Ce terrible mal semble être assez fréquent chez les pouris; car je vis plusieurs femmes qui avaient des concrétions pierreuses aux seins ou bien qui y avaient de petits ulcères.

Après avoir tout examiné dans les huttes, j’allai avec quelques-uns des sauvages faire la chasse aux perroquets et aux singes. Nous n’eûmes pas beaucoup de peine à trouver ces deux espèces d’animaux, et j’eus occasion d’admirer l’habileté avec laquelle ces gens maniaient leurs arcs. Ils tiraient les oiseaux au vol et les manquaient rarement. Après avoir tué trois perroquets et un singe, nous retournâmes aux huttes.

Ces bonnes gens m’offrirent la meilleure de leurs cabanes, et m’invitèrent à passer la nuit chez eux. J’acceptai leur offre avec plaisir, car je me sentais un peu fatiguée de ma course forcée, ainsi que de la chaleur et de la chasse. D’ailleurs, le jour commençait à baisser, et je n’aurais plus eu le temps d’arriver dans la soirée à l’établissement des blancs. J’étalai donc mon manteau par terre, je pris un morceau de bois en guise d’oreiller, et je m’assis préalablement sur ma superbe couche. Mes hôtes préparèrent le singe et les perroquets; ils les enfilèrent dans des broches de bois et les firent rôtir. Pour augmenter la bonne chère, ils mirent encore dans les cendres quelques épis de maïs et quelques tubercules. Ils apportèrent ensuite de grandes feuilles d’arbre fraîches, dépecèrent le singe avec leurs mains, en mirent une bonne partie sur des feuilles, avec un perroquet, du maïs et des tubercules, et placèrent le tout devant moi. J’avais un appétit extraordinaire, car depuis le matin je n’avais rien pris. Je commençai donc par le rôti de singe, que je trouvai délicieux; il s’en fallait de beaucoup que la chair du perroquet fût aussi délicate et aussi savoureuse.

Après le repas, je priai les Indiens de vouloir bien m’exécuter une de leurs danses, et ils s’empressèrent d’accéder à mes désirs. Comme il faisait déjà nuit, ils apportèrent beaucoup de bois, construisirent une espèce de bûcher et y mirent le feu. Les hommes formèrent un cercle tout autour et se mirent à danser. Ils jetaient leurs corps en arrière, de tous côtés, d’une manière gauche et massive, tout en remuant la tête en avant. Après cela les femmes approchèrent, mais se tinrent toujours un peu en arrière du cercle des hommes et exécutèrent les mêmes mouvements grotesques. Les hommes poussaient des cris épouvantables qui devaient représenter un chant, en faisant des grimaces et des contorsions horribles. Un des sauvages se tenait à côté des danseurs et jouait d’une espèce d’instrument fait d’une nervure de feuille de chou palmiste et long d’environ 75 centimètres; on y avait pratiqué un trou qui le traversait, et on avait relevé six fibres du tube qui étaient maintenues en l’air des deux côtés par un petit chevalet. On jouait de cet instrument comme d’une guitare, avec les doigts; il avait des sons étouffés, désagréables et rauques.

Les Indiens appelèrent cette première danse une danse de paix ou de joie. Les hommes seuls en exécutèrent une autre bien plus sauvage. Après s’être armés d’arcs, de flèches et de gros bâtons, ils formèrent encore un cercle; mais leurs mouvements furent bien plus vifs et plus violents que dans la première danse; ils frappaient autour d’eux avec leurs bâtons d’une manière effroyable. Puis ils se dispersèrent brusquement, tendirent les arcs, y mirent les flèches et simulèrent une décharge sur les ennemis en fuite. Ils poussèrent en même temps des cris perçants qui retentirent dans toute la forêt; saisie d’épouvante, je me levai en sursaut, car je me croyais réellement entourée d’ennemis et tombée en leur pouvoir, sans espoir de salut et de délivrance. Aussi je fus enchantée que cette affreuse danse de victoire fût bientôt finie.

Enfin, comme j’allais me livrer au repos et que peu à peu le silence s’établissait autour de moi, une autre angoisse s’empara de mon esprit. Je tremblais en songeant à la quantité de bêtes féroces, aux terribles serpents qui pouvaient se trouver autour de nous, et en pensant à l’endroit ouvert et sans défense où je devais passer la nuit. Longtemps la crainte me tint éveillée, et souvent je crus entendre du bruit dans les feuilles, comme si une des bêtes redoutées se fût frayé un chemin pour arriver à moi. Mais enfin le corps épuisé de fatigue réclama ses droits; j’appuyai ma tête sur le bloc de bois, et je me consolai en pensant que le danger n’était pas si grand que veulent le faire croire tant de voyageurs; car autrement les sauvages ne vivraient pas dans des cabanes ouvertes sans prendre les moindres précautions.

Le 12 octobre au matin je pris congé des sauvages et je leur fis cadeau de différents objets de parure en bronze; ils en furent si ravis, qu’ils m’offrirent tout ce qu’ils possédaient. J’emportai comme souvenir de cette visite un arc et deux flèches; et après avoir, à mon retour, distribué des cadeaux semblables aux habitants de la maison en bois, je montai sur mon mulet et j’arrivai le même soir assez tard à Aldea do Pedro.

Le 13 octobre au matin je fis mes adieux à l’ecclésiastique qui s’était montré si complaisant envers moi, et je me mis en route avec mon ancien domestique. Je retournai à Novo-Friburgo par le même chemin que j’avais suivi en venant, et je n’employai que trois jours au lieu de quatre. Je trouvai le comte de Berchtold tout à fait remis. Aussi, nous résolûmes, avant de rentrer à Rio-de-Janiero, de faire encore une excursion à une belle cascade éloignée d’environ 3 leguas de Novo-Friburgo. Mais ayant appris par hasard que le baptême de la princesse Isabelle devait avoir lieu le 19 octobre, et ne voulant pas manquer cette fête intéressante, nous préférâmes retourner immédiatement à Rio-de-Janeiro. Nous prîmes la même route que nous avions déjà suivie pour venir, jusqu’à environ une legua avant Ponto de Pinheiro. Là, nous nous détournâmes de notre chemin pour aller à Porto de Praja. Cette tournée était par terre de 8 leguas plus longue, et elle se fait par mer d’autant plus vite, que de Porto de Praja on va à Rio-de-Janeiro en une demi-heure par le bateau à vapeur.

Le pays de Pinheiro était en grande partie triste et ennuyeux, un véritable désert dont la monotonie n’était interrompue que rarement par des bois chétifs ou de basses collines. Nous ne jouîmes de nouveau du beau spectacle des hautes montagnes qu’en approchant de la capitale.

Il me faut encore rappeler une erreur plaisante de M. Beske, de Novo-Friburgo, que nous eûmes d’abord de la peine à nous expliquer, mais qui nous fit beaucoup rire plus tard, quand nous l’eûmes comprise. M. Beske nous avait recommandé un guide qu’il nous avait dépeint comme un véritable comptoir de renseignements; il devait pouvoir répondre d’une manière parfaite à toutes nos questions sur les arbres, les plantes, les contrées, etc. Nous nous estimions fort heureux d’avoir rencontré un tel phénix; aussi n’eûmes-nous rien de plus pressé que de mettre à chaque instant son savoir à l’épreuve; mais il ne sut nous renseigner sur rien. Lui demandions-nous le nom d’une rivière, elle était à ses yeux trop petite pour avoir un nom; les arbres étaient trop insignifiants, les plantes trop communes. Cette ignorance nous parut par trop forte; aussi, ayant voulu avoir le mot de l’énigme, nous apprîmes que M. Beske n’avait pas voulu parler de l’homme qui nous servait de guide, mais du frère de celui-ci, qui malheureusement était mort depuis six mois, circonstance que M. Beske devait avoir oubliée.

Le 18 octobre au soir, nous arrivâmes heureusement à Rio-de-Janeiro. Nous nous informâmes aussitôt de la fête du baptême, et nous apprîmes qu’on ne célébrait, le lendemain 19, que la fête de l’empereur; nous nous étions pressés inutilement de revenir, nous aurions eu tout le loisir de contempler la belle chute d’eau des environs de Novo-Friburgo.

J’avais fait pendant cette excursion:

De Rio-de-Janeiro à Sampajo8leguas.
De Sampajo à Novo-Friburgo20 
De Novo-Friburgo chez les Indiens28 
En tout 56 leguas.

Pour revenir, nous ne fîmes qu’un détour de 2 leguas.

CHAPITRE V.

Départ de Rio-de-Janeiro—Santos et Santo-Paulo.—Circumnavigation du cap Horn.—Arrivée à Valparaiso.

Quand j’arrêtai ma place sur le beau bateau anglais John Renwick, commandé par le capitaine Bell, au prix de 25 livres sterling, ce dernier me promit d’être prêt à s’embarquer au plus tard le 25 novembre, et de n’entrer dans aucun port intermédiaire, mais de faire directement voile pour Valparaiso. Je crus à la première assertion, parce qu’il m’avait assuré que chaque jour de retard lui coûtait sept guinées. J’ajoutai foi à la seconde promesse, parce que j’aime à croire tous les hommes, même les capitaines de vaisseau.

Je fus trompée sur les deux points; car ce ne fut que le 8 décembre que je fus prévenue de me rendre le soir à bord, et le capitaine m’apprit qu’il s’arrêterait à Santos pour se munir de vivres; car, disait-il, les provisions y étaient bien moins chères qu’à Rio-de-Janeiro. Il devait aussi, par la même occasion, débarquer une cargaison de charbon de terre et prendre du sucre en échange; mais il me cacha cette dernière circonstance jusqu’à son arrivée à Santos même. Il m’assura toutefois que tout cela ne lui prendrait pas plus de trois à quatre jours.

Je pris congé de mes amis, et je me rendis le soir à bord, où m’accompagnèrent le comte Berchthold et MM. Geiger et Rister.

Le 9 décembre de grand matin on leva l’ancre; mais le vent fut si peu favorable, qu’il nous fallut louvoyer toute la journée pour entrer en pleine mer.

Le 10 seulement nous perdîmes la terre de vue.

Indépendamment de moi, il y avait encore sur le vaisseau huit passagers: cinq Français, un Belge et deux Milanais. Je pouvais considérer ces deux derniers presque comme mes compatriotes; aussi nous nous liâmes bientôt.

Les deux Italiens doublaient le cap Horn pour la seconde fois de cette année. Leur premier trajet n’avait pas été heureux; ils étaient arrivés au cap pendant la saison d’hiver, qui dure, dans ces froides régions du Sud, depuis le mois d’avril jusque vers le mois de novembre[30]. Ils n’avaient pas pu doubler le cap; toujours repoussés par de violents coups de vent et par des tempêtes, pendant quinze jours d’une longueur mortelle, ils avaient lutté en vain sans avancer d’un pas. L’équipage perdit alors courage et prétendit qu’il valait mieux retourner et attendre des vents plus favorables; mais le capitaine ne partagea pas cette opinion, et sut enflammer le courage de ses gens à tel point, qu’ils tentèrent une nouvelle lutte contre les éléments: ce fut la dernière. La même nuit, une lame épouvantable passa par-dessus le vaisseau, détruisit tout ce qui se trouvait sur le pont, et entraîna le capitaine et six matelots au fond de la mer. L’eau pénétra par flots dans les cajutes et chassa tout le monde hors des lits. Il fallut couper le grand mât; le parapet du vaisseau, les chaloupes, la barre du gouvernail, tout fut entraîné par l’eau. Les pilotes virèrent de bord; et, après un long et pénible voyage, ils parvinrent à rentrer dans le port de Rio-de-Janeiro avec leur vaisseau à moitié désemparé.

Ce récit n’était pas pour nous de bon augure; mais la belle saison et la bonté de notre vaisseau nous ôtèrent toute crainte. En effet, notre navire était excellent sous tous les rapports; il avait de grandes et belles cabines, un capitaine extrêmement complaisant, et la nourriture aurait pu satisfaire l’homme du goût le plus délicat. Tous les jours on nous servait des poulets rôtis ou à la daube, des canards ou des oies, de la viande fraîche de mouton ou de porc, des mets aux œufs, des plumpuddings et des pâtés; outre cela, des hors-d’œuvre, du jambon, du riz, des pommes de terre, des légumes, et pour dessert des fruits secs, des noix, des amandes, du fromage, etc. On ne manqua pas non plus un seul jour de pain frais ni de bon vin. Nous reconnûmes tous que nous n’avions encore été traités aussi bien sur aucun voilier; aussi pouvions-nous, sous ce rapport, affronter gaiement le voyage.

Dès le 12 décembre, nous vîmes les montagnes de Santos, et à neuf heures du soir nous arrivâmes à une baie que le capitaine prit pour celle de Santos. On alluma des torches à différentes reprises, et on les tint très-haut au-dessus du bord pour appeler un pilote côtier, mais il n’en parut aucun; nous nous vîmes forcés de jeter l’ancre à tout hasard à l’entrée de la baie.

Le 13 décembre, au matin, un pilote arriva à bord et nous surprit en nous déclarant que nous étions à l’ancre dans une fausse baie. Nous en sortîmes avec beaucoup de peine, pour entrer vers midi seulement dans la baie de Santos. Nous y aperçûmes tout d’abord un joli petit château que nous prîmes pour un des édifices avancés de la ville, et nous fûmes enchantés d’avoir atteint si tôt notre première destination. Mais en approchant, nous ne vîmes point de ville, et nous apprîmes que le château était un petit fort et que Santos était situé sur une seconde baie communiquant avec celle-ci par un étroit bras de mer. Malheureusement le vent était tombé; il nous fallut rester toute la journée à l’ancre, et le 14 décembre seulement, vers le milieu du jour, une légère brise nous permit de pénétrer dans le port de la ville.

Santos est dans une position ravissante, à l’entrée d’une grande vallée. De jolies collines ornées de chapelles et de maisons isolées s’élèvent des deux côtés, et d’assez grandes montagnes formant un vaste hémicycle autour de la vallée se rattachent à ces collines; au premier plan se trouve une île charmante.

A peine fûmes-nous arrivés à Santos que le capitaine nous annonça que nous y resterions au moins cinq jours. Les deux Milanais, un des Français et moi, nous résolûmes de profiter de ce délai pour faire une excursion à Santo Polo et pour voir cette ville continentale[31], la plus grande du Brésil, éloignée de 10 leguas de Santos. Nous louâmes le même soir des mulets à raison de 5 milreis chacun, et nous nous mîmes en route.

Le 15 décembre, de grand matin, nous nous armâmes de doubles pistolets chargés à balles, car on nous avait fait grand’peur des nègres marrons[32], dont une centaine environ, à ce qu’on nous disait, demeuraient dans les montagnes, et, ajoutait-on, leur audace était si grande, qu’ils étendaient leurs courses jusque dans le voisinage de Santos.

Les deux premières leguas conduisaient, à travers la vallée, vers la haute montagne que nous avions à franchir. La route était très-bonne et plus fréquentée que toutes celles que j’avais parcourues jusqu’alors dans le Brésil. On a jeté sur les rivières de Vicente et de Cubatao de jolis ponts de bois dont un est même couvert; aussi est-on forcé de payer un péage assez élevé.

Dans une des auberges ou vendas placées au pied des montagnes, nous mangeâmes une bonne omelette; nous fîmes provision de cannes à sucre, dont le suc offre un excellent rafraîchissement dans la grande chaleur, et ensuite nous nous mîmes à gravir la Serra, haute de 1000 mètres environ. Le chemin était épouvantable, escarpé, rempli de fondrières, de crevasses et de bourbiers dans lesquels nos pauvres bêtes enfonçaient souvent jusqu’au-dessus des genoux. Il nous fallut longer des gorges et des précipices au fond desquels on entendait retentir le fracas des torrents, mais sans les apercevoir jamais, car ils étaient couverts d’épais buissons. Notre chemin nous conduisit aussi à travers des forêts primitives; mais elles étaient loin d’être aussi épaisses et aussi belles que celles que j’avais traversées dans mon voyage chez les pouris. Les palmiers y manquaient presque entièrement, et ceux que nous rencontrâmes, en petit nombre, rappelèrent à notre souvenir, par leur tige frêle et par leur maigre couronne, des régions plus froides.

Nous eûmes de la Serra une vue extraordinaire: toute la vallée avec ses bois et ses campagnes s’étalait devant nous jusqu’aux baies; les petites huttes disséminées çà et là disparaissaient à nos yeux; nous découvrions seulement, tout à fait dans le lointain, une partie de la ville et les mâts de quelques vaisseaux.

Bientôt une courbure du chemin nous déroba ce tableau charmant. Nous quittâmes la Serra, et nous entrâmes dans un pays de collines boisées, coupé çà et là de vastes champs de verdure couverts de basses broussailles et de nombreuses taupinières hautes de deux pieds.

Entre Santos et Santo Paulo, à mi-route, se trouve Rio-Grande, dont les maisons sont tellement éloignées l’une de l’autre, comme c’est la mode au Brésil, qu’elles ne semblent pas faire partie du même endroit. C’est à Rio-Grande que demeure le propriétaire des mulets dont on se sert pour ce voyage, et c’est là qu’on le paye. Si l’on tient à continuer le voyage immédiatement, on échange les mulets fatigués contre d’autres tout frais. Mais si l’on préfère s’arrêter pour dîner ou pour passer la nuit, on trouve une bonne nourriture et des chambres fort propres pour lesquelles il n’y a rien à payer, car tout cela est compris dans les cinq milreis.

Nous nous fîmes servir promptement quelque chose à manger, et nous nous empressâmes de partir pour faire la seconde partie du chemin avant le coucher du soleil. Plus on approche de la ville, plus on voit la plaine s’élargir. La beauté du paysage diminue beaucoup, et je vis là pour la première fois depuis mon départ d’Europe des champs et des collines de sable. La ville elle-même, située sur une colline, se présente assez bien; elle compte environ 22 000 habitants; c’est une place importante pour le commerce intérieur du pays. Cependant elle n’a pas un hôtel ni même une simple auberge où les étrangers puissent trouver à se loger.

Quand nous demandâmes une auberge, on nous désigna, après beaucoup de questions, un Allemand et un Français, en nous faisant observer que tous les deux recevaient des étrangers par complaisance. Nous commençâmes par l’Allemand; mais celui-ci nous renvoya tout simplement en nous disant qu’il n’avait plus de place. De chez l’Allemand nous nous rendîmes chez le Français, qui nous adressa à un Portugais, et, quand nous arrivâmes chez le Portugais, il nous fit la même réponse que l’Allemand.

Nous nous trouvâmes alors dans le plus grand embarras; notre pénible voyage avait tellement fatigué le Français, qu’il ne pouvait presque plus se tenir en selle.

Dans cette situation critique, je me souvins de la lettre de recommandation que M. Geiger, de Rio-de-Janeiro, m’avait donnée pour un Allemand établi à Santo Paulo, M. Loskiel. J’avais eu d’abord l’intention de ne remettre la lettre que le lendemain; mais, comme nécessité ne connaît pas de loi, j’allai le trouver dans la soirée même.

Il eut la bonté de s’intéresser vivement à nous. Il me garda chez lui ainsi qu’un de mes compagnons d’infortune; quant aux deux autres, il les logea chez son voisin et il nous invita tous à dîner. Nous apprîmes alors que personne à Santo Paulo, pas même un aubergiste, ne recevrait un étranger sans une lettre de recommandation. Il est heureux pour les voyageurs que cette singulière coutume ne règne pas partout.

16 décembre. Après nous être reposés parfaitement de nos fatigues de la veille, nous résolûmes d’examiner les curiosités de la ville. Quand nous consultâmes à cet égard notre aimable hôte, il haussa les épaules et nous dit qu’il n’en connaissait aucune, à moins que nous ne voulussions considérer comme telle le jardin botanique.

Nous sortîmes donc après le déjeuner pour voir d’abord la ville, et nous y trouvâmes plus de jolies maisons bâties que n’en possède, comparativement à sa grandeur, Rio-de-Janeiro. Mais les constructions y manquaient également de goût et de style. Les rues sont assez larges, mais excessivement désertes, et le silence général qui règne dans toute la ville n’est interrompu que par le bruit incessant des charrettes de paysans. Ces charrettes reposent sur deux roues, ou pour mieux dire sur deux poulies de bois qui souvent ne sont pas même retenues par un cercle de fer. Les essieux, également en bois, ne sont jamais graissés, ce qui produit une musique infernale.

Le climat de Santo Paulo est très-chaud, et une mode assez étrange s’est établie dans le pays. Tous les hommes, à l’exception des esclaves, portent de grands manteaux de drap qu’ils rejettent par-dessus l’épaule; je vis même beaucoup de femmes enveloppées de larges collets de drap.

Santo Paulo possède une université; mais les étudiants qui viennent de la campagne ou des villages ont le désagrément de ne trouver personne qui veuille les recevoir. Ils sont forcés de louer des logements, de les meubler et d’avoir un ménage à eux.

Nous visitâmes encore quelques églises qui n’ont rien de curieux, ni à l’intérieur ni au dehors. Nous terminâmes par le jardin botanique, qui, à l’exception d’une plantation de thé, n’offrait également rien d’intéressant.

Tout cela ne nous demanda que peu d’heures, et nous aurions pu facilement reprendre le lendemain le chemin de Santos. Mais le Français, que sa trop grande fatigue avait empêché de nous accompagner dans notre promenade, nous pria de retarder notre départ d’une demi-journée, et de vouloir bien passer la nuit à Rio-Grande. Nous nous rendîmes volontiers à son désir, et nous nous mîmes en route dans l’après-midi du 17 décembre, après avoir remercié cordialement M. Loskiel de l’aimable hospitalité qu’il avait bien voulu nous accorder.

A Rio-Grande, nous trouvâmes un excellent souper, des chambres très-commodes, et le lendemain matin un bon déjeuner.

Le 18 décembre, nous arrivâmes heureusement à midi à Santos, et le Français nous avoua alors que le voyage (de 10 leguas) de Santo Paulo l’avait tellement épuisé, qu’il craignait d’en faire une maladie. Cependant il reprit ses forces au bout de quelques jours; mais il nous assura qu’il ne ferait pas de sitôt une excursion dans notre société.

Notre première question au capitaine fut: «Quand mettra-t-on à la voile?» Il nous répondit très-poliment qu’il partirait aussitôt qu’il aurait déchargé deux cents tonnes de charbon de terre, et embarqué une cargaison de six mille sacs de sucre. C’est ainsi que nous restâmes à Santos trois semaines qui me parurent une éternité.

La seule distraction des hommes, pendant ce temps, fut la chasse; pour moi, je n’en eus pas d’autre que de me promener et de prendre des insectes.

Nous fêtâmes encore à Santos le jour de l’an de 1847. Enfin le 2 janvier nous fûmes assez heureux pour dire adieu à la ville. Mais nous n’allâmes pas loin, car dès la première baie le vent nous abandonna et ne se leva plus qu’après minuit. C’était justement un dimanche, et, comme ce jour-là un véritable Anglais ne met pas à la voile, nous restâmes toute la journée du 3 janvier à l’ancre, et nous suivîmes avec des regards douloureux deux vaisseaux, dont les capitaines, malgré la sainteté du jour, profitèrent d’une légère brise et passèrent gaiement devant nous.

Le même soir, il entra dans la baie un vaisseau que notre capitaine déclara être un négrier. Ce vaisseau se tint aussi éloigné que possible du fort et jeta l’ancre à l’extrémité de la baie. Comme il faisait un très-beau clair de lune, nous nous promenâmes encore fort tard sur le pont, et nous vîmes, en effet, de petits canots chargés de nègres approcher de la côte. Un officier du fort alla, il est vrai, visiter le vaisseau suspect; mais les explications du capitaine lui parurent sans doute satisfaisantes, car il quitta bientôt après le négrier, et le débarquement des esclaves continua très-tranquillement toute la nuit sans que rien vînt y mettre obstacle.

Quand nous passâmes, le 4 janvier au matin, près de ce vaisseau, nous vîmes encore beaucoup de ces malheureux sur le pont. Notre capitaine demanda au négrier combien d’esclaves il avait eus à bord, et nous apprîmes avec surprise que le nombre s’était élevé à six cent soixante-dix.

On a déjà assez parlé et assez écrit sur cette traite affreuse. Tout le monde l’abhorre comme une tache honteuse pour le genre humain; cependant elle continue toujours d’exister.

Cette journée se présenta en général à nous sous de fort tristes auspices; car à peine avions-nous perdu de vue le négrier, que nous faillîmes avoir à notre bord un suicide.

Le steward (maître d’hôtel) du vaisseau, jeune mulâtre, avait la mauvaise habitude de faire un trop grand usage de boissons fortes. Le capitaine l’avait menacé plusieurs fois, mais sans résultat, des châtiments les plus sévères. Ce matin, il était tellement ivre, que les matelots furent forcés de le porter dans un coin de l’avant du vaisseau, pour qu’il se dégrisât au grand air. Mais tout à coup le malheureux se leva, grimpa sur le beaupré et se précipita dans la mer. Heureusement il y avait presque calme plat; la mer était tout à fait paisible et on pouvait espérer le sauver. Il reparut bientôt contre les haubans du vaisseau, et aussitôt on lui jeta des cordages de tous côtés. L’amour de la vie se réveilla en lui et lui fit saisir involontairement les cordes; mais il n’eut pas assez de force pour s’y cramponner; il se laissa retomber. Ce ne fut qu’après beaucoup d’efforts que les braves matelots parvinrent à le soustraire à la mort. A peine revenu à lui-même, il voulut de nouveau se jeter à la mer, en criant qu’il était las de vivre. Comme il se démenait en véritable forcené et qu’on ne pouvait pas venir à bout de lui, le capitaine lui fit lier les mains et les pieds et le fit enchaîner au mât. Le lendemain il fut destitué de sa charge et adjoint comme aide au nouveau maître d’hôtel nommé à sa place.

5 janvier. Calme presque constant. Notre cuisinier prit un poisson long d’un mètre et remarquable par ses couleurs changeantes. En sortant de l’eau il est jaune comme de l’or, couleur qui lui vaut son nom de dorade. Mais au bout d’une ou deux minutes, le jaune éclatant se change en un bleu azur, et, après qu’il est mort, son ventre reprend une nuance jaune clair et son dos une teinte brun vert. On le range parmi les poissons de la meilleure espèce, mais je trouvai sa chair un peu sèche.

Le 9 janvier, nous nous trouvâmes au milieu du fleuve de Rio-Grande. Le soir, nous nous attendions à une violente tempête. Le capitaine courait à chaque instant au baromètre et faisait prendre toutes les mesures de précaution. Bientôt des nuages noirs s’amoncelèrent au-dessus de nous, et le vent augmenta tellement, que le capitaine fit fermer avec soin toutes les écoutilles et ordonna à l’équipage de se tenir prêt à carguer les voiles au premier commandement. A huit heures la tempête éclata. Des éclairs sillonnaient sans cesse l’horizon dans tous les sens et éclairaient la manœuvre des matelots. Les roulements du tonnerre étouffaient la voix du capitaine, et les flots écumants se précipitaient avec une extrême violence par-dessus le pont, comme s’ils voulaient tout emporter et tout engloutir. Si l’on n’avait pas tendu le long du pont supérieur des cordages auxquels les matelots pouvaient se tenir, ils auraient été indubitablement entraînés par ces masses d’eau.

C’est vraiment une chose unique qu’une pareille tempête. On se trouve seul sur l’immensité de l’Océan, loin de tout secours humain, et on sent plus que jamais qu’on est tout entier dans la main de Dieu. Si, dans un moment aussi redoutable et aussi sublime, on ne croit pas à Dieu, c’est qu’on a l’esprit frappé à jamais d’aveuglement. Une sérénité calme remplissait mon âme à la vue de ces grands phénomènes de la nature; je me faisais souvent attacher près du gouvernail, je laissais passer les terribles vagues par-dessus moi pour bien me repaître de ce spectacle, et je n’éprouvais aucune crainte, mais j’étais pleine de confiance et de résignation.

Au bout de quatre heures, la tempête avait cessé de sévir et elle fit place à un calme complet.

Le 10 janvier nous aperçûmes quelques grandes tortues de mer et une baleine. Cette dernière était encore jeune et avait environ 12 mètres de long.

11 janvier. Nous étions au milieu du Rio-Plato[33], et nous trouvâmes la température déjà assez rafraîchie.

Jusqu’ici nous n’avions pas encore rencontré de varech ni de mollusques. Cette nuit seulement, nous vîmes pour la première fois, au fond de la mer, des mollusques qui brillaient comme des étoiles.

Dans ces régions, la constellation de la Croix du Sud jette un éclat de plus en plus brillant, mais pas aussi merveilleux que l’ont dit bien des voyageurs dans leurs descriptions. Les étoiles, au nombre de quatre, et qui ont à peu près cette forme _{*}* _{*}*, sont, il est vrai, grandes et brillantes; mais elles ne nous inspirèrent pas plus d’enthousiasme que les autres constellations. En général, beaucoup de voyageurs mettent une grande exagération dans leurs récits; ils dépeignent des choses qu’ils n’ont pas vues eux-mêmes et qu’ils ne connaissent que par ouï-dire, ou bien, s’ils les ont vues, ils les décrivent avec trop d’imagination.

16 janvier. Sous le 37e degré de latitude, nous arrivâmes à un courant rapide qui allait du sud au nord, et qu’une ligne jaune traversait par le milieu. Le capitaine pensa que cette ligne jaune provenait d’une bande de petits poissons. Je me fis monter de l’eau dans une tonne, et j’y trouvai en effet une grande quantité de petites bêtes vivantes, mais qui, à mon avis, appartenaient à l’espèce des mollusques, et non pas à celle des poissons. Tous ces êtres avaient environ 7 ou 8 centimètres de long et étaient transparents comme les bulles d’eau les plus fines; sur le devant, ils avaient des points blancs et jaune clair, et en dessous quelques tentacules.

Dans la nuit du 20 au 21 janvier, nous fûmes assaillis par une très-forte tempête; notre grand mât en fut tellement endommagé, que le capitaine prit la résolution d’entrer le plus tôt possible dans un port afin de le remplacer. Pour le moment, il se contenta de le maintenir avec des cordages, des chaînes et des crampons de fer.

Sous le 43e degré de latitude, nous rencontrâmes les premiers varechs. La chaleur commençait à diminuer sensiblement; nous avions souvent à peine de 12 à 14 degrés.

23 janvier. La Patagonie est si près de nous, que nous distinguons facilement les contours du pays.

26 janvier. Nous longeons constamment la côte. Sous le 50e degré de latitude, nous voyons les montagnes de craie de la Patagonie. Nous passons près des îles Falkland, qui s’étendent du 51e au 52e degré, mais sans les apercevoir, car nous nous tenions le plus près possible du continent, pour ne pas dépasser le détroit de Magellan.

Le capitaine étudiait depuis plusieurs jours un livre anglais qui, selon lui, prouvait clairement que la traversée par le détroit de Magellan était moins dangereuse et beaucoup plus courte que la circumnavigation du cap Horn. Je lui demandai comment il se faisait que les autres navigateurs n’eussent aucune connaissance de ce livre important, et pourquoi tous les vaisseaux allant à l’ouest de l’Amérique tournaient le cap Horn. Il ne sut rien me répondre, si ce n’est que ce livre était trop cher, et que c’était pour cela que personne ne l’achetait[34].

J’accueillis avec plaisir cette pensée hardie du capitaine. Je voyais déjà des Patagons de six pieds de haut naviguer vers nous dans leurs barques, j’échangeais déjà des rubans et des mouchoirs de couleur pour des coquillages, des plantes, des parures et des armes. Ce qui mettait le comble à ma joie, on devait aborder à Famine (port de Patagonie) pour réparer la partie supérieure de notre grand mât. Combien je rendais secrètement grâce à la tempête d’avoir mis notre vaisseau en ce triste état!

Mais je ne fus que trop tôt arrachée à ces beaux rêves et à ces belles espérances. Le 27 janvier, on prit la longitude et la latitude, et on trouva que le détroit de Magellan était déjà à vingt-sept minutes ou vingt-sept milles marins derrière nous. Cependant, comme il faisait un calme plat, le capitaine promit, s’il se levait un vent favorable, d’essayer de rentrer dans le détroit.

Je ne crus plus à la réalisation de ce projet, et j’eus raison. Une brise à peine sensible s’éleva vers midi, et le capitaine, rayonnant de joie, la déclara très-favorable pour tourner le cap Horn. S’il avait sérieusement voulu traverser le détroit de Magellan, il n’aurait eu qu’à croiser quelques heures, car bientôt après le vent changea et souffla justement du côté du canal.

29 janvier. Nous restâmes toujours si près de la Terre de feu, qu’à l’œil nu nous distinguions chaque buisson. Au bout d’une heure nous aurions pu aborder, et cela n’aurait en rien retardé notre voyage, puisqu’à chaque instant le vent tombait et nous forçait de nous arrêter; mais le capitaine ne le permit pas, car d’un moment à l’autre le vent pouvait se lever.

Les bords paraissaient assez escarpés, mais peu élevés: sur le devant, de maigres prés alternaient avec des plaines de sable; dans le fond, on voyait des chaînes de collines boisées, et au delà, des montagnes couvertes de neige. En somme, le pays me parut beaucoup plus habitable que l’Islande, que j’avais visitée dix-huit mois auparavant. La chaleur doit aussi y être plus forte, puisque le thermomètre marquait de dix à douze degrés en pleine mer.

Je vis trois espèces de varech ou goëmon, mais je ne pus m’en procurer qu’un seul échantillon. Il ressemblait assez à celui que j’avais vu sous le 44e degré de latitude. La seconde espèce en différait aussi fort peu; la troisième seule avait des feuilles en pointe qui, réunies toujours plusieurs ensemble, formaient des éventails de quelques pieds de hauteur et de largeur.

Le 30 janvier, nous approchâmes tout contre les îles Staatenland. Elles sont situées entre le 56e et le 57e degrés de latitude, se composent de hautes montagnes toutes nues, et sont séparées de la Terre de feu par un détroit large de sept milles et à peu près aussi long, nommé le Maire.

Le capitaine nous raconta, à la manière des marins, qu’un jour, en passant par ce détroit, son vaisseau, entraîné par un fort courant, s’était mis à danser et avait bien tourné mille fois, je dis mille fois, sur lui-même. Les récits du capitaine avaient, il est vrai, perdu beaucoup de leur créance à mes yeux; cependant je ne détournai pas les yeux d’un brick de Hambourg qui passait par hasard à côté de nous: je voulais absolument le voir danser; mais ni lui ni notre vaisseau ne me fit ce plaisir. Aucun des deux bâtiments ne daigna tourner une seule fois, et la seule chose curieuse, ce fut de voir le détroit agité et écumant tandis qu’à ses deux extrémités, la mer s’étendait devant nous dans une paisible majesté. En une heure nous eûmes franchi le détroit, et je pris la liberté de demander au capitaine pourquoi notre vaisseau n’avait pas dansé. Il me répondit que cela tenait à ce que le vent et le courant nous avaient favorisés. Peut-être, s’il en avait été autrement, aurait-il tourné quelques fois sur lui-même, mais certainement il n’aurait pas fait mille tours.

Du reste, c’était là le nombre favori de notre bon capitaine. C’est ainsi qu’un monsieur de notre société lui demandant quels étaient les premiers hôtels de Londres, il répondit aussitôt qu’il était impossible d’en savoir les noms, puisqu’il y avait plus de mille hôtels de premier ordre.

De l’avis des navigateurs, c’est au détroit le Maire que commence le trajet dangereux autour du cap Horn, et il ne finit que sur la côte occidentale d’Amérique, à la hauteur du détroit de Magellan. Nous fûmes accueillis immédiatement à l’entrée par deux coups de vent excessivement violents, dont chacun dura environ une demi-heure, et qui venaient des gorges de glace de la Terre de feu; ils nous déchirèrent deux voiles et brisèrent la grande vergue de misaine, et cependant les matelots étaient lestes et nombreux. On ne compte que soixante milles depuis la sortie du détroit le Maire jusqu’à l’extrémité du cap, et nous mîmes trois jours à faire ce trajet.

Ce n’est que le 3 février que nous fûmes assez heureux pour atteindre la pointe méridionale de l’Amérique, si redoutée par tous les marins. Des montagnes nues et pointues, dont une ressemble à un cratère éteint, terminent cette chaîne imposante, et un superbe groupe de roches noires et colossales (peut-être en basalte), aux formes et aux figures les plus diverses, s’élève devant ces montagnes et n’en est séparé que par un bras de mer très-étroit. La pointe culminante du cap Horn a 180 mètres de haut. C’est à cet endroit que, suivant la géographie, l’océan Atlantique change de nom et prend celui d’océan Pacifique. Mais les marins ne lui donnent ce nom qu’à la hauteur du détroit de Magellan, parce que jusqu’à cet endroit la mer est toujours houleuse. Nous en fîmes nous aussi l’expérience. De violentes tempêtes nous poussèrent jusqu’au 60e degré de latitude et brisèrent le mât de perroquet, qu’il avait fallu hisser malgré la mer agitée; le roulis du vaisseau fut si fort, que souvent il nous fut impossible de dîner à table; nous étions forcés de nous accroupir par terre et de maintenir notre assiette avec la main. Par une de ces belles journées, le garçon tomba sur moi avec sa cafetière et m’arrosa du contenu, qui était bouillant; par bonheur il n’y en eut qu’une faible partie répandue sur mes mains, et le mal ne fut pas bien grand.

Enfin, après avoir lutté pendant quinze jours contre les flots et les tempêtes, contre la pluie et le froid[35], nous arrivâmes à la hauteur du détroit de Magellan, sur la côte occidentale, laissant ainsi derrière nous la partie la plus dangereuse du voyage.

Pendant ces quinze jours nous ne vîmes que très-rarement des baleines et des albatros[36]; quant aux montagnes de glace flottante, nous n’en aperçûmes pas du tout.

Sur la foi de son nom, nous comptions naviguer paisiblement sur l’océan Pacifique. En effet, tout alla bien pendant trois jours; mais, dans la nuit du 19 au 20 février, nous fûmes assaillis par une tempête tout à fait digne de la mer Atlantique. Elle dura près de vingt-quatre heures et nous enleva quatre voiles. Le plus grand mal provint de vagues terribles, qui passèrent avec tant de violence par-dessus le vaisseau, qu’elles arrachèrent une planche du pont supérieur, et que l’eau pénétra dans la cargaison de sucre. Le pont fut en quelque sorte changé en lac; il fallut ouvrir les grandes écoutilles sur les côtés, pour faire écouler l’eau plus vite; le vaisseau lui-même faisait par heure près de deux pouces d’eau. On ne put pas allumer de feu; aussi nous trouvâmes-nous réduits au pain, au fromage et au jambon cru, aliments que nous portions à notre bouche avec beaucoup de peine, en nous tenant accroupis sur le plancher.

Le dernier petit baril d’huile à brûler devint aussi la proie de cette tempête. Il fut arraché par le vent et mis en pièces. Le capitaine craignant de manquer d’huile pour éclairer la boussole jusqu’à Valparaiso, toutes les lampes du vaisseau furent remplacées par des bougies, et le petit reste d’huile fut réservé exclusivement pour la boussole. Malgré tous ces désagréments, nous ne perdîmes pas courage, et même, pendant la tempête, nous ne pûmes nous empêcher de rire en voyant les postures comiques de ceux qui essayaient de se lever. Le reste de la traversée jusqu’à Valparaiso se passa tranquillement, mais d’une manière peu agréable. Notre capitaine tenait à faire une entrée brillante à Valparaiso, pour persuader aux bonnes gens de l’endroit que les flots et la tempête étaient impuissants contre son beau navire. Aussi le fit-il peindre à l’huile de haut en bas, sans en excepter les portes étroites des cabines. Le charpentier ne bouleversa pas seulement tout au-dessus de nos têtes, mais pour notre malheur il força même nos cabines et remplit tous nos effets de copeaux et de poussière. Il n’y eut plus pour les pauvres passagers sur tout le vaisseau une seule petite place sèche et tranquille. Quelque poli qu’eût été le capitaine Bell pendant toute la traversée, ses procédés des cinq ou six derniers jours ne laissèrent pas de nous indisposer beaucoup. Mais il n’y avait rien à dire ni à faire; car un capitaine est maître absolu sur son vaisseau; il ne reconnaît aucune constitution et n’admet aucun tempérament à son pouvoir despotique.

Nous entrâmes dans le port de Valparaiso le 2 mars 1847, à six heures du matin.

CHAPITRE VI.

Aspect de Valparaiso.—Édifices publics.—Quelques mots sur les coutumes et les usages du peuple.—La gargote de Polanka.—Le petit ange (angelito).—Le chemin de fer.—Mines d’or et d’argent.

L’aspect de Valparaiso est triste et uniforme. La ville s’étend en deux longues rues au pied de collines inhospitalières qui ressemblent à d’énormes monceaux de sable, mais qui ne sont réellement que des masses de rochers couvertes de minces couches de terre et de sable. Plusieurs de ces collines sont surmontées de maisons; sur une éminence est le cimetière, qui, joint aux clochers en bois construits dans le goût espagnol, pare au moins un peu cette vue aussi triste que monotone. Je ne fus pas moins désagréablement surprise de l’aspect désert du port que du misérable quai de débarquement: une haute jetée en bois, longue d’environ 30 mètres se prolonge jusque dans la mer. On y monte par des escaliers roides et étroits appuyés contre le mur. C’était toujours un triste spectacle que de voir une dame gravir ou descendre ces escaliers. Pour les personnes tant soit peu infirmes ou maladroites, il faut les descendre à l’aide d’une corde.

Les deux principales rues sont assez larges et animées de cavalcades continuelles. Les habitants du Chili naissent tous cavaliers, et ils ont de si beaux chevaux, que l’on s’arrête souvent pour les regarder et qu’on ne peut assez admirer leur noble et fière allure et les belles proportions de leur corps.

Les étriers ont une forme singulière: ils consistent en grands et lourds morceaux de bois, avec une échancrure dans laquelle le cavalier met la pointe du pied. Les molettes des éperons sont aussi d’une dimension surprenante et ont près de 10 centimètres de diamètre.

Les maisons sont bâties dans le style de l’Europe, avec des toits italiens tout plats. Les anciennes constructions n’ont qu’un rez-de-chaussée et sont petites et vilaines; mais la plupart des maisons modernes ont un premier étage et sont jolies et spacieuses. L’intérieur est ordinairement disposé avec beaucoup de goût. En montant au premier par de larges escaliers, on arrive à un vestibule haut et aéré, sur lequel donnent de grandes portes vitrées qui conduisent aux salles de réception et aux autres appartements. Ce ne sont pas seulement les Européens établis à Valparaiso, mais aussi les indigènes, qui se font honneur de leur salle de réception, dont la décoration coûte souvent des sommes considérables. Tout le parquet est couvert de tapis moelleux, les murs sont revêtus de riches tentures. On fait venir d’Europe les glaces et les meubles les plus précieux, et sur les tables on voit étalés de magnifiques albums renfermant des gravures d’un grand prix. Des cheminées élégantes me firent voir que les hivers de Valparaiso ne sont pas aussi doux que voulaient me le faire croire plusieurs de ses habitants.

Quant aux édifices publics, le Théâtre et la Bourse sont les plus beaux. La salle de spectacle est très-bien distribuée; elle renferme un parterre spacieux avec deux rangs de loges. Le théâtre est très-fréquenté des habitants de la ville, mais moins pour l’opéra italien que comme rendez-vous de la bonne société. Les dames y vont en grande toilette; on se fait réciproquement des visites dans les loges, qui sont toutes très-grandes et admirablement décorées de tapis, de glaces, de canapés et de fauteuils.

La Bourse a une assez grande salle fort gaie avec de jolies pièces à l’entour. De la salle on jouit d’une jolie vue sur une partie de la ville et sur la mer. La maison du Cercle allemand renferme de beaux salons avec de grandes salles de jeu et de lecture.

Dans les églises je ne trouvai de bien que les clochers, composés de deux ou trois tours octogones superposées et supportées chacune par huit colonnes. Ces tours sont en bois ainsi que les autels et les colonnes de la nef. Ces édifices religieux ont généralement un air assez nu et assez pauvre, ce qui tient surtout à l’absence de siéges. Les hommes restent debout; les femmes apportent de petits tapis, les étalent devant elles et s’agenouillent ou s’assoient dessus; les dames riches font porter ces tapis par leurs servantes. La cathédrale s’appelle la Matriza.

Les promenades de Valparaiso ne sont pas très-agréables, car la plupart des routes de voitures et des chemins de piétons sont couverts de près d’un pied de sable, qui au moindre vent se soulève en tourbillons et en grands nuages de poussière. Souvent, à dix heures du matin, moment où se lève d’ordinaire la brise de la mer, toute la ville est enveloppée de ces nuages. Aussi beaucoup d’habitants, m’a-t-on dit, meurent de maladies de poitrine et de phthisie pulmonaire. Les endroits les plus fréquentés sont Polanka et le phare. La vue que l’on a du phare est excessivement belle; par un temps tout à fait clair, on découvre les cimes couvertes de neige des chaînes avancées des Andes.

Les rues sont, comme je l’ai déjà dit, assez animées, et on y voit sans cesse se croiser dans tous les sens des omnibus (tivola) et des cabriolets (berlogen), dans lesquels on peut aller pour un réal[37] d’un bout de la ville à l’autre. On voit aussi beaucoup d’ânes, employés surtout à porter de l’eau ou des provisions.

Je trouvai le bas peuple d’une extrême laideur. Les indigènes ont le teint cuivré ou brun jaune, les cheveux noirs et épais, les traits extrêmement disgracieux et une physionomie si désavantageuse, que tout phrénologiste les déclarerait aussitôt brigands ou voleurs. Le capitaine Bell avait, il est vrai, parlé souvent de l’extrême honnêteté des gens de ce pays, et nous avait assuré, avec son exagération ordinaire, que l’on pouvait laisser une bourse pleine d’or dans la rue et que l’on serait sûr de la retrouver le lendemain à la même place. Malgré tout, j’avoue que j’aurais eu peur de rencontrer ces honnêtes gens en plein jour, dans des endroits isolés, avec de l’or dans ma poche.

Dans la suite, j’eus l’occasion de me convaincre de la fausseté de l’opinion du capitaine, en voyant dans beaucoup d’endroits des prisonniers enchaînés et employés aux constructions publiques, au balayage des rues, etc. Aussi les fenêtres et les portes sont munies de barreaux et de poutres comme on n’en rencontre dans presque aucune ville d’Europe. La nuit, il y a dans toutes les rues, sur toutes les collines habitées, des postes d’agents de police qui s’appellent sans cesse comme les avant-postes en temps de guerre. En outre, la police à cheval parcourt la ville dans tous les sens, et les personnes qui rentrent seules du théâtre ou d’une soirée se font souvent accompagner par ces gendarmes. Les vols avec effraction et à main armée sont punis de mort.

Toutes ces mesures ne me semblent pas trop parler en faveur de la grande honnêteté du peuple!

A cette occasion, je ne puis m’empêcher de mentionner une petite scène dont j’ai été témoin, puisqu’elle se passait sous mes fenêtres. Un petit garçon portait sur une planche plusieurs assiettes et plusieurs plats; par malheur, la planche lui échappa des mains, et la vaisselle se brisa à ses pieds. Dans le premier moment le pauvre garçon fut si interdit, qu’il resta comme une statue à contempler la vaisselle brisée; puis il se mit à pleurer amèrement. Les passants s’arrêtèrent et le regardèrent; mais personne ne prit part à son malheur: on se borna à rire, et chacun poursuivit son chemin. Dans d’autres endroits on aurait certainement fait aussitôt une collecte, ou du moins on aurait plaint ou consolé le pauvre enfant, et certes personne n’aurait songé à rire de son malheur. Ce n’est sans doute qu’un événement de peu d’importance, mais c’est justement dans ces bagatelles que l’on apprend à connaître le caractère des hommes.

Pendant mon séjour à Valparaiso, il se passa, du reste, une autre histoire d’un autre genre, vraiment épouvantable.

Je l’ai déjà fait remarquer, l’usage ici, comme dans plusieurs pays d’Europe, est d’employer les malfaiteurs à des travaux publics. Un de ces malheureux chercha à gagner le gardien pour qu’il l’aidât à fuir; et le gardien s’engagea, moyennant une once (17 écus d’Espagne), à lui fournir l’occasion de se sauver. Comme les prisonniers sont visités chaque jour, matin et soir, par leurs parents et leurs amis, et qu’ils peuvent aussi en recevoir des provisions, sa femme lui apporta un jour l’once qu’il s’empressa de remettre au gardien. Celui-ci prit si bien ses mesures que, le lendemain, le malfaiteur ne fut pas, suivant l’habitude, accouplé à la même chaîne avec un autre compagnon. Il fut ainsi maître d’aller seul, et par conséquent il pouvait se sauver plus facilement, d’autant plus que l’endroit où il devait travailler était assez isolé.

Le plan avait été habilement conçu; mais, soit que le gardien se fût ravisé, soit préméditation de sa part, il tira sur le fugitif et l’étendit mort à ses pieds.

On ne trouve que très-rarement des descendants des indigènes[38] restés purs de tout mélange. Ils me parurent assez semblables aux pouris du Brésil, si ce n’est qu’ils n’avaient pas les yeux si petits ni si mal fendus. Il n’y a pas d’esclaves au Chili.

Le costume des chrétiens est tout à fait à l’européenne, surtout celui des femmes. Les hommes portent seulement, au lieu d’un habit, le poncho, composé de deux bandes de drap ou de mérinos, dont chacune a un mètre de large et deux mètres de long. On les coud ensemble, et on ne laisse au milieu qu’une ouverture pour passer la tête. Tout le vêtement descend jusqu’aux hanches, et a à peu près la forme d’un collet de manteau carré. On porte ces ponchos de toutes les couleurs: verts, bleus, ponceau, etc. Ils font très-bien, surtout quand ils sont ornés (comme le sont ceux des gens riches) de broderies en soie.

Les femmes portent toujours, dans la rue, une grande écharpe, et à l’église elles la tirent sur leur tête.

J’étais venue au Chili avec l’intention d’y rester quelques semaines, pour pouvoir faire également une excursion à Santiago, la capitale, et ce n’est qu’ensuite que je voulais continuer mon voyage pour la Chine.

A Rio-de-Janeiro, on m’avait assuré qu’il partait tous les mois de Valparaiso des vaisseaux pour la Chine; mais malheureusement il n’en était pas ainsi. J’appris à Valparaiso que l’on y trouvait très-rarement des occasions pour passer en Chine, mais qu’il y avait précisément un vaisseau prêt à partir pour ce pays dans cinq ou six jours. Tout le monde me conseilla de ne pas laisser échapper cette bonne fortune, et de renoncer plutôt à la visite de Santiago. Après une longue réflexion, je m’y décidai à contre-cœur; et, pour couper court à de plus longues hésitations, j’allai sans retard chez le capitaine, qui, pour une somme de 200 écus d’Espagne, se déclara tout disposé à m’emmener. Je conclus le marché, et, n’ayant plus à disposer que de cinq jours, je me proposai de les employer à visiter avec soin Valparaiso et ses environs. Ce temps aurait bien suffi pour aller voir Santiago rapidement, car cette ville n’est éloignée que de 32 leguas de Valparaiso; mais cette excursion aurait entraîné de très-grandes dépenses, puisqu’il n’y a pas de voiture publique qui aille à Santiago, et qu’on est obligé de louer une voiture particulière. D’ailleurs, j’aurais regretté de n’avoir que des impressions fugitives de ces deux villes.

Je me contentai de Valparaiso. Je montai souvent sur les collines d’alentour; je visitai les huttes des basses classes, je fis exécuter devant moi les danses nationales, etc. Je voulus du moins tout voir dans cette ville.

Sur quelques-unes des collines, particulièrement sur la Serra-Allegri, il y a des villas très-élégantes au milieu de jardins bien dessinés, avec de belles petites fenêtres donnant sur la mer. L’aspect du pays est moins attrayant, car il s’élève derrière ces collines des chaînes de montagnes laides et nues, qui masquent toute autre vue.

Les huttes des pauvres gens sont horriblement mal construites; la plupart, faites avec de la terre glaise et du bois, menacent ruine.

C’est à peine si j’osais y pénétrer; je me figurais que l’intérieur devait répondre à l’extérieur, et je ne fus pas peu surprise de trouver non-seulement des lits, des tables et des chaises en bon état, mais aussi de jolis autels domestiques ornés de fleurs. Les habitants non plus n’étaient pas trop mal habillés, et le linge suspendu devant plusieurs de ces baraques me parut plus beau que celui que j’avais vu devant les fenêtres de maisons élégantes, dans les rues les plus vivantes des villes de Sicile.

On peut aussi apprendre à bien connaître la vie et les mœurs du peuple quand on parcourt les environs de Polanka les dimanches et les jours de fête, et qu’on y visite les guinguettes.

Je veux introduire mes lecteurs dans une de ces guinguettes. Dans un coin on voit briller un bon feu entouré de beaucoup de pots, parmi lesquels on aperçoit un grand nombre de broches garnies de bœuf et de porc. Tout bout, cuit et rôtit, et promet un bon repas. Des tréteaux de bois, sur lesquels est posée une planche longue et large, se trouvent au milieu de la pièce, et sont couverts d’un drap dont il serait, je crois, difficile de dire la couleur primitive.

C’est autour de cette table que se rangent les convives. Pendant le repas, on voit régner les anciennes coutumes patriarcales, à cette distinction près que non-seulement tous les convives mangent à la même gamelle, mais que tous les mets sont servis dans le même plat. Les fèves et le riz, les pommes de terre et le rôti de bœuf, les pommes de paradis[39] et les oignons, se trouvent paisiblement côte à côte, et sont mangés de grand appétit et dans le plus profond silence.

A la fin du repas, le broc fait le tour de la table et passe de main en main; quelquefois il est rempli de vin, et souvent d’eau.

Le soir on danse aussi beaucoup dans ces endroits au son de la guitare; mais par malheur on était en carême, époque où tous les divertissements publics sont interdits. Cependant ces bonnes gens ne sont pas si scrupuleux, et pour quelques réaux ils furent bien vite prêts à me donner, dans une pièce de derrière, une représentation de leurs danses nationales, la Samaquecca et la Refolosa; mais j’en eus bientôt assez: les mouvements et les gestes des danseurs dépassaient toutes les bornes de l’indécence, et je plaignais seulement la jeunesse, dont la délicatesse naturelle est étouffée en naissant par la vue de ces danses.

Ce qui ne me déplut pas moins, ce fut la singulière coutume en vertu de laquelle la mort d’un petit enfant est célébrée par les parents comme une fête de joie. Ils appellent l’enfant décédé un angelito (petit ange), et le parent de toutes les manières.

On ne lui ferme pas les yeux, mais on les lui ouvre, au contraire, le plus possible; on lui teint les joues en rouge, on le revêt de ses plus beaux habits, en le couvrant de fleurs, et on le place sur un petit siége, dans une espèce de niche également ornée de fleurs. Les autres parents et voisins viennent ensuite féliciter le père et la mère d’avoir un tel petit ange. La première nuit, les parents et les amis exécutent les danses les plus désordonnées devant l’angelito, et on se livre aux festins les plus joyeux.

Dans les campagnes il arrive souvent, dit-on, que le père et la mère portent le petit cercueil au cimetière, tandis que les parents, une bouteille d’eau-de-vie à la main, suivent en poussant des cris d’allégresse.

Un marchand de Valparaiso me raconta que deux de ses amis, employés depuis peu du gouvernement, avaient eu à juger une singulière plainte. Un fossoyeur, chargé de porter un angelito au cimetière, entra, chemin faisant, dans un cabaret, pour y prendre à la hâte un petit verre; le cabaretier lui demanda ce qu’il portait sous son poncho, et ayant appris que c’était un angelito, il pria le fossoyeur de le lui céder pour deux réaux; celui-ci y ayant consenti, le cabaretier dressa aussitôt, dans la salle des buveurs, une petite niche de fleurs, y mit le petit ange acheté, et prévint ses voisins. Tous accoururent, regardèrent le cher angelito, et burent et festinèrent en son honneur; mais les parents en furent bientôt informés: ils coururent aussitôt au cabaret, enlevèrent leur enfant, et allèrent porter plainte contre le cabaretier auprès du juge. Celui-ci, en les entendant, put à peine s’empêcher de rire, et arrangea l’affaire à l’amiable, le code n’ayant pas prévu un délit de ce genre.

La manière dont les malades sont portés à l’hôpital est encore des plus étranges. On les place sur des chaises à bras en bois très-simples, avec une corde par devant pour les empêcher de tomber, et une autre en dessous sur laquelle ils posent les pieds. C’est affreux à voir, surtout quand le malade est déjà trop faible pour pouvoir se tenir assis droit.

Je ne fus pas peu surprise d’entendre parler à Valparaiso (où il n’y a ni directeur de poste, ni communications régulières) de l’établissement d’un chemin de fer qui doit être continué jusqu’à Santiago. Une compagnie anglaise s’est chargée de cette entreprise, et les plans ont déjà été levés. Comme le pays est très-montueux, il faudrait faire de longs détours pour gagner les plaines; cela entraînerait de très-grands frais qui ne se trouvent nullement en rapport avec l’état actuel du commerce et le nombre restreint des voyageurs. Il y a aujourd’hui à peine quelques voitures en circulation, et quand il vient par hasard dix ou quinze voyageurs de Santiago à Valparaiso, toute la ville en parle comme d’une chose extraordinaire. Aussi croit-on que les entrepreneurs du chemin de fer n’ont vu dans la construction projetée qu’un prétexte pour pouvoir aller chercher, sans opposition, de l’or et de l’argent de tous côtés.

Celui qui découvre une mine jouit d’une très-grande protection; on lui accorde un droit de propriété absolue, et il n’a d’autre formalité à remplir que de déclarer sa prise de possession au gouvernement. Cela va si loin, que si quelqu’un prétend d’une manière plus ou moins plausible qu’on pourrait trouver une mine ici ou là, fût-ce sous une maison ou sous une église, on l’autorise à faire abattre l’une ou l’autre, pourvu qu’il soit en état d’indemniser.

Il y a environ quinze ans, un ânier découvrit une mine d’argent par le plus grand des hasards. Il conduisait plusieurs ânes au delà de la montagne; un d’entre eux se sauva un beau matin. L’ânier ayant voulu ramasser une pierre pour la jeter après la bête, il trébucha et tomba par terre. La pierre lui échappa des mains et roula en bas de la montagne. Il arracha brusquement une autre pierre de la terre, et il allait la lancer, lorsqu’elle le frappa par son aspect extraordinaire; il la regarda d’un peu plus près, et il y découvrit de riches veines d’argent pur. Il garda précieusement la pierre, marqua l’endroit pour pouvoir le retrouver, retourna chez lui avec ses ânes, et communiqua aussitôt l’importante découverte à un mineur de ses amis. Tous deux se rendirent sans retard à l’endroit marqué; le mineur l’examina avec soin, et il y reconnut une mine d’argent très-productive. Pour l’exploiter, il ne leur manquait plus qu’un capital; mais ils le trouvèrent en s’associant le maître du mineur, et, au bout de quelques années, tous les trois étaient devenus très-riches.

 

Les six jours étant passés, le capitaine me fit dire que le lendemain je devais venir à bord avec mes effets, car il comptait mettre à la voile dans la soirée. Mais le même jour, au matin, mon mauvais génie amena un vaisseau de guerre français en destination d’Otahiti. Je ne songeais aucunement que ce vaisseau pût déranger en rien mes projets, et je me rendis tranquillement au lieu de l’embarquement. Mais le capitaine vint au-devant de moi et me raconta une longue histoire où il était question de sa demi-cargaison, du capitaine français, de la commission qu’il avait de pourvoir de vivres la garnison française à Otahiti, etc. Bref, la fin de tout cela fut un retard de cinq jours.

Dans mon dépit, j’allai voir le consul de Sardaigne, M. Bayerbach, et je lui fis part de mes contrariétés. Ce bon monsieur me consola de son mieux, et, apprenant que je demeurais déjà à bord, il me pressa de venir occuper une chambre de sa villa dans la Serra-Allegri. En outre, il m’introduisit dans plusieurs maisons où je passai des moments bien agréables, et où j’eus occasion de voir quelques belles collections d’insectes et de coquillages.

Au bout des cinq jours, le départ se trouva encore remis; et, quoique j’aie passé ainsi réellement quinze jours au Chili, je n’ai pourtant rien vu que Valparaiso et ses plus proches environs. Comme Valparaiso est au sud de la ligne et que les saisons de l’hémisphère méridional, comme on sait, sont opposées à celles de l’hémisphère septentrional, nous étions ici en automne. Je trouvai (au 34e degré de latitude) presque les mêmes espèces de fruits et de légumes qu’en Allemagne, particulièrement des raisins et des melons. Les pommes et les poires étaient moins bonnes; mais c’étaient les mêmes espèces que chez nous.

Pour finir, je joindrai à ces détails le prix de quelques objets.

Une chambre tant soit peu convenable, dans une maison particulière, coûte 4 ou 5 réaux par jour; la table d’hôte se paye une piastre (5 francs 9 centimes); une bouteille de vin d’Espagne revient également à une piastre. Mais l’article le plus dispendieux, c’est le linge (ce qui provient du grand manque d’eau). Pour chaque pièce grande ou petite, on exige un réal. Pour le passe-port, on paye 8 écus d’Espagne.

NOTICE STATISTIQUE SUR LE CHILI.

La république du Chili a une superficie de 6000 lieues carrées, et une population d’environ 1 500 000 habitants, dont 125 000 créoles, autant de métis et de mulâtres, quelques milliers de nègres; le reste se compose d’Indiens indigènes et des descendants des Espagnols émigrés.

Avant de proclamer son indépendance et de se constituer en république, le Chili était une capitainerie générale d’Espagne. La langue dominante est l’espagnol; la religion de la plus grande partie des habitants est la religion catholique. La capitale du pays, Santiago, a 66 000 habitants et renferme beaucoup d’édifices et d’établissements publics. Valparaiso, avec ses 50 000 habitants, offre le plus grand port et la place de commerce la plus importante du Chili; elle est aussi l’une des plus considérables de l’océan Pacifique. Le Chili produit une très-grande quantité de bœufs, parmi lesquels il y en a beaucoup de sauvages; d’excellents chevaux, du vin, du tabac, des olives, du lin, du froment et tous les fruits de la zone tempérée; de plus, du cuivre, de l’or, de l’argent, du fer, du plomb et d’autres métaux.