ENVIRONS DE RIO-DE-JANEIRO.
Cette promenade est une des plus intéressantes; mais on est obligé d’y consacrer deux jours, car le jardin botanique à lui seul demande déjà plusieurs heures.
Le comte Berchthold et moi nous allâmes en omnibus jusqu’à Andaracky, à une legua, et nous continuâmes la route à pied, à travers des parties boisées et de petites collines. D’élégantes maisons de campagne sont situées à peu de distance sur les collines et sur la route.
Après avoir fait encore une legua, nous arrivâmes par un sentier à une petite cascade qui n’est ni haute ni abondante; c’est pourtant la plus importante des environs de Rio-de-Janeiro. Nous retournâmes sur la grand’route, et, au bout d’une demi-heure, nous atteignîmes une petite éminence d’où l’on apercevait une vallée d’un aspect original. Une partie ressemblait à un véritable chaos, l’autre à un jardin fleuri. La première était remplie de blocs de granit, parmi lesquels se dressaient d’énormes colosses, tandis qu’à d’autres places de grands quartiers de rocher s’étageaient les uns au-dessus des autres; de l’autre côté, on voyait les plus magnifiques arbres fruitiers au milieu d’une luxuriante verdure. Cette vallée pittoresque est entourée de trois côtés par de belles montagnes; le quatrième côté est ouvert et donne une libre vue sur la mer.
Nous trouvâmes dans cette vallée une petite venda, où nous réparâmes nos forces avec un peu de pain et de vin; puis nous nous remîmes en route vers la grande cascade. Nous trouvâmes la grande moins remarquable que la petite. Un tout petit ruisseau descendait sur une paroi de rocher large, mais peu inclinée, et tombait en plusieurs filets dans la vallée.
Après avoir traversé la vallée, nous arrivâmes au Porto Massalu. Des troncs d’arbres creusés, placés dans la baie devant quelques huttes, nous annonçaient que les habitants étaient des pêcheurs. Nous louâmes un de ces jolis bateaux pour traverser l’étroite baie. Ce fut tout au plus l’affaire d’un quart d’heure; mais, en notre qualité d’étrangers, on nous fit payer deux milreis.
Il nous fallut ensuite tantôt traverser des plaines de sable, tantôt gravir et descendre de mauvais chemins de montagnes. Nous fîmes bien encore de cette manière fatigante trois leguas, et nous arrivâmes à la pointe d’une montagne qui s’élève comme un mur de séparation entre deux grandes vallées. Cette pointe s’appelle la Boa Vista (la belle vue) et à bon droit; car on aperçoit de son sommet les deux vallées avec les montagnes et les chaînes de collines qui les traversent. On voit encore d’autres montagnes élevées, notamment le Corcovado et les Deux Frères; plus loin, la capitale, les maisons de campagne et les villages environnants, les baies et la pleine mer.
Nous quittâmes à regret ce beau point de vue; mais, ne sachant pas quelle distance nous avions à parcourir pour trouver un gîte, nous étions forcés de nous hâter. On ne voit sur ces routes solitaires que des nègres avec qui une rencontre de nuit ne serait pas précisément très-désirable. Nous descendîmes dans la vallée, résolus de passer la nuit dans la première hôtellerie venue.
Nous fûmes plus heureux qu’on ne l’est d’ordinaire dans ces occasions: nous trouvâmes non-seulement un excellent hôtel avec des chambres propres et de beaux meubles, mais une compagnie qui nous amusa beaucoup. Une famille de mulâtres attira surtout mon attention. La femme, beauté assez massive, d’une trentaine d’années, était parée comme ne le serait pas chez nous une femme du plus mauvais goût: elle portait tous ses bijoux sur elle. Partout où elle avait pu mettre des diamants et de l’or, elle n’y avait pas manqué. Une robe de soie épaisse et un châle magnifique couvraient son corps brun foncé, et un petit chapeau de soie blanche, mignon et coquet, était comiquement placé sur son énorme tête. Le mari et les cinq enfants faisaient un digne pendant à leur épouse et mère. Il n’y avait pas jusqu’à la bonne d’enfant, une négresse pur sang, qui ne fût surchargée d’ornements. Elle avait à un bras cinq bracelets et six à l’autre: c’étaient des bracelets en pierre, en perles et en coraux; mais, autant qu’il me sembla, ils n’étaient pas de la plus belle qualité.
Quand la famille partit, il arriva deux landaus attelés de quatre chevaux, dans lesquels monsieur, madame, les enfants et la bonne, montèrent avec une dignité également majestueuse.
Je regardais encore les voitures, qui se dirigeaient avec une grande rapidité vers la ville, quand un cavalier nous aborda en nous saluant gracieusement: c’était notre ami M. Geiger. Quand il apprit que nous voulions passer la nuit dans cet endroit, il nous engagea à l’accompagner à la propriété de son beau-père, située dans le voisinage.
Nous y fîmes connaissance d’un digne vieillard de soixante-dix ans, qui était encore directeur de la Société d’architecture et des arts plastiques. Nous admirâmes son beau jardin et sa coquette habitation, construite dans le style italien et avec beaucoup de goût.
Le lendemain, de grand matin, j’allai avec le comte Berchthold au jardin botanique, que nous avions un très-grand désir de visiter: nous espérions y voir des arbres et des fleurs de tous les pays dans leur plus grande beauté; mais nous fûmes bien désenchantés. Le jardin est encore trop nouvellement planté: aucun arbre n’a atteint son développement; il n’y a pas un grand choix de fleurs et de plantes, et le peu qui s’y trouve ne porte pas d’étiquettes qui apprennent les noms aux curieux. Pour nous, ce qui nous intéressa le plus ce furent les calebassiers, dont les fruits pèsent de dix à vingt-cinq livres et contiennent une grande quantité de graines que mangent non-seulement les singes, mais encore les hommes. Il y avait, en outre, des girofliers, des camphriers, des cacaoyers, des cannelliers, des arbres à thé, etc. Nous vîmes aussi des palmiers d’une espèce toute particulière. La partie inférieure du tronc, jusqu’à une hauteur de deux ou trois pieds environ, était brune, lisse, et avait la forme de cuves; la tige qui en partait était vert clair, également lisse et brillante comme si on l’avait vernie. Ils n’étaient pas très-élevés, et la couronne de feuilles se trouvait, comme dans les autres palmiers, à l’extrémité de l’arbre. Malheureusement, nous ne pûmes pas en savoir le nom, et dans le cours de mon voyage je n’en vis pas un seul de la même espèce.
Nous ne quittâmes le jardin que dans l’après-midi; nous fîmes une legua jusqu’à Botafogo, et là nous prîmes l’omnibus pour retourner à la ville.
M. Geiger nous avait invités, le comte Berchthold, M. Rister (un Viennois) et moi, à faire une excursion au mont Corcovado.
Le 1er novembre, époque où souvent chez nous il vente et il pleut, tandis qu’ici le soleil est brillant et chaud et le ciel sans nuages, nous partîmes de bonne heure.
Le bel aqueduc nous guida vers la source, où nous arrivâmes au bout d’une heure et demie de marche. De hautes forêts nous abritèrent sous leur feuillage épais, si bien que la grande chaleur qui, dans le courant du jour, s’éleva à 38 degrés (au soleil), ne nous gêna pas trop.
Nous nous arrêtâmes à la source, et, sur un signe de M. Geiger, parut un nègre athlétique, chargé d’une grande corbeille pleine de provisions. La collation fut vite apprêtée: on étendit par terre une nappe blanche, et l’on plaça dessus les plats et les bouteilles. La gaieté et le rire assaisonnèrent le repas, et, fortifiés de corps et d’esprit, nous continuâmes notre course.
Le dernier cône de la montagne nous offrit quelques difficultés: il nous fallut monter à pic sur les rochers nus et brûlés par le soleil. En revanche, nous vîmes se dérouler devant nos yeux un panorama comme, assurément, le monde en offre peu. Tout ce que j’avais vu à mon entrée dans la baie se développait devant nous, plus découvert, plus étendu, et on en saisissait mieux le détail; on dominait d’un côté toute la ville, toutes les collines qui la couvrent à moitié, la grande baie qui s’étend jusqu’à la montagne des Orgues, et de l’autre côté la romantique vallée où se trouvent le jardin botanique et beaucoup de belles propriétés. Si vous allez à Rio-de-Janeiro, je vous recommande, n’eussiez-vous que quelques jours à y rester, de faire cette excursion, car on peut embrasser d’un seul coup d’œil toutes les richesses dont la nature a doté les environs de cette ville avec tant de prodigalité. On voit ici des forêts vierges qui, si elles ne sont pas aussi épaisses et aussi belles que celles qu’on trouve dans l’intérieur du pays, offrent néanmoins une force de végétation remarquable. On y voit des mimoses et des fougères d’une grandeur gigantesque, des palmiers, des caféiers venus sans culture, des orchidées, des plantes parasites et grimpantes, des fleurs et des arbrisseaux sans nombre; on y voit aussi les oiseaux aux couleurs les plus variées, les plus grands papillons, les plus brillants insectes, voltiger et sauter de fleur en fleur, de branche en branche. Un effet véritablement admirable est produit, dans l’obscurité de la nuit, par des milliers de vers luisants qui montent jusqu’à la cime des plus hauts arbres, et qui brillent, au milieu du feuillage et de la verdure, comme autant d’étoiles.
On m’avait dit que l’ascension de cette montagne était très-difficile, mais je ne trouvai pas qu’il en fût ainsi; en effet, on arrive très-facilement au sommet en trois heures et demie, et encore les trois quarts de la route peuvent se faire à cheval.
La véritable résidence de la famille impériale est le château Christovao, qui est situé à une demi-heure de la ville. L’empereur y passe presque toute l’année, et c’est même là que se traitent toutes les affaires politiques.
Ce château est petit, et ne se distingue ni par l’élégance ni par l’architecture; son seul mérite est sa position. Il s’élève sur une colline, et domine la montagne de l’Orgue et une des baies. Le parc est insignifiant et descend, de terrasses en terrasses, jusque dans la vallée. Un plus grand jardin, servant à la fois de pépinière et de jardin des plantes, y est joint: tous deux sont intéressants au plus haut degré pour des Européens. On y trouve une grande quantité de plantes que l’on ne voit pas chez nous, ou que l’on ne voit dans nos serres qu’avec des proportions naines. M. Riedl, directeur des deux jardins, eut la complaisance de me conduire lui-même partout, en attirant principalement mon attention sur les plantations de thé et de bambous.
Un autre jardin impérial se trouve à Ponte de Caschu, à une legua de la ville. Dans ce jardin il y a trois manguiers remarquables par leur âge et leur grosseur. Leurs branches couvrent une circonférence de plus de 25 mètres. Ils ne portent plus de fruits.
Parmi les promenades des environs, il faut encore signaler la montagne du Télégraphe, le jardin public (Jardin publico), la praya do Flamingo, les cloîtres Santa Gloria et Santa Theresa, etc.
On me parla tant à Rio-de-Janeiro du rapide accroissement de Pétropolis, colonie nouvellement fondée par des Allemands dans les environs, de la beauté du pays où elle est située, des forêts vierges que traverse une partie de la route, que je ne pus résister au désir d’y faire une excursion. Mon compagnon de voyage, le comte Berchtold, était de la partie. Nous prîmes, le 26 septembre, deux places dans une des barques qui vont journellement au Porto d’Estrella, éloigné de 20 à 22 milles marins, et d’où on continue la route par terre. Nous traversâmes une baie qui se fait remarquer par ses vues vraiment pittoresques, et qui me rappela plusieurs fois bien vivement les lacs de la Suède, à l’aspect si particulier. Elle est bornée de collines ravissantes et couverte de petites îles et de groupes d’îles qui tantôt sont couvertes de palmiers, d’autres arbres et de buissons si serrés qu’elles semblent presque impénétrables, tantôt sortent isolément de la mer comme des roches colossales, et s’élèvent comme des tours les unes au-dessus des autres. Ce qu’il y a de remarquable dans ces dernières, ce sont leurs formes arrondies, qui semblent avoir été travaillées au ciseau.
Notre barque était conduite par quatre nègres, et commandée par un blanc. Au commencement nous allâmes à la voile, et les marins profitèrent de cet instant favorable pour prendre leur repas, qui se composait d’une portion de farine de manioc, de poissons séchés, de millet (blé turc) rôti, d’oranges, de cocos, et d’autres noix plus petites; il y avait même du pain blanc, ce qui est un objet de luxe pour les noirs. J’eus un plaisir infini à voir ces hommes aussi bien traités. Au bout de deux heures, le vent cessa, et les matelots furent obligés de recourir aux rames. Je trouvai la manœuvre de la rame très-incommode. Le matelot était obligé chaque fois de monter sur un banc placé devant lui, et de se jeter en arrière avec beaucoup de force pour relever la rame. Au bout de deux autres heures, nous quittâmes la mer et nous entrâmes à gauche dans le fleuve Geromerim, à l’embouchure duquel se trouve un hôtel où l’on s’arrêta une demi-heure. Je vis ici un phare assez singulier: c’était simplement une lanterne suspendue aux rochers. Au moment où la contrée perdait sa beauté pour le touriste, elle commençait seulement à devenir, pour le botaniste, magnifique et admirable: car les plus belles plantes aquatiques, entre autres la nymphæa, la ponteder et le cypripède, s’étalaient dans l’eau et sur les bords du fleuve. Les deux premières s’élançaient autour des arbres voisins et grimpaient jusqu’à leur cime, et le cypripède montait à une hauteur de 2 mètres à 2 mètres et demi. Les bords du fleuve sont plats, bordés de buissons peu élevés et de petits bois; le fond est formé par des chaînes de collines; les petites maisons que l’on aperçoit çà et là sont bâties en pierre et couvertes de tuiles, mais elles n’en paraissent pas moins assez misérables.
Nous restâmes sept heures sur le fleuve, et nous atteignîmes sans encombre Porto d’Estrella, qui ne manque pas d’importance, puisqu’il sert d’entrepôt aux marchandises qui viennent de l’intérieur du pays, et qui de là sont expédiées, par eau, à la capitale du Brésil. Il s’y trouve deux jolis hôtels et un bâtiment semblable à un caravanséraï turc, avec un immense toit en verre appuyé sur de forts piliers en maçonnerie. Le premier était destiné aux marchandises, et le second aux âniers, que nous vîmes agréablement campés et préparant leur repas du soir autour d’un feu qui pétillait gaiement. Quelque agrément que nous offrît cette sorte de gîte de nuit, nous préférâmes aller à l’hôtel de l’Étoile, où les chambres et les lits bien propres, et les mets parfaitement assaisonnés, nous plurent encore davantage.
27 septembre. De Porto d’Estrella à Pétropolis il y a encore sept leguas. Ordinairement on fait ce trajet sur des mulets, que l’on paye 4 milreis par tête. Mais à Rio-de-Janeiro on nous avait dépeint ce chemin comme une belle promenade à travers de magnifiques forêts, très-fréquentée, très-sûre, formant la principale route de jonction avec Minas Gueras; nous nous décidâmes donc à faire la route à pied, d’autant plus que le comte désirait herboriser, et moi ramasser des insectes. Les deux premières leguas traversaient une large vallée, couverte en grande partie de buissons épais et de jeunes bois, et entourée de hautes montagnes. Les ananas sauvages se présentaient assez bien sur le bord du sentier; ils n’étaient pas encore tout à fait mûrs et brillaient d’une couleur rosée; malheureusement ils sont loin d’être aussi savoureux au goût qu’ils sont beaux à la vue, et on ne les cueille que rarement. Ce qui me fit beaucoup de plaisir, ce furent les colibris; j’en vis plusieurs de la plus petite espèce. On ne peut véritablement rien imaginer de plus délicat et de plus gracieux que ce petit oiseau. Il va chercher sa nourriture dans le calice des fleurs, et tourne autour d’elles en voltigeant comme le papillon, avec lequel on peut facilement le confondre dans son vol rapide. Rarement on le voit se poser sur les branches.
Après avoir traversé la vallée, nous arrivâmes à la serra (c’est le nom que les Brésiliens donnent au sommet de toutes les montagnes qu’il faut franchir; celle que nous avions devant nous a 900 mètres de haut). Une large route pavée mène, à travers des forêts vierges, à la cime de la montagne. Je m’étais toujours figuré que dans une forêt vierge les arbres devaient avoir des troncs d’une grosseur et d’une hauteur extraordinaires: ce ne fut pas ce que je trouvai ici; probablement la végétation est trop forte, et les troncs principaux sont étouffés par la masse des petits arbres, des lianes et des plantes grimpantes. Ces deux dernières espèces sont si nombreuses et couvrent tellement les arbres, que souvent on en aperçoit à peine les feuilles: ce n’est pas pour en voir les troncs. Un botaniste, M. Schleierer, nous assura avoir trouvé une fois sur un arbre des lianes et des plantes grimpantes de six espèces différentes.
Nous fîmes une riche récolte de fleurs, de plantes et d’insectes, et nous parcourûmes gaiement notre chemin, charmés par les forêts magnifiques et par les vues non moins ravissantes qui s’ouvraient devant nous, au delà de la montagne et de la vallée, jusqu’à la mer avec ses baies, et jusqu’à la capitale du Brésil.
De nombreuses truppas[23] conduites par des nègres, ainsi que des piétons isolés que nous rencontrions à chaque instant, nous ôtèrent toute crainte, si bien que nous ne fûmes nullement effrayés de voir un nègre nous suivre constamment. Mais, quand nous nous trouvâmes seuls dans un endroit un peu écarté, il s’élança subitement, en tenant d’une main un long couteau, et de l’autre un laso[24]; il se jeta sur nous et nous donna à entendre, plus par gestes que par paroles, qu’il voulait nous entraîner et nous tuer dans la forêt.
Nous ne portions pas d’armes avec nous, puisqu’on nous avait représenté ce pays comme tout à fait sans danger, et nous n’avions pour nous défendre que nos parasols. Je possédais un couteau de poche, que je tirai à l’instant, et je l’ouvris, fermement décidée à vendre chèrement ma vie. Nous évitâmes les coups autant que nous le pouvions avec nos ombrelles: mais les ombrelles ne tinrent pas longtemps; de plus, le nègre parvint à saisir la mienne; en essayant de me l’arracher, il la cassa et il ne me resta dans la main qu’un bout du manche; pendant ce combat, le couteau avait échappé des mains du nègre et roulé à quelque pas: je me précipitai promptement dessus, et je croyais déjà le saisir, quand lui, plus rapide que moi, me repoussa de la main et du pied et s’empara de nouveau de son arme: il la brandit furieux au-dessus de ma tête et me fit deux blessures, dont l’une assez profonde, au haut du bras gauche[25]: je me regardais comme perdue, et le désespoir seul me donna le courage de faire aussi usage de mon couteau. Je portai un coup dans la poitrine du nègre; il l’évita et je le blessai profondément à la main. Le comte sauta sur lui et le saisit par derrière, tandis que je me hâtais de me relever. Tout cela s’était passé dans l’espace de quelques instants; la blessure qu’il avait reçue avait rendu le nègre furieux, il grinçait des dents comme un animal féroce et brandissait son couteau avec une rapidité terrible. Bientôt le comte reçut aussi une blessure qui lui déchira toute la main, et nous étions perdus si Dieu ne nous avait envoyé du secours. Nous entendîmes des pas de chevaux sur le pavé, et immédiatement le nègre nous laissa et se sauva dans la forêt. L’instant d’après, deux cavaliers parurent au coin de la route; nous nous empressâmes d’aller au-devant deux: nos blessures saignantes et nos parasols déchirés eurent bientôt expliqué notre situation. Ils nous demandèrent quelle direction le fugitif avait prise, s’élancèrent à bas de leurs chevaux et cherchèrent à le rattraper; mais leur peine aurait été inutile, s’il n’était venu deux nègres qui leur prêtèrent secours et saisirent bien vite le fugitif. On le lia et, comme il ne voulait pas marcher, on l’accabla de tant de coups, surtout à la tête, que je craignais qu’on ne brisât le crâne du pauvre diable. Mais il ne changea pas de contenance et demeura comme attaché au sol. Il fallut que les deux nègres l’enlevassent; alors il se mit à mordre autour de lui avec une rage de bête féroce. On le porta ainsi jusqu’à la maison la plus proche. Nous suivîmes nos sauveurs, le comte et moi, et, après avoir fait panser nos blessures, nous continuâmes notre voyage non sans quelque crainte, surtout quand nous rencontrions un ou plusieurs nègres, mais sans nouvel accident, et toujours avec la même admiration pour les beautés du paysage.
La colonie de Pétropolis est située au milieu d’une forêt vierge, à 833 mètres au-dessus de la mer. Il n’y a guère plus de quatorze mois qu’elle a été fondée, et son but principal est de cultiver pour les besoins de la capitale différentes espèces de fruits et de légumes d’Europe, qui dans les pays tropicaux ne viennent qu’à une hauteur considérable. Une petite rangée de maisons formait déjà une rue, et sur une place défrichée se dressait la charpente d’une plus grande construction: c’était une maison de plaisance de l’empereur; mais cette résidence ne pouvait avoir que difficilement un aspect impérial, car les portes d’entrée, basses et étroites, faisaient un étrange contraste avec les larges et grandes fenêtres. C’est autour du château que se formera la ville. Cependant il y a beaucoup de huttes isolées, plus loin, dans l’intérieur de la forêt. Une partie des colons, comme les ouvriers, les petits marchands, occupaient de petites constructions dans le voisinage du château; les agriculteurs étaient établis sur des emplacements plus considérables, mais qui n’avaient pas cependant plus de deux ou trois arpents. Quelle misère ne faut-il pas que ces braves gens aient soufferte dans leur patrie pour aller chercher quelques arpents de terre dans un autre hémisphère!
Nous retrouvâmes ici avec son fils notre bonne petite vieille, qui avait fait avec nous le voyage d’Allemagne à Rio-de-Janeiro. La joie de pouvoir travailler à côté de son cher enfant l’avait rajeunie. Son fils fut notre guide; il nous conduisit partout dans la nouvelle colonie. Elle est établie dans des gorges larges; les montagnes qui l’entourent sont tellement à pic, que lorsqu’elles auront été déboisées et transformées en jardins, la terre végétale sera facilement entraînée par les fortes pluies.
A une legua de la colonie, il y a une cascade qui se précipite dans un gouffre naturel. Elle est plus remarquable par les belles montagnes où elle est enfermée, par la sainte obscurité des forêts vierges qui l’entourent, que par la hauteur ou l’abondance de la chute.
29 septembre. Malgré notre accident, nous revînmes à Porto d’Estrella à pied; nous montâmes dans une barque, et nous naviguâmes par une belle nuit vers Rio-de-Janeiro, où nous arrivâmes heureusement le matin. Partout, à Pétropolis comme dans la capitale, on s’étonna beaucoup de l’attaque à laquelle nous avions été exposés, et sans nos blessures on n’aurait pas voulu y croire. On prétendait que le drôle était ivre ou fou. Ce n’est que plus tard que nous sûmes le véritable motif qui l’avait poussé. Son maître l’avait châtié peu auparavant pour quelque délit quand il nous rencontra dans la forêt, et il crut sans doute qu’il s’offrait à lui une occasion de satisfaire impunément sa fureur contre les blancs.
Voyage dans l’intérieur du Brésil.—Les petites villes de Morroqueimado (Novo Friburgo) et d’Aldea da Pedro.—Plantations des Européens.—Bois incendiés.—Forêts vierges.—Dernier établissement des blancs.—Visite aux Indiens, appelés aussi Puris ou Rabocles.—Retour à Rio-de-Janeiro.
J’entrepris encore ce voyage en compagnie du comte Berchtold, après être convenue avec lui que nous pénétrerions dans l’intérieur du pays et que nous ferions une visite aux aborigènes du Brésil.
2 octobre. Le matin nous quittâmes Rio-de-Janeiro pour nous rendre sur un vapeur au port de Sampajo, éloigné de 24 milles marins. Ce port, situé à l’embouchure du fleuve Maccacou, n’a qu’un seul hôtel et deux ou trois petites maisons. Nous y louâmes des mulets pour aller à la ville de Morroqueimado, éloignée de 20 leguas.
A cette occasion, je dois faire remarquer qu’au Brésil on a l’habitude de louer des mulets sans guide, ce qui est une marque de grande confiance donnée aux voyageurs. Quand on est arrivé au lieu de sa destination, on remet les bêtes à un endroit désigné par le loueur. Cependant, comme nous ne connaissions pas le chemin, nous préférâmes emmener un guide. Nous eûmes d’autant moins à nous repentir de cette précaution, que nous trouvâmes en beaucoup d’endroits le chemin intercepté par des barrières de bois qu’il fallait toujours ouvrir et fermer après soi.
Arrivés à deux heures à Porto Sampajo, nous résolûmes de pousser 4 leguas plus loin, et d’aller jusqu’à Ponte de Pinheiro. Le chemin, dans presque toute sa longueur, passait par des vallées couvertes de buissons ou de broussailles et entourées de basses montagnes. En somme, tout ce pays offrait un aspect très-sauvage, et on ne voyait que par-ci par-là quelques maigres pâturages et quelques misérables cabanes.
La petite ville de Ponte de Cairas, où nous passâmes, ne renferme que quelques magasins, quelques vendas, plusieurs maisonnettes, une petite église et une pharmacie. La principale place avait l’air d’un pacage. Ponte de Pinheiro est un peu plus grand. Nous y trouvâmes un très-bon gîte et un excellent souper composé d’un poulet au riz, de pain blanc, de farine de manioc et de vin du Portugal; on nous donna de bons lits, mais aussi notre dépense s’éleva, avec le déjeuner, à 4 milreis.
3 octobre. Nous ne pûmes partir qu’à sept heures du matin. Ici, comme partout ailleurs dans ce pays, on a beaucoup de peine à se mettre en route de bonne heure.
Pendant toute la journée le paysage demeura ce que nous l’avions vu la veille; mais nous commencions à nous approcher des montagnes plus élevées. Le chemin était généralement assez bon, mais les ponts jetés sur les ruisseaux et sur les flaques d’eau étaient détestables; aussi nous estimions-nous toujours très-heureux de les franchir sans accident. Après avoir mis à peu près trois heures pour faire deux leguas, nous arrivâmes à la grande fazinda (plantation) de sucre de Collegio, qui ressemble parfaitement à une terre seigneuriale. A une habitation spacieuse est jointe une chapelle; les fermes et métairies sont placées autour, et toute la propriété est enceinte d’un mur élevé.
A une grande distance, les plaines et les coteaux étaient plantés de cannes à sucre; mais malheureusement nous ne pûmes pas voir faire le sucre, car les cannes n’étaient pas encore mûres.
Au Brésil, la richesse d’un possesseur de plantations est évaluée d’après le nombre des esclaves. Il y avait dans cette plantation huit cents esclaves, ce qui constituait une fortune considérable, puisque chaque esclave mâle coûte de 6 à 700 milreis.
Santa-Anna est un endroit peu considérable, qui ne consiste qu’en quelques maisons, une petite église et une pharmacie. On trouve toujours une pharmacie, là même où il n’y a qu’un groupe de douze à quinze maisonnettes. Un hôtelier nommé Gebhart nous écorcha sans pitié en nous faisant payer 3 milreis pour une omelette, une bouteille de vin et un peu de mil donné à nos mulets.
Nous allâmes ce jour-là seulement jusqu’à Mendoza (3 leguas), qui est encore plus insignifiant que Santa Anna. Une mercerie et une venda furent les seules habitations que nous rencontrâmes le long de la route; mais nous finîmes par découvrir dans le fond du paysage une fazinda de manioc. Nous la visitâmes, et le maître de la plantation eut la complaisance de nous offrir du café noir, comme c’est l’usage au Brésil, et de nous faire voir tout son établissement.
Le manioc est un arbuste à tige tortue, haut de 2 à 3 mètres, noueux, tendre, cassant, à feuilles palmées, à fleurs rougeâtres qui s’épanouissent en bouquets aux mois de juillet et d’août; son fruit capsulaire a trois coques, et les graines sont luisantes, d’un gris blanchâtre. La partie la plus importante de cet arbuste est sa racine tuberculeuse, qui pèse de deux à trois livres et remplace le blé dans tout le Brésil.
La racine, ratissée et lavée, est râpée à l’aide d’une meule couverte d’aspérités, qu’on fait tourner par des nègres jusqu’à ce qu’elle soit entièrement en poudre. La masse est alors placée dans une corbeille, fortement lavée et ensuite complétement écrasée avec le pressoir; enfin, on étend la farine sur de grandes plaques de fer où on la fait sécher doucement à une chaleur modérée. Elle ressemble alors tout à fait à de la farine grossière et se consomme en guise de pain, ou mouillée ou sèche.
Dans le premier cas, on apprête la fécule avec de l’eau chaude et on en fait une sorte de bouillie; dans le second, on la sert dans de petits paniers, et chaque convive en prend autant qu’il en veut pour en répandre sur les mets.
4 octobre. Les montagnes se resserrent de plus en plus et les bois deviennent plus épais et plus touffus. Ce qui est d’une beauté au-dessus de toute description, ce sont les plantes grimpantes qui ne couvrent pas seulement tout le sol, mais qui s’enlacent si bien aux arbres que leurs belles fleurs pendent aux branches les plus élevées et semblent une floraison merveilleuse des arbres eux-mêmes; il y a aussi des plantes dont les touffes de feuilles jaunes et rouges ressemblent aux plus belles fleurs; on en voit d’autres dont les grandes feuilles blanches brillent comme de l’argent au milieu d’une mer de verdure. On pourrait vraiment appeler ces bois les jardins gigantesques du monde. Les palmiers ont presque entièrement disparu.
Nous fûmes bientôt arrivés au pied de la montagne que nous avions à franchir. Nous atteignîmes quelquefois des points si élevés et si découverts, qu’en jetant nos regards en arrière nous apercevions jusqu’à la capitale. Nous trouvâmes une venda sur le sommet de la montagne (Alta da Serra, à 4 leguas de Mendoza). De ce point il y a encore 4 leguas jusqu’à Morroqueimada. Nous fîmes ce chemin très-lentement, car il fallait toujours monter et descendre. Nous étions presque toujours entourés de tous côtés de superbes forêts, et quelques petites plantations de cabi[26] ou de millet nous rappelaient rarement le voisinage des hommes. Nous n’aperçûmes la petite ville qu’après avoir passé la dernière colline et qu’en nous trouvant pour ainsi dire en face d’elle. La ville est encaissée dans un grand bassin de montagnes très-pittoresques, à environ 1000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Comme le jour baissait, nous fûmes bien aises d’arriver à notre gîte avant la nuit. Nous trouvâmes un asile à côté de la ville, chez un Allemand du nom de Lindenroth, qui nous traita bien et ne nous fit pas payer cher, car il ne nous prit qu’un milreis par personne pour le logement et pour trois bons repas.
5 octobre. La petite ville de Novo Friburgo ou de Morroqueimada, fondée il y a environ une vingtaine d’années par des Allemands et des colons de la Suisse française, ne compte pas encore cent maisons en briques. Une grande partie de ces maisons forme une rue excessivement large, et les autres sont disséminées tout autour.
Déjà, à Rio-de-Janeiro, nous avions beaucoup parlé de MM. Beske et Freese. Nous nous étions bien promis de ne pas manquer de leur faire une visite.
M. Beske est naturaliste, et vit à Novo Friburgo avec sa femme, qui est presque aussi instruite que lui. Nous eûmes avec eux plusieurs conversations intéressantes; ils nous montrèrent des collections curieuses de quadrupèdes, d’oiseaux, de serpents, d’insectes; et parmi ces derniers, nous trouvâmes des échantillons plus remarquables qu’au musée de Rio-de-Janeiro.
M. Beske, sans cesse chargé de nombreuses commandes d’objets d’histoire naturelle, fait des envois fréquents en Europe.
M. Freese, chef et propriétaire d’une institution de garçons, n’a pas voulu établir sa maison dans la ville même; il a cherché un emplacement moins exposé aux rayons ardents du soleil.
Il fut assez aimable pour nous faire visiter son établissement dans les moindres détails. Comme nous étions allés le voir dans la soirée, les leçons étaient toutes finies; mais il nous présenta ses élèves, leur fit faire quelques exercices de gymnastique et leur proposa plusieurs questions d’histoire, de géographie, d’arithmétique, auxquelles ils répondirent avec beaucoup de sagacité et de justesse. Son institution compte soixante places, qui étaient toutes occupées, quoique le prix de la pension soit de mille milreis par an.
6 octobre. Nous avions eu l’intention de ne nous arrêter qu’un seul jour à Novo Friburgo, et de continuer aussitôt après notre voyage. Mais, malheureusement, la blessure que le comte avait reçue à la main, dans notre excursion à Petropolis, avait empiré, par suite des grandes chaleurs; l’inflammation s’y était mise, et il ne pouvait plus penser à continuer le voyage. Pour moi, je fus plus heureuse: comme mes blessures se trouvaient au bras, je pouvais les préserver et les soigner; d’ailleurs elles étaient en voie de guérison, ne me causaient aucune gêne, et n’offraient aucun danger.
Il ne me restait d’autre alternative que de voyager seule ou de renoncer à la partie la plus intéressante du voyage, la visite chez les Indiens! Il me fut impossible de me résoudre à ce dernier sacrifice. Aussi je m’informai si l’on pouvait entreprendre ce voyage avec quelque sécurité. Comme on m’assura que j’en pouvais courir la chance sans risquer beaucoup, et que M. Lindenroth me procura en outre un guide sûr, je me mis en route sans crainte, armée d’un pistolet à deux coups.
Nous marchâmes d’abord entre les montagnes, et nous descendîmes ensuite dans une région plus chaude.
Les vallées étaient pour la plupart étroites, et l’uniformité des contrées boisées se trouvait souvent coupée par des plantations; mais toutes ces plantations n’étaient pas belles à voir. Le plus grand nombre étaient tellement remplies de mauvaises herbes, que souvent l’on ne distinguait pas les plantes, surtout quand elles étaient encore jeunes et petites. Il n’y a que les plantations de sucre et de café qui soient entretenues avec beaucoup de soin.
Les caféiers s’élèvent par rangées sur des collines assez peu inclinées: ils atteignent une hauteur de 1m,80 à 3m,60; ils commencent à porter des graines dès la seconde année, au plus tard dès la troisième, et ils en portent pendant dix ans. Les feuilles du caféier sont oblongues, pointues, et ondulées aux bords; ses fleurs sont blanches; sa baie a la forme d’une cornouille, qui est d’un vert brillant, puis d’un rouge vermeil, et qui prend enfin une teinte brune tirant sur le noir. Tant que le grain est rouge, sa cosse extérieure est encore tendre, mais elle finit par durcir complétement et par offrir l’aspect d’une capsule ligneuse. Comme on trouve en même temps sur les arbrisseaux des fleurs et des graines tout à fait mûres, on recueille des fruits presque toute l’année. Quant à la récolte, elle se fait de deux manières: ou l’on cueille les graines, ou bien on étale de grandes nattes sous les arbrisseaux, et on les secoue en suite. Le premier mode est de beaucoup le plus pénible, mais il est infiniment supérieur à l’autre.
Un nouveau spectacle, qui se présenta pour la première fois à ma vue, fut l’embrasement d’un bois; on a souvent recours à ce procédé exécutif pour défricher la terre. Jusqu’ici je n’avais vu que de loin des nuages de fumée s’élever en l’air, et je désirais vivement m’approcher le plus possible d’un pareil incendie. Mon désir devait se réaliser le même jour; car mon chemin me conduisit entre ce bois en flammes et un terrain couvert de buissons auxquels on avait mis le feu.
L’espace qui séparait le bois de ce terrain n’était guère que de cinquante pas, et était tout à fait enveloppé de fumée. On entendait le pétillement du feu, et on voyait monter, au milieu des nuages de fumée, de fortes colonnes de flammes. De temps en temps éclataient des bruits semblables à des coups de canon, qui annonçaient la chute des grands arbres.
Quand mon guide approcha à cheval de ce foyer enflammé, j’eus un moment de peur; mais ma crainte ne fut pas de longue durée, car je réfléchis qu’il n’exposerait pas sa vie à la légère, et qu’il devait savoir par expérience comment on traversait ces endroits.
Il y avait à l’entrée de ce passage deux nègres chargés d’enseigner au voyageur la route qu’il avait à suivre, et de lui recommander la plus grande hâte. Mon guide me traduisit ces indications, et éperonna son cheval; je suivis son exemple, et nous nous jetâmes bride abattue dans la gorge fumante. Des cendres brûlantes volaient autour de nous, et la vapeur étouffante de la fumée nous oppressait encore plus que la chaleur produite par la flamme. Le souffle parut manquer à nos bêtes, et nous eûmes beaucoup de peine à les maintenir au galop. Heureusement l’espace à parcourir n’était que de cinq à six cents pas, et nous le traversâmes sans accident.
Un tel embrasement ne prend jamais une trop grande extension au Brésil, parce que la végétation est trop fraîche et résiste à l’action de la flamme. Il faut mettre le feu à plusieurs endroits, encore s’éteint-il souvent; aussi trouve-t-on des places entièrement intactes au milieu de la forêt incendiée. Bientôt après avoir passé cet endroit dangereux, nous arrivâmes à de superbes rochers, dont les flancs, presque perpendiculaires, pouvaient avoir de 200 à 250 mètres de hauteur.
Beaucoup de pans de rocher détachés gisaient le long du chemin et formaient de jolis groupes.
Je fus bien étonnée d’apprendre de mon guide que nous approchions du gîte où nous devions passer la nuit. Nous avions fait à peine 5 leguas; mais, à l’entendre, l’autre venda où nous aurions pu passer la nuit était trop éloignée. Dans la suite, je reconnus bien qu’il songeait simplement à prolonger un voyage qui ne lui rapportait pas mal d’argent, puisqu’il recevait chaque jour 4 milreis, sans compter sa nourriture et celle des deux mulets.
Nous passâmes donc la nuit chez M. Molass, dans une venda isolée, au milieu d’une forêt épaisse.
Pendant tout le jour, nous avions beaucoup souffert de la chaleur. Le thermomètre marquait au soleil 39 degrés.
Ce qui doit surprendre le plus un étranger dans la vie des colons et des habitants du Brésil, c’est le contraste assez étrange qu’offrent, d’une part la crainte, et de l’autre le courage. Ainsi, chaque personne qu’on rencontre dans la rue est armée de pistolets et de longs couteaux, comme si le pays était infesté de brigands et d’assassins. Mais les possesseurs de plantations demeurent, sans rien appréhender, au milieu d’une masse d’esclaves, et le voyageur passe la nuit sans crainte, au milieu de bois impénétrables, dans des vendas isolées qui n’ont ni barreaux aux fenêtres, ni portes solides et munies de serrures. Le logement des propriétaires se trouve, en outre, à une grande distance des pièces destinées aux étrangers; quant aux gens de la maison, tous esclaves, on ne pourrait guère attendre d’eux quelque secours, car ils demeurent dans quelque coin de l’écurie ou de la grange.
Dans les premiers temps, j’avais peur de passer la nuit seule dans une chambre mal fermée, entourée d’une forêt sombre et sauvage, éloignée de tout secours; mais, comme on m’assura partout que l’attaque d’une maison était une chose inouïe, je congédiai la crainte comme une compagne inutile, et je dormis depuis parfaitement tranquille, sans que rien vînt troubler mon repos.
En Europe, je ne connais que peu de pays où je voudrais traverser des forêts épaisses en compagnie d’un seul guide, et rester la nuit dans des maisonnettes aussi sombres et aussi isolées.
Le 7 octobre, nous ne fîmes également qu’une petite journée de 5 leguas, jusqu’à la petite ville de Canto-Gallo. Le pays ne changea pas d’aspect: ce furent toujours des vallées étroites sans aucune vue, et des montagnes couvertes de bois dont on n’apercevait pas la fin. Si quelques faziendas éparses ou quelques incendies dans les bois ne vous rappelaient la présence de l’homme, on pourrait s’imaginer qu’on foule une partie encore inexplorée du Brésil.
La monotonie de ce voyage ne fut interrompue que par un simple hasard qui nous détourna un peu de notre route. Pour retrouver notre chemin, il nous fallut traverser des voies non frayées dans le bois, tâche dont aucun Européen ne saurait se faire une idée. Nous descendîmes de nos montures; notre guide coupa à droite et à gauche les branches d’arbres qui pendaient jusqu’à terre, et fendit le réseau serré des plantes grimpantes. Tantôt nous étions obligés de grimper par-dessus des troncs brisés, ou de nous frayer un passage au milieu des souches; tantôt nous enfoncions jusqu’aux genoux dans d’innombrables plantes grimpantes. Je doutai plus d’une fois de la possibilité de sortir de ce labyrinthe, et aujourd’hui encore j’ai de la peine à comprendre comment nous pûmes nous tirer de ce dédale de plantes.
La petite ville de Canto-Gallo, située dans une vallée étroite, compte à peine quatre-vingts maisons. La venda est dans un endroit isolé d’où l’on n’aperçoit pas la ville. Ici, la température est aussi chaude que celle de Rio-de-Janeiro.
A mon retour d’une petite promenade à la ville, je m’assis dans la venda, à côté de mon hôtesse, pour voir de plus près l’organisation d’un intérieur brésilien. Mais la bonne hôtesse ne s’occupait guère du ménage et de la cuisine. C’était l’affaire du mari, comme en Italie. Une négresse et deux négrillons s’occupaient de la broche et des fourneaux. A la cuisine, tout se faisait d’une manière excessivement simple. On écrasait le sel au moyen d’une bouteille; on en faisait autant pour les pommes de terre, qu’on pressait ensuite dans la poêle avec une assiette pour leur donner la forme d’un gâteau. Un morceau de bois pointu servait de fourchette, etc. Pour chaque mets, il y avait un grand feu allumé.
Tous les blancs prenaient place à la table, sur laquelle on servait en même temps tous les mets: c’étaient du bœuf rôti froid, des fèves avec de la carna secca cuite[27], des pommes de terre, du riz, de la farine de manioc et des racines de manioc cuites. Tout le monde se servait à sa guise et prenait ce qu’il voulait. Le repas se terminait par du café noir. Quant aux esclaves, on leur donnait des fèves, de la carna secca et de la farine de manioc.
8 octobre. Le but de notre voyage d’aujourd’hui fut la fazienda de Boa-Esperanza, éloignée de 6 leguas. A une legua de Canto-Gallo, nous rencontrâmes une petite cascade, après laquelle nous traversâmes les plus superbes forêts vierges que j’aie jamais vues. On y passait par un sentier étroit tracé le long d’un petit ruisseau. Des palmiers, avec leurs couronnes majestueuses, s’élevaient fièrement au-dessus des autres arbres, dont l’épais feuillage formait au-dessous d’elles de magnifiques bosquets. Des orchidées poussaient en abondance sur les branches et les rameaux autour desquels elles s’enlaçaient, et formaient des murs de fleurs qui brillaient des couleurs les plus resplendissantes et embaumaient l’air de leurs parfums. De légers colibris gazouillaient çà et là. Le cotinga aux belles couleurs variées s’élevait timidement; des perroquets se berçaient sur les branches, et beaucoup d’autres beaux oiseaux, que je ne connaissais que pour les avoir vus dans des musées, animaient ce bois enchanté. Il me semblait que j’étais dans le parc d’une fée, et à tout instant je croyais voir paraître des sylphes et des nymphes.
J’étais au comble du bonheur, et je me trouvais amplement dédommagée des fatigues de mon voyage. Une seule pensée vint jeter une ombre sur ce tableau plein de vie et de lumière: le faible mortel ose entrer en lutte avec cette nature gigantesque pour l’assouplir à sa volonté. Bientôt peut-être ce calme profond et sacré sera troublé par la hache retentissante de hardis et avides colons, épuisant toute leur industrie pour satisfaire aux besoins croissants de la vie.
En fait d’animaux dangereux, je ne vis que quelques serpents d’un vert foncé et longs d’un mètre et demi à deux mètres; une once tuée, qu’on avait dépouillée de sa peau; un lézard d’un mètre de long, qui traversa la route avec inquiétude. Quant aux singes, je n’en aperçus nulle part. Ils semblent se cacher avec plus de soin encore, dans ces bois où le pas de l’homme ne vient pas troubler leurs sauts et leurs ébats.
Sur toute la route de Canto-Gallo, jusqu’au petit village de Santa-Ritta (4 leguas), nous ne rencontrâmes que quelques plantations de café qui nous prouvèrent que le pays n’est pas entièrement désert.
Près de Santa-Ritta, dans la rivière du même nom, il y a quelques lavages d’or, et, non loin de là, on trouve aussi des diamants. Depuis que le gouvernement impérial a renoncé au monopole des fouilles, chacun est libre de chercher des diamants; cependant on y met d’ordinaire le plus grand mystère possible.
Personne ne veut avouer quel est l’objet de ses recherches, parce qu’on désire frustrer l’État de la part qui lui revient légalement. Les pierres précieuses, amenées en certains endroits, après de fortes ondées, parmi les terres, les sables et les pierres, sont déterrées et recueillies avec le plus grand soin.
A Canto-Gallo, j’avais trouvé pour la dernière fois un asile dans une venda. A partir de ce moment je me trouvai réduite à l’hospitalité des maîtres de faziendas. Quand on arrive à une fazienda où l’on veut rester à dîner ou bien passer la nuit, il est d’usage de s’arrêter devant la cour et de faire demander par un domestique la permission d’entrer. Ce n’est qu’après avoir obtenu cette autorisation, presque toujours accordée, qu’on descend de son mulet et qu’on pénètre dans la cour.
Je fus reçue de la manière la plus cordiale dans la fazienda de Boa-Esperanza, et, comme j’arrivais justement à l’heure du dîner (entre trois et quatre heures de l’après-midi), on mit aussitôt deux couverts pour moi et mon domestique. Les mets étaient nombreux et assez bien préparés à l’européenne.
Dans chaque venda, ainsi que dans chaque fazienda, on s’étonnait toujours excessivement de voir arriver une femme seule avec un domestique.
La première question qu’on m’adressait était si je n’avais pas peur de traverser seule les forêts. On prenait partout mon guide à part pour s’informer du but de mon voyage. Comme je recueillais beaucoup de fleurs et que je faisais souvent la chasse aux insectes, on me croyait naturaliste, et on présumait que je voyageais dans l’intérêt de la science.
Après le dîner, la bonne et aimable ménagère me proposa de visiter les plantations de café, les magasins et autres parties curieuses de la fazienda. J’acceptai avec empressement cette proposition, qui me fournissait le moyen de voir le café passer par les diverses phases de sa préparation.
J’ai déjà raconté la manière de recueillir le café. Après cette opération, on l’étale sur de grandes aires en terre battue, entourées de petits murs en maçonnerie d’un pied à peine. Ces murs ont de petites chantepleures, pour qu’en cas de pluie l’eau puisse s’écouler. C’est sur ces aires que le café est séché à un soleil brûlant. On le verse ensuite dans de grands mortiers de pierre; dix ou vingt de ces mortiers sont établis sous des chevrons, d’où des marteaux de bois viennent frapper les grains, détachent facilement la cosse. Ces marteaux sont mus par la force de l’eau. La masse écossée passe ensuite dans des boîtes de bois fixées au milieu d’une longue table; aux deux extrémités de ces boîtes sont pratiquées de petites ouvertures par lesquelles le grain tombe lentement avec la balle.
A la table sont assis des nègres qui détachent le grain de la balle et le mettent ensuite dans des chaudrons de cuivre plats chauffés légèrement. On le tourne souvent et on l’y laisse jusqu’à ce qu’il soit parfaitement séché. Ce dernier travail exige quelques soins, puisque la couleur du café dépend du degré de la chaleur; si on le sèche trop vite, il prend bientôt, au lieu de la teinte verte qu’il doit avoir, une couleur jaunâtre.
En général la culture du café n’est pas pénible, et sa récolte ne donne pas autant de mal que chez nous la récolte du blé. Le nègre reste debout pour cueillir les grains de café, et il est garanti de la grande chaleur du soleil par l’arbrisseau lui-même. Le seul danger qu’il puisse courir, c’est d’être mordu par des serpents venimeux, accident qui est heureusement très-rare.
Mais en revanche les travaux dans une plantation de sucre passent pour être excessivement pénibles, surtout l’arrachement des mauvaises herbes et la taille des cannes à sucre. Je n’ai pas encore assisté à une récolte de sucre; peut-être cela m’arrivera-t-il dans le cours de mes voyages.
Le travail finit au coucher du soleil. On compte ensuite les nègres rangés devant la maison du maître. Après une courte prière on leur donne le souper, qui se compose de fèves cuites au lard, de carna secca et de farine de manioc. Au lever du soleil ils se réunissent, on les compte de nouveau, et après la prière et le déjeuner ils se mettent à l’ouvrage.
Je remarquai dans cette plantation, comme dans d’autres faziendas, vendas et maisons particulières, qu’on ne traite pas les esclaves aussi durement que nous le croyons d’ordinaire en Europe. Bien loin d’être écrasés de travail, ils n’en prennent qu’à leur aise et sont bien nourris. Leurs enfants servent de compagnons aux enfants de leurs maîtres et se chamaillent avec eux comme avec leurs égaux. Il arrive sans doute que des esclaves sont parfois maltraités et châtiés sans l’avoir mérité; mais ces injustices n’ont-elles pas lieu aussi en Europe?
Je suis certainement une grande ennemie de l’esclavage, et je saluerais son abolition avec une joie inexprimable. Mais je n’en répète pas moins que l’esclave nègre placé sous l’égide de la loi jouit d’un meilleur sort que le fellah libre d’Égypte et que beaucoup de paysans d’Europe, qui gémissent encore sous le poids de corvées. Ce qui semble surtout contribuer à rendre le sort d’un esclave préférable à celui d’un paysan corvéable, c’est que l’achat et l’entretien du premier sont dispendieux, tandis qu’on ne débourse rien pour le dernier.
La disposition des maisons des maîtres dans les faziendas est extrêmement simple. Les fenêtres n’ont pas de vitres, et sont fermées la nuit par des volets de bois. Souvent le toit sert de couverture commune à toutes les chambres, qui ne sont séparées l’une de l’autre que par des cloisons, de sorte qu’on entend distinctement la moindre parole de son voisin et le bruit de la respiration des dormeurs. Les meubles sont très-simples aussi; ils se composent d’une grande table à manger, de divans de paille tressée et de quelques chaises. Les habits pendent ordinairement aux murs; le linge seul se met dans des coffres de laiton pour le garantir contre les piqûres des fourmis et des barates.
Les enfants, même ceux des gens riches, courent souvent dans la campagne sans souliers et sans bas. Avant de les coucher, on examine s’il ne s’est pas logé de tiques dans leurs petits pieds, et, s’il s’en trouve, les plus âgés des enfants noirs les leur retirent au moyen d’une épingle.
9 octobre. De grand matin, je pris congé de mes aimables hôtes; l’excellente hôtesse me donna à emporter un poulet rôti, de la farine de manioc et du fromage, et ainsi bien munie de provisions, je continuai mon voyage.
La station voisine, Aldea do Pedro, située sur les bords du Parahyby, était éloignée de 4 leguas. On passe par de superbes forêts, et à moitié route on arrive au fleuve Parahyby, un des plus grands du Brésil, qui se distingue en outre par l’aspect tout à fait original de son lit. Il est parsemé d’écueils et de rochers innombrables, qui ressortaient alors d’autant mieux que l’eau était très-basse; partout on voyait s’élever de petites îles couvertes d’arbrisseaux ou de buissons, qui lui donnaient un charme magique. Par les temps de pluie, la plupart des rochers et des écueils sont couverts d’eau, et le fleuve lui-même paraît alors plus grand et plus majestueux; mais il n’est navigable que pour les bateaux et pour les petits radeaux.
Quand on suit les bords du fleuve, le paysage change; sur le devant, les hauteurs se transforment en monticules, en coteaux, les montagnes reculent, et, plus on approche d’Aldea do Pedro, plus la vallée s’élargit et s’étend. Ce n’est que dans le fond que s’élèvent de nouveau de belles montagnes, parmi lesquelles on en voit une isolée, assez haute et un peu nue. Ce fut celle-là que m’indiqua mon guide; il fallait la franchir, disait-il, pour pénétrer chez les pouris, qui habitaient de l’autre côté.
J’arrivai vers midi à Aldea do Pedro, petit village avec une église en briques, qui pouvait contenir deux cents habitants. J’avais eu l’intention de continuer le même jour mon voyage jusque chez les pouris; mais mon guide avait une douleur au genou, qui ne lui permit pas d’aller plus loin. Il ne me resta d’autre ressource que de descendre chez le curé, qui s’empressa de me donner l’hospitalité. Son habitation, assez commode, était contre l’église.
10 octobre. Le mal de mon guide ayant empiré, l’ecclésiastique m’offrit son nègre pour le remplacer. J’acceptai cette proposition avec reconnaissance, mais malgré cela je ne partis qu’à une heure de l’après-midi. Je n’en fus pas précisément fâchée; car, comme c’était dimanche, j’espérais voir beaucoup de gens de la campagne affluer à la messe. Mais il n’en fut rien. Bien qu’il fît un temps magnifique, il ne vint guère plus de trente personnes. Les hommes étaient tout à fait habillés à l’européenne; les femmes portaient de longs manteaux à collets et avaient autour de la tête des mouchoirs blancs, dont une partie leur couvrait aussi la figure, mais qu’elles relevèrent à l’église. Les hommes comme les femmes allaient pieds nus.
Le hasard me fournit l’occasion d’assister à un enterrement et à un baptême.
Avant que la messe commençât, je vis un bateau traverser le Parahyby; à son arrivée au rivage, on en sortit un hamac dans lequel se trouvait le mort. On le plaça dans un cercueil ouvert, et on l’exposa dans une maison proche du cimetière. Le corps était recouvert d’un voile blanc, qui laissait passer les pieds et la moitié de la tête. Celle-ci était ornée d’une coiffe pointue faite d’étoffe noire brillante.
Avant la messe mortuaire, on célébra le baptême. Le néophyte, jeune nègre de quinze ans, se tenait avec sa mère à la porte de l’église. Quand le prêtre entra pour dire la messe, il lui imprima le sceau du chrétien en passant, sans la moindre cérémonie, d’une manière peu édifiante, et même sans témoins. Aussi cette scène rapide ne parut pas faire plus d’effet sur le pauvre jeune homme qu’elle n’en aurait fait à un nouveau-né. Je crois que ni lui ni sa mère n’avaient idée de l’importance de cet acte.
Le prêtre dit ensuite rapidement la messe et bénit le mort, qui, soit dit en passant, appartenait à une famille assez aisée, et à qui, par cette raison, on fit des obsèques convenables. Mais quand on voulut le déposer dans la tombe, elle se trouva trop courte et trop étroite. On poussa, on pressa le cercueil dans tous les sens, de sorte que je m’attendais à le voir s’ouvrir, et le mort rouler sur le sol. Mais tous les efforts furent inutiles. Après plusieurs tentatives infructueuses, il fallut mettre le cercueil de côté et agrandir la fosse, ce qui ne se fit pas sans grommeler et sans proférer plus d’un juron.
Enfin, toutes ces tristes cérémonies étant finies, je retournai chez moi, et, après avoir fait un bon déjeuner à la fourchette en compagnie du prêtre, je me mis en route avec mon guide noir. Nous traversâmes à cheval une longue vallée bordée de deux superbes forêts, et nous passâmes deux fleuves, le Parahyby et le Pimba, dans des troncs d’arbres creusés. Il fallut payer un milreis pour chacun de ces misérables passages, qui offraient en outre de grands dangers, moins à cause du courant et de la petitesse de la barque qu’à cause de nos montures, qui, tenues par le licou, nageaient à côté du bateau et souvent en approchaient si près, que je craignais de le voir chavirer.
Après avoir fait 3 leguas, nous arrivâmes au dernier établissement des blancs[28]. Sur une place découverte, conquise avec peine sur la forêt primitive, s’élevait une assez grande maison en bois, entourée de quelques misérables chaumières. La maison servait de demeure aux blancs, tandis que les huttes abritaient leurs esclaves. Grâce à une lettre d’introduction que m’avait donnée le curé, je fus parfaitement bien reçue. Tout dans cet établissement était organisé de manière à me faire croire que je me trouvais déjà au milieu des sauvages.
La maison était précédée d’un grand vestibule qui conduisait dans quatre pièces, dont chacune était habitée par une famille blanche. Toutes ces pièces n’avaient pour mobilier que quelques hamacs et quelques nattes de paille. Les blancs étaient accroupis à terre et jouaient avec les enfants ou s’aidaient mutuellement à se débarrasser de la vermine dont ils étaient couverts. La cuisine touchait à la maison et ressemblait à une vaste grange ouverte de tous côtés. Dans l’âtre, qui en occupait presque toute la longueur, il y avait beaucoup de feux allumés. Au-dessus de ces feux étaient suspendus de petits chaudrons, et sur les côtés on avait fixé des tourne-broches pour faire rôtir des viandes qui cuisaient moins par le feu que par la fumée. La cuisine était remplie de monde; on y voyait des blancs, des pouris et des nègres, des métis de blancs et de pouris ou de pouris et de nègres; véritables échantillons des mélanges les plus divers de ces trois principales races.
La cour fourmillait de poules, de canards et d’oies aux belles couleurs; j’y aperçus aussi trois gros porcs et des chiens affreux. Sous des cocotiers et des tamarins chargés de superbes fruits, des blancs et des hommes de couleur étaient assis isolément ou par groupes, occupés la plupart à assouvir leur faim. Les uns avaient devant eux des pots cassés ou des citrouilles dans lesquelles ils pétrissaient à pleines mains des fèves cuites et de la farine de manioc; et, quoique cela fît une pâtée peu appétissante, ils la mangeaient avec beaucoup d’avidité. D’autres se nourrissaient de viande qu’ils dépeçaient à l’aide de leurs doigts et qu’ils se fourraient dans la bouche avec des poignées de farine de manioc. Les enfants avaient aussi devant eux leurs citrouilles, mais ils étaient forcés de défendre bravement leurs provisions, car tantôt une poule, tantôt un chien leur enlevait quelque morceau, ou bien c’était un petit cochon de lait qui arrivait en chancelant et qui grognait de plaisir quand il n’avait pas fait une course inutile.
Pendant que je poursuivais le cours de mes observations, des cris joyeux partirent tout à coup en dehors de la cour. Je me dirigeai aussitôt du côté d’où ils venaient, et je vis deux garçons traînant par une corde d’écorce un grand serpent d’un noir foncé, qui avait certainement plus de 2 mètres de long. Ce serpent était déjà mort. Autant que je pus comprendre ce que l’on me disait, sa morsure est si dangereuse, qu’aussitôt après avoir été mordu on enfle et on meurt.
Ces renseignements ne laissèrent pas de m’inspirer quelque inquiétude. Du moins je ne voulus pas me hasarder le soir dans les bois, où il m’aurait peut-être fallu passer la nuit sous quelque arbre, et je remis au lendemain la visite que je comptais faire aux Indiens. Les bonnes gens s’imaginèrent que j’avais peur des sauvages et ne cessèrent de m’assurer que c’étaient des hommes inoffensifs, dont je n’avais absolument rien à craindre. Comme toute ma connaissance du portugais se réduisait à peu de mots, j’eus quelque peine à me faire comprendre, et ce ne fut qu’à l’aide de gestes et quelquefois de dessins que je parvins à leur expliquer la véritable cause de ma peur.
Je passai donc la nuit chez ces blancs à moitié sauvages, qui me témoignèrent constamment le plus grand respect et me comblèrent de prévenances. Sur ma demande, on m’étendit dans la cour une natte de paille en guise de lit. Pour souper on me servit un poulet rôti, du riz, des œufs durs, et pour dessert on me donna des oranges et des gousses de tamarin; ces dernières renferment une pulpe brune, dont la saveur acide est assez agréable. Les femmes se groupèrent autour de moi, et peu à peu je finis par m’entendre avec elles le mieux du monde.
Je leur montrai les fleurs et les insectes de tout genre que j’avais recueillis pendant la journée. Cela me fit regarder sans doute par elles comme une personne très-savante, à laquelle elles attribuèrent aussi des connaissances en médecine. Elles me demandèrent des conseils pour différentes maladies, douleurs d’oreilles, éruptions de peau, accidents scrofuleux chez les enfants, etc. J’ordonnai des bains tièdes, des ablutions, des frictions d’huile et de savon. Veuille le ciel que mes ordonnances aient réellement soulagé leurs maux!
Le 11 octobre je partis, accompagnée d’une négresse et d’un pouri, pour aller dans les forêts faire une visite aux Indiens. Nous eûmes souvent beaucoup de peine à nous frayer un chemin à travers les taillis; mais quelquefois aussi nous tombions sur de petits sentiers étroits par lesquels nous avancions un peu plus facilement. Au bout d’environ huit heures de marche, nous rencontrâmes quelques pouris qui nous conduisirent à peu de distance dans leurs cabanes. J’y trouvai la plus grande indigence et la plus complète misère.
Dans mes différents voyages, j’avais déjà eu le spectacle d’une pauvreté extrême, mais nulle part je ne l’avais vue aussi affreuse.
Sur un petit espace, au-dessous d’arbres élevés, se trouvaient cinq huttes, ou plutôt des toits de feuillage d’environ 5 mètres et demi de long et 3 mètres et demi de large. Quatre perches enfoncées dans la terre et une autre perche en travers formaient la charpente; quant au toit, c’étaient de grandes feuilles de palmier à travers lesquelles la pluie pouvait passer aisément. De trois côtés, ce berceau était tout à fait ouvert. Dans l’intérieur, il y avait deux ou trois hamacs, et par terre on voyait briller dans les cendres un peu de feu où l’on faisait rôtir quelques racines, des épis de maïs et des bananes. Dans un petit coin, sous le toit, se trouvait entassée une petite provision de ces vivres; quelques citrouilles étaient répandues çà et là: elles servent, comme on sait, aux sauvages, de plats, de pots et de cruches. Des arcs et des flèches, leurs seules armes, étaient appuyées contre le mur au fond de la hutte.
Je trouvai les Indiens encore plus laids que les nègres. Ils ont le teint couleur bronze clair; ils sont bouffis, trapus et de grandeur moyenne. Ils ont des figures larges un peu épatées, des cheveux noirs comme du charbon et qui leur tombent épais et roides sur le visage. Les femmes tressent une partie de leur chevelure en nattes et la rattachent par derrière; elles laissent négligemment retomber le reste. Leur front est large et bas; ils ont le nez un peu écrasé, les yeux petits et peu fendus, presque semblables à ceux des Chinois, la bouche très-grande et les lèvres assez grosses. Pour faire mieux ressortir ces diverses beautés, il y a sur leur figure une forte empreinte de bêtise, exprimée surtout par leur bouche toujours ouverte.
La plupart, tant hommes que femmes, étaient tatoués en rouge ou en bleu, mais seulement autour de la bouche en forme de moustaches. Hommes et femmes fument avec passion; ils aiment l’eau-de-vie par-dessus toute chose. Leur habillement se compose de quelques haillons attachés autour des hanches.
J’avais déjà recueilli, à Novo-Friburgo, sur ces pouris, quelques détails assez intéressants que je reproduis ici sommairement.
Le nombre des Indiens encore existants au Brésil ne s’élève guère à plus de 500 000, qui, disséminés dans le cœur du pays, vivent au fond des bois.
Il ne s’établit jamais plus de six à sept familles dans le même endroit, et elles le quittent dès qu’elles ont mangé les fruits et les racines qui s’y trouvent, et tué le gibier d’alentour. Beaucoup de ces Indiens ont été baptisés. Pour un peu d’eau-de-vie et de tabac ils sont tout disposés à se soumettre à cette cérémonie, et ils regrettent seulement qu’elle ne puisse pas se répéter plus souvent, d’autant plus qu’elle se fait d’une manière très-rapide. Le prêtre croit que c’est assez pour gagner une âme au ciel, et il ne s’occupe plus de l’instruction ni des mœurs des néophytes. Dès lors, ils portent bien le nom de chrétiens ou de sauvages apprivoisés, mais ils n’en vivent pas moins en païens et selon leurs anciennes mœurs.
C’est ainsi qu’ils contractent des mariages pour un temps indéterminé, qu’ils choisissent des caciques ou des chefs parmi les hommes les plus grands et les plus forts, et qu’ils observent avant comme après le baptême leurs anciennes coutumes pour les mariages et les décès, etc.
Leur langue est excessivement pauvre. Ils ne savent, dit-on, compter que jusqu’à deux, et ils se trouvent réduits à répéter toujours les chiffres un et deux quand ils veulent exprimer un plus grand nombre. Le même mot jour leur sert à désigner aujourd’hui, demain et hier. Aussi, pour en déterminer chaque fois le sens exact, ils le complètent par des signes. Ainsi ils désignent aujourd’hui en se tâtant la tête ou bien en levant la main en l’air; demain en étendant le doigt devant eux, et hier en montrant derrière eux.
Les pouris ont l’odorat excessivement développé et possèdent, dit-on, un talent tout particulier pour découvrir les nègres échappés. Ils sentent la trace du fugitif aux feuilles des arbres, et, si le nègre ne rencontre pas de fleuve où il puisse marcher ou nager pendant quelque temps, il est très-rare qu’il échappe à la poursuite de l’Indien envoyé à sa recherche. On emploie aussi ces sauvages à des travaux pénibles: pour abattre du bois, pour cultiver le maïs et le manioc, etc.; car ils sont laborieux et on ne les paye qu’avec un peu de tabac, d’eau-de-vie, ou quelque étoffe de couleur. Mais il ne faut pas songer à se saisir d’eux de force. Ce sont des hommes libres, qui ne viennent chercher du travail que quand ils sont à moitié morts de faim.
Je visitai toutes les huttes de ces sauvages, et, comme mes compagnons me proclamaient partout une femme d’une grande instruction, je fus encore consultée par tous les malades.
Dans une des cabanes, je trouvai une vieille femme qui gémissait courbée dans un hamac. Quand je m’approchai d’elle, on la découvrit, et je vis que son sein était complètement rongé par un cancer. La pauvre femme ne semblait avoir aucune idée d’un pansement ni d’aucun remède pour adoucir ses souffrances. Je lui conseillai de nettoyer souvent la plaie avec une décoction de mauve[29], et d’y appliquer en outre des feuilles de mauve. Je désire que ce remède si simple ait servi au moins à rendre ses douleurs moins aiguës.