Lady Cameron s’est fait aussi un nom dans les lettres: elle a traduit avec beaucoup de goût la célèbre ballade de Bürger, Lenore.

En outre, elle est l’épouse et la mère la plus tendre; elle ne vit que dans sa famille et s’occupe peu du monde, ce qui fait que les gens qui ne la connaissent pas la traitent d’originale. Il serait à désirer qu’il y eût beaucoup de femmes originales comme elle!

Je n’avais pas de lettre pour cette aimable dame; mais ayant entendu parler par hasard de mes voyages, elle fut la première à me rechercher. En général, je trouvai dans ce pays une franche hospitalité; je fus accueillie dans les meilleurs cercles avec prévenance et cordialité, et chacun s’empressait de me rendre service.

Cela me rappelle involontairement le ministre autrichien à Rio-de-Janeiro, comte Rehberg, qui croyait me faire beaucoup d’honneur en m’invitant à un simple dîner dans sa villa. Il me fallait acheter cette faveur insigne par une course à pied d’une heure, exposée à un soleil brûlant, ou bien payer six milreis pour une voiture[74]. A Calcutta, on me faisait toujours prendre en voiture. Je pourrais encore raconter bien des choses sur ce comte Rehberg, dont toutes les manières me donnaient à entendre qu’il était fort maladroit de ma part de ne pas être issue d’une famille opulente et aristocratique. Il en fut tout autrement du ministre M. Cameron, et du ministre de justice, M. Peel, qui m’honorèrent pour moi-même, sans s’inquiéter de mes ancêtres.

Chez M. Peel, il y eut pendant mon séjour à Calcutta une grande fête à l’occasion de son jour de naissance. J’y fus également invitée; mais, faute de toilette de bal, je déclinai l’honneur qu’on me faisait. On n’admit pas mes excuses, et, avec ma simple robe de mousseline de couleur, je me trouvai à côté de lady Cameron, dans une société où toutes les dames étaient vêtues de satin et de velours, et surchargées de dentelles et de parures. Cependant personne ne rougit de moi; au contraire, c’était à qui me parlerait et me témoignerait la plus haute estime.

Une promenade extrêmement intéressante pour l’étranger est celle de la Grève, appelée aussi Maytown. Cette promenade est bornée d’un côté par l’Hugly, de l’autre par de beaux prés, à l’extrémité desquels se trouve la superbe rue de Chaudrini. Les palais y succèdent à des palais; aussi cette rue est-elle regardée comme la plus belle de Calcutta. On a en outre de là la vue du palais du gouverneur, de la cathédrale, du monument d’Ochterlony, des beaux réservoirs d’eau établis sur les prés, du fort William, qui forme un superbe pentagone et est entouré d’ouvrages extérieurs considérables, etc.

Tous les soirs, avant le coucher du soleil, le beau monde de Calcutta afflue sur la Grève. L’Européen fier de son argent, l’orgueilleux nabab, le rajah déchu, s’y promènent dans de magnifiques voitures européennes[75], traînant à leur suite beaucoup de domestiques habillés à l’orientale, placés derrière la voiture ou courant à côté. Les rajahs et les nababs sont vêtus d’habits de soie brodés en or, sur lesquels ils jettent les châles les plus précieux de l’Inde. Dans les prés on voit galoper des dames et des messieurs montés sur de beaux coursiers anglais, et à côté d’eux marchent des légions d’indigènes qui rentrent de leur travail en riant et en plaisantant. Sur l’Hugly on voit aussi beaucoup de mouvement; les plus grands navires des Indes sont là à l’ancre; les uns déchargent leur cargaison, les autres appareillent, et beaucoup de bateaux vont et viennent sans cesse.

On m’avait dit que le peuple souffrait beaucoup de l’éléphantiasis, et qu’on rencontrait un grand nombre de ces malheureux avec des pieds horriblement enflés; mais il n’en est pas ainsi: je n’en vis pas à Calcutta, en cinq semaines, autant que j’en avais vu en un seul jour à Rio-de-Janeiro.

Un jour, je visitai un riche nabab. On estimait la fortune de la famille, composée de trois frères, à 150 000 livres sterling.

Le maître du logis me reçut à la porte de la maison et me conduisit dans la salle de réception. Il était enveloppé d’un grand morceau de mousseline bien blanche, sur laquelle il avait jeté un superbe châle des Indes qui, venant en aide à la mousseline transparente, couvrait décemment le corps depuis les hanches jusqu’aux pieds. Une partie du châle était drapée d’une manière très-pittoresque sur une des épaules.

La salle de réception était arrangée à l’européenne. Un grand et bel orgue était placé dans un des coins; dans un autre; on voyait une bibliothèque remplie des ouvrages des principaux poëtes et philosophes anglais. Mais je crus remarquer que ces livres étaient là plutôt pour les yeux que pour être lus; car les volumes de Byron étaient placés à l’envers, et les Nuits de Young y étaient fourrées pêle-mêle. Quelques gravures et quelques tableaux qui, dans la pensée du bon nabab, devaient orner les murs, valaient moins que les cadres qui les entouraient.

Le nabab fit venir ses fils et me présenta deux jolis garçons, dont l’un avait sept ans et l’autre quatre. Quoique ce fût contraire à l’usage, je demandai des nouvelles de sa femme et de ses filles. Selon l’opinion des Hindous, notre pauvre sexe occupe une si humble place dans la société, que c’est presque leur faire insulte de s’informer des femmes. Cependant le nabab, en considération de ce que j’étais Européenne, ne prit pas trop mal ma question, et fit venir aussitôt ses filles. La plus jeune, une charmante enfant de six mois, avait la peau presque blanche, et de grands beaux yeux dont l’éclat était encore rehaussé par des cercles d’un bleu noir peints tout autour. La figure de l’aînée, âgée de neuf ans, était commune et grossière. Le père[76] me la présenta comme fiancée et m’invita à la noce, qui devait avoir lieu dans six semaines.

Je fus tellement étonnée de ce mariage précoce, que je m’écriai qu’il parlait sans doute des fiançailles et non pas des noces; mais il m’assura que la jeune fille allait s’unir pour tout de bon à son mari, et être remise entre ses mains.

Comme je lui demandais si la jeune fille aimait son fiancé, il me répondit que les jeunes gens ne se voyaient pour la première fois qu’à la célébration des noces.

Le nabab me raconta en outre que chez son peuple chaque père se met le plus tôt possible en quête d’un gendre; car, disait-il, il faut que toutes les filles se marient, et plus elles se marient jeunes, plus c’est honorable pour elles. Une fille non mariée est un déshonneur pour son père, et semble lui reprocher son manque d’affection. Quand il a trouvé un gendre à son goût, il dépeint à sa femme les qualités physiques et intellectuelles du prétendant, l’état de sa fortune, etc. Il faut que la femme se contente de cette description; car elle ne voit son gendre ni comme fiancé, ni comme mari de sa fille. Le gendre n’est jamais considéré comme membre de la famille de la fiancée, qui, une fois mariée, passe tout à fait dans celle de son mari.

La jeune femme a le droit de voir les parents mâles de son mari et de leur parler; elle peut même se montrer sans voile aux domestiques de sa maison; mais, quand elle veut visiter sa mère, il faut qu’elle se fasse porter dans un palanquin hermétiquement fermé.

Je vis aussi la femme du nabab et une de ses belles-sœurs.

La première avait vingt-cinq ans et était très-corpulente; la dernière, âgée de quinze ans, était élancée et jolie de figure. On m’en expliqua bientôt la cause. Les filles hindoues, quoique mariées excessivement jeunes, ne deviennent guère mères avant l’âge de quatorze ans, et gardent ordinairement jusque-là leur taille de demoiselle. Après leurs premières couches, elles restent enfermées dans leur chambre de six semaines à deux mois, ne prennent aucun exercice et se nourrissent abondamment des mets les plus succulents et de toute espèce de friandises. En général cette nourriture leur profite. Il faut savoir que les Indiens, comme les mahométans, n’aiment que les femmes corpulentes. Dans le bas peuple, je ne trouvai pas de pareilles beautés.

Les deux femmes n’étaient pas précisément vêtues de la manière la plus décente. De grands morceaux de mousseline bleue et blanche, brodée d’or et bordée de tresses d’or larges comme la main, leur enveloppaient tout le corps, y compris la tête. Mais ce mince tissu[77] était trop transparent, et il dessinait par trop les contours du corps. Quand elles remuaient les bras, la mousseline s’ouvrait si bien, que non-seulement le bras était mis à nu, mais aussi une partie de la gorge et le reste du corps. Elles apportent plus de soin à se couvrir les cheveux; elles cherchaient toujours à ramener la mousseline par-dessus leur tête. Tant qu’elles sont filles, elles peuvent aller sans coiffure.

Elles portaient sur elles tant d’or, de perles et de pierres précieuses, qu’elles en avaient véritablement leur charge. De grosses perles, mêlées à des pierres fines perforées, leur couvraient le cou et la poitrine; toutes ces parures étaient entremêlées de lourdes chaînes d’or et de monnaies d’or enchâssées. L’oreille, entièrement percée (je comptai au bout de l’oreille et dans le lobule douze trous), était si chargée de ces ornements, qu’on la découvrait à peine. On ne voyait que de l’or, des perles et des pierres précieuses. A chaque bras elles portaient huit ou dix lourds bracelets, dont le principal joyau, enchâssé d’or massif, avait dix centimètres de large et était entouré de six rangées de petits brillants. On me le mit entre les mains; il pesait bien une demi-livre. De lourdes chaînes d’or faisaient trois fois le tour de leurs cuisses. Elles avaient aussi aux chevilles des pieds des anneaux et des chaînes d’or, et les pieds eux-mêmes étaient peints d’orpiment d’un brun rouge.

Les femmes apportèrent leurs écrins et me montrèrent encore beaucoup d’autres objets précieux. Il faut que l’Hindou dépense énormément d’argent pour la parure, pour la mousseline de Daïca brodée en or et en argent; car les femmes riches rivalisent entre elles de luxe.

Les deux femmes étaient en grande toilette; comme elles avaient compté sur ma visite, elles voulaient se montrer à moi dans tous les atours de leur pays.

Le nabab me conduisit aussi dans les appartements intérieurs, dont les fenêtres donnaient sur la cour. Dans quelques pièces on avait étendu par terre des tapis et des coussins, car en général l’Hindou n’aime pas les siéges et les lits; dans d’autres, il y avait quelques meubles européens, tels que tables, chaises, armoires, et même des lits.

On me montra, avec une joie toute particulière, une boîte vitrée qui renfermait des poupées, des voitures, de petits chevaux, et autres jouets qui amusaient singulièrement les enfants et les femmes: cependant ces dernières jouent aux cartes avec plus de passion.

Aucune femme ne peut entrer dans les chambres qui donnent sur la rue, car elle pourrait être aperçue par un homme des croisées vis-à-vis. La jeune fiancée mettait encore sa liberté à profit: elle sauta rapidement devant nous à la fenêtre ouverte, pour jeter un regard sur les rues animées.

Les femmes des Hindous riches ou des castes supérieures sont aussi enchaînées à leurs demeures que les Chinoises. Le seul plaisir que l’époux rigide accorde de temps en temps à son épouse est de se faire porter dans un palanquin bien fermé chez une amie ou une parente. Ce n’est que pendant le peu de temps qu’elles sont filles que les femmes jouissent d’un peu plus de liberté.

Un Hindou peut prendre plusieurs femmes, mais il use très-rarement de ce droit.

Les parents du mari habitent, autant que possible, dans la même maison que lui. Chaque famille a cependant son ménage particulier. Les garçons déjà assez grands peuvent manger avec leur père; il est défendu aux femmes, aux filles et aux petits enfants d’assister aux repas des hommes.

Hommes et femmes aiment beaucoup le tabac; ils le fument dans un jonc appelé huka.

Vers la fin de la visite on m’offrit beaucoup de bonbons, de fruits, de raisins secs, etc. Les bonbons se composaient en grande partie de sucre, d’amandes et de graisse, mais ils n’avaient pas trop bon goût, parce que la graisse y dominait.

Avant de quitter la maison, j’examinai encore au rez-de-chaussée la salle dans laquelle on célèbre tous les ans la cérémonie religieuse connue sous le nom de natsch. Cette fête, la plus grande chez les Hindous, tombe au commencement du mois d’octobre et dure quinze jours. Pendant ce temps, ni le riche ni le pauvre ne se livrent à aucun travail. Le maître ferme sa boutique et son magasin, le serviteur fournit des remplaçants qu’il trouve d’ordinaire parmi les mahométans; puis le temps se passe, sinon à jeûner et à prier, du moins à ne rien faire.

Le nabab me raconta que pour cette fête son salon était richement orné et qu’on y plaçait la déesse Durga, aux dix bras. Elle est faite en argile ou en bois, peinte des couleurs les plus brillantes et surchargée d’oripeaux en or ou en argent, de fleurs et de rubans, souvent même de riches parures. Dans le salon, dans la cour, à l’extérieur de la maison, brillent, entre des vases et des guirlandes de fleurs, des milliers de lumières et de lampes. On sacrifie à Durga de nombreuses victimes; toutefois on ne les tue pas en sa présence, mais dans quelque coin de la maison. Des prêtres servent la déesse, et des danseuses déploient leur talent devant elle au son d’une musique bruyante (tam-tam). Les prêtres et les danseuses se payent très-cher. En fait de danseuses, l’Inde a comme l’Europe ses Essler et ses Taglioni, qui reçoivent comme leurs émules des sommes considérables. Pendant mon séjour à Calcutta, une célèbre danseuse persane ne voulait danser dans aucune soirée à moins de cinq cents roupies. Des masses de visiteurs, parmi lesquels se trouvent aussi beaucoup d’Européens, vont de temple en temple. Aux hôtes les plus distingués on offre des sucreries et des fruits.

Le dernier jour de la fête, la déesse est portée à l’Hugly en grande pompe et au son de la musique. On la dépose dans un bateau, on la conduit au milieu du fleuve et on la précipite dans l’eau, pendant que retentissent les cris d’allégresse du peuple, qui se tient sur le rivage. A une époque plus reculée, la parure était livrée aux flots avec la déesse, mais les prêtres ne manquaient pas de la repêcher la nuit.

Aujourd’hui on remplace, le dernier jour de la fête, la vraie parure par de faux diamants, ou bien l’amphitryon s’arrange pour la mettre de côté pendant la traversée; mais il faut que cela se fasse avec beaucoup d’adresse, afin que le peuple ne s’en aperçoive pas.

Un natsch revient souvent à plusieurs milliers de roupies: c’est une des plus fortes dépenses des gens riches.

Les noces coûtent aussi, dit-on, des sommes considérables. Les prêtres de Brahma, ou brahmanes, font des observations astrologiques, pour calculer le jour le plus heureux et même l’heure la plus propice. Ordinairement la noce est encore remise, au dernier moment, de quelques heures, parce que le prêtre, après de nouveaux calculs, a trouvé une heure plus favorable. Naturellement une telle découverte se paye de nouveau au poids de l’or.

Des fêtes en l’honneur de Kally, la déesse aux quatre bras, ont lieu plusieurs fois dans l’année, et particulièrement dans le village de Kallighat, près de Calcutta.

Pendant mon séjour dans cette dernière ville, il y eut deux de ces fêtes. On vit alors presque devant chaque hutte une quantité de petites idoles d’argile peintes de la manière la plus baroque et qui représentaient les figures les plus horribles; elles étaient destinées à être vendues. La déesse Kally, de grandeur naturelle, tirait la langue de toute sa longueur hors de sa bouche béante; elle était devant les cabanes ou à l’intérieur, richement couronnée de guirlandes de fleurs. Le temple de la déesse Kally est un misérable édifice, ou, pour mieux dire, un sombre trou dont le petit toit en forme de coupole est surmonté de quelques tourelles. La statue qui se trouvait dans ce temple se distinguait surtout par une tête énorme et par une langue excessivement longue. Sa figure était peinte en rouge cramoisi, en jaune et en bleu de ciel. Il ne me fut pas permis d’entrer dans ce trou divin, car les femmes ne sont pas jugées dignes de pénétrer dans un sanctuaire aussi auguste que le temple de Kally. Je regardai à la porte avec les femmes hindoues, ce qui me suffit complétement.

Les maisons mortuaires et les bûchers où l’on brûle les morts offrent des tableaux émouvants et épouvantables. Les maisons mortuaires sont placées sur les bords de l’Hugly, près de la ville. En face se trouve le marché au bois. Celle que je visitai était petite et ne renfermait qu’une salle avec quatre couchettes nues. Les mourants sont portés en ce lieu par leurs parents et déposés sur une de ces couchettes; quand elles sont occupées, on les met par terre ou, en cas de besoin, on les expose devant la maison aux rayons d’un soleil brûlant. Je trouvai cinq mourants dans la maison et deux en dehors. Ces derniers étaient tout à fait enveloppés dans des paillasses ou des couvertures de laine; je croyais qu’ils étaient déjà morts; mais quand j’en fis la remarque on écarta les couvertures, et je reconnus que les malheureux remuaient encore. Je m’imagine qu’ils doivent étouffer là-dessous. Dans la maison mortuaire il y avait une vieille femme toute cassée, étendue par terre dans le râle de la mort. Les quatre couchettes étaient toutes occupées. Je ne remarquai point qu’on eût mis de la vase du Gange dans la bouche et dans le nez des mourants; c’est peut-être la coutume dans d’autres contrées. Les parents étaient assis autour des moribonds; ils attendaient en silence et tranquillement qu’ils rendissent le dernier soupir. Comme je demandai si on ne leur donnait rien, on me répondit que, s’ils ne mouraient pas tout de suite, on leur donnait de temps en temps une gorgée d’eau du Gange, mais toujours moins et à de plus longs intervalles, puisque une fois apportés à la maison mortuaire ils devaient absolument mourir.

Dès qu’ils sont morts, souvent quand ils ont eu à peine le temps de refroidir, on les porte aux bûchers, qui ne sont séparés de la grand’route que par un mur.

Je vis là un mort et un mourant étendus par terre, et sur six bûchers six cadavres; les flammes qui les consumaient montaient en hautes colonnes. Des oiseaux plus gros que des dindons, appelés ici philosophes[78], de petits vautours et des corbeaux, étaient perchés en grande quantité autour des bûchers, sur les toits et les arbres voisins, et attendaient avidement pour se repaître des cadavres à moitié brûlés. Je frissonnai; j’avais hâte de m’éloigner, et je fus longtemps sans pouvoir effacer de ma mémoire l’impression de cet affreux spectacle.

Ces funérailles coûtent souvent aux gens riches plus de mille roupies; car on emploie les espèces de bois les plus chères, telles que les bois de sandal, le bois de rose, etc. En outre, il faut encore pour les cérémonies funèbres un brahmane, des pleureuses et de la musique.

Après que le corps a été brûlé, on recueille les ossements qu’on met dans un vase et qu’on enterre, ou bien qu’on plonge dans le Gange ou dans quelque autre fleuve sacré.

Pour les pauvres gens on ne fait pas toutes ces cérémonies. On brûle leurs corps tout simplement sur du bois ou de la fiente de vache, et s’ils sont trop pauvres pour pouvoir acheter du combustible, on attache une pierre au cadavre et on le jette dans le fleuve.

J’ajouterai ici une petite anecdote que j’ai entendue raconter par une personne digne de foi. Elle fera voir à quelles cruautés peuvent souvent conduire de fausses idées religieuses.

M. N*** était un jour en voyage non loin du Gange, il avait avec lui quelques serviteurs et un chien. Tout à coup ce chien disparut. Après l’avoir appelé en vain et pendant longtemps, on le trouva enfin sur le bord du Gange près d’un corps humain qu’il léchait constamment. M. N*** approcha et trouva un homme exposé pour mourir et qui avait encore quelque souffle de vie. Il appela ses gens, fit enlever la vase et la boue de la figure de ce malheureux, ordonna de l’envelopper d’une couverture de laine et lui prodigua tous les soins possibles. Au bout de peu de jours le pauvre homme fut entièrement rétabli. Quand M. N*** voulut le congédier, cet infortuné le pria instamment de n’en rien faire, parce qu’il avait perdu sa caste, qu’aucun de ses parents ne le reconnaîtrait plus, en un mot qu’il était rayé du nombre des vivants. M. N*** le garda à son service et cet homme jouit encore de la meilleure santé, quoique cette aventure remonte déjà à plusieurs années.

Les Hindous eux-mêmes avouent que par la manière dont on agit avec les mourants il se commet plus d’un homicide; mais leur religion dit qu’une fois que le médecin a déclaré qu’il n’y a plus d’espoir, il faut que le malade meure.

Quant aux coutumes et aux usages des Hindous, je n’ai pas été à même d’en connaître d’autres que ceux que j’ai déjà décrits; mais j’eus occasion de voir quelques cérémonies relatives aux noces des mahométans. Le jour des noces le lit nuptial bien paré est porté au son de la musique à la demeure du fiancé. Assez tard dans la soirée la fiancée y arrive aussi dans un palanquin bien fermé, accompagnée de musiciens, de torches et d’une grande suite. Plusieurs parents portent des pyramides, et le superbe feu connu sous le nom de feu de Bengale ne saurait manquer en cette occasion.

Quand le cortége arrive à la maison du marié, les deux époux y entrent seuls; la suite reste devant la porte, fait de la musique, crie et chante quelquefois jusqu’au lendemain.

J’ai souvent entendu dire aux Européens qu’ils trouvaient cette cérémonie du lit nuptial très-indécente; mais comme dit le proverbe: Nous voyons un fétu dans l’œil de notre prochain, nous ne voyons pas la poutre dans le nôtre. De même je trouvai que les mariages entre les Européens établis dans le Bengale se font d’une manière bien plus inconvenante. Chez les Anglais, le jour de la bénédiction nuptiale, qui n’a lieu que vers le soir, le fiancé ne peut voir la fiancée qu’à l’autel. Manquer à cette loi serait une grave infraction aux convenances. Dans le cas où les deux fiancées auraient quelque chose à se dire, il faut qu’ils aient recours à la plume. Mais à peine la bénédiction du prêtre est-elle prononcée, que les nouveaux mariés sont emballés dans une voiture et envoyés pendant huit jours dans un hôtel aux alentours de la ville. On choisit d’ordinaire pour cela l’hôtel de Barrakpore ou quelque maison à Gardenrich. Quand toutes les places de ces maisons sont louées, ce qui arrive assez souvent puisque presque tous les mariages se font dans les mois de novembre ou de décembre, on loue des bateaux avec une ou deux petites cabines, et les nouveaux mariés sont condamnés à passer les premiers huit jours tout à fait éloignés de leurs familles.

Il est également défendu aux parents d’approcher pendant ce temps de leurs enfants.

Je crois que la délicatesse d’une jeune fille doit souffrir cruellement de ces mœurs grossières. Combien la pauvre créature doit rougir quand elle entre dans les endroits destinés à cet emprisonnement, et combien doit-elle être blessée de chaque regard, de chaque sourire des aubergistes, des garçons ou des bateliers!

Les bons Allemands, qui trouvent malheureusement beau tout ce qui ne vient pas de chez eux, imitent très-consciencieusement cette coutume étrange.

CHAPITRE XII.

Départ de Calcutta.—Le Gange.—Rajmahal.—Gor.—Junghera.—Monghyr.—Patna.—Deinapore.—Gasipour.—Bénarès.—Religion des Hindous.—Description de Bénarès.—Palais et temples.—Les places sacrées.—Les singes sacrés.—Les ruines de Sarnath.—Plantation d’indigo.—Visite au rajah de Bénarès.—Martyrs et faquirs.—Le paysan indien.—L’établissement des missions.

Le 10 décembre, après un séjour de cinq semaines, je quittai Calcutta pour me rendre à Bénarès. On peut faire le voyage par terre ou par eau sur le Gange. Par terre la distance est de 470 milles anglais; par eau pendant la saison des pluies elle est de 685, et par le temps sec de 400 milles en plus, parce qu’on est obligé de faire des détours extraordinaires pour passer de l’Hugly par les Sunderbunds dans le Gange.

Le voyage par terre se fait dans des palanquins de poste, portés par des hommes, dont on change comme de chevaux tous les quatre ou six milles. On voyage jour et nuit, et à chaque station on trouve les porteurs tout prêts, car une lettre d’avis annonce le voyageur un ou deux jours à l’avance. La nuit un porte-flambeau se joint encore au cortége, pour chasser les bêtes fauves par l’éclat de la flamme. Les frais de voyage sont environ de 200 roupies pour une personne. Le transport des bagages se paye à part.

On peut faire le voyage par eau dans des bateaux à vapeur qui partent presque toutes les semaines pour Allahabad (115 milles par Bénarès). Le trajet dure de quatorze à vingt jours; car à cause de nombreux bancs de sable on ne peut voyager que de jour, et cependant on a souvent le malheur de s’engraver, surtout quand les eaux sont basses. Le prix jusqu’à Bénarès est pour les premières places de 257 roupies, et pour les secondes, de 216 roupies. La nourriture seule, sans la boisson, se paye trois roupies par jour.

Comme on m’avait beaucoup vanté les belles rives du Gange, les villes considérables qui se trouvent sur ses bords, je choisis le voyage par eau.

On annonçait pour le 8 décembre le départ du vapeur le Général Macleod, de la force de 140 chevaux, sous le commandement du capitaine Kellar; arrivée à bord j’appris que le départ était retardé de vingt-quatre heures. A mon grand déplaisir le délai fut doublé, et nous ne partîmes que le 10 à onze heures du matin. Nous descendîmes le fleuve jusqu’à Katscherie. Le lendemain nous entrâmes près de Mudpointe dans les Sunderbunds, et nous naviguâmes dans ces eaux jusqu’à Culna. De là nous profitâmes du Gurie, affluent considérable du Gange, qui se jette dans ce grand fleuve au-dessous de Rumpurbolea. Les premiers jours du voyage furent excessivement monotones; nous ne vîmes ni villes ni villages; les bords restèrent toujours plats, et de toutes parts le pays était couvert de hauts buissons épais, que les Anglais appellent jungles, c’est-à-dire forêt vierge. Mais je ne pouvais reconnaître là une forêt vierge, car ce nom me représente une forêt de grands beaux arbres.

La nuit nous entendions quelquefois rugir des tigres; ils sont assez répandus dans ces contrées et attaquent même quelquefois des indigènes isolés qui s’attardent à ramasser du bois. On nous montra un lambeau d’habit attaché à un buisson, pour rappeler qu’à cette place un indigène avait été déchiré par un de ces animaux. Mais les tigres ne sont pas les seuls ennemis de l’homme. Le Gange en renferme d’autres très-dangereux, les voraces crocodiles. On les voit souvent se chauffer au soleil par bandes de six ou huit, sur les bords marécageux ou sur des bancs de sable. Ils ont de 2 à 5 mètres de long. A l’approche de notre bruyant vapeur, ils s’enfonçaient en toute hâte sous les flots jaunes et sales du fleuve.

Les canaux des Sunderbunds et du Gurie sont si étroits, que si l’on vient à rencontrer un vaisseau, on n’évite qu’avec peine un abordage, et ils forment souvent des bassins larges de plusieurs milles; quoiqu’on ne navigue que pendant le jour, à cause des bancs de sable et des bas-fonds, il n’en arrive pas moins des accidents assez fréquents et assez graves. Nous aussi nous n’en fûmes pas entièrement exempts. Dans un des canaux étroits il fallut arrêter notre vapeur pour en laisser passer un autre. A cette occasion un des deux bateaux que nous remorquions vint se heurter si fort contre notre vapeur, que la paroi d’une cabine fut enfoncée, mais heureusement personne ne fut blessé.

Dans un autre canal deux bateaux d’indigènes étaient à l’ancre. Ces bonnes gens, ne nous ayant aperçus qu’un peu tard, n’avaient pas encore eu le temps de lever l’ancre, quand nous arrivâmes sur eux avec fracas. Le capitaine n’arrêta point, car il comptait encore pouvoir passer, mais en virant trop brusquement de bord, il avait si violemment heurté les buissons, que quelques jalousies de bois des fenêtres des cabines y restèrent pendues comme des trophées.

Exaspéré de cette mésaventure, il dépêcha aussitôt une barque et fit couper les câbles des ancres de ces malheureux indigènes[79]. Cet acte était encore bien digne d’un Européen!

Près de Culna (à 308 milles de la mer) nous entrâmes dans un affluent du Gange, le Gurie qui se jette au-dessous de Rumpurbolea dans le fleuve. Ici les jungles s’éloignent et de belles plantations de riz, de colza et autres viennent prendre leur place. Il y avait un assez grand nombre de villages; seulement les huttes, composées en grande partie de paille ou de feuilles de palmier, étaient petites et misérables. Notre vapeur attirait les habitants; ils quittaient les huttes et les champs, et des cris d’allégresse nous suivaient partout.

Le 15 décembre au soir, nous donnâmes pour la première fois contre un banc de sable, et nous eûmes quelque peine à nous remettre à flot.

16 décembre. Dès la veille nous étions entrés dans le Gange. Aujourd’hui nous arrêtâmes tard dans la soirée près du petit village de Commercolly. Les habitants nous apportèrent des provisions de toute espèce, et nous pûmes ainsi nous mettre au courant des prix. Un beau mouton coûtait quatre roupies; une douzaine et demie de jeunes poulets, une roupie; un poisson du poids de plusieurs livres, un annas (quatre kreutzers, environ quatorze centimes); huit œufs, un annas; vingt oranges, deux annas; une livre de pain blanc, trois beis (trois kreutzers ou dix centimes). Et malgré ces bas prix le capitaine prenait toujours trois roupies pour la nourriture des passagers. Si encore elle avait été bonne! Quelques passagers achetèrent des œufs, du pain frais et des oranges, et le capitaine ne rougit pas de faire figurer à sa table, passablement chère, les articles achetés par les voyageurs.

18 décembre. Bealeah, endroit considérable où se trouvent de nombreuses prisons destinées à garder des criminels amenés de tous côtés.[80] Il faut croire que les prisonniers indiens ne cherchent pas à s’échapper comme nos Européens, car ils étaient légèrement enchaînés, et circulaient sans gardes, isolément ou plusieurs ensemble dans les alentours. Ils sont convenablement vêtus, et on les emploie à des travaux peu pénibles. Ils travaillent la plupart dans une fabrique de papier.

Dans cet endroit les habitants paraissent être des plus fanatiques. Je me promenais dans la petite ville avec un voyageur, M. Lau, et nous nous disposions à prendre une ruelle dans laquelle s’élevait un temple hindou, quand ces malheureux s’aperçurent de notre intention; ils poussèrent des cris épouvantables et se ruèrent si vivement sur nous, que nous jugeâmes prudent de modérer notre curiosité et de rebrousser chemin.

19 décembre. Aujourd’hui se montrèrent de basses chaînes de montagnes, les Rajmahal-hills, les premières depuis Madras. Le soir nous étions échoués sur un banc de sable. Nous passâmes la nuit assez tranquillement, mais le matin tout fut employé pour nous mettre à flot. Les bateaux à remorquer furent détachés, les machines furent chauffées le plus possible, les matelots travaillèrent sans relâche, et vers midi nous étions encore aussi engravés que la veille au soir. En ce moment approcha un vapeur allant d’Allahabed à Calcutta. Notre capitaine ne hissa pas le pavillon de détresse; il était extrêmement contrarié d’être vu dans cette position par un de ses collègues. Cependant le capitaine de l’autre bateau ne lui en offrit pas moins ses services, mais on le remercia laconiquement et en termes secs et peu gracieux. Ce ne fut qu’après plusieurs heures d’efforts inouïs que nous réussîmes à nous dégager et à rentrer dans le courant du fleuve.

Dans la journée nous touchâmes à Radschmahal (Rajmahal[81]), grand village qu’on dit très-malsain à cause de ses épaisses forêts et des nombreux marécages dont il est entouré.

C’est ici que s’élevait autrefois Gur, une des plus grandes villes de l’Inde, qui occupait un espace de vingt milles carrés et environ deux millions d’habitants. On trouve encore, suivant le rapport des voyageurs modernes, beaucoup de belles ruines, dont la plus remarquable est la mosquée d’or, édifice magnifique, incrusté de marbre, avec des portes célèbres par leurs grandes arches et la solidité de leurs murs.

Comme il y avait ici par bonheur une station pour le charbon, on nous accorda quelques heures de liberté. Les jeunes gens en disposèrent pour faire une partie de chasse à laquelle on se sentait naturellement invité par de superbes forêts, les plus belles que j’eusse vues jusqu’alors dans l’Inde. On disait, il est vrai, qu’elles étaient très-peuplées de tigres, mais cela ne fit reculer personne. J’allai aussi de mon côté à la chasse, mais à une chasse d’une autre nature; je parcourus dans tous les sens les bois et les marais pour découvrir les ruines. Je les trouvai aussi, mais qu’il y en avait peu et combien elles étaient misérables! Les plus considérables étaient deux simples portes de ville construites en pierres de grès, et ornées de quelques jolies sculptures, mais dépourvues de hautes voûtes et de cintres. Je vis aussi un temple insignifiant flanqué aux quatre coins de tourelles, qui à certaines places était revêtu d’un mortier assez fin. Il y avait encore dans les alentours quelques ruines ou des fragments isolés d’édifices, de colonnes, etc., mais toutes les ruines réunies n’occupent pas une surface de deux milles carrés.

Sur la lisière de la forêt, ou à quelques centaines de pas plus loin, on apercevait de nombreuses cabanes d’indigènes, où l’on arrivait par les plus jolis chemins, sous de sombres allées ombragées.

A Bealeah, les habitants étaient très-fanatiques; ici les maris sont très-jaloux. A la fin de mon excursion, un des voyageurs était venu me joindre, et nous passions près des habitations. Dès que les hommes aperçurent mon compagnon, ils crièrent aussitôt à leurs femmes de se réfugier dans les cabanes. Elles coururent aussi à droite et à gauche pour s’y rendre, mais elles s’arrêtèrent tranquillement sous la porte pour nous voir passer, et oublièrent tout à fait de se couvrir le visage.

On trouve dans ces contrées des forêts entières de cocotiers. L’Inde est la véritable patrie de cet arbre, qui y arrive à plus de vingt-cinq mètres de hauteur, et qui porte des fruits dès la sixième année. Dans d’autres pays il n’atteint guère plus de quinze mètres, et ne porte des fruits que dans sa douzième ou quinzième année. Cet arbre est peut-être le plus utile qu’il y ait au monde; il fournit un gros fruit nourrissant, un lait délicieux, de grandes feuilles qui servent à couvrir et à enclore les cabanes, les câbles les plus forts, l’huile à brûler la plus pure, des nattes, des étoffes tissées, des matières colorantes, et même une boisson, le surr, appelé aussi toddy, ou l’eau-de-vie de palmier, que l’on obtient en faisant des entailles dans la couronne de l’arbre. Pendant tout un mois les Hindous grimpent matin et soir jusque sous la couronne du palmier, font quelques entailles dans le tronc, et attachent des pots dessous pour recueillir le suc qui en découle. Comme l’écorce de l’arbre est très-rugueuse, l’Indien trouve beaucoup de facilité à y grimper. Il passe un fort lacet autour du tronc de l’arbre et du milieu de son corps, et un second autour de ses pieds, qu’il appuie contre l’arbre; puis il s’élance en haut, en tirant la partie inférieure du lacet avec la main et avec la pointe de ses pieds. Je vis monter de cette manière aux arbres les plus élevés, avec une grande légèreté, en moins de deux minutes. Ils ont autour du corps une courroie à laquelle sont pendus un couteau et un ou deux pots.

Le suc tiré de l’arbre est d’abord clair, doux et agréable; mais au bout de six à huit heures il devient blanchâtre et prend un goût dur et âcre. En y ajoutant du riz, on peut en faire de l’arak très-fort. Un bon arbre fournit en vingt-quatre heures plus de deux pintes de ce suc; mais dans l’année où l’on extrait ce toddy, il ne porte pas de fruits.

21 décembre. A environ 70 milles au-dessous de Radschamahal, on passe près de trois rochers assez escarpés qui s’élèvent du sein du Gange. Le premier peut avoir 20 mètres de haut; celui du milieu, couvert de quelques buissons, sert de séjour à un faquir à qui des fidèles fournissent des vivres. Nous ne vîmes pas ce saint homme, car il commençait à faire nuit quand nous passâmes devant son rocher. Nous regrettâmes bien plus de ne pas avoir pu visiter le jardin botanique de Bogulpore, qui passe pour le plus beau de l’Inde, mais, comme à Bogulpore, on ne prenait pas de charbon, on ne s’y arrêta pas non plus.

Le 22 décembre, nous passâmes près du merveilleux groupe de rochers Junghera, qui sort comme une île féerique des eaux du fleuve. Cet endroit a été vénéré autrefois comme le lieu le plus sacré du Gange. Des milliers de bateaux et de navires sillonnaient sans cesse le beau fleuve; pas un Hindou ne mourrait tranquillement s’il n’avait visité Junghera. Beaucoup de faquirs faisaient là leur métier, fortifiaient les pèlerins par des discours édifiants, et recevaient d’eux, en échange, de pieux dons. Aujourd’hui cet endroit a perdu son prestige, et le tribut qu’apportent les fidèles suffit à peine pour conserver la vie à deux ou trois faquirs.

Le soir nous fîmes une halte près de Monghyr[82], assez grande ville avec d’anciennes fortifications. Ce qui attire avant tout l’attention, c’est un cimetière surchargé de monuments d’un caractère tout particulier, et qui, si je n’en avais pas déjà vu de semblables à Calcutta, ne m’auraient certes pas semblé appartenir à une religion chrétienne. Il y avait des temples, des pyramides, d’énormes catafalques, des kiosques, etc., tous des constructions massives en briques. La grandeur de ce cimetière n’est nullement en rapport avec le petit nombre des Européens établis à Monghyr, mais c’est, dit-on, l’endroit le plus malsain de toute l’Inde; de sorte qu’un Européen qui y est envoyé pour plusieurs années prend d’ordinaire pour toujours congé de sa famille. A 5 milles de Monghyr il y a des sources chaudes, regardées comme sacrées par les indigènes.

Nous avions déjà perdu de vue les Radschamahal-hills, à Bogulpore. Une immense plaine s’étendait de nouveau des deux côtés du fleuve.

24 décembre. Patna[83], une des plus grandes et des plus anciennes villes du Bengale, ayant une population d’environ 300 000 âmes[84], se compose d’une rue très-large et longue de 8 milles anglais, à laquelle viennent aboutir beaucoup de courtes ruelles. Je trouvai presque toutes les maisons en argile, excessivement petites et misérables. Sous les auvents on voit étalées des marchandises et des denrées de l’espèce la plus commune. La partie de la rue dans laquelle se trouvent la plupart de ces pauvres magasins porte le nom ambitieux de bazar. Il n’aurait pas été difficile de compter les quelques maisons qui présentaient un caractère plus noble: elles étaient construites en briques et entourées de galeries et de colonnes élégantes sculptées en bois. C’était aussi dans ces maisons qu’on trouvait les magasins les plus beaux et les plus riches.

Les temples des Hindous, les gauths (escaliers, colonnades, portiques), qui donnent sur le Gange, promettent, comme les mosquées des mahométans, toujours beaucoup de loin; mais c’est peu de chose quand on les examine de près. Je ne fus frappée que de quelques mausolées en forme de cloche, comme ceux de Ceylan. Ils étaient beaucoup plus grands que ces derniers, mais ne s’en distinguaient pas par l’architecture. Leur circonférence était de plus de 66 mètres, et leur hauteur de plus de 27. On pénètre dans l’intérieur par de simples portes très-basses. Au dehors, des escaliers étroits, formant un hémicycle, conduisent des deux côtés jusqu’au faîte. On n’ouvrit pas la porte, et il fallut nous contenter de l’assurance qu’il ne s’y trouvait rien autre chose qu’un sarcophage.

Patna est un endroit extrêmement important pour le commerce de l’opium, qui enrichit beaucoup d’indigènes. Ils n’étalent pas d’ordinaire leur richesse dans leurs habits, et ne font parade d’aucun luxe extérieur. Il n’y a que deux costumes, celui de l’homme aisé, semblable à celui des Orientaux; et celui de l’indigent, composé d’un morceau d’étoffe passé autour des hanches.

La principale rue de la ville est excessivement animée; on y voit aller et venir une grande quantité de voitures et de piétons. L’Hindou est, comme le Juif, ennemi si déclaré de la marche, que, plutôt que d’aller à pied, il se contente de la plus mauvaise place dans une misérable charrette.

Le véhicule le plus ordinaire consiste en une charrette étroite sur deux roues, entourée de quatre pieux et de perches transversales. Ces perches sont garnies d’une étoffe en laine de couleur, et une espèce de baldaquin garantit contre le soleil. Dans cette charrette il n’y a, à proprement parler, place que pour deux personnes; mais j’en voyais souvent trois ou quatre pressées les unes contre les autres. Je songeais alors aux Italiens, qui savent si bien s’entasser dans les voitures, assis et debout, et ne laissent même pas les marchepieds libres. Ces charrettes s’appellent des bailis. Elles sont fermées de rideaux épais quand il y a des femmes dedans.

Sur la foi de quelques descriptions de voyage, je comptais trouver dans les rues beaucoup de chameaux et d’éléphants; cependant je n’y vis que des bailis traînés par des bœufs, et quelques cavaliers; mais je n’aperçus ni chameaux ni éléphants.

Vers le soir, nous nous rendîmes à Deinapore, éloignée de 8 milles de Patna[85]. Une route de poste bordée de beaux arbres y conduit à travers des champs fertiles.

Deinapore, une des plus grandes stations militaires de l’Inde anglaise, a de vastes casernes qui, à elles seules, forment presque une ville. Deinapore n’est pas très-loin des casernes. Parmi les habitants, il y a beaucoup de mahométans, qui se distinguent des Hindous par leur activité et leur industrie. J’aperçus ici dans un serai[86] situé en dehors de la ville, des éléphants; c’étaient les premiers que je voyais sur le continent de l’Inde; il y en avait huit superbes.

Quand le soir, nous retournâmes à notre bateau, nous y trouvâmes autant de mouvement que dans un camp. Tous les articles imaginables y avaient été apportés et étalés. Parmi les marchands se distinguaient surtout les cordonniers dont les chaussures paraissaient belles et solidement établies et étaient excessivement bon marché. Une paire de bottes d’hommes, par exemple, coûtait une roupie et demie ou deux. Mais on en demandait toujours le double. Je vis à cette occasion comment les marins anglais faisaient le commerce avec les indigènes. Un des machinistes, ayant voulu acheter une paire de souliers, offrit le quart du prix exigé. Le vendeur n’accepta pas cette offre, et reprit sa marchandise. Mais le machiniste la lui arracha des mains, lui jeta quelques beis de plus que la somme offerte et retourna dans sa cabine. Le cordonnier courut après lui et réclama ses souliers. Mais on lui donna à la place quelques coups de poing en le menaçant de le faire partir immédiatement du bateau, s’il ne se tenait pas tranquille. Et le pauvre diable s’en retourna à ses marchandises.

Le même soir, un jeune garçon hindou apporta une boîte pour un des voyageurs et réclama une bagatelle pour sa peine; mais on n’y fit pas attention. Le garçon ne s’en alla pas et renouvela sa demande à plusieurs reprises. Alors on le chassa, et, comme il tardait à s’en aller, on le rudoya. Par hasard le capitaine survint et demanda ce qu’il y avait. Le garçon raconta en sanglotant sa mésaventure. Le capitaine haussa les épaules et le petit malheureux fut expulsé du bateau.

Que de traits de ce genre et d’autres bien plus déplorables n’ai-je pas vus! Si les peuples que nous appelons barbares et païens, nous haïssent et nous détestent, ils ont parfaitement raison. Partout où arrive l’Européen, il ne veut pas payer, mais seulement régner et commander, et d’ordinaire sa domination est bien plus vexatoire que celle des indigènes.

26 décembre. Les expositions des morts aux bords du Gange ne semblent pas être aussi fréquentes que le racontent beaucoup de voyageurs. Nous naviguions déjà depuis quinze jours sur le fleuve, nous avions passé près de beaucoup de villes et d’endroits très-peuplés, et ce n’est qu’aujourd’hui que pareil spectacle s’offrit à ma vue. Le mourant était étendu tout près de l’eau; autour de lui étaient plusieurs hommes, probablement des parents, qui attendaient le moment où il expirerait. L’un puisa avec la main de l’eau ou de la vase dans le fleuve, et on en toucha le nez et la bouche du mourant. L’Hindou croit que s’il meurt la bouche pleine d’eau sacrée près du fleuve même, il ne peut manquer d’entrer au ciel. Les parents ou les amis restent auprès du mourant, jusqu’au coucher du soleil, ensuite ils rentrent et l’abandonnent à son sort; d’ordinaire il devient la proie d’un crocodile. Je ne vis non plus que très-rarement des cadavres flottant sur l’eau; dans tout le voyage je n’en aperçus pas plus de deux. La plupart des corps sont brûlés.

27 décembre. Ghazipur est un endroit considérable qui se fait déjà remarquer de loin par ses beaux gauths. On voit ici un joli monument, élevé à la mémoire du comte de Cornouailles, qui en 1790 vainquit Tippo-Saïb. Non loin de là est un grand haras qui, à ce qu’on dit, produit des chevaux d’une rare beauté. Mais ce qui distingue particulièrement Ghazipur, ce sont ses immenses champs de roses, et l’eau et l’huile de roses qu’on y fabrique. Cette huile se fait de la manière suivante:

Sur quarante livres de roses avec leurs calices, on verse soixante livres d’eau et on distille sur un feu lent. On en tire trente livres d’eau de rose: celle-ci est jetée de nouveau sur quarante livres de roses fraîches, et on en distille tout au plus vingt livres d’eau qu’on expose ensuite à l’air frais pendant une nuit. Le lendemain on trouve l’huile figée sur la surface de l’eau et on l’enlève. De quatre-vingts livres de roses (200 000 fleurs) on tire tout au plus une once et demie d’huile. Une once de véritable huile de roses coûte à Ghazipur même quarante roupies.

Le 28 décembre, à dix heures du matin, nous arrivâmes enfin dans la ville sacrée de Bénarès. Nous jetâmes l’ancre à Radschgaht, où des kullis (porteurs) et des chameaux étaient tout prêts pour nous recevoir.

Avant de dire adieu au Gange, je dois faire remarquer que dans tout le voyage qui est d’environ mille milles, je n’ai pas rencontré un seul endroit qui se distingue par une grande beauté ou par une vue pittoresque. Les rives sont plates ou bordées de berges hautes de 4 à 7 mètres, et dans l’intérieur du pays des plaines de sable alternent avec des plantations ou des prés desséchés, ou de misérables jungles. On voit, il est vrai, des villes et des bourgades en grand nombre; mais à l’exception de quelques beaux édifices et de plusieurs gauths, ce ne sont que des amas de huttes et de baraques. Le fleuve lui-même est souvent divisé en plusieurs bras; quelquefois il est si large, qu’il ressemble plus à un lac qu’à une rivière et que l’œil peut à peine en distinguer les bords.

 

Bénarès est la ville sacrée de l’Inde. Elle est à l’Hindou ce que la Mecque est au mahométan et Rome au catholique. La croyance de l’Hindou à la sainteté de cette ville est si grande que, selon lui, tout homme, de quelque religion qu’il soit, jouit un jour de la félicité éternelle, s’il y a passé vingt-quatre heures. Un des plus beaux traits de la religion et du caractère de ce peuple est cette noble croyance qui confond le fanatisme religieux de bien des sectes chrétiennes.

Le nombre des pèlerins s’élève tous les ans de trois à quatre cent mille, et leur séjour, leurs offrandes et leurs dons ont rendu Bénarès la ville la plus riche du pays.

Il sera peut-être à propos de placer ici sur la religion de ce peuple intéressant, quelques observations que j’emprunte à Zimmermann: Taschenbuch der Reisen (Journal des Voyages).

«Le fond de la religion hindoue est la croyance à un être premier et suprême, à l’immortalité de l’âme et à la récompense de la vertu. Leur idée de Dieu est si grande et si belle, leur morale, si pure et si sublime, qu’on n’en saurait trouver de pareille chez aucun peuple.

«Leurs préceptes sont: d’adorer l’Être suprême, d’invoquer les dieux tutélaires, de se montrer bienveillants pour leurs semblables, d’avoir pitié des malheureux, de les soutenir, de supporter patiemment les peines de la vie, de ne pas mentir, de ne pas commettre d’adultère, de lire et d’écouter lire l’histoire divine, de parler peu, de jeûner, de prier et de se baigner aux heures déterminées. Ce sont les devoirs généraux auxquels les livres sacrés obligent tous les Indiens sans distinction de race ni de caste.

«Leur véritable et unique dieu s’appelle Brahm, qu’il ne faut pas confondre avec Brahma, créé par lui. C’est la vraie lumière, qui est la même, éternelle et bienheureuse dans tous les temps et dans tous les lieux. Le mal est puni et le bien récompensé. De l’essence immortelle de Brahm est émanée la déesse Bhavani, c’est-à-dire la nature, et une légion de 1180 millions d’esprits. Parmi ces esprits il y a trois demi-dieux ou génies supérieurs: Brahma, Vichnou et Chiva, la trinité des Hindous, appelée chez eux Trimurti.

«Longtemps la concorde et la félicité régnèrent entre les esprits. Mais ensuite éclata parmi eux une révolte, et plusieurs refusèrent d’obéir. Les rebelles furent précipités du haut des cieux dans l’abîme des ténèbres. Alors eut lieu la métempsycose: chaque être, chaque plante fut animé par un ange déchu. Cette croyance explique la bonté infinie des Hindous pour les animaux. Ils les considèrent comme leurs semblables et n’en veulent tuer aucun.

«L’Hindou adore, avec le sentiment le plus pur et le plus religieux, le grand but de la nature, la procréation des corps organiques. Toutes les parties qui concourent à ce but sont sacrées à ses yeux et dignes de son respect; c’est la seule raison qui lui fait offrir un culte au Lingam.

«On est tenté de croire que ce n’est qu’à la longue que tout ce qu’il y a d’extraordinaire dans cette religion mal comprise et faussée dans la bouche du peuple est descendu au rang de folle jonglerie.

«Il suffira d’indiquer les attributs de quelques-unes des principales divinités des Hindous pour expliquer l’état actuel de leur religion.

«Brahma, comme créateur du monde, est représenté avec quatre têtes d’homme et huit mains; dans une main il tient le Code; dans les autres il a différents emblèmes. Il n’est point adoré dans une pagode (temple); il a perdu cette prérogative par son orgueil, car il avait voulu pénétrer la nature de l’Être suprême. Cependant, après s’être repenti de sa folie, il obtint que les brahmanes, en son honneur, institueraient des fêtes solennelles appelées Poutsché.

«Vichnou, comme conservateur de l’univers, est représenté sous vingt et une figures différentes: à moitié poisson, à moitié homme, comme tortue; à moitié lion, à moitié homme, Bouddha, nain, etc. La femme de Vichnou est adorée comme la déesse de la fécondité, de la richesse, de la beauté, etc. C’est en son honneur qu’on regarde la vache comme sacrée.

«Chiva est le destructeur, le vengeur, le réformateur, le vainqueur de la mort. Aussi a-t-il un double caractère: il est bienfaisant ou redoutable, il récompense et il punit. Ordinairement on le représente sous des traits horribles, tout entouré d’éclairs, avec trois yeux, dont le plus grand est sur le front; en outre, il a huit bras, dont chacun tient quelque chose.

«Quoique ces trois divinités soient hiérarchiquement aussi haut placées les unes que les autres, la religion des Hindous ne se divise réellement qu’en deux sectes, les adorateurs de Vichnou et ceux de Chiva. Brahma n’a pas de secte, à proprement parler, parce qu’il n’a ni temples ni pagodes; on pourrait cependant considérer toute la caste des prêtres, les brahmanes, comme attachés à son culte, puisqu’ils prétendent être sortis de sa tête.

«Les adorateurs de Vichnou portent sur le front ou sur la poitrine, peint en rouge ou en jaune, le signe de la Jani. Les adorateurs de Chiva portent au front le signe du Lingam, ou d’un obélisque, ou d’un triangle, ou du soleil.

«On admet trois cent trente-trois millions de divinités inférieures; ce sont les dieux des éléments, des phénomènes de la nature, des passions, des arts, des maladies, etc. On les représente sous différentes formes et avec toutes sortes d’attributs.

«Il y a en outre des génies, de bons ou de mauvais démons. Le nombre des bons dépasse celui des mauvais de trois millions.

«D’autres objets encore ont, aux yeux des Hindous, un caractère sacré, comme les fleuves, parmi lesquels le Gange occupe le premier rang; on le dit formé de la sueur de Chiva. L’eau du Gange jouit d’une si haute réputation, qu’on en fait un commerce considérable et qu’on la transporte à plusieurs milles dans l’intérieur du pays.

«Parmi les animaux, les Hindous adorent surtout la vache, le bœuf, l’éléphant, le singe, l’aigle, le cygne, le paon et le serpent.

«Parmi les plantes, le nénufar, le bananier et le manguier.

«Les brahmanes ont une très-haute vénération pour une pierre, qui est, d’après Sonnerat, une corne d’Ammon pétrifiée en roche schisteuse.

«Ce qui est excessivement remarquable, c’est qu’on ne trouve pas dans tout l’Hindoustan une seule image de l’Être suprême. Il leur paraît trop grand; toute la terre, disent-ils, est son temple, et ils l’adorent sous toutes les figures.

«Les adorateurs de Chiva enterrent les morts, les autres sectes les brûlent ou les jettent dans le fleuve.»

 

Celui qui ne connaît l’Inde que pour être allé à Calcutta, ne peut pas se faire une juste idée de ce pays. Calcutta a presque le caractère d’une ville européenne. Les palais et les équipages ressemblent à ceux de l’Europe. On y voit des promenades, des réunions, des bals, des concerts, qui peuvent presque rivaliser avec ceux de Paris et de Londres, et si on ne rencontrait pas dans la rue l’indigène au teint jaune foncé, et dans les maisons l’Hindou qui fait le service, on pourrait bien oublier qu’on se trouve dans une autre partie du monde.

Il en est tout autrement de Bénarès. L’Européen s’y trouve isolé. Des coutumes et des usages étrangers lui rappellent à chaque pas qu’il n’est qu’un intrus toléré. Bénarès compte 300 000 habitants, parmi lesquels il y a à peine 150 Européens.

La ville est belle, surtout vue du côté de l’eau, où l’on n’aperçoit pas ses défauts. De superbes escaliers en pierres colossales, conduisent du rivage aux maisons, aux palais et aux magnifiques portes de la ville. Dans la belle partie de la ville, ces escaliers forment une chaîne non interrompue de deux milles de longueur. Ils ont coûté des sommes énormes, et, avec les pierres employées à leur construction, on aurait pu bâtir une grande ville.

Le beau quartier de Bénarès renferme beaucoup d’anciens palais de style mauresque, gothique ou hindou. Les portails sont grandioses, les façades sont couvertes de superbes arabesques, de bas-reliefs et de sculptures; les divers étages sont ornés de belles colonnes, de piliers en saillie, de verandas, de balcons, de frises et de corniches. Les fenêtres seules ne me plurent pas; elles sont basses, étroites, et rarement régulières. Tous les palais et toutes les maisons ont des toits très-larges ou inclinés; quelquefois ils n’ont que des terrasses.

D’innombrables temples donnent une preuve de la richesse et du caractère religieux des habitants. Tout riche Hindou construit près de sa maison un temple, c’est-à-dire une tourelle qui souvent n’a guère plus de 6 ou 7 mètres de haut.

Le temple indien se compose d’une tour haute de 10 à 20 mètres, sans fenêtres, et avec une petite entrée. Il se présente très-bien et a l’air très-original, surtout vu de loin; car il est taillé avec beaucoup d’art et beaucoup de goût, ou bien richement chargé d’ornements extérieurs, tels que flèches, petites colonnes ou pyramides, feuilles, niches, etc.

Mais il y a malheureusement aussi beaucoup de ruines parmi ces belles constructions. Le Gange mine fréquemment le sol, et les palais et les temples se tassent ou s’écroulent tout à fait. Dans quelques endroits, on a construit sur leur emplacement de misérables bicoques qui forment un contraste choquant avec le bel aspect de ce qui les entoure; les ruines du moins ont encore leur beauté.

Quand on arrive près du fleuve au lever du soleil, on voit un spectacle que l’on ne peut comparer à rien au monde. Le pieux Hindou y vient faire ses dévotions; il entre dans le Gange, se tourne du côté du soleil, s’asperge trois fois la tête avec l’eau qu’il a puisée dans le creux de sa main, et récite en même temps ses prières.

Si l’on tient compte du chiffre élevé de la population de Bénarès, on ne me taxera pas d’exagération si j’évalue à environ cinquante mille le nombre des fidèles, non compris les pèlerins, qui viennent chaque jour prier dans le fleuve.

Beaucoup de brahmanes sont assis dans de petits kiosques ou bien sur des blocs de pierre, sur les escaliers, tout près de l’eau, pour recevoir les dons des riches et des pèlerins, et pour leur donner en échange l’absolution de leurs péchés.

Tout Hindou doit se baigner au moins une fois par jour, et cela le matin. S’il est très-dévot, et s’il en a le temps, il répète la même cérémonie le soir. Quant aux femmes, elles font leurs ablutions chez elles.

Pendant le temps des fêtes, appelées Mela, où l’affluence des pèlerins à Bénarès est incalculable, les marches des escaliers peuvent à peine contenir la masse des fidèles, et le fleuve est comme tout semé de points noirs qui représentent les têtes des baigneurs.

Il s’en faut de beaucoup que l’intérieur de la ville soit aussi beau que la partie qui s’étend le long du Gange. On y trouve encore une grande quantité de palais; mais ils n’ont ni beaux portails, ni colonnes, ni verandas, etc. Plusieurs de ces édifices sont revêtus d’un ciment fin, et d’autres sont couverts de misérables fresques.

Les rues sont laides et sales pour la plupart, et il y a en a de si étroites, qu’on ne peut pas y passer en palanquin. Dans tous les coins, presque devant chaque maison, on retrouve l’emblème du dieu Chiva.

Le plus beau temple de Bénarès est celui de Visvisha; ses deux tours sont unies l’une à l’autre par des colonnades, et les flèches sont revêtues de lames d’or. Le temple est entouré d’un mur; on nous permit de pénétrer dans l’avant-cour et d’aller jusqu’aux portes d’entrée.

Nous aperçûmes à l’intérieur quelques emblèmes de Vichnou et de Chiva, couronnés de fleurs et couverts de riz, de froment et d’autres graines. Dans les péristyles on voyait de petits taureaux en métal ou en pierre, et des taureaux blancs vivants (j’en comptai huit) se promenaient librement. Ces derniers, regardés comme sacrés, peuvent circuler partout, et il ne leur est pas même interdit d’assouvir leur faim avec les fleurs et les fruits déposés comme offrandes.

Ces animaux sacrés ne se tiennent pas seulement dans les temples, mais se promènent aussi dans les rues. Tout le monde leur fait respectueusement place, et on leur jette quelquefois même à manger; mais on ne les laisse plus, comme autrefois, toucher aux grains exposés en vente. Un de ces taureaux sacrés vient-il à mourir, il est jeté dans le fleuve ou brûlé; il jouit à cet égard des mêmes honneurs que l’Hindou.

Il y avait dans le temple des hommes et des femmes qui avaient apporté des fleurs avec lesquelles ils ornaient et couronnaient les emblèmes. Plusieurs mirent aussi une pièce d’argent parmi les fleurs. Ils jetèrent de l’eau du Gange sur ces emblèmes et sur ces bouquets, et répandirent dessus des graines de riz et d’autres plantes. Près du temple de Visvisha se trouvent les lieux les plus vénérés des Hindous de Bénarès, la fontaine sacrée et la Mankarnika, ou grand bassin d’eau.

Voici ce qu’on raconte de la fontaine sacrée.

Les Anglais, s’étant emparés de Bénarès, braquèrent un canon à l’entrée d’un temple pour détruire le dieu Mahadeo. Les brahmanes, exaspérés, cherchèrent à soulever le peuple, qui se porta en effet au temple en grandes masses. Les Anglais, pour prévenir la lutte, dirent aux Hindous: «Si votre dieu est plus fort que celui des chrétiens, le boulet ne lui fera aucun mal; mais, dans le cas contraire, il tombera à terre brisé.» Ce fut naturellement cette dernière chose qui arriva; mais les brahmanes ne se reconnurent pas pour vaincus, et ils déclarèrent qu’avant l’explosion du coup de canon ils avaient vu l’esprit de leur dieu quitter l’image de pierre et se jeter dans la fontaine voisine. Depuis ce temps la fontaine passe pour sacrée.

La Mankarnika est un bassin profond, recouvert intérieurement de pierres; il a 20 mètres de large et autant de long. Des escaliers spacieux conduisent à l’eau des quatre côtés. On raconte ici une histoire analogue du dieu Chiva.

Les deux dieux Mahadeo et Chiva résident encore aujourd’hui, l’un dans la fontaine et l’autre dans la Mankarnika. Tout pèlerin venant à Bénarès doit, à son arrivée, se baigner dans cet étang sacré et offrir un petit don aux brahmanes; il s’en trouve toujours là pour les recevoir. Les brahmanes ne se distinguent pas par leurs habits des gens de la classe aisée; ils ont seulement un teint plus clair, et plusieurs de ceux que j’ai vus avaient de très-nobles figures.

A cinquante pas de cet étang, sur les bords du Gange, s’élève un temple de toute beauté, avec trois tours. Malheureusement le sol fléchit il y a quelques années; les tours se déjetèrent: l’une penche à gauche, l’autre à droite, et la troisième est presque enfoncée dans le Gange.

Parmi les milliers de temples et de pagodes disséminés dans la ville, quelques-uns valent la peine d’être vus en passant; mais je ne conseillerais à personne de faire de grands détours pour les visiter.

La place où l’on brûle les morts est également tout près de l’étang sacré. Quand nous y arrivâmes, on faisait justement griller quelques cadavres; car on ne peut pas appeler autrement la manière dont on les brûlait. Les bûchers étaient si petits, que les corps les dépassaient en tous sens.

La mosquée d’Aureng-Zeb mérite surtout l’attention du voyageur. Elle est célèbre par ses deux minarets, qui ont 50 mètres de haut et passent pour les plus effilés qu’il y ait au monde. Ils ressemblent à deux aiguilles, et méritent certainement ce nom plutôt que les minarets de Cléopâtre, à Alexandrie. D’étroits escaliers tournants, pratiqués dans l’intérieur, conduisent jusqu’au faîte, où l’on a ménagé un petit rebord avec un garde-fou d’un pied de hauteur. Heureux celui qui n’est point sujet au vertige! il peut se placer sur la plate-forme et embrasser à vol d’oiseau l’océan des palais et des maisons entremêlés de temples et de pagodes! Le Gange aussi se déroule à ses pieds avec ses innombrables quais en escaliers. Par des jours très-purs et très-clairs, on doit même apercevoir à l’extrémité de l’horizon une chaîne de collines; mais, quoiqu’il fît beau et clair, je ne pus la découvrir.

Une construction extrêmement remarquable et curieuse est l’observatoire élevé il y a plus de deux cents ans par Dscheising, sous le règne du spirituel empereur Akbar. On n’y trouve pas de longues-vues ni de télescopes ordinaires; tous les instruments ont été composés artificiellement au moyen de pierres de taille massives.

Sur une terrasse élevée à laquelle conduisent des escaliers en pierre, on voit des tables orbiculaires, des arcs en forme de demi-cercle et de quart de cercle, etc., couverts de signes, de lignes et de caractères. Avec ces instruments les brahmanes ont fait et font encore aujourd’hui leurs observations astronomiques. Nous en trouvâmes plusieurs sérieusement occupés à faire des calculs et à rédiger des mémoires.

Bénarès est en général le principal siége de l’érudition hindoue. Parmi les 6000 brahmanes qui y demeurent, il y en a beaucoup, dit-on, qui enseignent l’astronomie, le sanscrit et diverses sciences.

Une autre curiosité de Bénarès sont les singes sacrés, établis particulièrement sur quelques manguiers énormes du faubourg Durgakund.

Quand nous arrivâmes sous les arbres, ces animaux durent probablement se douter que c’était à cause d’eux que nous y étions venus, car ils s’approchèrent de nous sans la moindre crainte; mais quand le serviteur que nous avions envoyé chercher de la nourriture pour eux revint, les appela et les invita poliment à venir manger, c’était un plaisir de voir ces singes accourir, en sautant et en gambadant, des toits, des arbres, des maisons et des rues d’alentour. En un clin d’œil nous nous trouvâmes entourés de quelques centaines de singes qui se disputaient de la manière la plus plaisante les fruits et les grains qu’on venait de leur jeter. Le plus grand ou le plus âgé d’entre eux imposait son autorité à toute la bande; partout où il y avait rixe ou dispute, il arrivait, donnait des coups, montrait les dents et poussait des cris de colère. Aussitôt les combattants se séparaient et s’enfuyaient: c’était vraiment la société de singes la plus nombreuse et la plus amusante que j’eusse jamais vue. Ils avaient plus d’un demi-mètre de haut, et ils étaient d’un jaune sale.