shauba, par-dessus laquelle elles mettent un voile, mais elles le rejettent en arrière de manière à ce que toute la figure reste découverte. Les hommes se couvrent le matin, et quand il pleut, de grands collets noirs de mouton ou de feutre (burki), qui leur descendent jusqu’aux genoux.

Je ferai remarquer, à cette occasion, qu’il ne faut pas chercher les célèbres beautés géorgiennes parmi le bas peuple, qu’en somme je ne trouvai pas très-attrayant.

Ce qui est curieux, ce sont les voitures dont se servent les paysans: le devant repose sur des barres ou des claies, le derrière sur deux poulies de bois massives.

Faute de chevaux, il me fallut m’arrêter à Kutaïs; je ne pus continuer mon voyage qu’à deux heures de l’après-midi. J’avais deux stations à faire pour arriver au petit endroit qu’on appelle Marand, situé près de la rivière Ribon. On y décharge la charrette de poste contre un bateau pour se rendre à Redutkale, au bord de la mer Noire.

La première station passe en grande partie par de belles contrées boisées; la deuxième offre de vastes perspectives sur les champs et les prés. Les maisons et les buttes sont entièrement cachées par les bosquets et les arbres. Nous rencontrâmes beaucoup de paysans qui, quand ils n’allaient vendre à la ville que des poulets, des œufs ou des fruits, étaient toujours à cheval. Comme ils ne manquent pas d’herbe ni de pâturages, ils ont naturellement beaucoup de chevaux et un grand nombre de bêtes à cornes.

Faute d’un hôtel à Marand, je descendis chez un Cosaque. Ces gens, qui vivent ici en même temps comme colons, ont de jolies petites maisons de deux ou trois chambres, et une pièce de terre qui leur tient lieu à la fois de champ et de jardin.

Quelques-uns d’entre eux logent des voyageurs et savent fort bien se faire payer le peu de choses mauvaises qu’ils leur fournissent. Pour un méchant petit cabinet tout sale et sans lit, je payais 20 kopoks argent (environ vingt sous). On me demanda autant pour un tout petit poulet; je n’obtins rien de plus, car les Cosaques sont trop paresseux pour faire une course hors de la maison. Quand j’avais besoin de pain, de lait ou de quelque autre chose qui ne se trouvait pas au logis, il me fallait aller le chercher; c’était tout au plus s’ils se dérangeaient pour un employé ou un officier.

J’avais quitté Tiflis le 5 septembre, à trois heures de l’après-midi, et je n’arrivai à Marand que le 9 septembre au soir; j’avais donc mis cinq jours pour faire 274 verstes (39 milles allemands ou 78 lieues de France). Voilà ce qu’on peut appeler une fameuse poste!

Le 11 septembre au matin, un bateau partit enfin pour Redutkale (80 verstes). Il faisait mauvais temps, et la nuit, ou par un vent fort, le Ribon, qui d’ailleurs est un beau fleuve, n’est pas praticable à cause des pieux ou des troncs d’arbres qui se trouvent à fleur d’eau. Le paysage est toujours plantureux et ravissant. Le fleuve coule entre des contrées boisées et des champs de maïs et de millet, et l’œil, se promenant par-dessus les collines et les montagnes, poursuit au loin les têtes gigantesques du Caucase. On découvre ses formes fantastiques, ses pics, ses cimes, ses plateaux enfoncés, ses coupoles fendues, tantôt à droite, tantôt devant, tantôt derrière, suivant les sinuosités toujours changeantes du cours d’eau. Souvent nous faisions une halte et nous débarquions; mais tous couraient à l’envi aux arbres; c’était à qui cueillerait le raisin et les figues, qu’on trouvait partout en grande quantité. Mais le raisin était sûr comme du vinaigre, les figues étaient petites et dures. J’en trouvai une seule mûre; mais je la jetai après l’avoir goûtée. Les figuiers étaient plus gros que tous ceux que j’avais vus en Italie et en Sicile; je crois que tout le suc reste dans le bois et dans les feuilles. Il se peut que la grande hauteur des ceps de vigne soit cause que les raisins se trouvent petits et de mauvais goût. On pourrait sans doute remédier à cela avec un peu de culture.

Le 12 septembre, nous n’allâmes pas loin; il s’était élevé une petite brise, et, comme nous étions déjà à l’entrée de la mer Noire, il nous fallut rester à l’ancre.

13 septembre. Le vent étant tombé, nous pûmes sans crainte nous confier à la mer, sur laquelle nous fûmes ballottés pendant quelques heures pour passer du principal bras du Ribon dans le bras secondaire auprès duquel est situé Redutkale. Il y a bien un canal qui conduit de l’un à l’autre; mais, comme il est fort ensablé, il n’est navigable que lors des hautes marées.

A Redutkale, je logeai également chez un Cosaque qui, en bon spéculateur, avait trois petits cabinets qu’il louait aux étrangers.

D’après le calendrier russe, nous étions au 31 août. On attendait le 1er septembre le bateau à vapeur, qui repart après deux heures de relâche. Je courus donc aussitôt chez le commandant de la ville pour faire viser mon passe-port et pour demander une place sur le bateau. Deux fois par mois, le 1er et le 15, des vapeurs de la couronne vont de Redutkale par Kertch jusqu’à Odessa (des occasions sur des voiliers sont extrêmement rares); ils longent toujours la côte; touchent à dix-huit stations (forts et places de guerre), font les transports militaires de tout genre, et prennent gratuitement tous les voyageurs. Le passager ne paye rien ni pour lui ni pour son bagage, mais il est obligé de se contenter d’une place sur le pont. Il n’y a que peu de cabines affectées au personnel de l’équipage et à des officiers supérieurs qui vont souvent d’une station à l’autre. Il n’y a pas de places payantes.

Le commandant expédia aussitôt mon passe-port et ma carte de passage. A cette occasion, je ne puis m’empêcher de faire observer que le gouvernement russe est encore bien plus paperassier que le gouvernement autrichien, qui jusqu’ici m’avait semblé ne pas avoir son pareil. Au lieu d’un simple visa, on remplit toute une pancarte dont on prit ensuite copie sur copie, ce qui demanda plus d’une demi-heure.

Le bateau n’arriva que le 5 septembre (du calendrier russe). Rien n’est plus ennuyeux que d’attendre une occasion d’une heure à l’autre, surtout lorsqu’il faut être aussitôt prêt à partir. Tous les matins j’empaquetais mes effets; je n’osais pas faire cuire un morceau de viande ou un poulet, car je craignais que l’on ne vînt m’appeler d’un moment à l’autre. Ce n’était que vers le soir que je n’avais plus rien à craindre et que je pouvais aller me promener un peu.

A en juger d’après ce que j’ai vu des environs de Redutkale, et en général de la Mingrélie, le pays est parsemé de collines et de montagnes, et entrecoupé de grandes vallées et de vastes plaines. Comme les forêts abondent, l’air est très-humide et malsain, et il pleut très-souvent au lever du soleil; il monte des vapeurs si épaisses qu’elles planent comme des brouillards impénétrables à plus d’un mètre et demi au-dessus de la terre. Ces vapeurs engendrent beaucoup de maladies, surtout des fièvres et des hydropisies. Notez qu’au lieu de construire leurs habitations et leurs huttes sur de grandes places aérées et éclairées par le soleil, ces bonnes gens ont soin de les planter dans les bosquets et sous le feuillage des gros arbres. On passe souvent près de villages, et on n’aperçoit que rarement par-ci, par-là, une maisonnette. Les indigènes, d’une indolence et d’une paresse sans nom, ont le teint jaune pâle, ils sont maigres, et bien peu arrivent à l’âge de soixante ans. Le climat est encore plus pernicieux pour les étrangers.

Cependant, je crois que des colons laborieux et des agronomes habiles pourraient faire d’excellentes affaires dans la Mingrélie. On n’y manque certes pas de sol et de terrain; car plus des trois quarts des terres restent incultes. En éclaircissant les forêts, en desséchant les marécages, on rendrait le climat plus doux et moins funeste à ses habitants. Sans être cultivé, le sol est déjà d’une fertilité extraordinaire. Combien n’augmenterait-elle pas encore si on savait s’y prendre! Partout on voit une herbe grasse mêlée aux meilleures plantes et au trèfle sauvage. Les fruits viennent sans culture; les vignes grimpent jusqu’aux cimes les plus élevées des arbres. Du temps des pluies, la terre est si trempée que l’on ne se sert que de charrues, de houes et de pioches de bois. Ce que l’on cultive le plus, c’est le blé de Turquie, et une espèce de millet appelé gom. Quant au vin, les habitants le font par un procédé extrêmement simple. Ils creusent le tronc d’un arbre, y foulent le raisin avec les pieds, et versent le jus dans des terrines qu’ils enfouissent dans la terre.

Le caractère des Mingréliens passe généralement pour mauvais, et on les considère comme des voleurs et des brigands, chez lesquels les meurtres ne sont pas rares. Ils s’enlèvent les femmes les uns aux autres et sont très-adonnés à la boisson. Le père habitue les enfants au vol, et les mères à l’impudicité.

La Colchide ou Mingrélie est située à l’extrémité de la mer Noire, et au nord, près du mont Caucase. Les peuples voisins étaient jadis connus sous le nom de Huns et d’Alanes. On place l’ancien pays des Amazones entre le Caucase et la mer Caspienne.

Redutkale peut bien avoir 1500 habitants. Ils sont si paresseux et si ennemis de la moindre peine, que, dans les cinq jours que je passai dans cette ville, je ne pus, ni avec de l’argent ni avec de bonnes paroles, me procurer du raisin et des figues. J’allai tous les jours au bazar et jamais je n’en trouvai à acheter. Le peuple est trop fainéant pour aller en chercher dans le bois voisin. Il ne travaille que quand il y est poussé par la plus grande nécessité, et alors il se fait payer d’une manière exorbitante. Des œufs, du lait et du pain me coûtèrent autant qu’à Vienne, sinon plus cher. C’est ici qu’on peut dire que tout en vivant au milieu de l’abondance on meurt presque de faim.

Ce qui me déplut singulièrement dans ce peuple, ce furent ses pratiques religieuses[141] auxquelles il se livre d’une façon toute machinale. A toute occasion il fait le signe de la croix, qu’il mette un morceau dans sa bouche, qu’il boive, qu’il passe d’une chambre à l’autre ou qu’il s’habille. La main n’est occupée qu’à cela. Mais cela devient intolérable quand ces bonnes gens passent devant une église. Alors ils s’arrêtent, font une demi-douzaine de génuflexions et des signes de croix sans fin. Quand ils sont en voiture, ils arrêtent pour se livrer tranquillement à toutes leurs simagrées. Comme je me trouvais à Redutkale, un vaisseau était sur le point de mettre à la voile. On alla chercher un prêtre qui appela la bénédiction céleste sur tout le navire en général et sur chaque petit coin en particulier. Il pénétra dans chaque cabine, dans tous les coins et recoins, et termina en bénissant les matelots, qui en échange se moquèrent de lui.

Cela me confirma dans mon opinion, que la véritable religion se trouve le moins là où on en fait un vain et fastueux étalage!

CHAPITRE XXIII.

Départ de Redutkale.—Une attaque de choléra.—Anapka.—Le vaisseau suspect.—Kertch.—Le musée.—Tumuli.—Continuation de mon voyage.—Theodosia (Caffa).—Jalta.—Le château du prince Woronzoff.—La citadelle de Sébastopol.—Odessa.

Le 17 septembre (nouveau style), à neuf heures du matin, le navire arriva, et une heure plus tard j’étais déjà assise sur le pont: c’était le Maladetz, de la force de 140 chevaux; il avait pour capitaine le commandant Zorin.

La distance de Redutkale à Kertch est en ligne droite de 360 milles marins; mais pour nous, qui restâmes toujours le long de la côte, elle s’éleva jusqu’à 500.

Le Caucase, les collines et les parties avancées de la chaîne, une riche et splendide nature, nous demeurèrent fidèles pendant la première journée. Au fond d’une vallée charmante nous trouvâmes un petit endroit, Gallansur, notre première station, où nous ne nous arrêtâmes que peu de temps.

Vers les six heures du soir, nous atteignîmes la petite ville fortifiée de Sahun, qui est située en partie sur la côte, en partie sur une large colline. C’est ici que je vis pour la première fois des Cosaques en grand uniforme; tous ceux que j’avais vus jusqu’alors étaient très-mal habillés et n’avaient absolument rien de militaire; ils étaient affublés de pantalons de grosse toile et de longs et vilains habits qui leur tombaient jusque sur les talons: mais ceux-ci portaient des jaquettes collantes avec des gibernes disposées chacune pour huit cartouches, de larges pantalons à grands plis et des bonnets de drap bleu foncé garnis de fourrure. Ils nous amenèrent dans un bateau à rames un officier d’état-major de Sahun.

18 septembre. Nous restâmes tout le jour à Sahun. Les bateaux à charbon, par une inconcevable négligence, n’étaient nullement prêts: ils chargeaient encore quand nous étions déjà depuis longtemps à l’ancre, et ce ne fut que vers les six heures du soir que notre provision fut complétée. Nous gagnâmes aussitôt le large.

19 septembre. Pendant la nuit, nous eûmes beaucoup de vent et de pluie. Je demandai la permission de me placer sur l’escalier de la cabine. On me l’accorda presque en secouant les épaules, mais quelques minutes après le commandant envoya l’ordre de me mettre à couvert. Je fus très-étonnée et très-réjouie de cette galanterie, mais je fus bientôt détrompée quand on me conduisit dans la cabine des matelots. Tous sentaient horriblement l’eau-de-vie, dont quelques-uns avaient bu avec excès. Je me hâtai de remonter sur le pont, où, malgré la furie des éléments déchaînés, je me sentais beaucoup mieux que parmi ces chrétiens orthodoxes si bien élevés!

Dans le cours de la journée nous nous arrêtâmes à Bambour, à Pizunta, à Gagri, à Adlar et dans d’autres endroits. A Bambour, je remarquai d’admirables groupes de rochers.

20 septembre. La chaîne du Caucase avait disparu, et les forêts épaisses avaient fait place à d’immenses étendues vides. L’orage, le vent et la pluie ne nous quittaient toujours pas.

Le machiniste du navire, un Anglais, M. Platts, avait été par hasard informé de mes voyages (sans doute par mon passe-port, que j’avais dû remettre en entrant dans le vaisseau); il se présenta devant moi et m’offrit pendant le jour sa cabine; il s’entremit aussi pour moi auprès d’un des officiers, et réussit à m’obtenir une petite cabine, qui touchait, il est vrai, à la cabine des matelots, mais qui en était séparée par une porte. Je suis très-reconnaissante à ces deux messieurs de leur bonté, qui était d’autant plus grande, qu’on me donnait, quoique étrangère, la préférence sur les officiers russes, dont il y avait au moins une demi-douzaine campés sur le pont.

A Sissassé, nous fîmes une longue halte. C’est une des stations principales, une belle forteresse sur une colline. Tout autour il y a de belles maisons en bois.

21 septembre. La nuit fut terrible; un des matelots, qui le 20 encore était plein de vie et de santé, et mangeait de fort bon appétit, fut tout à coup atteint du choléra; les cris de douleur du malheureux me déchiraient le cœur, et je m’enfuis sur le pont, mais la pluie et le froid n’étaient pas moins terribles. Je n’avais rien que mon manteau, qui fut bientôt traversé; mes dents claquaient, je frissonnais de tout mon corps, et je n’eus d’autre ressource que de redescendre dans la cabine, de me boucher les oreilles et de rester dans le voisinage du moribond. Malgré tous les soins qu’on lui prodigua, au bout de huit heures le malheureux n’était plus qu’un cadavre. Le matin, à la première station, à Bschada, on débarqua le corps. On l’enveloppa dans un paquet de toile à voile, et on cacha cet événement aux passagers. La cabine fut lavée soigneusement avec du vinaigre, et aucun nouveau cas ne se présenta.

Je ne fus nullement étonnée qu’il se déclarât des maladies à bord; seulement je me serais figuré que les pauvres soldats devaient en être atteints, étant jour et nuit sur le pont, n’ayant pour nourriture que du pain noir tout sec. Combien en ai-je vu, à moitié transis de froid et trempés jusqu’aux os, grignoter un petit morceau de pain! Et combien cette misère est plus grande encore pendant la mauvaise saison, sans manteaux et sans couvertures! Le voyage de Redutkale à Kertch exige souvent une vingtaine de jours, car la mer est si agitée que l’on ne peut approcher des stations et qu’on reste quelquefois des journées entières avant d’y toucher. Si un pauvre soldat est forcé de faire toute la traversée en hiver, on peut regarder comme un miracle qu’il arrive vivant au lieu de sa destination. Mais, d’après le système russe, la vie d’un simple soldat n’entre pas en ligne de compte! Les matelots sont traités un peu mieux, mais pas encore trop bien. On leur donne du pain et de l’eau-de-vie, une très-petite portion de viande, et deux fois par jour une soupe à la choucroute, nommée bartsch.

Sur le pont, le nombre des officiers, de leurs femmes et des soldats, augmenta à chaque nouvelle station; en échange, on ne débarquait que peu de monde.

Bientôt le pont se trouva tellement encombré de caisses, de coffres, de boîtes et de meubles de toute espèce, qu’on avait toutes les peines du monde à trouver une toute petite place au milieu de tous ces effets amoncelés. Jamais je ne vis une telle cargaison sur un vaisseau.

Par le beau temps, ce mouvement et cette agitation continue offrent beaucoup de distractions; il y avait toujours quelque nouveau spectacle; tout le monde était gai et content, et semblait ne former qu’une seule famille. Mais quand par malheur il arrivait tout à coup une forte ondée ou qu’une vague indiscrète venait visiter le pont, c’étaient alors des cris et des gémissements de toutes parts! Aussitôt on savait ce que renfermait chaque caisse, chaque coffre. L’un criait: «Comment garantir mes pains de sucre?» Un autre disait: «Ah! ma farine, elle ne vaudra plus rien!» Une pauvre femme se plaignait de ce que ses chapeaux étaient pleins de taches; une autre se lamentait de ce que l’uniforme de son mari allait être gâté, etc.

A quelques petites stations nous avions pris des soldats malades pour les transporter à l’hôpital de Kertch. On me dit que c’était plutôt par mesure de sûreté que pour leur donner des soins, car ces soins ils les auraient trouvés dans les diverses stations; mais tous les petits endroits, depuis Redutkale jusqu’à Anapka, sont encore souvent infestés par des Tartares circassiens, qui sortent inopinément des montagnes pour se livrer au pillage et au meurtre. Il n’y a pas longtemps, dit-on, qu’ils ont même tiré des coups de canon sur un vapeur de la couronne. Les Circassiens[142] aiment les Russes comme les Chinois aiment les Anglais.

Les pauvres malades furent aussi installés sur le pont; on ne prit pas d’autre soin d’eux que d’étendre une toile à voiles pour les garantir du vent de deux côtés. Mais, quand il pleuvait fort, l’eau pénétrait par-dessous de toutes parts, et les malheureux se trouvaient à moitié trempés.

22 septembre. Aujourd’hui nous vîmes la ville et la forteresse Nova-Russiska qui renferme quelques jolies maisons particulières, des hôpitaux, des casernes et une belle église. La ville et la forteresse sont situées sur des collines, et n’ont été fondées que depuis dix ans.

Le soir, nous arrivâmes à Anapka, place enlevée aux Turcs en 1829. Ici finissent les jolies montagnes et les collines boisées; elles sont remplacées par les steppes assez tristes de la Crimée.

J’eus ce jour-là occasion d’admirer la vigilance et la pénétration de notre commandant. Un voilier était tranquillement à l’ancre dans une petite baie. Dès que le commandant l’aperçut, il fit aussitôt suspendre la marche et mettre un bateau à la mer. Il dépêcha un officier vers le voilier pour voir ce qu’il faisait là. Jusqu’ici tout cela était assez naturel; car, en Russie, où l’on voudrait pouvoir envoyer une mouche étrangère au delà des frontières, il était tout simple qu’on désirât savoir ce que voulait un vaisseau. Mais voici le plaisant de l’affaire. L’officier approcha du voilier, mais il n’y monta pas et ne se fit montrer aucun des papiers; il se contenta de demander de loin au capitaine ce qu’il faisait là. Le capitaine répondit que des vents contraires l’avaient forcé de jeter l’ancre en cet endroit, et qu’il n’attendait qu’un bon vent pour aller à telle ou telle station. Cette réponse satisfit complétement l’officier et le commandant. Cela me semblait absolument la même chose que de demander à quelqu’un s’il est un honnête homme ou un fripon, et de croire à son honnêteté dès qu’il lui plaît de l’affirmer.

23 septembre. Nous eûmes encore une vilaine nuit à passer. Rien que de la pluie et des ouragans! Que je plaignais ces pauvres malades, et même ceux qui se portaient bien, d’être exposés à ce temps affreux!

Vers midi, nous arrivâmes à Kertch. De la mer on domine très-bien la ville, qui s’étend en demi-cercle sur le rivage et s’élève un peu sur le monticule de Mithridate, auquel elle est adossée. En haut de la colline est le musée, construit dans le goût d’un temple grec et entouré tout autour de colonnes. La cime de la montagne est formée par de beaux groupes de rochers, entre lesquels se trouvent quelques petits obélisques et des monuments appartenant à l’ancien cimetière. Les alentours présentent l’aspect d’une steppe avec des buttes artificielles couvertes de tombeaux qui datent des temps les plus reculés. A l’exception du Mithridate, on ne voit aucune autre colline ou montagne.

La ville de Kertch est située en partie à l’endroit où se trouvait l’ancien Panticapée[143]. Aujourd’hui elle fait partie de la province de Tauride; elle est fortifiée, elle a un bon port et fait un commerce assez considérable. La population est d’environ 12 000 âmes. La ville renferme beaucoup de belles maisons toutes modernes, les rues sont larges et pourvues de trottoirs. Sur les deux places, l’ancienne et la nouvelle, il y a beaucoup d’animation les dimanches et les jours de fête. Il s’y tient un marché de tous les articles imaginables, mais surtout de vivres. Ce qui me surprit, ce fut la rudesse et la brutalité extraordinaires du bas peuple. Je n’entendais de toutes parts que crier, pester et jurer. Je fus aussi très-étonnée de voir des dromadaires attelés à plusieurs charrettes.

De superbes marches de pierre et des chemins sinueux conduisent au Mithridate, seule promenade des habitants de la ville. Ce monticule doit avoir servi autrefois de sépulture; car, partout où l’eau a emporté la terre, on trouve de tout petits sarcophages étroits, composés de quatre dalles de pierre. La vue d’en haut[144], il est vrai, n’est masquée par rien, mais elle est sans attrait; de trois côtés une steppe dépouillée d’arbres et de verdure, dont la monotonie n’est interrompue que par d’innombrables tumuli. Du quatrième côté on aperçoit la mer. Cette vue est partout très-belle, d’autant plus que la mer se marie à la mer, et que l’on découvre deux grandes nappes d’eau, la mer Noire et la mer d’Azow. On voit dans la rade un assez grand nombre de vaisseaux, mais pas les quatre ou six cents que j’avais espéré y trouver d’après les rapports des journaux.

En revenant, je visitai le musée, composé d’une seule salle. Il renferme bien quelques curiosités extraites des monuments tumulaires, mais les plus belles choses trouvées dans les fouilles ont été transportées à Saint-Pétersbourg. Les restes de sculptures, de bas-reliefs, de sarcophages et d’épitaphes, sont très-endommagés. Tout ce qui existe encore, en fait de statues, dénote un grand art. La pièce la plus curieuse de ce musée est un sarcophage en marbre blanc. Quoique détérioré, il offre encore de magnifiques reliefs, surtout la figure d’un ange tenant réunies au-dessus de sa tête deux guirlandes de fruits et de feuilles. Sur le couvercle du sarcophage reposent deux figures couchées. Les têtes manquent; mais tout le reste, les corps, leur position, la draperie des robes de dessus, est exécuté avec la plus rare perfection.

Un autre sarcophage de bois atteste un grand talent dans l’art de tourner et de ciseler.

Une collection de pots de terre, de cruches et de petites lampes, me rappela beaucoup celle du musée de Naples.

Les pots sont cuits et peints en brun; ils ont absolument la forme de ceux qu’on a déterrés à Herculanum et à Pompéi. Les cruches ont deux anses et sont si pointues par le bas qu’elles ne se tiennent debout que quand elles sont appuyées. Cette forme de vases est encore aujourd’hui usitée en Perse. En fait de verrerie, je ne vis, à part quelques objets insignifiants, que de petits flacons formés uniquement d’un long cou. Il y avait aussi des bracelets en or, des bagues et des colliers un peu massifs. Les objets les plus délicats étaient de petites feuilles carrées soigneusement ciselées, que l’on attachait à la tête ou à la poitrine, et enfin des couronnes composées de guirlandes de feuilles de laurier. En objets de cuivre, je vis des chaudrons et des chaînes; en plâtre, on avait de vilaines figures grotesques et différents ornements que l’on appliquait sans doute à l’extérieur des maisons.

Parmi les monnaies, j’en trouvai quelques-unes d’un coin extrêmement remarquable.

Il ne me restait plus qu’à visiter les tumuli. Je cherchai longtemps en vain un guide; mais, comme il ne vient que rarement des étrangers dans ce pays, on n’y rencontre pas de cicérone régulier. Dans mon embarras, je crus ne pouvoir mieux faire que de m’adresser au vice-consul d’Autriche, M. Nicolaï. Non-seulement il se montra tout disposé à contenter mon désir, mais il eut même la complaisance de m’accompagner.

Les temples sont des monuments d’une espèce toute particulière: ils se composent d’une galerie d’environ 20 mètres de long, 5 de large et 8 de haut, et d’une toute petite chambre placée au bout de la galerie. Les murs du monument s’élèvent obliquement comme le toit d’une maison, et se touchent tellement en haut qu’il reste à peine un pied d’intervalle. Ils sont construits en dalles de pierre, longues et très-épaisses, et superposées les unes sur les autres, de manière que la rangée de dessus dépasse toujours celle de dessous de six à sept pouces. A l’ouverture supérieure, large d’un pied, il y a également des dalles de pierres massives. Quand on regarde de loin l’entrée, les murs semblent couchés. Le cabinet est un carré oblong au-dessus duquel s’étend un petit plafond voûté; il est construit absolument comme le corridor. Une fois le sarcophage déposé dans la chambre du fond, tout le monument était comblé de terre.

Le beau sarcophage de marbre placé au musée a été extrait d’un tombeau qui se trouve près des bâtiments de la Quarantaine; on dit que c’est celui du roi Bentik.

La plupart des monuments avaient déjà été ouverts par les Turcs; ceux qui restent encore sont ouverts par le gouvernement russe. On a trouvé beaucoup de corps couverts de bijoux et de couronnes de feuilles d’or comme on en voit au musée. On trouve souvent aussi des monnaies.

Le 26 septembre était un jour de grande fête pour les Russes: ils célébraient la découverte de la croix de Jésus-Christ. Le peuple apporta à l’église, comme offrandes, du pain, de la pâtisserie, des fruits, etc. Toutes ces offrandes furent entassées dans un coin de l’église. A la fin du service religieux, le prêtre les bénit, en donna quelques faibles parcelles aux mendiants qui l’assiégeaient, et fit mettre le reste dans des paniers qu’on transporta dans sa demeure. Dans l’après-midi, la population se rendit presque tout entière au cimetière. Les gens du peuple y portèrent aussi des provisions de bouche; mais, après avoir été également bénies par le prêtre, elles furent mangées avec beaucoup de satisfaction par chacun de ceux à qui elles appartenaient.

Je ne vis que peu de monde habillé à la russe. Le véritable costume du peuple se compose de longs cafetans de drap bleu; les hommes portent des chapeaux bas de feutre avec de larges rebords, et leurs cheveux sont taillés tout ronds; quant aux femmes, elles se mettent de petits mouchoirs de soie autour de la tête.

Avant de quitter Kertch, il me faut encore rappeler qu’il y a dans le voisinage des sources de naphte que je ne visitai pas, parce que, d’après la description que l’on m’en fit, elles ressemblent tout à fait à celles de Tiflis.

Le point le plus rapproché pour continuer mon voyage était Odessa. J’avais le choix entre deux routes, celle de terre et celle de mer. La première offre, dit-on, des parties très-belles et très-intéressantes; mais je préférai sans hésiter la dernière, car je n’avais pas le moindre goût pour la poste russe, et je désirais en outre sortir le plus tôt possible de l’empire de Russie.

Le 27 septembre, à huit heures du matin, j’allai à bord du vapeur russe Dargo, de la force de 100 chevaux. La distance d’Odessa à Constantinople est de 360 milles marins. Le bateau était beau, propre, et extrêmement bien tenu. Les prix étaient excessivement modérés (je payais pour une place de secondes 13 roubles d’argent, environ 52 francs). La seule chose qui ne me plut pas dans les bateaux russes, c’est la trop grande faveur accordée à l’économe, qui, à ce qu’on me disait, avait à payer une remise à qui de droit. Tous les voyageurs, sans exception, sont forcés de prendre chez lui leur nourriture; cela est souvent très-dur pour les pauvres passagers du pont, qui, pour le payer, se trouvent réduits à tirer de leur poche les derniers kopecks qui leur restent.

Nous arrivâmes de bonne heure dans l’après-dînée à Feodosia (Caffa), autrefois la ville la plus grande et la plus importante de la Crimée: on l’appelait une seconde Constantinople. Elle était arrivée au plus haut degré de splendeur à la fin du XVe siècle, sous la domination des Génois. Sa population dépassait alors 200 000 âmes. Aujourd’hui, réduite au rang d’une petite ville de cercle, elle n’a plus que 5000 habitants.

Il reste encore du temps des Génois des murs de citadelle et des tours à moitié délabrées, ainsi qu’une belle mosquée que les Russes ont transformée en une église chrétienne.

Feodosia est située près d’un grand golfe de la mer Noire, sur la pente de collines toutes nues. On ne découvre, en fait de verdure, que quelques jolis jardins.

28 septembre. Ce matin, nous fîmes une halte près de Jalta, un tout petit endroit de 500 âmes, qui possède une église extrêmement jolie, fondée par le prince Woronzoff. Construite en style vraiment gothique, cette église est placée en dehors du village, sur un coteau riant.

Le paysage est charmant, et de belles montagnes et des collines, partie couvertes de jolis bois, partie s’élevant en superbes masses de rocher, s’étendent jusqu’au bord de la mer.

Le bateau à vapeur s’arrêta vingt-quatre heures à Jalta. Je profitai de cette relâche pour faire une excursion à Alupka, un des domaines du prince Woronzoff, célèbre par un château que l’on regarde comme une des curiosités de la Crimée. Pour y aller on traverse de basses collines tout contre la mer, puis un parc ravissant, créé par la nature, mais que la main ingénieuse de l’homme s’est plu à embellir. Entre les bosquets et les bois, entre les vignes et les jardins, sur des places découvertes, sur des collines et des coteaux, on aperçoit les châteaux et les villas les plus jolis de la noblesse russe. L’ensemble offre un aspect si riant et si attrayant que l’on s’imagine qu’ici doivent nécessairement habiter la joie, la concorde et le bonheur.

La première villa qui attire les regards est celle du comte Léon Potocki. La maison est construite avec beaucoup de goût; dans le jardin on a déployé beaucoup d’art et de luxe; la situation est superbe et offre une vaste perspective sur la mer et les environs. Il y a non loin du bord de la mer un autre édifice grandiose, mais qui frappe plus par ses vastes dimensions que par sa beauté. Il ressemble à une maison carrée ordinaire à plusieurs étages; c’est une maison de campagne de l’impératrice, une résidence pour la saison des bains, mais jusqu’ici elle n’est pas encore venue à ce château, nommé Oriander. La charmante villa du prince Mirzewsky offre un aspect bien plus beau que ce palais. Elle est située sur une colline, au milieu d’un superbe parc, d’où l’on a une vue magnifique des montagnes et de la mer. La principale façade de l’édifice est de style gothique.

La villa du prince Gallitzin est tout à fait gothique. Les fenêtres, qui montent en pointe, et deux tours dont une est même ornée d’une croix, lui donnent l’air d’une église, et on cherche involontairement la ville dont doit dépendre cette belle résidence.

Elle est située pour ainsi dire au terme de la belle et riche nature de ce pays. Peu à peu les arbres se transforment en arbustes rabougris et en buissons, le beau tapis de verdure se change en un sol pierreux; au fond s’élèvent des rochers escarpés au pied desquels sont amoncelés des débris détachés de leurs flancs.

On voit bien encore quelques jolies propriétés; mais, créées par l’art, elles manquent complétement du charme de la nature.

Après avoir fait environ treize verstes, le chemin tourne autour d’une des collines pierreuses, et l’on découvre le château du prince Woronzoff dans toute son étendue. Ce palais offre un aspect bien moins imposant que je ne me l’étais figuré. Il est bâti en pierres de taille qui ont la même couleur que les rochers et les montagnes dont il est entouré. Si quelque jour un grand parc vient l’envelopper, le palais ressortira davantage et on saisira mieux le caractère grandiose de son architecture. On y trouve bien déjà une belle plantation, mais encore trop jeune et peu étendue. Le jardinier en chef, un Allemand, M. Kebach, est dans sa partie un maître et un artiste consommé; il a su dompter la nature stérile et déserte, au point qu’elle ne produit pas seulement des fleurs et des arbres ordinaires, mais qu’elle se pare même des plus belles plantes exotiques.

Le château est bâti en style gothique mauresque, avec des tours et des tourelles, des flèches et des aiguilles, des murs crénelés, comme on en trouve dans les anciennes constructions du même genre qui se sont bien conservées. La principale façade est tournée du côté de la mer. Deux lions en marbre de Carrare, dans l’attitude du repos, que l’on doit au ciseau d’un excellent artiste, sont placés en haut des vastes degrés qui conduisent du château jusqu’au rivage de la mer.

La disposition intérieure du palais rappelle les contes des Mille et une Nuits. On y voit réunis les étoffes les plus précieuses, les bois les plus recherchés, les chefs-d’œuvre et les merveilles de l’art de toutes les parties du monde. On y admire des appartements somptueux en style oriental, dans le goût chinois, persan et européen, et surtout un pavillon unique dans son genre renfermant non-seulement les fleurs les plus belles et les plus rares, mais aussi les arbres les plus élevés, entre autres des palmiers avec leurs riches cimes touffues. Des touffes de feuillage entrelacées couvrent les murs, et des fleurs poussent de toute part. Les plus doux parfums embaument l’air; des divans moelleux se trouvent à moitié cachés sous les festons de verdure. Tout, en un mot, est combiné de manière à produire l’effet le plus magique sur les sens.

Le propriétaire de ce palais féerique, le prince Woronzoff, était malheureusement absent; il assistait à une fête donnée dans un château voisin. J’avais des lettres pour lui, et j’aurais bien voulu faire sa connaissance, car je l’avais entendu citer par tout le monde, riches et pauvres, comme l’homme le plus charitable, le plus juste et le plus généreux. On m’engagea même à rester jusqu’à son retour, mais il m’aurait fallu attendre huit jours l’arrivée du prochain vapeur, et mon temps était trop limité.

Non loin du château est un village tartare comme il s’en trouve beaucoup dans la Crimée. Ils se distinguent par leurs toits en terrasse toute plate où les habitants se tiennent plus volontiers que dans l’intérieur de leurs cabanes. Comme le climat est doux et beau, ils travaillent toute la journée sur le toit, et ils y couchent la nuit. Les hommes ne se distinguent pas beaucoup du paysan russe pour le costume; les femmes s’habillent en quelque sorte à l’orientale, mais ne se couvrent pas la figure.

Nulle part ailleurs je ne vis des vignobles aussi bien plantés et aussi bien tenus. Le raisin est très-doux et savoureux, le vin est bon et léger, et souvent on en fait du champagne, imitation à laquelle il se prête sans trop de peine. Dans les vignobles du prince Woronzoff, il y a, dit-on, plus de cent espèces différentes de plants de vignes.

A mon retour à Jalta, il me fallut rester encore plus de deux heures à l’hôtel, parce que les messieurs avec qui je devais aller à bord n’avaient pas encore fini de boire. Enfin, quand on se disposa à partir, un officier du vapeur était si ivre qu’il ne pouvait pas se tenir sur ses jambes. Deux messieurs, aidés de l’hôtelier, le traînèrent jusqu’au rivage. Nous y trouvâmes bien la yole du vapeur; mais les matelots refusèrent de nous passer, car ils attendaient le capitaine. On loua donc un bateau pour lequel il y avait 20 kopecks d’argent à payer. Ces messieurs savaient que je ne parlais pas le russe; mais ils ignoraient que je le comprenais un peu. J’entendis parfaitement que l’un dit à demi-voix à l’autre: «Je n’ai pas de monnaie sur moi, laissons payer cette femme.» Ensuite, il s’adressa à moi et me dit en français: «La part que vous avez à payer est de 20 kopecks d’argent.» Cependant c’étaient des messieurs qui prétendaient être instruits et bien élevés.

29 septembre. Nous nous arrêtâmes près de la belle forteresse de Sébastopol. Les fortifications sont en partie à l’entrée du port, en partie dans le port même. Construites en pierres massives et abondamment pourvues de tours et de forts extérieurs, elles défendent l’entrée du port sur plusieurs points. Le port, entouré presque de tous côtés de collines, est un des plus sûrs et des plus commodes du monde entier[145]. Il peut recevoir la flotte la plus considérable, et il est si profond que les plus grands vaisseaux de guerre peuvent jeter l’ancre le long des quais. Des écluses, des docks d’un caractère vraiment grandiose, y ont été disposés avec une magnificence dont rien n’approche. Pendant mon séjour, on y travaillait encore et on employait des milliers de bras pour achever ces œuvres gigantesques. On me montra parmi les ouvriers beaucoup de gentilshommes polonais qui, faits prisonniers lors de la dernière tentative d’affranchissement en 1831, avaient été envoyés à Sébastopol.

Les fortifications et les casernes sont si grandes qu’elles peuvent contenir près de 30 000 hommes.

La ville, fondée depuis peu, est située sur une chaîne de collines nue et déserte. Parmi les édifices publics, l’église grecque est celui qui frappe le plus l’attention, car elle est tout isolée sur une colline et construite dans le style d’un temple grec. La bibliothèque est placée à l’endroit le plus élevé. (Ce serait une bonne allégorie, si, en la construisant, c’est à dessein qu’on l’a placée si haut.) Il faut encore signaler un beau portique près de l’édifice du Club, auprès duquel on a construit un escalier en pierre qui conduit au rivage de la mer, et qui permet, quand on débarque, de monter facilement à la ville. Un monument gothique, élevé à la mémoire du capitaine Cozar qui se couvrit de gloire à la bataille de Navarin et y trouva la mort, n’excite pas moins la curiosité de l’étranger. Ce monument est, comme l’église, isolé sur une colline.

Les rues, comme dans toutes les villes russes nouvellement bâties, sont larges et propres.

30 septembre. Nous arrivâmes à Odessa de grand matin. La ville se présente bien du côté de la mer. Comme elle est placée sur un point élevé, on embrasse d’un seul coup d’œil beaucoup d’édifices vraiment remarquables. De ce nombre sont surtout le palais du prince Woronzoff, la Bourse, les édifices du gouvernement, de la Quarantaine, plusieurs grandes casernes et beaucoup de superbes maisons particulières. Quoique les environs soient plats et déserts, une foule de jardins et d’allées donnent à la ville un air riant. Dans le port, je vis une véritable forêt de mâts, et encore ce n’est pas là que se trouve la plus grande partie des vaisseaux. Ils sont plutôt à l’ancre dans le port de la Quarantaine. La plupart viennent du côté de la Turquie, et pour les pays turcs il y a toujours une quarantaine de quinze jours, qu’il y ait ou non une maladie épidémique.

Odessa, capitale du gouvernement de Cherson, est, par sa position sur la mer Noire et aux embouchures du Dniestre et du Dniepre, une des places de commerce les plus importantes de la Russie méridionale. La ville, qui compte 80 000 habitants, fut fondée en 1794 et déclarée port franc en 1817. Une belle citadelle domine tout le port.

Le développement rapide et l’état florissant d’Odessa sont dus en grande partie au duc de Richelieu, qui, après avoir comme émigré français pris part à plusieurs campagnes contre son pays, alla en Russie et fut nommé en 1803 gouverneur général de la province de Cherson. Il garda ce poste jusqu’en 1814; dans ce laps de temps, il éleva la ville, qui à son arrivée comptait à peine 3000 âmes, au rang qu’elle occupe aujourd’hui. Une des plus belles rues porte son nom, et, en son honneur, on a donné à quelques places les noms de plusieurs places de Paris.

Je ne restai que deux jours à Odessa; le troisième, je me rendis à Constantinople sur le bateau à vapeur. J’eus le temps de parcourir Odessa et ses environs dans tous les sens. La plus belle partie est située du côté de la mer; le boulevard surtout, avec ses superbes allées, offre une charmante promenade. La statue de bronze et en pied du duc de Richelieu est un de ses plus beaux ornements. De larges escaliers en pierre conduisent du boulevard jusqu’au bord de la mer, et dans le fond on voit se grouper de magnifiques palais et de vastes édifices. Les plus remarquables sont le palais du gouvernement, l’hôtel de Saint-Pétersbourg et le palais du prince Woronzoff, qui est construit dans le style italien et auquel vient se joindre un petit jardin. Du côté opposé du boulevard est la Bourse, également de style italien, et entourée d’un jardin. Non loin de là se trouve l’Académie des beaux-arts, édifice assez médiocre, d’un seul étage. Le théâtre, orné d’un beau portique, promet beaucoup au dehors, mais produit bien peu d’effet à l’intérieur. Il est attenant au Palais-Royal, composé d’un joli jardin, autour duquel sont placés de grands et beaux magasins, où l’on trouve les plus riches marchandises. Les étalages sont très-surchargés, mais disposés avec beaucoup moins de goût qu’à Vienne ou à Hambourg.

Parmi les églises, la cathédrale russe est celle qui se distingue le plus. Elle a une nef surmontée d’une voûte très-élevée et d’une belle coupole. La nef repose sur de fortes colonnes revêtues d’un plâtre blanc et brillant qui ressemble à du marbre. L’église est ornée de tableaux, de lustres et de flambeaux qui sont riches, mais sans goût. Ce fut la première église où je trouvai des poêles, et vraiment on aurait été presque tenté de s’en servir, tant la différence de température, malgré le peu de distance, se faisait sentir entre Odessa et Jalta.

Une autre église russe se trouve sur le nouveau bazar. Elle a une grande coupole entourée de quatre autres plus petites, et paraît très-belle au dehors; mais au dedans elle est petite et extrêmement simple.

L’église catholique, qui n’était pas encore entièrement achevée, peut, pour l’architecture, entrer hardiment en parallèle avec la cathédrale russe.

Toutes les rues sont larges, belles et régulières. Aussi n’a-t-on pas beaucoup de peine à s’orienter. On remarque de grandes et belles maisons dans toutes les rues et même dans les parties les plus reculées de la ville.

Dans l’intérieur de la ville est le jardin dit de la Couronne, qui, sans être des plus grands et des plus beaux, offre cependant quelques distractions; tous les dimanches et les jours de fête, les promeneurs y affluent. Un excellent orchestre y joue, en été, sous une tente, et en hiver dans un simple pavillon.

Le jardin botanique, situé à trois verstes de la ville, est pauvre en plantes exotiques et très-négligé. Chaque pas qu’on y fait donne du regret. L’automne, que je retrouvais pour la première fois après quelques années, fit sur moi une impression vraiment affligeante. J’aurais presque envié ceux qui habitent les pays chauds, quoique la chaleur fasse aussi beaucoup souffrir.

A Odessa, on se tire assez bien d’affaire quand on parle l’allemand; presque tout le monde le comprend, à l’exception du bas peuple.

Pour ce qui est du passe-port, on rencontre autant de difficultés pour sortir de l’empire russe que pour y entrer. Il faut changer celui que l’on a pris en arrivant et payer chaque fois deux roubles d’argent. En outre, le nom du voyageur est inséré trois fois dans la Gazette, afin que, s’il a contracté des dettes, les créanciers soient prévenus de son départ. Ces insertions font perdre au moins huit jours et souvent quinze jours ou trois semaines; mais quand quelqu’un répond du voyageur, il n’a pas besoin d’attendre les insertions.

Le consul autrichien, M. Gutcutbal, voulut bien répondre de moi, ce qui me permit, dès le 2 octobre, de dire adieu à l’empire russe. Je ne crois pas avoir besoin d’affirmer à mes lecteurs que cet adieu ne me coûta pas beaucoup.