CHAPITRE X.

Départ de Singapore.—L’île de Pinang.—Ceylan.—Pointe-de-Galle.—Excursion dans l’intérieur.—Colombo.—Candy.—Le temple de Dagoha.—Chasse aux éléphants.—Retour à Colombo et à Pointe-de-Galle.—Départ.

Je voyageai de nouveau sur un vapeur anglais, le Braganza, de la force de trois cent cinquante chevaux, commandé par le capitaine Boz, qui, le 7 octobre, avait quitté Singapore pour se rendre à Ceylan. La distance entre ces deux points est de 1500 milles marins.

Je n’étais guère mieux dans ce vaisseau que dans l’autre navire anglais. Nous étions quatre passagers[71]. Nous prenions nos repas seuls, et nous avions pour nous servir un mulâtre, mais qui était malheureusement affecté de l’éléphantiasis, maladie dont l’aspect ne contribuait pas précisément à augmenter l’appétit.

Nous naviguâmes par le détroit de Malacca, qui sépare Sumatra de la presqu’île de Malacca, et, le 7 et le 8 octobre, nous ne perdîmes pas la terre de vue. La côte de Malacca présente des collines qui se transforment en une belle chaîne de montagnes dans l’intérieur du pays. Sur le côté gauche, plusieurs îles montagneuses dérobèrent entièrement Sumatra à nos regards.

Il y avait plus à voir dans notre vaisseau qu’autour de nous. L’équipage était composé de soixante-dix-neuf personnes, parmi lesquelles se trouvaient des Chinois, des Malais, des Cingalais, des Bengalais, des Hindous et des Européens.

Dans les repas, les hommes du même pays se tenaient ordinairement ensemble. Ils avaient tous devant eux d’énormes plats de riz et de petites écuelles avec du curri; quelques petits morceaux de poisson séché leur tenaient lieu de pain. Ils versaient le curri sur le riz, le pétrissaient avec leurs mains, et en formaient de petites boules qu’ils se fourraient dans la bouche avec un petit morceau de poisson. D’ordinaire, la moitié retombait dans le plat.

Les costumes de ces hommes étaient extrêmement simples; beaucoup n’avaient sur le corps que de courts pantalons. Un sale turban leur couvrait la tête, ou, à défaut de cette coiffure, un chiffon de couleur ou une vieille casquette de matelot. Les Malais avaient de longues écharpes roulées autour du corps et rejetées par-dessus l’épaule.

Les Chinois ne s’écartaient en rien du costume et du genre de vie de leur pays; il n’y avait que les domestiques de couleur des officiers du vaisseau qui fussent parfois habillés avec beaucoup de goût et d’élégance. Ils portaient des pantalons blancs, de larges robes de dessus blanches avec des écharpes blanches, des vestes en soie de couleur, et de petites culottes blanches brodées ou de beaux turbans.

La manière dont on traitait tous ces hommes de couleur ne me parut nullement conforme à la charité chrétienne. On ne leur épargnait jamais les paroles dures, les bourrades ni les coups de pied; jusqu’au dernier mousse européen se permettait vis-à-vis d’eux les injures les plus grossières et les plus mauvaises plaisanteries. Pauvres créatures! comment est-il possible que ces malheureux aient de l’amour et du respect pour les chrétiens!

Le 9 octobre, nous abordâmes à l’île de Pinang. La ville du même nom est sur un plateau étroit formé par une petite langue de terre. Non loin de la ville, s’élèvent de jolies montagnes qui donnent un charmant aspect à cette petite île.

On me laissa maîtresse de disposer de cinq heures: je les employai à parcourir en palanquin la ville et les alentours. Tout ce que je vis ressemblait un peu à ce que j’avais vu à Singapore. La ville elle-même n’est pas jolie; mais les villas, toutes situées dans de superbes jardins, sont charmantes. L’île est aussi traversée d’un grand nombre de routes.

D’une des montagnes voisines on a, dit-on, une magnifique vue de Pisang, d’une partie de Malacca et de la mer. Sur la route, on rencontre aussi une chute d’eau; mais, malheureusement, quelques heures ne suffisaient pas pour tout voir.

La plus grande partie de la population de cette île se compose de Chinois. Les métiers et le commerce de détail sont presque exclusivement entre leurs mains.

Le 11 octobre, nous vîmes la petite île de Pulo Rondo, appartenant à Sumatra. Nous traversâmes ensuite le golfe du Bengale en droite ligne de l’est à l’ouest, et nous n’aperçûmes plus la terre jusqu’à Ceylan.

Le 17 octobre, dans l’après-midi, nous approchâmes de la côte de Ceylan. Je portais sur ce pays des regards avides; car Ceylan est dépeint comme un Éden, comme un paradis; on prétend même qu’Adam, le père du genre humain, après avoir été chassé du paradis, y établit son domicile, et l’on en donne pour preuve que plusieurs endroits de l’île portent son nom, comme le pic d’Adam, le pont d’Adam, etc.

J’aspirais l’air avec une grande avidité; j’espérais, comme d’autres voyageurs, respirer les parfums embaumés des plus riches plantations d’épices.

L’île sortait des flots dans sa beauté merveilleuse, et les grandes montagnes qui traversent Ceylan en tout sens se déroulaient à mes regards dans toute leur magnificence. Les cimes les plus élevées étaient encore éclairées par les rayons du soleil couchant, tandis que les bois de cocotiers, les collines et les plaines, étaient enveloppés d’une profonde obscurité.

Mais les brises parfumées firent défaut, et l’on continua à ne sentir, sur notre vaisseau, que le goudron, le charbon de terre, la fumée et l’huile.

Vers les neuf heures du soir, nous nous trouvâmes en vue de Pointe-de-Galle. Comme l’entrée de ce port est très-dangereuse, nous passâmes tranquillement la nuit en rade. Le lendemain, deux pilotes côtiers nous firent entrer heureusement par le chenal étroit et profond.

A peine débarqués, nous fûmes assaillis par des troupes de vendeurs qui nous offrirent des pierres fines taillées, des perles et de petits objets d’écaille et d’ivoire.

Un connaisseur pourrait peut-être faire ici de bonnes affaires; mais je conseillerai au profane de ne pas se laisser éblouir par la grosseur et l’éclat des pierres et des perles; car les indigènes, me disait-on, avaient déjà appris des Européens l’art de réaliser avec des objets sans valeur de riches bénéfices.

La position de Pointe-de-Galle est extrêmement agréable. Sur le devant s’élèvent de beaux groupes de rochers, et, au fond, de superbes bois de palmiers entourent la petite ville, défendue par quelques fortifications. Les maisons sont jolies, basses, et souvent ombragées par les arbres, qui forment des allées dans plusieurs rues.

Pointe-de-Galle est le point de réunion des vapeurs de Chine, de Bombay, de Calcutta et de Suez. Les voyageurs venant de Calcutta, de Bombay et de Suez, n’y restent tout au plus que de douze à vingt-quatre heures, tandis que ceux qui vont de Chine à Calcutta sont obligés d’attendre dix ou quinze jours le vapeur qui doit les transporter plus loin. Je fus enchantée de ce prolongement de séjour: cela me laissa le temps de visiter Candy.

Pour aller de Pointe-de-Galle à Colombo, on a d’abord le mail (poste anglaise royale), qui part tous les jours, et une voiture particulière trois fois par semaine. Le trajet est de soixante-treize milles anglais, et se fait en dix heures. Une place dans le mail coûte deux livres sterling et demie; dans la voiture particulière, elle ne coûte que douze schellings; mais mon temps limité me força de prendre le mail. La route est superbe; pas le moindre monticule ni la moindre petite pierre n’arrêtent le galop des chevaux, et on relaye tous les huit milles.

La plus grande partie du chemin longeait la mer sous des bois de cocotiers, et il y avait sur la route plus de monde et d’habitations que je n’en avais jamais vu même en Europe; les villages se touchaient, et on rencontrait, dans l’intervalle, tant de chaumières isolées, qu’on ne restait pas une minute sans en voir. Nous aperçûmes aussi de petites villes, mais il n’y eut que Calturi qui me plut, avec ses jolies maisons habitées par des Européens. Tout à côté, sur une colline rocailleuse, près de la mer, s’élevait une petite citadelle.

Le long de la route, il y avait, sous de petits toits de palmiers, de grands vases de terre remplis d’eau, et à côté des coupes en coco. Une disposition non moins utile, ce sont de petits hangars en pierre, ouverts sur les côtés, couverts d’un toit et garnis de bancs. Beaucoup de voyageurs y passent la nuit.

La vue des flots d’hommes qui vont et viennent, et des voitures qui roulent sans cesse, fait paraître ce voyage très-court.

On pouvait étudier là toutes les races dont se compose la population de Ceylan. La majeure partie est formée par les habitants proprement dits: les Cingalais. En outre, on trouve des Indiens, des mahométans, des Malais, des Malabares, des juifs, des Maures, et même des Hottentots. Parmi les individus appartenant aux trois premières races, je vis beaucoup d’hommes d’une physionomie agréable. Les enfants et les jeunes gens cingalais surtout se distinguent par leur beauté. Ils ont les traits si fins et si délicats, et sont si sveltes et si bien faits, qu’on pourrait facilement se tromper et les prendre pour des filles. Ce qui contribue beaucoup à produire cette erreur, c’est la manière dont ils disposent leurs cheveux. Ils n’ont pas de coiffure et les réunissent par derrière en un gros nœud qu’ils attachent avec un peigne, dont l’écaille, plate et large, a 10 centimètres de haut. Cette manière de relever les cheveux ne sied pas trop aux hommes. Les mahométans et les juifs ont les traits un peu plus prononcés. Ces derniers ressemblent un peu aux Arabes; ils ont comme eux l’air noble. On distingue facilement les mahométans et les juifs à leur tête rasée et à leur longue barbe; ils portent de petites calottes blanches ou des turbans. Beaucoup d’Indiens mettent comme eux des turbans; mais la plupart se contentent de simples mouchoirs qu’ils roulent autour de la tête. C’est aussi la coutume des Malabares et des Malais. Les Hottentots laissent leurs cheveux noirs flotter en désordre sur le devant de la tête et sur la moitié de la nuque.

Les mahométans et les juifs sont les seuls qui s’inquiètent un peu de leur costume. Les autres vont nus, sauf une petite ceinture ou un lambeau large comme la main qu’ils se passent entre les jambes. Ceux qui s’habillent portent de courts pantalons et une sorte de jaquette. Quant aux femmes, je n’en vis qu’un petit nombre, et toujours près de leurs cabanes: il semble qu’elles sortent moins de chez elles ici que partout ailleurs. Leur costume était aussi très-simple: un tablier autour des hanches, une petite jaquette qui laissait le buste nu plutôt qu’elle ne le couvrait, et un lambeau sur la tête, c’était tout leur habillement. Beaucoup d’entre elles étaient enveloppées dans de grands mouchoirs peu serrés. Les bords des oreilles, ainsi que les lobules, étaient percés et ornés de boucles. Elles portaient aux pieds, aux bras et au cou, des chaînes et des bracelets d’argent ou d’autre métal, et à un des doigts du pied elles avaient un très-grand anneau massif.

Dans un pays où les femmes ont si peu le droit de se montrer en public, on devrait croire qu’elles sont toujours sévèrement voilées. Il s’en faut de beaucoup qu’il en soit ainsi. Plusieurs avaient oublié leurs jaquettes et leurs mouchoirs de tête. Cet oubli semblait surtout être habituel aux vieilles femmes, qui dans cette nudité ne laissaient pas d’offrir une vue assez repoussante. Parmi les femmes plus jeunes, il y avait plus d’une figure belle et expressive; mais il ne fallait pas non plus les voir sans jaquette, car leur gorge leur descendait jusqu’aux hanches.

Le teint des habitants varie entre le brun clair et le brun foncé, le rouge foncé et le rouge cuivré. Les Hottentots sont noirs, mais ils n’ont pas le teint brillant des nègres.

Ce qui est remarquable, c’est la peur qu’ont tous ces gens à moitié nus de la pluie et des endroits mouillés. Le hasard voulut qu’il tombât un peu d’eau; aussitôt je les vis sauter comme des acrobates par-dessus les petites flaques d’eau et courir à toutes jambes chercher un abri dans les huttes et les maisons. Ceux qui étaient forcés de continuer leur route tenaient au-dessus de leurs têtes, en guise de parapluies, des feuilles du palmier éventail (corypha umbraculifera) appelé aussi talibot. Ces feuilles ont près d’un mètre et demi de diamètre et se déploient facilement comme des éventails. Une de ces feuilles colossales suffit pour garantir deux personnes contre la pluie.

Ce que les indigènes craignent bien moins que la pluie, ce sont les rayons brûlants du soleil. On prétend qu’il n’est point dangereux pour eux, parce qu’ils ont le crâne protégé par une peau et une graisse épaisses.

Je trouvai dans ce pays des voitures d’une espèce toute particulière: c’étaient des charrettes en bois à deux roues, recouvertes de toits de palmier qui dépassaient la voiture de plus d’un mètre par devant et par derrière. Ces espèces d’auvents préservent le cocher contre la pluie et le soleil, de quelque côté qu’ils viennent. Les bœufs, toujours accouplés par deux, étaient attelés à une telle distance, que le cocher pouvait marcher très-commodément entre eux et la voiture.

Je profitai de la demi-heure consacrée au déjeuner pour aller sur le bord de la mer, où je vis sur des écueils dangereux, contre lesquels les flots venaient se briser avec fureur, plusieurs hommes très-occupés. Les uns détachaient des coquillages des rochers au moyen de grandes perches; d’autres se précipitaient au fond de la mer pour les y aller chercher. Je pensais que les coquilles devaient renfermer des perles, et que des hommes ne s’exposeraient pas à tant de dangers pour ne prendre que des huîtres; cependant ils ne cherchaient pas autre chose. J’appris, à la vérité, plus tard, que la pêche aux perles se fait de la même manière, mais sur la côte occidentale de Ceylan, et seulement aux mois de février et de mars.

Les bateaux dont se servaient ces gens étaient de deux espèces: les grands, faits de planches jointes avec des fibres de coco, étaient très-larges et contenaient près de quarante personnes; les petits ressemblaient à ceux que j’avais vus à Taïti; seulement, ils me paraissaient encore offrir plus de péril. Un tronc d’arbre peu profond et excessivement étroit en formait le fond; les flancs étaient rehaussés à l’aide de planches et d’une sorte de treillage. Le bateau s’élevait à peine d’un mètre au-dessus de l’eau, et la largeur n’était pas de trente centimètres. Il y avait une planchette pour s’asseoir, et on était forcé de croiser les jambes, faute de place pour les étendre.

La plus grande partie de la route traversait, comme je l’ai dit, des bois de cocotiers, où le sol était très-sablonneux et entièrement débarrassé de plantes grimpantes et de buissons; mais partout où il y avait des taillis le terrain était gras, et les troncs et le sol couverts de lianes et de plantes grimpantes. Toutefois, on y voyait peu d’orchidées.

Nous traversâmes quatre fleuves: le Tindureh, le Bentook, le Cattura et le Pandura; nous en passâmes deux en bateau, les deux autres sur de beaux ponts en bois. A 10 milles[72] de Colombo commençaient les plantations de cannelle. C’est aussi de ce côté de Colombo que sont situées toutes les villas des Européens; très-simples de structure, elles sont ombragées de cocotiers et entourées de murs.

A trois heures de l’après-midi, notre voiture entra dans la ville en passant sur deux ponts-levis et par deux portes de citadelle. La position de Colombo est bien plus agréable que celle de Pointe-de-Galle, car on y est plus près des belles montagnes.

Je ne demeurai que la nuit à Colombo. Dès le lendemain, je continuai ma route en poste pour la ville de Candy, éloignée de 72 milles.

On partit le 20 octobre à cinq heures. Colombo est une ville très-étendue. Nous traversâmes de larges et longues rues, bordées de jolies maisons et entourées de verandas et de colonnades. Ce qui produisit sur moi un effet désagréable, ce fut de voir tous les hommes étendus sous ces vérandas ou péristyles, et couverts de draps blancs. D’abord je crus que c’étaient des morts; mais le nombre m’en ayant paru énorme, je finis par reconnaître que ce n’étaient que des dormeurs. D’ailleurs plus d’un se mit à remuer et à écarter le drap blanc que j’avais pris pour un linceul. Sur ma demande, j’appris que les indigènes trouvent plus de plaisir à dormir devant les maisons que dedans.

On franchit sur un long pont de bateaux le fleuve de Calanyganga, qui est assez considérable. Le chemin s’éloigne toujours de plus en plus de la mer, et le paysage change aussi bientôt d’aspect. De belles plantations de riz s’étendent sur de grandes plaines dont la grasse verdure me rappelait nos pièces de froment quand elles commencent à pousser au printemps. Les forêts se composent d’arbres feuillus, et les palmiers deviennent plus rares; il ne s’en présente qu’un petit nombre par-ci par-là au milieu des autres arbres qu’ils dépassent comme des géants et qu’ils couvrent de leurs larges ombrages. Rien n’était plus beau que de voir les lianes s’attaquer aussi aux palmiers, grimper autour de leur longue tige et monter jusqu’à leur couronne.

Après avoir fait environ 16 milles dans la plaine, nous vîmes poindre les hauteurs, les collines, et bientôt nous nous trouvâmes enveloppés de toutes parts de pics et de cimes. Au pied de chaque montagne il y avait des chevaux de relais tout prêts, qui nous transportaient rapidement au delà des hauteurs.

Ces 72 milles, malgré les 600 mètres que nous eûmes à gravir jusqu’à Candy, se firent dans l’espace de onze heures.

Plus nous approchions du pays de Candy, plus les tableaux montueux et pittoresques changeaient d’aspect et de nature. Tantôt les montagnes se resserraient autour de nous, tantôt les cimes semblaient s’entasser les unes sur les autres et rivaliser de beauté et de hauteur. Les pics étaient couverts d’une riche végétation jusqu’à 1000 mètres d’élévation; plus haut, il n’y avait que le rocher nu.

Ce qui ne m’intéressa pas moins que le paysage, ce furent les singuliers attelages que nous rencontrions de temps à autre. Ceylan est, comme on sait, riche en éléphants; on les prend en grand nombre et on les emploie à toutes sortes de travaux. Ils étaient attelés par deux ou trois devant de grandes voitures, et conduisaient des pavés pour la réparation des routes.

A quatre milles de Candy, nous arrivâmes au fleuve de Mahavilaganga, au-dessus duquel est jeté un superbe pont d’une seule arche. Le pont et le faîtage sont faits du précieux bois de satin (satin wood). A ce pont se rattache la légende suivante:

Les indigènes, vaincus par les Anglais, ne renoncèrent pas à l’espoir de recouvrer leur liberté; car un de leurs oracles avait prédit qu’il serait aussi impossible de réunir par un chemin les deux rives de Mahavilaganga, que d’établir chez eux, d’une manière durable, une domination étrangère. Ils commencèrent par sourire en voyant entreprendre la construction du pont, et pensèrent qu’elle ne réussirait jamais. Aujourd’hui ils ne songent plus à secouer le joug.

Non loin du pont se trouve un jardin botanique que j’allai visiter le lendemain. Je fus surprise du bel ordre qui y régnait, ainsi que de l’abondance des fleurs, des plantes et des arbustes.

En face de ce jardin est une des plus grandes plantations de sucre du pays. Dans les environs il y a plusieurs plantations de café.

Selon moi, la position de Candy est des plus ravissantes. Cependant beaucoup de personnes disent que les montagnes sont trop rapprochées, et que Candy est comme encaissée dans une gorge. Mais, quoi qu’il en soit, cette gorge est charmante, d’autant plus qu’elle offre la végétation la plus riche.

Quant à la ville, elle est petite et vilaine; on ne voit rien qu’un assemblage de petites boutiques où l’on vend au détail, et devant lesquelles courent sans cesse les indigènes. Les quelques maisons des Européens, les établissements d’affaires et les casernes, sont situés en dehors de la ville, sur de petites collines. De grands bassins remplissent une partie de la vallée: créés par la main de l’homme, ils sont entourés de murs sculptés à jour, et ombragés par des allées de superbes tulipiers.

Auprès d’un de ces étangs artificiels se trouve le célèbre temple de Dagoha, consacré à Bouddha. Il est construit en style hindou-mauresque, et enrichi de beaucoup d’ornements.

A la descente de voiture, un des voyageurs me recommanda un bon hôtel et eut la complaisance d’appeler un indigène et de lui expliquer à quel endroit il devait me conduire. Quand j’arrivai à l’hôtel, on regretta infiniment de ne plus avoir de chambre à me donner. Je priai ces bonnes gens d’indiquer à mon guide un autre hôtel, ce qu’ils firent avec obligeance. Mon guide m’emmena alors hors de la ville, m’indiqua une colline voisine et m’affirma que l’hôtel devait se trouver derrière. Je crus à ses protestations, d’autant plus que je voyais que toutes les maisons étaient à une grande distance l’une de l’autre. Mais quand j’arrivai à la colline, je vis, au lieu d’une maison, une contrée assez déserte et une forêt. Je voulus rebrousser chemin; mais mon homme, sans faire attention à moi, marchait à grands pas vers le bois. Je lui enlevai ma valise des épaules, et je ne bougeai pas de place. Il essayait de me la reprendre, lorsque par bonheur j’aperçus, non loin de là, deux soldats anglais que j’appelai à mon secours. Quand mon fripon vit approcher ce renfort, il s’enfuit à toutes jambes. Je racontai mon aventure aux soldats; ils me félicitèrent d’avoir pu sauver mon bagage, et me menèrent à la caserne, d’où l’un des officiers eut la complaisance de me faire conduire à un autre hôtel.

Ma première visite fut pour le temple Dagoha, qui renferme une précieuse relique, une des dents de Bouddha. Le temple, avec ses dépendances, est entouré de murs.

Le principal temple ne présentait qu’une étendue très-restreinte, et le sanctuaire dans lequel se trouve la dent de Bouddha est une petite pièce ayant à peine sept mètres de large. Il y règne une profonde obscurité, car elle n’a pas de fenêtres, et devant la porte intérieure il y a un rideau pour intercepter la lumière. Les parois et le plafond sont revêtus de tapis de soie, mais qui n’ont d’autre mérite que celui de l’antiquité. Ils étaient, il est vrai, brodés de franges d’or, mais ils ne semblaient pas avoir jamais été bien riches, et j’avais de la peine à me figurer qu’ils eussent produit l’effet éclatant dont parlent plusieurs voyageurs. La moitié de la pièce est occupée par une grande table, espèce d’autel incrusté de plaques d’argent et garni sur les bords de pierres précieuses. Au-dessus de cette table, il y a une sorte de tabernacle en forme de cloche, qui a un mètre de large à sa base, et autant de hauteur. Il est en argent recouvert d’une épaisse dorure, et est orné de beaucoup de pierres précieuses. Dans le milieu se trouve un paon formé de semblables pierres; mais ces grosses pierres ne font pas un très-bel effet, car elles sont enchâssées lourdement et sans grâce.

Sous le grand tabernacle, il s’en trouve six plus petits qu’on dit en or pur, et dont le dernier renferme la dent de la toute-puissante divinité. Le tabernacle extérieur est fermé par trois serrures; et deux clefs sont à la garde du gouverneur anglais, la troisième entre les mains du grand prêtre; mais le gouvernement vient de restituer aux indigènes, avec de grandes solennités, les deux clefs dont il avait le dépôt, et qui, aujourd’hui, se trouvent entre les mains d’un des rajahs ou princes de l’île.

Pour voir la relique, il faut être un souverain ou un puissant de la terre; les autres mortels doivent se contenter des paroles du prêtre qui, pour une petite rétribution, a la complaissance d’en décrire la grosseur et la beauté. Sa blancheur, dit-on, éclipse l’éclat de l’ivoire. Sa forme surpasse tout objet semblable jusqu’ici connu, et sa grosseur répond à celle d’une forte dent de bœuf.

Une foule de fidèles viennent tous les ans en pèlerinage offrir leurs adorations à cette dent divine.

La foi sauve! N’y a-t-il pas, parmi les diverses sectes chrétiennes, des fidèles qui croient des choses pour lesquelles il ne faut pas une foi moins robuste? C’est ainsi que je me rappelle avoir assisté, dans ma jeunesse, à une fête qui se célèbre encore aujourd’hui à Calvaria, lieu de pèlerinage en Gallicie.

Un grand nombre de pèlerins y viennent chercher de petits éclats de bois de la croix de notre Sauveur. Les prêtres fabriquaient des croix en cire, sur lesquelles, comme ils le faisaient croire au bon peuple, ils collaient de petits éclats de la vraie croix du Christ. Ces petites croix, enveloppées dans du papier, étaient rangées dans des corbeilles pour être distribuées, c’est-à-dire vendues. Chaque paysan en achetait au moins trois, l’une pour sa chaumière, l’autre pour son écurie, et la troisième pour sa grange. Ce qu’il y avait de plus étrange dans cet usage, c’est que ce marché recommençait tous les ans; au bout de l’année, les anciennes croix avaient perdu leur vertu.

Mais revenons à Candy. Dans un second temple qui se rattache au sanctuaire, on voit deux statues colossales et assises du dieu Bouddha. On les dit toutes deux de l’or le plus fin et creuses en dedans. Devant ces deux figures est placée une quantité innombrable de petits Bouddhas en cristal, en verre, en argent, en cuivre et en autres matières.

Dans le péristyle se trouvent encore plusieurs statues de dieux en pierre, avec d’autres fragments, mais qui sont tous d’un travail assez grossier. Au milieu, est un petit monument en simple maçonnerie, ressemblant à une cloche renversée; il renferme, dit-on, le tombeau d’un brahmane. Sur les murs extérieurs du principal temple, on voit de misérables fresques qui représentent les châtiments de la vie future. Elles montrent des hommes qu’on grille, qu’on déchire avec des tenailles ardentes, qu’on fait rôtir, ou à qui on fait avaler du feu. On en voit d’autres serrés et écrasés entre des rochers; enfin il y en a à qui l’on arrache des lambeaux de chair; mais chez les bouddhistes, c’est toujours le feu qui semble jouer le principal rôle dans les punitions de l’autre vie.

Les portes du principal temple sont en métal, et les montants en ivoire. Sur les unes, on a sculpté de magnifiques arabesques, des fleurs et des ornements en ronde-bosse; sur les autres, on a incrusté les figures les plus variées. La principale entrée est ornée de quatre dents d’éléphant, les plus grosses qu’on ait jamais trouvées.

Dans la cour, sont les tentes des prêtres. Ceux-ci ont toujours la tête nue et entièrement rasée. Leur costume se compose d’habits jaune clair qui couvrent à peu près tout le corps. Autrefois, ce temple était desservi par cinq cents prêtres; aujourd’hui, la divinité est obligée de se contenter d’une cinquantaine de ministres.

Les dévotions des bouddhistes consistent particulièrement en offrandes de fleurs et d’argent. Tous les matins et tous les soirs on exécute devant la porte du temple une horrible musique, appelée tam-tam, avec des tambours et des fifres qui retentissent au loin. Bientôt après, on voit affluer de toutes parts des gens portant dans des paniers les plus belles fleurs. Les prêtres en parent les autels avec une élégance parfaite et un goût inimitable.

Indépendamment de ce temple, il y en a encore quelques autres à Candy, dont un seul, cependant, mérite d’être mentionné. Il est situé au pied d’une colline de rochers, dans laquelle on a taillé une statue haute de douze mètres. Un joli petit temple en forme de dôme s’élève au-dessus. La divinité est peinte des couleurs les plus bariolées. Les murs du temple, revêtus d’un beau ciment rouge, sont divisés en plusieurs champs, où le dieu Bouddha paraît partout al fresco. Cependant on y trouve aussi quelques figures d’une autre divinité appelée Vichnou. C’est surtout sur le mur méridional du temple que les couleurs ont conservé le plus de beauté et le plus de fraîcheur.

Il s’y trouve également un tombeau semblable à celui du temple de Dagoha; seulement, au lieu d’être enfermé dans le temple, il est en plein air, sous l’ombrage d’arbres séculaires.

A côté des temples, il y a souvent des écoles où les prêtres remplissent les fonctions d’instituteurs. Près de celui-ci, nous trouvâmes une douzaine de garçons (car on ne permet pas aux filles de fréquenter les écoles) occupés à écrire. Les modèles étaient parfaitement bien tracés sur des feuilles de palmier au moyen d’un crayon. Les enfants écrivaient de même sur des feuilles de palmier.

Une promenade à la grande vallée coupée par le Mahavilagonga offre beaucoup de charme. Cette vallée est parsemée de nombreuses collines ondulées, dont plusieurs sont divisées en terrasses régulières et plantées de riz ou de café. La nature est ici jeune et pleine de séve, et récompense largement l’activité du planteur. Le paysage est ombragé par des bois épais de palmiers et d’autres arbres. Au fond du tableau, on aperçoit de hautes montagnes revêtues d’une brillante verdure veloutée, ou des rochers gigantesques, nus et sombres, d’un aspect sauvage et romantique.

J’eus occasion de voir plusieurs des plus hautes montagnes de Ceylan, qui ont près de 3000 mètres de hauteur. Mais, malheureusement, je ne vis pas la plus célèbre, le pic d’Adam. Ce pic, haut de 2175 mètres, est, dit-on, si escarpé au sommet, que, pour en rendre l’ascension possible, il a fallu tailler de petites marches dans le roc et établir une rampe de fer. Mais celui qui est assez hardi pour gravir ce pic est amplement dédommagé de sa peine. Sur le plateau, on trouve l’empreinte délicate d’un petit pied de près de deux mètres de long. Les mahométans attribuent ce signe surnaturel à notre robuste père Adam, tandis que les bouddhistes en font honneur à leur Bouddha aux grosses dents. Les deux peuples s’y rendent tous les ans en pèlerinage par milliers pour y faire leurs dévotions.

A Candy, on voit encore le palais de l’ancien roi ou empereur de Ceylan. Mais ce bel édifice a si peu de caractère, qu’on le prendrait pour une construction européenne. Il se compose d’un rez-de-chaussée un peu élevé, avec de grandes croisées et de beaux péristyles qui reposent sur des colonnes. La seule chose remarquable qu’il y ait dans l’intérieur est une grande salle dont les murs sont ornés de quelques bas-reliefs, d’un travail lourd et grossier, représentant des animaux. Depuis que le souverain indigène de Ceylan a été rendu au repos de la vie privée par les insatiables Anglais, c’est leur résident ou gouverneur qui habite ce palais.

Si j’étais arrivée quinze jours plus tôt, j’aurais pu assister à une chasse aux éléphants, ou, pour mieux dire, à la capture d’un de ces énormes quadrupèdes. On cherche à cet effet à découvrir, sur les bords d’un fleuve, l’endroit où ces animaux ont l’habitude d’aller s’abreuver. On a soin alors d’entourer de pieux un grand espace, auquel on arrive par des sentiers entre-croisés et entourés de fortes palissades. Un éléphant dressé et attaché au milieu de cet espace attire par ses cris les malheureuses bêtes altérées, qui pénètrent sans méfiance dans ce labyrinthe d’où elles ne peuvent plus sortir; car les traqueurs sont derrière elles, qui par leurs cris les épouvantent et les forcent d’entrer dans ce grand enclos. Les éléphants qui se distinguent par leur grosseur sont pris vivants; on les laisse un peu jeûner, ce qui les rend si dociles, qu’ils se laissent tranquillement jeter un lacet autour du cou et suivent sans résistance l’éléphant apprivoisé. Les autres sont tués ou rendus à la liberté, selon qu’ils ont ou non de belles défenses.

Les préparatifs d’une chasse à l’éléphant durent souvent plusieurs semaines; car il faut non-seulement entourer la place de palissades, mais beaucoup de traqueurs sont encore forcés d’aller chercher bien loin les éléphants pour les amener insensiblement au bord de l’eau.

Quelquefois aussi on chasse simplement l’éléphant au fusil; mais cela est dangereux, car l’éléphant, comme on sait, ne peut être blessé facilement qu’à un seul endroit, au milieu du crâne. Si on l’atteint là, on abat l’énorme masse du premier coup; mais aussi, quand le pauvre chasseur manque son ennemi, c’en est fait de lui, il est foulé aux pieds de la bête furieuse et broyé par elle. Hors ce cas, l’éléphant est très-pacifique et n’attaque jamais l’homme.

Les Européens dressent les éléphants à traîner et à porter des fardeaux (un éléphant porte jusqu’à quarante quintaux); les indigènes les entretiennent plutôt par luxe ou pour s’en servir comme monture.

Au bout de trois jours, je quittai Candy et je retournai à Colombo: il m’y fallut rester toute une journée, parce que c’était dimanche, et que ce jour-là il ne part pas de mail.

Je profitai de cette journée pour visiter la ville. Elle est défendue par un beau fort, elle occupe une vaste étendue, elle a de belles et larges rues et de jolies maisons d’un étage, entourées de verandas et de colonnades. La population est évaluée à 80 000 habitants, parmi lesquels, sans y comprendre les militaires, il y a environ cent Européens et descendants de Portugais établis là depuis des siècles. Leur teint est aussi brun que celui des indigènes.

Le lendemain, j’assistai à l’office catholique. L’église était remplie de soldats irlandais et de Portugais. Les Portugaises sont très-richement vêtues; elles portent des robes plissées et de courtes jaquettes en étoffes de soie, des pendants d’oreilles de perles et de pierres fines, et autour du cou, des bras et même des pieds, des chaînes d’or et d’argent.

Dans l’après-midi, j’allai visiter quelques plantations de cannelle; car ces établissements sont en grand nombre autour de Colombo. Le cannellier est planté par rangées; il n’atteint guère plus de trois mètres, et porte des fleurs blanches qui sont sans odeur. En écrasant le fruit, qui est plus petit qu’un gland, et en le faisant bouillir, on en tire de l’huile qui surnage sur le liquide. On mêle cette huile à celle du coco et on s’en sert pour l’éclairage.

La récolte de la cannelle a lieu deux fois par an: l’une, la plus considérable, se fait du mois d’avril au mois de juillet; l’autre, la moins importante, dure depuis le mois de novembre jusqu’au mois de janvier. On détache l’écorce des branches les plus minces à l’aide d’un couteau, puis on la sèche au soleil, ce qui lui donne une couleur jaunâtre ou brune. La cannelle la plus fine est d’un jaune clair, et tout au plus de l’épaisseur d’une carte à jouer.

L’huile fine de cannelle, employée comme médicament, se tire de la cannelle même. On la verse dans un vase de bois rempli d’eau, et on l’y laisse reposer pendant huit ou dix jours. On passe ensuite la masse dans un alambic, et on la distille à petit feu. Sur l’eau qu’on obtient, il s’amasse au bout de quelque temps de l’huile que l’on enlève avec le plus grand soin.

Parmi les animaux de Ceylan, je remarquai, indépendamment des éléphants, les corbeaux, qu’on trouve en grande quantité et apprivoisés. Dans la moindre petite ville, et dans le plus petit village, on rencontre des bandes innombrables de ces oiseaux qui viennent jusqu’aux portes et aux fenêtres des maisons, et cassent tout avec leurs becs. Les corbeaux sont à Ceylan ce que les chiens sont en Turquie; ils dévorent toutes les immondices.

Les bêtes à cornes sont un peu petites et ont entre les omoplates des bosses de chair qui sont regardées comme un morceau très friand.

A Colombo et à Pointe-de-Galle, on voit aussi beaucoup de grands buffles blancs qui appartiennent au gouvernement anglais et qu’on amène du Bengale. On les emploie comme bêtes de trait pour transporter de gros fardeaux.

Parmi les fruits, l’ananas se fait remarquer par sa grosseur et son goût tout particulier.

Le climat me parut assez tempéré, surtout dans le pays élevé de Candy, où, à force de pluie, le froid se fit presque sentir. Le soir et le matin, le thermomètre descendait à 13 degrés; à midi, au soleil, il montait tout au plus à 21 degrés. A Colombo et à Pointe-de-Galle, il faisait beau, et la température était plus élevée de 7 degrés.

Le 26 octobre, je revins de Pointe-de-Galle, et le lendemain je voguai de nouveau sur un vapeur anglais vers l’Inde.

La grandeur de l’île de Ceylan est de 1800 milles carrés, le nombre des habitants s’élève à 980 000.

La capitale, Colombo, a 80 000 habitants.

La religion des indigènes est le bouddhisme.

Les monnaies qui ont cours dans le pays sont les monnaies anglaises.

CHAPITRE XI.

Départ de Ceylan.—Madras et Calcutta.—Vie des Européens.—Les Hindous.—Curiosités de la ville.—Visite à un nabab.—Fêtes religieuses des Hindous.—Maisons mortuaires; emplacements où l’on brûle les cadavres.—Noces mahométanes et européennes.

Le 27 octobre, à midi, je me rendis à bord du vapeur Bentink, de la force de 500 chevaux. On ne leva les ancres que vers le soir.

Il y avait parmi les passagers un prince indien, nommé Shadathan, qui avait été fait prisonnier par les Anglais pour avoir rompu la paix conclue avec eux. Il était traité conformément à son rang; on lui avait laissé ses deux suivants, son secrétaire (mundschi), ainsi que six de ses serviteurs. Tous étaient vêtus à l’orientale; mais, au lieu de turbans, ils portaient des bonnets hauts et ronds en carton roide, recouverts d’une étoffe d’or ou d’argent. Ils avaient d’abondantes boucles de cheveux noirs et de la barbe.

Les suivants du prince mangeaient avec les domestiques. On étalait un tapis sur le pont et on y mettait deux grands plats: sur l’un, il y avait des poulets cuits; sur l’autre, du pilau. Ils mangeaient avec les mains.

28 octobre. Nous eûmes toujours en vue une belle ligne foncée de la chaîne de montagnes de Ceylan, et par moments nous aperçûmes quelques rochers gigantesques qui sortaient du sein de la mer.

Le 29 octobre, nous ne vîmes pas la terre; quelques baleines trahirent leur présence en faisant jaillir autour d’elles une pluie de rosée. Le bruit de notre vapeur fit aussi lever de fortes bandes de poissons volants.

Le 30 octobre, au matin, nous fûmes surpris par la vue du continent de l’Inde. Bientôt nous approchâmes tellement de la côte, que nous pûmes distinguer les bords, qui n’étaient pas des plus ravissants: ils étaient plats et couverts en partie de sable jaune; de basses chaînes de collines se montraient au fond.

A une heure de l’après-midi, nous jetâmes l’ancre à une distance de cinq milles marins de la ville de Madras, dont l’ancrage est extrêmement dangereux. La mer y est si violente, qu’à aucune époque de l’année on ne peut en approcher avec un grand navire. Il se passe souvent des semaines avant que les barques mêmes puissent y aborder. Aussi les navires ne s’arrêtent que peu de temps à Madras; et on n’en voit guère plus de cinq ou six à l’ancre. De grands bateaux, armés de dix ou douze rameurs, viennent en toute hâte prendre les passagers, les lettres et les marchandises.

Le bateau à vapeur s’arrête à Madras huit heures, pendant lesquelles on peut visiter la ville. Cependant, comme les vents changent souvent à l’improviste, on court quelquefois risque de ne pas pouvoir retourner au bateau. Me fiant à la bonne étoile qui m’avait toujours favorisée dans mes voyages, je me joignis aux passagers qui débarquèrent. Mais à peine à moitié route, ma curiosité se trouva punie. Il survint une pluie épouvantable et nous fûmes trempés jusqu’aux os avant d’avoir pu mettre pied à terre. Nous nous réfugiâmes dans le premier café que nous rencontrâmes sur le rivage. La pluie devint tropicale, et il nous fut impossible de quitter notre retraite. A peine l’averse eut-elle cessé, qu’il fallut retourner au bateau, car on ne savait pas, nous disait-on, ce qui pouvait encore arriver.

Un confiseur de Madras, en habile spéculateur, était venu avec le premier bateau à bord de notre vapeur, et il vendit avec de grands bénéfices toutes les glaces et pâtisseries qu’il avait apportées.

Enfin le ciel irrité eut pitié de nous; il s’éclaircit par un beau soleil couchant, et nous vîmes le long du rivage les habitations des Européens qui ressemblaient à de véritables palais. D’un style moitié grec, moitié italien, elles sont ou dans la ville ou près du golfe, au milieu de superbes jardins.

Au moment où nous allions lever l’ancre, plusieurs indigènes, montés sur de petits canots, vinrent nous offrir des fruits, des poissons et autres petites choses. Leurs esquifs se composaient de quatre petits troncs d’arbres, attachés entre eux avec de légers cordons faits de fibres de coco. Un long morceau de bois leur servait de rame. Les vagues passaient avec tant de force par-dessus ces frêles embarcations, qu’on croyait à tout instant voir s’engloutir le bateau et ceux qui le montaient.

Ces bonnes gens se montraient presque dans l’état de nature; la tête seule était l’objet de tous leurs soins: ils la couvraient de toute espèce de chiffons, de turbans, de petits bonnets de drap ou de paille, ou bien de chapeaux très-hauts et pointus. Les plus aisés parmi eux, tels que les bateliers qui amenaient les passagers et apportaient les lettres, étaient quelquefois mis avec assez de goût; ils portaient de jolies jaquettes blanches et avaient autour du corps de grands mouchoirs blancs, bordés, comme les jaquettes, de lisérés bleus. Ils avaient la tête couverte de coiffes blanches bien serrées, dont un bout descendait jusqu’à l’épaule. Cette coiffe était aussi garnie de lisérés bleus.

La couleur des indigènes est bronze foncé ou brun de café.

Assez tard dans la soirée il vint encore à bord une femme indigène avec deux enfants. Elle avait payé une place de seconde classe, et on lui assigna une sombre petite cabine non loin des premières; par malheur, le plus jeune de ses enfants toussait très-fort, ce qui troubla le sommeil d’une riche Anglaise qui avait également un petit garçon avec elle. La tendresse exagérée que cette dame portait à son fils lui fit sans doute croire que cette toux pouvait être contagieuse. Aussi le lendemain n’eut-elle rien de plus pressé que de prier le commandant de reléguer sur le pont la pauvre mère avec ses enfants. Cet homme généreux et compatissant n’hésita pas un instant à lui donner cette satisfaction. Ni la dame ni le capitaine ne s’inquiétèrent de savoir si cette malheureuse avait une chaude couverture pour garantir son enfant malade contre la pluie qui tombait souvent avec beaucoup d’intensité.

Si l’enfant de l’Anglaise était tombé malade et qu’elle eût été jetée elle-même dehors au milieu de la nuit et des brouillards, elle eût pu se rendre compte de la douceur de ce traitement! C’est presque à rougir de faire partie d’une classe d’hommes qui est surpassée en humanité et en bonté naturelle par des malheureux qu’on appelle sauvages et païens. Jamais un sauvage n’aurait chassé une mère avec un enfant malade; il aurait, au contraire, pris soin de tous les deux. Il n’y a que les Européens, élevés dans la religion chrétienne, qui s’arrogent le droit de disposer des hommes de couleur selon leur caprice et leur bon plaisir.

Le 1er et le 2 novembre, nous vîmes de temps en temps la terre ferme ou de petits îlots plats et sablonneux, sans le moindre caractère. Dix ou douze vaisseaux, parmi lesquels se trouvaient les plus grands voiliers des Indes, naviguaient en droite ligne vers l’opulente Calcutta.

Le 3 novembre au matin, la mer avait déjà perdu sa belle couleur et pris celle des eaux jaunes et sales du Gange. Vers le soir, nous approchâmes des embouchures de ce fleuve gigantesque. Quelques milles avant d’y entrer, l’eau a déjà un goût douceâtre. Je remplis un verre des flots sacrés du Gange, et je le vidai à la santé de tous ceux que j’aimais et que j’avais laissés dans ma patrie.

A cinq heures du soir, nous jetâmes l’ancre à Kadscheri, à l’entrée du Gange. Il était trop tard pour aller jusqu’à Calcutta, encore éloignée de 60 milles marins. A l’endroit où nous nous trouvions, le fleuve avait plusieurs milles de largeur, de sorte qu’on ne voyait que d’un seul côté la bordure sombre du rivage.

Le 4 novembre au matin, nous entrâmes dans l’Hugly, une des sept bouches du Gange. Des plaines immenses s’étendaient à perte de vue sur les deux rives du fleuve. Des champs de riz alternaient avec des plantations de sucre. Partout on voyait des palmiers, des bambous et des massifs d’arbres. Jusque sur les bords du fleuve, la végétation était d’une grande richesse; il manquait seulement des hommes et des villages. Ce n’est qu’à une distance de 25 milles de Calcutta que nous aperçûmes de loin en loin quelques misérables villages et que nous vîmes remuer des hommes à moitié nus. Les cabanes étaient faites avec de la terre glaise, des bambous ou des branches de palmier, et couvertes de tuiles, de paille de riz ou de feuilles de palmier. Les grands bateaux des indigènes me parurent assez curieux et tout à fait différents de ceux que j’avais vus à Madras. La proue, presque plate au bout, ne s’élevait guère au-dessus de l’eau que de 12 à 15 centimètres, tandis que la poupe avait plus de 2 mètres de haut.

A 15 milles de Calcutta se présenta le premier édifice ayant l’apparence d’un palais: c’était une filature de coton, à laquelle était attenante une riante habitation! Dès lors nous découvrîmes des deux côtés de l’Hugly beaucoup de palais, tous construits en style gréco-italien et ornés de colonnes, de portiques et de terrasses. Mais malheureusement nous voguions trop vite et nous ne pûmes que saisir rapidement l’ensemble du tableau.

Beaucoup de grands vaisseaux passèrent devant nous ou naviguèrent à nos côtés. Des vapeurs montaient et descendaient en remorquant des navires. Le mouvement devenait toujours plus sensible, tout prenait de plus en plus un cachet étranger, et l’on devinait sans peine que l’on approchait d’une riche capitale de l’Asie.

Nous jetâmes l’ancre près de Gardenrich, à 4 milles de Calcutta.

Rien ne me fut plus difficile que de trouver à me caser dans ce port, parce qu’il ne m’était pas toujours possible de faire comprendre par signes aux indigènes où ils devaient me conduire. Un des mécaniciens de notre vaisseau eut la complaisance de me transporter au rivage, d’y louer pour moi un palanquin et de désigner aux porteurs l’endroit où ils auraient à me déposer.

Un sentiment très-désagréable s’empara de moi quand je me trouvai pour la première fois en palanquin; car il me semblait par trop déshonorant pour les hommes de les employer comme des animaux.

Les palanquins ont près de 2 mètres de long et 1 mètre de haut, et sont munis de portes à coulisses et de jalousies, de matelas et de coussins, de sorte qu’on y est couché comme dans un lit. Quatre porteurs suffisent pour la ville, huit pour les excursions plus longues. Ils se relayent sans cesse, et courent si vite, qu’ils font quatre milles en une heure et même en trois quarts d’heure. Comme tous ces palanquins sont peints extérieurement en noir, il me semblait voir porter des mourants à l’hôpital ou des morts au cimetière.

Ce qui me frappa surtout sur la route de la ville, ce furent, le long de l’Hugly, les superbes colonnades (gauths) avec de larges escaliers descendant jusqu’au fleuve. Près de ces gauths, il y a beaucoup de barques dont on se sert pour passer le fleuve ou pour faire des parties de plaisir.

Les plus beaux palais de la ville sont situés dans de grands jardins, et bientôt mes porteurs se dirigèrent aussi vers un joli jardin, et me déposèrent sous un beau portail. C’est là que demeurait la famille Heilgers, pour laquelle j’avais des lettres de recommandation. L’aimable jeune dame me salua comme une demi-compatriote (elle était du nord, moi du sud de l’Allemagne), et m’accueillit de la manière la plus cordiale. Avec une véritable munificence indienne, on me donna pour logement un salon de réception, une chambre à coucher, une salle de bain et un cabinet de toilette.

Mon arrivée à Calcutta coïncida avec une des époques les plus funestes pour cette ville. Trois années de stérilité venaient de désoler presque toute l’Europe, et avaient amené une crise commerciale qui menaçait de ruiner Calcutta. Tous les vaisseaux apportaient d’Europe des nouvelles de grandes faillites qui entraînaient la chute des plus riches maisons de la ville. Aucun négociant n’osait plus dire: «Je possède quelque chose.» Le premier paquebot pouvait le réduire à la mendicité. La plus vive inquiétude s’était emparée de toutes les familles.

Les pertes faites en Angleterre et à Calcutta montaient déjà à 30 millions de livres sterling, et le désastre était encore loin de toucher à son terme.

Ces catastrophes frappent bien plus les hommes habitués, comme on l’est dans ce pays, à une aisance extraordinaire et au luxe le plus effréné. Chez nous on ne se fait pas d’idée du train de maison d’un Européen aux Indes. Chaque famille habite à elle seule un palais dont la location se paye, par mois, 200 roupies[73], et même davantage. Elle occupe, en outre, de vingt à trente domestiques, savoir: deux cuisiniers, un marmiton, deux porteurs d’eau, quatre domestiques pour la table, quatre hommes de peine chargés de nettoyer les appartements, un lampiste et une demi-douzaine de seis (garçons d’écurie). On entretient au moins six chevaux (il faut un homme pour chaque cheval), deux cochers, deux jardiniers, une bonne et un domestique pour chaque enfant, une femme de chambre pour la dame de la maison, une fille pour servir les bonnes, deux tailleurs pour le service de la maison, deux hommes pour tirer les punkas, et un concierge. Les gages s’élèvent de 4 à 11 roupies par mois. On ne nourrit pas les domestiques, dont un petit nombre seulement couche à la maison: la nourriture et le logement sont compris dans les gages. La plupart des domestiques sont mariés et vont chez eux prendre leurs repas et coucher. En fait de vêtements, on leur donne tout au plus les turbans et les ceintures. Ils sont tenus de se fournir eux-mêmes le reste et de se blanchir.

Malgré le nombreux domestique, le linge des maîtres n’est point lavé à la maison. On paye, pour cent pièces à blanchir, 3 roupies. Il est extraordinaire de voir combien on change de linge. Tout se porte blanc, et on change d’ordinaire deux fois par jour d’habillement.

La nourriture n’est pas chère; mais ce qui coûte beaucoup, ce sont les chevaux, les voitures, les meubles et les habits. Les trois derniers articles viennent d’Europe; les chevaux sont amenés d’Europe, de la Nouvelle-Hollande, ou de Java.

J’ai visité des maisons européennes où l’on avait de soixante à soixante-dix domestiques, et où l’on entretenait de quinze à vingt chevaux.

A mon avis, les Européens ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes des dépenses exorbitantes qu’entraîne ce luxe de domestiques. Ayant vu les rajahs et les riches du pays entourés d’une multitude de fainéants, ils n’ont voulu le céder en rien aux Asiatiques. Peu à peu le luxe est devenu une habitude, et aujourd’hui il serait difficile de changer les abus introduits.

On me disait en outre qu’il ne pourrait pas en être autrement tant que les Hindous seront divisés en castes.

L’Indien qui fait les chambres ne servirait à aucun prix à table; la bonne d’enfant regarde comme bien au-dessous d’elle de nettoyer elle-même la baignoire du petit. Il peut y avoir beaucoup de vrai dans tout cela, mais chaque famille n’est pas en état d’entretenir vingt, trente domestiques et plus! Déjà, en Chine et à Singapore, j’avais été frappée de la quantité des serviteurs, dont le nombre est ici au moins double ou triple.

Les Hindous sont, comme on sait, divisés en quatre castes: brahmanes, katris, bhises ou banians et soudras. Ils proviennent tous du dieu Brahma: la première caste est sortie de sa bouche; la deuxième, de ses épaules; la troisième, de son corps et de ses cuisses; la quatrième, de ses pieds. C’est dans la première caste que l’on choisit les hauts fonctionnaires, les prêtres et les instituteurs du peuple. Eux seuls ont le droit de lire les livres sacrés, et ils jouissent de la plus haute considération. Quand ils commettent un crime, ils sont moins sévèrement punis que ceux des autres castes. La seconde caste fournit les fonctionnaires inférieurs et les guerriers; la troisième, les commerçants, les artisans et les paysans; enfin, la quatrième, les serviteurs des trois premières castes. Cependant les Hindous de toutes les castes servent quand la pauvreté leur en fait une nécessité; seulement, il y a dans leur service des lignes de démarcation rigoureuses, car les castes supérieures ne peuvent se livrer qu’aux fonctions les plus nobles.

Il est impossible de passer d’une caste dans une autre, ou de contracter mariage dans une caste autre que la sienne. Quand un Hindou s’éloigne de sa patrie, ou accepte la moindre nourriture d’un paria, il est rejeté de sa caste comme indigne, jusqu’à ce qu’il se soit réhabilité à grands frais.

Indépendamment des quatre castes, il y a encore une classe composée des parias. Ce sont les plus malheureux des hommes, car ils sont tellement méprisés et abhorrés de toutes les castes que personne n’entretient avec eux le moindre commerce. Quand un Hindou touche involontairement, en passant, un paria, il se croit souillé, et doit aussitôt se baigner pour se purifier. Il est défendu aux parias de visiter les temples, et tout le monde fuit leur contact. Pauvres au delà de toute expression, ils demeurent dans les plus misérables huttes, se nourrissent de toute espèce d’immondices, et même de bêtes mortes; ils vont presque nus, ou tout au plus couverts de quelques haillons. Ils sont condamnés aux travaux les plus durs et les plus rebutants.

Les quatre castes se subdivisent en une quantité de sectes, dont soixante-dix peuvent manger de la viande, mais dont dix-huit doivent s’en abstenir. La religion défend expressément aux Hindous de verser le sang, et de manger de la viande; mais ces soixante-dix sectes sont exceptées de cette loi, et dans quelques fêtes religieuses on sacrifie aussi des animaux; mais il est absolument défendu d’immoler une vache. La principale nourriture des Hindous consiste en riz, fruits, poissons et légumes. Ils sont extrêmement sobres, ne font que deux repas très-simples par jour, l’un le matin, l’autre le soir. Leur boisson ordinaire est de l’eau ou du lait; quelquefois ils prennent du vin de coco.

Les Hindous sont d’une taille moyenne, élancée, et d’une complexion délicate. Leur physionomie est agréable et porte le cachet de la bonté. Ils ont la figure ovale, le nez éminent et fin; leurs lèvres ne sont pas grosses; leurs yeux sont beaux et doux, leurs cheveux lisses et noirs. Leur teint varie selon les pays, du brun foncé au brun clair: dans les hautes classes, on trouve même des individus presque blancs, surtout parmi les femmes.

Il y a dans l’Inde beaucoup de mahométans qui, étant très-habiles et très-actifs, ont entre les mains une grande partie du commerce et presque tous les métiers. Ils aiment aussi beaucoup à entrer au service des Européens.

Les hommes se livrent également aux travaux que nous sommes habitués à voir exécuter par les femmes. Ils font de la broderie en laine blanche, en soie de couleur et en or, et des coiffures de dames; ils lavent et repassent; ils raccommodent le linge et font même le service de bonnes d’enfants. On trouve aussi dans le Bengale quelques Chinois, qui exercent presque tous le métier de cordonniers.

Calcutta, capitale du Bengale, est située sur l’Hugly, si large et si profond en cet endroit, que les plus grands vaisseaux de guerre et les grands paquebots des Indes peuvent jeter l’ancre devant la ville. La population est de près de 600 000 habitants, parmi lesquels, en exceptant toutefois les troupes anglaises, ne figurent guère plus de 2000 Européens et Américains. La ville est divisée en plusieurs parties: la ville commerçante, la ville noire, et le quartier européen. La ville commerçante et la ville noire sont laides; les rues sont étroites et tortueuses, surchargées de vilaines maisons et de misérables huttes, entre lesquelles se trouvent les magasins, les comptoirs de commerce, et quelquefois des palais isolés. De petits canaux en maçonnerie traversent toutes les rues, car il faut beaucoup d’eau aux Hindous pour leurs fréquentes ablutions de chaque jour. Dans la ville commerçante et dans la ville noire, les rues sont tellement encombrées de monde que, quand un équipage y passe, les domestiques descendent de voiture, courent devant, et crient aux masses amoncelées de faire place, ou bien les dispersent de force.

Mais, aussi laids sont les deux quartiers dont nous venons de parler, aussi beau est le quartier européen, que l’on appelle souvent aussi la ville des palais, nom mérité en grande partie. Seulement il faut savoir qu’ici, comme à Venise, toute maison un peu plus grande que les autres est appelée palais. La plupart de ces palais sont placés dans des jardins entourés de hautes murailles. Il est rare que plusieurs édifices se touchent; aussi y a-t-il peu de places imposantes et peu de belles rues.

Si l’on excepte celui du gouverneur, aucun de ces palais ne peut rivaliser avec les grands palais de Rome, de Florence et de Venise, pour le style d’architecture, pour l’éclat et pour la magnificence.

La plupart ne se distinguent des maisons ordinaires que par un joli portail avec des colonnes, et par des toits en terrasse.

A l’intérieur, les pièces sont très-grandes et très-hautes; les escaliers, dont la cage est très-simple, sont en marbre gris ou en bois. On ne voit nulle part de belles statues ni de sculptures dans l’intérieur ou au dehors des palais.

Le palais du gouverneur, comme nous l’avons déjà dit, a, intérieurement, l’air d’un superbe édifice, qui ferait l’ornement de la plus grande ville. Il est construit en forme de fer à cheval, et au milieu s’élève un dôme magnifique. Le portail, comme les ailes, repose sur un grand nombre de colonnes. L’intérieur est disposé de la manière la plus maladroite: ainsi il faut monter un escalier pour aller de la salle de danse à la salle à manger. Dans ces deux salles, il y a sur les côtés deux rangées de colonnes. Le parquet de la salle à manger est en marbre d’Agra. Les colonnes et les murs sont revêtus d’un ciment blanc, qui a l’éclat du marbre. Les appartements ne valent pas la peine d’être vus; ils offrent tout au plus l’occasion d’admirer l’incapacité de l’architecte, qui, avec tant d’espace, a produit si peu de chose.

D’autres constructions curieuses sont: le Townhall, l’hôpital, le musée, le monument d’Ochterlony, la monnaie, la cathédrale anglaise, etc.

Le Townhall est une œuvre grande, haute et belle, et qui renferme quelques monuments en marbre blanc, consacrés à la mémoire d’hommes distingués des temps modernes. Il s’y fait des réunions de toute espèce; on y traite les grandes affaires et les grandes entreprises, et on y donne des concerts, des bals et des banquets.

L’hôpital, composé de plusieurs petites maisons entourées de prés, est ceint de murs. Les malades sont partagés de manière que les hommes habitent une maison, les femmes et les enfants une autre, et les fous une troisième. Je trouvai les salles spacieuses, aérées et très-bien tenues; cet hôpital n’est affecté qu’aux chrétiens.

L’hôpital pour les indigènes est construit sur le même plan; seulement il est beaucoup plus petit. Les malades sont reçus gratuitement, et on fournit encore des médicaments à beaucoup de malades du dehors.

Le musée, quoique sa fondation ne remonte qu’à 1836, est assez riche, surtout en quadrupèdes et en squelettes. Quant aux insectes, il n’y en a qu’un petit nombre, et la plupart sont en mauvais état. Dans une des salles, on voit un superbe modèle en ivoire du célèbre Tatsch, d’Agra. Tout autour, on remarque plusieurs sculptures et plusieurs bas-reliefs. Les figures me parurent très-massives. L’architecture est infiniment supérieure. Le musée est ouvert tous les jours. J’y allai plusieurs fois, et j’y vis toujours avec surprise des indigènes qui contemplaient tout avec beaucoup de soin et d’attention.

Le monument d’Ochterlony est une simple colonne en maçonnerie de plus de cinquante mètres de haut, placée, au milieu d’une vaste prairie vide, comme un point d’exclamation. Elle a été élevée en mémoire du général Ochterlony, qui s’est acquis une grande réputation comme capitaine et comme homme d’État. Celui qui ne craint pas de monter deux cent vingt-deux marches est récompensé par une vue étendue sur la ville, le fleuve et les environs; mais, malheureusement, ces derniers sont très-monotones, et ne se composent que d’une immense plaine bornée par l’horizon.

Non loin de cette colonne est une charmante mosquée dont les tourelles et les coupoles innombrables sont ornées de boules de métal doré qui brillent et étincellent comme les étoiles du firmament.

La mosquée est précédée d’un joli péristyle. Pour pénétrer dans la mosquée, on est obligé de quitter sa chaussure. Je me conformai à cette loi, mais je ne fus pas dédommagée de ma soumission, car je ne vis rien qu’une petite salle vide, dont le plafond reposait sur quelques colonnes en maçonnerie. Des lampes de verre étaient suspendues au plafond et attachées aux murs, et le parquet était incrusté de marbre gris d’Agra. Ce marbre est très-commun à Calcutta, car il y est transporté d’Agra par le Gange.

La monnaie se présente très-bien. Elle est en pur style grec, sauf qu’elle n’est pas entourée de colonnes de tous côtés. La disposition des ateliers est, dit-on, remarquable, et on prétend que l’Europe n’a rien de comparable en ce genre. Je ne puis pas porter de jugement à cet égard; je me permettrai seulement de faire observer que tout ce que je vis me parut extrêmement ingénieux et parfaitement bien disposé. Le métal amolli par la chaleur est laminé au moyen de cylindres, puis les lames sont coupées en bandes et monnayées. Les salles où se font ces travaux sont grandes, hautes et aérées. Presque tout est mis en mouvement par la vapeur.

Parmi les églises chrétiennes, la cathédrale anglaise est la plus belle. Elle est en style gothique, et sa grande tour domine une demi-douzaine de tourelles. Indépendamment de cette église, il y en a encore quelques autres qui ont aussi des tours gothiques. Toutes les églises sont très-simples à l’intérieur, à l’exception de la basilique arménienne, dans laquelle le dessus de l’autel est surchargé de tableaux à cadres d’or.

Le fameux trou noir, dans lequel le rajah Suraja Dowla, lors de la prise de Calcutta en 1756, fit jeter et mourir de faim cent cinquante des principaux prisonniers, est aujourd’hui transformé en magasin. A l’entrée est un obélisque d’environ vingt mètres de haut, sur lequel on a inscrit les noms des victimes.

Le jardin botanique est situé à 5 milles de la ville. Il fut fondé en 1743, sous la direction de lord Kyd, mais il ressemble plutôt à un parc naturel, car il ne contient que peu de fleurs et de plantes, et, au contraire, beaucoup d’arbres et de massifs épars dans un charmant désordre sur d’immenses pelouses. Un joli monument, surmonté du buste du fondateur, perpétue sa mémoire. Ce qu’il y a de plus curieux dans ce jardin, ce sont deux bananiers. Ils appartiennent à l’espèce des figuiers, et atteignent une hauteur de plus de 12 mètres. Les fruits sont tout petits, ronds et d’un rouge foncé; on les brûle et ils fournissent de l’huile. Quand le tronc est arrivé à peu près à une hauteur de 5 mètres, beaucoup de ses branches s’étendent de tous côtés dans une direction horizontale, et au bas de ces branches poussent des racines ou réseaux filandreux qui tombent perpendiculairement à terre et finissent par pénétrer dans le sol. Quand ces nouvelles tiges sont devenues fortes, elles poussent des rameaux comme le tronc principal, et cela continue toujours ainsi. On conçoit facilement qu’un seul tronc forme à la fin tout un bois, où des milliers d’hommes trouvent de frais ombrages. Ces arbres sont sacrés pour les Hindous. Ils élèvent sous leurs branches des autels au dieu Rama, et le Bramine y réunit ses disciples pour recevoir ses leçons. Le plus âgé des deux décrit déjà, avec sa famille, un cercle de plus de 200 mètres; le principal tronc a plus de 16 mètres de circonférence.

Au jardin botanique se rattache le collège épiscopal, où l’on élève des indigènes pour en faire des missionnaires. Après le palais du gouverneur, c’est le plus bel édifice de Calcutta. Il se compose de deux grands corps de logis et de trois ailes latérales en style gothique. Une chapelle extrêmement jolie se trouve dans un des corps de logis du milieu. La bibliothèque, placée dans un salon magnifique, renferme les œuvres des meilleurs auteurs; elle est à la disposition de la jeunesse studieuse, dont le zèle ne semble pas répondre à la généreuse intention des fondateurs: car, quand je tirai d’un des rayons un gros in-folio, je le laissai immédiatement échapper de mes mains et je m’enfuis de l’autre côté de la salle, un essaim d’abeilles s’étant précipité sur moi du fond du rayon.

Les salles à manger, les appartements, sont décorés avec tant d’élégance et de richesse qu’on croirait cet établissement destiné aux fils des familles anglaises les plus opulentes, habitués au confort dès leur plus tendre jeunesse, et chargés de le répandre dans toutes les parties du monde, et non pas aux ouvriers de la vigne du Seigneur.

Je regardai ce magnifique établissement avec une affliction d’autant plus grande, qu’il était fondé pour des indigènes. Ceux-ci sont obligés de désapprendre d’abord leur vie simple pour s’habituer à tant d’aises et d’abondance; puis ils doivent s’aventurer dans les déserts et les forêts pour chercher à convertir des païens et des barbares.

Parmi les curiosités de Calcutta, il faut aussi compter le jardin du grand juge, M. Laurent Peel. Il est également intéressant pour le botaniste et pour l’ami de la nature, et bien plus riche en fleurs, plantes et arbustes rares, que le jardin botanique.

Le parc, dessiné sur un plan grandiose et avec beaucoup de goût, les beaux gazons émaillés et bordés de fleurs et de plantes, les étangs clairs comme du cristal, les allées touffues avec des bosquets et des arbres gigantesques, forment un véritable paradis au milieu duquel s’élève le superbe palais de l’heureux propriétaire.

En face de ce parc, dans le grand village d’Alifaughur, se trouve une bien modeste maisonnette, séjour de la bienfaisance. Elle est habitée par un indigène qui a étudié la médecine, et elle renferme une petite pharmacie. Le médecin et la pharmacie sont gratuitement à la disposition des habitants du village. Cette belle fondation est due à lady Julie Cameron, femme du membre du conseil législatif des Indes, Charles Henry Cameron.

J’eus le plaisir de faire la connaissance de cette dame, et je la trouvai sous tous les rapports une des personnes les plus distinguées de son sexe. Partout où il s’agit d’une bonne œuvre, on la voit toujours en avant. Dans les années 1846 et 1847, elle fit des collectes pour l’Irlande, désolée par une grande disette. Elle écrivit à cet effet dans les provinces les plus reculées de l’Inde, engagea tout Anglais à apporter son obole, et réunit la somme considérable de 80 000 roupies.